Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Festival Météo [2016] : Mulhouse, du 23 au 27 août 2016

festival météo 2016 mulhouse le son du grisli

Mardi 23

En ouverture, un ciel variable et contrasté aux belles couleurs, entre brumes sombres, étirements des sons, parfois orageux. La conjonction des deux cordes, l’alto de Franz Loriot (un brin trop prononcé par rapport à ses deux comparses !), le violoncelle d’Anil Eraslan et les percussions, souvent frottées, de Yuko Oshima, alternaient la montée vers un maelstrom sonique dans lequel tous les instruments avaient tendance à se confondre, avant l’apaisement créant une forme d’évanescence avec le travail sur la résonance. Parfois cependant les trois éléments s’individualisent, deviennent plus conflictuels voire convulsifs, tout en recherchant, et trouvant, un paysage plus vaporeux empreint d’effets planants.
L’éclaircie fut au rendez-vous dans la soirée avec le Supersonic de Thomas de Pourquery puis le duo Archie Shepp / Joachim Kühn. Dans la présentation des œuvres de Sun Ra, telle Love In Outer Space, l’atmosphère était ludique, conviviale, les souffleurs (De Pourquery au saxophone, Fabrice Martinez à la trompette et Daniel Zimmermann au trombone) assuraient aussi les vocaux, et une approche un peu ludique. Les sonorités d’ensemble étaient brillantes, éclatantes, la basse électrique de Frederick Galiay sortait parfois des sonorités décapantes. Toutefois, il était difficile de reproduire la folie (ici donc édulcorée) d’un spectacle de Sun Ra en personne.
Brillance et virtuosité : ces deux termes qualifient totalement la prestation du duo Shepp / Kühn qui alternait les compositions de chacun des protagonistes dans des dialogues lyriques et très colorés. Encore que le saxophoniste se mettait assez souvent en retrait, laissant le pianiste déverser la science de son jeu lumineux. 

gustafsson météo 2016

Mercredi 24

La matinée commence à la bibliothèque municipale dans le cadre des concerts pour enfants (une petite demi-heure). Edward Perraud y propose une prestation que l’on pourrait qualifiée d’alizée, qui débute sur un souffle mesuré, peu à peu traversé par quelques forces éoliennes plus agitées, parcourues d’embruns exotiques, peut-être symbolisées par l’utilisation d’effets électroniques
On retrouve ce souffle à la Chapelle St Jean un peu plus tard avec Luft, duo saxophone (Mats Gustafsson) / cornemuse (Erwan Keravec), mais un souffle plus chargé de menaces et avis de tempête. Le côté lancinant de la cornemuse est perturbé par les éclats parfois déchirants, parfois plus minimalistes, du saxophoniste qui crée toutefois un climat serein avec son slide sax (la hauteur des notes y est déterminée par une tige coulissante !). La prestation se termina avec Christer Bothén, d’abord avec un guembru mais surtout à la clarinette basse en effectuant un travail sur le son combiné à un souffle lent.
La fin d’après-midi, à l’entrepôt, aurait pu être électroacoustique par les effets distillés par les musiciens. D’abord à la harpe acoustique, Zeena Parkins explora les sonorités de l’instrument, en donnant l’impression d’abord d’un zéphyr qui peu à peu se transforme en une grêle de sons (travail sur le cadre de l’instrument), puis des impressions de sons glissants, comme des dérapages sur un sol détrempée. L’utilisation de sa harpe électrique, tantôt frottée par une brosse, révéla des cieux plus chargés de ténèbres. Lesquels se dissipèrent avec la prestation du duo violoncelle (Anthea Caddy) / contrebasse (Clayton Thomas), aux sonorités vrombissantes sous forme de drone, avec un travail sur les harmoniques et peut-être l’utilisation discrète d’électronique.
La soirée au Noumatrouff fut, elle, marquée par un climat plus contrasté, souvent orageux, avec quelques accalmies. La musique distillée par les trois formations (Louis Minus XVI, le trio Sophie Agnel / Joke Lanz / Michael Vatcher et The Thing, le trio de Mats Gustafsson, renforcé par Joe McPhee) fut en effet plus défricheur, marqué par une attitude free/hardcore des Lillois soufflant le chaud et le froid, les convulsions épileptiques et nerveuses du trio et enfin les gros nuages, les brumes, les éclats, tantôt débridés, tantôt canalisés de The Thing...

the thing 24 août

Jeudi 25

Avis de fort vent avec le tuba de Per Åke Holmlander dans le patio de la bibliothèque municipale ? plutôt une série de petits souffles, de risées plaisantes et rafraichissant ce début de journée caniculaire… Pas spécialement défricheur, mais adapté à un public d’enfants.
Quoique son patronyme incite à aborder la métaphore de la construction (la Tour), plutôt que celle de la météorologie, le batteur Alexandre Babel tendit son jeu non pas vers les cieux mais vers une construction délicate d’une trame sonore se densifiant, tout juste perturbée par quelques frappes plus sèches et aigües, en instaurant un climat serein sans provoquer, comme la tour du même nom, une dispersion de son public.
La fin d’après-midi avait des affinités avec celle de la veille, dans la friche industrielle DMC, avec son recours à l’électroacoustique. D’abord dans le partenariat d’Hélène Breschand et son acolyte Kerwin Rolland : traçage d’un paysage sonore onirique, d’abord avec la voix et un léger bourdonnement synthétique, plus prononcé avec l’archet dans les cordes de la harpe, également (mais plus parcimonieusement) pincées, pour finalement réaliser une sculpture sonore quelque peu psychédélique et surréaliste. Ensuite dans la prestation soliste de Mathias Delplanque : ses traitements électroniques, avec effets percussifs, frottage de cordes de guitare, dans un set relativement court (un peu moins de trente minutes), assez minimaliste malgré les perturbations dues à l’emploi d’objets divers.
La soirée au Noumatrouff proposa des ambiances plus diverses que la veille dans la mesure où chaque formation apportait des trames volontairement contrastées. Le duo Agustí Fernández (piano) / Kjell Nordeson (percussions) résuma en une trentaine de minute tous les états d’un ciel dégagé (les moments de silence, avec des sons parcimonieux de type pointilliste), l’orage et ses éclats, les brusques ondées voire le déferlement des flots créant un torrent d’abord impétueux pour finalement se canaliser. Même construction hybride entre sons agressifs, accalmies, sonorités plus consensuelles, proposée par dieb13. Une construction peut-être plus passionnante que celle de Delplanque quelques heures auparavant. On retrouve cette construction multiforme dans le NU Ensemble « Hydro 6 – knockin’ » de Mats Gustafsson : alternance de passages minimalistes avec un chant simplement soutenu par l’un ou l’autre instrumentiste, parties en unisson entre les douze musiciens, des duos, trios comme autant de microclimats, sans oublier bien sûr le déferlement sonique d’une machine infernale libérant les antres d’Eole !
Le final avec Ventil, formation autrichienne, fut plus rock, mêlant réminiscence d’un krautrock planant, l’apport de la techno, entre ambiances minimaliste et prestation tribale et percussive. Sans grand intérêt.

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Vendredi 26

« Joyeux kangourou ». William Parker, face aux enfants. Joue vraiment le jeu de cette rencontre ludique. Petites intros avec une trompette bouchée et le shakuhashi, puis il s’adresse directement aux enfants, par ses gestes, en passant devant chacun d’entre eux, les incitant à s’exprimer, enfin, à sauter comme des kangourous pendant qu’il psalmodie « happy kangaroo » en s’appuyant sur les rythmes de la contrebasse. Dont il jouera plus conventionnellement, en usant de son archet, les cinq dernières minutes.
Joachim Badenhorst à la Chapelle se servit alternativement (et un court moment simultanément !) de sa clarinette (connectée) et de sa clarinette basse, travaillant dans un premier temps une forme de discours linéaire s’assombrissant tout en se densifiant et en jouant sur les harmoniques. Après un court discours au saxophone ténor, il aborda ensuite un registre plus perturbé, jouant de la voix et de borborygmes insufflés dans son instrument pour finir avec un jeu plus répétitif.
Climat très serein, au beau fixe en fin d’après-midi en l’église Ste Geneviève avec l’organiste irlandaise Aine O’Dwyer, une fresque onirique parfois sous forme d’un long drone, tout juste perturbée par quelques stratus s’effilochant, puis une mise en abime répétitif de la contrebasse de Mike Majkowski le vrombissement des cordes jouant avec la résonance d’une église. Un instant propice au recueillement, dans un endroit frais (en cette journée de canicule), nonobstant l’inconfort des bancs.
Les deux premiers concerts du soir, au Noumatrouff m’apparurent comme des concerts à côté de la plaque. Sur le papier, rien de plus enthousiasmant que de voir la section rythmique idéale composée de William Parker et Hamid Drake, aux côtés du pianiste Pat Thomas. Et le batteur fut effectivement des plus subtils. Comme le matin devant les enfants, William Parker laissa aussi un moment sa contrebasse au profit du shakuhashi et du guembri. Mais l’ensemble manquait singulièrement d’esprit créatif, plus proche d’une virtuosité gratuite que d’un discours argumenté. On pourra faire la même réflexion au Green Dome, le trio de la harpiste Zeena Parkins avec Ryan Ross Smith au piano et Ryan Sawyer à la batterie. La musique distillée fut bien nerveuse, les sonorités parfois inouïes, mais l’ensemble apparaissait là aussi trop décousu, en manque d’âme pour susciter la passion.
Seul le Zeitkratzer de Reinhold Friedl tira son épingle du jeu, avec son interprétation du Metal Machine Musique de Lou Reed  et sa plongée dans un univers sombre, angoissant, obsédant et parfois terrifiant, avec une subtilité qui rendit la composition lumineuse, et même emphatique.

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Samedi 27

Ce fut un Erwan Keravec didactique, pas seulement en direction des enfants, qui se présenta dans le patio de la bibliothèque municipale de Mulhouse. En commençant par montrer la différence entre l’usage traditionnelle de la cornemuse et celui d’un musicien lié aux musiques improvisées et contemporaines. En n’hésitant pas, pour terminer, à démonter tuyaux ( les bourdons et le hautbois) de l’instrument pour faire découvrir entre autres les doubles anches…
Clayton Thomas fut impressionnant à la chapelle par l’intériorisation de son jeu, assez minimaliste et envoûtant, et toutefois totalement différent de l’aspect drone qu’avait développé la veille Majkowski au même instrument. Un jeu qui faisait appel aussi à l’utilisation percussive de la contrebasse, aux cordes frappées, rendant son discours plus profond, plus spirituel sans doute.
Un des moments les plus intéressants fut le concert de la résidence (initié par l'altiste Frantz Loriot) de Der Verboten (ses partenaires furent Christian Wolfarth (percussions), Antoine Chessex (saxosphone), Cédric Piromalli (piano) donné en cette fin d’après-midi du samedi : des instruments frappés, frottés, effleurés, une accumulation de sons, d’apparence disparates au départ, qui peu à peu se trouvent, se combinent, se tendent, jusqu’à la déchirure (opérée par le sax). Un discours d’une certaine linéarité, aspect qui fut une des images sonores de cette édition de Météo (cf. par exemple Breschand, Majkowski, Delpanque… ) mais distillé chaque fois différemment avec plus (ce fut le cas ici) ou moins (Delpanque) d’émotion.
La dernière soirée au Noumatrouff débuta avec un duo d’électroniciennes, Native Instrument réunissant une norvégienne (Stine Janvin Motland) et une australienne (Felicity Mangan) : un bidouillage parfois grinçant, plus pointilliste, qu’un spectateur qualifia de « coin coin ». Il est vrai que l’on aurait souhaité barboter dans une mare !
Les deux derniers concerts, que je n’ai pu entendre que de l’extérieur de la salle furent diversement appréciés : spectateurs très partagés sur Sonic Communion qui proposa une pièce délicate, parfois instable (une atmosphère qui annonçait l’orage sans que celui-ci ne se déclenche !) et jouant sur la fragilité ponctuée par les éclats, notamment de la voix de Joëlle Léandre et la trompette de Jean-Luc Cappozzo. Davantage d’unanimité pour la prestation du trio Roscoe Mitchell / John Edwards / Mark Sanders qui sut insuffler une âme à cette rencontre entre la section rythmique britannique et le saxophoniste américain.

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Pierre Durr (textes et photos) © Le son du grisli

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Bogan Ghost : Zerfall (Relative Pitch, 2014)

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Mais de quel Bogan est ce fantôme ? Eh bien c’est celui de la violoncelliste Anthea Caddy et de la trompettiste Liz Allbee. Un fantôme à deux têtes (dead Janus indeed) qui m’a surpris en plein dans mon salon.

En fait, voilà l’histoire… Ayant déjà entendu des enregistrements de la Caddy (j’avoue être moins calé en Allbee), j’avais mis le volume assez fort pour ne pas avoir à (trop) tendre l’oreille. Et boum, une grosse basse traînante fait trembler ma cloison (chez moi, unique). Alors je baisse, mais en baissant je m’assois, abasourdi par cette drôle d’entrée en matière.

La double bête est énorme, à croire qu’elle a avalé jusqu’au dernier représentant vivant du réductionnisme. Elle grogne, babille deux notes, hurle à la mort (de la trompette), crache parfois des vents (très froids, je précise), mange même des composants électroniques. De temps en temps, il m’a fallu réaugmenter le volume car Caddy et Allbee devaient se faire toutes petites (= redevenir réduactionnistes) pour aller chercher la Zerfall à l’intérieur de la bête. Amis des bêtes, outre leur courage, saluons leurs découvertes !



Bogan Ghost : Zerfall (Relative Pitch / Metamkine)
Edition : 2014.
CD : 01/ For Janus 02/ Egress 03/ The Gates 04/ Past Future Faces 05/ Pits 06/ Trenches 07/ Accumulation 08/ The Absence 09/ Decay
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Annette Krebs, Anthea Caddy, Magda Mayas : Thread (Another Timbre, 2012) / Magda Mayas, Anthea Cady : Schatten (Dromos, 2011)

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Rôdée, l’association Magda Mayas (piano) / Anthea Caddy (violoncelle) est ici augmentée d’Annette Krebs (guitare préparée, objets…) – rôdée aussi, la paire que celle-ci forme avec Caddy. Sur disque, la rencontre est faite d’acoustique surtout – instruments piqués au vif, rumeurs balançant entre deux notes, bourdons rivalisant avec une voix radiophonique – et d’un peu d’électronique.

L’abstraction, que l’on peut dire constructiviste, gagne au fil des minutes en déséquilibre et ce déséquilibre fait justement son charme : sifflements-trajectoires, chansons captés sur larsen, gimmick de piano accompagnant le renoncement d’un grave de guitare : toutes propositions timides, inquiètes presque de leur avenir, plutôt que de fières expressions amassées. Au nombre des musiques indicibles, le trio Krebs / Caddy / Mayas a ajouté sa pierre de taille à l’édifice, et son copeau de bois et son morceau d’onde.

Annette Krebs, Anthea Caddy, Magda Mayas : Thread (Another Timbre)
Enregistrement : 2008-2009. Edition : 2012.
CD : 01/ Sands 02/ Shore
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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L’ombre (Schatten) portée de Magda Mayas et d’Anthea Caddy adopte la forme d’un appareil à sons irrités : ses cordes tremblent sous les frottements, sa caisse de résonance laisse flotter en elle des râles, son bois respire au son de notes fines et allongées. A la fin, les effets de perturbations dansent sur grincements : c’est là qu’arrive Schatten, là que Mayas et Caddy voulaient en venir.

Magda Mayas, Anthea Cady : Schatten (Dromos)
Edition : 2011.
CD-R : 01/ Lucidity 02/ In the Shadows Lay 03/ Shatter
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Interview de Magda Mayas

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Deux enregistrements de Spill (Stokholm Syndrome sur Al Maslakh et Fluoresce sur Monotype) et deux autres en compagnie d’Anthea Caddy (en duo ou trio dans lequel prend place Annette Krebs) font l’actualité de la pianiste Magda Mayas. Soit : la presque moitié d’une discographie en devenir et à recommander aussi pour ses références enregistrées avec Christine Abdelnour

... Je ne me souviens pas vraiment de mon premier souvenir de musique. Ca pourrait être mon frère et ma sœur jouant de la musique à la maison, ou les passages avec ma mère au théâtre, qu’elle fréquentait pour jouer dans l’orchestre symphonique.

Où était-ce ? A Münster.

A quel instrument as-tu débuté ? Au violon. Mes parents sont tous les deux musiciens classique, ils jouent du violon et de l’alto, ce qui m’a sans doute influencé un peu… Mon frère et ma sœur jouaient de beaucoup d’instruments différents à la maison, j’ai grandi avec ça et je pense que j’ai voulu m’y mettre à mon tour. A l’âge de huit ans, je suis passée au piano, le violon n’était en fait pas vraiment mon truc…

En plus du piano, tu joues aujourd’hui du clavinet… Le clavinet (ou pianet) dont je joue est un clavier électrique qui date des années 1960. Il comporte des cordes et des tubes métalliques, c'est dire qu’il ne peut se substituer au piano, c’est un instrument totalement différent... Je peux néanmoins le préparer : je l’ouvre, vais voir dans les cordes et, comme il est amplifié, cela me permet de jouer plus fort, plus bruyamment, d’utiliser un matériau sonore plus « viscéral ». Cela sonne d’ailleurs plus comme une guitare ou une basse électrique. Je vois cet instrument comme une extension de mon langage musical en général plus que comme une extension de ce que je peux faire au piano.

Comment es-tu passée du classique à l’improvisation ? Si j’ai abordé la musique par le classique, à 15 ans, j’ai commencé à m’intéresser à l’improvisation et au jazz au point de me mettre ensuite au piano jazz. Je tenais beaucoup à apprendre comment improviser afin de ne plus être dépendante de la chose écrite, composée. Je pense avoir surtout écouté du jazz à cette époque. J’ai commencé à improviser au piano essentiellement. Et puis, quand je me suis mis à m’intéresser au jazz, au free jazz et un peu plus tard à la musique contemporaine, j’ai commencé à chercher par moi-même de nouvelles sonorités. Ensuite, j’ai ressenti à quel point il est important de jouer et d’improviser librement avec d’autres musiciens et d’autres instruments. Cela m’a amené à développer mon propre vocabulaire, je pense, en essayant d’imiter ou en goûtant les sons que d’autres musiciens pouvaient sortir et en voyant ce que, de mon côté, je pouvais faire à l’intérieur du piano.

Des musiciens t’ont-ils montré la voie, ou même joué une influence sur ton développement ? Je ne peux pas vraiment dire qu’il y eut un ou deux musiciens qui ait pu me servir d’exemple ou m’ait influencé. Je crois que cela faisait parti d’un tout, l’environnement, les gens que je rencontrais, ce genre de choses… Ceci étant, je garde un souvenir fort d’un concert de Cecil Taylor auquel j’ai assisté à l’âge de 16 ans : cela m’a vraiment impressionné et même retourné l’esprit. Tout était incroyable : une telle énergie et une telle dévotion à la musique, je n’avais jamais rien expérimenté de tel.

Quelle différence fais-tu désormais entre improviser en solo et improviser en groupe ? J’aime autant l’un que l’autre. Souvent je trouve qu’il est plus stimulant de jouer en solo, dans la mesure où il faut apporter soi-même tout le matériau, où l’on ne donne pas dans la conversation et que l’on ne réagit pas au matériau sonore d’un partenaire. D’un autre côté, cela permet de fouiller une idée, de la développer jusqu’à son terme sans prendre d’autres directions. Beaucoup de choses rentrent en compte, récemment j’ai beaucoup aimé jouer en solo, commencer à jouer sans le moindre plan pour réagir ensuite spontanément à la moindre pulsion qui pouvait m’arriver. Peut-être est-il quand même plus difficile de se surprendre en jouant en solo, je ne sais pas…

Prenons le duo que tu formes avec Christine Abdelnour et le trio qui te lie à Anthea Caddy et Annette Krebs : ton expression est-elle différente d’une association à l’autre ? Ces deux formations sont assez différentes. Je pense que toute collaboration charrie sa propre esthétique, ce qui est bénéfique. Si le travail du trio est assez organique, je pense que nous nous complétons assez bien l’une l’autre, il y a certes moins d’univers sonores qui s’y chevauchent mais la structure y gagne en diversité, avec tous ces contrepoints qui en naissent. Cela vient pour une bonne part du fait que je joue en duo avec Anthea depuis très longtemps, et qu’elle-même joue avec Annette depuis longtemps, signant ensemble des installations, etc. Pour ce qui est de Christine, son univers sonore et le mien, nos langages, s’imbriquent, se chevauchent le plus souvent. Nous réagissons l’une à l’autre assez rapidement, à tel point qu’il m’arrive souvent d’ignorer qui, d’elle ou de moi, a joué tel son. Notre musique est très entrelacée, et naturelle, tandis qu’avec Andrea tout est un peu plus structuré, son matériau sonore est assez différent du mien, mais je pense que leur rapprochement marche très bien parce que nous avons un sens commun du timing et de la structure dont nous n’avons même pas à nous entretenir avant de jouer.

Parmi tes collaborations, quelles sont ceux que tu qualifierais de « majeures » ? Je dirais Spill, mon duo avec Tony Buck, qui joue depuis 2003. Nous venons de sortir notre troisième album, Fluoresce, sur Monotype. Et puis mon duo avec Christine Abdelnour. Ce sont en tout cas les plus anciens de mes projets.  

Penses-tu que le disque parvient à bien rendre compte de tes travaux ? Je pense que les CD sont une bonne possibilité d’apprécier cette musique. Cela dépend de ce que l’on cherche, le disque n’a pas à capturer l’atmosphère du concert, ce sont là deux choses différentes.

Quand décides-tu qu’un enregistrement concert est apte à passer sur disque ? Il est possible de faire différentes choses sur un enregistrement, comme travailler davantage comme un compositeur, aménager des parties enregistrées, enregistrer sur plusieurs pistes, etc. Mais parfois il se trouve que l’enregistrement d’un concert est d’excellente qualité et fait sens musicalement. Alors je suis heureuse de le voir publier.

Magda Mayas, propos recueillis en octobre 2012.
Photographie © Peter Gannushkin.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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