Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


Vers TwitterAu grisli clandestinVers Instagram

Archives des interviews du son du grisli

David S. Ware : Onecept (AUM Fidelity, 2010)

onegrislept

Instruments qu’il avait déjà utilisés à la toute fin des eighties pour les enregistrements de Passage to Music et Great Bliss I & II (il jouait alors aussi – et superbement – de la flûte) et qu’il retrouva l’an dernier pour un solo enlevé (Saturnian I – Aum), stritch et saxello refont leur apparition dans l’univers de David Spencer Ware.

Arrivé à bout de course d’un quartet cadenassé par le jeu monocorde de Guillermo Brown, le saxophoniste retrouve avec cet Onecept toute l’intensité et la générosité de son souffle. Warren Smith, tantôt aux timbales et gongs, tantôt à la batterie est un batteur d’écoute, d’imagination et de relance. William Parker semble retrouvé, juvénile, jouant la complicité (Vata) ou l’éloignement (Desire Worlds) avec un égal bonheur. C’est qu’ici, l’équilibre est de tous les instants. La soif est toujours de dissonance et de continuum (Desire Worlds où le saxello de Ware évoque plus l’intensité brûlante d’un Ayler que les loopings cerclés d’un Kirk, autre familier du saxello) et à travers ces neuf plages improvisées (là-aussi : une nouveauté chez Ware) d’autres rebonds émergent : les sombres déchirures timbales-contrebasse, la fluidité toute naturelle du saxophoniste moins convulsif que d’ordinaire et cette entente magnifique, porteuse, ici des espoirs les plus fous.


David S. Ware, Wheel of Life (extrait).


David S. Ware, Vata (extrait). Courtesy of AUM Fidelity.

David S. Ware : Onecept (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009.  Edition : 2010.
CD : 01/ Book of Krittika 02/ Wheel of Life 03/ Celestial 04/ Desire Worlds 05/ Astral Earth 06/ Savaka 07/ Bardo 08/ Anagami 09/ Vata
Luc Bouquet © Le son du grisli



David S. Ware : Saturnian (AUM Fidelity, 2010)

GrisliSWare

L’épreuve est courte, le solo ramassé, mais l’une et l’autre offrent encore assez d’espace à David S. Ware pour composer en solitaire avec ses humeurs, révélées sur (et par) Saturnian.

Dans l’obligation de tout dire, et vite – au saxello, au stritch puis au ténor, instruments dont les sonorités n’en finissent plus d’évoquer les figures de Roland Kirk et de Coltrane –, si ce n’est que Ware se sert du handicap pour se faire intense sans attendre. Au saxello, il ose un bout de mélodie puis improvise, décline l’offre ce celle-ci à revenir vers elle, c'est-à-dire s’en remet au grand dilemme de l’improvisateur.

Plus précis encore, Ware travaille ensuite à des collages de graves et d’aigus, élevant des étages en suspensions sur lesquels il peut ensuite papillonner : lors du passage de l’un à l’autre, son savoir-faire peut être bousculé sous le coup d’un accrochage que l’on jugera bienfaisant. De loin, on suit la trajectoire anguleuse et on remarque combien la nature de l’instrument conseille le musicien qui improvise. Le tour de force étant que ce premier volume d’une série annoncée de « saxophones solos » fut enregistré le temps d'un soir seulement, celui d’un concert donné à New York. Détail qui renforce les belles conclusions nées de l’écoute de ces épreuves saturniennes.


David S. Ware, Methone (extrait).


David S. Ware, Pallene (extrait).


David S. Ware, Anthe (extrait). Courtesy of AUM Fidelity.

David S. Ware : Saturnian (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 15 octobre 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Methone 02/ Pallene 03/ Anthe
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


David S. Ware: Shakti (AUM Fidelity - 2009)

Shaktisli

Sous prétexte de dédicace à l’une des figures du panthéon indien, David S. Ware inaugure le travail d’un nouveau quartette : qui convoque, outre William Parker, le (sis) guitariste Joe Morris et le batteur Warren Smith.

S’il donne d’autres couleurs au thème d’Antidromic, l’enregistrement s’occupe ailleurs d’imposer de nouvelles compositions : Crossing Samsara, sur lequel un ténor vrombissant redit toute l’intensité du jeu de Ware ; Nataraj, jouant des paraphrases ; ou Reflection, progression instable et sans référent sur laquelle Morris intervient avec acuité.

Passé aux percussions, le guitariste emboîte le pas d’un Ware intervenant au kalimba sur l’introduction de Namah : impression d’Afrique en dérive chassée bientôt par un saxophone multipliant les propositions sombres, sur les invectives de Parker à l’archet. En conclusion, les trois parties de Shakti – inspirations élevées sur motifs répétitifs, soignés par Morris dès que Ware se laissera aller aux charmes de la divagation – finissent de convaincre de la qualité de frasques attendues, et puis nouvelles et changeantes.

CD: 01/ Crossing Samsara 02/ Nataraj 03/ Reflection 04/ Namah 05/ Antidromic 06/ Skahti : a) Durga b) Devi c) Kali >>> David S. Ware - Shakti - 2009 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International. [Ecoute]

David S. Ware déjà sur grisli
Renunciation (AUM Fidelity, 2007)
Balladware (Thirsy Ear, 2006)

Interview


Interview de David S. Ware

SWare

Un bon jazzman serait-il un jazzman mort ? Si la question se pose encore, c'est que les rééditions de catalogues exploités jusqu'à la nausée et les usurpateurs montés de toutes pièces et imposés par les grandes maisons de disques n'arrivent pas totalement à occulter le fait que, dans l'ombre, quelques véritables créateurs – puisque bien vivants - oeuvrent encore. Mais leur champ d'action est restreint, et leur persévérance d'autant plus acharnée. Au nombre de ceux-là, David S. Ware peut faire figure de patriarche, compositeur émérite autant que recruteur affûté, à l'image de ses prédécesseurs, John Coltrane, Ornette Coleman, Charles Mingus, pour ne citer que ceux-là. Rencontre avec le saxophoniste à l'occasion de la sortie de Renunciation, enregistrement publié le mois dernier sur le label AUM Fidelity.

Votre dernier album, Renunciation, a été enregistré au Vision Festival de New York, en 2006. Quelques mois avant ce concert a circulé l’idée qu’il s’agirait sans doute de la dernière représentation de votre quartette aux Etats-Unis. Qu’en est-il réellement, et d’où est partie cette idée ? Cela n'est pas vraiment venu de moi, l'idée était d'attirer l'attention. J'ai accepté cette idée, et de faire passer ce message. D'une manière inespérée cela semble avoir attiré l'attention de beaucoup de gens. Mais une des raisons pour lesquelles j'ai accepté cela est que le quartette travaille très très peu aux Etats-Unis. D'autre part, le changement est une bonne chose, peut-être que cela va faire prendre conscience que le DSWQ n'est pas une chose acquise.

Ceci étant, vous semblez, depuis quelques années, relativiser tout désir de « reconnaissance ». S’agit-il d’une réaction vis-à-vis de difficultés à propager davantage votre musique, ou bien d’une démarche plus spirituelle ? J'ai décidé d'offrir ma musique aux forces de la nature, en particulier à l'être céleste nommé Ganesh, parce que ma musique ne m'appartient pas, de toute façon. J'en parle brièvement dans les notes du livret de l'album, il y a une force, ou un être intérieur, qui "nous joue", en tant qu'êtres humains. Nous sommes en quelque sorte les acteurs, plutôt que les "metteurs en scènes" de notre propre vie et ce qui se joue est toujours autre que ce que l'on croit. Si vous voulez comprendre qui est Ganesh et à quoi je fais référence, cette connaissance est disponible partout facilement aujourd'hui.

Cela a-t-il à voir avec le message du morceau qui donne son titre à l'album, Renunciation ? J'en parle aussi dans le livret du CD. C'est un concept spirituel : notre âme, l'âme humaine, est en état naturel de renoncement. L'âme est totalement transcendantale à ce monde. Si vous voulez en savoir plus, il faut pratiquer la méditation et étudier les Védas. On ne peut pas comprendre cela d'un point de vue intellectuel, cela n'est pas possible.

Pourriez-vous tout de même m'expliquer comment intervient l’élément mystique sur votre musique ? C'est l'essence de la musique, comme je viens de le dire, et mon genre de vie est centré autour la pratique de la méditation et de l'étude des écritures védiques. Ma musique vient de là parce que nous sommes d'abord des êtres spirituels et quoi que nous fassions dans ce monde, nous ne sommes pas ce que nous faisons. C'est au delà de ce que nous faisons. Si vous voulez mieux comprendre, il vous faut en faire l'expérience. Il faut faire l'expérience de la méditation et trouver ce qui se trouve en vous. Si ma musique a un message, c'est celui là.

Et en ce qui concerne la pratique musicale, comment un musicien ayant un rapport privilégié à la religion, quelle qu’elle soit, perçoit les oeuvres d'un musicien qui, lui, n'en a aucun ? La pratique musicale peut elle obtenir de bons résultats sans cette dimension mystique ? L'apprentissage des techniques dans l'étude de la musique et de celle d'un instrument, est essentiel. Mais dans la culture occidentale, en particulier eurocentriste, les fondations mystiques de la musique ne sont pas enseignées. Par contre, l'approche orientale est très différente. Parce que dans leurs traditions, en musique comme dans tous les domaines, tout est enseigné comme un chemin spirituel, une initiation. La musique selon les orientaux est plus une expression directe de la réalité transcendantale et ils ont une vision bien plus haute des rythmes, de ce que les rythmes signifient et aussi de ce que les gammes représentent. La connaissance de ce qu'est une gamme, de ce qu'elle représente, sa mise en relation avec notre univers et avec la planète, comment utiliser le son pour entrer en relation avec l'être suprême, tout cela fait partie de la structure de leurs connaissances et de l'apprentissage. Les mantras sont des formules spirituelles, des formules mystiques qui permettent d'entrer en relation avec le divin. Ainsi, en Orient, on est d'emblée dans un tout autre contexte. Lorsque l'on apprend à jouer d'un instrument, dès le début, la spiritualité joue un rôle fondamental, il n'y a aucune séparation entre l'aspect technique et l'autre, c'est la même chose, cela se confond. Cela ne peut pas être séparé parce que la musique est considérée comme une science spirituelle.

Pour revenir en Occident, comment jugez vous les changements qui sont intervenus ces 30 dernières années dans le « milieu du jazz » ? Est-il plus difficile pour un musicien de jazz de s’imposer aujourd’hui,  même avec votre aura ? Oui c'est plus difficile, tout est plus difficile en cette sombre période d'ignorance et de perte des valeurs spirituelles. La musique est d'ordre spirituel, elle rapproche les gens spirituellement, c'est pourquoi elle est difficilement acceptée, spécialement maintenant. Si vous étudiez les écritures védiques, il y est question d'âges de conscience. En ce moment, de ce point de vue, en terme de conscience, nous sommes au plus bas. Tout ce qui est d'ordre spirituel reçoit le moins de considération. La religion, particulièrement en Occident, est sans dessus dessous.

En ce qui concerne la reconnaissance de votre musique, l’histoire du jazz a connu de nombreux musiciens importants et mal jugés, en leur temps, par les critiques et le public. Vous arrive-t-il de vous résigner à faire partie d’une sorte de  « tradition  regrettable » ? Je n'ai aucun contrôle là dessus, les gens peuvent me caser où ils veulent. Je suis là pour réaliser ma propre destinée et atteindre les buts que je me suis fixés...

Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui quelques musiciens de valeur qui bénéficient d’une renommée à la hauteur de leur talent ? Vous savez, les gens n'ont pas compris Bouddha, Jésus Christ, Krishna, Rama et tant d'autres qui n'étaient au monde que pour nous aider... Les grands génies en général sont incompris et pourtant ils ne nous apportent que des messages salvateurs, alors que dire?

... Sans doute qu'il faut pousser le « public » à chercher au-delà de ce qu'on veut bien lui imposer.  Au niveau du public, justement, avez-vous senti une évolution, accepte-t-il mieux votre musique aujourd'hui qu'hier ? Depuis le temps, il est possible qu'un peu plus de gens commencent à comprendre.

C'est aussi que votre groupe compte des membres d’exception, et que vous ne cessez d'approfondir avec eux la densité de votre jeu. Avez-vous déjà pensé qu’un jour, les amateurs de jazz appèleront cette formation votre « quartette classique » ? Oui, je pense que ce quartette deviendra un classique, certains le disent déjà. Même si nous n'avons pas encore été complètement acceptés... Nous pâtissons de toutes ces divisions et classifications imposées dans le jazz - avant garde, ceci cela - inventées afin de marginaliser certains d'entre nous.... Mais certains voient déjà au delà de ces catégories le rôle du David S Ware Quartet.

David S. Ware, juin 2007.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli.


David S. Ware: Renunciation (AUM Fidelity - 2007)

renunciagrisliEnregistré en 2006 au Vision Festival de New York, ce concert, annoncé comme étant le dernier du quartette en terre nord-américaine, voit David S. Ware distribuer de quoi faire naître quelques regrets de l’autre côté de l’Atlantique.

Après avoir imposé sur Ganesh Sound une méditation coltranienne - phrases allongées jusqu’à l’écorchure de Ware, piano évoquant à divers endroits celui de McCoy Tyner - les musiciens dressent un triptyque en hommage à la Renunciation promise : tourmentes du questionnement énoncées par le duo William Parker / Matthew Shipp
(Suite I), recherche de réponses valables et différentes (hard bop virant free puis progression quasi contemporaine de Suite II), enfin, apaisement relatif parce qu’obligatoire le temps d’une autre duo Shipp / Parker (Suite III).

Sur un mode plus urbain, le groupe porte ensuite Mikuro’s Blues, ballade sur laquelle Ware dépose des lamentations denses sur le gimmick servi par ses partenaires, accéléré seulement sur la fin par Guillermo E. Brown. Reprise de Ganesh Sound, plus court et délayé, et puis applaudissements. Alors, le speaker redonne les noms des musiciens d’un quartette impeccable, décidé, faut-il le croire, à se consacrer à d’autres continents.

CD: 01/ Intro 02/ Ganesh Sound 03/ Renunciation Suite I 04/ Renunciation Suite II 05/ Renunciation Suite III 06/ Mikuro’s Blues 07/ Ganesh Sound (Reprise) 08/ Saturnian

David S. Ware - Renunciation - 2007 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International.


David S. Ware: Balladware (Thirsty Ear - 2006)

balladsli7   ballades  composent  Balladware,   album  enregistré  par   le quartet de David S. Ware en 1999. En compagnie de Matthew Shipp (piano), William Parker (contrebasse) et Guillermo Brown (batterie), le saxophoniste revient sur quelques thèmes – standards et compositions personnelles - qu’il avait déjà abordés auparavant, pour confectionner l’une de ses œuvres les plus intenses.

Au nombre des reprises, Yesterdays – ballade désaxée sur laquelle Ware, chaleureux, ouvre la brèche d’une profondeur mélancolique mise en musique -, Autumn Leaves – où il dispose des digressions précipitées au creux des phrases du thème –, ou encore, Tenderly. Sur chacune d’elles, le leader trouve l’appui plus qu’éclairé de ses trois partenaires.

Ailleurs, Ware réinterprète Dao, contenu et laissant pas mal de place aux arpèges de Shipp ; évoque
Albert Ayler sur Godspelized, sur lequel il ne manque pas de tirer partie de la valeur de sa section rythmique ; hurle, enfin, une invocation troublante, que ses partenaires devront camoufler sous déconstruction comme on noie sa peine (Angel Eyes).

Et la peine transformée, l’allure se fait haute. Mesurée, juste, mais à propos de laquelle il est soudain permis de douter – doses petites de free emporté. Ce loup, dans un champ de fleurs - et pas des plus communes. L’oxymore difficile et élégant.

CD: 01/ Yesterdays 02/ Dao 03/ Autumn Leaves 04/ Godspelized 05/ Sentiment Compassion 06/ Tenderly 07/ Angel Eyes

David S. Ware - Balladware - 2006 - Thirsty Ear. Distribution Orkhêstra International.


Eric Dolphy, Tender Warrior, L’eredita Musicale di Eric Dolphy (Sardegna e Jazz - 2005)

dolphyeregrisliEn 2004, le festival « Ai confini tra Sardegna e Jazz » s’intéressait particulièrement à l’œuvre d’Eric Dolphy (disparu 40 ans plus tôt). Pour l’occasion, colloques et concerts étaient organisés, qui revenaient sur l’homme, son œuvre, son influence. Publié en 2005, Tender Warrior rassemble un livre et un disque, pose les scellés et fait figure de résumé.

Quand le livre revient sur les effets de la carrière du clarinettiste, saxophoniste et flûtiste, sur le jazz et les musiques improvisées, interroge à son propos une pléiade de musiciens (tels que Joe McPhee, Jef Sicard, Ken Vandermark, Otomo Yoshihide), donne à lire sa dernière interview et retranscrit la discographie du maître élaborée par ses biographes Vladimir Simosko et Barry Tepperman, le disque offre une sélection des concerts donnés cette année là à Santa’Anna Arresi.

Pêchant ici dans le répertoire de Dolphy, improvisant là, les musiciens rendent des hommages différents. Des polyphonies étranges du launedda accompagnées par les tablas et darboukas (pour le résultat approximatif de Red Planet de Coltrane on Launeddas, enchaînant leurs solos plus que naïvement) à l’interprétation par l’Eric Dolphy’s Memorial Barbecue d’Out to Lunch et Out There sur le mode brouillon, en passant par le duo Tim Berne (saxophone) / Umberto Petrin (piano) au contemporain pompier, l’auditeur avait de quoi craindre le pire.


Heureusement, Nexus, formation locale plutôt en verve, enchaîne une composition personnelle et la Jitterbug Waltz, passant d’un free radical à une impression atmosphérique, pour rendre ensuite avec les honneurs 245 et Lotsa Potsa. Le duo Matthew Shipp / David S. Ware, ensuite, improvisant Two for Eric, combinant leurs improvisations individuelles, toutes à l’écoute de l’inspiration. Courte, l’improvisation ramasse assez d’évidences pour excuser les faux pas pratiqués ailleurs sur le disque.

En guise de conclusion, un extrait d’un des derniers concerts de Dolphy. En compagnie du Bob James Trio, le 1er mars 1964, Dolphy passe d’un instrument à l’autre sur la partition déposée par ses accompagnateurs. Dissonant, stimulant et dense, Strenght And Unity dévoile sans doute ce qu’aurait pu être sa musique par la suite : plus étrange, forcément ; plus inédite encore.

CD: 01/ Coltrane on launeddas: Red Planet 02/ Tim Berne e Umberto Petrin: Serene 03/ Nexus: Vertical Invaders #1, Jitterbug Waltz, 245, Lotsa Potsa 04/ Eric Dolphy’s Memorial Barbecue: Out to Lunch, Out There 05/ Eric Dolphy: Strenght and Unity

Eric Dolphy, Tender Warrior, L’eredita Musicale di Eric Dolphy, Sardegna e jazz, 2005.

le son du grisli

Image of A paraître : Eric Dolphy de Guillaume Belhomme


WildFlowers: Loft Jazz New York 1976 (Douglas - 2006)

wildgrisliMai 1976, New York. 10 nuits durant, se tient le Wildfowers Festival, marathon organisé dans le loft du saxophoniste Sam Rivers, auquel participent une soixantaine de musiciens parmi les plus emblématiques de ceux issus des deux premières générations du free jazz. Wildflowers, aujourd’hui réédité, rend compte de cette décade précise, au son d’une sélection de 22 titres établie par le producteur Alan Douglas.

Alors s’y glissent forcément quelques perles. Parmi elles, l’intervention de l’hôte en personne (Rainbows) et d’un fidèle qui ne manque jamais d’investir un endroit qu'il connaît par coeur, Jimmy Lyons
(Push Pull). Plus ramassé, le solo du saxophoniste Marion Brown qui conduit son trio sur And Then They Danced, pièce impeccable.

Sacrifiant tout, parfois, à l’image que le public s’est fait d’une musique de la revendication, les musiciens donnent dans la rage exacerbée, tels Henry Threadgill (Uso Dance), Leo Smith
et Oliver Lake (Locomotif N°6), Andrew Cyrille et David S. Ware (Short Short), Sunny Murray (Something’s Cookin’) ou Don Moye accompagnant Roscoe Mitchell (Chant).

Mais la New Thing ne peut se contenter de redire ad vitam sa vindicte, aussi convaincante soit-elle. Elle prend alors d’autres tournures, tisse des parallèles avec la soul (Maurice McIntyre sur Jays), le blues (Hamiet Bluiett
fantasque sur Tranquil Beauty), ou même l’Afro beat (Byard Lancaster et Olu Dara sur The Need To Smile), avant qu'Anthony Braxton, Charles Brackeen et Ahmed Abdullah, ou Julius Hemphill, ne fomentent un free plus réflexif (73°-S Kelvin, Blue Phase, Pensive).

Intelligente, la sélection proposée par Wildflowers tient de l’anthologie, quand elle témoigne aussi des possibilités d’une seule et unique salve de concerts donnés par quelques musiciens de choix. Qui évoquent, voire résument, ici, l’époque des Lofts Sessions.

CD1: 01/ Kalaparusha : Jays 02/ Ken McIntyre : New Times 03/ Sunny Murray : Over The Rainbow 04/ Sam Rivers : Rainbows 05/ Henry Threadgill : USO Dance 06/ Harold Smith : The Need To Smile 07/ Ken McIntyre : Naomi 08/ Anthony Braxton : 73°-S Kelvin 09/ Marion Brown : And Then They Danced - CD2: 01/ Leo Smith : Locomotif N°6 02/ Randy Weston : Portrait of Frank Edward Weston 03/ Michael Jackson : Clarity 2 04/ Dave Burrell : Black Robert 05/ Charles Brackeen : Blue Phase 06/ Andrew Cyrille : Short Short 07/ Hamiet Bluiett : Tranquil Beauty 08/ Julius Hemphill : Pensive - CD3: 01/ Jimmy Lyons : Push Pull 02/ Oliver Lake : Zaki 03/ David Murray / Shout Song 04/ Sunny Murray : Something’s Cookin’ 05/ Roscoe Mitchell : Chant

Wildflowers: Loft Jazz New York 1976 - 2006 (réédition) - Douglas Records. Distribution DG Diffusion.


David S. Ware : Point éphémère / 3 mai 2006

david s

L'amour des cordes est un mal qui a depuis longtemps gagné le jazz. Perdu, donc, si l'on pense, entre autres, aux sirupeux accompagnements qu'une Amérique prête à tout pour récupérer au moyen d'instruments nobles un style qui ne pouvait échapper plus longtemps au lyrisme fait loi d'un vernis cachant simplement les moisissures, ou à l'école française du violon jazz, qui continue de déverser une musique d'accompagnement idéale pour qui tient absolument à donner dans le cliché et se mettre, un beau matin, à courir nu et heureux sur une plage de Cabourg. Le problème est qu'à force de se laisser emporter par des envolées dégoulinantes, on finit inéluctablement par glisser sur une algue.

Bien sûr, dans le domaine, on repère ici ou là quelques disques acceptables. Et David S. Ware, qui se produisait le 3 mai au Point Ephémère (Paris), a été de ceux à rendre une copie convaincante avec Threads, album enregistré par son quartette en compagnie de Mat Maneri et Daniel Bernard Roumain. Qui s'attendait donc à entendre Ware dialoguer avec les huit musiciens de son " String Workshop " aura connu une déception, puisque le saxophoniste a préféré les conduire, assis face à eux - eux, face au public, donc, lui, dos au public {soit : W (assis) ~ 8X (assis, debout) / quoi, 80 personnes ? } - sur une chaise de jardin. Si quelques musicologues éclairés auraient pu se poser la question de savoir si l'on peut honnêtement produire quelque musique engageante assis sur une chaise de jardin, en plastique qui plus est, d'autres moins ambitieux en déduiront, sûrs de leur fait, " Ware aurait dû venir grossir le rang des interprètes, ténor à l'appui ".

Au lieu de ça, le voici dirigeant 2 violons, 2 altos, 1 violoncelle et 3 contrebasses, les gestes peu orthodoxes mais exaltés, l'assurance peut être d'avoir à dire de cette façon, tandis que ses compositions ne tiennent pas longtemps l'épreuve qu'il leur fait subir. Alors, une longue, trop longue séance musicale se cherche, égarée entre minimalisme américain, dissonances prudes et recours mélodiques trop légers. Soit, un mélange de John Adams, Berio et Sakamoto, mais en toujours moins bon, version poussive. Le tout agrémenté de passages plus dramatiques rendus à l'unisson, lourds et quasi vides. Dommage d'autant que le " String Workshop " respecte les partitions, se montre attentif aux gestes fulgurants, et donne beaucoup, comme il lui est demandé, soit, s'acharne et s'épuise.

Bref, tout ça est trop mince pour le temps qu'on lui consacre, à l'inverse de la deuxième partie de la représentation. Là, sur la même chaise qu'on a pris soin de retourner, Ware improvise une vingtaine de minutes. Recueilli, le saxophoniste livre un condensé de sa propre histoire. Des rauques internes de son ténor aux suraigus irritants, il évoque sa relation au free des origines tout en n'oubliant pas que cette musique est aussi le fruit d'une époque et que l'évolution irrémédiable est advenue. Rares, les schémas mélodiques sont répétés un peu, autant de pauses au milieu des fulgurances tumultueuses, des doutes soulignés par un souffle plus mesuré ou des affirmations rageuses. Ici, Ware ne se sera pas trompé de parti pris, et aura choisi la concision pour présenter la densité d'un art qu'il maîtrise à l'accoutumée.

De ces rattrapages appropriés d'erreurs pas si graves. David S. Ware ayant, en plus, une foi solide en l'évolution des choses, et donc, en leur relativité dans le domaine des conséquences.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Commentaires sur