Le son du grisli

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Body/Head : Paris, Centre Pompidou, 2 novembre 2013

body head paris centre pompidou 2 novembre 2013

... et soudain s'interrompt l'entrelacs monotone des guitares. Les visages immenses projetés à l'extrême ralenti s'effacent, laissant voir à la place un mat écran vierge. A même le sol (la scène a été démontée), trois amplis ; la paire de musiciens composant Body/Head est devant. Après avoir doucement rallumé les lumières dans la salle, la régie sort le public de sa torpeur en envoyant de la musique en façade. Kim Gordon s'avance une dernière fois pour dire : « bonsoir », sans demander son reste.

Feedback / No feedback. Quiconque a vu, une fois seulement, le bonheur de jouer fendre le visage d'analyste de cette grande musicienne et artiste comprendra aisément quel rôle peut jouer dans sa pratique un phénomène sonore et social aussi pur que le feedback. Surtout quand, justement, de feedback il n'y a pas, et que celui des guitares meurt – d'ennui. Une circulation d'énergie entre l'objet d'art, concert, chanson, album, groupe, et la culture qui lui donne vie ; entre body et head ; qui donne et qui prend... Sur la scène de la Maroquinerie il y a un an, Body/Head était un duo jeune, plein d'avenir, électrique au sens large, sulfureux. L'indécision formelle, entre psychédélisme, poésie rock et songwriting, tranchait avec la netteté du propos : sexe et politique, sexe est politique. Soit le thème dont Gordon est l'icône paradoxale. On en retrouve les traces sur l'album Coming Apart, qui privilégie des formats relativement courts, quasi-pop.

Aujourd'hui, Body/Head, paré d'images extraites de films de Catherine Breillat, se lance dans une performance d'une heure, sur un accord ou presque, que les mélopées atones bien connues de Gordon et les distorsions mieux inspirés de Nace nimbent vaguement. Encourager les comparaisons décourage les comparaisons : si le fait de penser à Sonic Youth en écoutant jouer Body/Head ne passait pas pour un manque flagrant de fair-play, on se prendrait à espérer un scénario à la Koncertas Stan Brakhage Prisimimui (SYR6, avec Tim Barnes et Jim O'Rourke). Mais la salle reste froide, et le son médiocre n'en fait qu'accentuer les creux. Manifestement, le courant ne passe pas, et les feedbacks tournent en rond. L'étreinte attendra ; ce soir on salue l'effort.

Claude-Marin Herbert © Le son du grisli
Photo : Bénédicte Albessard.



Body/Head : Coming Apart (Matador, 2013)

body head coming apart

En 2005 et 2006, Patti Smith et Kevin Shields ont enregistré The Coral Sea, un projet qui rapprochait une poésie (qui se voulait) habitée et des guitares tournantes comme des tables. Un projet à mon sens raté. Dans la même veine, Kim Gordon et Bill Nace ont taillé Coming Apart, et ça t’a une autre gueule (y’a qu’à voir la couverture).

Même si l’on sait le respect que les membres de SY portent à Smith, ce n’est (encore que… / je ne crois) pas faire injure à celle-ci que de lui préférer Body/Head. Gordon, anesthésiée ce qui ne l’empêche pas d’être violemment impliquée, a une force déclamatoire qui trouve son courage dans l’abandon – abandon de soi-même aux textes, aux guitares, à la signification, à la musique… Et c’est ce qui convient aux guitares qu’elle et Nace triturent au médiator, étourdissent à l’arpège et brisent sur des récifs tranchants.

Comme des instruments à part entière, les amplis jouent aussi un beau rôle. Ils crachent des crépitements et des larsens et des saturations, ils laissent la parole à des jacks mal branchés, ils provoquent des étincelles capable de déclencher des rhapsodies. Ne reste plus à Gordon qu’à dérouler sa poésie lascive ou corrompre un bout de comédie musicale. Ô Patty, écoute comme ils le font bien !

Body/Head : Coming Apart (Matador / Souffle Continu)
Edition : 2013.
CD / LP : 01/ Abstract 02/ Murderess 03/ Last Mistress 04/ Actress 05/ Untitled 06/ Everything Left 07/ Can’t Help You 08/ Aint 09/ Black 10/ Frontal
Pierre Cécile © Le son du grisli


Body/Head : Body/Head (Open Mouth, 2013)

kim gordon bill nace body head

Sur cassette à bande courte (Fractured Orgasm, Ecstatic Peace) et 45 tours (The Eyes, The Mouth / Night Of The Ocean, Ultra Eczema), Kim Gordon et Bill Nace ont inauguré la discographie de leur Body/Head. Le vinyle du même nom qui sort aujourd’hui, s’il a la taille d’un 33 tours, devra aussi tourner quarante-cinq fois par minute – ainsi est-il possible de supposer chez le duo un faible pour les distances réduites.

Celles-ci siéent d'ailleurs à leurs chansons défaites : corps (donc jambes) et tête comme réfléchissant à leur forme dans le même temps qu’ils les débitent, voici un vibrato grave éloignant une voix affamée de rengaines miniatures, des déflagrations et larsens emportant des mots prononcés à peine, des cris étouffés par des grilles d’ampli et puis cet expérimental indécis, qui fait le charme de l’ensemble. « Le propre du roman, c’est d’avoir pour forme son fond même », disait Maurice Blanchot. L’idée pourrait être appliquée à cette autre, que Body/Head se fait de la chanson.



Body/Head : Body/Head (Open Mouth)
Edition : 2013.
EP : A1/ Turn Me On A2/Be There Soon B1/ Take It Down B3/ Where Did You Go?
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Body/Head : The Switch (Matador, 2018)

body head the switch

L’heure n’est plus à l’intention – presque déloyale sous ses airs de franchise – de tout dire, et de tout dire encore dès les premières secondes, pour laisser ensuite la première expression en suspens de longues minutes durant… la remplir de fulgurances, l’agacer de temps à autre au son d’une mésentente, l’abandonner enfin quand l’imagination peine à la déroule.

C’est que Body/Head n’est plus l’association d’une bassiste-icône et d’un post-ado que la guitare tourmente davantage que le quotidien : les bruits sont désormais bel et bien là, forgés et même assimilés au gré de combien de concerts, au point que même les disques – passage obligé encore, semble-t-il, malgré les « temps difficiles » – en sont pleins. Celui-ci, le dernier en date, s’ouvre sur le son d’un jack que l’on branche et rebranche dans une guitare électrique.

La guitare est le premier instrument du duo, la voix le second : Bill Nace hésite entre deux notes, vibre en conséquence ; Kim Gordon garde à tout jamais ou presque ses distances. Aguerris, ce sont-là deux véritables personnages jouant volontiers de faux-semblants, et pourquoi ne le feraient-ils pas ? De poses en postures, Gordon – qui donne de la voix comme jamais, depuis Dirty – et Nace font leur affaire de bruits divers : retours d’ampli, grésillements, arpèges las, motifs rabattus au médiator, replis en mélodie…

Et alors, donc ? Body/Head n’a que faire des genres – avec ses trois instruments combien en évoque-t-il au gré des séquences de The Switch ? Noise atmosphérique, post-indus, poésie sonore malade de ses propres mots, sentences valant musique et, même, chansons expérimentales changées en serments. Si les mots existent chez Body/Head, les mots peinent à dire ce qu’il se passe au son, c’est-à-dire ce qui arrive de plus beau : le grand disque, à ce jour, de l’association Gordon / Nace. Le plus beau disque, qu'est-ce à dire ?, de Body/Head.

OLE-1361-BodyHead

Body/Head : The Switch
Edition : 2018.
Matador
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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