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Jacques Demierre : Breaking Stone (Tzadik, 2013)

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Inattendu, comme les souvenirs remontent. Ceux-là appartiennent à Jacques Demierre et font écho à chacune des plages de ce recueil de compositions protéiforme qu’est Breaking Stone. Pour bien dire les choses, ces souvenirs sont ceux du coup que lui porta enfant Champion Jack Dupree, de la rumeur des cors des Alpes de sa Suisse natale et des mots que lui souffla un jour la linguistique à l’oreille. Trois éclats de mémoire auraient ainsi été mis en musiques, mais de quelles manières ? La question se pose car lorsque le pianiste cède au compositeur, ses écritures font fi des traditions – pour ne pas dire de « la tradition » – pour se nourrir plutôt d’une pratique iconoclaste remise sans cesse sur le métier. Ainsi, toujours le créateur invente dans la différence et la nuance, comme l’atteste Breaking Stone au son de mots, de rumeurs et de coups, que Jacques Demierre dit, engendre et donne, à son tour. Entendus, comme les souvenirs remontent.

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L’hommage est de Jacques Demierre : Un de mes tout premiers chocs musicaux a été de voir et d’entendre Champion Jack Dupree. Il donnait un concert piano solo, je devais avoir 11-12 ans, j'étais au balcon, juste au-dessus de la scène. Je voyais ses énormes mains, ses doigts étalés sur les touches, je voyais son corps, son dos, qui faisait littéralement partie du piano, et il y avait le son de sa voix et le son du piano montant vers moi. Et j’ai été saisi : la révélation de ce son, de ce corps, de cette voix, de ce piano ouvert, m'avait transporté hors de moi. Nombre de ses travaux au piano attestent que, de cette révélation, Demierre a tiré un goût pour la force de frappe. 3 Pieces for Player Piano le dit encore, mais à sa façon : celle d’un piano mécanique dont Demierre modifie sur le vif le discours en usant de sa pédale forte. Ainsi, en trois temps (Maquinação II, Para Bailar et Strip), extirpe-t-il de la machine des éléments de tradition (pulsations latines, ragtimes ou simili solos de Gershwin) pour les soumettre à une scansion d’allure minimaliste. En frénétique, il engage une lutte – Dupree et Horowitz furent avant lui deux pianistes à passer les gants de boxe – avec un appareil récalcitrant pour avoir été programmé. Sous l’action de la pédale, obstacles et empêchements, heurts et enraiements, provoquent des pertes de vitesse et de repères : le piano mécanique n’est plus cet infaillible instrument de rabâchage. C’est qu’en apprenti-sorcier et instrumentiste véloce, Jacques Demierre lui a inoculé un virus d’humanité : tout a été remué dans sa ritournelle, tout y a été dérangé : tout y est enfin à sa place.

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Le souvenir est de Jacques Demierre : Je me rappelle les chansons que ma mère pouvait me chanter. Elle vient d'une région, la Gruyère, où la tradition vocale et chorale est très forte. Souvenir des chansons du soir, du coucher, mais aussi des chants traditionnels, souvent à plusieurs voix, chantés durant les fêtes de famille ou les fêtes de village, comme celles qui marquaient la montée à l'alpage ou la désalpe. Sumpatheia a à voir avec ce genre de souvenir. Il parvient même à dire en musique la résistance au temps qui passe d’un paysage qui vous servit un jour de décor pour exercer aujourd’hui sur vous sa subtile influence. Un retour aux sources, en quelque sorte, ici commandé par deux réminiscences-prétextes : Eisblumen d’Heinz Holliger qui en vous chante encore autant que ne le fait l’écho du cor des Alpes déclinant à mesure qu’il approche la vallée – comme disparaît graduellement sur le papier la vingtaine d’épreuves des Prints de Robert Morris.
Sumpatheia – le mot grec est bien choisi, qui donna en français « sympathie » et surtout « sympathique », nom du système nerveux en charge des mouvements inconscients (rareté de ce qui échappe même au plus rigoureux des interprètes) et adjectif attribué à cette encre qui s’efface pour se faire discrète – exprime donc à la fois la fragilité du fil qui nous attache aux souvenirs et celle d’un air qui s’évanouit pendant le temps qu’il nous arrive. Pour ce faire, Jacques Demierre a imaginé la rencontre de deux instruments à cordes : le violon de Denitsa Kazakova et la guitare de Jean-Christophe Ducret, dont il interroge les harmoniques naturelles. De celles-ci, enchevêtrées, naissent des reliefs au pittoresque sans cesse menacé par l’instabilité. Sur le pas de ses interprètes, l’auditeur y progresse jusqu’à y découvrir d’imposantes peintures rupestres à la lueur de la bougie : progressivement, les notes atteignent la périphérie de la zone éclairée ; bientôt, l’ancienne musique n’est plus qu’une histoire d’oubli et d’inconscient mêlés ; déjà, c’est un nouveau souvenir qu’il faut envisager : celui de ce paysage de « sympathie », où le visiteur expérimente et le chant remémoré et l’écoute éconduite.

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L’aveu est de Jacques Demierre : Je crois que c'est mon intérêt pour le langage, pour la parole, qui est avant tout à la base de mon attirance pour la matière voix. Quand j'ai commencé à étudier la linguistique, ça a été un véritable choc pour moi, je n'ai plus jamais écouté ni la voix ni quoi que ce soit de la même manière. C’est comme si j'écoutais tout via le filtre de cette capacité humaine de communiquer à travers une production sonore vocale. De là mon intérêt pour le lien qui existe, sous toutes ses formes, entre le son et le sens. Faire sens de tout son, Demierre s’y est peu à peu attelé : en explorant d’abord de fond en comble la large palette de l’instrument-piano ; en investissant ensuite le champ d’une poésie qui frappe par la crudité de ses mots, de ses syllabes et même de ses lettres. Avec Breaking Stone, le musicien et linguiste poursuit ses recherches, mais cette fois à coups de marteaux et d’interjections agissant de concert. Voix amplifiée et diffusée dans le corps du piano, il dit un texte de sa composition que lui inspira un précédent travail mené avec Vincent Barras sur les écrits du linguiste de référence Ferdinand de Saussure. Et voici le piano changé en salle d’opération : la voix y est modifiée, parfois même contrainte par le jeu du pianiste. Le rapport piano-voix n’a jamais été aussi âpre, qui fait son vocabulaire des sons arrachés à un patient venu guérir son silence chez un médecin qui tient de l’exorciste – Jacques Demierre jouant l’un et l’autre rôle. Frappant sec une touche qui fera effet, il convoque mille langues – dans quelles autres vies entendues ? – pour confectionner des formules qui invoquent doigté et compassion ; provoquant une corde sensible, il obtient onomatopées et ponctuation ; commandant des pauses où respirer et reprendre ses esprits, il découvre pour ses instruments d’autres moyens de dire que par la note et par le mot. Et toujours, cette question : est-ce le piano qui réagit sous la dictée ou la voix qui obtempère ? S’il nous laisse sans réponse, Jacques Demierre s’est bel et bien déchargé du silence qui lui pesait. Dans le piano qu’il a changé en berceau d’enfant sauvage, on trouve maintenant des éléments d’un langage enfoui qui renvoient aux plus anciennes expérimentations qu’ait connues la parole comme des sonorités d’instruments qu’on croirait tout juste inventés, qui ont pour noms voix et piano.

Jacques Demierre : Breaking Stone (Tzadik / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011-2012. Edition : 2013.
CD : 01-03/ Three Pieces For Player Piano (2012) For Player Piano And Pianist : 01/ Maquinaçao II 02/ Para Bailar 03/ Strip 04/ Sumpatheia 05/ Breaking Stone
Guillaume Belhomme © Tzadik / Le son du grisli

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Le 27 octobre prochain, Jacques Demierre interprétera Breaking Stone à Fresnes-en-Woëvre, dans le cadre du festival Densités.

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