Eva-Maria Houben : Orgelbuch (Edition Wandelweiser, 2013)

Le bruit a couru dans tout le village : à l’office c’est aujourd’hui Eva-Maria Houben qui tient l’orgue ! Les paroissiens ont fui et laissé place à un groupe d’humains hétéroclite. Ils ferment tous les yeux et écoutent les notes sortir des tuyaux, les unes sur les autres, calmes, qui leur font l'effet d'un baume merveilleux.
Quatorze pièces, voilà le répertoire, et peut être trois fois plus de bourdons libérés par les tirants, qui vous lancent un appel, vous submergent, résonnent en vous. L’orgue est réduit, comme tous les instruments de nos jours. Mais dans les limites qu’elle s’est imposées ce n’est pas moins un territoire vierge et incroyablement étendu qu’Houben explore. Une fois fait, rêvant d’ailleurs comme tout esprit curieux, elle allume au clavier des feux de détresse et adresse des messages aux étoiles. Jamais aucune paroisse de la région n’avait célébré pareille cosmogonie !
Eva-Maria Houben : Orgelbuch (Edition wandelweiser)
Edition : 2013.
CD : Orgelbuch
Héctor Cabrero © Le son du grisli

Jaboc Kirkegaard : Conversion (Touch, 2013)
Sous la direction d’Anna Berit Asp Christensen et Niels Rønsholdt, l’ensemble danois Scenatet – ici Vicky Wright (clarinette), Andras Olsen (trombone), Kirsten Riis-Jensen (violon), Mina Fred (violon alto), Sofia Olson (violoncelle) et Mads Bendsen (percussions) – enregistrait il y a tout juste un an deux pièces de Jacob Kirkegaard.
Quittant le champ d’une électronique obnubilée par les aigus persistants, Labyrinthitis, premier sujet de Conversion, se frotte alors à l’acoustique de cordes, de cuivre et de bois. D’abord faite de bourdons aux ascensions parallèles, la pièce conte bientôt une histoire de régénération sonore à laquelle œuvrent des instruments qui soignent leur cohésion, et leur interprétation avec, à mesure que le temps passe – la superposition de lignes induites et toujours fragiles ayant pour plus bel effet de faire frémir l’assurance de la composition.
Church II – dont on trouve l’origine sur 4 Rooms que produisit jadis le même label – se souvient quant à elle de l’enregistrement des respirations d’une église abandonnée de Tchernobyl. Cette fois, Jacob Kirkegaard dévoile plusieurs couches de sons et d’ambiances que se disputent mirages et mystères. Conversion, d’avoir ainsi fait doublement effet.
Jacob Kirkegaard : Conversion (Touch)
Enregistrement : juin 2012. Edition : 2013.
LP / DL : A/ Labyrinthitis ll – B/ Church ll
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Jean-Claude Eloy : Kâmakalâ, Etude III, Fluctuante-Immuable / Etude IV... (Hors-Territoires, 2012)

Il y a dans la vie d'un artiste une œuvre qui marquera l’image que l’on gardera de lui à jamais. Jean-Claude Eloy, c’est pour moi Kâmakalâ (1971). Son exécution demande du monde, tout comme Etude III (1969) et Fluctuante-Immuable (1977), c'est d'ailleurs ce qui a provoqué leur réunion en un CD.
Eloy, c'est l'ancien musicien sériel touché par l'esprit de l'Asie, l'ordonateur de notes sublimé par les sons monodiques, l'acousticien bouleversé par les possibilités de l'électronique... Quelle nécessité poussa cet homme à écrire Kâmakalâ (à écouter ci-dessous dans une autre version), qui fait converser les choeurs du WDR de Cologne sur des ellipses et des volumes différents avant le grand assaut final engagé par les instruments à vent ? Quelques années plus tard, après un passage par les studios de la WDR, Eloy compose Fluctuante-Immuable. Rendu ici par l'Orchestre de Radio France, sa musique est pluridimensionnelle, ses musiciens interviennent sur une large palette de couleurs et des timbres au jeu fantastique. C'est une érosion musicale d'audace et de mousson, fluctuante, immuable.
Encore étudiant lorsqu'il composa Etude III, Eloy donne au pianiste le rôle principal de l'orchestre, celui de l'éclaireur dans un paysage inhospitalier dont la route est damée de percussions. Si l'ouvrage répond aux codes d'une musique contemporaine ancrée dans son époque (le début des années 1960), il ne faut pas sous-estimer le document qu'est cette piste de transition. Elle permet d'établir une chronologie eloyienne qui éclairera tout son corpus.
Jean-Claude Eloy : Kâmakalâ, Etude III, Fluctuante-Immuable (Hors Territoires / Metamkine)
Edition : 2013.
CD : 01/ Kâmakalâ 02/ Etude III 03/ Fluctuante-Immuable
Héctor Cabrero © Le son du grisli

Etude IV, c'est-à-dire le tableau abstrait et exclusivement électronique qu’Eloy composa pour l’UPIC (une interface graphique inventée par Xenakis) nous permet de reprendre notre chronologie. La folie chercheuse et créatrice de la pièce précède deux « grands blocs monolithiques » : … d’une étoile oubliée (1986) & La Grande Vague (1991). Sur ces deux chutes de grandes compositions, l’Asie reparaît : respectivement dans les percussions métalliques et dans un hommage frotté au peintre Hokusaï.
Jean-Claude Eloy : Etude IV, … d’une étoile oubliée, La Grande Vague (Hors Territoires / Metamkine)
Edition : 2012.
01/ Etude IV : Points-Lignes-Paysages 02/ … d’une étoile oubliée 03/ La Grande Vague
Héctor Cabrero © Le son du grisli

Ensemble Hope : Triptyque (EH, 2013)

Ce qui fait d’abord la singularité de l’Ensemble HOPE de Marc Antoine Millon et Frédéric Bousquet, c’est l’instrument qu’il utilise : le cristal Baschet. C’est ensuite l’éclectisme savant de son répertoire, on ne peut plus classique (Purcell, Ravel) et on ne peut plus contemporain (Alain Labarouste, Alain Voirpy, Jean-Philippe Calvin, et Marc Antoine Millon).
Sur Music for a While de Purcell, les timbres de la sculpture sonore embrassent la voix de Maëlle Vivarès dans un mouvement qui fait naître à sa traîne des poussières symbolistes. Sur Styx de Calvin, d'une grande réussite, le cristal Baschet tourne le dos à tout lyrisme sous la pluie de percussions de Xavier Bluhm-Soubira.
Le groupe des quatre interprète aussi Satie (deux fois) et Poulenc. La Méditation du premier revêt les atours des minimalistes américains et Mon cadavre est doux comme un gant du second met, tout comme C’est l’heure exquise de Roger Steptoe, la soprano en valeur, certes, mais sur des effets surannés. Ce qui ne doit pas gâcher la fête que mène l’Ensemble HOPE : celle à l’intrépidité et au cristal Bacshet.
Ensemble Hope : Triptyque (EH)
Edition : 2013.
CD : 01/ Henry Purcell : Music for a While 02/ Marc Antoine Million : Antigone 03/ Maurice Ravel : Prelude 04/ Jean-Philippe Calvin : Styx 05/ Erik Satie : Gnossienne 1 06/ Erik Satie : Méditation 07/ Alain Labarousque : Rota Sensui 08/ Francis Poulenc : Mon cadaver est doux comme un gant 09/ Roger Steptoe : C’est l’heure exquise 10/ Alain Voirpy : Six miniatures 11/ Anonyme : Ay Luna Que Reluzes
Camille Barbarin © Le son du grisli

Walter Zimmermann : Songs of Innocence & Experience (Mode, 2012)

Quand Walter Zimmermann parle de « songs », il veut dire pièces de musique de petite taille, si ce n'est pièces de musique à l'horizontalité contrariée. Et quand il parle d’innocence et d’expérience, outre l'évocation de William Blake, il s’agit pour lui de se faire comprendre par le Sonar Quartett qui interprète ici l'intégrale de ses compositions pour quatuor à cordes.
Songs of Innocence & Experience couvre une période d'une trentaine d'années. Fränkische Tänze, qui date de 1977, tire sa saveur des dix chansons dissonantes qui se succèdent et cherchent le bon ton sur un très long bourdon (qui est même l'affaire d'un drone Quartet). Songs of Innocence & Experience, composé entre 1996 et 2004, c'est cette fois vingt-trois ritournelles qui font appel à des voix d'enfants, à la poésie d'Allen Ginsberg, à une flûte, à des bandes... La musique populaire est devenue savante, et la musique savante... d'une légèreté que s'interdit souvent la musique populaire. Entre les deux, Keuper et Festina Lente s'adressent à des danseurs qui devront disparaître, réapparaître, disparaître encore.
Le deuxième CD renferme Die Sorge geht über den Fluss où Suzanne Zapf joue seule, va de « fausse » note écrite en silence avec une tension désarmante, et ce, que son archet soit épais ou ultra fin. Nikolaus Schlierf se fera lui remarquer sur Taula/Novo Ben, que Zimmermann a écrit pour instrumentiste qui doit aussi savoir chanter. Enfin, c'est Fränkische Tänze qui nous revient dans une autre version : le Sonar Quartett l'interprète cette fois sans drone quartet. Le folklore est galant, d'une veine néo-classique qui donne d'autres couleurs à cette composition indispensable, comme l'est Walter Zimmermann dans le champ du contemporain sans oeillères.
Walter Zimmermann : Songs of Innocence & Experience (Mode)
Edition : 2012.
2 CD : CD1 : 01-10/ Fränkische Tänze (1977) 11/ Keuper : pour quartette strings 12-15/ Festina Lente 16/ Songs of Innocence & Experience – CD2 : 01-02/ Die Sorge geht über den Fluss 03-04/ Taula/Novo Ben 05-14/ Fränkische Tänze
Héctor Cabrero © Le son du grisli

Antoine Beuger : 24 petits préludes pour la guitare (Edition Wandelweiser, 2013)

Ces 24 petits préludes pour la guitare interprétés par Cristián Alvear Montecino inscrivent l’art d’Antoine Beuger dans un champ réduit de cordes.
De la guitare, classique, fuient des notes espacées de peu, qui, sur le propos musical, prennent un certain recul pour établir plutôt, à distance les unes des autres, une communication autrement sonnante. Le volume changeant, la dynamique parfois hésitante, l’arpège même pas interdit : les notes attendent le moment – pas forcément « le bon », mais en tout cas « le leur » – qui annoncera leur terme.
Des questions se posent alors : sur la nature de ce que chacune d’elles laisse dans son sillage et sur l’étrange permission que toutes offrent à leurs suivantes de dire à leur tour, voire à leur place. La berceuse défaite que composent ces préludes n’apportera bien sûr pas de réponse. Son bouquet de chants éphémères suffit à notre attention.
EN ECOUTE >>> II
Antoine Beuger, Cristián Alvear Montecino : 24 petits préludes pour la guitare (Edition Wandelweiser / Metamkine)
Edition : 2013.
CD : 01-24/ I-XXIV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

John Cage : Silence (Contrechamps / Héros-Limite, 2012)
« Conférences et écrits de John Cage », voici ce que renferme Silence – à l'origine publié en 1961, ici traduit (de brillante manière) par Vincent Barras pour les éditions Contrechamps et Héros-Limite. Plus qu'une pensée, un traité, un diktat..., c'est là un précis d’écoute que clarifie un savoir-faire hors du commun – Nouvelle musique : nouvelle écoute, écrit le compositeur dans le texte « Musique expérimentale ».
Vingt années d'articles et de conférences, et aussi d'expériences, de tentatives de dire voire d'expliquer ce qui peut s'écouter et se jouer même – ainsi Cage précise-t-il qu'il a pu employer pour ces fragments de théorie des moyens de composition analogues à mes moyens de composition dans le champ de la musique, comme mettre en usage un féroce « souci de la poésie » ou faire appel au Zen ou au hasard. Comme pour ses œuvres musicales, le compositeur ne cache rien de ses procédés.
Tout comme son statut de novateur ne l’oblige en rien à revêtir l’habit d’iconoclaste fiévreux : si la fièvre monte en Silence, c’est d’ingénuité, de trouvailles et d’humour – les unes à l’autre scellés parfois, comme dans « Indétermination », dont la police d’écriture est d’une petite taille choisie pour ajouter au caractère intentionnellement pontifiant de la conférence. Ainsi Cage converse-t-il avec Erik Satie, dont il reprend l’idée de « musique d’ameublement (…) qui fera partie des bruits ambiants, qui en tiendra compte », parsème-t-il son propos de références nombreuses (Maître Eckhart ou maîtres Zen, Morton Feldman, …) et d’anecdotes légères (collage de bandes avec Earle Brown, visite d’un parc en compagnie d’enfants avec Merce Cunningham…).
Parfois, les articles ont valeur d’explication (Imaginary Landscapes IV, Music of Changes) ; d’autres fois, comme dans « Communication », ils posent davantage de questions qu’ils n’apportent de réponses ; toujours, Cage conserve une distance qui profite à l’art qu’il a de la parole. C'est pourqoi au terme de sa lecture – qu’il prendra soin de fractionner –, le lecteur pourra dire avec John Cage : Nos oreilles sont maintenant en excellente condition.
John Cage : Silence (Contrechamps / Héros-Limite / Metamkine)
Edition : 2012.
Livre : Silence
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Jacqueline Caux : Les couleurs du prisme, la mécanique du temps (La Huit, 2012)

On revient souvent au livre Le silence, les couleurs du prisme & la mécanique du temps qui passe. On peut se plonger désormais dans les images d’un film du même nom (ou presque) qu’écrivit Daniel Caux et qu’a réalisé Jacqueline Caux.
C’est d’abord la voix de John Cage : Je voudrais laisser les gens libres, il ne faut pas qu’ils soient disciples. La seule influence que je voudrais avoir c’est que les gens ne doivent pas influencer les autres. Le compositeur sera le fil rouge du film et l’entretien qu’il a donné le premier d’une série consacrée aux novateurs qui ont animé la passion de Daniel Caux. Ils parleront (certaines interviews sont récentes) : Cage (qui évoque Satie, Philip Glass), Pauline Oliveros (Tudor, Cage, le San Francisco Music Center…), La Monte Young (Webern, « l’âme du bourdon »), Terry Riley (la nouvelle musique, La Monte Young), Meredith Monk (New York, Philip Corner), Gavin Bryars (The Sinking of the Titanic, l’enseignement), Steve Reich (It’s Gonna Rain, Coltrane), Richie Hawtin (le beat de la Techno)…
Surtout il y a Daniel Caux, qui peut à l’occasion piocher dans sa collection de vinyles, qui raconte Variations IV de Cage, It’s Gonna Rain de Reich ou la transe ou l’extase possible par les notes tournantes de Riley. Là, à quelques centimètres, avec une simplicité et une science qui change du bavardage universitaire, Daniel Caux nous invite en ami à aller trouver tous les disques qui ont pu nous échapper.
Jacqueline Caux, Daniel Caux : Les couleurs du prisme, la mécanique du temps (La Huit / Souffle Continu)
Edition : 2012.
DVD : Les couleurs du prisme, la mécanique du temps
Héctor Cabrero © Le son du grisli

Anthony Coleman : The End of Summer (Tzadik, 2013)

Ici, six facettes de l’Anthony Coleman compositeur. Ici, quelques clés du CD.
- Matter of Operation : Anthony Coleman dirige cuivres, cordes et percussions. Un coulis de cuivres tournoie avant apparition d’une voix percée d’inquiétude. Fusent quelques dérèglements ligetiens. Les motifs sont courts mais s’obstinent à obscurcir le cercle. Douleurs, cris et hurlants appels au secours pour finir.
- Whorfian Hypothesis : Coleman, en pianiste solitaire, caresse les distances. Joue avec les nerfs. Ne garde que le seul squelette de sa blafarde composition.
- The Taste of Saury : Coleman s’entoure de deux saxophones alto (Ashley Paul, Michael Attias) et d’un trombone (Randall Pingrey). Dépayse et détimbre l’harmonie. Fait se désunir l’unisson. Et caresse toujours les distances.
- Kohayagawa-ke No Aki : Coleman dirige à nouveau et instaure une permanence : répétitions de motifs détrempés, lugubres menaces.
- Aioli : Coleman fait subir à son piano quelques traitements cagiens. Petite ballade lasse où se caressent à nouveau les distances.
- Zendegi va digar hich : Coleman dirige encore son drôle de big-band. Bringuebale et décale ses gluants motifs. Puis fait se dégager le ciel. Grand soleil avent reprise des frayeurs. La délivrance n’est pas pour demain.
Anthony Coleman : The End of Summer (Tzadik / Orkhêstra International)
Edition : 2013.
CD : 01/ Matter of Operation 02/ Whorfian Hypothesis 03/ The Taste of Saury 04/ Kohayagawa-ke No Aki (The End of Summer) 05/ Aioli 06-09/ Zendegi va digar hich (And Life Goes On)
Luc Bouquet © Le son du grisli

Ensemble Dedalus : Dedalus (Potlatch, 2013)
Fenêtres ouvertes, c'est au bruissement du monde que se tresse la musique des trois pièces composées par Antoine Beuger et Jürg Frey, qu'interprète l'Ensemble Dedalus de Didier Aschour (guitare) – pour l'occasion, en cette fin avril 2012, à Montreuil : Cyprien Busolini (alto), Stéphane Garin (percussion, vibraphone) et Thierry Madiot (trombone), rejoints par les auteurs, respectivement à la flûte et à la clarinette.
Un calme souffle qui bâtit ses arches douces en « canons incertains », évoquant autant les trios pour flûte, percussion et piano de Feldman que le Darenootodesuka de Malfatti ; un pouls sans métronome ; un continuum où se fondent pâles rumeurs et touches subtiles, tenues et tuilages. Entre les mains de Dedalus (et après son disque consacré à Tom Johnson), vingt ans après la formation du collectif Wandelweiser, l'esthétique (aux « canons ouverts ») élaborée s'épanouit pleinement, essaime (en séduisant Potlatch après Another Timbre) et passionne qui s'y immerge.
Ensemble Dedalus : Dedalus (Potlatch / Souffle Continu)
Enregistrement : 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ Méditations poétiques sur quelque chose d'autre (Beuger) 02/ Canones incerti (Frey) 03/ Lieux de passage (Beuger)
Guillaume Tarche © Le son du grisli























a>





























