Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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William Hooker : Light. The Early Years 1975-1989 (NoBusiness, 2016)

willima hooker light the early years 1975-1989

C’est une boîte de forme carrée qui contient quatre disques. Eux renferment, organisés chronologiquement, d’anciens enregistrements de William Hooker, batteur dont le label NoBusiness a déjà publié Earth’s Orbit, Crossing Points et Channels of Consciousness – travaux « de jazz », faut-il le préciser ?

Hooker y apparaît bien sûr en différentes compagnies : seul puis en trio avec Mark Miller et David Murray et en duo avec David S. Ware sur ces extraits de concerts enregistrés en 1975 et 1976 qu’il avait autoproduits sous étiquette Reality Unit Concepts : si elle est moins radicale, sa pratique rappelle sur ... Is Eternal Life celle de Sunny Murray, Hooker accompagnant à la voix chacun des coups qu’il donne. La fin du double LP original est reprise sur le deuxième CD: auprès de deux souffleurs, Lee Goodson et Hasaan Dawkins, le percussionniste y emmène des pièces tonitruantes qui pâtissent quand même de la comparaison avec l’équilibre trouvé plus tôt avec Ware.

C’est seul encore que le batteur ouvrait Brighter Lights, seconde référence Reality Unit Concepts : le murmure accompagne les gestes puis se glisse en deux autres duos, c’est-à-dire sur un folk étrange élaboré avec le flûtiste Alan Braufman et sur un échange ronflant avec le pianiste Mark Hennen. C’est donc en dernière plage que ce disque-là fait son effet : jusqu'ici inédit, un morceau expose Hooker aux côtés de Jemeel Moondoc et Hasaan Dawkins. Avec panache, alto et ténor se déversent dans un cours que creuse sur l’instant une robuste batterie.  

Les deux derniers disques consignent d’autres enregistrements inédits, qui datent de la fin des années 1980. Au Roulette de New York, le trio Formulas of Approach – formé avec Roy Campbell (trompette) et Booker T. Williams (saxophone ténor) – sert une musique que l’on dira « affranchie » plutôt que « libre » : l’unisson y côtoie des phrases isolées, l’allure est changeante et le répertoire va jusqu’à s’approprier un air traditionnel japonais. Avec Lewis Barnes (trompette) et Richard Keene (saxophones et flûte), Hooker composait enfin Transition : sous ses coups, le jazz vole en éclats – les brisures sont nombreuses – et la musique appelle au changement. Là se trouve la force de cette rétrospective : avoir réédité des documents devenus rares accompagnés d’inédits éloquents et réussi à rattacher les uns et les autres aux souvenirs encore récents (et, pour certains, moins « convaincants ») que l’on garde de William Hooker derrière Lee Ranaldo, Elliott Sharp ou Zeena Parkins

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William Hooker : Light. The Early Years 1975-1989
NoBusiness Records
Enregistrement : 1975-1989. Edition : 2016.
4 CD : CD1 : 01/ Drum Form 02/ Soy 03/ Passages – CD2 : 01/ Pieces I, II 02/ Above and Beyond 03/ Others (Unknowing) 04/ Patterns I, II and III 05/ 3 & 6 06/ Present Happiness – CD3 : 01/ Anchoiring (With a Feeling) 02/ Clear, Cold Light / Into Our Midst / Japanese Folk Song – CD4 : 01/ Contrast (With a Feeling) 02/ Naturally Forward 03/ Continuity of Unfoldment
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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David S. Ware / Apogee : Birth of the Being (Aum Fidelity, 2015)

david s ware apogee birth of a being

Tout était déjà là, en 1977, chez David Spencer Ware : le gospel, le cri, l’élan, la fureur, le don de soi. Mais en 1977, le saxophoniste commet un impair : il vend les bandes du trio collectif Apogee (Ware, Marc Edwards & Gene Y. Ashton, ce dernier n'était pas encore Cooper-Moore) au label suisse Hat Hut qui le publie sous le seul nom de David S. Ware. Apogee aura du mal à s’en remettre.

Aujourd’hui, on réédite (avec inédits) ce petit (lire grand) brulot de la free music. Ware est déjà ce saxophoniste hurleur, expert en cris, lamentations et qui ne semble vouloir (pouvoir ?) s’arrêter. Cet ogre magnifique de générosité bénéficie du soutien d’un pianiste et d’un batteur pour qui le martèlement reste un état premier. L’espace n’est pas là, l’étouffement non plus. Et le saxophoniste inonde alors de son phrasé brisé une sphère déjà bien encombrée.

Il faudra attendre les dix-sept minutes de Stop Time pour que l’on découvre enfin l’aspect collectif du trio. A signaler par ailleurs une pièce solo d’ashimba (xylophone en bois inventé par Cooper-Moore) et un solo aux graves soyeux (école Coleman H. plus que Sonny R.) à la charge du saxophoniste. Une réédition qui s’imposait.



David S. Ware / Apogee : Birth of the Being (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : Avril 1977. Edition : 1979. Réédition : 2015.
2 CD : CD1 : 01/ Prayer 02/ Thematic Womb 03/ A Primary Piece #1 04/ A Primary Piece #2 – CD2 : 01/ Prayer 02/ Cry 03/ Stop Time 04/ Ashimba 05/ Solo
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Andrew Cyrille : The Complete Remastered Recordings On Black Saint & Soul Note (CAM Jazz, 2013)

andrew cyrille the complete remastered recordings on black saint and soul note

C’est sur Metamusicians’ Stomp (dont on pourra lire ici une évocation publiée en Free Fight) que l’on tombe en ouvrant The Complete Remastered Recordings On Black Saint & Soul Note, coffret enfermant sept enregistrements d’Andrew Cyrille jadis publiés par les deux labels italiens annoncés.

Si Metamusicians’ Stomp célèbre l’association du batteur, de David S. Ware et de Ted Daniel, c’est auprès d’un autre souffleur qu’on le retrouve sur Nuba et Something In Return : Jimmy Lyons. Vibrionnant, au fluet magistral, le saxophoniste alto tisse en compagnie de Cyrille, sur peaux souvent lâches, le cadre dans lequel s’épanouira la poésie écrite et chantée de Jeanne Lee (Nuba, enregistré en 1979). Sans elle, c’est à un exercice plus conventionnel mais néanmoins bouleversant que s’adonnent Cyrille et Lyons : en duo, ils découpent Take the ‘’A’’ Train, y aménageant plusieurs aires de solos avant de s’opposer sur des compositions personnelles (Lorry, J.L., Nuba) qui recèlent d’interventions courtes et d’intentions diverses (Something In Return, 1981). Indispensable, cette réédition nous fait regretter l’absence (l’oubli ?) dans le coffret de Burnt Offering, autre duo que Cyrille et Lyons enregistrèrent pour Black Saint en 1982.

Datant de 1980, Special People est la première des quatre références Soul Note ici rééditées. Cyrille y retrouve Maono (Daniel, Ware et le contrebassiste Nick DiGeronimo) le temps de l’interprétation de trois titres de sa composition et de deux autres signés Ornette Coleman (A Girl Named Rainbow) et John Stubblefield (Baby Man). Ne parvenant déjà pas à remettre la main sur l’harmonie qui fit de Metamusicians’ Stomp ce si bel ouvrage, le batteur se plie en plus aux codes naissant d’une ingénierie sonore adepte de lissage, glaçage et vernis – dont The Navigator (1982) pâtira encore davantage (impossible son – et même jeu – de piano de Sonelius Smith).

La décennie suivante, Andrew Cyrille accompagnera sur références Soul Note le pianiste Borah Bergman ou le violoniste Billy Bang. Dans la boîte, on le retrouve en meneur d’un quartette (X Man, 1993) et d’un trio (Good to Go, 1995) dont le souffleur est flûtiste : James Newton. Clinquant, encore, et un répertoire fait pour beaucoup de morceaux signés de ses partenaires (Newton, Anthony Cox, Alix Pascal, Lisle Atkinson) qui nous incite à retourner aux disques que Cyrille enregistra à la même époque en d’autres formations – avec Oliver Lake et Reggie Workman en Trio 3, notamment : Live in Willisau, par exemple.

C’est dire la puissance des notes emmêlées d’Andrew Cyrille et de Jimmy Lyons : dès les premières, voici relativisées la qualité toute relative des références Soul Note et les quelques impasses de l’anthologie – David Murray voyant paraître ces jours-ci un second volume de ses Complete Remastered Recordings On Black Saint & Soul Note, peut-être est-il réservé à Cyrille le même et enviable sort.  

Andrew Cyrille : The Complete Remastered Recordings On Black Saint & Soul Note (CAM Jazz)
Réédition : 2013.
7 CD : CD1 : Metamusicians’ Stomp CD2 : Nuba CD3 : Something In Return CD4 : Special People CD5 : The Navigator CD6 : X Man CD7 : Good to Go, with A Tribute to Bu
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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David S. Ware (1949-2012)

David Spencer Ware

La nature du premier disque qu’il acquiert – The Bridge, de Sonny Rollins – finit de convaincre le jeune David Spencer Ware de négliger les instruments auxquels il a d’abord été initié (flûte, saxophones alto et baryton) au profit du ténor. Étudiant à la Berklee School of Music de Boston, il monte au début des années soixante-dix le groupe Apogee en compagnie du pianiste Gene Ashton – rebaptisé depuis Cooper-Moore – et du batteur Mark Edwards, avant de s’installer à New York où il côtoie Rollins et commence à fréquenter les figures charismatiques d’une avantgarde musicale alors dispensée en lofts : Andrew Cyrille, Milford Graves, David Murray, Hamiet Bluiett ou Bill Dixon. Fait membre d’un grand orchestre que Cecil Taylor emmène en 1974 sur la scène du Carnegie Hall, le saxophoniste intègre ensuite l’Unit du pianiste, avec lequel il part donner concerts en Europe et enregistre le disque Dark to Themselves en 1976. S’il signe les années suivantes les premières références de sa discographie personnelle (Birth of a Being et From Silence to Music), il lui faudra attendre une dizaine d’années – pendant laquelle il trouvera quelque occupation auprès de Cyrille, Graves ou Peter Brötzmann – pour étoffer celle-ci : enregistrement de Passage to Music en 1988 en compagnie de William Parker et Mark Edwards. La même année, le trio accueille le pianiste Matthew Shipp pour devenir David S. Ware Quartet, formation réunie une première fois en studio en 1990 et avec laquelle le saxophoniste a délivré depuis l’essentiel de son message. Si ce n’est lorsqu’il s’essaye à une musique électroacoustique maladroite, Ware n’en finit plus de personnaliser sa sonorité singulière dans une confidentialité difficile à justifier. Guillaume Belhomme, Giant Steps. Jazz en 100 figures, Le mot et le reste, 2009.

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William Parker : Centering (NoBusiness, 2012)

william parker centering

Lorsqu’il s’agit de célébrer le corpus enregistré de William Parker, le label NoBusiness met les formes. Hier, c’était l’édition de Commitment ; aujourd’hui, celle de Centering, coffret de six disques qui revient sur une décennie obscure (1976-1987) et reprend le nom du label que créa le contrebassiste, dont le catalogue se contenta longtemps d’une seule et unique référence : Through Acceptance of the Mistery Peace.

Dans un livre qui accompagne la rétrospective, Ed Hazell en dit long sur ces années d’associations diverses et de projets discographiques non aboutis. En guise d’illustrations, les enregistrements du coffret en démontrent autrement : antiennes sulfureuses nées d’un duo avec Daniel Carter (1980) ou d’un autre avec Charles Gayle (1987) ; premiers désirs d’ensemble transformés en compagnie d’Arthur Williams et de John Hagen (William Parker Ensemble, 1977), de Jemeel Moondoc, Daniel Carter et Roy Campbell (Big Moon Ensemble, 1979) qui aboutiront à la formation de l’immense Centering Big Band ; projets mêlant musique et chorégraphie – Patricia Nicholson, compagne de Parker, ayant aidé au rapprochement des deux arts – impliquant d’autres groupes formations : Centering Dance Music Ensemble dans lequel on remarque David S. Ware ou Denis Charles

Si les gestes manquent et si le son peut parfois être lointain, il ne reste pas moins de ces expériences de grandes pièces de free collégial : One Day Understanding sur lequel Ware invente sur motif d’Albert Ayler ; Lomahongva (Beautiful Clouds Arising) profitant de l'exhubérance de Moondoc (dont NoBusiness édita aussi l’épais Muntu), Hiroshima du lyrisme de Campbell… Ce sont aussi Lisa Sokolov et Ellen Christi qui prêtent leur voix à un théâtre musical qui peut verser dans le capharnaüm en perdition (difficile, de toujours garder la mesure ou de respecter les proportions dans pareil exercice) lorsqu’il ne bouleverse pas par la beauté de ses mystères – on pourrait voir dans Extending the Clues l’ancêtre claironnant des Gens de couleur libre de Matana Roberts. La liste des intervenants conseillait déjà l’écoute de Centering : ce qu’il contient l’oblige.

EN ECOUTE >>> Time & Period >>> Facing the Sun

William Parker : Centering. Unreleased Early Recordings 1976-1987 (NoBusiness)
Enregistrement : . 1976-1987. Edition : 2012.
CD1 : 01/ Thulin 02/ Time and Period 03/ Commitment – CD2 : 01/ Facing the Sun, One is Never the Same 02/ One Day Understanding (Variation on a Theme by Albert Ayler) 03/ Bass Interlude 04/ tapestry – CD3 : 01/ Rainbow Light 02/ Crosses (LongScarf Over Canal Street) 03/ Entrusted Spirit (Dedicated to Bilal Abdur Rahman) 04/ Angel Dance 05/ Sincerity 06/ In the Ticket – CD4 : 01/ Dedication to Kenneth Patchen 02/ Hiroshima, Part One 03/ Hiroshima, Part Two – CD5 : 01/ Ankti (Extending the Clues) 02/ Munyaovi (Cliff of the Porcupine) 03/ Palatala (Red Light of Sunrise) 04/ Lomahongva (Beautiful Clouds Arising) 05/ Tototo (Warrior Spirit Who Sings) – CD6 : 01/ Illuminese/Voice 02/ Falling Shadows 03/ Dawn/Face Still, Hands Folded
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Planetary Unknown : Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 (AUM Fidelity, 2012)

david s ware planetary unknown live 2011

Peu à peu, faire connaissance avec le Planetary Unknown de David Spencer Ware. Ne pas condamner trop vite les bruits et les fureurs du saxophoniste. Attendre la seconde station (Precessional 2) et se laisser traverser par le cri perçant de Ware. Accepter ruades et chevauchées. S’enivrer de la démesure d’un ténor se donnant corps et âme. S’immiscer dans les libertés chèrement gagnées par Cooper-Moore. Participer à la cavalcade. Bousculer le désordre et ne plus taire les démences endormies. S’étonner des doutes et des scories de William Parker. Questionner son refus à s’extraire du troupeau (Precessional 1) et le retrouver, quelques minutes plus tard, archet vibrant et désarmant de partage et de liant (Precessional 3). Retrouver la délicatesse d’un maudit nommé Muhammad Ali. Et, enfin, lui reconnaître l’une des plus belles respirations de la free music.

Et ainsi, se griser aux vagues et aux flux, parfois incontrôlables, d’un quartet dont c’était ici la première édition live.

EN ECOUTE >>> Processional 1 >>> Processional 3

David S. Ware's Planetary Unknown : Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/ Precessional 1 02/ Precessional 2 03/ Precessional 3
Luc Bouquet © Le son du grisli

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David S. Ware : Organica (AUM Fidelity, 2011)

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Jamais inutiles au ténor, les convulsions semblent déserter le sopranino de David S. Ware. Car au sopranino, le chant de Ware est plein, dru et sans artifice. Obstinément (Minus Gravity 2), la courbe se creuse et ne bouscule jamais le mouvement-rythme initial. C’est donc sans crescendo ni decrescendo, sans baisse de rythme ni de tension que le saxophone déboule et fait abonder la mélodie. Souvent modalement, toujours profondément.

Au ténor, le terrain est plus escarpé, les avens sont plus sournois (Organica 1). D’un souffle grave, enfoui au plus profond des entrailles ou en projection d’aigus supersoniques, le souffle-force de Ware réitère les visions d’antan : les sinuosités de Third Ear Recitation, les frayeurs d’Oblations & Blessings. Comme en recherche de la note inatteignable, le saxophoniste impulse à son ténor de ne jamais abandonner la lutte.

En deux concerts solo (Brooklyn & Chicago), revoici intact le chant profond de David Spencer Ware.

David S. Ware : Organica (Solo Saxophones, Volume 2) (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Minus Gravity 1 02/ Organica 1 03/ Minus Gravity 2 04/ Organica 2
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Andrew Cyrille : Metamusicians' Stomp (Black Saint, 1978)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Au gré de nombreuses métamorphoses, le free jazz s’est réinventé. Les meneurs n’étant pas toujours souffleurs, quelques percussionnistes portèrent des coups implacables à la stagnation du genre – malgré tout, d’autres s’y seront enfermés et de plus jeunes s’y enferment encore. Réguliers ou non, tous ces coups furent ad hoc. Ceux d’Andrew Cyrille seraient-ils plus ad hoc encore que les autres, si la chose était seulement envisageable ?

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Chaque référence, ou presque, de la discographie de meneur d’Andrew Cyrille répète « les recherches progressent ». Après un Dialogue of the Drums entamé avec Milford Graves, ce sera une poignée de disques enregistrés avec Maono (formation qui ne peut se passer de David S. Ware au saxophone ténor et de Ted Daniel au bugle) : Celebration (présence de Jeanne Lee dont Cyrille célèbrera la poésie l’année suivante sur Nuba en compagnie de Jimmy Lyons), Junction et Metamusicians’ Stomp auxquels on peut ajouter Special People (et même The Navigator, si un original affirmait un jour qu’en fait Maono peut bien se passer de Ware).

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Plusieurs fois affichée, l’exceptionnelle nature des forces en présences garantit l’ouvrage signé Maono. Sur Metamusicians’ Stomp, ce sont quatre (le bassiste Nick DiGeronimo est le quatrième) musiciens doués de métalangage sinon ces quatre « métamusiciens » promis, dont le nec plus ultra est cet art qu’ils ont de transmettre avec une facilité déroutante. Sur des compositions de Cyrille dont l’exotisme est un ailleurs où trouver l’inspiration et non pas cette simple promesse de dépaysement musical ; sur une autre de Kurt Weill : slow de salon au cours duquel les danseurs s’emmêleront immanquablement en peaux et pavillons. 

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A coup de gestes vifs, Cyrille attise donc en acharné quand Ware, à gauche, y va de sa nonchalance écorchée et que Daniel, à droite, découpe de rares fantaisies. Le free annoncé est bien du domaine des souffles, mais ceux-là ne sauraient être sans l’impulsion qui commande partout ici, entretenue par les motifs que DiGeronimo est en charge de faire tourner. Ainsi « Metamusicians’ Stomp » est un jeu de courts schémas imbriqués dont l’accès est libre mais la sortie aléatoire, voire interdite. Sur une face entière, la seconde, « Spiegelgasse » compose en trois temps (Reflections + Restaurants / The Park / Flight) dans les reflets de miroirs disposés près des musiciens : le dit est redit et renvoyé plus loin ; le fait est réverbéré au point que Maono tente en guise de conclusion le rapprochement de deux jazz que tout semblait opposer : cool et free, donc. Etait-il possible que, jusqu’alors, ces deux-là aillent l’un sans l’autre ? « Les recherches progressent », clamait Metamusicians’ Stomp. Et le clame aujourd’hui encore.

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David S. Ware : Planetary Unknown (AUM Fidelity, 2011)

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Il est étrange de constater le peu d’enregistrement saxophone-batterie publiés par David Spencer Ware (un seul à ma connaissance : African Drums en duo avec Beaver Harris – OWL) quand on sait le rôle déterminant qu’ont les tambours dans la musique de David S. Ware. Duality Is One en duo avec Muhammad Ali est là pour réparer l’oubli. Et impossible de ne pas songer à l’Interstellar Space de Coltrane-Rashied Ali, d’autant que c’est le propre frère de Rashied qui tient les baguettes ici. Le cri, jamais véritablement interrompu de David S. Ware, trouve un partenaire à sa démesure : le crescendo fait date.

Avant cela, David Spencer Ware, Cooper-Moore (des retrouvailles longtemps espérées), William Parker (fidèle parmi les fidèles) et Muhammad Ali (jadis si décrié et pourtant si juste ici) avaient érigé quelques situations claires : la puissance et la déferlante d’un saxophone ténor en contrepoint d’un trio sans âge et sans scrupule. Plus tard, le sopranino de Ware désignera la dissonance comme sa plus sûre amie. Se déliant au fil du jeu et se liant, au fil des minutes, à l’archet de William Parker, le flux se tendra jusqu’à la sublime cassure de Divination Unfathomable. Il y aura aussi une improvisation au stritch (Ancestral Supramental) et cette impression finale d’une musique large et épaisse comme le monde. Un monde insoutenable de beauté et de générosité.

David S. Ware, Cooper-Moore, William Parker, Muhammad Ali : Planetary Unknown (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011
CD : 01/ Passage Wudang 02/ Shift 03/ Duality Is One 04/ Divination 05/ Crystal Palace 06/ Divination Unfathomable 07/ Ancestry Supramental
Luc Bouquet © Le son du grisli

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David S. Ware : Onecept (Rank, 2011)

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Œil pour œil : la réédition d’Onecept – ici sur support vinyle – conseille celle de la judicieuse chronique écrite en son temps par Luc Bouquet :

Instruments qu’il avait déjà utilisés à la toute fin des eighties pour les enregistrements de Passage to Music et Great Bliss I & II (il jouait alors aussi – et superbement – de la flûte) et qu’il retrouva l’an dernier pour un solo enlevé (Saturnian I – Aum), stritch et saxello refont leur apparition dans l’univers de David Spencer Ware.

Arrivé à bout de course d’un quartet cadenassé par le jeu monocorde de Guillermo Brown, le saxophoniste retrouve avec cet Onecept toute l’intensité et la générosité de son souffle. Warren Smith, tantôt aux timbales et gongs, tantôt à la batterie est un batteur d’écoute, d’imagination et de relance. William Parker semble retrouvé, juvénile, jouant la complicité (Vata) ou l’éloignement (Desire Worlds) avec un égal bonheur. C’est qu’ici, l’équilibre est de tous les instants. La soif est toujours de dissonance et de continuum (Desire Worlds où le saxello de Ware évoque plus l’intensité brûlante d’un Ayler que les loopings cerclés d’un Kirk, autre familier du saxello) et à travers ces neuf plages improvisées (là-aussi : une nouveauté chez Ware) d’autres rebonds émergent : les sombres déchirures timbales-contrebasse, la fluidité toute naturelle du saxophoniste moins convulsif que d’ordinaire et cette entente magnifique, porteuse, ici des espoirs les plus fous.

Ceci étant, si le label Rank a pris soin de rééditer cette référence du catalogue AUM Fidelity, ce n’est pas sans l’avoir augmentée de deux « bonus » : Virtue et Gnawah. Dent pour dent : un peu d’inédit critique :

Sur ces deux pièces rapportées, Ware intervient encore au saxello. Sautillante et sans surprise, Gnawah n’est qu'accessoire. D’une intensité autrement remarquable, Virtue expose Ware en promeneur grave, assombri encore par les insistances de l’archet de Parker. Au point qu’on se demande comment Virtue n’a pas trouvé sa place sur Onecept d'origine. Peut-être était-ce pour convaincre plus tard du bien-fondé de son passage sur vinyle.

David S. Ware : Onecept (Rank)
LP : 01/ Book of Krittika 02/ Wheel of Life 03/ Celestial 04/ Desire Worlds 05/ Astral Earth 06/ Savaka 07/ Bardo 08/ Anagami 09/ Vata 10/ Virtue 11/ Gnawah
Enregistrement : 12 décembre 2009. Réédition LP : 2011.
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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