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Interview de Quentin RolletAlan Silva à ParisA paraître : le son du grisli #5
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Interview de Dominic Duval

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Contrebassiste ayant sévi auprès de Cecil Taylor, John Heward ou Ivo Perelman, Dominic Duval côtoie Joe McPhee et Jay Rosen au sein d’un Trio X occupé, fomente d’autres projets (CT String Quartet devenu Dominic Duval String Quartet, ou Equinox Trio) et improvise d’autres rencontres. Et puis, quand cela ne peut lui suffire, Duval se penche en solitaire sur le bois de son instrument : Songs for Krakow, dernière preuve en date de l’étendue de ses possibilités.

… J’avais dix ans lorsque j’ai commencé à jouer du saxophone et à étudier la musique. J’ai changé pour la contrebasse en 1958, parce qu’il y avait trop de saxophonistes à se bousculer aux portes de mon groupe et qu’il était plus difficile de trouver un contrebassiste. Je n’ai pas vraiment pris de leçon de contrebasse, j’ai juste fait mon éducation en lisant des livres et en écoutant beaucoup de musique, de toutes sortes. A cette époque, je vivais dans le même quartier que Paul Chambers et il a été une grande influence pour moi, autant que Charles Mingus.

Comment en êtes-vous arrivé à jouer avec Cecil Taylor ? En fait, l’un de ses musiciens m’a entendu jouer à la Knitting Factory dans une formation classique qui s’adonnait à l’improvisation, le M.I.C.E. Après le concert, on m’a demandé si cela m’intéressait d’auditionner la semaine suivante pour entrer dans le groupe de Taylor. Je me suis rendu un peu plus tard chez lui, il m’a dit bonjour et nous sommes montés dans son studio. Là, se trouvaient un grand piano de concert, un lit, quelques chaises et des masques africains. Sur le piano Yamaha, la marque de ses doigts était visible sur les touches. Alors, il s’est assis au piano, a commencé à jouer un thème et puis j’ai sorti ma contrebasse de son étui… Une vingtaine de minutes plus tard, une sonnerie a rententie mais nous avons continué à jouer, et puis, il s’est levé et m’a dit qu’il devait aller répondre à la porte. Ensuite, tous les membres de son groupe sont entrés et nous avons répété ensemble. Trois heures après, Cecil me demande si je peux l’accompagner en Europe, ce à quoi j’ai répondu oui, évidemment…

L’autre grande rencontre de votre carrière a été celle de Joe McPhee… Quand nous nous sommes rencontrés, Joe et moi nous connaissions peu l’un l’autre. Je l’avais seulement entendu sur In The Garden, un disque qu’il avait enregistré en duo avec le violoniste David Prentece. Après avoir entendu ça, j’ai téléphoné à Bob Rusch, le patron du label CIMP, pour lui demander le numéro de Joe, à qui je téléphone et propose que nous jouions ensemble un jour ou l’autre, lui disant que j’avais aimé la musique d’In The Garden et que nous devrions bien nous entendre. La réponse de Joe a d’abord été « Je n’ai même pas de groupe, donc, je n’ai pas besoin de grand monde, mais merci quand même pour la proposition… » Je lui ai dit que s’il cherchait un jour un contrebassiste, j’étais disponible, tout comme un batteur que je connaissais : Jay Rosen. Voici comment est né le Trio X

Vous aimez aussi enregistrer seul, comme le prouve l’excellent Songs for Krakow que Not Two a publié il y a peu. Comment pourriez-vous décrire ce disque ? La musique est bien mieux décrite par ceux qui l’écoutent, puisque je ne pourrais pas parler de ma musique sans un peu de parti pris. Mais je suis heureux que vous trouviez ce disque convaincant, puisqu’il parle de la chance que j’ai eue de travailler à Cracovie, sur les pas de mes racines juives. En fait, la moitié de ma famille vient de Cracovie, l’autre moitié de Moscou. Après avoir visité la grande synagogue, j’ai été tellement ému que j’ai ressenti le besoin d’en parler, de créer une musique qui mettrait à l’honneur mon héritage familial. Marek, qui dirige le label Not Two, s’est occupé de moi, m’a trouvé une contrebasse fabuleuse (celle que l’on retrouve sur la pochette du disque) et m’a permis de faire apparaître sur un disque les morceaux que cette expérience m’a inspirés.

Justement, quelle est la place de l’improvisation dans l’ensemble de votre démarche ? La musique n’est qu’une douzaine de notes et un peu d’organisation… Il ne s’agit pas d’aéronautique… La plupart du temps, la bonne musique provient de bons musiciens, parfois, il s’agit d’une réaction à tel ou tel environnement, mais la plupart du temps, il s’agit simplement de jouer ce que tu sais faire et de trouver l’endroit approprié pour le jouer. Lorsque l’on fait de la musique à plusieurs, le résultat est différent parce que le produit de la collaboration des musiciens doit se référer à un objectif commun. Mon travail en solo n’est influencé par aucun autre son que ceux que je trouve dans mon cœur et dans ma tête, et a forcément à voir avec une expérience plus personnelle. Mais j’aime aussi beaucoup faire de la musique avec d’autres personnes, cela me permet de me rendre compte d’idées musicales qui ne m’appartiennent pas, ce qui me réserve plus de surprises, ce dont je suis assez friand.

Aujourd’hui, pensez-vous avoir mis la main sur l’ensemble des possibilités offertes par votre pratique de la contrebasse, avoir peut être dit tout ce que vous aviez à dire ? Non, il y a toujours quelque chose à ajouter, et jamais assez de temps pour le dire. La musique est ma façon d’exprimer mes énergies créatrices et d’établir un lien avec mon prochain, même pour un court instant.

Quelles sont vos projets immédiats ? Eh bien, pas mal de concerts, d’abord, et un coffret de 7 disques du Trio X devrait bientôt sortir, enregistrés à l’occasion de la tournée que nous avons effectuée en 2007. Je viens de terminer aussi un enregistrement avec le guitariste Tim Siciliano et le batteur Brian Wilson. C’est l’un de mes trios favoris, ce disque devrait sortir plus tard dans l’année, sur CIMP. On parle aussi d’une collaboration avec Lui Fang, sur le feu… Je collabore en ce moment aussi avec Ivo Perelman en duo et en trio (aux côtés de la violoniste Rosie Hertline), des disques devraient sortir de cette collaboration chez Cadence Records. Quant à mon autre projet, le CT String, il change de nom, et s’appelle maintenant Dominic Duval String Quartet, une nouvelle référence doit sortir sur CIMP, Mountain Air, enregistré en compagnie d’un nouveau violoniste : Gregor Hubner. Tout ça, à surveiller de près.

Dominic Duval, propos recueillis fin mars 2008.



Dominic Duval: Songs for Krakow (Not Two - 2007)

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Seul sur la scène de l’Alchemia de Cracovie, le contrebassiste Dominic Duval donnait en novembre 2006 sept improvisations et une reprise de Duke Ellington. Maintenant rassemblées sur Songs for Krakow.

En musicien remarquable, Duval maîtrise forcément son expérience solitaire, qui le mène à diffuser crescendo des contrastes ravissants : gestes emportés ou disciplinés, archet tempétueux et espoirs mélodiques ravivés par les pizzicatos, gimmicks appuyés ou progressions glissantes.

Frondeur, le contrebassiste ménage aussi une ironie implacable, qu’il instille à sa reprise d’In A Sentimental Mood, comme s’il s’agissait pour lui de relativiser l’importance des décisions prises, d’autant plus convaincantes qu’elles se refusent à être astreignantes : pour le musicien autant que pour l’auditeur.


Dominic Duval, The Kazimierz. Courtesy of Not Two.

CD: 01/ The Truth 02/ Cobble Stones (A Path) 03/ Where Do We Go From Here ? 04/ Images From The   Dark 05/ Synagogues (Where or When) 06/ Direct Conflict (Remember) 07/ In A Sentimental Mood (in memory of my Mother and Father) 08/ The Kazimierz

Dominic Duval - Songs for Krakow - 2007 - Not Two Records.


The C.T. String Quartet: Reqiphoenix Nexus (Cadence Jazz Records - 2006)

ctStringsliFormé par Dominic Duval (contrebasse), Thomas Ulrich (violoncelle), Jason Kao Hwang (violon) et Ron Lawrence (alto), le C.T. String Quartet profite d’un concert donné en 1999 à la Knitting Factory pour exposer Reqiphoenix Nexus, précis d’harmonie discordante expliqué en trois points.

Si quatre archets devisent d’abord au son d’entrelacs subtils, le résultat ne satisfait pas longtemps les musiciens, qui s’empressent de faire éclater, entre quelques pauses décidées, les aigus de pizzicatos précipités, sacrifiant toute logique à un Part 1 enfin déconstruit en distribuant les charges dissonantes, tant qu’ils peuvent investir sans compromission le premier plan.

Liberté que Part 2 ne peut leur permettre d’obtenir. Accueillant Joe McPhee, le quartette s’y inquiète davantage de confectionner des nappes sur lesquelles le soprano de l’invité trouvera l’assurance qui le laissera aller à quelques postures relevant d’un free jazz emporté. McPhee accompagné comme il faut, forcément irréprochable.

Avec son départ, Part 3 peut débuter : progression lasse soumise à plusieurs accès de fièvre. Sur le grand et grave archet de Duval, les violons grincent et se répètent, arrachent quelques notes inattendues, pour se laisser terrasser enfin par le gimmick qu’impose la contrebasse. Rassurant, et conseillant d’en finir ici avec l’exposé sensible qu’est Reqiphoenix Nexus.

CD: 01/ Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3

The C.T. String Quartet - Reqiphoenix Nexus - 2006 - Cadence Jazz Records. 


Dominic Duval, Jimmy Halperin: Monkinus (CIMP - 2006)

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Habitué  des  hommages adressés par des musiciens pointilleux (des reprises nombreuses de Steve Lacy et Roswell Rudd au récent Monk's Casino d’Alexander Von Schlippenbach), Thelonious Monk voit cette année 13 de ses compositions interprétées par le contrebassiste Dominic Duval et le saxophoniste Jimmy Halperin.

Alliant le ténor d’un Halperin prêt toujours à dérailler au charme discret de Duval (sur cet enregistrement, en particulier), Monkinus présente toutefois plusieurs façons d’abord les thèmes du maître: le saxophone évoquant la progression irrégulière de Monk (Evidence) ou donnant davantage dans l’exaltation voilée (Blue Monk) ; la contrebasse jouant la sécurité d’un swing délicat (Rhythm-a-Ning) ou menant la danse sur ‘Round Midnight fait construction à étages.

Si Duval peut parfois faire preuve de timidité, il est aussi à l’origine des meilleures reprises exposées sur ce disque, ramassant la structure des thèmes pour lui imposer un cadre dont profite le phrasé juste d’Halperin (Epistrophy, Bye-Ya, Monk’s Dream), ou pour en explorer autrement les possibilités (Misterioso).

Autre enregistrement consacré au songbook de Monk, Monkinus n’en est pas seulement un de plus. Ayant choisi d’interpréter en duo ces quelques thèmes, Duval construit ici en compagnie d’Halperin une œuvre sincère et capable de mises en valeur nouvelles, prompte à œuvrer différemment en faveur de la somme des disques de son espèce, invoquant Thelonious.

CD: 01/ Ruby My Dear 02/ Evidence 03/ Crisscross 04/ Rhythm-a-ning 05/ Misterioso 06/ 'Round Midnight 07/ Epistrophy 08/ Brilliant Corners 09/ Off Minor 10/ Monk's Mood 11/ Blue Monk 12/ Bye-ya 13/ Monk's Dream

Dominic Duval, Jimmy Halperin - Monkinus - 2006 - CIMP. Distribution Improjazz.


Trio-X: Roulette at Location One (Cadence Jazz - 2006)

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Enregistré le 4 Mars 2005 à New York, Roulette at Location One du Trio-X ne peut décevoir qui attend toujours autre chose de Joe McPhee, Dominic Duval et Jay Rosen. Huitième enregistrement, et autant de réussite.

Au soprano, McPhee hésite entre quelques assauts de free et la citation plus calme de My Funny Valentine, quand Rosen plaque un brin de funk sur le jeu de Duval. Accrochant les cordes de son archet, le contrebassiste amène souvent le trio sur le chemin de l’improvisation tempétueuse (David Danced, Improvs and Melodies od Themes).

Plus lâche, la section rythmique fait naître quelques impressions : blues apaisé qui devra faire avec de soudaines postures latines décidées par Rosen (Going Home), ou évocation orientale en chemin vers la déconstruction, qui finira par prendre les atours d’un free jazz soutenu (Sunflower Musings).

Polymorphe, le décorum institué par Rosen et Duval permet aux trouvailles de Joe McPhee de trouver toujours un refuge adéquat. Mises en valeur, elles redistribuent leur confiance à l’entier trio, qui n’a plus qu’à sceller dans l’allégresse un long et brillant set.

CD: 01/ Funny Valentines of War 02/ Improvs and Melodies of Themes 03/ David Danced : Variations on Ellington 04/ Sunflower Musings 05/ Going Home

Trio-X - Roulette at Location One - 2006 - Cadence Jazz.



Ivo Perelman: Soul Calling (Cadence Jazz - 2006)

soulsliQuitte à faire passer la progression d’Instrospection pour une illusion, le saxophoniste Ivo Perelman et le contrebassiste Dominic Duval – deux de ses auteurs – baptisent cet enregistrement en duo du titre de l’ouverture, pièce la plus apaisée du disque, qui renoue pourtant partout ailleurs avec les emportements.

Sur Surrender To Uncertainty, d’abord, où les pizzicatos effrénés de Duval indiquent la route à suivre au son d’un blues d’étrange nature ; sur Silkworm, ensuite, pièce qu’emmène Perelman au moyen de plaintes insatiables, entrecoupées de fulgurances mélodiques rappelant celles d’Albert Ayler, et terminée enfin par une incursion soudaine en terre brésilienne.

Les élans se partagent aussi : archet emporté mis au service d’un free jazz seulement fait de cordes (Mingmen), et étendue des possibilités de Perelman présentées en solo sur 7 Octaves, 7 Days. A deux, il s’agit de gagner l’ombre à coups de combinaisons diverses, ayant recours aux cris ultimes du saxophoniste (Unable To Deliver) ou à l’archet instituant drones de Duval (Ametista).

Qui s’intéressa à
Introspection devra donc mettre la main sur Soul Calling, son revers. Venu récemment compléter le diptyque que Perelman donne d’un jazz assouvi pas coupable de donner tout à coup dans l’excès, ou d’un free jazz insatiable pas contre l’idée de tout sacrifier soudain aux plages méditatives.

CD: 01/ Soul Calling 02/ Surrender to Uncertainity 03/ Silkworm 04/ 7 Octaves, 7 Days 05/ Mingmen 06/ Ametista 07/ Unable to Deliver 08/ M.S.M 09/ Untitled

Ivo Perelman - Soul Calling - 2006 - Cadence Jazz Records.


Brian Willson: Things Heard Unheard (Deep Listening - 2005)

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Le piano de Yuko Fujiyama dévale la première piste de Things Heard Unheard, album emmené par le batteur Brian Willson. Investissant le champ improvisé en privilégiant les cymbales, il aura tôt fait de dévoyer son entier instrument, partie prenante d'un trio en verve. Fujiyama, donc, et Dominic Duval à ses côtés. Le reste est une question d'instants, et de combinaisons.

Alors, s'installent en duos les accès de fièvre du piano attisés par la batterie (Fractals), ou une pièce plus délicate mise en forme par l'archet de velours grave du contrebassiste (Birds In The Temple). Seul, Willson rend hommage à son maître de batterie, déployant son savoir-faire tout en refusant de se laisser emporter entièrement par son énergie (Dear Charlie).

A trois, les musiciens décident d'interludes discrets (Yuko II, Bamboo) qui contrastent avec le swing dégénéré de Bit by Bit (effets monkiens de Fujiyama sur les pizzicati précis de Duval) ou le chaos insatiable de To Remember, où s'en donne à coeur joie la patte nerveuse et dense d'explications de Willson.

Remarquable, aussi, le Tibet évoqué au son d'un bourdon tenu par la voix de Yuko Fujiyama, et dans lequel se mêlent la persistance des timbres des instruments et la lente procession des vibrations commandées. Adressant des idiomes de sagesse, Duval noue les fulgurances du trio et les mène jusqu'à l'harmonie indispensable au sujet. Quelques effets feutrés appliqués aux tourments, histoire de diversifier le propos. Sans jamais l'étouffer. Et Things Heard Unheard de trouver dans l'art de la mesure toute sa raison d'être.

CD: 01/ Yuko I 02/ Birds in The Temple 03/ Fractals 04/ Tibet 05/ To Remember 06/ Dear Charlie (in memory of Charlie  Perry) 07/ Yuko II 08/ Constellations 09/ Bamboo 10/ Bit by Bit

Brian Willson - Things Heard Unheard - 2005 - Deep Listening. Import.


Cecil Taylor: All The Notes (Cadence Jazz - 2004)

taylorallgrisliAssouvir des penchants esthétiques radicaux tels ceux de Cecil Taylor n'est pas une mince affaire. Servir encore, parfois différemment, mais toujours plus intensément, un free jazz excessif et inaliénable, demande des efforts conséquents et sans cesse renouvelés.

Irrésolu ou inassouvi, Taylor ? En 2000, en tout cas, il investissait à nouveau le champ de l'improvisation frénétique, aux côtés de Dominic Duval et Jackson Krall, à Minneapolis. Trois nouvelles tentatives interrogent une perspective ambitieuse qui engage l'histoire d'une vie.

Et qu'importe qu'on remette l'ouvrage, puisqu'il s'agit d'éviter les redites. Dès l'Improvisation I, le sens d'All The Notes devient une évidence. D'un bout à l'autre du piano, Taylor n’a pas oublié d'accrocher une seule note, toutes incorporées à ses clusters déments, ou faites éléments de tentations mélodiques aussitôt ravalées. Confrontant des saccades mouvementées de graves et les schémas répétitifs aux ponctuations rythmiques de Krall, le pianiste laisse aussi carte blanche à Duval, qui, après de rapides pizzicatos, choisit d'imposer des phrases dominantes d'un archet décidé.

Au tour, ensuite, de Jackson Krall de donner la couleur. Tempétueuse, sur Improvisation II, le batteur jouant de roulements profonds et appuyés. Taylor, endurant, n'a pas cessé une seconde d'imaginer des assauts aigus, tout en recadrant, de temps indécis à autres, les digressions flottantes au moyen de basses autoritaires. Insatiable, il finira par animer les marteaux de manière virulente, charges de la dernière chance s'octroyant la permission des résonances, sur la délétère Improvisation III.

La réussite de trois nouvelles expériences sur un même schéma d'action conforte le choix arrêté par le pianiste des dizaines d'années auparavant. Musicien des origines (du free), Cecil Taylor n'a de cesse de promouvoir une seule et même cause. Et s'il n'en restait qu'un...

CD: 01/ Improvisation I 02/ Improvisation II 03/ Improvisation III

Cecil Taylor - All The Notes - 2004 - Cadence Jazz Records.


Trio-X: The Sugar Hill Suite (CIMP - 2004)

SugargrisliDepuis 1998, Joe McPhee, Dominic Duval et Jay Rosen se retrouvent de temps à autre au sein du Trio-X et enregistrent ensemble des disques-étalon. Qu’il s’agisse des manières inédites de faire avec un jeu de références musicales assimilées, des méthodes à adopter pour mener au mieux l’improvisation en trio ou d’un refus opiniâtre de la redite, chaque nouvel enregistrement du Trio-X mesure et jalonne.

Avec The Sugar Hill Suite, les musiciens rendent hommage à Harlem, place de choix dans l’histoire du jazz, évidence qu’ils souhaiteraient voir se pérenniser. Incorporant des phases de jeu improvisé dans l’interprétation de standards, le trio parvient à évoquer de manière originale des artères à angles droits emplies de musique. De celle, insouciante, émanant du Cotton Club (Drop Me off in Harlem), à celle de standards de jazz d’inspiration traditionnelle (Sometime I Feel Like a Motherless Child).

Adepte de l’oxymore en musique, Joe McPhee défend ici subtilement son point de vue : son saxophone cite Freddie Hubbard avant de rendre des phrases atteintes par la rage (Little Sunflower) ou, au contraire, transforme une complainte urbaine que l’on n’ose que bien tard en rengaine optimiste (Goin’Home).

Le plus souvent discret, accentuant aux moments opportuns le jeu de ses partenaires, Jay Rosen propose parfois d’aller voir ailleurs. Installant sur Triple Play (For Jillian, Grace, & Dominic) un rythme funk minimaliste, il ouvre The Sugar Hill Suite (For Samuel Rosen) aux moyens d’une batterie psychédélique jouant des résonances, avant de lui accorder un solo fleuri à la fin duquel McPhee peut s’accorder toutes les permissions.

Subissant l’assaut de découpages arbitraires et efficaces, les improvisations du Trio-X sont autant de tentatives assemblées, où se bousculent les modulations de McPhee, le soutien fidèle des harmoniques de Duval, et les confirmations percutantes de Rosen. Le matériau est malléable, et l’on créé au moment même où l’on façonne. Le résultat est une nouvelle échelle de valeurs, à la palette élargie.

CD: 01/ For Agusta Savage 02/ Triple Play (For Jillian, Grace, & Dominic) 03/ Sometime I feel Like a Motherless Child 04/ Drop Me off in Harlem 05/ The Sugar Hill Suite (For Samuel Rosen) 06/ Little Sunflower 07/ Monk’s Waltz 08/ Goin’Home

Trio-X - The Sugar Hill Suite - 2004 - CIMP Records.


Dominic Duval, Joe McPhee: Rules of Engagement, Vol.2 (Drimala - 2003)

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Le contrebassiste Dominic Duval a récemment tenu à jauger, en compagnie de 3 amis, l’influence de la proximité des rapports sur l’improvisation en duo. Deuxième des trois sets publiés par le label Drimala - après celui enregistré en compagnie du multi instrumentiste Mark Whitecage -, Rules of Engagement, Vol.2 demande la participation au projet d’une figure majeure du jazz libre : Joe McPhee.

Cet adepte de la trompette de poche fait le choix du saxophone ténor pour improviser, mais aussi interpréter (Amazing Grace, While My Lady Sleeps), aux côtés de Duval. Dire encore que les musiciens se connaissent bien, et attendre de voir ce que deux des membres du Trio-X donnent sans le manquant Jay Rosen.

D’abord, la mécanique : de l’archet ou de pizzicati, Duval pose le rythme. Connaissant trop la musique pour ignorer qu’improviser n’est pas, comme beaucoup le pensent, abandonner la mélodie, McPhee impose un jeu de références, mélodiques ou non, et se permet d’enrichir les préparations du contrebassiste : de couacs, à la manière d’Albert Ayler (Coming Forth), de clins d’œil à Dewey Redman (Sunday Improvisations 1, Sunday’s Coda), ou encore, d’évocations de Steve Lacy (Birmingham Sunday).

Et puis, au milieu de l’album, Joe McPhee nous parle (Monologue): de la musique, qui ne naît pas seulement des notes, ni seulement du rythme. Lui, n’a d’ailleurs qu’à suivre le cours majestueusement creusé par Duval, qui soutient, entraîne ou apaise, enrichit d’harmoniques ou double les interventions du saxophoniste. Les manières sont diverses (archet, pizzicati ou même slap) mais l’effet toujours adéquat : paisible sur Amazing Grace, dont le célèbre thème subit ici le sort que Monk réservait à Just a Gigolo ; inspiré sur While My Lady Sleeps ; toujours subtil.

S’il existe seulement des moments d’entente, Duval et McPhee ont indéniablement su les saisir. Etablissant des parallèles sonores entre leurs instruments, se permettant de répéter à l’envi une ligne mélodique à peine trouvée ensemble, ils donnent ici leur vision, réfléchie et délicate, de l’improvisation. La rencontre est fructueuse et se termine le dixième morceau passé. Comme deux amis se quittent, Solo Sax et Solo Bass se succèdent pour clore l’album. Attendre, alors, que sonne l'heure des retrouvailles.

CD: 01/ Nexus 02/ Sunday Improvisations 1 03/ Sunday’s Coda 04/ Birmingham Sunday 05/ Monologue 06/ Sunday Improvisations 2 07/ Amazing Grace 08/ While My Lady Sleeps 09/ Coming Forth 10/ Solo Sax 11/ Solo Bass

Dominic Duval, Joe McPhee - Rules of Engagement, Vol.2 - 2003 - Drimala. Import.



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