Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

Inscription à la newsletter du son du grisli
suivre le son du grisli Fil RSS au grisli clandestin Contact

En librairie : De Motu d'Evan ParkerLe son du grisli sur TwitterSpéciale Agitation FrIIte
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Joëlle Léandre : Lettre ouverte aux Victoires du Jazz

joëlle victoires du jazz 2017

Chers Messieurs,

Non ! Que ce soit rance, trop vieux ou trop tard (il est vrai qu’avec les réseaux tout va si vite, j’oserais dire tout s’oublie vite aussi…), là, ce soir, sans farce et sans force, je refuse de me taire, de passer l’éponge, d’oublier...

J’accuse, et je prends seule la responsabilité d’écrire car trop c’est trop (même une pantalonnade... Daniel, un producteur, se reconnaîtra). Tous ces Prix, ces Distinctions, ces Victoires du Jazz (ou plutôt Défaites du Jazz... Joël, d’un certain fanzine, se reconnaîtra), m’interpellent et me poussent à la réflexion. Je suis désolée, mais au vu des résultats des Victoires du Jazz et au look de ces quinze pingouins unis et souriant au-delà de leur talent (j’en connais plusieurs et je joue même avec certains), tout cela me questionne.

victoires-jazz-v2

Comment se fait-il qu’il n’y ait aucune femme jeune ou moins jeune parmi les nommés de 2017 ? Est-ce une provocation ? Un jeu ? Un je-m’en-foutisme ? Quel jury décide de cela ? Les labels, les agents sont-ils derrière tout ça ? Comment se fait-il qu’au XXIe siècle, encore et encore, aucune femme ne soit nommée ? Mais c’est quoi cette mascarade, cet archaïsme, ces décisions de salons perruqueés antiques et poussiéreuses ?

Le Jazz ne s’est pas arrêté en 1950. Certains et certaines osent, proposent, provoquent et se questionnent en terme de formes, de structures, d'instrumentation, de rythmes et de timbres... et tant et tant... Le Jazz n’a été que rencontres, risque et aventure. C’est quoi ce bazar ? pense-t-on en voyant et en lisant ces résultats.

Vous ne pensez pas qu’une femme puisse réfléchir, composer, avoir des projets, des groupes, en leader… filer sur les routes et proposer sa musique ? Mais où en est-on ? Comment voulez-vous qu’une jeune femme qui sort d’un conservatoire (ou pas), jouant super sa clarinette, son sax ou son piano n’ait pas ce sentiment. Elle peut être attirée par une autre musique : plus libre, plus créative, une envie d’aventure, la curiosité d’aller ailleurs.

Être attirée par le Jazz (car le Jazz a toujours été une musique créative, le reste... je ne développe pas… je pourrais…). Bref, d’aimer cette Musique et voir et lire encore et encore vos résultats masculins ! Seriez-vous indifférents ? Sorry, c’est honteux. Je vous ai dit que je prenais seule le risque de vous écrire, je le fais ! Alors, au contraire, allez vers elles, accueillez-les, écoutez-les ! Soyez curieux au lieu de vous coller, de vous agglutiner comme dans tous ces bistrots, tous, entre copains avec vos petits pouvoirs. Oui, il y a de la colère.

J’ai 66 ans et depuis 41 ans je suis sur les routes, dans le monde entier, avec mes potes (et quelques potesses) à jouer, créer, inventer ma Musique... crier même ! Croyez-vous que c’est moi qui ai appelé Steve Lacy, Anthony Braxton, George Lewis, Peter Brötzmann ou Marilyn Crispell et tant d’autres en Europe (ou des plus jeunes) et qu’on joue du Mozart ou du Monteverdi ensemble ?

Arrêtons ! C’est du désir tout ça. Désir d’être, d’être Soi, de créer. C’est du collectif aussi où l’improvisation est majeure. Hommes et Femmes, Femmes et Hommes, et c’est toute l’histoire du Jazz ! Maintenant, avec les femmes aussi, n’oubliez pas ! Ne les oubliez plus ! Elles sont brillantes, fortes, dérangeantes, pleines de talent, de surprises, parfois riantes et bosseuses.

À bon entendeur, salut !

Joëlle Léandre - décembre 2017

Commentaires [2] - Permalien [#]

Stone Quartet : Live at Vision Festival (Ayler, 2011)

stone_quartet_live_vision_festival

A New York, le 28 juin 2010, les cordes de Joëlle Léandre et de Mat Maneri ne se faisaient pas prier pour s’entremêler. De sorte que l’on aurait pu croire Roy Campbell et Marilyn Crispell installés dans le retrait. Mais c’était mal connaître et mal interpréter le Stone Quartet dont le but tend à consolider et maintenir un axe collectif avant toute autre chose.

Ainsi, quand tout fut installé, elle et ils purent entrer dans la danse et animer une lente pulsation jamais abusée. Nulle structure, nulle combinaison ici mais un remarquable enchaînement des matières. On pourra, aussi, projeter quelques grandeurs : un fugace mais poignant duo flûte-voix, une contrebasse plus pizz et moins arco que d’ordinaire, une trompette perçante et chavirante mais dans tous les cas de figure, soudés et solidaires, nous les retrouverons toujours. Un grand disque, je crois…

EN ECOUTE >>> Vision 1 >>> Vision 2

Stone Quartet : Live at Vision Festival (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Vision One 02/ Vision Two
Luc Bouquet © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Festival Météo 2011 : Mulhouse, 11-27 août 2011

météo 2011

Dans le champ des musiques improvisées, peu de festivals français peuvent se permettre de seulement rêver une affiche telle que celle conçue par Météo. Bien sûr, il faut quelques moyens, mais il faut aussi faire preuve d’un minimum d’attention : « L’improvisation ne s’improvise pas », répétait le nom d’un stage animé cette année par Joëlle Léandre dans le cadre du festival – certes, l’affirmation contraire (l’improvisation s’improvise) est tout aussi acceptable, mais qu’importe… Alors, l’oreille des organisateurs traîne des mois durant d’un concert à l’autre – l’imagination est en éveil et le pari en tête – dans le souci d’élaborer une programmation qui devra se montrer assez persuasive pour transformer, le temps de quelques jours, Mulhouse en capitale culturelle.

Cette année, par exemple, on trouva en divers endroits de la ville des personnalités faisant autorité dans le même temps qu’elles continuent de bel et bien composer sur (et avec) l’instant : le pianiste John Tilbury et le guitariste Keith Rowe qui jouèrent de dissonances et de suspensions, de discrétions et de mesure, au sommet d’un parking à étages ; le saxophoniste Daunik Lazro enveloppant de son invention la clarinette et la voix d’Isabelle Duthoit à la Chapelle Saint-Jean ; Joëlle Léandre en représentation au Noumatrouff aux côtés du violoncelliste Vincent Courtois ; le sopraniste Michel Doneda et le percussionniste Tatsuya Nakatani développant une collaboration dont l’entente fut consignée l’année dernière sur disque (White Stone Black Lamp, chez Kobo) ; Paul Lovens, batteur hétérodoxe et fantasque insatiable, en souteneur d’électroacoustique inspirée aux côtés des terribles Axel Dörner (trompette) et Kevin Drumm (électronique) ; le saxophoniste Urs Leimgruber et le pianiste Jacques Demierre emmenant de concert un sextette tranchant du nom de 6ix ; le contrebassiste Barry Guy, enfin, dont l'art des tensions n'a rien pu faire pour améliorer son discours avec le pianiste Agusti Fernandez et le batteur Ramon Lopez, plus souvent fade que véritablement convaincant.

D’autres noms à l’affiche : de plus jeunes, certes, mais de réputés aussi – glisser derrière ce tiret le principal reproche à faire aux organisateurs du festival qui donnent dans la confusion dès qu’ils décident (pour faire original peut-être) d’imposer un artiste « étonnant / décalé / à l’univers improbable », en un mot : superflu. Cette année, ce furent Alexandre Kittel, avilisseur de cymbales dont l’intervention tient davantage de la performance banale que de la recherche sonore, et Adrien Kessler, chanteur au piano électrique dont le cabaret frappé est aussi affecté qu’inutile, qui, en refusant l’invitation du festival sous prétexte de ne pas être tout à fait prêt encore à jouer seul devant un public, auraient gagné en honnêteté ce qu’ils ont perdu en crédibilité. Par souci de franchise, il faut indiquer que, à spectacle conventionnel, public conventionnel, l’un et l’autre n’auront pas manqué d’applaudissements.

De plus jeunes noms à l’affiche, écrivais-je donc, mais de réputés déjà : Xavier Charles à la clarinette et Jean-Luc Guionnet à l’orgue s’exprimant l’un et l’autre en solo et avec panache ; la pianiste Magda Mayas et la saxophoniste Christine Abdelnour balançant de rivalités graves en accord parfait sur une jolie pièce d’atmosphère ; le Berlin Sound Connective inventant en quartette un ouvrage tendu d’électroacoustique que capturera Jérôme Noetinger en ses machines pour le transformer ; Rhodri Davies, dont la harpe subtile guidera le trio Cranc le temps d’une belle et inquiète exploration des volumes de la friche DMC avant d’en faire le lendemain en compagnie de Clare Cooper un écrin post-industriel pour huit harpes d’exception.

Au nombre enfin des concerts véhéments qui emportèrent formes et fond, citer celui de The Ames Room (Jean-Luc Guionnet revenu au saxophone alto et accompagné de Clayton Thomas à la contrebasse et de Will Guthrie à la batterie, servant un free jazz qui existe donc encore, et même se montre vaillant), celui de The Ex soutenu par une section de vents composée de Ken Vandermark, Mats Gustafsson et Roy Paci, enfin celui de N.E.W., formation réunissant Alex Ward (guitare électrique), John Edwards (contrebasse) et Steve Noble (batterie), soit deux improvisateurs hors pair appelés auprès d’un guitariste exalté pour conclure une exceptionnelle semaine Météo.

Guillaume Belhomme © Mouvement / Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Joëlle Léandre : Solo (Kadima, 2011)

solosli

Troisième publication de la série Triptych du label Kadima Collective, Solo célèbre Joëlle Léandre par le son, le texte et l’image.

Solo est d’abord un livre : traduction en Anglais d’À voix basse, recueil d’entretiens avec Franck Médioni publié à l’origine par Musica Falsa, augmenté d’une poignée de photographies de famille (au sens large du terme). Les rabats de couverture immobilisent deux disques : CD contenant un solo enregistré en 2005 le long duquel Léandre fait une autre fois état d’une inspiration prolifère ; DVD contenant un solo enregistré en 2009 qui dit encore mieux – et pas seulement pour être doué d’images – l’impulsion créative qui anime la contrebassiste. Trente-trois minutes durant, elle déploie là un théâtre qui mêle cordes et voix avec un souci constant de réinvention – grimaces et mimiques découpent les recherches et détendent l’atmosphère. Ainsi donc, l’archet de Léandre est une baguette de sourcier qui lui révèle l’état non plus de son savoir-faire mais de son invention.

Joëlle Léandre : Solo (Kadima Collective)
Edition : 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

meteo11Joëlle Léandre jouera ce 24 août à Mulhouse, dans le cadre du festival Météo, en duo avec le violoncellsite Vincent Courtois. En outre, elle animera du 22 au 26 un stage au Conservatoire de la ville.

Commentaires [0] - Permalien [#]

Jazz à part 2011

jazz à part 2011

D’une émission radiophonique hebdomadaire – diffusée tous les vendredis par la station HDR, 99.1 sur la bande FM locale – est né l’an dernier, à Rouen, un festival de jazz. Ainsi, une émission de radio et un festival partagent désormais un même nom, Jazz à Part, et une même devise : Free Music for Free People.

En 2010, le festival a programmé le trio Jean-Luc Cappozzo / Jérôme Bourdellon / Nicolas Lelièvre, le contrebassiste Claude Tchamitchian ou encore le guitariste Raymond Boni et le batteur Makoto Sato emmenant le Mamabaray Quartet. Encourageante, l’expérience commanda une suite : la deuxième édition vient d’avoir lieu, le cœur eut lieu le week-end dernier (21 et 22 mai). Plus tôt dans la semaine, un cinéma a diffusé en guise d’appetizers les films The Connection (Jackie McLean et Freddie Redd dans les rôles principaux) et Billy Bang’s Redemption Song tandis que la Galerie du Pôle Image a laissé au duo Ecco Fatto (Emmanuel Lalande et Jean-Paul Buisson) le soin d’improviser sur cadres de pianos.

Au cœur du festival, maintenant. Samedi 21 mai, en fin d’après-midi, Daunik Lazro donna un solo au saxophone baryton à l’Aître Saint-Maclou, ancien cimetière aux colombages ornés de crânes, d’os croisés et d’utiles instruments d’enfouissement. Pour Lazro, pas de Memento Mori cependant, plutôt un rappel recueilli administré à l’auditeur averti comme au passant : « Souviens-toi que tu peux entendre ». Interprétant, le saxophoniste rend hommage à John Coltrane et Albert Ayler. Une question, alors : combien sont-ils, les musiciens capables de mêler leur voix à celle de deux figures pareilles ? Le compte-rendu ne rendra pas de comptes, ne donnera pas d’estimation numéraire et encore moins de noms, mais soulignera que Daunik Lazro est de ceux-là, et des plus justes encore. Improvisant, le saxophoniste déploie par couches successives un témoignage d’exception fait autant de graves tonnants que de souffles blancs, de notes endurantes que de vibrations porteuses, et ce jusqu’au fading derrière lequel l’auditeur comprendra que l’instant est déjà passé, qui contenait un lot d’impressions aussi intenses qu’insaisissables.

Un peu plus tard, sur les quais de Seine, deux duos d’improvisateurs ont accordé l’un après l’autre leurs humeurs vagabondes : Hélène Breschand et Sylvain Kassap, d’un côté, Akosh S. et Gildas Etevenard, de l’autre. A la harpe, à la voix et aux machines, Breschand dessinait une musique de chambre à ogives que Kassap, aux clarinettes, aux flûtes et aux machines lui aussi, envisageait dans le même temps en coloriste. La connivence mit sur pied un théâtre enchanteur : mystère aux croyances discordantes et emmêlées, au langage en conséquence halluciné. Plus terrestre, l’échange d’Akosh S. (saxophone, clarinettes, flûtes, percussions) et Gildas Etevenard (batterie et gardon – instrument à cordes hongrois encaissant aussi bien frappes que pincements) ne fut pas moins efficient. Partenaires réguliers illustrant notamment les chorégraphies de Josef Nadj, les deux hommes composèrent de subtils paysages de rocailles, tentés de se fondre en des cieux béants. Contemplatif et concentré, le duo vagabonda en plaines, décidant ici ou là de tailler un relief à la hache : comme au temps de l’Unit, les belles incartades du ténor sont la marque de son invention abrupte.

D’autres reliefs encore, dimanche 22, au même endroit – le 106, pour être précis. En après-midi, Carlos Zingaro et le batteur Nicolas Lelièvre, familiers, se retrouvaient sur scène en présence de Joëlle Léandre. Deux archets d’exception : celui de la contrebassiste, exubérant, passionné, et même apaisé par moments ; celui du violoniste, volubile, sensible, voire surfin. Toutes cordes combinées avec élégance, que Lelièvre accompagna avec aplomb, cursif et agile, à l’affût pour changer toute intention en frappe opportune. Ensuite vint le temps d’une autre batterie (celle de Makoto Sato) et d’une autre contrebasse imposante (celle d’Alan Silva, qui interviendra aussi au synthétiseur), entre lesquelles se glisseront trompette, bugle et flûtes (ceux d’Itaru Oki). Sur synthétiseur, Silva expérimente en enfant détaché de toutes conventions, dans la joie ou le tumulte, invective ; à la contrebasse, il accompagne et ordonne, profite de l’harmonie de ses partenaires – Sato caressant peaux et cadres, mesurant ses coups comme d’autres réfléchissent en traçant des points d’interrogation, et Oki inventant dans le sillage de Don Cherry des mélodies sublimées par sa profonde exécution. Généreuse est la conclusion de ces quelques jours d’une improvisation en partage. Les promesses ont largement été tenues, jusqu’au respect de cette citation d’Eric Dolphy, phrase-étendard prononcée en guise d’introduction au solo de Lazro à l’Aître Saint-Maclou : « À peine écoutez-vous de la musique que c’est déjà fini, qu’elle est déjà partie, elle est dans l’air. Pas moyen de remettre la main dessus. » D’ailleurs, la redite elle-même ne saurait être consolante : le seul recours reste l’improvisation à suivre, l’instant d’après à inventer dans les limites du possible et de l’irraisonnable. Dès l’année prochaine, Jazz à part devrait y travailler.

Guillaume Belhomme © Mouvement / Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Alexander Frangenheim, Joe Morris, Mark Dresser, Joëlle Léandre : Contrebasses Expéditives

bassegrislis

Alexander_Frangenheim

Alexander Frangenheim : The Knife Again (Creative Sources, 2010)
Enregistré en 2006, The Knife Again démontre l’intransigeance avec laquelle la pratique instrumentale d’Alexander Frangenheim ne se refuse rien. Frappes romantiques, archet tranchant ou enveloppant, pizzicatos découpant reliefs ou accaparant à force de graves… Souvent, la contrebasse est déformante et les gestes, plus encore, d’un leste valeureux.

morris_sensorJoe Morris : Sensor (NoBusiness, 2010)
Le 13 février 2010, Joe Morris enregistrait Sensor seul à la contrebasse. Du premier au septième titre, la divagation du musicien – qui pourrait bien attester de l’évolution de sa technique à l’instrument – se fait accepter sans se montrer capable de captiver jamais, accusant même ici quelques longueurs. A tel point que Sensor passe parfois pour un exercice que l’on enregistre et qui fera l’affaire : celle d’un disque de plus que la sympathie que l’on a pour Morris nous convainc d’écouter jusqu’au bout sans que l’on puisse chasser de notre esprit cette question évidente : est-ce qu’est encore capable de plaire ce qui intéresse aussi peu ?

kaufsli

Achim Kaufmann, Mark Dresser, Harris Eisenstadt : Starmelodics (Nuscope, 2010)
Steinway B, tel est le modèle du piano avec lequel Achim Kaufmann alourdit les improvisations et compositions de Starmelodics. Parmi ces dernières, compter une introduction signée Dresser qu’il défend d’un archet leste. Compter aussi Vancouver, sorte d’Hat and Beard à la progression empêchée par Harris Eisenstadt, et sur lequel le trio tourne joliment en rond – Kaufmann y compris, comme quoi…

DeepTones

Mark Dresser : Deep Tones for Peace (Kadima, 2010)
Un disque et un film reviennent sur un projet que le même Dresser enregistra en 2009 auprès d’autres contrebassistes que lui – entre autres Barre Phillips, Jean-Claude Jones, Bert Turetezky à Tel Aviv ; Trevor Dunn, Henry Grimes ou Rufus Reid à New York. Sur disque, les archets servent une composition répétitive, voire minimale, aux lignes d’horizon confondues. Le film, signé Christine Baudillon, dévoile sous couvert de making-off quelques secrets d’un projet œcuménique que ses qualités défendent contre les effets d'un simple all-stars anecdotique.

mark_dresser_guts

Mark Dresser : Guts (Kadima, 2010)
Troisième enregistrement solo de Dresser, Guts dépeint – sur disque et film là encore – le contrebassiste en profiteur de multiples pratiques étendues. Frottements, grattements, vives attaques, silences révélateurs, font ainsi naître une suite de drones et de polyphonies superbes. Sur le DVD, Dresser s’explique sur la nature de ce qu’il appelle ses « explorations », dit son amour des harmoniques dont il tire inspiration et son goût affirmé pour l’univers de sons qu’il habite.

jltentet

Joëlle Léandre : Tentet & Trio (Leo, 2011)
Deux disques couplés par Leo donnent à entendre Joëlle Léandre à la tête d’autant de formations : tentette du nom de Can You Hear Me? (présences de Burkhard Stangl à la guitare, de Lorenz Rabb à la trompette…) et trio dans lequel trouver John Tilbury au piano et Kevin Norton aux percussions. En grande compagnie, Léandre fait bouillir quelques cordes avant de lever une armée d’archets en déroute, soigne une composition aux chaos charmants et, parfois, aux fioritures sentimentales. En trio, elle investit avec plus de retenue un monde flottant (influence Tilbury) avant que ses partenaires la suivent sur une improvisation de forme plus classique qui précède un final aux impressionnantes suspensions sonores.

jltrio

Léandre, Mitchell, Van Der Schyff : Before After (Rogue Art, 2011)
Sans attendre, les instruments de Joëlle Léandre (contrebasse et voix), Nicole Mitchell (flûte et voix) et Dylan Van Der Schyff (batterie), se mêlent sauvagement sur Before After. Sur terrain incantatoire, le trio d’obsessionnels accordés répète des morceaux de mélodies et puis l’archet glisse, s’impose grandiloquent à force de graves, s’octroie quelques échappées en compagnie d’une flûtiste virevoltant ou d’un percussionniste subtil. Redire donc que le trio sied à Joëlle Léandre.

Commentaires [0] - Permalien [#]

Joëlle Léandre, India Cooke : Journey (NoBusiness, 2010)

grislicooke

De Guelph au Mans, on avait pu remarquer la complicité de Joëlle Léandre et d’India Cooke. Deux archets inquiets de libertés qui se retrouvaient en 2008 à Denver, ce dont atteste Journey.

Avec autant d’implication mais en se faisant plus persuasives encore, la contrebassiste et la violoniste accordent leurs manières : vindicatives et invocatoires quand elles ne sont pas métronomiques, lyriques ou minimalistes (le violon, surtout, sous influence). Léandre et Cooke construisent un dialogue moins exubérant que celui que Firedance avait consigné et gagnent ainsi l’une et l’autre en « nouveautés » : subtilités confondantes et acharnement ne se jouant plus seulement dans la force mais aussi dans l’audace. Ainsi il arrive que des voix familières – dans le champ même de l’improvisation – parviennent à dire autrement qu’au moyen d’un vocabulaire su par cœur : et, au risque de surprendre, ravissent davantage.


Joëlle Léandre, India Cooke, Journey V (extrait). Courtesy of NoBusiness.

Joëlle Léandre, India Cooke : Journey (NoBusiness / Instant Jazz)
Enregistrement : 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Journey I 02/ Journey II 03/ Journey III 04/ Journey IV 05/ Journey V 06/ Journey VI
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Joëlle Léandre, François Houle, Raymond Strid : Last Seen Headed (Ayler, 2010)

lastgrisliseen

« Musique libre, ça ne veut rien dire, on n’est pas libre », dit Joëlle Léandre ci-dessous. Alors, quelles sont les « choses » qui changent l’improvisation ? Les partenaires ? Joëlle Léandre a déjà rencontré François Houle (clarinettes) et Raymond Strid (batterie). Les moments ? Ces 9 anciens s’opposeraient-ils vraiment à ceux de ces Last Seen Headed ? Les gestes de chacun et leurs conséquences ? Les combinaisons auxquelles l’instant les oblige ?

Peut-être que l’improvisateur n’est pas libre et peut-être qu’un moment ne diffère pas tellement d’un autre, même si plusieurs mois les sépare. Restent alors le souvenir sur disque : ici, les clarinettes de François Houle adoptant d’autres langages (parallèles établis avec les sonorités du soprano ou de flûtes, diphonie, mirages folkloriques parfois entendus, abstractions diaphanes) ; là, l’archet plongeant de Joëlle Léandre, sa propension à chasser le mièvre qui menace d’un grincement de cordes puis à trouver toujours de nouveaux espaces à investir à trois ; par-dessus, les coups secs de Raymond Strid règlent l’allure ou rétablissent l’équilibre, la ponctuation étouffée pour se montrer efficace en toute discrétion lie la clarinette volage à la contrebasse balayant. Si l’improvisateur n’est pas libre, preuve est donnée ici que sa musique peut encore être différente, même attaché à d'anciens partenaires et même s’il passe avec eux un simple moment de plus devant un public ressemblant.


Joëlle Léandre, François Houle, Raymond Strid, Last Seen Headed I (extrait). Courtesy of Ayler Records.

Joëlle Léandre, François Houle, Raymond Strid : Last Seen Headed (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 24 janvier 2009. Edition : 2010.
CD : 01/  Last Last Seen Headed I 02/ Last Seen Headed II 03/ Last Seen Headed III 04/ Last Seen Headed IV 05/ Last Seen Headed V 06/ Last Seen Headed VI 07/ Last Seen Headed VII
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Interview de Joëlle Léandre

leandresli

A mi-course d'une série de concerts en duo avec Akosh S. (au Lavoir Moderne, à Paris, jusqu'au 3 avril), Joëlle Léandre – comme elle en a pris l’habitude – voit paraître une suite de disques dont un duo enregistré en 2007 avec Anthony Braxton. L’occasion, donc, de revenir sur la rencontre et puis de dériver et d'en découdre…

… J’ai rencontré Anthony Braxton pour la première fois en 1984 ou 1985… Ces fameux hasards : quand il suffit d’être là, d’être en action, de dire oui… Il faut toujours être prêt à jouer… Avec Braxton, comme avec d’autres musiciens, c’est une histoire de fidélité… En fait, il n’avait pas de contrebassiste… C’était au festival de Victoriaville où je devais jouer en solo, Michel Levasseur me dit « tu veux jouer avec Braxton ? », tu imagines la panique… Braxton veut jouer avec moi, je n’en pouvais plus, et puis, dans le même temps, il fallait que je travaille sa musique. Braxton écrit beaucoup, il fouille, il cherche et puis il est conscient de ce qui s’est dit en Europe… Bref, j’ai dit oui, je suis arrivée là-bas trois jours avant le concert, et il a été charmant, extraordinaire, tout simple, tellement humain. Avec tout ce qu’il a fait, il pourrait ne pas l’être, après tout, certains sont tellement blasés ou se la jouent diva… Il m’attendait dans sa chambre d’hôtel, il y avait au moins trois kilos et demi de partitions, une sorte de grand accordéon posé sur le pupitre, complexe, d’autant qu’il fallait travailler ça en deux jours seulement ! Je lui dis « Anthony, c’est difficile, le concert est dans deux jours » et lui me répond « Ca ne fait rien, tu as juste à jouer la courbe » – tu parles d’une courbe, y’avait des notes de partout, heureusement que la musique contemporaine m’avait forgé une grande expérience de lectrice. Au concert, il y avait George Lewis que je connaissais déjà pas mal, et puis Gerry Hemingway à la batterie et Evan Parker, des musiciens qui mettent la même énergie au service d’une musique ouverte. Et Braxton conduisait, demandant tout à coup qu’untel s’inspire dans son solo de l’énergie du trombone, par exemple… Après, on s’est vus plusieurs fois dans des festivals, il me disait « Hey Joëlle, we have to play more ! » et puis c’est tout, avant qu’on enregistre ce disque il y a deux ans maintenant… Pour que ce disque soit une jubilation, simple, j’ai quand même écrit à Anthony – il y a ce côté très direct chez moi… C’était drôle parce que je ne voulais pas jouer de la musique composée par Braxton, je voulais que l’on joue ensemble dans le domaine que je défends, que j'aime : l’improvisation, cette musique de l’instant. Alors, je lui ai envoyé un email qui disait que j’étais très honorée de rejouer avec lui mais que je voulais savoir s’il était possible que nous fassions simplement un meeting, juste improvisé !  J’envoie et, dans les six ou sept minutes, il me répond : « Dear young lady… Ne t’en fais pas, j’ai très bien compris ton idée du meeting, je suis prêt et je suis ok pour que l’on s’arrête là-dessus » ou quelque chose comme ça, et c’est ce qui a donné ce disque, ce concert live. Et ça a été extraordinaire… Et aussi très politique, nous avons beaucoup parle après le concert, Braxton dit souvent que s’il n’y avait pas l’Europe, il ne jouerait jamais…

Un peu comme toi qui te plains de ne jamais jouer en France… Oui, surement, mais c'est assez vrai. Je rentre de Belgique, puis je suis allée en Allemagne pour un festival, puis à Vienne, le Porgy... Là, je vais partir au Canada, et puis je fais Vision Festival avec le Stone Quartet… Il ne s’agit pas d’être médisant, mais les musiciens français ne m’appellent pas, je l’ai toujours dit, Il y a trente ans même, ils auraient pu m’appeler, ils ne l’ont pas fait. C’est pour beaucoup une scène de copains, d’hommes entre eux. Moi, je suis guidée par la notion de liberté d’être soi. Est-ce que c’est mon travail ? Mes rencontres, peut être que certains se sont dit « Remarque, elle fait ses trucs, elle file, joue là et là... » Bref, souvent je me sens isolée dans mon travail, mais je file ailleurs, c'est comme ca ! L’année prochaine j’aurai 60 ans et si je joue encore ma musique, c’est peut être grâce à cette colère que je reste droite : la femme debout, comme ma basse… Cette colère, on la trouve aussi dans ma critique de l’enseignement musical : on ne bouscule pas la donne, alors qu’il faudrait laisser l’instinct, la création s’installer dans l’enseignement. Il y a toujours ces lois qui font que les jeunes prennent du retard… A Mills, en Californie ou ils m'ont invités pour une Chaire, je me sens davantage comme une passeuse, je provoque des choses, je fouille l’autre pour qu'il cherche sa musique, qu'il ou elle soit curieux d'autres arts, on apprend tellement des autres. Etre artiste, c’est une aventure, il ne faut pas attendre sa feuille de paye tous les mois, cette vie va te bouffer toute ta journée. Tu dois en apprendre sur tes goûts, tes craintes, vaguer et sortir voir le monde c’est important, mais personne ne développe ça dans l’enseignement…

Et en tant que compositrice, tu penses en être où ? Je compose en autodidacte… J'ai appris sur le tas ou le tard... Au fond j'écris depuis plus de trente ans ! Je n’ai pas l’impression d’avoir « trouvé », Ils me font peur les gens qui disent qu’ils ont « trouvé »… J’espère que quand je ne serai plus là, quelqu’un analysera mon travail de façon musicologique, parce qu’il n’y pas un disque, une musique, une petite pièce de trois minutes ou des commandes – comme l'année dernière quand j'ai écris un tentet pour des musiciens autrichiens, Can You Ear Me, c’est le titre… ­–, pas un meeting, pas un morceau qui se ressemble dans mon parcours. Plus tard, j’aimerais aussi donner des workshops, parce que je ne vais pas jouer de la contrebasse toute ma vie non plus, tu imagines, à 75 ans ? J’aime passer des choses aux jeunes, que ce soit musical, social, politique… Pour en revenir au musicologue, j’aimerai beaucoup qu’on analyse mon travail, ça a été fait un peu, ici ou là… J’aimerais qu’on comprenne que, quand j’improvise, je compose, j'essaye de donner structures et formes, les musiciens ne jouent pas simplement pour jouer. Ca me rappelle George Lewis qui  me disait qu'en tant que improvisateur il fallait presque demander « Vos Papiers ! »  C’est bizarre un improvisateur, c'est obscur peut être.... Au lieu de mettre compositeur sur nos papiers, pourquoi ne pas mettre « improvisateur » ? Pourquoi cette supériorité du papier, de l’écrit par rapport à l’oralité ? Quand j’improvise, je compose… Je n’aime pas le mot de « free music » d’ailleurs, qu’utilisent Derek Bailey et d'autres, musique libre ne veut rien dire, on n’est pas libre. L’improvisation, ça a beau être de la composition spontanée, ça demande un travail énorme, d’écoute de l’autre, d’apprentissage… J’ai fait 25 ans de classique et presque autant de contemporain, j’ai un rapport à l’organisation des matières, des volumes, des dynamiques… J’ai une trilogie en moi : d’abord, j’ai cette tradition classique d’où je viens, technique, précision de l'instrument et puis cette contemporanéité, ce qui s’est fait dans mon époque, et enfin cette aventure de liberté que m’a donné le jazz… J’espère qu’un jour on comprendra vraiment ce parcours…

Tu as besoin qu’un musicologue l’entende ? Tu ne peux pas oublier d’où tu viens, ta culture. Mais culture veut dire peinture, littérature, poésie, beaucoup de choses.... J’écoute encore du classique quelquefois  Quand tu écoutes Beethoven, ou Stravinsky, ou lis Baudelaire ou Arthaud... C'est quand même pas mal non ?   La musique contemporaine, j’en ai beaucoup joué et j’ai pas mal appris d’eux aussi, mais j’ai été fatiguée de cette supériorité d’entendement, le musicien est subalterne… Il joue et se tait. Les institutions culturelles, l’organisation de la musique ou de la culture, fait qu’ils sont plus soutenus financièrement dans le contemporain, ils reçoivent des commandes parce que ce sont de « vrais » compositeurs, et nous, pauvres cons, pauvres ploucs, on fait pouet pouet avec nos musiques ! Je suis fatiguée de toutes ces hiérarchies ; quel dommage que certains musiciens n’en rencontrent pas d'autres... Quant à moi, je ne suis pas assez consensuelle, je ne suis jamais intéressée à mon look, c’est réel… je n'en ai pas le temps !  C’est un peu à cause de moi peut être tout ça, quand ils me voient arriver ils doivent se dire « oh la la qu'est ce qu'elle va encore nous proposer ! » Mais bon, je n’ai pas à pleurer, je suis suivie, il y a des papiers, des chroniques parfois, des directeurs de festival assez fidèles, des amis, des web qui sont là, j’ai pas à pleurnicher, mais là je pense aux autres, aux plus fragiles, à mes sœurs qui crèvent dans l'ombre et aux copains qui baissent les bras ! C’est cette colère qui me fait fuir de chez moi, il y a une corporation de gars entre eux, d’amis, de trucs que nous, les filles, on n’a pas…  Si je ne jouais que de la free music ou que du solo contemporain, je crèverais, il n'y a pas assez de travail, et puis de toute façon, la diversité est très mal vue en France, L'éclectisme ! Du coup, je multiplie les expériences, avec  les danseurs ou gens de théâtre, en ce moment avec Nadj, par exemple… Y’a du labeur derrière tout ça, cette carrière – un mot que je n'emploie jamais – bref je commence à penser à mon anniversaire, à mes 60 ans, pour qu’on souligne tout ca.... Et pourquoi pas ? Il y a des gens qui reçoivent des prix des arts et des lettres ou je ne sais quoi et qui n’ont pas fait le quart de ce que j’ai fait. Mais il ne faut rien dire surtout… Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ?

Qu’est-ce que tu ferais d’une médaille ? En ce moment, en plus, c’est lourd de sens…Exact, oui… C'est lourd de sens, surtout remises par Sarko.... C’est gravissime ce qui se passe politiquement... Je pense que je refuserais, ah ! Mais y’a des prix, par exemple, les Django d’or ou Jazz d’or ou je ne sais quoi, mon nom est nommé il parait depuis plusieurs années, mais ils ne veulent pas l’entendre… Ce monde là est toujours très macho, je ne sais même pas si un jour ils sauront qu'il y a une femme contrebassiste, créative et qui bosse plus que d'autres avec une reconnaissance mondiale (et je le dis simplement, mais il faut bien le dire non ?). Il y a des prix à la Sacem et ailleurs, le prix du musicien européen… Ca fait 35 ans que j’aurais du recevoir ce prix du musicien européen avec tout ce que j’ai fait ! Mais je ne suis pas dans les bureaux ou je ne vais pas boire des coups… Evidemment que c’est à la fois tout et rien un prix, mais bon, derrière il y a quand même cette petite satisfaction, on est heureux!

Tu parlais tout à l’heure de liberté d’être soi… J’ai l’impression que tu es en attente d’une reconnaissance officielle, presque administrative, et que ça contredit ta radicalité, d’autant que tes disques, celui-ci avec Braxton, valent sans doute davantage qu’une décoration, non ?  Ce sont de grandes et belles rencontres, c’est sûr. Mais quand je dis tout ça, c’est aussi une critique par rapport aux directions, aux institutions… Et pourtant, ils m'entourent parfois. Bon, c’est vrai, j’ai de la  reconnaissance… On suit quand même mon travail, il faut que j’arrête de pleurer tout le temps. Il faudrait plutôt que je parle des musiciens avec lesquels je travaille, ces musiciens dérangeurs, outsiders : l’histoire de ces musiciens est un peu mise sur le côté par ceux qui font la culture, et c’est dur parfois : non pas de ne pas être entendu mais d’être seulement saupoudrés. J’ai des amis qui vivent de peu et qui sont des musiciens monstrueux. Soit disant que l’on jouerait une musique difficile, mais le public n’attend que ça d’écouter, d'être bouleversé, de sortir même... Au moins il y a réaction, puis rentrant chez lui il va peut être réfléchir, comprendre ces critiques, apprendre des choses. Le public est prêt mais on ne lui donne pas assez les moyens d’entendre cette musique. Il n’y a plus de clubs, ils ferment les uns après les autres, c'est une honte, et la musique des clubs est souvent totalement" classique" et même parfois archaïque ! Et puis, il reste un seul magazine presse, et encore, il faudrait qu’ils se réveillent ceux-là, c’est honteux qu’en France il n’y ait qu’un magazine de jazz…

…ou de variétés… 
…De variétés, oui, tu as raison... La France a beaucoup fait pour le jazz par le passé, tout le monde venait jouer ici, surtout à Paris, aussi toute l'époque du free jazz, c'était super, et là ça ronronne. Je pense aux jeunes aussi qui commencent, il y a quelques festivals bien sur derrière lesquels tout le monde court, pauvres organisateurs écrasés de demandes, sinon les jeunes jouent au chapeau, c’est honteux… On parle de culture, de création, mais c’est quoi ce XXIe siècle qui ne donne pas d’argent à la création ? Il n’y a même plus d’endroits pour jouer… Le 104*, là, avec leurs millions de merde, ils auraient pu faire un truc extraordinaire, j'ai plein d'idées en tête, je me sens même la force de structurer un festival, avec tous les musiciens que j'ai rencontrés, mais non, rien… Qu’on me file une direction artistique, je vais leur montrer… J’en connais combien des musiciens monstrueux qui crèvent ? C’est dégueulasse, tu peux l’écrire deux fois : c’est dégueulasse. Non, les supposées directions de la culture ne connaissent rien à tout ça. Voilà pourquoi il faut que ça change…

Y’a peu de risques, ceci étant… Par exemple, qui a décidé de programmer la série de concerts avec Akosh au Lavoir Moderne ? C’est moi, j’ai appelé la salle et on a parlé organisation et business… Cinq soirs, c’est un challenge. Bien sûr que les conditions ne sont pas terribles pour mon âge, mais ce sera la fête. Avec Akosh, on va mettre une table et on va vendre des disques… C’est presque un Credo ces cinq soirées de concerts : on en est là et on n’a pas le choix. Il n’y a plus de lieux à Paris pour la musique créative… Mais il faut résister, et il y en a qui commencent à baisser les bras… Ou alors il faut être zen comme Barre [Phillips] et peu d'autres… Et rire souvent ! Moi, heureusement, je pars… A porter mes kilos, j'en ai plein les bras, mes genoux sont pétés, mais je pense qu’il faut partir, il faut aller voir ailleurs, il faut oser, vivre c'est prendre des risques. 

Ces jeunes musiciens dont tu parles n’auront peut-être pas cette chance de se consacrer à leur musique au quotidien… C’est vrai que j’ai toujours travaillé dans l’année, des mois flottants et puis des gros, comme ce mois de mars là… Et j’arrive à faire des balances avec l’argent, mais tu as raison, c’est la pépite de pouvoir se consacrer à sa musique… J'ai donné toute ma vie à la musique, elle me le rend bien, mais ma vie est pleine d'embuches, même si je me sens libre de temps en temps, libre comme cent mille oiseaux... Parfois j'ai envie de me remettre, prendre du temps pour la peinture.... J'avais peint dans les années 8O et puis 9O, j'en ressens le besoin. Et je voudrais développer cette chose de stages et de workshops, l'âge arrivant j'ai des trucs à dire aux jeunes : que c’est aussi un combat (c’est génétique chez moi, quand on sort d'un milieu prolo... La besogne, le travail vous colle à la peau ), que c’est plus corsé, plus rugueux…

Tu estimes qu’un artiste n’a pas à faire avec ce concret… C’est ça, mais il est récupéré par des obligations. Et il faut en même temps rester le plus proche de sa vérité, être soi. Mais je n’ai pas trop à me plaindre, cette colère est aussi politique, surtout que c’est loin d’être brillant en ce moment avec le ouistiti qu’on a… Et cette globalisation, la culture suis bien sûr ! Outre une culture consensuelle, facile, agréable pour tous ou les salles doivent être pleines, tu vois le truc ! Et comme tout est dans tout, tu t’aperçois que si  ta vie, ton verbe, l'attitude au monde, ta musique , bref tout ton toi est différent et que tu essayes autre chose... Et bien c'est difficile, tu déranges, tu es une « hors la loi ». Et puis tu t'aperçois que ton style de vie, une poétique je dirais, devient peut être une éthique, une esthétique même !

Ca doit être plus gratifiant qu’une remise de médaille, non ? C’est sûr, tu as raison… Tu as raison, il faut que je sois fière et heureuse, quand j'imagine les miens, fille de cantonnier qui fait les routes... Et bien, depuis tant d'années, je les prends, moi, les routes. Merci papa, merci maman, simples gens qui m'ont tant donné, ils sont surement heureux là-haut. 

Joëlle Léandre, propos recueillis en mars 2010 à Montmartre.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

Commentaires [1] - Permalien [#]

Joëlle Léandre, Jean-Luc Cappozzo : Live aux Instants Chavirés (Kadima Collective, 2009)

cappozsli

Ce Live aux Instants Chavirés est un témoignage du concert que donnèrent en duo Joëlle Léandre et Jean-Luc Cappozzo dans le club de Montreuil le 26 février 2009. « Je crois que dans l’intimité de l’improvisation, qui est une musique naturelle et urgente, où tout se dit, le duo est l’ensemble parfait », confiait la contrebassiste Joëlle Léandre dans A voix basse. Et plus haut, dans ce même livre d’entretiens donnés à Franck Médioni, de déclarer : « Je ne crois pas beaucoup à la masse, je crois à l’intimité de l’écoute. Le duo est un art, c’est une conversation intime et profonde. »

A l’écoute de ce disque, les mots précités ressurgissent, inévitablement. Joëlle Léandre a raison : l’intimité et la profondeur, s’ils ne sont l’apanage de tout duo, le sont de celui-ci, à coup sûr, et des huit improvisations consignées ici. La musique émerge du fonds des temps, comme d’une torpeur. La matière sonore semble se créer sous nos yeux, glaise malaxée ; contrebasse et bugle se cherchent, se manquent, pour se trouver enfin à mi temps du morceau qui ouvre cet album et ensuite cheminer ensemble. Ces deux là, qui se sont trouvés, ne se lâcheront plus, ou si, pour quelques échappées belles, à se courir après et mieux se retrouver.

Ce long blues liminaire, qui a du blues tout l’esprit et peu la lettre, pose le cadre. Intimité, et profondeur. En jazz, on exprime souvent sa voix intérieure en empruntant les accents de ses aînés, on ne se pose original que dans l’affection portée aux modèles. C’est ce que semble nous souffler Cappozzo, lorsqu’il cite Good Bye Pork Pie Hat de Charles Mingus (qui par là même rendait lui-même hommage à Lester Young). C’est ce que nous disent les deux musiciens lors du morceau ultime, qui tourne autour du spiritual Sometimes I Feel Like a Motherless Child sans jamais le saisir, qui offre au fantôme de ce chant ancestral une danse bien contemporaine. Le blues premier et le spiritual salué embrassent une poignée de titres à l’intensité à chaque écoute saisissante, et lors desquels les deux musiciens offrent à leurs instruments la simple beauté des mélodies en même temps que l’exploration de tous leurs possibles.

Joëlle Léandre, Jean-Luc Cappozzo : Live aux Instants Chavirés (Kadima Collective / Instant Jazz)
Enregistrement : 26 février 2009. Edition : 2009.
CD : 01-08/ Instants Chavirés 1-8
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

>