Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

The Fish : Moon Fish (Clean Feed, 2012) / Jean-Luc Guionnet, Thomas Tilly : Stones, Air, Axioms (Circum-Disc, 2012)

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On reconnait The Fish à sa transe continue. Pour Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc et Edward Perraud, le fil ne doit jamais rompre, la tension ne doit jamais retomber. Et si modulation il y a, elle ne peut s’entretenir que dans le crescendo et, seulement, dans le crescendo.

Donc : ne pas dévier mais s’autoriser quelques suspension (duos, solo) avant la reprise des hostilités. Et dans chaque cas de figure, faire de ces courts passages en duo (le solo de batterie n’est là que pour conclure la troisième improvisation) un tremplin vers de nouvelles attaques soniques. Et, toujours, répéter le motif, ce dernier s’arrachant à sa solitude quand l’un ou l’autre se charge d’en faire écho ou unisson. Ici, trois improvisations (la dernière ne semblant pas couvrir son intégralité) aux fureurs intenses, soutenues. Remarquable à nouveau.

The Fish : Moon Fish (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2012.  
CD : 01/ Moon Fish 1 02/ Moon Fish 2 03/ Moon Fish 3
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Passé d’un instrument à vent à un autre, Jean-Luc Guionnet s’adonne ici à l’orgue – celui de la Cathédrale Saint-Pierre de Poitiers, dont la tuyauterie paraît faite de geysers fontaine et gazeux. L’effet des notes projetées sur l’architecture et leur agencement par Thomas Tilly forme un disque qui raconte le parcours de propulsions au son de drones, oscillations, vacillations, rondes mécaniques, ronflements, sirènes…  Qui aime se perdre en labyrinthe pourra aussi chercher à en apprendre sur l’étude du site et les mesures qui ont présidé à la conception de ces quatre pièces.

Thomas Tilly, Jean-Luc Guionnet : Stones, Air, Axioms (Circum-Disc)
Edition : 2012.
CD / Flac : 01/ SAA1 (Air Volume) 02/ SAA2 (For Standing Waves) 03/ SAA3 (For Standing Waves, Disturbances) 04/ SAA4 (Close, Bells, Architectural Remains)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc : W (Amor Fati, 2008)

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Enregistrée en 2005 à l’atelier Richard Morice à Paris, l’improvisation à laquelle se livrent ici le saxophoniste Jean-Luc Guionnet et le contrebassiste Benjamin Duboc redit en d’autres gestes l’esthétique qui anime l’un et l’autre musicien, née de pratiques expérimentales mises au service de ténébreuses pièces atmosphériques.

Dans d’autres circonstances, Guionnet et Duboc avaient déjà démontré de savoir-faire rares – le premier en compagnie d’Eric Brochard et Edward Perraud sur [On] (In Situ) ou de Toshimaru Nakamura sur MAP (Potlatch), le second auprès de Perraud, aussi, sur Etau (Creative Sources) – que W n’avait plus qu’à accorder. Alors, l’alto reprend sa pause introspective, dit plusieurs fois une note longue avant de se laisser aller à une suite d’interventions incisives, quand le contrebassiste tire de son abrupte approche instrumentale la ponctuation nécessaire à la cohérence du langage.

De voies nouvelles dans lesquelles s’engouffrer en points de chute où se réserver des pauses, Guionnet et Duboc se font accompagnateurs autant que solistes œuvrant de concert au profit d’un expressionnisme abstrait mis en musique, qui va et vient entre projections impromptues et gestes concentrés. Soumis à deux inspirations imaginatives et changeantes, l’espace sonore interroge sans paraître une seule fois hermétique les facultés de la rumeur – persistante ou évanouie – et de soubresauts inquiets à mettre au jour une musique d’ameublement intense, capable de charmer sans jamais donner dans l’air rassurant ou la tranquillité feinte.

Jean-Luc Guionnet, Benjamin Duboc : W (Amor Fati)
Enregistrement : 2005. Edition : 2008.
CD : W
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Festival Le bruit de la musique #5 : Saint-Silvain-sous-Toulx, 17-19 août 2017

le bruit de la musique 5

Vous arrivez dans la petite église de Domeyrot, un village de la Creuse. L'autel, baroque, coloré, naïf, est surmonté d'un Dieu-le-Père joufflu, assis sur un nuage floconneux. Les chaises sont disposées en long face à la chapelle latérale. Le concert est sur le point de commencer : un duo d'accordéonistes qui joue de la musique contemporaine. C'est curieux, vous dites-vous. Ça va être amusant. Sur la petite scène, deux chaises vides, deux accordéons posés au sol. Le premier musicien commence à jouer. C'est Jean-Etienne Sotty. Il est sur le côté, il enlace un autre accordéon. Un son long, tenu, tendu. Dans votre dos, vous percevez une sonorité, ténue, subtile, en harmonie. Une réverbération ? Non, un second accordéon, celui de Fanny Vicens. Ce qui vous arrive dans les oreilles et dans le cœur est d'une infinie tendresse pleine de légèreté. Ce n'est pas de l'accordéon, c'est le chant des anges. Vos yeux errent sur la sculpture d'une mignonne Vierge, toute de doré vêtue. Sur les candides peintures qui évoquent le ciel. Vous y êtes, au ciel.

xamp

Ce premier morceau joué par le duo Xamp est inspiré du gagaku, la musique savante japonaise, vieille de plus mille ans. Balayées, vos suppositions d'avant le concert. Ce n'est ni curieux, ni amusant : Xamp vous emmène plusieurs étages au-dessus de tout ça. Les deux musiciens sont les seuls en France à jouer d'instruments accordés en quarts de ton. A Domeyrat, ils interprètent des morceaux écrits spécialement pour leur duo, par Bastien Davis, Régis Campo et Davor B. Vincze. Et d'autres arrangés par eux-mêmes : du Ligeti et, clin d'œil aux racines de l'instrument, une musette de cour de Couperin. Certains sur un accordéon « normal », d'autres sur des instruments microtonaux. Le concert se déroule, splendide. Le public du festival, venu – souvent de loin – pour ces trois jours de musique, et quelques habitants du coin, sont sous le charme.

Arrive le dernier morceau. « C'est très important pour nous », expliquent les deux jeunes interprètes. Une création, rien de moins. La compositrice, Pascale Criton, est présente. Sa pièce s'appelle Wander Steps. Elle est, au sens strict, inouïe. Un son continu sort des deux instruments, un lisse ruban qui module doucement son accord avec de doux frottements. Et au-dessus, quelque chose flotte, tournoie, vibre. Ça danse au-dessus de la musique. Parfois c'est une soufflerie, un son chaud comme issu d'une forge. Plus tard, c'est une rotation d'étoiles dans le froid vide et noir de l'espace. Un seul souffle, du début à la fin de cette pièce, qui suspend le temps et envoie ses auditeurs illico au 7e ciel.

le quan ninh

Le Bruit de la musique est un festival inimaginable. A l'écart des sentiers battus, géographiquement (la Creuse est loin des grande migrations estivales) et musicalement. Comment imaginer écouter Xamp dans l'église d'un patelin de 220 habitants ? Ce jeune duo (formé il y a trois ans) est plus habitué aux salles de musique contemporaine de grandes villes qu'à ce lieu, simple et chaleureux, où les repas sont servis, public et musiciens mélangés, dans une prairie, sur de grandes tables collectives, dans des assiettes dépareillées achetées chez Emmaüs. Ce festival irréel, qui s'est déroulé à Saint-Silvain-sous-Toulx et dans des communes voisines du 17 au 19 août 2017, en est à sa cinquième édition. Et il marche bien. La direction musicale est assurée par Lê Quan Ninh et Martine Altenburger, tous deux membres-fondateurs de l'ensemble Hiatus, et de l'association Ryoanji. Des bénévoles viennent des quatre coins de l'hexagone pour donner un coup de main ici.

Une idée de la diversité des propositions ? Voici le Petit cirque de Laurent Bigot. La piste fait un bon mètre de diamètre. De bric et de broc, bouts de ficelle, cordes de piano, bidouillages électriques, trapéziste en papier découpé, ombres chinoises, acrobates jouets, et même un panda sur pile, en plastique, skiant sur deux concombres. L'univers de Laurent Bigot est farfelu, poétique, musical. Il faut le voir encourager un jouet mécanique comme si c'était un fauve sur le point se sauter dans un cerceau de feu. Un enchantement.

Apartment House est une formation britannique à dimension variable, créée en 1995 pour interpréter des oeuvres de musique expérimentale contemporaine. Les musiciens ont choisi de venir en Creuse en quatuor à cordes. Ils ont donné deux concerts. Le premier dans l'église de Domeyrot, avec entre autres, une pièce de Tom Nixon, entièrement en pizzicato, et un joyau écrit par Pelle Gudmundsen-Homgreen, qui joue sur des sortes de frottements du son, de vibration des quatre instruments collectivement. Pour employer une plate métaphore entomologique, on dirait un ballet d'insectes en vol, vibrionnant tous ensemble en de rapides aller-retour. Palpitant.

apartment house

Le second concert d'Apartment House s'est déroulé dans l'église de Toulx-Sainte-Croix, village perché sur une colline. Au programme, une pièce mythique (et atrocement difficile à jouer) de Jürg Frey, le String Quartet No. 2. Longue : près de 30 minutes. Ardue : elle joue sur de microscopiques variations autour de montées et de descentes d'archet, tous les quatre ensemble, sur un tempo immuable (et qui parfois semble ralentir). Avec, avant tout, un son extrêmement étonnant, comme blanc, bien en dessous de la vibration « normale » des instruments. Les violons, l'alto, le violoncelle ne sonnent pas pleinement, ils sont effleurés, avec une technique très particulière (un doigt appuie sur la corde, un autre la frôle un peu plus loin). C'est monstrueux à jouer, cela demande une intensité de concentration hors du commun. Du côté de l'auditeur aussi, il est nécessaire de se plonger dans un état de réception complet. Quand on y arrive, c'est l'extase ! Une vraie expérience de vie, au-delà de la musique.

Il faut aussi parler de Sébastien Lespinasse, poète sonore, qui a ouvert le festival, avec ses textes décalés, engagés, abstraits, et parfois sans parole. La poésie sonore est une des spécialités du Bruit de la musique (l'an dernier, on était tombé des nues en découvrant le dadaïste Marc Guillerot). C'est totalement régalant. Il faut saluer Konk Pack (Roger Turner, Tim Hodgkinson et Thomas Lehn). Ils sont plus connus que d'autres dans cette programmation, et ont été à la hauteur des attentes, avec un concert riche en dynamiques, atteignant des sommets d'intensité ébouriffants.

frédéric le junter

On a ri aux larmes lors de la prestation de Frédéric Le Junter, chanteur-bricoleur. Il fabrique des instruments de récupération, aux automatismes approximatifs, qui fonctionnent avec des pinces à linge et leur bonne volonté d'objets qui ont une âme. Il fait un peu le clown, il nous prend à témoin, il est drôle comme tout, il est bouleversant de sensibilité. Lionel Marchetti a, quant à lui, joué deux duos de musique électronique, l'un avec Nadia Lena Blue, l'autre avec Carole Rieussec. Je n'ai pas grand-chose à en dire, ça ne m'a pas énormément intéressée.

Beaucoup plus étonnant est le duo danse-saxophone de Lotus Eddé Khoury et Jean-Luc Guionnet. Lui, on le connaît bien. Elle, moins. Ils se présentent, debout, côte à côte. Il improvise, avec beaucoup de silences. Elle offre une danse abstraite, avec beaucoup de moments d'immobilité (qui sont à la danse ce que les silences sont à la musique). Elle reste là où elle se trouve, il n'y aucun déplacement, comme si elle tentait de danser le contraire de la danse. Ses mouvements sont souvent très ténus, minimalistes. Ou brusques et amples. Le plus intense, selon moi, est ce moment où elle bouge uniquement son estomac, mouvement à peine deviné par les spectateurs : elle est habillée comme vous et moi, un pantalon, un débardeur ample, qui par un léger flottement du léger tissu laisse deviner sa « danse du ventre », en harmonie parfaite avec le souffle du saxophone de son compagnon.

Lotus Eddé Khoury, avec Jean-Luc Guionet

Le clou du festival, sa ponctuation, le dernier concert avant le buffet final, est une proposition déjantée, animée par Fabrice Charles, Michel Doneda, Michel Mathieu et Natacha Muslera : Opéra Touffe. C'est une fanfare constituée de tous ceux qui veulent y venir, de préférence s'ils n'ont jamais soufflé dans une trompette, un trombone à coulisse, voire un hélicon. Trois répétitions durant le festival, des indications efficaces des quatre pros (qui ont fait jouer, depuis 22 ans, plus de 20 000 personnes dans cette formation). A Saint-Silvain-sous-Toulx, ils étaient 70, pour une heure de concert ébouriffant. Ou comment finir dans la joie collective et dans l'enthousiasme. Vivement l'an prochain !

fanfare de la touffe

Anne Kiesel © Le son du grisli

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The Ames Room : In St Johann (Gaffer, 2013)

the ames room in st johann

Au festival autrichien ARTFACTS, le 9 mars 2012, The Ames Room donna un concert. A Niort et Poznan (In), St Johann succède donc.

Une même énergie présida à cet autre échange, nœud de tensions qui, de seconde en seconde, subtilement se renforcent. Abrupte, la frappe de Will Guthrie* lâche le trio sur une pente dont il connaît l’inclinaison mais dont il ignore encore tout des reliefs. Envisageant son instrument comme d’autres élaborent de décisifs mouvements sur cube de Rubik, Jean-Luc Guionnet transforme de brefs motifs à force de répétitions. Plus lâche peut-être qu’à son habitude, Clayton Thomas, lui, oppose sa décontraction (feinte, peut-être) à la dynamique du torrent.

En seconde face, l’alto abandonne ses répétitions pour quelques fulgurances. De l’improvisation, le fil rouge est cassant ; alors, avec une égale implication, ses membres se désolidarisent : elle, gagne en éclats et détonations.

écoute le son du grisliThe Ames Room
In St Johann

The Ames Room : In St Johann (Gaffer)
Enregistrement : 9 mars 2012. Edition : 2013.
CD : 01/ In St Johann
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

sonic protest 2014* Echappé de The Ames Room, Will Guthrie sera, ce vendredi soir en duo avec David Maranha, de l'ouverture de la dixième édition du festival Sonic Protest. Occasion de rappeler que le concours Merzbow / Sonic Protest est ouvert jusqu'au 7 avril.

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François J. Bonnet : Les mots et les sons, un archipel sonore (Editions de l'éclat, 2012)

françois j bonnet les mots et les sons

« La musique découpe en virtualités tout ce qui est concrètement présent… jusqu'à ce que le monde entier ne soit plus rien qu'une profusion qui vibre doucement et, à perte de vue, un océan de virtualités dont on n'a besoin de saisir aucune », écrit Rilke dans Worpswede, un siècle avant David Toop.

Dans Ocean of Sound (Kargo, 2004), celui-ci tentait de donner forme et consistance à ces « virtualités », et un nom aux plus fameux « visiteurs » de cette singulière Solaris. De Debussy à Aphex Twin, en passant par Eno et Lee Perry, les ambassadeurs de l'éther réunis pour l'occasion étaient aussi pourvoyeurs d'ondes émotionnelles. Ce livre important racontait surtout une expérience sensible, l'otographie d'un compositeur, critique à The Wire, rêvant de connexions enfouies. De la part d'explorateurs venus de territoires culturels et spatio-temporels fort éloignés les uns des autres, le « sonore » y était l'objet de toutes les attentions.

« L'archipel sonore » imaginé par François J. Bonnet, compositeur et membre du GRM né en 1981, reprend en partie les choses là où David Toop les avait laissées –  mais en changeant d'échelle (et non, suivant la métaphore, en identifiant  des concrétions territoriales que l'océan aurait laissé tantôt émergées tantôt immergées). Car au fond Ocean of Sound restait tributaire d'une esthétique classiquement musicale de ces « voix de l'éther » sensées révéler la nature du son (au singulier), véritable noos semblable au cerveau-océan décrit dans le roman de Lem. Bien des ouvrages récents (comme De la Musique au son, de Makis Solomos), et toute une culture – voire un culte – contemporains indiquent son avènement. Les mots et les sons – au pluriel – invite à comprendre et analyser les pouvoirs de ce surprenant fétiche, de ce pôle magnétique, en le ramenant à sa juste proportion : celle d'objet de désir – désir de sublime, justement. Où l'on s'aperçoit que le paysage sonore de Murray Schaffer, l'écoute réduite de Pierre Schaeffer, et d'autres conduites d'écoute et de production visant au son pur, sont les avatars d'un nouveau formalisme esthétique, dont les intentions émancipatrices ne sont pas moins prises dans un ordre de désirs et de discours que l'ancien.

Toute l'importance du livre de François J. Bonnet réside dans l'exploration de ces désirs et de ces discours, qui constituent et transmuent le sonore, « soumis au désir comme une branche l'est au courant d'une rivière », « carrière percée par la machinerie de l'écoute », en audible. Des références rares (Konstantin Raudive, Jean-Luc Guionnet) et d'autres plus classiques (de Sun-Tzu à Eno) servent un propos qui le leur rend bien. Face à « l'inavéré » dont l'oreille est l'organe, de contrôle comme de production, la musique apparaît alors comme un cas particulier, une cristallisation dont la vocation n'est plus de « donner forme » au matériau son. Libérée de toute sommation, étendre son empire vers l'inouï redeviendrait ainsi, pour elle, une possibilité.

François J. Bonnet : Les mots et les sons, un archipel sonore (Editions de l'éclat)
Edition : 2012.
Livre : Les mots et les sons, un archipel sonore
Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

france cultureSur France Culture, François J. Bonnet a fait l'objet en 2012 d'un atelier de création, par Thomas Baumgartner, ainsi que d'un entretien par Alain Veinstein.

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Jean-Luc Guionnet, Eric La Casa, Philip Samartzis : Stray Shafts of Sunlight (Swarming, 2013)

jean-luc guionnet eric lacasa philip samartzis stray shafts of sunlight

Des extraits de concerts datant du printemps 2007 (Munich, Berlin, Hambourg, Venise, Grenoble et Montreuil) permettent à Jean-Luc Guionnet, Eric LaCasa et Philip Samartzis, de prolonger les effets d’un Soleil d’artifice enregistré à la même époque.

La lumière a quelque chose à voir – un aigu qui perce et résiste, une voix inquiète de détails, des notes d’alto refoulées qu’une sonde cherche, dans le corps de l’instrument, à récupérer, quelques moteurs branlants, des enregistrements de phénomènes naturels qui déposent plus qu’ils n’érodent, d’autres notes de saxophones, longues cette fois, parasitant une électronique de mitraille – et même à réfracter : les sous-bassement tanguent si, à la surface, les musiciens ne trahissent aucun remous.

Voilà pourquoi leur promenade en sons donnés et paysages réinventés ajoute à l’irréalité des choses, voire, puisque l’association est ingénieuse, à la poignante vérité des choses abstraites.  

Jean-Luc Guionnet, Eric La Casa, Philip Samartzis : Stray Shafts of Sunlight (Swarming / Metamkine)
CD : 01/ - 02/ - 03/ -
Enregistrement : mai-juin 2007. Edition : 2013.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Hubbub : Eglise Saint-Merry, 18 octobre 2013

hubbub saint-merry octobre 2013

Jouer serrés ; ouvrir – le jeu. Sous les « misères » d'Anamorphose, ces sculptures de verre en cours de dispersion suspendues à la nef par Pascale Peyret, quelques dizaines d'avisés, de chanceux et de curieux prennent la mesure des volumes et des réverbérations typiques de l'Eglise Saint-Merry. C'est l'avant dernier « Rendez-vous contemporain » avant la trêve hivernale. En première partie de soirée les spirales abstraites de Pierre Borel, conjuguées aux techniques étendues de Louis Laurain à la trompette, aimantent le son. Comme entre deux pôles d'un champ magnétique, leurs échanges définissent un espace qui se joue, sans le recouvrir ni l'ignorer, du brouhaha d'un vendredi soir ordinaire dans le quartier Beaubourg.

Ledit « brouhaha » forme, depuis quinze ans, la visée explicite de leurs aînés de Hubbub. Aux contraintes du lieu répond un plan de scène éprouvé : les cinq membres du groupe jouent serrés, à moins d'un mètre les uns des autres. Frédéric Blondy (piano) à gauche de la scène ; Edward Perraud (batterie) à droite ; Jean-Sébastien Mariage (guitare) au centre, encadré par les deux saxophones de Jean-Luc Guionnet (alto) et Betrand Denzler (ténor). Chacun sait ce dont son voisin est capable.

Si près les uns des autres, « comme un seul homme », un peu comme une foule qui, à certains moments, possède une personnalité qui s'exprime par le son qu'elle produit ? Le fait est que, lorsque l'on écoute Hubbub, et paradoxalement plus encore que dans chacun des multiples projets dans lesquels ils sont impliqués, c'est bien de l'étoffe personnelle de chacun de ses membres qu'est tissé ce son d'ensemble qui en souligne les contours, les reliefs.

L'« instant » est la grande affaire de l'improvisation, radote-t-on (toujours l'improvisation a besoin de se justifier par l'instant). Pendant ce temps, Hubbub est déjà ailleurs. Se réserve une part d'épique et fait, comme Varèse, du son organisé. Frédéric Blondy lance un ostinato sur une quarte (une quinte ?) aux sonorités gamelan ; Jean-Sébastien Mariage lui répond à mi-concert sur un motif quasiment post-rock ; Edward Perraud retient la plupart de ses coups pour mieux éprouver ceux qu'il lâche, tandis que les deux soufflants composent des textures mouvantes et étrangement consonantes sur lesquels s'achève la pièce. La quasi-mélodie que ces textures engendrent restera quant à elle non-jouée. A chacun parmi nous d'y percevoir l'écho de sa rumeur, son Hubbub intime.

Claude-Marin Herbert © Le son du grisli

Addendum [janvier 2014]
Ce concert d'Hubbub peut désormais être écouté, et même téléchargé, sur le site Inversus Doxa.

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The Ames Room : Bird Dies (Clean Feed, 2011)

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Après s’être souvenu sur In de concerts donnés à Niort et à Poznan, The Ames Room voit publiée sur Clean Feed une équation singulière : The Ames Room in Lille = Bird Dies. L’enregistrement date du 10 mars 2010 et renferme une pièce unique. Elle est, il va presque sans dire, recommandable à plus d’un titre.

Sur Bird Dies donc, l’association Guionnet / Thomas / Guthrie enfonce le clou à coups de bec, d’archet et de baguette : d’une pratique musicale wisigothe, d’une épreuve d’endurance et d’intensité, d’une scansion répétitive qui trouve son salut dans l’accident, d’un jeu de dupes enfin auquel se livre, bonhomme, la réunion de trois boutefeux.

D’abord, l’alto de Guionnet bute : ses partenaires filtrent ses premiers motifs (frappes joueuses de Guthrie) ou les lui renvoient au visage (claques assénées par Thomas sur contrebasse-catapulte). Là, Guionnet esquive et, obstiné, décide d’un autre plan : comme en un jeu de briques il fait tourner ses phrases courtes de degré en degré jusqu’à ce qu’elles s’imbriquent dans le mur épais que le trio élève. Qui impressionne, une fois terminé, à en croire le nombre d’oiseaux inertes retrouvés à son pied. 

The Ames Room : Bird Dies (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 10 mars 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Bird Dies
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

total_meetingJean-Luc Guionnet jouera à Paris ce vendredi 9 décembre en duo avec Seijiro Murayama (Jazz at Home). Le dimanche 11 décembre, il jouera à Tours, cette fois en Hubbub (Total Meeting).

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Seijiro Murayama, Jean-Luc Guionnet : Window Dressing (Potlatch, 2011)

grislodressing

La publication simultanée, sous l'excellente étiquette Potlatch, de deux enregistrements associant l'ahurissant percussionniste Seijiro Murayama d'une part à Stéphane Rives (saxophone soprano – Axiom For The Duration) et d'autre part à Jean-Luc Guionnet (saxophone alto), offre bien sûr le plaisir de mesurer, si ce n'est de comparer, les esthétiques à l'œuvre et les traits distinctifs des formations en question – le continu & le discontinu, le frotter & le frapper, le temps & la durée.

C'est pourtant au seul duo (« débarrassé » des Chamy ou Mattin auxquels il est parfois associé à la scène) avec l'altiste que je souhaite m'en tenir ici, car j'attendais tout particulièrement ce disque depuis Le bruit du toit (2007, label Xing Wu) ; si celui-ci avait été saisi dans un temple japonais, la moitié du présent témoignage a été captée à la radio slovène en juin 2010, et l'autre partie très finement gravée par Éric La Casa en décembre cette même année.

La formidable tension qui nimbe les échanges – ou peut-être faudrait-il parler d'interventions, d'interjections – de Guionnet (dans la gorge, dans les dents) et Murayama (par matières primordiales), mieux qu'une crispation, établit les polarités électriques nécessaires à l'érection des pierres (alignées ou en tumulus), à la projection des graviers : cartons perforés, ciel retroué. La raréfaction des gestes sonores ne confère pas à ces derniers la moindre dramatisation solennelle ; simples faits, dans leur hiératisme, leur manière de modestie et leur sobre poésie verticale.

Seijiro Murayama, Jean-Luc Guionnet : Window Dressing (Potlatch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 30 juin 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Procédé 02/ Processus 03/ Procession 04/ Procès
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Festival Météo 2011 : Mulhouse, 11-27 août 2011

météo 2011

Dans le champ des musiques improvisées, peu de festivals français peuvent se permettre de seulement rêver une affiche telle que celle conçue par Météo. Bien sûr, il faut quelques moyens, mais il faut aussi faire preuve d’un minimum d’attention : « L’improvisation ne s’improvise pas », répétait le nom d’un stage animé cette année par Joëlle Léandre dans le cadre du festival – certes, l’affirmation contraire (l’improvisation s’improvise) est tout aussi acceptable, mais qu’importe… Alors, l’oreille des organisateurs traîne des mois durant d’un concert à l’autre – l’imagination est en éveil et le pari en tête – dans le souci d’élaborer une programmation qui devra se montrer assez persuasive pour transformer, le temps de quelques jours, Mulhouse en capitale culturelle.

Cette année, par exemple, on trouva en divers endroits de la ville des personnalités faisant autorité dans le même temps qu’elles continuent de bel et bien composer sur (et avec) l’instant : le pianiste John Tilbury et le guitariste Keith Rowe qui jouèrent de dissonances et de suspensions, de discrétions et de mesure, au sommet d’un parking à étages ; le saxophoniste Daunik Lazro enveloppant de son invention la clarinette et la voix d’Isabelle Duthoit à la Chapelle Saint-Jean ; Joëlle Léandre en représentation au Noumatrouff aux côtés du violoncelliste Vincent Courtois ; le sopraniste Michel Doneda et le percussionniste Tatsuya Nakatani développant une collaboration dont l’entente fut consignée l’année dernière sur disque (White Stone Black Lamp, chez Kobo) ; Paul Lovens, batteur hétérodoxe et fantasque insatiable, en souteneur d’électroacoustique inspirée aux côtés des terribles Axel Dörner (trompette) et Kevin Drumm (électronique) ; le saxophoniste Urs Leimgruber et le pianiste Jacques Demierre emmenant de concert un sextette tranchant du nom de 6ix ; le contrebassiste Barry Guy, enfin, dont l'art des tensions n'a rien pu faire pour améliorer son discours avec le pianiste Agusti Fernandez et le batteur Ramon Lopez, plus souvent fade que véritablement convaincant.

D’autres noms à l’affiche : de plus jeunes, certes, mais de réputés aussi – glisser derrière ce tiret le principal reproche à faire aux organisateurs du festival qui donnent dans la confusion dès qu’ils décident (pour faire original peut-être) d’imposer un artiste « étonnant / décalé / à l’univers improbable », en un mot : superflu. Cette année, ce furent Alexandre Kittel, avilisseur de cymbales dont l’intervention tient davantage de la performance banale que de la recherche sonore, et Adrien Kessler, chanteur au piano électrique dont le cabaret frappé est aussi affecté qu’inutile, qui, en refusant l’invitation du festival sous prétexte de ne pas être tout à fait prêt encore à jouer seul devant un public, auraient gagné en honnêteté ce qu’ils ont perdu en crédibilité. Par souci de franchise, il faut indiquer que, à spectacle conventionnel, public conventionnel, l’un et l’autre n’auront pas manqué d’applaudissements.

De plus jeunes noms à l’affiche, écrivais-je donc, mais de réputés déjà : Xavier Charles à la clarinette et Jean-Luc Guionnet à l’orgue s’exprimant l’un et l’autre en solo et avec panache ; la pianiste Magda Mayas et la saxophoniste Christine Abdelnour balançant de rivalités graves en accord parfait sur une jolie pièce d’atmosphère ; le Berlin Sound Connective inventant en quartette un ouvrage tendu d’électroacoustique que capturera Jérôme Noetinger en ses machines pour le transformer ; Rhodri Davies, dont la harpe subtile guidera le trio Cranc le temps d’une belle et inquiète exploration des volumes de la friche DMC avant d’en faire le lendemain en compagnie de Clare Cooper un écrin post-industriel pour huit harpes d’exception.

Au nombre enfin des concerts véhéments qui emportèrent formes et fond, citer celui de The Ames Room (Jean-Luc Guionnet revenu au saxophone alto et accompagné de Clayton Thomas à la contrebasse et de Will Guthrie à la batterie, servant un free jazz qui existe donc encore, et même se montre vaillant), celui de The Ex soutenu par une section de vents composée de Ken Vandermark, Mats Gustafsson et Roy Paci, enfin celui de N.E.W., formation réunissant Alex Ward (guitare électrique), John Edwards (contrebasse) et Steve Noble (batterie), soit deux improvisateurs hors pair appelés auprès d’un guitariste exalté pour conclure une exceptionnelle semaine Météo.

Guillaume Belhomme © Mouvement / Le son du grisli

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