Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Trespass Trio : Bruder Beda / Angles (8) : By Way of Deception (Clean Feed, 2012)

trespass trio bruder beda

Quatre compositions de Martin Küchen et une improvisation : l’hommage du Trespass Trio à Bruder Beda, moine d’origine juive déporté à Terezin en 1942, est intense.

L’art de Küchen – rare, redisons-le –, que Per Zanussi et Raymond Strid comprennent et accompagnent en conséquence avec justesse, imagine ici un mémorandum de sons mesurés, lentement imbriqués les uns aux autres, qui composent enfin un disque-relique où l’on trouve un peu de l’âme d’un frère. Sa forme opte pour le rapprochement du jazz et de cette Echtzeitmusik que Küchen loua ici même : «  Trespass Trio, il n’y a pas de doute, c’est une sorte de jazz, même si l’on y entend un million d’autres influences. Et puis, à côté de ça, je joue pas mal en qualité de faiseur de son : là, je me base sur des textures et des événements qui interviennent sur l’instant et j’utilise mon instrument de façon plus anti conventionnelle – même si cette pratique tend à devenir la nouvelle convention à la mode ! Je ne vois vraiment pas comment on pourrait qualifier cette musique : « improvisation » n’est pas tout à fait exact, alors « Instant compositions » ou, comme ils disent à Berlin, « Echtzeitmusik », seraient peut-être des propositions plus viables… »

Second élément de la discographie du trio (après ...Was There To Illuminate The Night Sky…, sur le même label), Bruder Beda va donc plus loin dans ces réminiscences de jazz dissoutes en précautions improvisées. Ainsi, la figure de Beda émerge-t-elle d’un hymne sur lequel Küchen se fait maître de distorsion (non pas de la note, mais tout bonnement de son instrument) et les stations de son chemin de croix sont-elles encadrées par un archet tranquillisant et rehaussées des interventions d’un percussionniste de miniatures ajourées. Ici, comme sur Bruder Beda Ist Nicht Mehr, l’alto peut réclamer la tempête : la tempête suivra alors, mais fugace, qui en annonce une autre, tout aussi courte qu’elle : ces quelques minutes d’A Different Koko improvisé. Partout ailleurs, c’est l’expression terrible mêlée au recueillement sur une allure de déposition. Une musique de l’instant assez forte pour durer longtemps.

Trespass Trio : Bruder Beda (Clean Feed / Orkhêstra International)
17 juin 2011. Edition : 2012.
CD : Ein Krieg in Einem Kind (Take 3) 02/ Don’t Ruin Me 03/ Bruder Beda Ist Nicht Mehr 04/ Todays Better than Tomorrow 05/ A Different Koko 06/ Ein Krieg in Einem Kind (Take 4)
Guillaume Belhomme © le son du grisli

angles by way of deception

Si Angles – autre groupe qu’emmène Küchen avec cette « sorte de jazz » en tête – n’est pas le projet le plus enthousiasmant du saxophoniste, il n’en est pas moins capable de surprises. Dans sa version octette, enregistré à Lubiana l’année dernière, il revêt ainsi les atours d’un marching band profitant de gimmicks renforcés ou jouant des collisions provoquées par un soudain embouteillage (Dactyloscopy). On peut regretter que tous les membres de l’orchestre n’aient pas le charisme de leur meneur : à défaut, certains démontrent une implication féroce (Eirik Hegdal aux saxophones, et Kjell Nordeson, batteur d’Exploding Customer).

Angles : By Way of Deception (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1er juillet 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ By Way of Deception 02/ Dactyloscopy 03/ Today is Better than Tommorow 04/ Lets Speak About the Weather (and not about the war) 05/ Don’t Ruin Me / Lets Tear the Threads of Trust
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Martin Küchen : Lieber Heiland, lass uns sterben (Sofa, 2017)

lsdg3 couv gifCette chronique de disque est l'une des soixante que l'on trouve dans le troisième numéro papier du son du grisli. Si la rédaction ne s'interdisait pas tout classement annuel, Lieber Heiland, lass uns sterben y aurait toute sa place. 

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Homo Sacer, The Lie & the Orphanage, Hellstorm, Bagatellen… C’est, à chaque fois, faire l’expérience de Martin Küchen seul. Et faire l’expérience de Martin Küchen seul, c’est entendre des sons qui ne sortent que de lui, d’un musicien que l’histoire inspire, voire tourmente – nous passerons sur ce « secret » tamponné en couverture. Mais malgré l’ancrage, la question reste entière : qu’ont à faire ensemble la poésie et la réalité ?

Dire de quoi ce disque est composé serait forcément le trahir. Le saxophoniste n’en propose pas moins : « scrunching », « breathing »… Contentons-nous des faits : le 10 mai 2016, Küchen enregistrait le disque qui nous intéresse dans la crypte de l’impressionnante cathédrale de Lund, au Danemark, en compagnie de Jakob Riis. Si les bruits alentour sont les bienvenus, ils ne changeront rien aux idées du souffleur : une mélodie-fantôme descend une pente que d’autres qu’elle (souffle blanc, sifflements, ricochets…) remonteront. Est-ce une question de géographie ?

Car Küchen semble ici remonter l’avenue Karl Johan jadis peinte par Edvard Munch : seul contre tous, il siffle pour se donner un peu de contenance mais n’est pas à l’abri de voir son propos gangréné par une onde (radio, notamment : au son d’un air d’opéra qui passait par là). Récalcitrant, voilà qu’il visse, dévisse, déraille. L’important étant qu’il ait repris son souffle, et qu’il en fasse bon usage. Au point de faire de Lieber Heiland, lass uns sterben l’un de ses disques les plus touchants.  

martin küchen par guillaume belhomme jazz en 150 figures éditions du layeurMartin Küchen par Guillaume Belhomme, in Jazz en 150 figures, éditions du Layeur, 2017.

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 Martin Küchen : Lieber Heiland, lass uns sterben
Sofa Music
Enregistrement : 10 mai 2016. Edition : 2017.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 


Burkhard Beins, Lucio Capece, Martin Küchen, Paul Vogel : Fracture Mechanics (Mikroton, 2017)

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La rencontre date d’octobre 2014 : une radio étudiante de Lubiana (89.3 FM) recevait et enregistrait Burkhard Beins (caisse claire et objets, cithare sous EBbow et oscillateurs), Lucio Capece (saxophones soprano, enceintes sans fil et préparations), Martin Küchen (saxophone ténor, flute, radio et iPod) et son compagnon de Chip Shop Music Paul Vogel (je cite : « air from another planet contained in terrestrial glassware »). Elle paraît aujourd’hui sous le titre Fracture Mechanics.

Sur les quatre pièces du disque, les musiciens vont au son d’une improvisation (forcément) électroacoustique qui fait grand cas du ou des rythmes. Ainsi l’auditeur y pénètre-t-il au son de conversations ayant précédé cette prestation « on air » avant de faire face aux premiers graves de percussions diverses – on ne saura que rarement si la « percussion » enregistrée répond à l’agacement d’un instrument ou à celui d’un objet « quelconque ». Certes, l’environnement reste électronique mais les saxophones n’en démordent pas : une place leur est réservée dans ces labyrinthes de rythmes minuscules. Alors tiennent-ils une note quelques secondes durant ou en répètent une autre comme pour ramener le groupe à la raison : la musique n’est-elle qu’une suite de parasites tremblants ? de rythmes individuels que l’on se passe sous le manteau ? de raclements d’objets ou de craquements radio ?

D’une enceinte, perce soudain une voix d’un autre âge, c’est-à-dire d’un autre art musical : elle offre  un supplément d’âme à l’exercice électroacoustique partagé par quatre habitués du genre. Leur association, en plus d’être rare, est épatante.

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Burkhard Beins, Lucio Capece, Martin Küchen, Paul Vogel : Fracture Mechanics
Mikroton / Metamkine
Edition : Octobre 2014. Edition : 2017.
CD : 01/ Transubstantiation 02/ Pebble Snatch 03/ Pendentive 04/ Transmogrification
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Martin Küchen : Live at Vilnius Jazz Festival (NoBusiness, 2016)

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C’est la bande-originale d’un film muet – The Lost World (1925), arrangé pour l’occasion par Artūras Jevdokimovas – que le trio Martin Küchen / Mark Tokar, contrebassiste entendu sur disque avec Vandermark (Resonance) ou Sabir Mateen (Collective Four) / Arkadijus Gotesmanas, batteur sorti du Vilnius Jazz Orchestra et récemment remarqué sur le même label au côté de Charles Gayle (Our Souls: Live in Vilnius) improvisa le 17 octobre 2016 dans le cadre du Vilnius Jazz Festival. La manifestation vit aussi Küchen se produire seul et à la tête d’Angles 8.

A l’écoute du disque, manqueront bien sûr les images de cette première adaptation cinématographique du Monde perdu de Conan Doyle. Mais il suffit de quelques secondes au trio – bien que débutant – pour focaliser notre attention sur la seule musique. C’est d’abord la trace d’une « blessure » qu’un saxophone laisse sur son passage puis le baume d’une flûte qui recadre l’épreuve. On pense alors à Roland Kirk sur moments lâches ou à certains airs du Straight Ahead d’Abbey Lincoln et Max Roach.

Mais l’improvisation, détachée des images qu’elle a illustrées, gagne forcément en abstraction : alors, entre Clo's Blues de Coleman Hawkins et New York Eye And Ear Control d’Albert Ayler, Küchen élabore un no man’s land dans lequel injecter beaucoup de ses préoccupations (recherches sur le timbre de l’instrument, expressions dissimulées en souffles, déséquilibres imposés par un va-et-vient entre relâchement et tension…), ce que saisissent ses partenaires. De circonstance, l’association Tokar / Gotesmanas l’est ainsi à plus d’un titre : les cordes élastiques du premier relançant sans cesse le saxophone quand la frappe du second l’enveloppe en toute discrétion. C’est ici donc un live particulier, qu’il est nécessaire de rattraper.

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Martin Küchen : Live at Vilnius Jazz Festival
NoBusiness
Enregistrement : 17 octobre 2016. Edition : 2016.
LP : A-B/ Live at Vilnius Jazz Festival
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Interview de Nikos Veliotis

interview de nikos veliotis au son du grisli

L’archet de Nikos Veliotis en dit peut-être plus long que Veliotis lui-même : sur disques récents, il sculpte des drones en solitaire (Folklor Invalid), les emmêle sous cape de Mohammad (Som Sakrifis) ou encore se porte, avec un aplomb supérieur, au chevet du cœur fragile de Looper (ųatter). Adepte des notes longues et suspendues, Veliotis se répand ici en phrases brèves, mais instructives quand même…  

... Difficile de dire quel est mon premier souvenir de musique. Peut-être l’un des sons sortis du vieux (et beau) poste de radio de l’appartement de mon grand-père… Mon grand-père avait l’habitude d’enregistrer sur un magnétophone à bandes, qu’il pouvait actionner en ma présence. Par-dessus, il récitait sa propre poésie, des choses de ce genre…

Le violoncelle a-t-il été ton premier instrument ? Non, on m’a d’abord enseigné le piano classique, mais je n’ai jamais obtenu aucun diplôme. J’ai commencé le violoncelle assez tard, à l’âge de vingt-et-un ans. J’ai choisi cet instrument parce que j’en aimais beaucoup le timbre. Au début, j’ai dû me battre pour sortir quelques sons, d’autant qu’à l’âge que j’avais j’ai dû redoubler d’efforts pour apprendre les bases de l’instrument… Mes premières expériences avec le violoncelle ont fait avec la nécessité de gagner ma vie en tant que « violoncelliste classique » et mes toutes premières expérimentations, avec un son de violoncelle tout sauf classique, lui.

Quels musiciens écoutais-tu à cette époque ? Surtout Xenakis, au début. Xenakis et de la pop.

Quand et de quelle manière as-tu découvert les musiciens qui te restent chers aujourd’hui ? Je crois que j’ai toujours gardé les oreilles ouvertes aux choses « différentes », puis ensuite à celles qui sonnent « faux ». Par « différent », je veux parler de ces choses qui sortent de la norme. Par « faux », j’entends parler de cette expression artistique qui prend en compte, implique et embrasse tout à la fois, l’ « erreur » comme une esthétique valable. Par exemple, l’usage du non-vibrato absolu chez Xenakis (que j’adore et qui a été pour moi une grande influence) est un bon exemple de « différent » et de « faux » à la fois ! Et puis dans la musique pop aussi… un chanteur « terriblement faux » est-il un chanteur chantant faux ou un créateur micro-tonal ? Tout dépend de l’écoute de chacun.

Lorsque tu enregistres Folklor Invalid, par exemple, as-tu en tête cette différenciation « différent » / « faux » ? Peux-tu à ce propos me parler de cette pièce, et de la différence que tu fais entre penser la musique seul et l’élaborer accompagné ? Cette idée « différent » / « faux » est toujours là, oui. C’est ma façon d’écouter des sons et de faire de la musique. Il y a beaucoup de choses qui pourraient facilement paraître « fausses » dans Folklor Invalid, mais je ne rentrerai pas dans les détails. Je dirais simplement qu’elle contente mon amour pour les drones autant que mon amour de la pop… Travailler seul t’octroie un contrôle absolu sur le son. Mais la musique en groupe permet aussi la surprise !

Tes premières expérimentations ont été faites en solo ? Au début, oui, je faisais ça de mon côté la plupart du temps, pas même en solo puisque je ne donnais pas encore de concert ; plus tard, j’ai rencontré Rhodri Davies et nous avons formé CRANC avec Angharad Davies, un groupe qui existe toujours et reste actif. 

Comment s’est faite cette rencontre ?J’ai rencontré Rhodri et Angharad quand j’habitais Londres. Nous avions la même façon de penser la musique, ce qui est encore le cas aujourd’hui même si chacun de nous a évolué durant ces quatorze années de collaboration sous le nom de CRANC.

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Combien de temps es-tu resté à Londres et quelles autres relations y as-tu nouées ? J’ai vécu deux années là-bas. Ça a été un plaisir d’apprendre à connaître le cercle expérimental de Londres et je crois y avoir en effet noué quelques relations. En dehors de Rhodri et de Mark Wastell, qui s’occupait (et s’occupe encore) du label Confront, j’ai aussi rencontré John Bisset, qui organisait à l’époque les concerts « 2:13 ». Plus tard, j’ai organisé sous le même nom une série de concerts et un petit festival à Athènes.

Parlant de « cercle expérimental », as-tu l’impression de faire partie d’une « scène » d’improvisateurs, qu’ils soient dits « libres » ou « réductionnistes »… ? Je ne crois pas appartenir à aucune scène. Je vis à Athènes, en Grèce, donc assez éloigné de tout… Maintenant, connaissant ces « étiquettes », je ne pense pas non plus que ma musique réponde aux idiomes de l’improvisation libre ou de ce que l’on appelle le réductionnisme. C’est en tout cas ce que je ressens…

Tu as cependant parlé plus tôt d’une « façon de penser la musique » que tu peux partager avec d’autres. Comment la décrirais-tu ? Disons qu’elle a à voir avec le choix d’un matériau sonore et avec la manière dont on traite ce matériau sur l’instant. Cette idée peut paraître simpliste mais elle peut être étendue à de nombreux domaines, comme celui du « goût » ou encore celui de la politique…

Les collaborations que compte ta discographie (prenons, pour exemples, tes enregistrements avec David Grubbs, Klaus Filip ou Dan Warburton) ont donné des résultats assez divers. Existerait-il, malgré tout, un point commun à ces disques ? Le point commun des collaborations que tu cites serait inévitablement « moi ». Ma touche sonore, telle qu’elle est. Après, l’interaction fait le reste et mène en effet à différents résultats.

Prenons un exemple… Lorsque tu rejoins Fred Vand Hove dans le FIN Trio J’ai rencontré Fred à un concert à Athènes, ensuite nous nous sommes revus à Anvers où je jouais avec CRANC, qui était plus ou moins ma seule autre collaboration à l’époque.

As-tu écouté beaucoup d’improvisation libre, disons, « historique », et cela a-t-il influencé ton travail ? Pas vraiment, je suis désolé d’avoir à avouer que je suis bien ignorant en la matière. C’est sans doute une influence mais pas une des principales. Certains des éléments de cette époque me touchent tout de même, notamment l’énergie à fort comme à bas volume.

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On retrouve, à fort et à bas volume, cette énergie dans Looper, que tu composes avec Martin Küchen et Ingar Zach. Quelle est l’histoire de cette formation et quelle est la raison d’être des vidéos que tu réalises pour elle ? Ont-elles une influence sur la musique ou la musique une influence sur elles ? C’est toujours la même histoire : on visite des villes, on joue, on joue ensemble et puis on décide de former un groupe stable. Pour ce qui est des vidéos, je les envisage indépendamment du son. Pour moi, son et images sont deux flots (quasiment parallèles) d’informations qui doivent interagir dans l’esprit du spectateur.

Ecoutes-tu les autres projets de Martin et d’Ingar ? Ressens-tu, lorsque tu joues, et comme dans CRANC peut-être, une communion spéciale, si ce n’est rare ?Il va sans dire que nous écoutons tous les trois les différents projets de chacun. C’est une façon de maintenir les liens qui nous unissent. Et il va sans dire aussi que pour jouer avec d’autres il est nécessaire de ressentir cette communion spéciale, tout simplement parce que je fais de la musique en hédoniste avant tout. C’est pourquoi, ça doit être agréable à chaque fois !

A ce propos, la crise économique qui touche la Grèce a-t-elle un impact sur ton travail ? Beaucoup disent ce genre de crise « inspirante »… Je dois préciser que je n’ai pas attendu la crise pour être inspiré… Mais il est vrai que cette crise a déclenché un surplus d’activité artistique et bien que cela soit évidemment positif, c’est aussi assez décevant. Ainsi, lorsque la crise aura passée, toute cette activité cessera-t-elle sous prétexte que la vie sera plus facile ? En tant que musicien expérimental, je ne cesse de vivre dans la crise.

Un grand ouvrage « de crise » est celui qui a pour nom Cello Powder. Comment as-tu pensé ce projet ? Il y a deux versants à Cello Powder… Le premier est l’enregistrement : la palette sonore du violoncelle a été divisée en une centaine de quart de tons. Chacun de ces quarts de tons a été enregistré pendant une heure, pendant laquelle son volume et son timbre changeait (du doux au très fort et du ton d’origine au bruit, et retour en arrière). Le résultat représente une centaine d’heure de drones mixée sur une seule plage que j’ai appelé « The Complete Works for Cello » et qui a été tiré à une centaine d’exemplaires sur CD. Le second versant de Cello Powder a été sa performance : le violoncelle que j'ai utilisé pour l’enregistrement a été détruit (changé en poudre) en public, le 21 mars 2009 à l’INSTAL Festival de Glasgow. Pour ce faire, j’ai utilisé divers outils et appareils domestiques (hache, scie, déchiqueteuse, blender…) près d’enceintes qui jouaient l’enregistrement de « The Complete Works for Cello ». J’ai rempli quelques bocaux de cette poudre, que j’ai numérotés et vendus.

Sur Folklore Invalid, tu joues aussi de drones, jusqu’à les mener à composer une pièce qui peut suggérer le noise ou le metal. Es-tu d’accord avec ça ? S’ils existent, quels sont tes liens avec le noise ? Oui, je suis d’accord. Il y a bien des éléments du metal, c’est vrai. Quant au noise, j’en écoute mais pas autant que j’écoute de metal…

On retrouve ce « côté sombre », pour le dire simplement, chez Mohammad, qui sort ces jours-ci Som Sakrifis. Peux-tu me parler de cette association et de son état d’esprit ? Je n’ai pas grand-chose à dire de Mohammad. Notre histoire, à ILIOS, Coti et moi, remonte à une vingtaine d’années, et elle a toujours été motivée par notre désir commun de travailler ensemble, ce qui a longtemps été difficile pour des raisons pratiques (nous n’habitions pas la même ville). Quand nous nous sommes enfin retrouvés à Athènes tous ensemble, nous avons enfin pu démarrer notre projet. C’était en 2009 ou 2010. Je ne sais pas si nous avons un « état d’esprit » arrêté. Ensemble, nous ne faisons que continuer d’explorer…

Enfin, à ceux qui ne connaîtraient pas ton travail, quels disques recommanderais-tu ? Aucune idée… Je recommanderais tout !

Nikos Veliotis, propos recueillis en décembre 2013.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Bandes Expéditives : Martin Küchen, Par Thörn, Michael Muennich, Marcello Magliocchi, Collapsed Arc

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martin_k_chenMartin Küchen, Par Thorn : Live at Martin Bryder Gallery (Küchen, 2011) Auprès du poète et artiste sonore Par Thörn (magnétophones, radio, TV set…), Martin Küchen (saxophones, radio) donna ce Live at Martin Bryder Gallery. Dans l’esprit de ce que le second avait donné avec Martin Klapper (Irregular), c’est-là une musique de bruits divers bientôt embarrassée par la présence humaine qui l’a engendrée, de boucles – souffles, enregistrements, voix (évocation des personnages doués de paroles de Dennis Oppenheim) – qui tournent et s’amoncèlent. La seconde face consigne quant à elle un travail fait par le duo sur un solo enregistré plus tôt par Küchen : le bruit épouse cette fois le soupçon et l’improvisation prend de beaux airs de menace.

MuennichMichael Muennich : Rugged (Fragment Factory, 2011) A même la cassette, Michael Muennich a gravé ce Rugged publié à 57 exemplaires sur son propre label, Fragment Factory. Cette autre histoire de bruits est celle de drones tenaces enlacés à des craquements, battements, frottements, feulements, et qui finissent par former des boucles au parcours étonnant. Sous le crachin, on repère même cinq notes regroupées : elles deviendront le gimmick de cette expérience qui n’avait fait qu’en chercher un pour se faire un peu moins abstraite (extrait).

magliocchiMarcello Magliocchi : Music for Sounding Sculptures In Twenty-Three Movements (Ultramarine, 2011) Batteur du quartette de Gianni Lenoci, Marcello Magliocchi publie Music for Sounding Sculptures in Twenty-Three Movements sur Ultramarine, label qui publia son beau duo avec Ninni Morgia (Sound Gates). Les sculptures sonores qu’il y agace sont celles d’Andrea Dami ; l’improvisation date du 7 octobre 2010. Au gré des vingt-trois mouvements promis, Magliocchi dit l’intérêt qu’il trouve à l’abstraction tout en révélant les possibilités cachées d’objets qu’il fait chanter : celles de percussions creuses, de presque éléments de batterie ou d’épaisses cordes lâches. La référence peut aussi être téléchargée : soit, exister fièrement sur CD-R…

RussellCollapsed Arc : In Cursive (Imminent Frequencies, 2011) Sous le nom de Collapsed Arc, l’artiste sonore David Russell (Relentless Corpse, Jerk) concasse des field recordings, des enregistrements de voix et d’infimes bruits collectés, pour arranger deux titres. Eux aussi galvanisés par le potentiel enivrant des boucles, ManMade Diamond et Charlie Hustle se disputent un propos virulent avec des caractéristiques propres : éclatement des propositions bruitistes pour le premier, goût prononcé pour les aigus pour le second. Le retour de la cassette n’oblige pas à décréter laquelle, de la première ou de la seconde face, l’emporte en force de rouleau.  

Enhardis par ce retour en force de la cassette, nous attirons votre attention sur celui du badge :
badge le son du grisli


Erik Carlsson : The Bird and the Giant (Creative Sources, 2011) / Chip Shop Music : You Can Shop Around... (Homefront, 2010)

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Oserais-je dire qu’Erik Carlsson est un batteur lo-fi ? Sans le regretter. Au contraire, ce côté lo-fi ferait partie de sa personnalité. Il rehausserait même les morceaux de The Bird and The Giant.

La musique de ce solo de percussionniste est lente, on la dirait parfois jouée à l’aveugle. Pourtant elle est d’une précision épatante. On la dirait concrète ici (Heavy Rest) expérimentale ailleurs (Hope, Perhaps Feelings). On pourrait plus rapidement dire qu’elle peut tout se permettre : de remuer des clochettes, d’éclater de larsens, de faire des noeuds avec des harmoniques...

Qui ne connaît pas encore Erik Carlsson, Suédois qui a joué auprès d’autres Suédois (Mats Gustafsson, Martin Küchen…) devrait saisir cette deuxième carte de visite qu’il a fait éditer. Car ses contrastes disent tout de sa grande personnalité.

Erik Carlsson : The Bird and The Giant (Creative Sources / Metamkine)
Edition : 2011.
CD : 01/ Could Be Emotional 02/ Heavy Rest 03/ Hope, Perhaps Feelings 04/ The Dead Spirit 05/ Something Else Somewhere
Pierre Cécile © Le son du grisli

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L’année dernière, paraissait sur Homefront le second enregistrement de Chip Shop Music, l’association de Martin Küchen (saxophone alto, radio), Paul Vogel (clarinette, ordinateur), Erik Carlsson (percussions, électronique) et David Lacey (percussions, électronique).

Ce sont trois temps enregistrés à Dublin en 2009. Sur ceux-là, courent des notes au déploiement aussi intensif que délicat : leurs origines sont diverses mais elles ont le soupçon en commun. C’est une musique en perpétuelle ébauche qui peine à faire aussi bien que Looper – projet de Küchen aux vues smilaires – mais dont les espoirs évanouis parviennent à faire trembler quelques rumeurs et remonter à la surface un lot de moments capiteux.


Looper : Dying Sun (Another Timbre + Cathnor, 2010)

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Quand bien même, en filigrane, la couverture de Dying Sun laisse deviner un arbre ; quand bien même la première des trois pièces d'improvisation que le disque renferme est d'appellation astronomique. Ce soleil épuisé au lit duquel se sont portés Martin Küchen, Nikos Veliotis et Ingar Zach en serait un capable seulement de lueurs tombantes, et qui peinent à atteindre les grandes profondeurs. L'association – l'enjeu le nécessitait – est d'exception, qui s'était déjà inquiété d'ombres et de couleurs pâles à déformer à Oslo et Stävanger en compagnie de John Tilbury (sur le film qu'est Mass, ces tableaux en mouvement lent rappellent Grosz, Bacon, Freud ou encore les portraits du Fayoum) et compose sous le nom de Looper.

Hostilités muettes, déliquescence des atermoiements, motifs insidieux agissant en toutes discrétions, en discrétions sur lesquelles le trio s'accorde pour la troisième fois sur disque. Soleil épuisé, donc, mais qui n'en mourra pas parce que le monde en décomposition qu'il encercle a malgré tout trouvé en lui sa source d'inspiration, de régénération voire. Ainsi : toujours, le temps sera marqué (régularité de la prospection de Zach) même lorsque l'auditeur, étourdi, en aura perdu la notion ; toujours, l'étagement horizontal se chargera d'ajouter une couche différente aux reliefs déjà irréguliers (baryton facteur de drones) ; de plus en plus, la distance parcourue laissera à une faune douée de bioluminescence le luxe des lumières (l'archet répertoriant le bruit d'espèces aussi rares que sont enfouis les territoires qu'elles arpentent).

Quant au trio d'humains en présence : les clefs de Küchen trahissent la mécanique nécessaire à l'exploration, l'archet soumis à gravité de Veliotis se résout à l'appel du « vide » des contre-reliefs, jusqu'à ce que les cymbales de Zach commandent le retour à la surface. Progressif, celui-ci, et qu'il faut bien concéder pour constater les formidables découvertes de l'expérience, dont la plainte spasmodique du dragon des abysses est peut-être la pièce de choix.

Looper : Dying Sun (Another Timer + Cathnor / Metamkine)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010. 
CD : 01/ Grand Redshift 02/ Hazy Dawn 03/ Near Eternity
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Martin Küchen : The Lie & the Orphanage (Mathka, 2010)

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Ode à la lutte contre les mensonges de l'histoire et la désinformation passive (à lire dans le livret), The Lie & the Orphanage est avant tout un excellent disque que Martin Küchen enregistrait récemment : seul à l’alto, au baryton et au ténor.

Grave, une sirène prédit le message important, délivré toujours sous la pluie, que celle-ci soit faite de bruits de clefs, de souffles éconduits, de complexes battages sonores ou de plaintes nettes mais en perpétuel manque de volume. Ici, on surprend Küchen en cuisine (The Testimony of Marie Neumann), là en atelier consacré à des projets d’hydraulique miniature (Plausible Lies), ailleurs encore en jardin épais qu’il arrange à la cisaille au point de tomber bientôt sur la horde d’animaux terribles qui s’y cachait – chaque monstre émettant un chant particulier dans le seul espoir de vous soumettre.

Seul titre enregistré au ténor, Killing the Houses, Killing the Trees donne à entendre Küchen multiplier les pistes et donc les apparitions jusqu’à ce que le râle d’un moteur de plus en plus en peine fasse lentement vaciller cette pièce de conclusion. A bout de souffles, Martin Küchen peut être satisfait : parti de mensonges, il aura mis au jour d’accablantes preuves de vérité.

Martin Küchen : The Lie & the Orphanage (Mathka)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Named by an Unnamed Source 02/ The Testimony of Marie Neumann (for Alfred-Maurice De Zayas) 03/ Warszawa 04/ The Orphanage 05/ Plausible Lies 06/ Other Losses (for James Bacque) 07/ An Eye for an Eye / Congolese Women (for John Sack) 08/ Killing the Houses, Killing the Trees
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Interview de Martin Küchen

kuchensli

Puisque l'étrange sélection naturelle opérant sur le son du grisli veut que l'on donne la parole aux plus prolifiques musiciens des genres à y être défendus, au tour de Martin Küchen, saxophoniste entendu récemment en Angles avec le trompettiste Magnus Broo (sur Epileptical West), en trio avec le guitariste Keith Rowe et le saxophoniste Seymour Wright (sur un disque sans-titre), en quartette avec Ernesto Rodrigues (sur Vinter), et même en solo (sur The Lie & the Orphanage)...

... Mon père avait ramené d’un voyage en Tunisie un tambour à main et une flûte en bois dont j’ai joué dès l’âge de 7 ans.  A la même époque, je me souviens aussi être assis, seul dans le salon, battant avec des baguettes de batterie – je ne pourrais pas dire d’où elles venaient, d’ailleurs – les précieux coussins de ma mère posés sur le canapé. Je pouvais faire ce truc quand ma mère dormait, c'est-à-dire quand elle ne pouvait pas soupçonner que je donnais des coups sur ses coussins chéris… J’ai connu d’autres expériences de ce genre : je battais des mains en classe et tapais sur le couvercle d’un banc d’école, la tête à l’envers afin de pouvoir y coller une oreille et ainsi entendre ce son amplifié, incroyable, alors que je continuais à bouger ma main voire quelques doigts seulement… A neuf ans, j’ai commencé avec des amis à faire des cassettes : nous nous tenions près de la table de ping pong au sous-sol et nous chantions un peu ce qui nous passait par la tête, nos « propres » chansons dont les paroles étaient écrites dans un anglais de notre invention. Parfois, il nous arrivait d’avoir une caisse claire pour accompagner nos chants, qui s’apparentaient d’ailleurs souvent plus à des cris…

Des débuts hantés par les percussions, en quelques sorte… Oui, des percussions de toutes sortes : coussins, bancs d’école, cette véritable caisse claire dotée d’une sale petite cymbale. Il y avait aussi un tambour d’aisselle rapporté du Ghana et puis ce tambour tunisien. Ensuite, la flûte dont j’ai parlé plus tôt, qui avait un son fantastique, faible et crachant, dans le genre des flûtes orientales mais avec quelque chose de bien à elle. Je pense d’ailleurs que je suis encore influencé par ce son, surtout lorsque je joue du saxophone alto, mon jeu me rappelle le son de cette flûte... J’ai aussi été très impressionné par les disques que mon frère jouait à la maison sur un petit lecteur de vinyles : The Free Alectric Band de John Hammond, 2000 Light Years from Home des Rolling Stones ou Desolation Boulevard de Sweet – peut-être que ce qui m’intéressait là était davantage l’expérience de l’écoute à travers l’utilisation de cette machine. Ça tenait de la magie ; en fait, c’était de la magie.

Par quel genre de groupes êtes-vous passé en tant que musicien amateur ? A l’âge de 13 ans, en 1980, j’ai formé avec quelques copains un groupe de rock progressif. J’étais le chanteur et je jouais aussi de la flûte avant de passer aussi au saxophone ténor. A cette époque, je prenais aussi des cours d’improvisation et de jazz à la flûte. Nous jouions des standards tirés du Real Book ; je ne jouais jamais d’oreille, ce qui fait que je n’ai jamais vraiment appris aucun des morceaux de ce livre… Et puis, avec d’autres amis, nous avions pris l’habitude d’improviser et nous enregistrions ces improvisations… Nous jouions tout simplement, dans un style proche de celui d’Oregon – sans atteindre bien sûr le niveau des rythmiques compliquées de ce groupe –, un style qu’on pourrait appeler ECM même si nous n’avions jamais encore entendu parler des groupes ECM à cette époque et que nous n’avions aucune idée non plus de ce que signifiait la « free improvisation ».

De quand datent vos premiers enregistrements ? J’ai enregistré en solo en 2001 le très confidentiel Sing with Your Mouth Shut. En 1999, il y a eu aussi Repets Hjärta, un CD-R enregistré avec ma femme, Maria, qui est poète et écrivain. En ce qui concerne le jazz, le premier disque date de 2002 avec Exploding Customer (Live at Glenn Miller Cafe), et puis il y a eu un enregistrement du Martin Küchen Trio (Live at Glenn Miller Cafe) paru sur Ayler Records. Ce même trio joue maintenant sous le nom de Trespass Trio.

Quel rapport entretenez-vous avec la notion de jazz, justement ? Utilisez-vous ce terme pour décrire votre musique ? Oui, je l’utilise. Avec Trespass Trio, Exploding Customer et Angles, il n’y a pas de doute, c’est une sorte de jazz, même si l’on y entend un million d’autres influences. Et puis, à côté de ça, je joue pas mal en qualité de faiseur de son : là, je me base sur des textures et des événements qui interviennent sur l’instant et j’utilise mon instrument de façon plus anti conventionnelle – même si cette pratique tend à devenir la nouvelle convention à la mode ! Je ne vois vraiment pas comment on pourrait qualifier cette musique : « improvisation » n’est pas tout à fait exact, alors « Instant compositions » ou, comme ils disent à Berlin, « Echtzeitmusik » (musique en temps réel), seraient peut-être des propositions plus viables…

Votre pratique fait donc une différence ces deux musiques ? Le jazz, ce sont des morceaux respectant une rythmique bien particulière, un battement et des harmoniques, qu’ils soient simples ou complexes, et avec le free jazz, c’est encore la même chose mais sans s’embarrasser de prédispositions : tout arrive simplement et l’énergie – ou le manque d’énergie – que l’on trouve entre les joueurs est à l’origine de ce qui arrive. Il s’agit donc d’improvisation tout le temps, tout ce qui arrive se fait à l’instant même. Concernant la composition instantanée, en dehors de l’esprit du free jazz, ce qu’on appelait « free improvisation » par le passé, est de moins en moins de la véritable musique improvisée, mais une architecture délicatement réfléchie, qui construit à coups de bruit et de silence quelque chose que l’on ne pouvait pas voir avant – de nos jours, c’est rare que l’on en arrive là en concert, mais lorsque cela arrive, alors c’est merveilleux, là encore de la pure magie !

Martin Küchen, propos recueillis en juin 2010.
Photos © Fergus Kelly
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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