Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Interview de Birgit Ulher

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Née en 1961 à Nuremberg, Birgit Ulher est une trompettiste allemande qui a acquis ces dernières années une excellente réputation dans le domaine de l’improvisation. Organisatrice du festival Real Time Music durant de nombreuses saisons, elle a mené des recherches esthétiques qui se sont traduites notamment par la réalisation de polaroids retravaillés à l’aide de techniques mixtes. Que ce soit en solo ou en groupe (le quartet Nordzucker, ses duos avec Ute Wasserman ou encore Gino Robair), les principaux aspects de son travail résident dans sa quête de nouveaux sons et procédés. L’usage du silence et l’écoute réflexive prennent dans son œuvre tout leur sens. Ses deux derniers albums Blips and Ifs (en duo avec Gino Robair, Rastatscan, 2009) et Radio Silence No More (en solo, Olof Bright, 2009) constituent une excellente introduction à un univers riche et poétique. Le 24 octobre prochain, elle jouera en compagnie du saxophoniste Heddy Boubaker lors du Festival Densités.

Quel a été ton apprentissage musical et quelles sont tes premières influences ? Plus jeune, j'ai commencé deux fois à prendre des cours de guitare, mais à chaque fois, je n'ai pas persévéré plus d'une année. En ce qui concerne la trompette, j'ai pris quelques cours, mais je suis essentiellement autodidacte. Je me suis lancée dans l'improvisation en jouant du free jazz dans un groupe pendant un certain temps. Je me suis d'abord intéressée principalement au free jazz, avant de me plonger dans l'improvisation et les nouvelles musiques européennes. Les artistes qui m'ont le plus influencée alors sont, entre d'autres, Paul Lovens, Manfred Schoof, Günter Christmann, Alexander von Schlippenbach, Derek Bailey, Roger Turner, John Stevens, Phil Minton, Joëlle Léandre, Annemarie Roelofs et Peter Kowald.

L'approche que tu partages avec des artistes comme Mazen Kerbaj ou Axel Dörner se distingue de l'improvisation européenne des années 60 et 70. Certains ont désigné ce renouvellement du langage musical de réductionnisme. Quelle est ton opinion par rapport à cette désignation et quelles sont les caractéristiques de ta musique qui s'en rapprochent le plus ? Je pense que l'utilisation de termes comme celui de réductionnisme est toujours simplificatrice. A mon avis, le réductionnisme consiste à se concentrer sur certains aspects de la musique, les sons peu élevés et le silence par exemple, une approche que je peux partager. Je n'aime pas beaucoup le fait qu'il sous-entende qu'il manque quelque chose à la musique, qui aurait été « réduite », ce qui n'est pas le cas. Ou dans un certain sens, c'est toujours le cas, puisque tout genre musical réside dans une focalisation sur certains aspects sonores. Beaucoup de musiciens sont à mon sens injustement réduits à ce terme. Cependant, il y a de nombreuses caractéristiques de ma musique que l'on pourrait associer au réductionnisme, bien que je ne me sois jamais sentie inféodée à cette étiquette. Depuis que je suis installée à Hambourg, je n'ai pas entretenu beaucoup de relation avec les musiciens qui ont commencé à travailler dans cette voie à Berlin, bien que je sois au courant de leurs recherches. Ce type d'approche repose trop souvent sur des règles strictes qui peuvent conduire à un certain formatage. J'ai toujours préféré travailler selon une approche individuelle plutôt que suivre des règles conceptuelles précises. J'apprécie beaucoup le travail de réductionnistes « originaux » comme Axel Dörner ou Andrea Neumann, qui ont développé quelque chose de vraiment neuf à un moment crucial. Mais, comme avec beaucoup de genres musicaux, certains musiciens le font d'une manière forte et convaincante et puis d'autres suivent et ne sont pas vraiment à la hauteur. C'est ainsi qu'il y a quelques années, le réductionnisme en est arrivé au point mort à Berlin, probablement parce que trop dogmatique. Les musiciens sont alors allés dans d'autres directions.

Favorises-tu parfois un travail de composition. Si oui, comment peux-tu le décrire ? Comme la composition a une bien meilleure réputation dans notre société, certains improvisateurs ont défini leur travail comme des compositions instantanées. Je ne peux pas dire que je favorise un travail de composition. Disons qu'il s'agit d'une autre approche avec des résultats différents. Par moments, il n'y a pas de grande différence entre la composition et  l'improvisation, surtout lorsque tu travailles en solo. Il y a plus de flexibilité dans l'improvisation, tu n'as pas le contrôle sur les musiciens avec qui tu joues, ce qui est pour moi « plus un défi ». De toute façon, peu importe que la musique soit composée ou improvisée, du moment qu'elle est de qualité. J'ai été influencée par des compositeurs comme John Cage bien sûr, mais aussi Christian Wolf, Morton Feldman, Helmut Lachenmann, pour n’en citer que quelques-uns. J'aime beaucoup le travail de composition de Michael Maierhof : très précis, avec de beaux sons durs et beaucoup de silence. Il utilise des sons divisés, comme on peut l’entendre dans le quartet Nordzucker (avec Lars Scherzberg, Chris Heenan et moi-même). Ce que j'apprécie également dans l'improvisation, c'est l'égalité qui existe entre les musiciens. Tu n'as pas de hiérarchie avec le compositeur d'un côté et les interprètes de l'autre. Un autre avantage de la musique improvisée est que tu peux, par la pratique, approfondir la connaissance que tu as de ton instrument. Cela permet de développer de nouveaux sons et langages musicaux. Ces raisons me conduisent à penser que pas mal de musique improvisée actuelle sont beaucoup plus intéressantes que certaines musiques composées.

Y a-t-il des échanges entre ta pratique de la musique et celle des arts visuels ? J'ai toujours aimé le travail de nombreux artistes visuels qui se concentrent sur certaines problématiques bien précises. L'usage de bonnes proportions ainsi que le type de matériel employé sont très importants dans les deux disciplines. Comme j'ai cette formation en arts plastiques, je sais comme il est important de placer les sons exactement au bon endroit. Ensuite, certaines des plus intéressantes idées usitées dans la musique improvisée sont issues des arts plastiques, comme jouer de la guitare sur une table par exemple. Keith Rowe a en effet eu l'idée de Jackson Pollock, qui peignait ses toiles sur le sol. Autre analogie de la musique avec les arts plastiques, je considère le silence et le son comme les aspects négatif et positif d'une même chose, comme une sculpture et l'espace autour d'elle. Pour moi, les passages entre les sons sont aussi importants que les sons eux-mêmes. Quelque part, ils forment les sons. Une des meilleures choses qui puissent arriver dans n’importe quelle pratique artistique, musique comprise, c’est le changement de ta perception. Cela survient parfois après un bon concert, lorsque tu perçois ton environnement sonore différemment qu’avant. Une perception très proche de celle que l’on peut avoir de murs que l’on croyait connaître et qui paraissent différents après un travail de décollage. Les influences d’autres media peuvent être variées. Parfois, tu as l’idée d’enregistrer des sons de la vie quotidienne après avoir vu un spectacle de Sigmar Polke qui a documenté sa vie et celle d’autres artistes en utilisant la photographie. Ou, à d’autres moments, tu t’inspires d’idées conceptuelles, comme jouer chaque jour à un moment précis pour une durée déterminée. Les influences résident également dans le choix de ton matériel, dans la façon dont tu l’utilises, dans ton type de jeu et dans la façon dont l’interaction avec d’autres musiciens se déroule.

Peux-tu citer quelques-uns de tes disques favoris ?
Astro Twin / Cosmos (Ami Yoshida et Utah Kawasaki), Astro Twin + Cosmos (F.M.N. Sound Factory, 2004)
Tears (Ami Yoshida et Sachiko M), Cosmos (Erstwhile Records, 2002)
Nmperign (Bhob Rhainey et Greg Kelley), Nmperign (Selektion, 2001)
Hiss (Pat Thomas, Ivar Grydeland, Tonny Kluften et Ingar Zach), Zahir (Rossbin Records, 2003)
Greg Kelley et Jason Lescallet, Forlorn Green (Erstwhile Records, 2001)
Michael Maierhof, Collection 1 (Durian, 2006)
Agnès Palier et Olivier Toulemonde, Rocca (Creative Sources Recordings, 2005)

Birgit Ulher, propos recueillis en juillet 2009.
Jean Dezert © Le son du grisli



Phosphor : Phosphor II (Potlatch, 2009)

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Avec ce second album de Phosphor, le label Potlatch donne une nouvelle marque du suivi qu’il exerce fidèlement auprès de « ses » artistes – il faut dire également que la première galette (P501, 2001) du groupe berlinois pâtissait d’un son terne et que le présent enregistrement répare cet inconvénient : Burkhard Beins (percussion, objets, etc.), Axel Dörner (trompette, electronics), Robin Hayward (tuba), Annette Krebs (guitare, objets, etc.), Andrea Neumann (intérieur de piano, table de mixage), Michael Renkel (guitare, ordinateur) et Ignaz Schick (tourne-disque, objets, archets) ont gravé ces six pièces (qui prennent la suite des six mouvements du précédent opus) dans d’excellentes conditions.

Et cela concourt beaucoup à l’adhésion de l’auditeur : l’espace d’écoute se voit redimensionné par les structures portantes soufflées, grenues, lissées ou pulvérulentes qui émanent de l’instrumentarium du groupe ; mécaniques ou organiques, électriques ou acoustiques, les sonorités, dans leur « jeu », déploient des mondes poétiques, déposent des mégalithes complexes – et quelques vignettes dont les riches textures et dynamiques sont assez éloignées de l’emprise urbaine du primo-réductionnisme.

Phosphor : Phosphor II (Potlatch / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2006. Edition : 2009
CD : 01/ P7 02/ P8 03/ P9 04/ P10 05/ P11 06/ P12
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Alexander Von Schlippenbach: Globe Unity Orchestra – 40 Years (Intakt - 2007)

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40 années, donc, qu’Alexander Von Schlippenbach mène son Globe Unity Orchestra. En novembre 2006, au Jazzfest de Berlin, eut lieu une célébration qui rassembla, aux côtés du pianiste : Evan Parker, Gerd Dudek, Ernst-Ludwig Petrowsky, Rudi Mahall, Kenny Wheeler, Manfred Schoof, Jean-Luc Capozzo, Axel Dörner, George Lewis, Paul Rutherford, Jeb Bishop, Johannes Baueur, Paul Lovens et Paul Lytton.

Une équipe irréprochable, en somme, qui œuvrait à défendre trois compositions de son leader, et trois autres signées Steve Lacy, Willem Breuker et Kenny Wheeler, au son d’envolées et de débordements combinés aux façons intactes des intervenants. Prenant ici les airs d’une drôle de fanfare héroïque (Out of Burtons Songbooks), l’ensemble interprète ailleurs avec précision The Dumps (soprano de Parker contre clarinette basse de Mahall), ou sert un air de fête qui ne tardera pas à dégénérer en affrontements (Bavarian Calypso). Partout, dépeintes avec merveille, les frasques déraisonnables d’adultes contrariés.

CD: 01/ Globe Unity Forty Years 02/ Out of Burtons Songbooks 03/ Bavarian Calypso 04/ Nodago 05/ The Dumps 06/ The Forge

Alexander Von Schlippenbach Globe Unity Orchestra - 40 Years - 2007 - Intakt. Distribution Orkhêstra International.


Axel Dörner, Diego Chamy : What Matters to Ali (C3R Records, 2007)

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Seul, le trompettiste Axel Dörner – récemment convaincant au sein de Die Enttäuschung – ouvre What Matters to Ali, pièce unique d’une nouvelle collaboration avec le percussionniste Diego Chamy. Modifiant sans cesse la trajectoire de ses souffles, Dörner multiplie les attaques d’une pratique alambiquée et les déviances mélodiques à combiner aux imprécations sur toms, clochettes ou verres, de Chamy. Malgré quelques accès d’inspiration, l’enregistrement pêche, sur la longueur, par son manque d’intensité.


Axel Dörner, Diego Chamy : What Matters to Ali (C3R / Metamkine)
Enregistrement : 2006. Edition : 2007.
CD :
01/ What Matters to Ali
Guillaume Belhomme © le son du grisli


Die Enttäuschung: Die Enttäuschung (Intakt - 2007)

diegrisli_copySoutien de choix du pianiste Alexander Von Schlippenbach sur son monstrueux Monk Casino, le projet Die Enttäuschung impose cette fois au trompettiste Axel Dörner, au clarinettiste Rudi Mahall, au contrebassiste Jan Roder et au batteur Uli Jennessen, l'interprétation de compositions originales.

Renouant avec la cacophonie réjouissante des premières heures du free jazz – par l'amas, surtout, de legatos accrocheurs sortis de la trompette et de la clarinette basse (Drei-null, Vorwärts – Rückwärts) -, le quartette peut aussi défendre un swing, certes perturbé, sur Arnie & Randy, ou quelques morceaux d'inspiration latine signés Roder (Very Goode, Drive it Down on the Piano).

Révélant avec allant leurs influences diverses - Monk et Don Cherry sur le même Viaduct -, Die Enttäuschung cède ailleurs à des tentations plus personnelles: pratique instrumentale expérimentale sur 4/45 ou échange complexe et jubilatoire sur Selbstkritik Nr. 4. Au final, le groupe aura convaincu partout et de différentes manières.

CD: 01/ Drei-Null 02/ Arnie & Randy 03/ Vorwärts – Rückwärts 04/ Drive it Down on the Piano 05/ resterampe 06/ Klammer 3 07/ Worwärts – Rückwärts 08/ Oben Mit 09/ Viaduct 10/ Very Goode 11/ Wer Kommt Mehr Vom AGL 12/ Silke 13/ Selbstkritik Nr. 4 14/ Silverstone Sparkle Goldfinger 15/ Foreground Behind 16/ 4/45 17/ Mademoiselle Vauteck

Die Enttäuschung – Die Enttäuschung – 2007 – Distribution Orkhêstra International.



The Electrics : Live at Glenn Miller Café (Ayler, 2006)

elecgrisliEnergique quartette germano-scandinave, The Electrics profite de passages éclairés sur scène pour alimenter leur discographie. Après Chain of Accidents, enregistré en 2000 au Copenhagen Jazz House, voici Live at Glenn Miller Café, datant d’octobre 2005.

Eclatants dès l’ouverture, les musiciens estiment les libertés (saxophone ténor de Sture Ericson) et limites (trompette d’Axel Dörner) de leur pratique, progressant au son d’expérimentations osées à peine mais signifiantes (Electrips, Electrance). Ailleurs, le groupe soumet son improvisation à quelques postures de jazz érudit (swing sur Electroots, free sur Electrash).

Passé à la clarinette basse, Ericson ouvre enfin Electraps : les interventions exaltée de Raymond Strid sur percussions et grinçante du contrebassiste Ingebrigt Håker Flaten y imposant une charge rugueuse, cette pièce d’heavy jazz oblige Dörner et Ericson à trouver des options de défense qu’ils n’avaient pas soupçonnées jusqu’alors.

Autrement dire qu’au Glenn Miller Café, The Electrics persistent, signent, et outrepassent les qualités dévoilées sur leur premier enregistrement. Pour concevoir leur évolution en tant que progrès.

CD: 01/ Electrips 02/ Electrance 03/ Electrash 04/ Electroots 05/ Electraps

The Electrics - Live at Glenn Miller Café - 2006 - Ayler Records. Distribution Orkhêstra International. 


Josh Abrams: Cipher (Delmark - 2003)

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Au sein de son quartette, le contrebassiste Josh Abrams peut s’enorgueillir d’avoir engagé trois des musiciens qui comptent actuellement dans la sphère des musiques improvisées : le clarinettiste et saxophoniste Guillermo Gregorio (sideman de Jim O’Rourke ou Anthony Braxton), le trompettiste Axel Dörner (compagnon régulier de Mats Gustafsson et de John Butcher), et le guitariste Jeff Parker (collaborateur de Tortoise et membre du Chicago Underground).

Ménageant quelques compositions d’Abrams ou de Gregorio et des morceaux d’improvisation, Cipher aurait donc du mal à sombrer. Mesurant méthodiquement la portée de ses expérimentations, le groupe investit un swing ravagé par les décisions individuelles : guitare passablement étouffée (Mental Politician), gimmicks perturbés de contrebasse (Space Modulator), ou exposé des limites sonores du saxophone alto (Calamities Break).

Pour ce qui est des accords collectifs, on relèvera le respect du cadre entendu sur Background Beneath – où les vents interrompent régulièrement un swing old school -, le recours amusé à une tension créatrice sur No Theory, ou l’installation des harmoniques d’And See. Dans le champ du jazz, il arrive au quartette d’évoquer un cool proche de celui de Giuffre (Neb Nimaj Nero, For SK – ballade à la mélodie nette) ou un free diminué (First Tune That Night), plus quelques références plus anciennes glissées ici ou là. Soit, de quoi combiner un ensemble sage, certes, mais baroque et habile, inventif à force d’ingéniosités.

CD: 01/ Mental Politician 02/ And See 03/ Neb Nimaj Nero 04/ Cipher 05/ Calamities Break 06/ No Theory 07/ Background Beneath 08/ Space Modulator 09/ First Tune That Night 10/ For SK >>> Josh Abrams - Cipher - 2003 - Delmark.


The Contest of Pleasures: Albi Days (Potlatch - 2006)

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Trio composé du saxophoniste John Butcher, du clarinettiste Xavier Charles et du trompettiste Axel Dörner, The Contest of Pleasures répondait en 2005 à une commande du Groupe de Musique Electroacoustique d’Albi-Tarn et investissait plusieurs endroits de la ville au son d’improvisations qui formeront ensuite le matériau de départ d’Albi Days.

Dans ces bandes enregistrées par Laurent Sassi, chacun des musiciens devra puiser pour proposer une relecture personnelle de l’événement. Charles, d’abord, qui imbrique de brefs passages de souffles, de notes échappées – aigus forcenés ou fulgurances improbables jouant des harmoniques -, de bruits de clefs et de crissements (Les oignons).

Le temps de deux morceaux, Butcher réinvente l’expérience et dévoile une pièce plus opaque, sifflante, qui met en lumière l’endroit précis des instruments où l’air coince (Garden Cress), pour superposer ensuite quelques nappes oscillantes, qui fantasment bientôt une electronica expérimentale emportée par l’appel des sirènes (Winter Squash).

Plus tourmenté, Dörner préfère monter une prosodie baroque, qui use de la réverbération, dépose les incartades agitées de la trompette sur les interventions faites nappes de la clarinette et du saxophone avant de tout sacrifier à l’assaut fomenté des souffles (Karfiol). Alors, c’est au tour de l’ingénieur du son de fabriquer sa version des faits, adéquate à la bonne entente du concret et de l’abstrait, et qui ne s’interdit pas le recours à la construction rythmique faite de samples discrets (Les cornichons).

Vu d’ensemble, Albi Days est un précis de réécriture de musique un jour improvisée pour être réfléchie ensuite, infiltrant alors dans ses rouages les couleurs de Varèse ou Xenakis, les expérimentations de Doneda ou Thieke et les bidouillages cyclothymiques de Keith Fullerton Whitman.

CD: 01/ Les oignons 02/ Garden Cress 03/ Winter Squash 04/ Karfiol 05/ Les cornichons

The Contest of Pleasures - Albi Days - 2006 - Potlatch. Distribution Orkhêstra International.


Toot : One (Sofa, 2005)

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Trio frondeur sévissant depuis la fin des années 1990, Toot réunit le Britannique Phil Minton et les Allemands Thomas Lehn et Axel Dörner autour de l’élaboration de collages musicaux hystériques. Refusant toute logique, One présente quatre extraits de trois récentes performances en public.

Eléments épars plantés là pourquoi ? Question inabordable dans le cas de Toot. L’intérêt est ailleurs, qui réside dans la manière d’aborder les inspirations, de les taire ou de les imposer. Ainsi, sur les quasi ultrasons du synthétiseur de Lehn, le trompettiste Dörner met en pratique une hydraulique sonore qui emportera tout (01). Les expériences vocales de Minton, soumises à des référents visuels, évoquent, tour à tour, les onomatopées de personnages de Plympton, les bruitages de jeux vidéos inédits, ou les cris d’angoisse d’un homme civilisé qui déchante.

Régissant l’ordre des choses sur 02 et 03, les invocations insolentes et désespérées mettent à mal la fantaisie des simples collages bruitistes. Là, on imbrique des volumes, convulsivement, le rouge aux joues, jusqu’à ce que l’ensemble tienne de lui-même. Les voix organiques et les appels internes cherchent à s’acclimater en milieu hostile, univers de Tron exposé sous cloche.

L’oubli d’un entretien possible et le refus de théories à aborder n’empêchent pas Toot de calquer ses intentions sur d’autres utopies. L’Ursonate de Kurt Schwitters, par exemple, qui accueille bientôt des oiseaux perchés sur un éboulis de matières sonores rugueuses (04). L’audace est belle, qui abandonne les formes et les significations, accepte l’incompréhension inévitable que l’on se verra opposer. L’intention est menée à bien, qui propose une alternative que l’on sait, dès le départ, irrecevable.

Toot : One (Sofa)
Edition : 2005.
CD : 01/ 01 02/ 02 03/ 03 04/ 04
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Alexander Von Schlippenbach : Monk's Casino (Intakt, 2005)

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Très peu de façons de servir le jazz auront été aussi personnelles que celle de Thelonious Monk. Rien de moins qu'un style inimitable mis au service de compositions novatrices suffira à envoûter les musiciens les plus pointus de la seconde partie du XXe siècle. Aujourd'hui encore, le charme persiste, et c'est au tour d'Alexander von Schlippenbach d'explorer le songbook du maître. Refusant de réfléchir à des probabilités de découpes partiales, le pianiste décide d'enregistrer en quintet l'intégralité des compositions de Monk. La démarche est inédite, et il ne faudra pas moins de quatre soirs de concerts pour en venir à bout. Un seul principe : ne pas pratiquer Monk comme on entretient les langues mortes, mais lui insuffler l'inédit d'arrangements originaux. "Avez-vous déjà vu des partitions sur mon piano ?" répondait, un jour de 1963, Thelonious Monk au journaliste François Postif qui l'interrogeait sur son rapport à l'improvisation.

L'improvisation, Schlippenbach la connaît pour l'avoir pratiquée souvent. Mais, cette fois, il lui défendra de mener la danse. Les partitions ont été consultées - au moyen de quelques efforts lorsqu'il a fallu mettre la main sur les moins diffusées d'entre elles -, au quintette, maintenant, de les respecter. Devant le public du A-Trane de Berlin, Schlippenbach et ses hommes investissent subtilement le répertoire choisi. Respectueux, ils font alterner des versions plus ou moins éloignées des originales. Si les secondes (Misterioso, Ask Me Now, Bolivar Blues) se permettent parfois quelques références décalées (la clarinette basse de Rudi Mahall rappelant certaines inspirations d'Eric Dolphy sur Boo Boo's Birthday), les premières se font réceptacles de toutes les audaces.

D'abord celle d'accélérer le rythme de certains standards. Derrière la batterie, Uli Jennessen mène la transformation de Thelonious ou In Walked Bud en hard bops opportunistes, ou celle de Consecutive Second's en bogaloo compact et rêche. Toujours impeccable dans sa façon de rendre nerveuses les interprétations, il peut aussi oser quelques influences latines délicates (Bemsha Swing, Shuffle Boil) ou servir une instabilité formelle de rigueur (Monk's dream). De l'audace, surtout, dans l'arrangement que l'on réserve aux thèmes. Parfois cités et réunis sous forme de condensés intelligents, ils subissent tous les affronts. L'Intro Bemsha Swing devient précis de conduction d'air dans un corps de clarinette, tandis qu'on découpe Evidence à la hache. Les incartades free, elles, se bousculent : Think Of One interroge les possibilités de chaque instrument, l'alambiqué Monk's Dream oppose la trompette d'Axel Dörner et ses suaves effets de sourdine aux implorations agressives de Rudi Mahall, qui, ailleurs, mettra en place de manière anguleuse un Straight No Chaser brillant.

Après ce genre de déconstructions en règle, il arrive à Schlippenbach de rêver d'épures. Servi par des duos sophistiqués - fuites élégantes cuivre et bois juste soulignées, mais de quelle manière, par l'archet du contrebassiste Jan Roder (Crepuscule With Nellie) -, ou par des solos réfléchis - la trompette de Dörner rappelant les efforts compressés du Steve Lacy de Materioso (Eronel), ou l'intervention sur piano-jouet de l'invitée Aki Takase (A Merrier Christmas) -, un jazz minimaliste s'insinue, à l'élégance sobre, inquiétante parfois (le goût de funérailles d'un Japanese Folk Song des limbes). Quand d'autres composent des ruines qui n'ont pas à subir l'épreuve du temps pour être considérées comme telles, le quintette de Schlippenbach, lui, choisit de s'intéresser à des chef-d’œuvres d'architecture. Il en aménage seulement quelques endroits pour plus de commodité, sans jamais en revoir la moindre fondation. Hommage appuyé autant que l'était le Be bop de Monk, Monk's Casino est un édifice somptueux, dont les pierres comme les interprètes sont de taille.

Alexander Von Schlippenbach : Monk's Casino (Intakt Records / Orkhêstra International)
Edition : 2005.

CD1 : 01/ Thelonious 02/ Locomotive 03/ Trinkle-Tinkle 04/ Stuffy Turkey 05/ Coming On The Hudson 06/ Intro Bemsha Swing 07/ Bemsha Swing - 52nd Street Theme 08/ Pannonica 09/ Evidence 10/ Misterioso - Sixteen - Skippy 11/ Monk's Point 12/ Green Chimneys - Little Rootie Tootie 13/ San Francisco Holiday 14/ Off Minor 15/ Gallop's Gallop 16/ Crepuscule With Nellie 17/ Hackensack 18/ Consecutive Second's - CD2 : 01/ Brillant Corners 02/ Eronel 03/ Monk's Dream 04/ Shuffle Boll 05/ Hornin'In 06/ Criss Cross 07/ Introspection 08/ Ruby, My Dear 09/ In Walked Bud 10/ Let's Cool One - Let's Call This 11/ Jackie-ing 12/ Humph 13/ Functional 14/ Work - I Mean You 15/ Monk's Mood 16/ Four In One - Round About Midnight 17/ Played Twice 18/ Friday The 13th 19/ Ugly Beauty 20/ Bye-Ya - Oska T. - CD3 : 01/ Bolivar Blues - Well You Needn't 02/ Brake's Sake 03/ Nutty 04/ Who Knows 05/ Blue Hawk - North Of The Sunset - Blue Sphere - Something In Blue 06/ Boo Boo's Birthday 07/ Ask Me Now 08/ Think Of One 09/ Raise Four 10/ Japanese Folk Song - Children's Song - Blue Monk 11/ Wee See 12/ Bright Mississippi 13/ Reflections 14/ Five Spot Blues 15/ Light Blue 16/ Teo 17/ Rythm-a-ning 18/ A Merrier Christmas 19/ Straight No Chaser - Epistrophy
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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