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Joseph Ghosn : Sun Ra. Palmiers et pyramides (Le Mot et le Reste, 2014)

joseph ghosn sun ra

Dans un français que pourrait ô combien lui envier Guillaume Musso – pour sa simplicité, ses raccourcis terribles, ses fautes grammaticales et lourdeurs (« pas un instant ces gens-là ne semblent pas sérieux », « un groupe né à Chicago qui existe depuis au moins le milieu des années 50 », etc.) –, Joseph Ghosn a signé un petit livre sur Sun Ra. « Petit » est, précisons-le, à prendre dans tous les sens du terme : un sous-titre « à la » Sébastien Tellier (Palmiers et Pyramides) et la nécessité vitale ressentie par quelques poseurs incultes l’y engageaient sans doute.

En guise de portrait, un pot-pourri d’une quarantaine de pages qui mêle approximations historiques (en 1956, Sun Ra jouait « dans la continuité du hard bop » comme « Miles Davis ou John Coltrane » ; heureusement, le conditionnel existe), affirmations à l’emporte-pièce (l’Arkestra serait le « dernier grand orchestre de jazz » ; pour avoir interprété un morceau de musique tiré d’un film que Nat King Cole aura repris avant lui, on soupçonnera Sun Ra d’être fasciné par Hollywood ; quant à Coltrane, lorsqu’il salue après un concert la prestation de John Gilmore, le voici encaissant cette délirante appréciation de l’auteur : Gilmore jouant, je cite, « comme Coltrane tentait de le faire et tenterait de le faire jusqu’à la fin de ses jours, cherchant un idiome qui se démarquerait de la tradition, allant vers quelque chose d’à la fois plus sensible, énergique, spontané et spirituel. » Ouch.

Tout ça fait déjà beaucoup, mais notre affaire est loin d’être pliée. Car, si l’on ne peut douter de l’honnêteté de l’intérêt que Ghosn porte à tout ce qui brille (ou à ce qui, au moins, « fait original »), pourquoi applaudir au rituel d’un Arkestra déclinant qui défile entre les tables d’un restaurant à la fin des années 1990 ou s’émerveiller au moindre emploi d’un instrument rare (trautonium sur Electronics, boîte à rythmes sur Disco 3000) ? Mû par le « tout sensation », et enhardi par quelques recherches Discogs / INA / Wikipédia, le goût de Ghosn pour la curiosité accouche là d’une curieuse biographie, que se disputent sottises et phrases vides de sens. D’anecdotes en broutilles, l’auteur passe donc à côté de son sujet (si tant est que ce sujet n’est pas, en fait, sa propre personne), quand il ne lui marche pas tout bonnement dessus. A coup de digressions nombrilistes (souvenirs de lycée, absurdes affinités musicales…) notamment.

A titre personnel, je me moque de savoir par quel truchement tel ou tel auteur a pu, un jour ou l’autre, tomber sur l’objet de ses désirs qui lui permettra de démontrer au monde sa profonde nullité. Me voici, ceci étant, surpris d’apprendre que l’Arkestra, ce « groupe si atypique », « sait maîtriser la tradition avec un brio extrême. Comme pour mieux s’en moquer, s’en départir. » A l’auteur qui aurait aimé l’interroger sur le sujet, j’ose espérer que le Sun Ra en question aurait eu l’audace de retourner une claque intergalactique…

Aussi intergalactique, en tout cas, que les poncifs qui se succèdent dans ce livre – la musique de Sun Ra est bel et bien « venue d’ailleurs », « moderne et exotique », « improbable » (toujours moins que ce même livre), « extra-terrestre »… En ces termes, tout est dit, soit : très peu de choses (si ce n’est rien). Quid des premiers écrits de Sun Ra, de sa poésie revendicative, de l’influence – voire, de l’emprise – qu’il exerça sur ses troupes… ? Certes, il était plus essentiel de parler des « hommages » rendus au musicien par quelques projets récents (UNKLE, Zombie Zombie, Lady Gaga…).

Suite au minable portrait, une discographie sélective – soixante-dix pages cette fois, à l’introduction desquelles l’auteur ne dit plus « je » mais « nous ». Là, des formules creuses et des accroches à suspens, des approximations encore, du vide toujours... Journalisme. Et pour qui aura espéré se consoler à la lecture de la bibliographie : peine perdue. Une quinzaine de références (dont une bonne moitié abordant le sujet Sun Ra de très loin seulement : ouvrages de Carles et Comolli, Kofsky (on ne sait pourquoi changé ici en « Stofsky »), Bardin, Corbett ou Caux…). Aux curieux véritables, voici de vrais conseils de lecture :

CAMPBELL, Robert, The Earthly Recordings of Sun Ra, Cadence, 1994.
KAPLAN, Marc, The Last Temptation of Sun Ra, Xlibris, 2011.
PEKAR, Harvey, Sun Ra, Vendetta, 2005.
SINCLAIR, John, Sun Ra: Interviews & Essays, Headpress, 2010.
SUN RA, The Wisdom of Sun Ra - Sun Ra's Polemical Broadsheets and Streetcorner Leaflets, Chicago Press, 2006.
SUN RA, This Planet Is Doomed, Kicks, 2013.
SZWED, John, Space is the Place: The Lives and Times of Sun Ra, Mojo, 2000.
TCHIEMESSOM, Aurélien, Sun Ra : un noir dans le cosmos, L’Harmattan, 2005.
ZERR, Sybille, Picture Infinity: Marshall Allen and the Sun Ra Arkestra, Zerr, 2011.
 
Pardon maintenant, le papier est un peu long – une heure d’écriture, guère plus (on l’espère) que le temps qu’il fallut à Ghosn pour pondre la chose incriminée – mais finira sur une note positive : pour ce traité de « palmiers et pyramides », la catastrophe économique n’est pas à craindre : au royaume des poseurs, les derniers seront les premiers. 

Joseph Ghosn : Sun Ra. Palmiers et pyramides (Le Mot et le Reste)
Edition : 2014.
Livre : Sun Ra. Palmiers et pyramides.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Duncan, Goldsby, Tiemann : The Innkeeper’s Gun (Bass Lion, 2010)

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On aura le plus grand mal à raccrocher quelque lien ligettien ici (Ligeti Split). De même, on s’avouera impuissant à commenter une improbable version du Paparazzi de Lady Gaga. Et on s’inquiéterait presque de ce très très grand écart.

On dira donc du trio de Jason Duncan (saxophone alto), John Goldsby (contrebasse) et Jason Tiemann (batterie) qu’il organise un jazz vif à défaut de vibrant. L’incisif vibrato du saxophoniste, le liant indiscutable du contrebassiste, les arythmies sanguines du batteur ne sont pas à sous-estimer et l’auditeur pourra y prendre quelque (réel) plaisir. Mais pour le grand frisson…

Jacob Duncan, John Goldsby, Jason Tiemann : The Innkeeper’s Gun (Bass Lion)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Jim Henson 02/ Ligeti Split 03/ Paparazzi 04/ More Than Something 05/ The Innkeeper’s Gun  06/ Never Come Back To Me 07/ Neda 08/ Juan in the Basement
Luc Bouquet © Le son du grisli

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