Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Frode Gjerstad: Ultima (Cadence Jazz - 1999)

Ultimsli

Enregistré en 1997 lors de l’Ultima Festival d’Oslo, Ultima voit le saxophoniste Frode Gjerstad évoluer plus haut encore, porté par une section rythmique de choix, constituée du contrebassiste William Parker et du batteur Hamid Drake.

Commencée entre deux rythmes, l’heure d’improvisation évolue forcément au gré d’intentions toujours nouvelles: swing immédiat de Parker sur lequel le saxophoniste déploie, ample, phrases indépendantes et réponses attendues ; élaborations nébuleuses et aiguës de Gjerstad ; déstructuration rythmique de Drake, qui n’hésite pas à aller voir soudain du côté du binaire, ou interroge plutôt quelques influences latines.

Intense, un grand solo de batterie sonne la demi-heure de jeu, après laquelle le trio adopte un rythme de croisière plus stable, servant des répétitions envoûtantes et allant decrescendo. Le solo de Gjerstad, ensuite, sensible et sifflant free. Jusqu’à ce que Parker et Drake reviennent pour conclure, l’un déposant un gimmick, l’autre laissant courir ses doigts sur les toms. Au son gracieux d’une improvisation maintenant apaisée.

CD: 01/ Ultima

Frode Gjerstad Trio - Ultima - 1999 - Cadence Jazz Records.



Kidd Jordan: Palm of Soul (AUM Fidelity - 2006)

jordanSaxophoniste recherché (ayant enregistré aux côtés des Supremes, Ray Charles ou Stevie Wonder), Edward Kidd Jordan a toujours su trouver un peu de temps pour se frotter aux révélateurs d’une avant-garde exigeante (Ornette Coleman, Cecil Taylor, Ed Blackwell). A Hamid Drake et William Parker, en 2005.

Partant, toujours, pour aller voir ailleurs que sur sa contrebasse, Parker use d’abord de gongs sur Forever, où Jordan dépose un blues las pour mieux sceller la rencontre fortuite de ‘Round Midnight et du Neroli de Brian Eno. Percussionniste, Parker usera ailleurs de djembés et calebasses, sur Last of The Chicken Wings, free acharné engagé par le jeu sur tabla de Drake.

Ardeur déjà présente en introduction de Living Peace, qui prendra les allures d’un bop apaisant, et sur lequel Jordan fait preuve d’une humilité élégante, avide d’entendre ce que ses partenaires composent avant d’improviser selon. Attachés plus tard à aller voir du côté de l’Afrique – Parker par trois fois au gumbri -, les musiciens tissent des progressions instrumentales envoûtantes, montées sur patterns précieux, que fleurissent parfois par les phrases incantatoires prononcées par Drake (Unity Call).

Fantasmant la révolte ou aptes à accueillir l’accalmie, Jordan, Parker et Drake, font de leur rencontre un moment d’exception. Servant le jazz comme la musique d’un univers intérieur qu'ils auraient en commun, composant avec la nostalgie d’un monde perdu sans renoncer à mettre la main sur des embellies du genre de Palm of Soul.

CD: 01/ Peppermint Falls 02/ Forever 03/ Living Peace 04/ Unity Call 05/ So Often 06/ Resolution 07/ Last of The Chicken Wings

Kidd Jordan - Palm of Soul - 2006 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International.


Fred Anderson: Timeless (Delmark - 2006)

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Membre encore actif de l’A.A.C.M., le saxophoniste Fred Anderson démontre à domicile – en son Velvet Lounge de Chicago – l’impeccable longévité d’un free jazz que d’autres ont depuis longtemps échangé contre un bâillon de velours.

Aux côtés de sidemen aussi irréprochables qu’Harrison Bankhead (contrebasse) et Hamid Drake (batterie), le ténor déverse ses propositions mélodiques au gré d’un souffle hors d’atteinte, tenté d’abord par la déconstruction innocente (Flashback). Sur un gimmick lancé par Bankhead, il sert ensuite un Ode to Tip renouant avec une structure établie, bousculée néanmoins par les digressions fastes de la section rythmique.

Délaissant sa batterie pour un simple tambour de rythme, Drake mène ensuite By Many Names, pause rafraîchissante dans laquelle s’insinue discrètement un free minimaliste rendu par les graves du ténor et quelques schémas répétés par la contrebasse. Le batteur y dépose aussi sa voix, raisonne les intentions sourdes, avant d’engager enfin à la reprise des hostilités.

Au son d’une soul fiévreuse, d’abord, qui introduit Timeless, morceau aux couleurs changeantes parmi lesquelles se glissent quelques références funk ou rythm’n’blues, avant que le trio n’opte pour la césure faite de pizzicatos légers, d’interventions de percussions minuscules et de souffles retenus. La conclusion peut alors en revenir à ce genre d'essentiel qui plaide en faveur d’un free pugnace mais réfléchi, d’un jazz évoluant haut et d’instinct*.

[*Musique que Fred Anderson affirme vouloir prodiguer jusqu’à son dernier souffle, dans l’interview que renferme l’édition DVD de Timeless.]

CD: 01/ Flashback 02/ Ode to Tip 03/ By Many Names 04/ Timeless

Fred Anderson - Timeless - 2006 - Delmark. Distribution Socadisc.


Hamid Drake, Assif Tsahar: Live at Glenn Miller Café (Ayler - 2006)

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Après avoir brillé en duo au Vision Festival de New York en 2001, Hamid Drake et Assif Tsahar renouvelèrent l’expérience l’année suivante. A Stockholm, cette fois : Live at Glenn Miller Café, condition et emplacement comme surtitre de ce Soul Bodies, Vol. 2.

Au son d’une rythmique oscillant entre soul et bossa, Drake met en marche Warriors of Stillness, qu’il ne cessera de charger de propositions décoratives et d’accents changeants, jusqu’à ce que l’alto de Tsahar s’impose au moyen d’un free rauque. Oubliant le respect des mesures - comme le duo pourra le faire d’un bout à l’autre de Praying Mantis (Tsahar flamboyant) ou sur Handing Clouds (l’expérimental au contact du blues) – pour mieux y revenir, au son du groove insatiable du batteur.

Lorsqu’ils abandonnent l’improvisation, les musiciens rendent hommage au contrebassiste Peter Kowald, récemment disparu, en interprétant Mother and Father, sur lequel Drake roulent des mécaniques latines complexes quand, de graves en aigus excentriques, le saxophoniste rappelle le phrasé d'Ayler. Parallèle remarquable encore sur Grosp The Bird’s Tail, improvisation sombre, introspective jusqu’à la confidence.

Ayant ménagé avec emphase l’efficacité et la réflexion sensible, Hamid Drake et Assif Tsahar peuvent offrir, en guise de rappel, un Saint Thomas écourté, clin d’œil amusé à Sonny Rollins et façon de conclure le set brillant d’un duo rare.

CD: 01/ Warriors of Stillness 02/ Praying Mantis 03/ Mother and Father 04/ Handing Clouds05/ GAsp The Bird’s Tail 06/ Saint Thomas

Hamid Drake, Assif Tsahar - Live at Glenn Miller Café - 2006 - Ayler Records. Distribution Orkhêstra International.


David Murray: Waltz Again (Justin Time - 2005)

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Depuis Charlie Parker, de nombreux musiciens ont compté sur l’apport d’une section de cordes pour envisager autrement le jazz. Aux sérieuses intentions du Third Stream s’opposent les tentatives sincères de Clifford Brown, Julius Hemphill ou Arthur Blythe, et plus récemment, celle à moitié transformée de Sonny Simmons. En 2002, David Murray se frottait en quartette – Lafayette Gilchrist (piano), Jaribu Shahid (contrebasse), Hamid Drake (batterie) – à l’expérience.

D’ambition plus affirmée, son Waltz Again nécessita la compagnie d’une dizaine de musiciens classique. Allant et venant sur le free introductif de Pushkin Suite #1, ils suivent les arrangements réfléchis de Murray, prenant tour à tour la forme de boucles lancinantes ou fantasmant l’intervention vagabonde d’un grand orchestre égyptien. Le long de 7 mouvements, le quartette hésite cependant sans cesse entre les attaques cinglantes et une démarche plus lyrique. Un accent de Prokofiev fait ainsi suite à une bande deux fois originale de film noir, les accents retenus de Drake ouvrant le passage aux progressions affreusement romantiques du piano.

Plus naïf dans sa forme, Waltz Again renoue avec la fraîcheur des premières expériences, et dépose un swing charmeur qui contraste avec l’efficacité recherchée plus loin dans le calcul d’un saxophone à l’unisson des cordes (Dark Secrets). Le discours grandiloquent gagne ensuite Steps – où les nappes de violons sauront bientôt motiver Murray à renouer avec ses capacités reconnues d’improvisateur -, avant de perdre totalement Sparkle, morceau jouant d’envolées faciles sur l’accompagnement d’un Gilchrist capable seulement de convenance.

Waltz Again de décevoir, au final. Apte à surprendre ici ou là, voici les quelques trouvailles rapidement mises à mal, et pas seulement par les parties de violons et violoncelles. Loin d’être les seuls à instiller un brin d’affectation, changé bientôt en pompe suffisante. De jazzmen qui suivent la partition pour ne pas perdre leurs partenaires venus d’ailleurs, et en rajoutent jusqu’à les surpasser bientôt en politesse stérile.

CD: 01/ Pushkin Suite #1 02/ Waltz Again 03/ Dark Secrets 04/ Steps 05/ Sparkle

David Murray 4tet & Strings - Walt Again - 2005 - Justin Time. Distribution Harmonia Mundi.



Kali Fasteau: Vivid (Flying Note - 2001)

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C’est à la toute fin des années 1960, que l’anthropologue émérite Zusaan Kali Fasteau décida de pratiquer un free jazz particulier, nomade et donc enrichi souvent. Enrichi encore, en 1998 et 1999, quand la multi instrumentiste donne 3 concerts aux Etats-Unis et au Canada, en compagnie – Joe McPhee excepté – de la jeune garde du jazz moderne.

Mis en avant, les saxophones : les sopranos de Fasteau et McPhee, l’alto de Sabir Mateen, ne cessent d’entamer des courses jubilatoires (Red), tissent quelques entrelacs (Tangerine), ou élaborent un free au-dessus de tout soupçon sur la section rythmique de William Parker, Hamid Drake et Ron McBee (Magenta).

Et l’expression libre explorée sérieusement de mener à plusieurs autres propositions : quête d’un apaisement revigorant (Chartreuse, Sea Green), blues chargé d’appréhension (Heliotrope), ou incursions en terres orientales mais pas étrangères : Sun Yellow ou Turquoise, sur laquelle la voix de Fasteau poursuit sans cesse la note de son autre instrument.

Car le jazz mis ici en pratique réserve une place de choix aux voix : celle de Fasteau, donc, qu’elle peut retoucher sur l’instant (Red) ou dont elle évalue la capacité à atteindre les hauteurs (Magenta), mais aussi celle de Drake, rassurée, sur Tamil Blue, par les percussions de McBee, qui avait mené juste avant une incursion chantée en Afrique désertique (Sienna).

Histoire, peut-être, de nuancer un peu la part belle faite, sur Vivid, aux instruments à vent. Préférence qui aurait été impossible à rendre sans la délicatesse de qui n’en étaient pas pourvus : la sensibilité de Parker, l’autorité pleine de retenue de Drake, ou les imprécations feutrées de McBee, nimbant tous trois les interventions irréprochables de Mateen, McPhee et Fasteau.

CD: 01/ Orange 02/ Red 03/ Turquoise 04/ Aquamarine 05/ Sun Yellow 06/ Chartreuse 07/ Tangerine 08/ Sienna (This Moment) 09/ Tamil Blue 10/ Royal Purple 11/ Pimento 12/ Heliotrope 13/ Violet 14/ Sea Green 15/ Magenta

Kali Fasteau - Vivid - 2001 - Flying Note. Import.


Hamid Drake: Bindu (Rogue Art - 2005)

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Batteur incontournable de la scène jazz contemporaine, réclamé par une avant-garde intergénérationnelle (Henry Grimes, Irène Schweizer, William Parker ou Ken Vandermark), Hamid Drake n’avait, avant Bindu, jamais mené de groupe. Trop belle, l’occasion, que Drake veut aussi rendre étrange : la formation faite d’une batterie pour quatre anches.

Avant d’activer le monstre, le batteur démontre sagement sa maîtrise aux côtés de la flûtiste Nicole Mitchell (Remembering Rituals), attaques claires sur cymbales et envolées limpides d’un souffle. L’heure venue, les brillances de Drake emmènent un thème insouciant à l’écoute des ritournelles (Bindu #1 for Ed Blackwell) ou accueillent les entrelacs des clarinettes de Sabir Mateen et Daniel Carter (A Prayer for the Bardo, for Baba Mechack Silas).

Sur tabla, le leader imagine une ode à la lascivité (Meeting and Parting), puis gagne en nonchalance créatrice lorsqu’il retrouve sa batterie sur le long solo qui introduit Do Khyentse’s Journey, 139 Years and More. Plus tôt, le parcours aura connu quelques accrocs, dans les premières minutes, fades, de Bindu #2 (bientôt effacées par les figures originales et inextricables des vents), ou sur la texture trop fine pour intéresser longtemps de Bindu #1 for Ed Blackwell.

Pas de quoi effacer l’hommage au batteur de référence qu’est Blackwell, à qui Bindu offre la certitude que son jeu à part a su faire des petits. Hamid Drake, parmi ceux-là. Au premier rang, qui plus est.

CD: 01/ Remembering Rituals 02/ Bindu #2 for Baba Fred Anderson 03/ A Prayer for the Bardo, for Baba Mechack Silas 04/ Meeting and Parting 05/ Born Upon a Lotus 06/ Bindu #1 for Ed Blackwell 07/ Bindu #1 for Ed Blackwell, from Bindu to Ojas 08/ Do Khyentse’s Journey, 139 Years and More

Hamid Drake - Bindu - 2005 - Rogue Art. Distribution Orkhêstra International.


Irène Schweizer : Portrait (Intakt, 2005)

grislischweizerCélébrer vingt années passées au service de la musique vaut bien compilation. Une fois n’est pas coutume, le label qui a soutenu dès l’origine l’oeuvre de l’artiste compilé n’a pas été dépossédé, et se charge, récompensé, de la rétrospective en question : Portrait, celui d’Irène Schweizer, présenté par Intakt records.

Rassemblant quatorze titres, le disque se trouve gonflé par la présence des partenaires du sujet. Batteurs défendant sans cesse le changement dans la pratique (impacts parfaits de Louis Moholo sur Angel, approches plus répétitives de Pierre Favre sur Waltz For Lois, arythmie tout en retenues d’Andrew Cyrille sur A Monkish Encore), saxophonistes iconoclastes (le blues chaleureux de Bleu Foncé rehaussé par Omri Ziegele, la fantaisie de Co Streiff canalisée sur So Oder So), ou autres amies illuminées (Maggie Nicols et Joëlle Léandre, par deux fois).

Bien qu’embrassant une période allant du Live at Taktlos à un enregistrement tout récent mené en trio aux côtés de Fred Anderson et Hamid Drake (Willisau), Portrait prouve la clairvoyance de la démarche de Schweizer, qui ménage les amours mélodiques (Sisterhood) et l’improvisation la plus désaxée (Verspielte Zeiten). Passant naturellement du ragtime (Sisterhood Of Spit) au contemporain (Contours) sans jamais perdre de vue que l’enjeu est l’envie. Vingt années à amasser les ostinatos, à s’amuser des ruptures de rythme, accompagnée ou en solo. Sélection scrupuleuse et parfaite introduction à l’œuvre de Schweizer, Portrait rafraîchit affablement les mémoires et attise encore l’impatience de qui attend la suite.

Irène Schweizer : Portrait (Intakt / Orkhêstra International)
Edition : 2005.

CD: 01/ Sisterhood Of Spit 02/ Bleu foncé 03/ Angel 04/ Contours 05/ The Very Last Tango 06/ Waltz For Lois 07/ So Oder So 08/ Verspielte Zeiten 09/ Come Along, Charles 10/ Hüben Ohne Drüben 11/ Hackensack 12/ First Meeting 13/ A Monkish Encore 14/ Willisau
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


William Parker: Sound Unity (AUM Fidelity - 2005)

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S’il n’est pas (encore) dans l’esprit de la maison de distribuer, sûre de son fait, des félicitations en passe de devenir accroches promotionnelles – repérages, soutiens, sélections, notations étoilée ou d’émoi, signés du nom de revues pas regardantes lorsqu’il s’agit de remplir le quota de satisfecit imposé à une critique salariée et, par là même, repue, endormie et facilement d’accord -, le quartet du contrebassiste William Parker pourrait bien bousculer les habitudes.

Cinq ans après avoir reçu tous les éloges pour son premier enregistrement, O’Neal’s Porch – initialement autoproduit et réédité par la suite par AUM Fidelity -, le quartette de Parker profite, en 2004, d’une tournée au Canada pour confectionner Sound Unity. Là, un double étonnant a su se mettre en place : section rythmique d’un côté, instruments à vent de l’autre.

Satellite moderne d’Out to Lunch ! de Dolphy, la musique donnée joue des complicités : entrelacs étudiés que fomentent la trompette de Lewis Barnes et le saxophone de Rob Brown ; entente évidente d’Hamid Drake (batterie) et de Parker, qui immiscent, par exemple, quelques passages frénétiques dans un swing délicat (Hawaii). Ailleurs, leurs pulsations orientent le propos vers une impression en noir et blanc agrémentée de dissonances sereines (Harlem), ou interrogent des réminiscences de bop autant que la justesse du timbre de l’alto (Wood Flute Song).

Eclaireur autoproclamé, Parker invite le quartette à venir étoffer un riff choisi de contrebasse. Sur Sound Unity, d’abord : la surenchère motivante à laquelle participent Brown et Lewis, leur dialogue faisant face à la tentation répétitive ; le champ libre laissé à Drake, qu’il occupe à merveille ; le riff de basse défait, enfin, sonnant la charge singulière de musiciens en verve. Sur Groove, ensuite : servi par l’unisson des vents, pour mieux élaborer un jazz aux accents de dub, léger et jamais forcé.

Six inspirations originales parviennent ainsi à se fondre, se régénérant l’une l’autre, toujours insoupçonnables de donner dans la facilité. La recherche est là, qui trouve une forme plus que convaincante, lorsqu’il s’agit, par exemple, de transformer une musique savamment déconstruite en un cool jazz border line et brillant (Poem For June Jordan). L’entier engagement du quartette de William Parker, enfin, arborant la mine superbe de l’exigence jamais emportée par la beauté du résultat. Et Infratunes de se fendre, une fois n’est pas coutume, d’une mention toute spéciale. Celle, inattaquable et pas autocollante, d’Infralbum Jazz de l’année.

CD: 01/ Hawaii 02/ Wood Flute Song 03/ Poem For June Jordan 04/ Sound Unity 05/ Harlem 06/ Groove

William Parker Quartet - Sound Unity - 2005 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International.


Henry Grimes : Live at the Kerava Jazz Festival (Ayler, 2005)

henry grimes kerava jazz festival

Contrebassiste élégant et reconnu des années 1960, aussi à l'aise auprès de Gerry Mulligan que de Cecil Taylor ou Steve Lacy, Henry Grimes décida un beau jour d'aller voir ailleurs sans laisser d'adresse. Une parenthèse, celle d'un musicien en sourdine, à ce point discrète qu'en guise d'explication, à la disparition on préféra la mort. Or, d'où l'on ne revient pas d'habitude, Henry Grimes a échappé. Est apparu, même, nouveau Lazare, le 5 juin 2004, à Kerava, Finlande.

En trio, qui plus est, David Murray et Hamid Drake venus soutenir le contrebassiste dans l'exécution de quatre titres vifs et imparables, que Spin inaugure. Les premières notes, sereines, s'effacent bientôt au profit des syncopes contrôlées du saxophone de Murray, et de l'ampleur que prend à chaque instant le jeu de batterie de Drake. Les pizzicatos de Grimes enlèvent le tout, assènent quelques graves référents, causes d'imbroglios sombres, avant de céder la place à un solo à l'archet aux notes introspectives mais éclairées.

Eighty degrees débute, lui, par un duo entre Murray – cette fois à la clarinette basse – et Grimes. Jouant d'entrelacs et de décalages, les musiciens se répondent sur un mode ludique et sobre, que viennent renforcer les ponctuations d'un Drake disponible, mettant en valeur le jeu de ses partenaires tout en se faisant une place de choix. Au moyen d'un long solo, il insuffle l'énergie salvatrice qui ne quittera pas le trio. Murray, inventif, retrouve son saxophone, tandis que Grimes, inspiré, conclut le morceau par des slides choisis tout juste soutenus par les attaques répétitives d'une charleston lointaine.

Comme un hommage appuyé, deux titres évoquent enfin un Albert Ayler respectivement inspiré par le folklore en musique et par le blues. La trame de Flowers for Albert, établie autour d'une citation alambiquée de Spirits, l'avale et la digère, sur l'air des lampions : section rythmique coordonnée et attaques libres et enjouées de Murray. Avec Blues For Savanah, le trio sert un blues traditionnel, qu'on ne pourra s'empêcher de bousculer un peu à coups mesurés de notes appelant à la mutinerie, qu'encouragent de précieuses ruptures de rythmes.

Live at the Kerava Jazz Festival signe le retour sur disque d'Henry Grimes en tant que leader. Or, sa subtilité a su mener une barque dans laquelle on ne peut vraiment déceler de sideman tant l'entente est parfaite au sein d'un trio composé de trois générations de musiciens impeccables. La qualité du disque en appelle forcément d'autres à venir. Autant, exigerons-nous, que Lazare, au sortir du tombeau, comptait de bandelettes.

Henry Grimes : Live at the Kerava Jazz Festival (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 5 juin 2004. Edition : 2005.
CD : 01/
Spin 02/ Eighty Degrees 03/ Flowers For Albert 04/ Blues For Savanah
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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