Le son du grisli

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Mujician: There's No Going Back Now (Cuneiform - 2006)

mujigrisliDepuis près d'une vingtaine d'années, quatre musiciens britanniques de premier ordre interrogent avec tact l'interaction improvisée. Sous le nom de Mujician, Paul Dunmall (saxophones), Keith Tippett (piano), Paul Rogers (basse) et Tony Levin (batterie), signent leur sixième album: There's No Going Back Now.

Le temps de ramasser ensemble l'entière histoire d'une improvisation européenne pour laquelle ils ont oeuvré, et qu'ils survolent aujourd'hui au son d'intérêts différents mais complémentaires. Sans plus se poser de questions, Mujician peut adopter des allures changeantes: musique contrapunctique ou sérielle, free incisif, chaos instable ou accès soudain de mélodie apaisée.

Parti au rythme soutenu d'une introduction dense aux relents de jazz libre, le groupe calme ses intentions sur l'appel des 5 notes répétées par le piano de Tippett. Pièce quasi contemporaine, qui filera comme l'autre après l'apparition d'un gimmick de basse à l'origine d'une progression répétitive efficace et lancinante, qui ménage quelques élans individuels discrets.

Passé du ténor au soprano, Dunmall transporte Mujician vers d'autres rives, fait de Tippett un simple accompagnateur qui installera ensuite un swing plutôt classique, option contre laquelle semblera se battre le saxophone. Lorsque Dunmall se retire, le trio restant investit les mouvements circulaires, répétitifs encore, schéma abandonné au retour du ténor, qui sonne la charge dévastatrice, encouragée par les imprécations de Levin. L'élan romantique, pas infini, devra retomber dans les grincements et les fulgurances quiètes.

Trois quarts d'heure de combinaison adéquate, ne tenant jamais du collage impropre ou du rapprochement bancal. L'imbrication est celle d'orfèvres, et les solutions, immédiates, trahissent de quoi est capable l'expérience, voire, révèlent un génie dégagé de contraintes. S'il fallait tout oublier des musiques improvisées pour tout recommencer, There's No Going Back Now pourrait être le point choisi du nouveau départ.

CD: 01/ There's No Going Back Now

Mujician - There's No Going Back Now - 2006 - Cuneiform Records. Distribution Orkhêstra International.



Harry Miller's Isipingo: Which Way Now (Cuneiform - 2006)

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Contrebassiste sud-africain exilé en Angleterre, Harry Miller a pu y rencontrer dans les années 1970 certains compatriotes (notamment le pianiste Chris McGregor et le batteur Louis Moholo) collaborant déjà avec quelques improvisateurs locaux (Keith Tippett, John Surman…). Ayant choisi, parmi eux tous, les membres de son propre groupe, il enregistrera avec Isipingo un seul et unique album : Family Affair.

C’est dire l’importance du document qu’est Which Way Now, enregistrement d’un concert donné en 1975 à Brême, par un sextette dans lequel on trouve Miller, Tippett et Moholo aux côtés de Nick Evans (trombone), Mongezi Feza (trompette) et Mike Osborne (saxophone alto). Sur les pas du Brotherhood of Breath de McGregor, le groupe installe un jazz chatoyant et efficace, ponctué ici par les dissonances du piano (Family Affair) ou là par les attaques nerveuses de la batterie (Eli’s Song).

Déposant le thème à l’unisson en ouverture et fermeture des quatre compositions, les musiciens se succèdent entre les deux le temps de solos presque tous convaincants (sinon : Tippett plutôt laborieux sur la fin d’Eli’s Song, Osborne peu inspiré par Children At Play). Marquant les structures de ses gimmicks puissants, Miller ne cesse d’élargir le champ des possibilités de ses partenaires, ce qui permet, par exemple, de changer un swing allègre en combinaison plus complexe d’improvisations emmêlées (Which Way Now).

Un peu à la manière dont Ronnie Boykins – autre contrebassiste – avait, de l’autre côté de l’Atlantique, fomenté The Will Come, is Now, Harry Miller réussit à rendre accessible l’avant-garde turbulente d’une époque, à coups d’interprétations espiègles autant que frondeuses. Et à Brême, en plus.

CD: 01/ Family Affair 02/ Children At Play 03/ Eli’s Song 04/ Which Way Now

Harry Miller's Isipingo - Which Way Now - 2006 - Cuneiform Records. Distribution Orkhêstra.


Paul Dunmall: Bridging The Great Divide Live (Clean Feed - 2003)

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Après l’avoir enregistrée une première fois en 2000, Paul Dunmall revoit, deux ans plus tard, la copie de sa composition The Great Divide. Devant public, il se charge de son entame au son de sa cornemuse avant de changer l’ordre d’intervention des solistes de son octette. L’introduction passée, le contrebassiste Paul Rogers peut lancer le swing explosif sous lequel évoluera l’interprétation.

Chacun des musiciens aura tout loisir de fulminer - Dunmall au saxophone ténor, Tony Levin à la batterie – quand Keith Tippett se contente, derrière son piano, de jouer les accompagnateurs discrets. Jusqu’à la consécration d’une pause, qu’il instaure avec le soutien de Levin, pour mieux l’abandonner, ses attaques sèches ravivant les intentions furieuses de l’ensemble des musiciens.

Retrouvé, le pandémonium court maintenant le long d’un swing jouant davantage des dissonances. La trompette de Gethin Liddington ou le trombone de Paul Rutherford tirant leur épingle du jeu sur la redondance efficace de la contrebasse. La conclusion célèbrera le retour du duo Tippett / Dunmall, défenseur surprenant d’un free jazz voué à tout embraser, jusqu’aux cendres.

En guise de rappel, une improvisation. A 4, cette fois : Dunmall, Tippett, Rogers et Levin, s’essayant de nouveau à l’exercice. Energique et ramassée, Wind est une pièce qui concilie la progression retenue du pianiste et l’ardeur des phrases du saxophone, et prend ainsi les allures d’un compromis agile et pertinent. Complétant à merveille la relecture d’un thème écrit tout en s’en démarquant.

CD: 01/ The Great Divide 02/ Wind

Paul Dunmall - Bridging The Great Divide Live - 2003 - Clean Feed. Distribution Orkhêstra International.


Full Circle: Explorations (Red Eye Music - 2005)

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Ne croyez rien de ce que l'on vous raconte : la jeunesse rêve d'anonymat. Full Circle en est une preuve vivante. Ce quartet de Cardiff, constitué d’élèves de Keith Tippett, emprunte la voie désignée par le maître, et se frotte à la musique improvisée. Sincèrement. Assez, en tout cas, pour qu'on refuse à ses musiciens tout accès au clinquant médiatique, réservé, de tout temps et presque exclusivement, aux fabricants d'étrons.

Mais il ne suffit pas à l'under underground de simplement en être pour qu'on reconnaisse aussitôt la qualité indubitable de sa musique. Reste l'écoute d'Explorations. D'élaborations studieuses en développements concluants, huit parties se suivent. De contrebasse ou de piano, souvent les graves recadrent l'ensemble : qu'il tienne dans l'opposition d'une guitare impressive et d'un saxophone délétère (Part 1), ou ait plutôt à voir avec une fugue embourbée dans une colère noire (Part 6).

Sous des allures d'enfants sages, on aperçoit la figure du sauvage. Soft et brillant, le saxophone attaque les développements lents (Part 7), démontre que l'excellence en musique n'a pas grand-chose à voir avec la justesse des timbres (Part 4) ; appuyé, dans les deux cas, par les efforts majestueux du trombone. Ailleurs, la contrebasse vaut à elle seule l'honneur des intentions menées à bien (Part 5), la batterie tourne le dos à une mélodie de piano qui ne demande qu'à prendre ses aises pour enfin décider d’un mini chaos expiatoire (Part 2).

Enfin, et tout de même - puisqu'il faut qu'un premier album présente quelques détails sur lesquels il faudra revenir -, il arrive que l'on rencontre des prises de position mal affirmées (le garni et pourtant vide Part 8, envoûté par les mauvais fantômes ECM), ou des maladresses notables (le traitement suave à en dégouliner de Part 2). Pas là, pourtant, de quoi en oublier les brillances d'Explorations, ni les talents d'un quartette prometteur.

CD: 01/ Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 05/ Part 5 06/ Part 6 07/ Part 7 08/ Part 8

Full Circle - Explorations - 2005 - Red Eye Music.



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