Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Quinzaine Agitée : Chants de FranceA la question : Harutaka MochizukiEn librairie : Ci-gît d'Antonin Artaud et Nurse With Wound
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

The Fish : Moon Fish (Clean Feed, 2012) / Jean-Luc Guionnet, Thomas Tilly : Stones, Air, Axioms (Circum-Disc, 2012)

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On reconnait The Fish à sa transe continue. Pour Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc et Edward Perraud, le fil ne doit jamais rompre, la tension ne doit jamais retomber. Et si modulation il y a, elle ne peut s’entretenir que dans le crescendo et, seulement, dans le crescendo.

Donc : ne pas dévier mais s’autoriser quelques suspension (duos, solo) avant la reprise des hostilités. Et dans chaque cas de figure, faire de ces courts passages en duo (le solo de batterie n’est là que pour conclure la troisième improvisation) un tremplin vers de nouvelles attaques soniques. Et, toujours, répéter le motif, ce dernier s’arrachant à sa solitude quand l’un ou l’autre se charge d’en faire écho ou unisson. Ici, trois improvisations (la dernière ne semblant pas couvrir son intégralité) aux fureurs intenses, soutenues. Remarquable à nouveau.

The Fish : Moon Fish (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.  
CD : 01/ Moon Fish 1 02/ Moon Fish 2 03/ Moon Fish 3
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Passé d’un instrument à vent à un autre, Jean-Luc Guionnet s’adonne ici à l’orgue – celui de la Cathédrale Saint-Pierre de Poitiers, dont la tuyauterie paraît faite de geysers fontaine et gazeux. L’effet des notes projetées sur l’architecture et leur agencement par Thomas Tilly forme un disque qui raconte le parcours de propulsions au son de drones, oscillations, vacillations, rondes mécaniques, ronflements, sirènes…  Qui aime se perdre en labyrinthe pourra aussi chercher à en apprendre sur l’étude du site et les mesures qui ont présidé à la conception de ces quatre pièces.

Thomas Tilly, Jean-Luc Guionnet : Stones, Air, Axioms (Circum-Disc)
Edition : 2012.
CD / Flac : 01/ SAA1 (Air Volume) 02/ SAA2 (For Standing Waves) 03/ SAA3 (For Standing Waves, Disturbances) 04/ SAA4 (Close, Bells, Architectural Remains)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc : W (Amor Fati, 2008)

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Enregistrée en 2005 à l’atelier Richard Morice à Paris, l’improvisation à laquelle se livrent ici le saxophoniste Jean-Luc Guionnet et le contrebassiste Benjamin Duboc redit en d’autres gestes l’esthétique qui anime l’un et l’autre musicien, née de pratiques expérimentales mises au service de ténébreuses pièces atmosphériques.

Dans d’autres circonstances, Guionnet et Duboc avaient déjà démontré de savoir-faire rares – le premier en compagnie d’Eric Brochard et Edward Perraud sur [On] (In Situ) ou de Toshimaru Nakamura sur MAP (Potlatch), le second auprès de Perraud, aussi, sur Etau (Creative Sources) – que W n’avait plus qu’à accorder. Alors, l’alto reprend sa pause introspective, dit plusieurs fois une note longue avant de se laisser aller à une suite d’interventions incisives, quand le contrebassiste tire de son abrupte approche instrumentale la ponctuation nécessaire à la cohérence du langage.

De voies nouvelles dans lesquelles s’engouffrer en points de chute où se réserver des pauses, Guionnet et Duboc se font accompagnateurs autant que solistes œuvrant de concert au profit d’un expressionnisme abstrait mis en musique, qui va et vient entre projections impromptues et gestes concentrés. Soumis à deux inspirations imaginatives et changeantes, l’espace sonore interroge sans paraître une seule fois hermétique les facultés de la rumeur – persistante ou évanouie – et de soubresauts inquiets à mettre au jour une musique d’ameublement intense, capable de charmer sans jamais donner dans l’air rassurant ou la tranquillité feinte.

Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc : W (Amor Fati)
Enregistrement : 2005. Edition : 2008.
CD : W
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jean-Luc Guionnet : Arantzazu Close & Far (Vert Pituite, 2018)

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A l'occasion de la parution aux éditions Lenka lente du troisième etdernier volume d'Agitation Fritele son du grisli publie, depuis quinze jours, des chroniques de disques signés de musiciens français interrogés ou évoqués par Philippe Robert dans son anthologie de l'underground français. Aujourd'hui, Jean-Luc Guionnet, dont Pentes et Hoop Whoop (Hubbub) sont chroniqués dans Agitation Frite 3.

Après Métro Pré Saint-Gervais, Inscape: Lille-Flandres ou In St. Johann – qu’il enregistra avec Dan Warburton, Éric La Casa et The Ames RoomJean-Luc Guionnet publie un nouveau disque dont le titre permet qu’on le localise : le voici à Arantzazu, dans le Pays Basque espagnol, où il passa une semaine en juillet 2014.

Dans le Sanctuaire d’Arantzazu (Franciscains attirés là par une apparition de la Vierge au XVe siècle), Guionnet s’est d’abord familiarisé avec l’orgue de la nouvelle basilique : trois claviers manuels et un pédalier. Des orgues, Guionnet en a connues d’autres, mais celui-ci semble convenir à merveille à ses attentes – c’est en tout cas ce que laisse entendre cette improvisation, enregistrée au plus près de l’instrument (première face) ou du fond du monastère (seconde face).

Le musicien est prudent ; il faut à l'auditeur d’abord tendre l’oreille, chasser la note en tuyau. Et puis le premier aigu perce, auquel répond bientôt un grave, comme dans un jeu d’écholocation qui renverrait à Guionnet le possible début d’un chant. Tirant, il commande alors une note longue, insistante même, qui servira de modèle à combien d’autres quand les sons ne partiront pas en rafales autrement expressives.

L’expression est celle de l’instrument autant que celle du musicien ; en seconde face, c’est aussi celle du Sanctuaire, certes dans une moindre mesure, dont la rumeur (passage d’un visiteur, sonnerie des cloches…) comble l’expérience d’attentions inattendues. Troisième référence de la collection La Belle Brute, inaugurée par Vert Pituite au son de Jean-Marie Massou, Arantzazu fait lui aussi œuvre de son autant que d’idée.

Jean-Luc Guionnet : Arantzazu. Close & Far
Vert Pituite
Enregistrement : 2014. Edition : 2018.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

COUV ET BANDEAU

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Festival Météo 2018 [2] : Mulhouse, du 21 au 25 août 2018

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Trente-cinq ans déjà qu'existe Météo / Jazz à Mulhouse. Avec bien des changements, évidemment. Avec une programmation de rue dans les années 1980 (Grappelli, Délices Dada, par exemple) devenue peu à peu un moment de rencontres essentielles des musiques improvisées européennes (surtout) ou de courants musicaux en marge, incluant (fin des années 1990, la création québécoise, peu à peu aussi les musiques plus électroniques et quelques autres (années 2000). Mais toujours l’exigence, une programmation qui n’est pas une copie de ces festivals d’été qui reprennent souvent les mêmes têtes d’affiche. Des changements aussi de direction, entre Jean-Paul Kanitzer, Adrien Chiquet, Fabien Simon, et dorénavant Matthieu Schoenahl.

Un festival qui a aussi peu à peu acquis des rites du point de vue des lieux d’accueil.

Ainsi, la soirée d’ouverture se partage entre un concert gratuit à l’office du tourisme de Mulhouse,  avec une programmation proposée par un musicien du collectif P.I.L.S. de Strasbourg et un concert au théâtre de la Sinne. Pour cette édition, l’ouverture fut dévolue à Vincent Posty, contrebassiste (ex-Zacharya, Ovale, etc.) avec le duo NÜK (devenu PÜK pour l’occasion) que forment Cécile Thévenot aux cordes de piano (par ailleurs membre du trio Aria Primitiva de Thierry Zaboitzeff !) et Benoit Kilian à la batterie. Le trio proposa une improvisation aux sonorités sombres, formant une masse tellurique grinçante, mouvante, déstructurée alternant de courts passages calmes et des phases d’emballement des plus prenants. Au théâtre de la Sinne, on attendait Keith Tippett… Et ce fut Pat Thomas pour un jeu percussif, espiègle, dynamique, monkien… avant de céder la place au quartet Infinity de David Murray avec le slameur Saul Williams en invité : si la structure fut plutôt conventionnelle au début (« je pousse mes notes au saxophone » ou « récite mon texte » avant de laisser jouer le trio claviers / basse / batterie avec chacun son petit solo), le final fut plus époustouflant et exaltant, confinant à la transe.

PükCécile

Les autres journées débutent à 11h30 avec un concert pour les enfants (qui, comme pour Tintin, vont jusqu’à 77 ans..). Cela se passe à la médiathèque de la ville, et le public enfant (plutôt moins de 10 ans) constitue en général un petit quart, un petit cinquième de l’audience. Si le concert  se caractérise surtout par un set de 20 à 25 minutes, certains musiciens adoptent plus que d’autres une complicité avec les enfants. Ainsi Jean-Luc Cappozzo qui dialogua avec eux mercredi, échangeant même quelques notes avec le sifflet d’un jeune auditeur. De même Joel Grip (jeudi), à la contrebasse, raconta une curieuse histoire de son du romarin (dont il fit sentir l’odeur à quelques enfants) à travers sa basse et les sonorités qu’elle dévoile, allant jusqu’à doubler les pleurs d’un des – très jeunes – enfants. Jacques Di Donato explora les sons de sa clarinette pour l’ensemble du public (vendredi), tandis que la jeune guitariste australienne, berlinoise d’adoption, Julia Reidy, avec une guitare 12 cordes, proposa un set plutôt minimaliste et répétitif, au rythme assez rapide, rappelant quelque peu Janet Feder.

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Instants magiques que les concerts – gratuits, eux aussi – de 12h30 à la chapelle Saint-Jean. Des concerts courus par de nombreuses personnes (les places assises se disputent !) dont certaines (un public local ?) profitent de la pause méridienne pour les suivre sans s’engager pour les autres concerts ! Se succédèrent, ces quatre journées, Peter Evans, Pascal Niggenkemper, Jon Rose et le duo Jean-Luc Guionnet / Robin Hayward. Le premier transcende la trompette, jouant de la résonance du lieu, tirant des rafales de sons de son instrument. Un instant lumineux. Pascal Niggenkemper offrit une prestation assez minimaliste, en nuances et en multipliant les ambiances. Jon Rose dialogua, lui, avec ses archives : collisions de sons enregistrés et de sonorités in vivo… L’expression « magie sonore » pourrait s’imposer pour la prestation solo du tubiste (Robin Hayward), duo puis solo (Jean-Luc Guionnet au saxophone), continuum à base de drones, de jeu sur les harmoniques.

En semaine, les concerts de l’après-midi ont lieu à la friche DMC, dorénavant identifiée comme Motoco. Le lieu est devenu un fil* indispensable dans le parcours du festivalier météorologue. Le mercredi, journée dévolue à la trompette (cf. Cappozzo et Evans), il accueillit deux duos : l’un, norvégien (Streifenjunko : Espen Reinertsen, saxophone, et Eivind Lønning, trompette), l’autre franco-germanique (Jean-Philippe Gross et Axel Dörner). Des approches différentes, le premier plus linéaire, minimal, évoquant le travail d’un Riley, l’autre plus électronique, avec plus de contraste entre accalmie et sauvagerie. Le jeudi y vit un duo voix / saxophones entre Sofia Jernberg et Mette Rasmussen, très convaincant, et la brillante prestation de la flûtiste américaine Nicole Mitchell.

C’est la Filature qui accueille les concerts des après-midi le vendredi et samedi : des concerts avec orchestre important. Cette année ce fut avec le Splitter Orchester, émanation berlinoise de deux douzaines d’improvisateurs d’origine géographique variée (Bulgarie, Australie, Angleterre, Italie, Mexique… et bien sûr Allemagne) qui ont en commun de résider dans la capitale allemande. Leur première prestation fut d’interpréter une composition de Jean-Luc Guionnet, « Vollbild », plutôt ésotérique, quelque peu minimaliste et qui décontenança pas mal d’auditeurs, dubitatifs – certains ne revinrent pas le lendemain. Ils eurent tort car, confronté à son  seul concept d’improvisation totale, le Splitter Orchester fut brillant, inventif, et suscita une pleine adhésion de son audience…

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Il m’est plus difficile d’entrer dans l’ambiance des concerts en soirée, au Noumatrouff (responsabilité d’un stand oblige !) : entendu souvent de manière partielle, il est difficile d’y adhérer pleinement. J’en retiendrai toutefois quelques prestations que j’ai pu suivre dans leur entièreté : Nimmersatt le mercredi, le duo Michiyo Yagi  / Tony Buck le jeudi, This Is Not This Heat le samedi. Nimmersatt, c’est un quartet réunissant Chris Cutler, John Greaves, Daan Vandewalle et Jon Rose. Je m’attendais à une prestation plus construite (composée), ce fut une improvisation intéressante mais non essentielle, malgré le jeu du violon de Jon ou des percussions de Chris. Par contre, j’ai été bien emporté par la musique hypnotique du duo Tony Buck (batterie) / Michiyo Yagli (kotos). La structure de la pièce se rapprochait du l’évolution des prestations de The Necks. L’auditeur se laisse envoûter par la progression des sonorités croisées des deux instruments. Un moment magique ! Et puis This Is Not This Heat. Déjà entendu l’année dernière à Paris lors de Sonic Protest (mars 2017), ici avec un meilleur son. Surtout des reprises de This Heat, avec des sonorités plus denses (on passe d’un trio à un sextet) et plus variées (notamment la clarinette d’Alex Ward), quelques variations et improvisations en plus, toujours rythmiquement efficace.

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J’ai entrevu toutefois le duo Tony Buck / Charles Hayward, qui ne se réduisit pas à une confrontation de percussions, mais proposa un travail de recherche de climats sonores, Tony Buck usant aussi de la guitare et Charles Hayward d’un mélodica. Découverte aussi d’un duo indonésien étonnant, Senyawa, entre un instrumentiste se servant essentiellement d’un bambuwukir (instrument à corde créé par le musicien Wukir Suryadiet, basé sur l’adaptation d’un instrument traditionnel, avec un jeu de cordes en métal et en bambou) et un imposant chanteur, Rully Shabara. Une musique traditionnelle revue aux couleurs de la musique expérimentale.

Entendu aussi des échos de Système Friche II (jeudi), ensemble orgiaque de près d’une quinzaine d’individus structuré autour des projets de Jacques Di Donato et de Xavier Charles, entre approche contemporaine, pratiques libertaires et conduction, ainsi qu’A Pride Of Lions (quintet dans lequel deux saxophonistes, Joe McPhee et Daunik Lazro, et deux contrebassistes, Joshua Abrams et Guillaume Séguron, entourent le batteur Chad Taylor) : d’une bonne facture free, convaincante et lyrique (surtout le saxophone de McPhee).

Nouna

Pierre Durr © Le son du grisli

  *DMC : Dollfus-Mieg et Compagnie, entreprise textile créée fin 18e siècle, leader mondial du fil pour broderie et crochet… Son site d’origine est en cours de reconversion depuis quelques années, entre autres à destination des artistes et des musiciens.

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Festival Météo 2018 : Mulhouse, du 21 au 25 août 2018

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Le festival Météo vient de se terminer à Mulhouse. Moments choisis, et passage en revue des (cinq) bonnes raisons de fréquenter cet événement.

POUR ENTENDRE DE GRANDS ENSEMBLES QUI NETTOIENT LES OREILLES

Le vaste espace scénique de la salle modulaire de la Filature est empli d’un bric-à-brac insensé. Ils sont 24, les musiciens actuels du Splitter Orchester, qui vont prendre place sous nos yeux. Ce n’est pas une mince affaire d’organiser un tel déplacement. Il faut bien l’envergure d’un festival comme Météo pour offrir cette occasion. Cet ensemble, basé à Berlin, est composé d’instrumentistes et de plusieurs machinistes ou électroniciens. Deux batteries, aux deux extrémités du plateau. Des tables avec des machines parfois bizarres. Des platines vinyles. Un cadre de piano. Et aussi, plus classiquement, des cuivres, des bois, des cordes, un piano, des percussions. Mais pas de saxophone.

Splitter

Le Splitter est là pour deux concerts, deux jours de suite. Le premier est le résultat d’une résidence de création dans le cadre du festival, une composition de Jean-Luc Guionnet. Ça commence tout ténu. Marta Zaparolli promène parmi ses camarades un vieil enregistreur à cassettes. Elle saisit des sons, des textures. C’est tout doux, et puis blam ! Un bruit sec, violent, on ne l’a pas vu venir. C’est un coup de ceinturon en cuir, à toute volée, sur une grosse caisse d’une des batteries. Il y a des silences, des respirations, de courtes phrases musicales de textures terriblement riches et variées. Et blam ! La brutalité d’un ceinturon sur une batterie. Burkhard Beins ira même jusqu’à balancer au sol une valise métallique, qu’il tenait à bout de bras au-dessus de la tête. Il y a du contraste, et infiniment de retenue dans l’expression musicale. Si peu de notes alors que les musiciens sont aussi nombreux sur scène ? Une fois qu’on a accepté l’idée (et en sachant que le lendemain on réentendra le Splitter), on peut se laisser aller à l’écoute, renonçant à attendre plus de démonstration de virtuosité. La musique devient alors hypnotique, et l’écoute un exercice méditatif. La virtuosité des musiciens du Splitter se situe dans l’affolante combinaison de matières sonores dont ils sont capables.

Ce fut un deuxième bonheur de les retrouver le lendemain, dans un programme bien différent : une grande improvisation collective d’une heure. Oui, à 24, sans chef, simplement grâce à l’écoute de chacun et à cette passionnante palette sonore collective (24 musiciens, ça fait combien de duos possibles, de trios, de quartettes, etc. ? Y a-t-il un mathématicien dans la salle ?). Ça frotte, ça bruisse, ça respire, ça crisse, ça caresse, c’est d’une intelligence musicale complètement folle, aussi bien dans l’intensité que dans la retenue. Ce collectif est un éblouissement. Il est irracontable ? Diable merci, il sera écoutable ! Surveillez les programmes de France Musique. Anne Montaron a enregistré cinq concerts durant le festival, dont celui-ci. La date de diffusion, dans son émission « À l’improviste » n’est pas encore connue, ce sera sans doute début novembre.

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Le Splitter n’était pas le seul grand orchestre invité par Météo. Nous avons aussi partagé la joie de jouer de Système Friche II, qui est la reconstitution du premier Système Friche. Sous la direction tantôt de Jacques Di Donato, tantôt de Xavier Charles, ils sont une quinzaine, allégrement réunis dans une liberté festive et débridée. Un régal.

POUR LES PETITES FORMES, A LA CHAPELLE SAINT-JEAN

À 12 h 30, la chapelle Saint-Jean accueille, dans sa lumière dorée, des concerts en solo ou duo qui font la part belle aux recherches sonores autour d’un instrument et aux explorations parfois les plus extrêmes. Cette année, nous avons successivement entendu le trompettiste (amplifié) Peter Evans dans une démonstration extrêmement époustouflante, ne laissant aucun répit à l’auditeur. Hurlements de moteurs d’une écurie de Formule 1, fracas d’un engin de travaux publics, il vous fait tout ça juste avec sa trompette. Presque plus de gymnastique que de musique.

Niggenkerper

Toute autre ambiance le lendemain, avec le solo de contrebasse de Pascal Niggenkemper, qui triture le son de son instrument à l’aide d’accessoires tels que abat-jour en aluminium, pince crocodile, petit tambourin, chaînette métallique. Ce pourrait être anecdotique. C’est totalement musical et construit, jouant de la maîtrise et de l’aléatoire. Délicieux.

Le violoniste Jon Rose a habilement dialogué avec lui-même : son solo, construit en réponse à des archives de sa propre musique, offre une belle complexité du propos musical.

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Quatrième et dernier concert à Saint-Jean, le duo Robin Hayward / Jean-Luc Guionnet. Le premier possède une pratique du tuba tout à fait exceptionnelle. Jouant de micro-intervalles, il fait tourner ses phrases musicales en une longue montée, aux résonances subtiles, le souffle se faisant matière. Ça vous prend à la gorge tellement c’est fin et subtil. La suite en duo avec le saxophoniste, s’est jouée dans la plus grande écoute et concentration.

POUR LES AUDACES INDUS AUX FRICHES DMC

La vaste usine DMC n’est plus utilisée dans son entièreté pour la fabrication des cotons à broder. De grands espaces ont été délaissés par l’activité industrielle. Météo y avait organisé, pendant plusieurs années, de très beaux concerts et performances. Puis les normes permettant l’accueil du public se sont durcies, et l’accès s’est trouvé interdit. Une association, Motoco, a investi les lieux, qui se sont remplis d’ateliers d’artistes, et les spectacles y sont à nouveau possibles.

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Gros coup de cœur pour le solo de la flûtiste Nicole Mitchell. Elle joue avec les belles résonances de ce vaste lieu, conçu pour le travail et non la musique, elle fait gémir son instrument, y percute son souffle, démonte sa flûte, l’utilise par morceaux, puis revient à un jeu classique, sans jamais perdre le fil de sa phrase intensément musicale et cohérente. Le dialogue de la saxophoniste danoise Mette Rasmussen et de la vocaliste suédoise, née en Éthiopie, Sofia Jernberg était aussi très riche et complice, inventif et cohérent.

Jernberg-Rasmussen

POUR ENTENDRE LES LEGENDES POINTUES OU EN MARGE

Le poète, rappeur, écrivain et acteur Saul Williams, légende vivante pour tout un public, a littéralement porté le concert d’ouverture du festival. Il était l’invité du quartet de David Murray, il s’en est révélé l’âme vibrante.

Le public jazz ne connaît pas forcément This Heat, dissous en 1982, considéré comme un groupe culte par les amateurs de rock expérimental. Deux de ses fondateurs sont présents dans ce qui n’est pas une refondation du groupe initial, et qui s’appelle avec une belle ironie This is not This Heat. C’est eux qui ont clôturé le festival : hymne, énergie, hommage, fureur punk, grande musicalité, un feu d’artifice. Deux des créateurs du groupe initial sont dans This is not… : le multi-instrumentiste et chanteur (spectaculairement barbu) Charles Bullen, et l’incroyable batteur et chanteur Charles Hayward, à l’énergie cosmique et au sourire flamboyant. Il porte This is not This Heat avec une infinie vigueur chaleureuse.

On a aussi adoré l’entendre, la veille, en duo de batteries avec Tony Buck, un dialogue complice, fin, jouissif, énergique et respectueux entre les deux musiciens. Les regards qu’ils s’échangeaient et la lumière de leurs visages en disaient long sur leur euphorie musicale partagée (ce partage ne s’est pas toujours entendu dans certains des concerts que nous préférons passer sous silence).

Suryadi

POUR DECOUVRIR DES INCONNUS

Un dernier mot, puisqu’il faut choisir et conclure, sur l’étonnant duo indonésien Senyawa. Wukir Suryadi joue d’une collection d’instruments à cordes parfaitement inconnus ici, amplifiés comme de terribles guitares électriques, et à l’esthétique ouvertement phallique. Il utilise parfois un archet échevelé, aux crins en bataille. Nous sommes en pleine sauvagerie. Et c’est sans parler du chanteur, Rully Shabara, au look de bandit sibérien (je ne m’y connais pas du tout en matière de bandits indonésiens), torse nu sous sa veste, tatouage en évidence, grosses scarifications, bagouses de mafiosi, qui vous hurle ses chansons avec une fureur surjouée, usant de deux micros dont l’un trafique sa voix dans des infrabasses aux sonorités mongoles. Il termine le set survolté avec un grand sourire et un bisou sur le micro. C’était du théâtre. Et de l’excellente musique.

Anne Kiesel © Le son du grisli

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Festival Le bruit de la musique #5 : Saint-Silvain-sous-Toulx, 17-19 août 2017

le bruit de la musique 5

Vous arrivez dans la petite église de Domeyrot, un village de la Creuse. L'autel, baroque, coloré, naïf, est surmonté d'un Dieu-le-Père joufflu, assis sur un nuage floconneux. Les chaises sont disposées en long face à la chapelle latérale. Le concert est sur le point de commencer : un duo d'accordéonistes qui joue de la musique contemporaine. C'est curieux, vous dites-vous. Ça va être amusant. Sur la petite scène, deux chaises vides, deux accordéons posés au sol. Le premier musicien commence à jouer. C'est Jean-Etienne Sotty. Il est sur le côté, il enlace un autre accordéon. Un son long, tenu, tendu. Dans votre dos, vous percevez une sonorité, ténue, subtile, en harmonie. Une réverbération ? Non, un second accordéon, celui de Fanny Vicens. Ce qui vous arrive dans les oreilles et dans le cœur est d'une infinie tendresse pleine de légèreté. Ce n'est pas de l'accordéon, c'est le chant des anges. Vos yeux errent sur la sculpture d'une mignonne Vierge, toute de doré vêtue. Sur les candides peintures qui évoquent le ciel. Vous y êtes, au ciel.

xamp

Ce premier morceau joué par le duo Xamp est inspiré du gagaku, la musique savante japonaise, vieille de plus mille ans. Balayées, vos suppositions d'avant le concert. Ce n'est ni curieux, ni amusant : Xamp vous emmène plusieurs étages au-dessus de tout ça. Les deux musiciens sont les seuls en France à jouer d'instruments accordés en quarts de ton. A Domeyrat, ils interprètent des morceaux écrits spécialement pour leur duo, par Bastien Davis, Régis Campo et Davor B. Vincze. Et d'autres arrangés par eux-mêmes : du Ligeti et, clin d'œil aux racines de l'instrument, une musette de cour de Couperin. Certains sur un accordéon « normal », d'autres sur des instruments microtonaux. Le concert se déroule, splendide. Le public du festival, venu – souvent de loin – pour ces trois jours de musique, et quelques habitants du coin, sont sous le charme.

Arrive le dernier morceau. « C'est très important pour nous », expliquent les deux jeunes interprètes. Une création, rien de moins. La compositrice, Pascale Criton, est présente. Sa pièce s'appelle Wander Steps. Elle est, au sens strict, inouïe. Un son continu sort des deux instruments, un lisse ruban qui module doucement son accord avec de doux frottements. Et au-dessus, quelque chose flotte, tournoie, vibre. Ça danse au-dessus de la musique. Parfois c'est une soufflerie, un son chaud comme issu d'une forge. Plus tard, c'est une rotation d'étoiles dans le froid vide et noir de l'espace. Un seul souffle, du début à la fin de cette pièce, qui suspend le temps et envoie ses auditeurs illico au 7e ciel.

le quan ninh

Le Bruit de la musique est un festival inimaginable. A l'écart des sentiers battus, géographiquement (la Creuse est loin des grande migrations estivales) et musicalement. Comment imaginer écouter Xamp dans l'église d'un patelin de 220 habitants ? Ce jeune duo (formé il y a trois ans) est plus habitué aux salles de musique contemporaine de grandes villes qu'à ce lieu, simple et chaleureux, où les repas sont servis, public et musiciens mélangés, dans une prairie, sur de grandes tables collectives, dans des assiettes dépareillées achetées chez Emmaüs. Ce festival irréel, qui s'est déroulé à Saint-Silvain-sous-Toulx et dans des communes voisines du 17 au 19 août 2017, en est à sa cinquième édition. Et il marche bien. La direction musicale est assurée par Lê Quan Ninh et Martine Altenburger, tous deux membres-fondateurs de l'ensemble Hiatus, et de l'association Ryoanji. Des bénévoles viennent des quatre coins de l'hexagone pour donner un coup de main ici.

Une idée de la diversité des propositions ? Voici le Petit cirque de Laurent Bigot. La piste fait un bon mètre de diamètre. De bric et de broc, bouts de ficelle, cordes de piano, bidouillages électriques, trapéziste en papier découpé, ombres chinoises, acrobates jouets, et même un panda sur pile, en plastique, skiant sur deux concombres. L'univers de Laurent Bigot est farfelu, poétique, musical. Il faut le voir encourager un jouet mécanique comme si c'était un fauve sur le point se sauter dans un cerceau de feu. Un enchantement.

Apartment House est une formation britannique à dimension variable, créée en 1995 pour interpréter des oeuvres de musique expérimentale contemporaine. Les musiciens ont choisi de venir en Creuse en quatuor à cordes. Ils ont donné deux concerts. Le premier dans l'église de Domeyrot, avec entre autres, une pièce de Tom Nixon, entièrement en pizzicato, et un joyau écrit par Pelle Gudmundsen-Homgreen, qui joue sur des sortes de frottements du son, de vibration des quatre instruments collectivement. Pour employer une plate métaphore entomologique, on dirait un ballet d'insectes en vol, vibrionnant tous ensemble en de rapides aller-retour. Palpitant.

apartment house

Le second concert d'Apartment House s'est déroulé dans l'église de Toulx-Sainte-Croix, village perché sur une colline. Au programme, une pièce mythique (et atrocement difficile à jouer) de Jürg Frey, le String Quartet No. 2. Longue : près de 30 minutes. Ardue : elle joue sur de microscopiques variations autour de montées et de descentes d'archet, tous les quatre ensemble, sur un tempo immuable (et qui parfois semble ralentir). Avec, avant tout, un son extrêmement étonnant, comme blanc, bien en dessous de la vibration « normale » des instruments. Les violons, l'alto, le violoncelle ne sonnent pas pleinement, ils sont effleurés, avec une technique très particulière (un doigt appuie sur la corde, un autre la frôle un peu plus loin). C'est monstrueux à jouer, cela demande une intensité de concentration hors du commun. Du côté de l'auditeur aussi, il est nécessaire de se plonger dans un état de réception complet. Quand on y arrive, c'est l'extase ! Une vraie expérience de vie, au-delà de la musique.

Il faut aussi parler de Sébastien Lespinasse, poète sonore, qui a ouvert le festival, avec ses textes décalés, engagés, abstraits, et parfois sans parole. La poésie sonore est une des spécialités du Bruit de la musique (l'an dernier, on était tombé des nues en découvrant le dadaïste Marc Guillerot). C'est totalement régalant. Il faut saluer Konk Pack (Roger Turner, Tim Hodgkinson et Thomas Lehn). Ils sont plus connus que d'autres dans cette programmation, et ont été à la hauteur des attentes, avec un concert riche en dynamiques, atteignant des sommets d'intensité ébouriffants.

frédéric le junter

On a ri aux larmes lors de la prestation de Frédéric Le Junter, chanteur-bricoleur. Il fabrique des instruments de récupération, aux automatismes approximatifs, qui fonctionnent avec des pinces à linge et leur bonne volonté d'objets qui ont une âme. Il fait un peu le clown, il nous prend à témoin, il est drôle comme tout, il est bouleversant de sensibilité. Lionel Marchetti a, quant à lui, joué deux duos de musique électronique, l'un avec Nadia Lena Blue, l'autre avec Carole Rieussec. Je n'ai pas grand-chose à en dire, ça ne m'a pas énormément intéressée.

Beaucoup plus étonnant est le duo danse-saxophone de Lotus Eddé Khoury et Jean-Luc Guionnet. Lui, on le connaît bien. Elle, moins. Ils se présentent, debout, côte à côte. Il improvise, avec beaucoup de silences. Elle offre une danse abstraite, avec beaucoup de moments d'immobilité (qui sont à la danse ce que les silences sont à la musique). Elle reste là où elle se trouve, il n'y aucun déplacement, comme si elle tentait de danser le contraire de la danse. Ses mouvements sont souvent très ténus, minimalistes. Ou brusques et amples. Le plus intense, selon moi, est ce moment où elle bouge uniquement son estomac, mouvement à peine deviné par les spectateurs : elle est habillée comme vous et moi, un pantalon, un débardeur ample, qui par un léger flottement du léger tissu laisse deviner sa « danse du ventre », en harmonie parfaite avec le souffle du saxophone de son compagnon.

Lotus Eddé Khoury, avec Jean-Luc Guionet

Le clou du festival, sa ponctuation, le dernier concert avant le buffet final, est une proposition déjantée, animée par Fabrice Charles, Michel Doneda, Michel Mathieu et Natacha Muslera : Opéra Touffe. C'est une fanfare constituée de tous ceux qui veulent y venir, de préférence s'ils n'ont jamais soufflé dans une trompette, un trombone à coulisse, voire un hélicon. Trois répétitions durant le festival, des indications efficaces des quatre pros (qui ont fait jouer, depuis 22 ans, plus de 20 000 personnes dans cette formation). A Saint-Silvain-sous-Toulx, ils étaient 70, pour une heure de concert ébouriffant. Ou comment finir dans la joie collective et dans l'enthousiasme. Vivement l'an prochain !

fanfare de la touffe

Anne Kiesel © Le son du grisli

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The Ames Room : In St Johann (Gaffer, 2013)

the ames room in st johann

Au festival autrichien ARTFACTS, le 9 mars 2012, The Ames Room donna un concert. A Niort et Poznan (In), St Johann succède donc.

Une même énergie présida à cet autre échange, nœud de tensions qui, de seconde en seconde, subtilement se renforcent. Abrupte, la frappe de Will Guthrie* lâche le trio sur une pente dont il connaît l’inclinaison mais dont il ignore encore tout des reliefs. Envisageant son instrument comme d’autres élaborent de décisifs mouvements sur cube de Rubik, Jean-Luc Guionnet transforme de brefs motifs à force de répétitions. Plus lâche peut-être qu’à son habitude, Clayton Thomas, lui, oppose sa décontraction (feinte, peut-être) à la dynamique du torrent.

En seconde face, l’alto abandonne ses répétitions pour quelques fulgurances. De l’improvisation, le fil rouge est cassant ; alors, avec une égale implication, ses membres se désolidarisent : elle, gagne en éclats et détonations.

écoute le son du grisliThe Ames Room
In St Johann

The Ames Room : In St Johann (Gaffer)
Enregistrement : 9 mars 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ In St Johann
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

sonic protest 2014* Echappé de The Ames Room, Will Guthrie sera, ce vendredi soir en duo avec David Maranha, de l'ouverture de la dixième édition du festival Sonic Protest. Occasion de rappeler que le concours Merzbow / Sonic Protest est ouvert jusqu'au 7 avril.

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François J. Bonnet : Les mots et les sons, un archipel sonore (Editions de l'éclat, 2012)

françois j bonnet les mots et les sons

« La musique découpe en virtualités tout ce qui est concrètement présent… jusqu'à ce que le monde entier ne soit plus rien qu'une profusion qui vibre doucement et, à perte de vue, un océan de virtualités dont on n'a besoin de saisir aucune », écrit Rilke dans Worpswede, un siècle avant David Toop.

Dans Ocean of Sound (Kargo, 2004), celui-ci tentait de donner forme et consistance à ces « virtualités », et un nom aux plus fameux « visiteurs » de cette singulière Solaris. De Debussy à Aphex Twin, en passant par Eno et Lee Perry, les ambassadeurs de l'éther réunis pour l'occasion étaient aussi pourvoyeurs d'ondes émotionnelles. Ce livre important racontait surtout une expérience sensible, l'otographie d'un compositeur, critique à The Wire, rêvant de connexions enfouies. De la part d'explorateurs venus de territoires culturels et spatio-temporels fort éloignés les uns des autres, le « sonore » y était l'objet de toutes les attentions.

« L'archipel sonore » imaginé par François J. Bonnet, compositeur et membre du GRM né en 1981, reprend en partie les choses là où David Toop les avait laissées –  mais en changeant d'échelle (et non, suivant la métaphore, en identifiant  des concrétions territoriales que l'océan aurait laissé tantôt émergées tantôt immergées). Car au fond Ocean of Sound restait tributaire d'une esthétique classiquement musicale de ces « voix de l'éther » sensées révéler la nature du son (au singulier), véritable noos semblable au cerveau-océan décrit dans le roman de Lem. Bien des ouvrages récents (comme De la Musique au son, de Makis Solomos), et toute une culture – voire un culte – contemporains indiquent son avènement. Les mots et les sons – au pluriel – invite à comprendre et analyser les pouvoirs de ce surprenant fétiche, de ce pôle magnétique, en le ramenant à sa juste proportion : celle d'objet de désir – désir de sublime, justement. Où l'on s'aperçoit que le paysage sonore de Murray Schaffer, l'écoute réduite de Pierre Schaeffer, et d'autres conduites d'écoute et de production visant au son pur, sont les avatars d'un nouveau formalisme esthétique, dont les intentions émancipatrices ne sont pas moins prises dans un ordre de désirs et de discours que l'ancien.

Toute l'importance du livre de François J. Bonnet réside dans l'exploration de ces désirs et de ces discours, qui constituent et transmuent le sonore, « soumis au désir comme une branche l'est au courant d'une rivière », « carrière percée par la machinerie de l'écoute », en audible. Des références rares (Konstantin Raudive, Jean-Luc Guionnet) et d'autres plus classiques (de Sun-Tzu à Eno) servent un propos qui le leur rend bien. Face à « l'inavéré » dont l'oreille est l'organe, de contrôle comme de production, la musique apparaît alors comme un cas particulier, une cristallisation dont la vocation n'est plus de « donner forme » au matériau son. Libérée de toute sommation, étendre son empire vers l'inouï redeviendrait ainsi, pour elle, une possibilité.

François J. Bonnet : Les mots et les sons, un archipel sonore (Editions de l'éclat)
Edition : 2012.
Livre : Les mots et les sons, un archipel sonore
Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

france cultureSur France Culture, François J. Bonnet a fait l'objet en 2012 d'un atelier de création, par Thomas Baumgartner, ainsi que d'un entretien par Alain Veinstein.

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Jean-Luc Guionnet, Eric La Casa, Philip Samartzis : Stray Shafts of Sunlight (Swarming, 2013)

jean-luc guionnet eric lacasa philip samartzis stray shafts of sunlight

Des extraits de concerts datant du printemps 2007 (Munich, Berlin, Hambourg, Venise, Grenoble et Montreuil) permettent à Jean-Luc Guionnet, Eric LaCasa et Philip Samartzis, de prolonger les effets d’un Soleil d’artifice enregistré à la même époque.

La lumière a quelque chose à voir – un aigu qui perce et résiste, une voix inquiète de détails, des notes d’alto refoulées qu’une sonde cherche, dans le corps de l’instrument, à récupérer, quelques moteurs branlants, des enregistrements de phénomènes naturels qui déposent plus qu’ils n’érodent, d’autres notes de saxophones, longues cette fois, parasitant une électronique de mitraille – et même à réfracter : les sous-bassement tanguent si, à la surface, les musiciens ne trahissent aucun remous.

Voilà pourquoi leur promenade en sons donnés et paysages réinventés ajoute à l’irréalité des choses, voire, puisque l’association est ingénieuse, à la poignante vérité des choses abstraites.  

Jean-Luc Guionnet, Eric La Casa, Philip Samartzis : Stray Shafts of Sunlight (Swarming / Metamkine)
CD : 01/ - 02/ - 03/ -
Enregistrement : mai-juin 2007. Edition : 2013.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Hubbub : Eglise Saint-Merry, 18 octobre 2013

hubbub saint-merry octobre 2013

Jouer serrés ; ouvrir – le jeu. Sous les « misères » d'Anamorphose, ces sculptures de verre en cours de dispersion suspendues à la nef par Pascale Peyret, quelques dizaines d'avisés, de chanceux et de curieux prennent la mesure des volumes et des réverbérations typiques de l'Eglise Saint-Merry. C'est l'avant dernier « Rendez-vous contemporain » avant la trêve hivernale. En première partie de soirée les spirales abstraites de Pierre Borel, conjuguées aux techniques étendues de Louis Laurain à la trompette, aimantent le son. Comme entre deux pôles d'un champ magnétique, leurs échanges définissent un espace qui se joue, sans le recouvrir ni l'ignorer, du brouhaha d'un vendredi soir ordinaire dans le quartier Beaubourg.

Ledit « brouhaha » forme, depuis quinze ans, la visée explicite de leurs aînés de Hubbub. Aux contraintes du lieu répond un plan de scène éprouvé : les cinq membres du groupe jouent serrés, à moins d'un mètre les uns des autres. Frédéric Blondy (piano) à gauche de la scène ; Edward Perraud (batterie) à droite ; Jean-Sébastien Mariage (guitare) au centre, encadré par les deux saxophones de Jean-Luc Guionnet (alto) et Betrand Denzler (ténor). Chacun sait ce dont son voisin est capable.

Si près les uns des autres, « comme un seul homme », un peu comme une foule qui, à certains moments, possède une personnalité qui s'exprime par le son qu'elle produit ? Le fait est que, lorsque l'on écoute Hubbub, et paradoxalement plus encore que dans chacun des multiples projets dans lesquels ils sont impliqués, c'est bien de l'étoffe personnelle de chacun de ses membres qu'est tissé ce son d'ensemble qui en souligne les contours, les reliefs.

L'« instant » est la grande affaire de l'improvisation, radote-t-on (toujours l'improvisation a besoin de se justifier par l'instant). Pendant ce temps, Hubbub est déjà ailleurs. Se réserve une part d'épique et fait, comme Varèse, du son organisé. Frédéric Blondy lance un ostinato sur une quarte (une quinte ?) aux sonorités gamelan ; Jean-Sébastien Mariage lui répond à mi-concert sur un motif quasiment post-rock ; Edward Perraud retient la plupart de ses coups pour mieux éprouver ceux qu'il lâche, tandis que les deux soufflants composent des textures mouvantes et étrangement consonantes sur lesquels s'achève la pièce. La quasi-mélodie que ces textures engendrent restera quant à elle non-jouée. A chacun parmi nous d'y percevoir l'écho de sa rumeur, son Hubbub intime.

Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

Addendum [janvier 2014]
Ce concert d'Hubbub peut désormais être écouté, et même téléchargé, sur le site Inversus Doxa.

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