Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

Inscription à la newsletter du son du grisli
suivre le son du grisli Fil RSS au grisli clandestin Contact

le son du grisli #3Peter Brötzmann Graphic WorksConversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Christian Marclay, EnsemBle baBel : Screen Play (Aussenraum, 2016)

christian marclay ensemble babel screen play

On ne sera pas étonné de trouver une guitare électrique « au premier plan » de ce long ouvrage interprété par l’EnsemBle baBel. L’exécution de ces trois pièces (Screen Play, Shuffle et Graffiti Composition), désormais consignée sur deux vinyles, eut lieu récemment à Lausanne dans le cadre de la Nuit des Images, en présence de leur compositeur, Christian Marclay.

La guitare est celle d’Antonio Albanese, qui semble conduire les cinq musiciens de l’ensemble – avec lui Anne Gillot (flûtes, clarinette basse), Laurent Estoppey (saxophone), Noëlle Reymond (contrebasse) et Luc Müller (batterie) – face aux images du film muet qui sert de partition à Screen Play. Réagissant – et donc, avouons-le : improvisant – le groupe va de modules rythmiques en lentes séquences d’un désœuvrement que l’on qualifiera de « créatif » avant qu’un parasite né du souffle de Gillot renverse, avec brio, la composition.

En compagnie de Jacques Demierre (ici à l’épinette, mais qui jouait encore récemment, du même compositeur, Ephemera au piano), l’ensemble rend ensuite Graffiti Composition – on se souvient de la version de guitaristes de renom, il y a quelques années, pour le label Dog W/A Bone). En guise de directives, cent-cinquante photographies de partitions écrites (remplies) par « l’homme de la rue », à Berlin au milieu des années 1990 – au préalable, Marclay avait placardé dans la ville cinq milliers de partitions vierges. L’appel du vide fait œuvre, à l’ensemble de l’interpréter à sa manière : impressionniste ici, expressionniste plus loin – la guitare et le saxophone opposés à la frappe appuyée de Müller –, toujours déconcertante.

En quatrième et dernière face, c’est Shuffle, soit la lecture d’un jeu de soixante-quinze photographies de partitions / ready-made collectionnés par Marclay. Pour ce qui est des règles du jeu en question, aux musiciens d’en faire ce qu’ils veulent : hétéroclite – d’autant que ces règles semblent changer en cours de partie –, la pièce arrange atermoiements, affrontements (quand la guitare sature, la batterie peut trembler) et exercices de style (cette bossa dissonante ou ce free rock saisissant). Au son des flûtes étranges d’Anne Gillot, l’ensemble redit ici qu’il fait, lui aussi, bel et bien œuvre de création : en rendant hommage à l’originalité des partitions de Christian Marclay tout en s’en arrangeant avec superbe. 

AR-LP-006_Front

Christian Marclay, EnsemBle baBel : Screen Play
Aussenraum
Enregistrement : 24-25 avril 2016. Edition : 2016.
2 LP : A-B/ Screen Play (2005) – C/ Graffiti Composition (1996-2010) – D/ Shuffle (2007)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Festival Musica [2016] : Strasbourg, du 21 septembre au 8 octobre 2016

festival musica 2016

Le Festival Musica de Strasbourg, qui en est à sa 34e édition, est en général très largement dévolu aux musiques contemporaines plutôt académiques, voire institutionnelles, nonobstant quelques ouvertures à l'occasion de certaines éditions à des esthétiques plus proches des musiques improvisées (surtout lors de ses quinze premières éditions (Un Drame Musical Instantané, Anthony Braxton, Cecil Taylor, Trio Traband a Roma, Cassiber, Phil Minton, David Moss…). Les musiques électroacoustiques, plus précisément acousmatiques, y furent longtemps les parents pauvres : absentes de certaines éditions, tout au plus une rencontre parmi la trentaine de rendez-vous proposée chaque année, elles ont l'honneur de cette présente édition. Est-ce dû à la création d’un département consacré à ces esthétiques au Conservatoire de Strasbourg, appuyé par le partenariat avec l’Université de Strasbourg / HEAR (Haute école des arts du Rhin) ? Toujours est-il que le programme de l’édition 2016 de Musica alignait près d’une dizaine d’événements en rapport avec ces courants des musiques contemporaines.

La première semaine (du 21 au 24 septembre) à laquelle on peut rattacher la soirée du mercredi 28 septembre avec le concert de Thierry Balasse (Messe pour le temps présent) tournait principalement autour du GRM, dont le directeur actuel, Daniel Teruggi, présenta en prologue l’acousmonium, avant d’animer une discussion avec Thierry Balasse et eRikm. Cette installation permit tout d’abord d’entendre des créations de certains étudiants de la classe du département d’électroacoustique de l’académie supérieure de musique de Strasbourg, ainsi qu’une de l’enseignant coordinateur, Tom Mays dont le Presque rien pour Karlax usait d’archives de Luc Ferrari fournies par Brunhild Ferrari. Parmi celles des trois étudiants, Dreaming Expanses d’Antonio Tules apparaissait la plus évocatrice d’un cinéma sonore, les deux autres, quoique ambitieuses, affichaient encore un côté « étude » moins propice à l’imaginaire de l’auditeur : très techniques et pleines de heurts pour Les cheveux ondulés me rappellent la mer de mon pays, du Chilien Sergio Nunez Meneses, une utilisation plus intense des ressources de l’ensemble de l’acousmonium, avec Registres de Loïc Le Roux.

DSC00844

Le lendemain, ce fut la présentation de la dernière œuvre de Pierre Henry (absent pour raison de santé), Chroniques terriennes. Celle-ci n’a pas la densité sonore d’autres œuvres du maître, et pourrait presque s’apparenter à une sorte d’écologie sonore, proche de l’acceptation canadienne de ce vocable, avec ses stridences de cigales, ces ululements ou roucoulements s’ils n’étaient perturbés par des sonorités plus mécaniques, plus anthropiques. Assurée par Thierry Balasse, la diffusion spatialisée de cette création fut suivie par celle de Dracula, créée il y a une quinzaine d’années.
Les auditeurs de Musica retrouvèrent le lendemain l’acousmonium du GRM pour deux sets de présentation d’œuvres réalisées en son sein. D’abord quelques œuvres historiques (deux études de Pierre Schaeffer, forcément, trois œuvres de la fin des années 1960, début 1970 à travers Luc Ferrari, Bernard Parmegiani et François Bayle, dont L’expérience acoustique use de sons empruntés à Soft Machine !, et plus récente, Anamorphées de Gilles Racot). Histoire de montrer les diverses approches. Le second set proposait des œuvres plus récentes. Celle de Vincent-Raphaël Carinola, Cielo Vivo, basée sur quelques vers de Garcia Lorca et offrait une spatialisation intéressante à une trame mouvante et fortement rythmée, plutôt emphatique. Draugalimur, membre fantôme d’eRikm devait suivre : « C’est une pièce que j’ai faite à la suite d’un voyage en Islande en 2013 er ça tourne autour d’un conte islandais sur l’infanticide des familles pauvres, un conte dont j’avais entendu parlé par une amie qui a beaucoup vécu en Islande. J’ai rencontré différentes personnes, je suis entré dans différents paysages, et avec Natacha Muslera nous avons fait des prises de sons... J’ai puisé dans ces enregistrements pour réaliser cette pièce en octophonie… »*. Peut-être la pièce la plus riche en sonorités des quatre présentées durant ce set. Celle de Guiseppe Ielasi, Untitled, January 2014, semble débuter comme une étude mais se meut peu à peu en un récit, parfois linéaire, tantôt plus animé. Springtime de Daniel Teruggi proposa un environnement sonore plutôt onirique, plaisant et prenant, assez rythmé, nourri toutefois d’une voix mutante tantôt proche de la diction d’un Donald Duck, tantôt plus cérémoniale, voire presque sépulcrale.

DSC00856

Deux rendez-vous marquèrent la deuxième semaine. La soirée du mercredi 28 septembre, Thierry Balasse proposa sa re-création, plus instrumentale, et jouée par sa formation Inouie, de la Messe pour le temps présent de Pierre Henry, précédée de deux autres pièces, une récente création de Pierre Henry encore, Fanfare et arc-en-ciel, pièce plutôt ludique diffusée sur des haut-parleurs mixant orchestre et sons purement acousmatiques et Fusion A.A.N. de son propre cru, présenté par les musiciens d’Inouie (Thierry Balasse lui-même au cadre de piano, bagues-larsen, theremin, cymbale, cloches tubulaires, synthés…, Benoit Meurot aux guitare et synthé, Cécile Maisonhaute aux piano préparé, flûte, guitare, voix, Eric Groleau aux hang, cadre de piano et batterie, Eric Löhrer à la guitare, Elise Blanchard à la basse, Antonin Rayon aux synthé et orgue, enfin Julien Reboux au trombone).
ElectroA, ou la prestation soliste d’eRikm fut le second rendez-vous de la semaine. Dans un halo de lumière rougeâtre, le musicien improvisa pendant près d’une heure avec ses deux platines CDs, divers ustensiles et effets, mixant les sons, mettant d’autres en boucles, créant une fresque sonore mouvante, parcourue de pulsations avant d’évoluer vers des sections plus linéaires, presque minimales mais régulièrement perturbées par divers couinements, triturations, maintenant l’auditoire dans un qui-vive permanent.

DSC00862

Les musiques électroacoustiques se déclinèrent en trois prestations lors de la troisième semaine de Musica. Les festivaliers eurent d’abord droit à un troisième acousmonium (après celui du GRM et celui de Pierre Henry) : c’est le studio Musiques et Recherches, de la musicienne belge Annette Vande Gorne, invité par Exhibitronic (Festival international des Arts Sonores, né à Strasbourg en 2011 auquel Musica a proposé une carte blanche !) qui en assura la maintenance pour diffuser quatre pièces, quelque peu inégales. La première, Avant les tigres, due à un jeune élève de Musiques et Recherches, Laurent Delforge était plutôt narrative, colorée, proposant une sorte de paysage mouvant sans agressivité. Annette Vande Gorne diffusa une de ses dernières créations, Déluges et laissés par les actions humaines, avec forces références (Claude Lévi-Strauss, Anatole France, Pasolini) et un questionnement. Pourquoi ? Cette pièce ne fit pas l’unanimité dans l’audience, contrairement à espace-escape, pièce de 1989 que Francis Dhomont présenta au public strasbourgeois après la courte séquence dévolue à Yérri-Gaspar Hummel (directeur artistique d’Exibitronic) et son point de contrôle C, qui évoquait, de manière plus emphatique (malgré les sons d’orage) la condition humaine, la liberté, les frontières.
Deux concerts mixtes (instruments et acousmatique conjoints) constituèrent le plat de la pénultième journée du festival, dont le concert de clôture officiel. Tout d’abord le décoiffant KLANG4, avec Armand Angster (saxophone, clarinettes), Françoise Kubler (voix, harmonica, percussion) entourés d’un platiniste / sampleur, Pablo Valentino, et du compositeur électroacousticien Yérri-Gaspar Hummel. Cette prestation fut aussi mixte dans sa conception, entre trame apparente écrite et pratique improvisée. Tout en nuances, les deux acousticiens surent créer un environnement sonore raffiné et renouvelé aux interventions d’Armand Angster qui, ainsi, dérogeait à l’attitude souvent convenu  inhérente à ses interprétations de la musique contemporaine, en se lâchant. De même, malicieuse, Françoise Kubler, vocalisant, minaudant, susurrant, chantant en diverses langues conquit son public. Un concert réjouissant.

DSC00926

Drum-Machines. Cela fait un peu plus d’un an que l’on attendait cette création associant eRikm (interprète et concepteur) et Les Percussions de Strasbourg (à travers quatre de ses membres). Elle débuta en septembre 2015 par une première séance de travail, se met progressivement en place au cours de l’année pour être enfin présentée à cette édition de Musica. Le résultat, ce fut d’abord l’esthétique musicale d’eRikm démultiplié, densifié, qui, pendant près d’une heure, apparut comme une machine infernale dans laquelle les instruments acoustiques (frottés, triturés…) se confondaient tantôt avec les sons distillés par le compositeur, tantôt s’individualisaient délicatement tout en en proposant des  usages iconoclastes (qu’un jeu de caméras et d’écran permettait de visualiser) : vielle à roue, brindilles sur peau de tambour vibrant à la caresse d’une bille, plaque de métal, polystyrène… Un concert final étonnant et dynamique qui apparemment sut aussi ravir les aficionados des interprétations de musiques plus institutionnelles par les Percussions de Strasbourg.

P.S. Quoique ces quelques lignes se limitent volontairement à un aspect de la programmation, je ne peux m’empêcher de citer, parmi la trentaine d’autres rendez-vous concernant de l’édition 2016 de MUSICA, le compositeur espagnol Arturo Posadas, dont les œuvres « noires » (La lumière du noir, Anamorfosis, Oscuro abismo de llanto y de ternura), proposées par l’ensemble Linéa,Sombras (par le Quatuor Diotima, une soprano et un clarinettiste) et même Kerguelen (par l’orchestra national des Pays de la Loire) révélèrent une esthétique particulière. Il régnait dans ces prestations un esprit presque zeuhlien, en tout cas proche des ambiances distillées par Univers Zéro ou Présent. Et le même quatuor Diotima, avec Visual Exformation composée par le suédois Jesper Nordin** fit penser à l'Art Zoyd des années 1970. Voire à Sandglasses de la compositrice lituanienne Justė Janulytė (Musica 2011). Ou encore à Hildur Guðnadottir, violoncelliste islandaise (que Musica ferait bien d’inviter !)

Pierre Durr (textes & photos) © Le son du grisli

* extrait de l’interview réalisé pour le compte de Radio Bienvenue Strasbourg
** lequel a justement proposé sa pièce Pendants à l’ensemble L’itinéraire sur le CD Experiences de vol #8 édité par Art Zoyd Studio en 2010

Commentaires [0] - Permalien [#]

Jürg Frey : String Quartet no. 3 / Unhörbare Zeit (Wandelweiser, 2015)

jürg frey string quartet 3

C’est un ballet délicat qu’a composé Jürg Frey et qu’interprète ici le Quatuor Bozzini – en 2004, les mêmes musiciens enregistraient, du même compositeur et pour le même label, Strings Quartets – et qui l’oblige même. Est-ce que String Quartet no. 3 (2010-2014), avec cet air qu’il a de respecter les codes, manipule en fait ses interprètes ?

Dans un même mouvement, voici les cordes s’exprimant avec précaution puis allant et venant entre deux notes enfin dérivant au point de donner à leur association des couleurs d’harmonium. C’est que le vent emporte les archets et que les cordes, fragilisées par son passage, adoptent une tension dramatique qui n’est pas sans évoquer celle du Titanic de Bryars

En compagnie des percussionnistes Lee Ferguson et Christian Smith, le quatuor interprète ensuite Unhörbare Zeit, suite de séquences instrumentales interrompues par des silences de plus en plus longs, et donc influents. Le flou artistique que respectent les violons ne leur impose aucun contraste : ils vont ensemble sur un battement sourd ou s’expriment d’un commun accord sur des paliers différents. Et c’est encore en instrument à vent qu’ensemble ils se transforment. Puisque Jürg Frey a changé l’air que les musiciens respirent en soufflantes partitions.

écoute le son du grisliJürg Frey
String Quartet no. 3 (extrait)

jürg frey

Jürg Frey : String Quartet no. 3 / Unhörbare Zeit
Edition Wandelweiser
Enregistrement : 11-13 mai 2015. Edition : 2015.
CD : 01/ String Quartet no.3 02/ Unhörbare Zeit
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Music as Dream: Essays on Giacinto Scelsi (Scarecrow Press, 2013)

music as dream essays on giacinto scelsi

L’ouvrage est collectif et a pour sujet Giacinto Scelsi. Bien, mais lequel ? Car derrière la possibilité d’un compositeur (« méditateur », préférait-il) dont l’aura dépasse celui de tous les autres, il y aurait – il y a – d’autres figures. Celles de Cage, Sciarrino, Bussotti ou encore celle des compositeurs de la Nuova Consonanza… que l’on entend dans ce livre, d’abord ; celles de ses « collaborateurs », ensuite.

Car Scelsi avait un goût pour le mystère, et un autre pour le partage, même en composition. Des bribes rapportées de sa correspondance avec Walter Klein disent l’importance de ce dernier dans son œuvre. Avant lui il y eut Giacinto Sallustio, et après, peut-être, ce Richard Falk sur lequel l’un des rédacteurs du livre a sérieusement enquêté. Passée l’influence sur la musique de Scelsi de l’expressionnisme américain et dépassée la question de la paternité de ses œuvres, reste une évidence : la difficulté qu’on éprouve à en faire l’analyse, à saisir une respiration qui leur est propre, à interpréter aussi une musique qui a été « dictée » – lire la brillante contribution de Sandro Marrocu, « The Art of ‘’Writing’’ Sound ».

Passionnant en conséquence, l’ouvrage ne fait cependant qu’approfondir le mystère en question. Non, Scelsi n’était pas cette figure à part, ce créateur isolé ; plutôt plusieurs figures en une, plusieurs créateurs isolés en un. « Notre art est fait de mystère, et ce n’est de l’art qu’à cette condition », écrivait, bien avant Giacinto Scelsi, Puvis de Chavannes.

tumblr_nffphhspPV1rb47qeo3_1280

scelsi

Franco Sciannameo, Alexandra Carlotta Pellegrini : Music as Dream. Essays on Giacinto Scelsi
Scarecrow Press
Edition : 2013.
Livre : Music as Dream. Essays on Giacinto Scelsi
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

Commentaires [0] - Permalien [#]

Radu Malfatti : Shizuka Ni Furu Ame / Radu Malfatti : Hitsudan (B-Boim, 2015 / 2016)

radu malfatti cristian alvear dominic lash shizuka ni furu ame hitsudan

C’est toujours une joie d’entendre, sur le label d’un musicien que l’on apprécie, un autre musicien que l’on apprécie. C’est ici – Shizuka Ni Furu Ame, pour le titre du disque – une composition de Radu Malfatti interprétée par le guitariste Cristián Alvear, à qui elle est dédiée.

La composition – qui respire au point que de gagner sans cesse en espace – dure un peu moins d’une heure et paraît peu évolutive. Elle est pourtant faite de décalages subtils qui s’arrangent d’une note puis d’un accord en formation : soit, pour Alvear, le temps d’une ou deux cordes pincées, de trois un peu plus tard. A l’expansion (mesurée) de la composition répond bientôt un jeu de guitare lâche qui rétablit et puis profite d’un équilibre saisissant.

Que l’on retrouvera sur Hitsudan, autre composition – une première traduction parle pour Hitsudan de « correspondance écrite » – de Malfatti que le même Alvear interprète avec Dominic Lash. A tel point que ce pourrait être un autre Shizuka Ni Furu Ame mais cette fois joué à deux ; dansé, même, tant les musiciens cherchent à coordonner leurs mouvements afin d’harmoniser des forces pourtant inégales (un aigu de guitare, parfois, pour un grave de contrebasse). Peine perdue – des écarts subsistent – mais, entre les silences, Alvear et Lash tombent d’accord sur un charme en rupture. C’est d’ailleurs la marque de Radu Malfatti, cette association du charme, du silence et de la peine perdue.


b-boim_29

Radu Malfatti, Cristián Alvear : Shizuka Ni Furu Ame
B-Boim
Enregistrement : 11 août 2015. Edition : 2016.
CD : 01/ Shizukanifuruame

b-boim_31

Radu Malfatti, Cristián Alvear, Dominic Lash : Hitsudan
B-Boim
Edition : 2016.
CD : 01/ Hitsudan
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Festival Le bruit de la musique #4 : Saint-Silvain-sous-Toulx, 18-20 août 2016

festival le bruit de la musique 4

C'est une pâture, plantée d'un chapiteau rouge et jaune, et de quelques grandes tentes ouvertes. Il y flotte un air de fête : des guirlandes cousues, composées de triangles de tissu, des ampoules colorées pour quand il fera nuit.
C'est une pâture, dans un patelin de moins de 200 habitants, dans le nord de la Creuse. Un patelin nommé Saint-Silvain-sous-Toulx. Jamais mis les pieds à Saint-Silvain avec un I, jamais mis les pieds en Creuse non plus.
C'est une pâture où nous arrivons grâce à Metamkine, distributeur de disques et livres sur la musique contemporaine. Il est présent à ce festival, l'a signalé dans sa lettre d'information, il suffit de tirer le fil pour découvrir le  festival « Le Bruit de la musique », sous-titré « festival d'aventures sonore et artistiques ». Heureuse découverte !
C'est une pâture qui accueillait, du 18 au 20 août, déjà la quatrième édition. Le percussionniste Lê Quan Ninh présente tous les concerts. C'est lui, avec quelques proches, qui est à l'initiative de ce festival, aussi enthousiasmant que confidentiel.

Mise en bouche, jeudi 18, avec Marc Guillerot. Et quelle bouche ! Celle du comédien est goulument pleine de la poésie sonore, lettriste, syllabique d'un dadaïste autrichien, Raoul Hausmann, né à Vienne, cofondateur de Dada-Berlin, qui a vécu et est mort à Limoges. Proférations, cris, textes avec ou sans sens, c'est incarné et régalant. A  Saint-Silvain-sous-Toulx, dans la pâture, sous le chapiteau, on célèbre les 100 ans de Dada.
L'église de Saint-Silvain est décorée de peintures patriotiques, à la gloire des poilus morts pour la patrie en 14-18. C'est devant ce fond de scène édifiant que le percussionniste Burkhard Beins et le guitariste Michael Renkel, réunis depuis 1989 au sein du duo Activity Center, ont offert une impro subtile et respirante. Une sorte de perfection dans l'écoute et la vieille complicité, dans l'invention des sons bruitistes, tout en douceur et imagination.

IMG_0862

Je passerai sur le spectacle suivant – sons électriques de Jean-Philippe Gross et danse annoncée comme banale de Marie Cambois – qui m'a laissée froide. Mais le cadre est magique : le parc du château de La Roche, à quelques minutes à pied de la pâture.
L'ensemble Accroche-Note, basé à Strasbourg depuis 1981, bénéficie d'une carte blanche du festival. Il donnera trois concerts, un par jour, dans trois configurations différentes. Celui du jeudi soir, dans les jardins de La Spouze, en plein air, sous le volètement bienveillant de chauves-souris, fait sourire plus d'un spectateur. Le trio de clarinettes, qui réunit Armand Angster, Sylvain Kassap et Jean-Marc Foltz alterne des impros et des pièces contemporaines : Cavanna, Aperghis, et un Boulez reconfiguré à la sauce Angster. Soit du casse-gueule contemporain bourré de difficultés (et évidemment exécuté sans du tout se vautrer) et du joyeux, voire farcesque, dialogue musical de complices. Toutes les tailles de clarinettes sont au menu, de la petite à la contrebasse, dans une richesse de sonorités maîtrisées. Un festin.
Retour sous le chapiteau, pour une expérience visuelle et auditive hors du commun. Voici Hyperbang, composé de Gaëlle Rouard, Christophe Cardoen et David Chiesa. L'espace est configuré bizarrement. Les chaises font face à un écran, entouré de draperies noires. OK, il y aura une projection sur l'écran, mais où diable se trouve le musicien ? Il est question d'un cadre de piano, on ne voit rien... Le noir se fait, et un phénomène indescriptible commence. En même temps, des sons étranges, des images tout aussi invraisemblables, des lumières sur l'écran, des couleurs, des fulgurances auditives, des hachures visuelles et sonores, des flashes colorés, des déclinaisons agressives de nuances opposées, des feulements hurlements crissements grincements à pleine voix. Que faire ? Fermer les yeux ? Les oreilles ? Ou partir dans ce voyage hors du monde, hors du sens commun, des perceptions habituelles et rassurantes ? Ce trip psychédélique, une fois accepté, laisse alors voir des images, des sonorités reconnaissables, et plus seulement des couleurs ou des sons bruts. Des images comme rêvées et solarisées, des sons qui sortent d'un instrument, ce cadre de piano, caché aux regards. Cette expérience de perception est proprement hallucinante. Quand elle se termine, sous les applaudissements enthousiastes, me voilà dévorée de curiosité : mais comment font-ils ça ? Gaëlle Rouard est à l'image. Christophe Cardoen à la lumière. David Chiesa aux cordes amplifiées. Tous trois sont cachés derrière l'écran. Je me glisse. On peut voir ? On peut savoir ? Ben, pas vraiment, ils n'ont pas envie, et c'est leur droit le plus strict, de montrer, d'expliquer comment ils produisent, en direct, cette cuisine extravagante, sauvage et appétissante.
Et voilà, c'était le premier jour dans la pâture de Saint-Silvain-Sous-Toulx.

foccroulle par anne kiesel

Vendredi 19, la mise en bouche est une mise en jambes. Tom Vierhout propose une balade à l'écoute des oiseaux, et à la découverte des plantes sauvages. S'arrêter pour tendre l'oreille au cri d'un tendre pouillot, apprendre à reconnaître le chant de la fauvette à tête noire. Bucolique. Et musical, aussi.
Pendant ce festival, on voyage dans les communes voisines, au milieu de paysages sauvages. On arrive dans des églises romanes, que la pauvreté de la Creuse a préservées des remaniements trop brutaux. Vive la pauvreté, se félicitent les amoureux de l'art roman. Nous voici à Domeyrot.
Geneviève Foccroulle est au piano. Concentrée, habitée, lumineuse. Ses doigts, qui se reflètent sur la paroi noire brillante, dansent, lent ballet inspiré qui respire la partition, qui dessine la musique dans l'espace, lui donne un corps, réel et subtil. Elle joue des pièces contemporaines, intelligemment entrelacées avec d'autres du XVe. Le dernier morceau de son récital est un Morton Feldman assez connu, Palais de Mari, sa dernière composition pour piano. La partition déroule de subtiles variations, sur un tempo qui semble immuable mais qui joue avec les appuis. Par son interprétation, à la fois profonde et légère, Geneviève Foccroulle installe une sensation de temps suspendu, un sentiment d'éternité. Un moment de grâce inouïe. Juste après le concert, elle explique, avec infiniment de simplicité et de gentillesse, comment elle approfondit sans fin son travail sur cette partition qui la fascine et dont elle ne cesse de découvrir les subtilités. Une grande dame.
Nouveau trajet, cette fois jusqu'à l'église de Toulx-Sainte-Croix, village perché.
C'est le deuxième concert d'Accroche-Note, fondé par Armand Angster et Françoise Kubler. Les voici justement en duo, clarinette et voix de soprano. Avec à nouveau ce qui est l'essence du festival : le rapprochement entre improvisations et pièces contemporaines. Cage, Manouri, Resanovic, Mâche, certaines pièces ont même été écrites pour eux. Elles sont interprétées avec une classe folle. Françoise Kubler a une aisance vocale aussi éblouissante que son sourire, et une tessiture impressionnante, souplesse moelleuse des aigus puissants jusqu'aux graves jouissifs. Du très haut niveau.

IMG_0940

Après de tels sommets, comment atterrir ? C'est tout le génie d'une programmation aux petits oignons. Pierre Meunier, grand homme de théâtre. Il arrive, avec son profil rustique de travailleur manuel. Il a un seau de chantier, rempli de grosses pierres. Il les fait soupeser par le public. C'est lourd. Un autre seau de pierres, puis un autre. Où nous emmène-t-il, avec ses cailloux qu'il empile sur une table de camping ? Dans un voyage absurde et vertigineux au pays de la pesanteur, de l'esthétique de la chute, de la poésie du tas. On rit beaucoup, on est soufflé, le spectacle s'appelle « Au milieu du désordre ».
Pour clore cette grande journée, un solo de Will Guthrie, impeccable batteur au riche langage.

Samedi 20, retour dans l'église de Domeyrot, où est installé le piano du festival. C'est le matin, nos oreilles sont fraîches. Frédéric Blondy s'installe au piano. Ce n'est pas un piano préparé, rien n'est encore installé dans les cordes. Mais un grand bric-à-brac est prêt à être utilisé, au fil de l'impro qui va commencer. Charlotte Hug est à l'alto. Ses accessoires sont moins spectaculaires (petites pinces à linge, objets métalliques que je n'ai pas identifiés, et son archet dont les crins sont amovibles à une extrémité ce qui lui permet de faire le tour de l'alto et de faire sonner les quatre cordes en même temps). Les deux musiciens se lancent dans ce qui fut peut-être le sommet du festival (quel crève-cœur de désigner un coup de cœur au détriment de tous les autres). C'est inracontable mais on va essayer. Lui danse dans son piano, gratte, frotte, frappe, sonne. Il quitte le cadre du piano pour revenir sur les touches. Pas bavard, il joue aussi avec les silences, dans un tempo puissant d'une beauté saisissante. Elle effleure, caresse, résonne, grince, hurle son alto, chuchote à la voix, percute des lèvres, invente un chant, lance des hurlements orgasmiques, ose tout. Les deux dialoguent, écoute, respect, relance, complicité. Leur impro à quatre mains et deux âmes se termine magnifiquement, sur un sommet (bien plus enthousiasmant qu'une fin classique dans un souffle qui s'essouffle jusqu'au silence). Après tant de beauté, le monde peut s'arrêter de tourner.

IMG_0977

Pas facile de passer ensuite. Hélène Mourot, dans un solo de hautbois, avait pour mission de monter que cet instrument, considéré comme ingrat, a sa place dans la musique contemporaine. Elle a, disons, effleuré le sujet.
Troisième concert d'Accroche-Note, avec quatre musiciens cette fois. Les deux fondateurs, Armand Angster et Françoise Kubler, plus Cécile Steffanus au piano et Christophe Beau au violoncelle. Un programme contemporain de duos, entièrement écrit  : Ligeti, Xenakis, Berg, Fedele, Harvey (avec quand même un impro à quatre pour le plaisir à la fin). De très haut vol, comme toutes les cartes blanches de cet ensemble au cours du festival.
Enfin, voici Rie Nakajima, qui avait installé dans le parc du château de petites machines produisant des sons par contact électrique, au gré du vent. Elle a clôt le festival au cours d'une performance, activant et modifiant d'autres petites machines bricolés, qui font résonner des objets métalliques, de la vaisselle, une poubelle. Le bruitisme modeste. Charmant, d'autant plus que le public a pris la liberté de circuler au milieu des objets sonores, les écoutant comme des chants d'oiseaux.

Anne Kiesel © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Fritz Hauser : Different Beat (Neu, 2015)

fritz hauser we spoke different beat

Si les dix plages qui se succèdent sur ce disque double pourraient n’en faire qu’une, c’est que le travail de Fritz Hauser, on l’a souvent dit, est d’une cohérence rare. Qu’il écrive pour trois ou quatre percussionnistes, pour un seul – certes, doté de « huit bras » – ou pour un ensemble n’y changera rien, ou presque.

C’est bien sûr dans ce « presque » que Fritz Hauser met au jour toutes les nuances que les quatre percussionnistes de We Spoke (Serge Vuille, Julien Annoni, Olivier Membrez et Julien Mégroz) nourriront ici avec lui : sur l’allure changeante de gestes tentés sans cesse par la relâche – qui fait qu’un rythme qui se désagrège trouve un second souffle dans sa chute même (Second Thought) –, au son de cymbales renversées qui, avec l’appui de quelques graves, travaillent à un minimalisme complexe aux couches s’opposant tout en faisant corps (Double Exposition)…

Et puis, sur cette idée de grattage (Schraffur) qu’il concrétise depuis 2008, Hauser entretient son entente avec le quartette de percussionnistes : quelques secondes de silence et c’est le chant discret de gongs que l’on frotte, si ce n’est celui qu’aurait laissé sur son sillage – sur ses sillages, même, auxquels les intervenants accrochent cent rythmes proches mais différents – un train de nuit à l’ancienne.

Autre méthode (autre « concept », pourquoi pas), celle de l’étirement auquel Hauser soumet sur Rundum des notes que l’on dirait sorties de larges plaques de métal et qui cherchent un équilibre sous un ciel grondant. L’ouvrage-reflet est sombre en conséquence, la densité de son atmosphère n’a d’égal que son épaisseur et, pour dissiper les nuages lourds, il faudra que claquent de grands coups de baguettes. Mais l’équilibre tient bon, et cette mise en place de rythmes étouffés et de pulsations louvoyant impressionne autrement encore.



different beat

Fritz Hauser, We Spoke : Different Beat
Neu
Enregistrement : décembre 2014. Edition : 2015.
2 CD : CD1 : 01/ Second Thought 02-07/ As We Are Speaking 08/ Double Exposition – CD2 : 01/ Schraffur 02/ Rundum
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Yochk'o Seffer Neffesh Music : Délire (Moshé-Naïm, 1976)

yochko seffer délire

Ce texte est extrait du deuxième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par les éditions Camion Blanc.

Au dos de la pochette de La Voie scriptorale, le compositeur contemporain Alain Bouhey écrit: « Yochk’o Seffer voudrait bien se débarrasser de l’étiquette de « musicien de jazz ». Pourquoi donc ne pas le présenter de la façon suivante : compositeur français d’origine magyare ayant travaillé avec Nadia Boulanger, et employant une technique d’écriture inspirée de Bela Bartók et Olivier Messiaen, à laquelle s’adjoint un sens de l’improvisation prenant sa source dans la tradition orale magyare aux phrasés tziganes. (…) Il se reconnaît petit-fils de Bartók, mais aussi fils de Coltrane. »

Ajoutons qu’il est également peintre et sculpteur ; qu’il a participé à Perception, Zao, Magma ; et que l’Ecole de Vienne a eu une influence énorme sur lui. Didier Levallet, bassiste de Perception : « Au moment de l’avènement du free jazz, l’éclatement de formes que l’on croyait éternelles a ouvert beaucoup de possibles, permettant à chacun de développer son langage. En fait, la leçon que nous avons reçue de la Nouvelle Musique était de devenir enfin nous-mêmes. La musique de Perception vient sans le moindre doute du jazz, mais on peut aussi y entendre des échos d’un certain folklore hongrois, des couleurs issues de la musique contemporaine, un peu d’art concret aussi, et sûrement d’autres choses encore, plus intimes, avec cette respiration européenne qui nous est propre. » 

Yochk'o Seffer 1

De Perception, Jean-My Truong était le batteur, et Siegfried Kessler le pianiste. Les uns comme les autres, dont au moins deux sur quatre formés dans la tradition classique et attirés par la musique contemporaine, ont trouvé dans le jazz, au moins pendant un temps, un moyen d’expression approprié à leurs désirs de musique plus spontanée – et un point de départ vers des aventures singulières.  Au dos de la pochette de Délire, Yochk’o Seffer parle de sa renaissance artistique liée à la Neffesh-Music (« neffesh » signifiant « âme » en hébreu). L’idée, aux dires mêmes de l’intéressé, si l'on fait abstraction de toute préoccupation d’ordre spirituel, était de combler un manque entre Perception et Zao, c'est-à-dire entre les envolées associées à l’improvisation du premier et les compositions du second – ou encore de créer un orchestre aux potentialités multiples, envisageable comme un véritable collectif, tant sur la plan humain que musical bien sûr.   Projet consistant à synthétiser free jazz, jazz-rock et musique contemporaine. Mission dans laquelle Yochk’o Seffer s’est adjoint les services du Quatuor Margand, pourtant plus habitué à Rameau et Lutoslawski qu’à l’improvisation. En sa compagnie, le compositeur qu’est donc aussi Yochk’o Seffer imprime une direction, offrant à chacun de s’exprimer – rien à voir cependant avec les conductions de Lawrence ‘’Butch’’ Morris ou avec le travail de John Zorn pour Cobra

Au quatuor donc, revient la partie écrite, dont le cadre rythmique précis est assuré par Jean-My Truong. Une écriture tout à la fois inspirée de l’atonalité, de la modalité et du dodécaphonisme, où cordes, saxophones et électronique dialoguent. Un langage où free rime curieusement avec binaire, dans une veine que Yochk’o Seffer tient des Tony Williams et Jack DeJohnette période Miles et Lifetime. L’improvisation y trouve naturellement son chemin, se superposant à l’écrit au sein de progressions en parallèle, d’écarts non conventionnels, de successions inhabituelles génératrices de dissonances clairement signées.

Yoshk'o Seffer 3

Aux claviers électriques, une fois passées les banalités introductives de la face A où le saxophone convainc pourtant presque d’emblée, des sonorités vintage et tendues finissent par rappeler ce que faisait au même moment Bruce Ditmas dans le cadre de l’album Yellow, ou encore Siegfried Kessler sur Man and Animals. Et quant à l’ambition d'une telle entreprise, elle serait à rapprocher des exigences inhérentes aux travaux de Mike Mantler, Don Ellis, voire Mike Westbrook à l’époque du disque The Cortege

Disons que Délire, c’est un peu Art Zoyd revu et corrigé par des arrangements de cordes également inspirés des concepts harmolodiques d’Ornette Coleman avec qui Yochk’o Seffer finira par enregistrer.

Yochk'o Seffer 2

Commentaires [0] - Permalien [#]

Bernard Vitet : La guêpe (Souffle Continu, 2015)

bernard vitet la guêpe

De Bernard Vitet, on sait à peu près le parcours – études de cinéma, première trompette sur le modèle de Miles Davis, entente avec Jef Gilson et jeux de free avec François Tusques, notes appuyées dans les grandes formations d’Alexander von Schlippenbach ou Alan Silva, autre sorte d’entente avec Parmegiani, etc. – et son goût pour les instruments que lui seul pouvait créer. Et voici que nous revient La guêpe.

Composant autant qu’improvisant – avec Jean-Paul Rondepierre (trompette, marimba), Jouk Minor (saxophones, violon, clarinette), François Tusques (piano et aprfois direction), Beb Guérin (contrebasse, piano), Jean Guérin (percussions, vibraphone, saxophone alto…), Françoise Achard (voix) et Dominique Dalmasso (magnétophones) –, Vitet fait sonner les mots d’un autre (Francis Ponge) avec une franchise qui lui correspond.

Une audace, voire. Entre ‘Bout Soul de Jackie McLean, Transit de Colette Magny – la place que prend la voix, quand même… et que faire d’elle en musique « libre » ? – et l’Intercommunal Music de Tusques, La guêpe de Vitet s’exprime sur un air de théâtre oulipèsque (c’est-à-dire : pas détaché de toutes conventions) qu’aurait enfanté Maeterlinck. « Les mots comme une matière », et puis comme une musique capable de se fondre dans le paysage. Celui de Vitet est de son époque : récalcitrant mais naïf, volontaire et charmeur, nébuleux et démonstratif...

Et puis (et même : d’abord), au piano comme au violon, c’est autre chose : une exploration de l’instrument qui se moque de toute explication, une revendication qui gratte et accroche, une expression qui pourrait être contemporaine – pourquoi ne pas entendre en Achard (qu'on retrouve en Tacet) une possible Berberian ? – si elle ne trahissait pas tant l’écoute du jazz et l'envie de s'en débarrasser. S'il faut, en quelques mots, résumer La guêpe, autant les emprunter à Ponge : « Si ça touche, ça pique ! »



la guêpe

Bernard Vitet : La guêpe
Souffle Continu
Enregistrement : décembre 1971. Edition : 1972. Réédition : 2015.
LP : A1/ Et Cetera A2/ Balle de fusil (1) / Hyménoptère A3/ Trolley grésilleur – B1/ La guêpe et le fruit B2/ Toujours fourrée dans la nectarothèque B3/ Balle de fusil (2)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

50Toute la journée, tchattez en direct avec les gars du Souffle Continu. Pour ce faire, un seul numéro de téléphone : 01 40 24 17 21.

 

Commentaires [1] - Permalien [#]

Eva-Maria Houben Expéditives

eva-maria houben le son du grisli

Les disques défilent et parfois le temps avec. L’emportent même, d’autant que l’écoute peut ne pas suffire à saisir ce qu’il se joue de beau dans un disque, et puis dans un disque supplémentaire ; dans une expression abstraite, puis dans une expression abstraite supplémentaire. L’ « expéditive » est là pour réparer le manque, voire la faute…

diafani

Eva-Maria Houben : 6 Sonaten für Klavier (Diafani, 2013)
Pour ces 6 Sonaten für Klavier, Eva-Maria Houben est seule au piano. Si la veine est classique, la partition révèle des accords à distance, une marche funèbre volontaire, une berceuse continentale ou des exercices plus lâches où main gauche et main droite rivalisent dans l’ombre. Au piano, c’est un art de l’épanouissement tenté par le silence mais aussi hanté par, dit-on, la « grande musique ».

diafaniEva-Maria Houben : Chords (Diafani, 2013)
Le titre du disque promettait une suite d’accords, et c’en sont de longs qu’Houben dispose à distance, derrière un orgue cette fois. Quand ils tremblent, ils peuvent évoquer les notes en perdition de Feldman ; mais, au gré des minutes, et malgré les silences, ils se font plus insistants : la cohésion de l’accord l’emporte à la fin. En négatif, Chords donnera l'indispensable Unda Maris...

diafaniEva-Maria Houben : Unda Maris (Diafani, 2013)
... Un bourdon (orgue) enfoui au plus profond des graves entame Unda Maris, qu'Eva-Maria Houben développera autant en l’amenuisant qu’en le gonflant avec force. Les distances entre deux attaques se réduisent, et leur profusion scinde la note tenue en deux parties distinctes : quand l’une tremble, l’autre menace encore. Indispensable, était-il écrit.



diafaniEva-Maria Houben : Yosemite (Diafani, 2013)
Composition pour ensemble datée de 2007, Yosemite commande surtout aux instruments à vent de longues notes à arranger par couches. Jouant avec les harmoniques, les résistances et de longues plages de silence, Houben transformera de courtes notes en bourdons appelés à disparaître. Comme les reliefs du parc éponyme s’amenuisent à l’horizon.

diafaniEva-Maria Houben, Bileam Kümper : Atmen 1 – Atmen 2 (Diafani, 2013)
En ces deux Atmen, ce sont deux duos que l’on trouve : un orgue et un tuba (Bileam Kümper) qui accordent leurs souffles continus en évoquant de lents mouvements de train dans la nuit ; un orgue et une viole de gambe qui, avec plus de discrétion encore, manœuvrent en musique. Peut-être est-ce l’intention première d’Atmen, qui impressionne et puis stupéfie.

diafaniEva-Maria Houben, Bileam Kümper : Atmen 3 – Atmen 4 (Diafani, 2013)
Avec Kümper encore, deux autres Atmen. Sur lesquelles orgue et tuba commandent à un lot de sirènes de glisser sous votre fenêtre conseils et sifflements (Atmen 3) ou, dans un même élan monochrome, établissent des parallèles dont les harmoniques révèlent à l’auditeur de rares textures instrumentales.

rhizome

Eva-Maria Houben : Field By Memory Inhabited III & IV (Rhizome, 2014)
Eva-Maria Houben et Bileam Kümper, toujours. Mais pas pour rien. Ces deux Field by Memory Inhabited – soit : deux fois un piano contre un violon (alto) – jouent des codes : silences obligatoires et romantisme de bagatelle, notes tenues contre silences mesurés, rumeurs de piano contre archet qui grince voire raye jusqu’à l’instrument ; et puis un orgue qui converse avec un tuba : les instruments ont changé, mais l’air est le même : silences obligatoires, etc.

houben wandelweiser

Eva-Maria Houben : Aus den fliegenden blättern eines fahrenden waldhornisten (Edition Wandelweiser, 2015)
Derrière Aus den fliegenden…, trouver huit pièces datant de 2013, interprétées en 2015 par Wilfried Krüger au cor d’harmonie. D'autres silences, bien sûr, mais surtout des notes tenues et la voix qui parfois perce l’instrument : à force, celle-ci arrange sur ces chansons lentes et à la dérive des airs liturgiques tentés par le doute. C’est là un classique qui sait son contemporain et que la foi a déserté : assez pour aller l’entendre.

Commentaires [0] - Permalien [#]

>