Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Kris Wanders : Spontaneous Acts of Provocation (El Negocito, 2011)

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Fait de trois extraits de concerts donnés à Melbourne et Sydney en 2010, Spontaneous Acts of Provocation donne à entendre Kris Wanders improviser aux côtés du guitariste Yusuke Akai et du batteur Shoji Hano.

Les actes sont trois : 2e – celui du bouleversement inaugural et celui de duos savamment distribués : précipitation de la guitare électrique au médiator accrocheur, intensité du souffle farouche, fermeté de la batterie ; 6e – Wanders y crie autant qu’il expectore avant de semer un autre trouble au son d’une ballade à piquants, confirmer : le guitariste tient plus que la route, convainc de son talent, le batteur n’attend pas qu’on le juge mais frappe ; 9e – passage en recherches sonores, Wanders commande de la voix un solo au batteur, qui s’exécute : le ténor le bouscule ensuite, tire l’ensemble vers des plages graves que se disputent incartades et respirations, avant d’invectiver encore. Spontaneous Acts of Provocation, tel était le nom de la méthode.

Kris Wanders : Spontaneous Acts of Provocation (El Negocito)
Edition : 2011.
CD : 01/ Act 2 02/ Act 6 03/ Act 9
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Kris Wanders, Mani Neumeier : Taken By Surprise (Not Two, 2011)

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Dans la catégorie des hauts convulsifs, voici Kris Wanders et Brett Evans. Soit deux ténors œuvrant à pulvériser les bonnes mœurs et les mous phrasés. Blocs d’énergie brute, stratèges de la destruction directe, Brötzmann pourrait être leur modèle. Mais ce serait bien vite oublier que Wanders fut l’un des pionniers du free européen avant de s’en éloigner.

Le retrouver aujourd’hui, roc inébranlable et fougueux comme au premier soir, n’est pas chose à négliger. Comme ne le sont pas ses partenaires : Yosuke Akai, guitariste au jeu saccadé (entre Sonny Sharrock et Joe Morris) ; Rory Brown, contrebassiste coriace et pénétrant ; Mani Neumeier, co-leader avec Wanders du quintet et batteur à la frappe pittoresque. Soit un disque aux multiples brulures et à l’énergie sidérante.

Kris Wanders - Mani Neumeier Quintet : Taken By Surprise (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Oxymoron 02/ Taken By Surprise 03/ Not on Radio
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Kris Wanders : In Remembrance of the Human Race (Not Two, 2011)

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Entendu jadis au sein du Globe Unity de Schlippenbach ou sur la seconde face du Requiem for Che Guevara de Fred Van Hove, le saxophoniste Kris Wanders a dû attendre qu’un millénaire se termine pour poursuivre son œuvre enregistré. Si ce concert anversois daté de 2009 le regrette avec force, c’est que Wanders y redit toute la puissance de son souffle.

En compagnie de Johannes Bauer (trombone), Peter Jacquemyn (contrebasse) et Mark Sanders (batterie), le ténor fait d’abord tourner un motif en boucle – voire en bourrique – qui contraste avec la langueur affichée par le tromboniste. Plus loin, ce-dernier décidera plutôt d’un contrepoint ou de croiser le fer avec les éclats de rocailles projetés par Wanders. In Remembrance of the Human Race est né d’un art sombre et impétueux : Uwaga sera, pour sa part, une mélodie quiète (Bauer encore) sur reliefs abrupts (Wanders toujours).

Brötzmann pour toute facilité, Ayler ou Gayle pour aller plus loin : Wanders aurait pu seulement grossir la liste longue des saxophonistes récitant le dialecte d’anciennes références. Or, l'homme fait lui-même, et presque autant que ces trois-là, preuve de singularité. A Man’s Dream est la pièce qui ici le dit pour la troisième fois : Bauer, Jacquemyn et Sanders, élevant en machinistes le beau décor dans lequel chancèle ce ténor d’exception.

Kris Wanders' Outfit : In Remembrance of the Human Race (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 16 mai 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ In Remembrance of the Human Race 02/ Uwaga 03/ A Man’s Dream
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Alexander von Schlippenbach : Globe Unity (Saba, 1966)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Alexander von Schlippenbach, en 2005, au moment de la sortie de Monk’s Casino, coffret-relecture de l’intégrale de l’œuvre de Monk : « Je suis un musicien de jazz et je préfère appeler ma musique du free ; en tant que pianiste j’apprécie aussi bien Horace Silver que Cecil Taylor, même si la vision que ce dernier a de l’instrument me parle plus précisément. » Une fois questionné plus avant, on comprend que Schlippenbach fait allusion au fait que Cecil Taylor utilise le piano comme un balafon ou une batterie à quatre-vingt-huit toms : « Chez moi dit-il, la conception des structures mélodiques s’appuie également sur l’attaque, souvent percussive. » 

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Alexander von Schlippenbach sera très vite repéré dès lors qu’il participera à l’élaboration du label allemand FMP, en compagnie du saxophoniste Peter Brötzmann, du bassiste Peter Kowald et du (notamment) bassiste / producteur Jost Gebers. Parmi ses influences, outre le jazz, Schlippenbach cite la « tutelle » du compositeur contemporain Bernd Alois Zimmermann tragiquement disparu en 1970, avec qui il a collaboré, et dont la pièce « Requiem For A Young Poet » a été définitivement marquante. Les deux hommes partageaient une même vision plurielle / pluraliste et globale de la composition, une vision singulière où le passé, le présent et le futur fusionnent dans l’éternité de l’instant lié à l’improvisation, conception qui les rapproche, selon Schlippenbach, d’un Timothy Leary ou d’un James Joyce. Quant au jazz à proprement parler, il n’était pas étranger à Zimmermann, qui s’intéressait entre autre au quintette de Manfred Schoof au sein duquel Schlippenbach jouait du piano. 

De toutes les formations animées par le pianiste allemand, le Globe Unity Orchestra demeure l’une des plus fameuses, et l’avant-garde de l’impro européenne parait s’y être de tous temps donné rendez-vous. On l’ignore parfois, l’idée de ce grand orchestre a été mise sur pied dès 1966, en partie inspirée par les conceptions de Zimmermann, et à la suite d’une commande de la radio, à l’origine de la pièce intitulée « Globe Unity » jouée à Berlin la même année, et dont le titre a finalement donné son nom à un ensemble se réunissant régulièrement. Au départ, les musiciens rassemblés vinrent du quintette de Manfred Schoof et du trio de Peter Brötzmann, les deux batteurs étant rien moins que Jaki Liebezeit, du groupe de rock Can, et Mani Neumeier, de Guru Guru

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A l’époque, l’on compara le Globe Unity Orchestra au Jazz Composers’ Orchestra de Mike Mantler : leurs préoccupations ne s’avéraient cependant pas identiques, mais juste voisines. Dans cette performance inaugurale qu’est « Globe Unity », et à laquelle répond « Sun » ici sur la face B, quatorze musiciens, essentiellement issus du free et de différents pays européens, jouent. L’idée, selon Schlippenbach, a été d’utiliser toutes les forces en présence, de tirer un maximum des permutations d’instrumentistes possibles, sous forme de combinaisons propices à l’improvisation par affinités.

Beaucoup de ce qui s’est joué ce jour-là, au Berlin Jazz Festival, était le fruit d’arrangements couchés sur papier de manière graphique, surtout pour les accompagnements soutenant les solistes. Peu connu, l’album Globe Unity est une étape importante de la musique libre en Europe et du free jazz en grande formation ; un prolongement de ce qui a été entrepris par le double quartette d’Ornette Coleman sur Free Jazz, au diapason de son époque et d’une actualité toujours brûlante.

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Fred Van Hove : Requiem for Che Guevara (MPS, 1968)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Nous sommes le 10 novembre 1968, au Berlin Jazz Festival, après que Don Cherry, au même endroit, ait couché sur disque et en public Eternal Rhythm. La programmation est engagée, politiquement notamment, au travers d’hommages rendus à Martin Luther King, John F. & Robert Kennedy, Malcolm X et Che Guevara. Dans Matériaux de la révolution, le Che écrit : « J’ose prétendre que la vrai révolutionnaire est guidé par un grand sentiment de l’amour. Il est impossible d’imaginer un vrai révolutionnaire sans ces qualités. » A l’époque, A Love Supreme de Coltrane et Karma de Pharaoh Sanders ont déjà été enregistrés, deux œuvres effectivement habités par l’amour et révolutionnaires. MPS, label allemand dont beaucoup des références témoignent de ce qui s’est passé au Berlin Jazz Festival, a parfois rendu compte de cet engagement, et même de son passage par l’église : on se souvient par exemple de Black Christ Of The Ands de Mary Lou Williams, sorti par SABA, étiquette directement liée à MPS.

Dans les notes de pochette de Requiem For Che Guevara, opus curieusement attribué au seul Fred Van Hove qui pourtant n’a droit qu’à une face (l’autre étant signée Wolfgang Dauner), celui-ci écrit : « Nous sommes convaincus : le jazz, en tant que musique la plus vivante, la plus universelle et la plus vitale et créatrice de notre temps, a une place dans l’église. Mais nous sommes également convaincus qu’elle ne peut prétendre y accéder que si elle est utilisée dans un sens créateur, artistique, et d’une manière égalant les normes fixées par la grande et vénérable tradition de la musique d’église, de Bach en passant par Bruckner jusqu’à Pepping. »

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Forts de ce genre de réflexions, les organisateurs du Berlin Jazz Festival programmèrent une soirée intitulée Jazz In The Church, à l’église Südstern, répartie en deux concerts dus à Wolfgang Dauner puis Fred Van Hove. Si le premier offrit une prestation seulement intéressante (en tous cas loin de l’esprit du fameux Free Action), prestation dont on retiendra surtout l’Amen lancé par un Eagle Eye Cherry âgé d’à peine un an, le second, par contre, délivra une singulière pièce pour orgue et groupe de jazz, propulsée par Peter Kowald et Han Bennink Cel Overberghe, Kris Wanders, Willem Breuker et Ed Kröger constituant un chœur de soufflants dont les unissons évoquent par endroits l’idée qu’Albert Ayler se faisait du sacré.

Fred Van Hove : « Avec des mots, il est très facile de mentir : je peux écrire des mots comme Révolution, Lutte Sociale et Conscience, je peux les employer pour me donner une image, il n’y a jamais de preuve que je crois vraiment aux choses dont je parle. » La musique de Fred Van Hove, quant à elle, ne ment jamais, et sa route mènera régulièrement son interprète dans des églises, comme sur ces trois improvisations en duo avec le saxophoniste Etienne Brunet, données à l’église St Germain à Paris, et à St Pierre / St Paul à Montreuil. L’orgue, que Fred Van Hove, plutôt que la piano, sollicite en de pareilles circonstances, s’accorde bien à la « free music » – en témoignerait d’ailleurs, si besoin était, cet autre duo que forment Veryan Weston et Tony Marsh.

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