Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Barry Guy: Oort-entropy (Intakt - 2005)

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S’adonnant avec ténacité au mélange des genres (jazz, musique improvisée, contemporain), restait au contrebassiste Barry Guy à régler la question du nombre. Chose faite, sur Oort-entropy, dernier album en date, pour lequel il aura dû conduire neuf musiciens au sein d’un New Orchestra idéal.

Sur un traité de décomposition oscillant sans cesse entre l’unisson d’intervenants choisis et l’amalgame de décisions individuelles en réaction, l’auditeur n’a d’autre choix que de dresser la liste des atouts remarquables - options irréprochables du batteur Paul Lytton, couleurs fauves que le tromboniste Johannes Bauer distille à l’ensemble. Volée d’attaques incandescentes, Part I connaît aussi quelques pauses, convalescences prescrites par Guy et AgustÍ Fernández, pianiste imposant un romantisme inédit.

Les notes inextricables du duo Parker / Guy inaugurent ensuite Part II, pièce envahie par des nappes harmoniques sur lesquelles se greffent des souffles en transit, la flamboyance du trompettiste Herb Robertson, ou encore, l’étrange musique d’un monde de métal (coulissant, grinçant, résonant). Un hurlement de Mats Gustafsson règlera le compte des indécisions, ouvrant la voie au chaos instrumental, mené jusqu’aux flammes par la batterie de Raymond Strid.

Si Part I déployait en filigrane l’influence de Berio, Part III joue plus volontiers des tensions dramatiques d’opéras plus anciens. Majestueux, Evan Parker déroule des phrases derrière lesquelles tout le monde attend, fulgurances aigues sur énergie qui ne faillit pas. Dévalant en compagnie de Fernández les partitions en pente, le soprano mène une danse implacable, malheureusement mise à mal par l’intervention de Strid, qui vient grossièrement perturber l’évolution de la trame, jusqu’à la rendre trouble.

Si cette erreur de dosage n’avait été, Guy se serait montré irréprochable dans la conduite d’un microcosme en désagrégation, mis en reliefs par une palette irréprochable de musiciens en furie. Abrasif à la limite du délictueux et production léchée, il faudra aussi voir en Oort-entropy une référence indispensable à qui veut s’essayer à la cosmogonie des conflits de Barry Guy.

CD: 01/ Part I 02/ Part II 03/ Part III

Barry Guy New Orchestra - Oort-entropy - 2005 - Intakt Records. Distribution Orkhêstra International.

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Derek Bailey, Evan Parker : The London Concert (Psi, 2005)

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Le saxophoniste Evan Parker explore ses tiroirs, et réédite (référence Incus) sur son propre label l’enregistrement d’un concert qu’il donna en 1975 à Londres, en compagnie du guitariste Derek Bailey. L’improvisation portée par deux de ses plus brillants représentants et théoriciens ; en public, il y a trente ans.

On retrouve là quelques gimmicks : attaques sèches et étouffées, mouvements oscillatoires, de Bailey ; couacs incandescents et nappes apaisantes de Parker. Tandis qu’en solo le guitariste se laisse porter par un flux insatiable et quelques accélérations internes (Part 1), il lui arrive de décider d’assauts étouffés de tirants et de cordes distendues pour tout accompagnement (Second Half Solos).

Inspiré, Parker multiplie les figures, jetant d’imperméables rauques dans des cascades fiévreuses (Part 4), affinant des fulgurances aigues qui implorent l’écoute (Part 2), ou dissolvant de mille manières quelques phrases répétées dans cet unique but (Part 1A). Porté par les volutes déployées jusqu’à saturation de Bailey, le saxophoniste peut aussi se contenter de trouver discrètement le répondant (Part 3).

Manuel de mise en condition dans la pratique de l’improvisation, The London Concert aborde aussi les questions de l’écoute réciproque et de l’inspiration à gérer seul. Elaboration réfléchie, traitée sans diktat, conseils dispersés et exemples à l’appui. Assez probant, en plus, pour convaincre qui doutait encore : l’enregistrement, en musique improvisée, n’est pas que document.

Derek Bailey, Evan Parker : The London Concert (Psi / Orhêstra International)
Enregistrement : 14 février 1975. Réédition : 2005.
CD : 01/ First Half Solo 02/ Part 1 03/ Part 1A 04/ Part 2 05/ Part 2A 06/ Second Half Solos 07/ Part 3 08/ Part 4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 2005

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Sten Sandell, David Stackenäs : Gubbröra (Psi - 2004)

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Deux musiciens suédois se faisaient face, ce 3 mai 2004, au Conway Hall de Londres, à l’occasion du festival Freedom of the City. Le pianiste Sten Sandell, d’une part, et le guitariste David Stackenäs, de l’autre. Un duo d’improvisateurs, donc, que viendra rejoindre, après deux pièces exécutées, le trio d’Evan Parker, par ailleurs patron du label Psi.

Sur un déroulement éthéré de nappes électroniques, Jansson's Temptation (part 1) installe un dialogue piano / guitare. Le premier digresse, individuel, quand la seconde tente d’imposer ses rythmes, y parvenant quelque fois. Evolution d’une montée en puissance annoncée, le mouvement suit la violence des attaques de Sten Sandell, qu’il accompagne de sa voix sifflante, pour enfin avaler le morceau à lui seul à force de basses de fin du monde.

Phénix autoproclamé, la guitare introduit Jansson’s Temptation (part 2), au moyen d’accords dissonants, d’égrenages rapides de notes opposées par les pauses dont Stackenäs sait tirer parties. S’attaquant aux tirants, rugueux et acharné, il persuade bientôt le pianiste de l’utilité de le rejoindre. Celui-ci répond d’abord rythmiquement, percussionniste sur piano, avant de mêler ses notes fantasques à la plainte d’une alarme et de sifflets programmés. Un solo en remplace un autre, et Sandell conclut, une fois encore en graves, sobres et questionnant les interférences.

Maintenant aux côtés d’Evan Parker, Barry Guy et Paul Lytton, le duo démontre en quintette ce qu’est la maîtrise en improvisation. Gubbröra ne laisse rien échapper. D’envolées lyriques et déjantées en instants d’accalmie, les cinq musiciens s’entendent à la perfection. Parker, radical, avance en roue libre, tandis que les percussions de Paul Lytton enrobent les cercles convulsifs de la guitare de Stackenäs. Sandell, lui, provoque des avalanches d’aigus, et cède un peu de son statut de meneur au duo Lytton / Guy, qui appelle à la fuite, sème distances et doutes tout en recadrant régulièrement l’effort collectif.

Musique instantanée, aussi inaliénable qu’une topographie des mouvements, Gubbröra est plus simplement un double exercice d’improvisation réussi. Que nous conseille Evan Parker, parrain qui sait de quoi il parle, distribuant un avis du genre de ceux qu’on ne peut que suivre, et entendre.

CD: 01/ Jansson's Temptation (part 1) 02/ Jansson’s Temptation (part 2) 03/ Gubbröra

Sten Sandell, David Stackenas - Gubbröra - 2004 - Psi. Distribution Orkhêstra International.

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