Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

Jonas Kocher : Duos 2011 (Flexion, 2012) / Udarnik (L'innomable, 2011)

jonas kocher duos 2011

Avant Jonas Kocher, l’accordéon a connu de grands iconoclastes (nos premières pensées vont bien sûr à Pauline Oliveros). Cela aurait pu être d’autant plus dur pour le Suisse de faire entendre sa voix. Or, en quelques disques, il a réussi à nous familiariser avec son langage.

Après un solo du nom de Solo, c’est une compilation de duos (et d’un trio) enregistrés en 2011 du nom de Duos 2011 qu’autoproduit aujourd’hui Kocher. Hans Koch (clarinette basse) & Patricia Bosshard (violon), Christian Wolfarth (cymbales), Gaudenz Badrutt (electronics), Urs Leimgruber (saxophone), Christoph Schiller (épinette) et Christian Müller (clarinette contrebasse) sont les amis qui l’accompagnent sur ce CD. Les échanges comme au coin du feu sont différents selon la couleur des flammes.

Les plus beaux moments sont les flamboyances avec Wolfarth et Badrutt (Kocher tire sur ses aigus comme s’il cherchait à produire des sons électroniques), Leimgruber et Müller (Kocher souffle des graves qui équilibrent sa conversation avec ses partenaires). Soulignons aussi le beau travail de réalisation (et le master de Giuseppe Ielasi) : l’écoute se fait d’une traite sans qu’on y décèle le moindre accroc. Soufflant…

EN ECOUTE >>> Schiller / Kocher

Jonas Kocher : Duos 2011 (Flexion)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CDR : Duos 2011
Héctor Cabrero © Le son du grisli

udarnik

Jonas Kocher grogne au début de cette improvisation de 2010 avec Michel Doneda (saxophone soprano), Tao G. Vrhovec Sambolec (computer) et Tomaž Grom (superbe contrebasse). Les instruments sont différents mais leur mélange se fait naturellement et malgré les éructations, les grognements, les hurlements et les chocs sonores d’autres espèces encore, Udarnik ne parvient qu’à faire l’admiration de l’auditeur. Epoustouflant…

Michel Doneda, Jonas Kocher, Tao G. Vrhovec Sambolec, Tomaž Grom: Udarnik (Zavod Sploh/ L'Innomable, 2011)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Udarnik 1 02/ Udarnik 2 03/ Udarnik 3 04/ Udarnik 4 05/ Konstrukt
Héctor Cabrero © Le son du grisli



Insub Meta Orchestra : Archive #1 (Insubordinations, 2012)

insub meta orchestra archive1

45 musiciens (Christian Müller, Christophe Berthet, Christoph Schiller, Cyril Bondi, Florence Melnotte, Hannah Marshall, Patricia Bosshard, Rodolphe Loubatière…) s’ouvrent à la menace. Approfondissent la ligne, réduisent son isolement, diffèrent le chaos, font l’éloge des choses souterraines.

Dans cet atelier, une sourde respiration ouvre les débats. La machinerie, maintenant, s’active et délivre ses vifs roulis. Un court et impressionnant crescendo surgit. La cassure intimide la ligne mais échoue à la briser totalement. Et c’est précisément, cette ligne qui fait office de lien et assure sa dense continuité aux cinq conductions de ce disque.

Fondé en septembre 2010, l’Insub Meta Orchestra signe ici son premier enregistrement (disponible en CD ou en téléchargement gratuit). La menace est à prendre au sérieux.

EN ECOUTE >>> Punkte und Flächen >>> Miroir

Insub Meta Orchestra : Archive #1 (Insubordinations netlabel)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD / Téléchargement libre : 01/ Punkle und Flächen 02/ Et si… 03/ The Living Dust 04/ Miroir 05/ Lava Underground 06/ Set Sail, Finally
Luc Bouquet © Le son du grisli


300 Basses : Sei ritornelli (Potaltch, 2012) / I Treni Inerti : Luz Azul (Flexion, 2012)

300 basses sei ritornelli

Découvrir que l'expression 300 Basses désigne un groupe où s'associent trois accordéonistes – Alfredo Costa Monteiro (qui œuvre dans Cremaster), Jonas Kocher (dont les récents travaux avec Michel Doneda ont attiré l'attention) et Luca Venitucci (repéré dans Zeitkratzer ou aux côtés de Thieke et Renkel) – c'est se souvenir que le label Potlatch avait publié voici près de dix ans un trio de seuls sopranistes « placés dans l'air »... Écouter ensuite les « six refrains » de ce disque enregistré en novembre 2011, c'est les entendre comme un écho au sruti box de Lucio Capece tout dernièrement édité par la même maison...

Envoûtant organisme vivant, ce chœur (d'harmonicas, d'orgues, voire de contrebasses) déploie ses textures avec la plus grande subtilité dans des morceaux aux climats bien distincts. Ici, une respiration apaisée ; là, presque un quatuor à cordes de Cage ; plus loin, un tissage d'harmoniques stratosphériques. La splendeur de la pièce liminaire le laissait comprendre : force, évidence, et dans le même temps l'absolue délicatesse du bruit des boutons, des inspirations, des soufflets. Pas de prolifération industrieuse, mais le juste versant poétique. Excellent.

300 Basses : Sei Ritornelli (Potaltch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 23-25 novembre 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Fuoco fatuo 02/ Abbandonato 03/ Gira bile 04/ Mala carne 05/ Maledetto 06/ Fantasma
Guillaume Tarche © Le son du grisli

i treni inerti luz azul

Sur son label, Flexion Records, Jonas Kocher a récemment publié Luz Azul, expérience faite en septembre 2010 par Ruth Barberán (trompette, objets) et Alfredo Costa Monteiro (accordéon, objets) d’une improvisation nocturne le long d’une voie ferrée. Les sirènes graves de l’accordéon y défient les crissements, grincements et bruits de frottement, élaborés sur objets ; sur le souffle du vent saisi par les micros, le duo rejoue et même fantasme de lentes manœuvres de trains fantômes : comme la nature lutte contre son « horreur du vide », I Treni Inerti s’est attaqué au silence qui ose, la nuit, traîner entre les carcasses de métal. Fabuleux.

EN ECOUTE >>> Luz Azul (extrait)

I Treni Inerti : Luz Azul (Flexion)
Enregistrement : septembre 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Luz Azul
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Marées de hauteurs diverses (Insubordinations, 2012) / D’Incise / Hennig / Kocher / Sciss (Insubordinations, 2012)

marées de hauteurs diverses

Pour ne pas connaître tous les musiciens invités à remixer les Marées de hauteurs diverses de Diatribes et Abdul Moimême, j’ai dû faire confiance aux intéressés (il leur a bien fallu faire confiance, à eux…) en sachant que les risques étaient faibles vus que l'on peut gratuitement télécharger la chose

Faire confiance, donc... A Francisco López, dont les sons en cascade vont crescendo et disparaissent avant d’avoir atteint le premier plan, ce plan où tout est trop visible. A Herzog aussi, qui compose un puzzle électroacoustique où résonnent des bols et des basse, à Blindhæð dont l’emprise nous coupe le souffle (sur un titre dédié au grand Jacques Sternberg… parenthèse refermée ? parenthèse refermée !) ou encore à Nicolas Bernier dont la batterie martèle jusqu’à notre cerveau. Il y a moins de personnalité, par contre, chez Honoré Ferraille, Mokhuen ou Ludger Hennig, mais pas de quoi bouder cet album de reprises, exercice rarement aussi estimable.   

EN ECOUTE >>> Blindhæð : Un fracas d'asthme >>> Nicolas Bernier : Crustacés

Collectif : Marées de hauteurs diverses (Insubordinations)
Edition : 2012.
CD : 01. Blindhæð : Un fracas d'asthme, de gravier et de ferraille suintante pour Jacques Sternberg 02/ Nicolas Bernier : Crustacés 03/ Honoré Ferraille : The Tide Is Gone On Its Own 04/ Ludger Hennig : Retro Forensic Version 05/ Mokuhen : Poisson Silence 06/ Francisco López : Untitled#279 07/ Herzog : Naufrage (remix)
Pierre Cécile © le son du grisli

d'incise kocher hennig sciss

On retrouve D’Incise et Hennig sur un disque (à télécharger gratuitement lui aussi) enregistré à quatre – les deux autres musiciens sont Jonas Kocher à l’accordéon et Sciss au laptop. Ce qui fait trois laptops contre un accordéon… La bataille n’est pas équilibrée, mais Kocher s’en sort très bien. Face aux bips, aux lignes qui ondulent, à des crissements de rideau de fer, aux décharges de l’électricité noire, l’accordéon opte pour le camouflage et ravit l’ensemble !

EN ECOUTE >>> So zahlreich, daß man sie nicht zählen kann

D'Incise / Hennig / Kocher / Sciss (Insubordinations)
Enregistrement : 7 mai 2011. Edition : 2012.
Téléchargement : 01/ So zahlreich, daß man sie nicht zählen kann 02/ Einen einzigen Schuß abfeuern 03/ Flach auf den Boden, um Maß zu nehmen 04/ Daß die Kruste der Erde sich anschickte, ein Gemenge von disparaten Formen zu werden
Pierre Cécile © Le son du grisli


Festival Le bruit de la musique #6 : Saint-Silvain-sous-Toulx, 16-18 août 2018

le bruit de la musique

C’est encore une très belle édition du festival Le Bruit de la musique qui vient de se terminer, à Saint-Silvain-sous-Toulx, charmant village de la Creuse.

Plantons le décor. Comme chaque année, le cœur du festival bat dans une pâture, derrière la micro-salle des fêtes du village, juste en face de la mignonne église. Un chapiteau de cirque a été monté, rouge pétant et jaune. Des guirlandes, faites de triangles de tissu de récupération. Une tente ouverte, avec des matelas, pour se reposer. Une autre avec une installation de vélos sonores, agencée par François Arbon, qui font dzing et blam quand on pédale. Des parapluies haut placés, au bout de grands piquets. C’est pour rire, il ne pleut jamais pendant le festival. Des tables et des bancs, afin de manger et discuter. Trois jours de musique, de rires d’enfants, de découvertes artistiques pointues, parfois déroutantes. Le public ? Il y a ceux qui reviennent chaque année, depuis qu’ils ont découvert cette pépite, de toute la France et de plus loin (on parle un peu toutes les langues ici, allemand, italien, grec, anglais…). Et des gens du coin, qui arrivent à pied, en voisins, les oreilles et l’esprit ouvert à toutes les aventures sonores et artistiques.

Alors, pendant ces trois jours, du 16 au 18 août, qu’a-t-on entendu ? Du très dépaysant : Yaping Wang et son yangqin préparé. Qui dit mieux ? On connaît bien sûr le piano préparé. Nous avons découvert, en ouverture du festival, une épinette préparée (lire plus loin). Mais un yangqin, instrument de la musique traditionnelle chinoise, de la famille des cithares sur table, avec des vis et des morceaux de caoutchouc coincés entre les cordes ? Il fallait la rencontre de cette musicienne, compositrice, improvisatrice, et d’un festival tel que le Bruit de la musique, pour jouir d’un tel concert, dans la petite église de Toulx-Sainte-Croix.

Yaping Wang

Les cordes frappées avec des mailloches en bambou donnent, au naturel, une sonorité curieusement à la fois métallique et moelleuse. Dans la composition contemporaine, écrite par elle-même, avec laquelle Yaping Wang a ouvert son concert, les passages rapides présentent un son continu, une cascade complexe et riche, qui ne ressemble à rien de connu. Elle ne s’interdit pas de jouer aussi sur le cadre métallique ou sur le bois de son instrument. La deuxième partie, l’improvisation sur le yangqin rapidement préparé par elle sous nos yeux, a commencé par des crissements furieux, produits à mains nues, du bout des ongles, ses mains gigotant comme de petites araignées en folie. Puis, changement radical d’ambiance, elle reprend ses mailloches et, très lentement, distille des notes aux harmonies étranges, une suite calme et pondérée, qui emporte l’auditeur dans un état de relaxation et d’écoute profonde, quasiment de conscience modifiée. On y flotte, au fil de sonorités cadencées, avec une lenteur qui semble dialoguer avec des rythmes organiques internes. Yaping Wang finit par nous ramener sur terre. Tonnerre d’applaudissements, salle enthousiaste. Nous étions au fin fond de la Creuse, nous sommes partis vraiment ailleurs…

Autre voyage musical, l’Ensemble U:. Il y a de grandes chances que vous n’ayez jamais entendu ce groupe estonien. En effet, c’est la première fois qu’il se produisait en France. Il a fallu le Bruit de la musique pour organiser ces trois concerts. Depuis quelques années, Martine Altenburger et Lê Quan Ninh, qui portent le festival et en assurent la programmation, proposent un « fil rouge » à un groupe invité, c’est-à-dire une série de concerts, un par jour, l’occasion de montrer des facettes différentes de son travail. Spécialisé en musique contemporaine et expérimentale, U:, basé à Tallin, existe depuis quinze ans. Il a offert un concert contemporain de pièces baltes et nordiques, un concert participatif, et un troisième programme, centré sur le minimalisme.

Ensemble U Tatjana

Gros coup de cœur pour le premier de ces trois concerts. Avec, par exemple, une pièce de Jüri Reinvere, écrite pour les six musiciens, d’une grande complexité rythmique (chacun bat la mesure à son tour, selon qui a une main droite disponible à ce moment-là), et d’une magnifique richesse de timbres. Ou cet hommage à Schönberg, par Vykintas Baltakas, consistant en une réécriture d’un passage de Pierrot lunaire. Ou encore cette pièce bruitiste toute en subtilité de Tatjana Kozlova-Johannes, faisant intervenir le bruissement de fines feuilles de plastique ou les tintements de grains de riz doucement lâchés en pluie au-dessus d’un plat. Ce programme, splendidement maîtrisé, a lui aussi suscité l’enthousiasme du public, remplissant la charmante église de Domeyrot.

La deuxième prestation de U: était très différente. Grâce à un programme dédié, accessible par wifi depuis tout ordinateur portable, tablette ou smartphone, le public est invité à prendre le pouvoir sur les compositeurs et sur les interprètes. Une démonstration amusante, qui permet d’arriver à une conclusion peu surprenante : c’est mieux quand un vrai compositeur écrit de la musique, plutôt que le public, collectivement, en direct. Le troisième concert, consacré à la musique minimaliste, comportait notamment deux pièces radicales. L’une, de Peter Ablinger, présente un récitant (ici l’époustouflant flûtiste Tarmo Johannes) lisant un texte, sa voix étant totalement couverte par les grésillements variés, à volume très élevé, d’un haut-parleur installé juste à côté de son visage. Et l’autre, pour chef d’orchestre solo, de Thierry de Mey : la violoniste raffinée Merje Roomere bat très sérieusement la mesure, de manière de plus en plus farfelue, dans le silence, face public. Une très belle découverte, cet ensemble ! Les CD de U: se sont d’ailleurs vendus comme des petits pains. Ils sont disponibles sur leur site.

Clara Cornil

Autre proposition surprenante du festival, My Dog and I, un spectacle qui mêle plusieurs disciplines artistiques. Le point de départ est une commande à la compositrice irlandaise Jennifer Walshe. Elle a écrit une partition textuelle (téléchargeable ici) et réalisé un petit film, en plusieurs parties, avec entre autres des images de la chienne Skubi. Son propos, sur les relations entre les chiens et les humains, est assez décoiffant. Sur scène, pendant que le film est projeté, et entre ses séquences, il y a trois êtres vivants : la violoncelliste Martine Altenburger, la chorégraphe Clara Cornil, et la chienne Skubi. Skubi ne fait rien d’autre qu’être là – nous ne sommes pas au cirque (bien qu’étant sous un chapiteau), la chienne ne « joue » pas. En revanche, la musicienne et la danseuse sortent de leurs rôles traditionnels en bougeant, parlant, manipulant des objets, dessinant au sol avec un fil rouge et des sables colorés, ou se peignant les avant-bras en vert forêt. Une représentation au charme étrange, pleine d’empathie, d’attention, et dont on sort en portant un autre regard sur les chiens et les animaux en général.

Jeune fille orrible

En plein air, devant la façade du château de la Roche, voici la performance de Jeune fille orrible. Ils sont trois : Frédéric Danos, Audrey Gaisan-Doncel, Olivier Nourrisson. Ils improvisent, avec des objets et matériaux trouvés sur place ou apportés. Ils produisent des bruits (pas de la musique), uniquement acoustiques. Avec un parti pris d’absence d’intention, d’absence de récit, d’absence de communication visible entre eux (pas de regard, pas de synchronisation), ils bricolent une sorte de négation de spectacle, dont se dégage de l’humour (pas toujours), de la fantaisie, une occasion de réfléchir sur le principe du spectacle (nous sommes bien là à les regarder, ils font bien ça devant nous, et pas juste comme des enfants qui jouent avec des emballages en carton). Ça en a hérissé certains (plusieurs personnes sont parties), ça en a réjoui pas mal d’autres.

Plusieurs musiciens sont venus ici avec une approche très fine de la subtilité des petits sons qu’ils peuvent tirer de leurs instruments. C’est le cas de Christoph Schiller, et son épinette arrangée. Du bout des doigts, il joue dans les cordes, chipote avec divers accessoires (un tampon à vaisselle métallique, un morceau de boîtier de CD en plastique…). On est dans le très minimal, très ténu, très captivant. Une parfaite entrée en matière (c’était le premier concert du festival, jeudi après-midi). Autres pratiquants de l’arachnéen, le duo Jonas Kocher / Gaudenz Badrutt. Accordéon et électronique, les deux hommes construisent leur improvisation, pleine de silences, de moments très légers, de micro-variations, puis d’éclats de fureur, au fil d’une idée musicale toujours soutenue. Une très belle expérience, étayée par une grande qualité d’écoute, comme toujours dans ce festival.

Deux prestations bien givrées, maintenant : Parlophonie, en plein air, à La Spouze. Anne-Julie Rollet aux machines, envoie des sons dans une série de vieilles radios, de transistors ou de ghetto blasters. Anne-Laure Pigache vocalise, grimpant parfois à un Everest du farfelu, avec des sons organiques en pleine ébullition. Très réussi et joyeux. Et le solo de Michael Vorfeld, qui produit des sons à partir d’ampoules lumineuses, qu’il allume et éteint, et dont il amplifie les bruits électriques. Il joue dans le noir, bien sûr. C’est agréablement bizarre. On peut toutefois se permettre de dire ici que ça ne procure pas une émotion artistique inoubliable. Autre bémol, au milieu de ce très riche programme : les images de synthèse et les sonorités binaurales de Mathieu Chamagne, avec une projection sur l’autre façade du château de la Roche, nous ont laissée dubitative.

Violaine Gestalder Michel Doneda

Aucune réserve, en revanche pour le concert des deux saxophonistes Violaine Gestalder et Michel Doneda, dans l’église de Toulx-Sainte-Croix. Elle, dans des pièces contemporaines (Scelsi, Berio…), lui dans des improvisations. Drôle de duo : ils ne jouent pas ensemble, mais se répondent, Doneda s’appuyant dans ses impros sur des éléments des pièces écrites. Dialogue contemporain et musique improvisée : un parfait résumé de l’esprit de ce festival.

Il faudrait aussi parler de la pièce de Mauricio Kagel, Eine Brise, pour 111 cyclistes, qui a été interprétée joyeusement par 70 participants, spectateurs, artistes, bénévoles, après deux répétitions rondement menées. Une déambulation vélocipédique et musicale, sifflée, chantée et ponctuée de coups de sonnette, juste avant le bal sous chapiteau avec le groupe Frisette.

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Anne Kiesel © Le son du grisli

ep3


Jonas Kocher & Joke Lanz à Nantes, le 27 janvier 2017

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Certes Jonas Kocher et Joke Lanz n’ont pas la même histoire mais, en termes d’improvisation, ils peuvent aujourd’hui faire front commun. Née en 2015 (cinq dates), leur association donna un concert l’année suivante à Berlin et puis sept autres ces jours-derniers en Belgique et en France. A Nantes, le duo était programmé au Blockhaus DY10, petit endroit dont la politique est de donner à entendre toutes sortes de musiques contre une participation tenant du symbole – deux impératifs qui fidélisent un public nombreux (pour la surface) et jeune en plus, c’est à dire : pas encore rompu aux us et coutumes de la « gestuelle free » ou du « noise entendu ».

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De quoi inspirer autrement les deux musiciens en leur faisant en plus oublier, ne serait-ce que le temps de leur prestation, ô combien de barbus circonspects... C’est donc un coup d’élastique qui claque et met le duo en branle : aux platines, Lanz décoche ses premiers sons ; à l’accordéon, Kocher semble s’échauffer un peu. Est-ce par ce qu’il est debout et sur ressorts que le premier semble mener la danse ? Est-ce par ce qu’il est assis et à l’écoute que le second lui emboîte le pas avec une perspicacité confondante ?  

Car bientôt – si ce n’est lorsque Kocher opère un retour exclusif à son instrument le temps d’étendre quelques graves ou de filer une suite d’aigus fragiles qui pourrait être estampillée Wandelweiser si elle ne trouvait son compte dans la courte durée – on ne fera plus forcément la distinction entre les trouvailles de l’un et les réactions de l’autre. Les rôles, d’ailleurs, pourront être inversés : torsions et contorsions partagées propulseront alors avec exubérance éclats et hoquets, collages et pliages, clins d’œil et même coups d’esbroufe assumés. Sur le porte-vinyles de Lanz, il y avait de quoi surprendre Kocher quand le soufflet de celui-ci s’est avéré prompt en plus d’être fertile. Le produit de la rencontre – non pas la somme, d’autant qu’au sortir du concert les musiciens peineront à s’accorder sur leur souvenir préféré : Nantes ou Amiens ? – est en conséquence enthousiasmant. On s'en rendra compte bientôt sur disque, semble-t-il, puisque le duo a profité de son passage au Havre (ci-dessous, un extrait du concert) pour entrer en studio... 



Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Dessin (une) : Nantes, l'aventure d'une île, éditions Autrement.

guillaume belhomme daniel menche d'entre les morts


Michel Doneda, Joris Rühl : Linge (Umlaut, 2013) / Eksperiment : Slovenia (SIGIC, 2013)

michel doneda joris ruhl linge le son du grisli

Si, fraternisant en duo avec des souffleurs, il était « par terre » avec Alessandro Bosetti (Breath on the Floor), dans une chapelle avec Nils Ostendorf (Cristallisation) ou sous « l'averse » avec Katsura Yamauchi (La drache), « dans les escaliers » avec Lol Coxhill (Sitting on your stairs) puis près d'une volière avec Alessandra Rombola (Overdeveloped pigeons), c'est sous la charpente d'une ferme alsacienne que Michel Doneda (saxophone soprano, radio) se voit installé en compagnie de Joris Rühl (clarinette) pour ce disque de sept pièces – tirées de trois jours d'enregistrement en juillet 2012 – brèves, tenues et concentrées.

Sans doute la réussite du projet tient-elle justement à ce caractère « focalisé » des blocs d'air ici recueillis : soigneusement fendus, niellés ou surpiqués, ces moments à l'homogénéité tavelée d'escarbilles révèlent, dans leurs jeux stéréo et aérophoniques, la fine entente des deux improvisateurs. En pleine nature, la chose eût été bien différente : Doneda l'a expérimentée avec un autre clarinettiste, Xavier Charles, dans Gaycre puis Gaycre [2].

Travail de haute précision (cet autre mode du « lâcher ») dans l'étagement d'harmoniques qui se mettent à palpiter ; travail de haute tenue et de hautes tenues ; grand artisanat d'où la gesticulation a été bannie et auquel la belle facture de la pochette semble faire écho...

Michel Doneda, Joris Rühl : Linge (Umlaut Records)
Enregistrement : juillet 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ 8'00 02/ 3'14 03/ 8'47 04/ 5'22 05/ 5'02 06/ 8'24 07/ 8'10
Guillaume Tarche © Le son du grisli

doneruhl

A l'occasion de la sortie de Linge, Michel Doneda et Joris Rühl joueront ce 14 octobre (20H30) à Paris (18e arrondissement, Atelier Polonceau Thomas-Roudeix, 47-49, rue Polonceau).

eksperiment slovenia

C’est associé à Jonas Kocher, Tomaž Grom et Tao G. Vrhovec Sambolec, que l’on trouve Michel Doneda en Eksperiment Slovenia, compilation qui met à l’honneur la diversité de la musique « expérimentale » slovène. Ici remixé par Giuseppe Ielasi, le quartette signe au son d’une électroacoustique tremblante l’une des belles plages du disque – pour les autres, remercier le saxophoniste Marko Karlovčec, Grom et Tao G. Vrhovec Sambolec tous deux en solo, l’électroniciste Miha Ciglar, enfin le spatial N’toko en duo avec Seijiro Murayama.

Eksperiment Slovenia (SIGIC)
Edition : 2013.
CD : 01/ Tomaž Grom, Tao G. Vrhovec Sambolec, Michel Doneda, Jonas Kocher : Konstrukt 02/ Marko Karlovčec : Dissolve Your Clench in a Compost Heap, Even 03/ Bojana Šaljić Podešva : Meditacija o blizini 04/ Čučnik, Pepelnik, Grom : Din din 05/ JakaundKiki : Dunji 06/ Tomaž Grom : Untitled 07/ iT/Irena Tomažin : Question of Good and Bad 08/ Marko Batista : Chem:Sys:Apparatus 09/ Vanilla Riot : Chop 10/ Miha Ciglar : Early Composition 2006 11/ Tao G. Vrhovec Sambolec : Caressing the Studio (Bed, Table, Window, Chair) 12/ N’toko, Seijiro Murayama : Ljubljana-Tokyo 13/ Samo Kutin, Marko Jenič : Dioptrija
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Doneda, Kocher, Schiller : /// grape skin (Another Timbre, 2011) / Doneda, Kocher : Action mécanique (Flexion, 2011)

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Le 23 juin 2010, Michel Doneda improvisa en compagnie de l’accordéoniste Jonas Kocher et du joueur d’épinette Christoph Schiller.

Ainsi ///grape skin conserve-t-il le souvenir de cette réunion : consigne des lignes sinueuses s’emmêlant et des bruits qui tournent en satellites au-dessus de l’association. A force de mouvements, ce sont deux membranes qui sont ici créées. La première adopte la ligne d’un chant monacal et, sur le cadre de l’instrument à cordes, dépose les longs aigus de sopranos et les graves tenaces de l’accordéon. La seconde est faite de moments différents intelligemment imbriqués : l’homme y scie ou y souffle, y affirme ou y tremble, dans des instruments qu’il a voulu d’un autre âge (c'est à dire en avance sur son temps). De ces deux membranes de formes différentes filtrent alors cet ouvrage de cohérence, cette affaire d’osmose qu’est ///grape skin. 

EN ECOUTE >>> /// grape skin (extrait)

Michel Doneda, Jonas Kocher, Christoph Schiller : ///grape skin (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 23 juin 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ First Membrane 02/ Second Membrane
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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D’un concert donné à Sofia un peu plus tôt (27 novembre 2009), Doneda et Kocher ramenèrent de quoi permettre au second d’inaugurer le catalogue de son propre label, Flexion. Sur cet Action mécanique, le duo va, toujours dans l’urgence, de paraphrases en déconstructions. Fait d’interventions brèves, le dialogue gagne en rondeurs au point de rassurer Doneda qui laissera en conséquence libre cours à une invention plus individualiste. Le changement de cap, d’augmenter et même de compléter cet autre exercice d'improvisation convaincante.

EN ECOUTE >>> Action mécanique (extrait)

Michel Doneda, Jonas Kocher : Action mécanique (Flexion / Metamkine)
Enregistrement : 27 novembre 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Action mécanique
Guillaume Belhomme © le son du grisli


Jonas Kocher : Solo (Insubordinations, 2011)

jonasgrisli

C’est en concert à Berne que l’accordéoniste Jonas Kocher a enregistré ce Solo. Son jeu est expérimental, c’est évident. L’air est compressé, il ricoche dans le soufflet et a parfois de ces airs de geysers qui crache.

L’orgue de Kocher est de petite taille. Mais lorsqu’il décide de s’arrêter sur une note, il la pousse avec puissance. Le vent la porte loin, il en est ainsi pour toutes les notes qui réussissent à sortir de l'appareil. Mais la soufflerie n’est pas là pour accoucher d’une souris mélodique, encore moins populaire. Parce que Kocher s’approprie cet isntrument, son instrument, comme s’il l’avait inventé : son clavier est raccourci, ses possibilités sont réduites, mais la chanson qu’il chante est d’une ouverture bien supérieure.  

EN ECOUTE >>> Solo (extrait)

Jonas Kocher : Solo (Insubordinations)
Enregistrement : 23 octobre 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Solo
Héctor Cabrero © Le son du grisli



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