Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre : Sens Radiants (Dark Tree, 2014)

daunik lazro benjamin duboc didier lasserre sens radiants

Partir du silence. Y revenir. Michaux est dans le coup. Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre aussi. Eux, c’est une caravane avec trajet. Le trajet est simple comme tous les bonjours perdus. Aucun risque de se perdre, de se risquer en cul-de-sac. Ils prennent une sphère. Ils en nervurent le rayon. Le trajet a commencé. Le son s’allonge. Sans résonance. Maintenant avec résonance. Ce lointain grondement, est-ce l’épicentre ? L’espace se sent, se tend, se projette, se palpe. On siffle et quelque chose se descelle.

Imaginer la rupture, vous n’y pensez pas ? L’écorce n’est pas carapace. Et elle est si ferme. Voici une mélodie accueillie. Voici le cri. Mais ceci est-il un cri ? Et ce qui était précédemment était-il retenue ? Voici la destination et le possible regret des destinations. Demain d’autres reflets, d’autres trajets.

écoute le son du grisliDaunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre
Sens Radiants (extrait)

Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre : Sens Radiants (Dark Tree)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Sens Radiants
Luc Bouquet © Le son du grisli



Benjamin Duboc : Primare Cantus (Ayler, 2011)

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A Benjamin Duboc, artiste régulier du label, Ayler Records offre la belle opportunité de développer ses conceptions musicales sur la longueur. Primare Cantus se présente donc en un coffret de trois disques, chacun présentant le contrebassiste en contextes différents.

D’abord, il faut souligner l’ambition du projet et sa belle démesure. Ensuite, déjà dire que le résultat est impressionnant, pour qui choisira de s’attarder en compagnie d’une musique qui ne s’offre qu’à l’auditeur qui s’y plonge totalement. Cette immersion en eaux profondes commence doucement, progressivement, en une longue pièce à la contrebasse solo, Primare Cantus, qui occupe tout le disque premier, et qui donnera son nom à l’’ensemble du projet. La respiration, le battement, le souffle de la contrebasse dans cette première et longue pièce captive tout le long de ses 42 minutes en un voyage presque immobile. La musique y est jouée sur le cordier de la contrebasse, à l’archet, et explore ainsi le registre le plus grave de cet instrument grave. Elle se déplace lentement, par infimes variations, par petites touches qui créent un sentiment d’engourdissement et de fascination.

Sur le second disque, la contrebasse de Duboc, qui si elle n’est plus seule n’en demeure pas moins centrale, se fait tendrement envelopper jusque dans ses dissonances par le saxophone ténor de Sylvain Guérineau, les saxophones ténor et  baryton de Jean-Luc Petit ou les percussions de Didier Lasserre. Les 10 pièces, toutes jouées en duo, qui figurent sur ce deuxième disque font surgir de bien contrastés univers. Ses trois compagnons offrent à Benjamin Duboc un miroir aux propres étendues parcourues par les cordes insatiables de sa contrebasse. Avec l’improvisation comme ligne d’horizon sont foulées les pistes accidentées du free jazz (en particulier quand Duboc converse avec Guérineau) et les surfaces planes et légèrement ondoyantes découvertes sous l’impulsion patiente de la cymbale et du tambour de Lasserre. Cette pièce centrale, ces dix poings libres et resserrés offrent les plus beaux moments de Primare Cantus (Après la neige avec Petit et Après la sève avec Lasserre, pour n’en citer que deux, sont magnifiques).

Le disque qui clôt cette trilogie continue de mener le même travail attentif et passionné de révélation de l’intime matière sonore. Ici, trois titres. Une longue pièce en duo avec Pascal Battus et ses micros de guitare (Un nu, intense, orageuse), une autre, tout aussi longue, en trio (Garabagne, extraordinaire montée en puissance et autre moment de grâce du coffret ! -– sur laquelle Duboc est accompagné de la pianiste Sophie Agnel et du trompettiste Christian Pruvost) et enchâssé entre les deux un court  field recording. A savoir : l’enregistrement brut de feuilles agitées par le vent, qui prend tout sens et relief ici. Car chez Duboc, le son de la contrebasse se mêle à celui de son propre souffle, les instruments se révèlent autant par les notes jouées que par l’air vibré. Chez Duboc, la musicalité se niche partout, et les musiciens et leurs instruments ne sont que des médiums de cette musique. Cette courte pièce, Chêne, nous rappelle à la dimension quasi chamanique de la musique jouée lors des trois disques.

Le disque refermé, la musique est toujours là.

EN ECOUTE >>> Primare Cantus >>> Après la neige >>> Un nu

Benjamin Duboc : Primare Cantus (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2011.
3 CD
Pierre Lemarchand © Le son du grisli


Jean Rougier, Thomas Dubois, Didier Lasserre : Entendus avec l'âme (Petit label, 2011)

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Dans le trio de Didier Lasserre (Live at l’Atelier Tampon), on a pu entendre déjà la contrebasse chaotique de Jean Rougier. Celle-ci ouvre ces Entendus avec l’âme, trouvant vite un contrepoids dans les phrases fluides du trompettiste Thomas Dubois. Pour faire pencher l’ensemble, ce sont les coups éclatés de Lasserre qui agissent.

Sur caisse claire et cymbales, le batteur indique des chemins de traverses. Empruntés, les prises de risques y seront toutefois rares, notamment lorsque Dubois et Rougier agissent en duo. En conséquence, l’improvisation est de peu de reliefs ; heureusement, elle est polychrome : la belle précarité de l’équilibre du contrebassiste et les ponctuations aiguisées du batteur font que la nonchalance de ces conversations provoque à force d’insistances de beaux effets, salutaires même.

Jean Rougier, Thomas Dubois, Didier Lasserre : Entendus avec l’âme (Petit label)
Enregistrement : 25 mars 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Cuerpo sin cuerpo 02/ Tiempo sin horas 03/ Raices de tinta
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Interview de Daunik Lazro

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Si l'on ne présente plus l'essentiel Daunik Lazro, on se réjouit de pouvoir s'entretenir avec lui à l'occasion de la sortie de trois remarquables disques, en cascade : Some Other Zongs (solo, Ayler Records), Pourtant les cimes des arbres (trio avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre, Dark Tree Records), Curare (trio avec Jean-François Pauvros & Roger Turner, NoBusiness Records)...

Le film (Horizon vertical) que Christine Baudillon t'a récemment consacré s'appuie sur quantité de situations de scène, mais il te montre également beaucoup « aux champs », au contact des saisons et de la nature, dans une sorte de retraite, ou de retrait. Tu sembles néanmoins particulièrement actif, comme en témoigne la salve des trois disques publiés cet automne et les concerts les accompagnant... Comment s'articulent ces deux aspects de ton existence aujourd'hui, concrètement et artistiquement ? Assez peu de concerts mais quelques disques, cela convient à mon organisme fatigué. La route, les voyages, les tournées, le relationnel qui va avec, merci bien, je ne pourrais plus. Des regrets ? À peine. En revanche, vivre à l’écart de la mégapole m’a permis de mesurer l’enjeu de chaque concert et de penser (à) la musique un peu différemment.

Les trois disques que j'évoquais forment un intéressant portrait de toi-même – sous trois angles, pourrait-on dire (le solo, le trio délicat, le trio ferrailleur). Quelle urgence leur publication revêtait-elle pour toi ? En quoi témoignent-ils de tes préoccupations esthétiques actuelles ? Ce n’est pas moi qui décide de sortir un disque, mais le producteur qui a suscité ou accepté le projet. La maquette du solo sur Ayler Records, Stéphane Berland l’a immédiatement mise en œuvre. Le trio sur Dark Tree a été voulu par Bertrand Gastaut, on l’avait enregistré en août 2010. Et le trio Curare a trouvé preneur chez NoBusiness Records, après avoir patienté un temps. D’autres musiques auraient pu se faire disquer, il y a eu des projets avortés, la contingence joue son rôle, mais je suis content de ces trois nouveautés. Un beau triptyque.

Dans quelles circonstances se sont formés ces deux nouveaux trios (avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre ; avec Jean-François Pauvros & Roger Turner) ? Il faudrait demander à Bertrand Gastaut le pourquoi de son désir d’un trio Lazro / Duboc / Lasserre, mais je crois que c’est une bonne idée, au bon moment. Quant au trio Curare, on avait plus ou moins loupé deux concerts il y a… 20 ans ( ?), et réécoutant Messieurs Pauvros et Turner, j’ai eu envie de vérifier si ce trio avait pris de la graine. C’est chose faite.

Selon Steve Lacy, se produire (beaucoup, ou trop) en solo, c'est courir le risque de « l'incestueux »... Qu'en penser ? Ah, intéressant ! Si j’avais à jouer en solo quatre jours de suite, ça m’inquiéterait. Comment se renouveler, physiquement et musicalement ? Ressasser les mêmes tournures ennuie tout le monde, moi le premier. Mais inventer du tout beau tout neuf, chaque jour, n’est pas à ma portée. J’ai besoin que la vie s’écoule, que mon désir musical soit revivifié (Ornette Coleman : Beauty Is a Rare Thing). Besoin de me ressourcer À L’ÉCOUTE des musiques d’autrui, surtout.

Tu montres, et différemment dans chacun de ces récents enregistrements, tout ton attachement au son en tant que tel, matière que le corps du musicien façonne... bien loin des « artistes du sonore » ou des « physiciens et conceptuels »... Le sage Hampâté Bâ : « Être trop sérieux n’est pas très sérieux ». C’est ce que j’aurais envie de dire à Radu Malfatti, quand j’écoute ses travaux récents de compositeur. Et des impros de bruit ambiant avec quatre beaux sons de trombone à l’heure ne me font pas pâmer. Il est bon, ou légitime, sans doute, qu’il y ait des intellos musiciens, voire théoriciens. Ne serait-ce que pour évacuer la sur-inflation marchande des corps séducteurs et spectaculaires. Tous les musiciens n’ont pas à être des James Brown, heureusement que de la pensée, de l’abstraction, ont (re)conquis droit de cité. L’univers musical ne se réduit pas au FIGURATIF qui « raconte des histoires / peint des paysages ». Mais priver la musique de toute vie organique, de sa chair, relève pour moi de la posture ou de la perversion intellectuelle. Et pue la bourgeoisie blanche. Quant aux godelureaux atteints de boutonnite, qui considèrent les instrumentistes comme des attardés et croient détenir les clefs du musical nouveau, ce sont juste d’ignorants connards. Au-delà du syndrome Malfatti, l’arrivée de la lutherie électro a chamboulé le paysage, en déstabilisant le virtuosisme instrumental : les athlètes du manche de guitare,  les bodybuildés du saxophone s’en sont trouvés ringardisés, et tant mieux. Micros, machines, systèmes de captation et de diffusion sont autant des outils musicaux que piano ou violon. Autre bonne nouvelle : beaucoup d’improvisateurs qui comptent aujourd’hui sont à la fois instrumentistes et « physiciens » du son, récepteurs, émetteurs et transformateurs, hommes de terrain et de labo, musiciens complets.

Finalement, que dit la musique ? Parle-t-elle d'autre chose que d'elle-même ? De même que la littérature est un vaste intertexte de livres s’écrivant les uns à la suite des autres (rares sont les auteurs qui ne sont pas aussi et d’abord lecteurs, au moins des chefs-d’œuvre passés), la musique est presque toujours « méta » : Trane a écouté Bird lequel a d’abord imité Lester. Toute musique est « cagienne » en ce qu’elle se nourrit des musiques d’avant, d’autour et d’autrui. En même temps, la musique ne dit rien mais est BRUISSANTE de l’état du monde, inévitablement. Fables of Faubus épingle un salaud mais tout Mingus évoque l’Amérikkke de l’apartheid. (À chaque auditeur de faire avec ce qu’il entend.)

A la sortie du film de Baudillon, en début d'année, j'ai été frappé que si peu de journalistes ne tentent (épargnons celui qui s'y est grossièrement essayé dans Jazz Magazine) de mettre en rapport tes propos sur drogue, astrologie et musique... A mon sens, ces trois pratiques (ou modes d'appréhension du monde) ont trait au Temps et aux façons de s'y soustraire, de l'envisager selon d'autres échelles, d'échapper à sa gravitation... Que Jazzmag ait expédié, pour ne pas dire exécuté le DVD, m’a attristé. Que de grands pros (qui suivent mon travail depuis trente ans et souvent l’ont apprécié) n’aient pas jugé bon d’accuser RECEPTION, révèle que ce film ne leur a pas montré ce qu’ils auraient aimé y voir.  En attente d’un documentaire circonstancié, ils n’ont pas « vu » le film ou ont résisté au malaise qu’il instaure. Christine Baudillon ne s’appelle pas (encore) Tarkovski ou Rivette, soit. La musique, par essence art du Temps. Elle donne à ressentir son écoulement, elle peut aussi le perturber, le dilater, le figer, le dissoudre, voire le multiplier ; conduire à la transe, à l’extase… Comme sont aptes à le faire certaines substances, haschisch et hallucinogènes en tête. Relation passionnante qu’on trouve incarnée dans le chamanisme et dont moult auteurs ont traité, à commencer par Baudelaire, Huxley, Michaux, Castaneda. L’astrologie, elle, même fréquentée de loin, permet d'approcher une connaissance de soi qui se déploie au cours de la vie, processus dynamique comme peut l'être une psychanalyse. Surtout, elle amène à considérer les cycles planétaires dans leur interdépendance, donc une pluralité de temps (de tempi, de rythmes, d’allures, de trajectoires…), chacun différents mais qui fonctionnent « ensemble », coexistent dans le temps cosmique. Pas mal pour penser le temps musical en sa complexité.

Daunik Lazro, propos recueillis en novembre et décembre 2011.
Guillaume Tarche © Le son du grisli
Photographies : @ Yann Dintcheff @ Christine Baudillon


Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre : Pourtant les cimes des arbres (Dark Tree, 2011)

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Partis d’un haïku, Daunik Lazro, Benjamin Duboc et Didier Lasserre, ont envisagé une improvisation en quatre temps sur un épais vaisseau dont le bois craque. Le pavillon arboré en appelle au vent et au silence : le baryton n’ose encore qu’une note, la contrebasse est étouffée et la caisse-claire frôlée à peine. 

Un balai plus affirmatif sur cymbale, tandis que l’archet perce quelques voies d’eau, fomente un grain que Lazro rejoindra pour le fortifier à coups d’aigus tenaces. Le transport est non pas accidenté mais lunaire, l’équilibre tient de la rencontre d’une atmosphère délétère et de notes sans cesse sur le feu. Jusque-là insaisissable, le chant du baryton se fera mélodique en plus de régler l’allure du trio : c’est déjà le quatrième temps. Celui d’une berceuse qu’un ultime grondement, cri étouffé en saxophone, changera en paysage fantastique formé sous dépression : la conclusion de Pourtant les cimes des arbres est admirable, convenant ainsi à merveille au bel ouvrage qu’est l’enregistrement dans son entier. 

EN ECOUTE >>> Deux extraits

Daunik Lazro, Benjamin Duboc, Didier Lasserre : Pourtant les cimes des arbres (Dark Tree / Orkhêstra International)
Enregistrement : 23 août 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Une lune vive 02/ pourtant 03/ les cimes des arbres 04/ retiennent la pluie
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Didier Lasserre, Laurent Pascal : Dans le cercle du soir (Entre deux points, 2011)

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Après un solo (Sur quelques surfaces vacantes) et un duo avec Jean-Luc Guionnet (Out Suite), Didier Lasserre publie sur son Entre deux points un disque inattendu pour confronter une de ses cymbales et un harmonica.

Si, en règle générale, l’harmonica fait peur, celui de Laurent Pascal se montre rassurant : sereinement, il suit la direction qu’indique la cymbale caressée d’abord, estourbie ensuite par quelques coups de mailloches : s’en tenir à une note, l’allonger au possible, en inventer une autre au cas où la première n’y suffirait plus.

La structure rythmique suit ainsi la ligne d’un pont imaginaire à la suspension duquel Lasserre œuvre en endurant et sur lequel l’harmonica se promène en cherchant l’endroit où l’écho irait le mieux aux soupçons qui composent ses interventions. Et puis, la pluie s’en mêle, tombe sur le duo : kigo transformant par là-même l’improvisation délicate en inattendu haïku du soir.

Didier Lasserre, Laurent Pascal : Dans le cercle du soir (Entre deux points)
Enregistrement : 22 septembre 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Dans le cercle du soir
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

18_JAZZ_HOMEflyerWeb2Les mêmes Didier Lasserre et Laurent Pascal clôtureront ce vendredi 17 juin la saison de concerts organisés en appartement par Jazz@Home. Dans le cercle du soir, à Montmartre donc.


Rob Brown, Daniel Levin, Anthony Braxton, Mikolaj Trzaska, Vanessa Rossetto, Jean-Luc Guionnet, Didier Lasserre...

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Rob Brown, Daniel Levin : Natural Disorder (Not Two, 2010)
Deux attitudes président à cette nouvelle rencontre Rob Brown (saxophone alto) / Daniel Levin (violoncelle), datée de novembre 2008. La première les incite à se laisser aller au gré d’une tendresse leur inspirant le minimum (On the Balance, Skywriting) ; la seconde les force à se mesurer avec un à-propos plus convaincant (Put Up of Shut Up, Setting Off, Briar Patch). La seconde attitude l’emportant sur la première, l’écoute de Natural Disorder y gagne en conséquence – retour notamment à Setting Off, sur lequel Levin sape toutes intentions mélodiques de Brown à coups d’archet salvateur.

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Paul Hubweber, Philip Zoubek: Archiduc Concert : Dansaert Variations (Emanem, 2010)
Le premier au trombone le second au piano préparé : Paul Hubweber et Philip Zoubek enregistrés à L'Archiduc (Bruxelles) le 2 novembre 2007. Soutenant d’abord les longues notes d’Hubweber, Zoubek le rejoint sur le front et clame à son tour : riche, le vocabulaire qu’il découvre à l’intérieur de son instrument. Le langage est alors fait de trouvailles ravissantes, d’amusantes réactions aux sources sonores extérieures et de longueurs inévitables (conclusion basse de Plafond).

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Anthony Braxton, Anne Rhodes : GTM (Synthax) 2003 (Leo, 2010)
En 2003, Anthony Braxton extirpa de son Large Ensemble la chanteuse Anne Rhodes pour enregistrer avec elle GTM (Synthax) 2003. Les deux Compositions (339 et 340) nées de la rencontre diffèrent par leurs principes et leurs qualités. Ainsi, la première s’avère stérile pour mélanger chant, électronique et saxophones, avec une confiance qui empêche que l’on se pose des questions sur la teneur de l’amalgame, tandis que la seconde se donne des airs de danse frivole impliquant les musiciens davantage sans qu’ils parviennent à convaincre pour autant.

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Tomasz Szwelnik, Mikolaj Trzaska : Don’t Leave Us Home Alone (Kilogram, 2010)
Pas moins de 19 pièces au programme de Don’t Leave Us Alone de Tomasz Szwelnik (piano preparé) et Mikolaj Trzaska (saxophone alto, clarinette basse). La supplique fait effet, alors on force l’écoute de folies distinctives, ici dans l’attente d’une réaction de la part de l’autre, là dans la surenchère expressionniste (Smoke Was Gathering Under the Eyelids en écoute ci-contre), ailleurs encore dans l’élaboration d’atmosphères ombreuses. A la clarinette, Trzaska emmène l’exercice avec une autorité qui transforme à chaque fois l’échange improvisé en dialogue supérieur (Strokind A Dragon’s Muzzle).

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Hwaet : Hwaet (Abrash / Music Appreciation, 2010)
Nouvel élément de l’œuvre hétéroclite de Vanessa Rossetto : rétrospective d’enregistrements réalisés depuis 2007 avec Steven Flato sous le nom de Hwaet. De compositions en improvisations, le duo confectionne en amateurs éclairés des combinaisons de bruits divers (parasites radio, souffles, field recordings, larsens, etc.). Parfois fragile, l’ensemble peut libérer de beaux airs de musique inquiète qui doivent beaucoup au violon espiègle de Rossetto ou au mauvais sort que l’on réserve à l’intervention des voix humaines.

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Didier Lasserre, Jean-Luc Guionnet : Out Suite (Entre deux points, 2010)
En formations différemment inspirées par le jazz (Snus et Nuts pour le premier, Return of the New Thing et The Ames Room pour le second), Didier Lasserre et Jean-Luc Guionnet avaient déjà fait de belles choses de leur intérêt pour les virulences. En duo, les voici se mesurant une poignée de minutes durant. Ici, la verve est égale pour ne pas dire habituelle, et la curiosité tient des deux méthodes de conciliation mises en place, efficientes : batterie stimulant d’abord l’implacable jeu d’alto ; même batterie amortissant ensuite toutes rafales jlg sur peaux apaisantes.


Didier Lasserre : Sur quelques surfaces vacantes (Entre deux points, 2010)

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La musique de Didier Lasserre est une main ouverte, paume tournée vers le ciel, prête à accueillir les fragments du monde qui s’y réfugieraient. Elle est l’inattendu et la révélation, elle est fille de l’instant et de l’éternité. Elle est poésie, donc.

Il faut prendre rendez vous avec elle, la laisser venir à nous une fois les conditions d’une intimité possible créée. Ici, Sur quelques surfaces vacantes, enregistré le 12 avril 2010 au Théâtre Molière de Bordeaux, présente le percussionniste seul avec une cymbale et un tambour. La musique alors surgie est rare et fragile, à l’image de ce disque qui l’incarne : tiré à 80 exemplaires numérotés et à la pochette dessinée à la main.

Les deux instruments ne sont pas au service de la mélodie mais en seraient plutôt la source même, l’origine. De leur exploration jaillit une sorte de chant naturel, en même temps qu’une parole bien humaine, car singulière. Et si l’on entend le souffle du vent, le crépitement du feu, le sol martelé et la vie immergée, la musique ici ne s’affranchit jamais de son humanité : chaque note nous ramène à l’homme qui la joue.

Un tambour, une cymbale : le bois et la peau, puis le fer, tels un raccourci de la destinée humaine en même temps qu’un condensé de l’univers de Didier Lasserre, musicien indispensable dès lors qu’on aura croisé sa route et laissé sa musique venir à nous. Il faut vite écouter ce chant du monde, son doux murmure, ce qu’il nous dit sans cesse mais que nous n’entendions plus.

Didier Lasserre : Sur quelques surfaces vacantes ([• entre deux points •])
Enregistrement : 12 avril 2010. Edition : 2010.
CD-R : 01/ Surface I 02/ Surface II 03/ Surface III 04/ Surface IV
Pierre Lemarchand © Le son du grisli


Niklas Barnö, Joel Grip, Didier Lasserre : Snus (Ayler, 2009)

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Snus est le nom dont se sont dotés les trois hommes qui jouèrent en première partie du trio d’Alan Silva à l’occasion du 70ème anniversaire de ce dernier (fêté à l’Atelier Tampon Ramier sur l’initiative du maître des lieux Marc Fèvre). Le trio convié est alors constitué de deux activistes de la scène des musiques improvisées suédoises, et complices de longue date, et d’un percussionniste français parmi les plus passionnants de 21ème siècle naissant : Joel Grip y joue de la contrebasse, Niklas Barnö de la trompette et Didier Lasserre de la batterie.

Après une première minute tissée par les fils de Grip, Lasserre éclate le son brillant du cuivre de Barnö. Il y avait longtemps que l’on avait entendu un tel son de trompette : brut, sans artifice, sans retenue, puisant dans les racines mêmes de l’instrument (les assauts des fanfares militaires) et dans ses débuts en terre jazz (la ferveur nouvelle orléanaise). Le jeu de Barnö (joyeux, belliqueux) et plus généralement le son dégagé par ce trio d’une complicité hors du commun évoquent aussi le punk rock ; ce serait alors celui du Clash de la période Sandinista, ouvert aux quatre vents de l’improvisation et des métissages rythmiques. Car, vite, les tempi déployés par le trio s’apaiseront,  pour dégager de nouveaux espaces à investir.

Exemplaire de ce disque est le titre Smoking Flavour, qui semble promener en sa première moitié le squelette d’un vieux cool jazz, sur le point de trébucher et se désarticuler, mais ranimé ensuite car comme réveillé par la coïncidence d’une corde grattée plus fort, d’un fût percuté plus vif. Alors, contrebasse et batterie à force de tituber ensemble régleront l’une sur l’autre leur pas, bientôt emboîté par ceux de la trompette de Barnö. Ce titre témoigne du miracle que peut être parfois la musique improvisée, quand elle est à ce point jouée par des musiciens dont la virtuosité n’a d’égal que le souci du collectif et de l’écoute. Quand elle est défendue par des musiciens affranchis, libres.

Ceux-ci sont tous remarquables, mais peut-être pouvons-nous nous attarder sur le percussionniste de cette session. Didier Lasserre y est à l’aise (c'est-à-dire d’une sincérité et d’une inventivité totales) tant quand il s’agit d’aller tambour battant (le véloce Tobacco et son rythme effréné) que dans les ponctuations, les soupirs, les effleurements (Water, et ses miroitements). Avec lui, la musique est surprise, toujours. Tout comme les disques de l’Unfold Trio ou de Nuts (également signés sur Ayler Records), ce disque nous le confirme d’indéniable et implacable manière.

Niklas Barnö, Joel Grip, Didier Lasserre : Snus (Ayler Records / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01/ E1520 02/ Tobacco 03/ Water 04/ Aroma 05/ Salt 06/ Smoking Flavour 07/ E500
Pierre Lemarchand © Le son du grisli


Nuts : Symphony for Old and New Dimensions (Ayler, 2009)

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D’abord, le silence ou presque. Les échos lointains d’une musique des profondeurs, aux amples souffles immergés. Puis, lentement, le surgissement à la surface, comme perçant l’eau et brisant la glace, d’un lourd et lent vaisseau. C’est la nuit, assurément. Les premières heures du jour, peut être. C’est la musique de Nuts, ses premières minutes. C’est, autour de la contrebasse de Benjamin Duboc, deux batteurs et deux trompettistes. Soient les mélodiques et percussifs Makoto Sato et Didier Lasserre et les deux souffleurs enchanteurs Itaru Oki et Rasul Siddik. Mais nous reviendrons aux musiciens un peu plus tard, retournons à la musique.

Elle a déjà entamé son voyage et nous avec. Dans notre sillage, les fantômes des belles heures du free jazz des années fin 60 et 70. Comme alors, Nuts choisit de développer sa musique en de longues improvisations collectives qui malaxent puis agglomèrent la matière sonore pour fabriquer ces deux longs poèmes sinueux et accidentés que sont Movement One : Paths et Movement Two : Fields, qui proposent, en des flashs et des pauses enchâssés, les épisodes de gloire de la musique africaine américaine ainsi que les bribes d’un nouveau folklore. A la proue, l’aura de Don Cherry irradie et dévoile les pistes qui s’ouvrent, les reliefs (tantôt Paths, tantôt Fields) qui se découvrent. Au regretté musicien, l’équipage de Nuts emprunte d’abord la lettre : Symphony for Old and New Dimensions fait référence à l’album Symphony for Improvisers et au groupe Old and New Dreams. Mais du trompettiste, surtout, c’est l’esprit qui est convoqué le long de ce disque tout emprunt d’aventure et de sérénité.

Les cinq musiciens de Nuts ont beaucoup cheminé, cherché, voyagé pour enfin se trouver ce 5 février 2009 au Carré Bleu de Poitiers et offrir l’essentielle musique offerte ici. Symphony for Old and New Dimensions est le point de confluence de cinq fleuves bien distincts mais guidés tous par un même courant de curiosité et de liberté. Benjamin Duboc et Didier Lasserre sont deux musiciens français d’une petite quarantaine d’années, fidèles de l’Atelier Tampon Ramier et s’inspirant autant du jazz que de la musique contemporaine d’un John Cage. Les trois autres musiciens sont de la génération précédente et, américain tel Rasul Siddik ou japonais tels Makoto Sato et Itaru Oki, ont contribué à écrire les plus belles pages du free jazz.

A l’écoute de cette musique, forte des personnalités qui la jouent comme du collectif qui la fait couler de source, peut venir à l’esprit cette phrase bouddhiste : « Cakyamuni, dit le Bouddha, se saisit d'un morceau de craie rouge et, traçant un cercle, déclara : Quand des hommes même s'ils s'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » Si vous écoutez ce disque, vous l’aimerez car il devait en être ainsi. Vous devriez vous retrouver, tout comme les cinq musiciens de Nuts s’y retrouvèrent heureusement, dans le cercle rouge où fut créée cette musique née du hasard et de la nécessité.

Nuts : Symphony for Old and New Dimensions (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Movement One : Paths 02/ Movement Two : Fields
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Nuts clôturera ce samedi soir l'édition 2010 du Festival Météo.



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