Tomasz Bednarcyzk : Let's Make Better Mistakes Tomorrow (12k, 2009)

Jeune musicien polonais dont les deux premières œuvres ont trouvé l’écrin subtil qu’elles méritent en le label Room40 de Lawrence English, Tomasz Bednarczyk traverse le Pacifique pour son troisième effort, hébergé par la maison new-yorkaise 12K. Le changement d’hémisphère n’implique nullement une nouvelle orientation, toujours basée sur des traitements ambient de la guitare et du piano autour de quelques notes éparses.
Divisé en deux sections dont le pivot est le titre au piano (et turntablism ?) The Sketch, Let’s Make Better Mistakes s’écoule lentement, d’aucuns diront sans passion, sur des drones très chill à la Eliane Radigue, parfois agrémentés de field recordings, tels ces bruits de pas sur Shimokita. Heureusement, une lumière éprise de Giuseppe Ielasi jaillit de la blancheur sonore sur le magnifique Drawing, elle ravive considérablement l’intérêt, en montagnes russes (un comble pour un Polonais ?). On aimerait pourtant distinguer le disque de cette masse informe des productions ambient à base de drones. Hélas, de trop rares occasions ravivent notre intérêt, à l’image de cette pulsation surgie du fog automnal (Autumn).
Les quatre derniers titres de la seconde partie, plus sombre et décantée, explorent davantage l’inquiétude des ténèbres. De ces quinze minutes finales, on retiendra principalement la filiation entre Bednarczyk et Wolfgang Voigt sur un So qui n’aurait pas démérité sur les quatre immenses disques du producteur allemand également nommé GAS.
Tomas Bednarczyk : Let’s Make Better Mistakes (12K / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ While 02/ Shimokita 03/ Drawing 04/ Raspberry Girl 05/ Autumn 06/ The Sketch 07/ Kyoto 08/ So 09/ Little Spring 10/ Night
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli
Phill Niblock : Touch Strings (Touch, 2009)

Après les instruments à vent (sur le monumental Touch Three, Touch Music, 2006), Phill Niblock investit les cordes afin de bâtir trois nouvelles cathédrales sonores, au matériau de base et au procédé de composition différents. Stosspeng est élaboré à partir de l’accumulation d’échantillons de pulsations des guitare et guitare basse de Susan Stenger et Robert Poss. Poure résulte de l’assemblage de plusieurs couches de violoncelle joué par Arne Deforce et One Large Rose du mixage de quatre pistes correspondant à autant d’enregistrements du Nelly Boyd Ensemble de Hambourg.
Comme d’habitude, les monolithes sonores construits par Niblock ne révèlent toutes leurs subtilités qu’à un très fort volume. C’est ainsi que cette musique communiquant un sens de l’espace sans nul autre pareil exerce le mieux sa force de fascination. Les strates, aux progressions graduelles, enveloppent peu à peu l’auditeur, confronté à un monde de textures aux richesses quasi infinies. La durée des pièces (une heure pour Stosspeng) est essentielle pour imposer à l’auditeur la concentration nécessaire lui permettant de s’immerger dans un univers dont le seul principe serait le son, éternel et absolu.
Phill Niblock : Touch Strings (Touch Music / Metamkine)
Enregistrement : 2006-2007 (Stosspeng), 2008 (Poure, One Large Rose). Edition : 2009.
CD1 : 01-06/ Stosspeng (Susan Stenger et Robert Poss) - CD2 : 01/ Poure (Arne Deforce) 02-06/ One Large Rose (The Nelly Boyd Ensemble, Hambourg)
Jean Dezert © Le son du grisli
Mem1 : +1 (Interval, 2009)

Alter ego de la doublette Mark et Laura Cetilia, le premier à l’électronique, la seconde au violoncelle, Mem1 invite neuf amis – un(e) par track – sur ce +1, des plus familiers (Jan Jelinek, Frank Bretschneider) aux moins fréquentés (Kadet Kuhne, anyone ?). Traitées au travers d’un prisme digitalisé, les sonorités du violoncelle épousent, malgré les apparentes similitudes, des contours très différents de ceux imaginés par Machinefabriek et Aaron Martin. Là où nous avions laissé l’électronicien néerlandais splendidement manipuler une vision néo-classique de l’instrument, le duo américain s’inscrit davantage dans une lignée ambient, heureusement toute personnelle.
Tel un Wolfgang Voigt grinçant expérimentant le minimalisme, Jan Jelinek attire l’attention par une discrète présence qui, paradoxalement, donne tout son sel au morceau qui porte son nom (comme celui de chaque collaborateur, du reste). Ailleurs, quelques sons épars détalés de chez Colleen inspirent un glissando stridant sur un Ido Govrin qui prend une belle ampleur lento, seconde après seconde, tandis que les atmosphères quasi-mystiques du trio Area C s’intègrent tout naturellement au projet. Moins convaincante, voire franchement ennuyeuse (tout comme Jen Boyd) est le mariage Mem1 - RS-232, encore que sa conclusion dark ambient finit par embaumer le cadavre de Svarte Greiner (par ailleurs, auteur de la pochette). Toujours classe et impeccable, la techno minimale, beats ultra-discrets included, de Frank Bretschneider s’impègne d’une humeur à la croisée de l’aéronautique et du cardiaque, elle est subtilement en contraste avec les chiffonnages numérisés de Kadet Kuhne dont émerge un violoncelle davantage présent. Pleinement dans l’envie d’une lenteur captivante au fil du temps et des écoutes, l’album se conclut sur deux titres (Jeremy Drake et Steve Roden) en plein dans le ton du projet, mélange d’instincts où l’harmonie remporte une victoire nette et sans bavures sur le chaos et la soumission.
Mem1 : +1 (Interval Recordings / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ + Jan Jelinek 02/ + Ido Govrin 03/ + Area C 04/ + RS-232 05/ + Frank Bretschneider 06/ The Sketch 07/ + Jen Boyd 08/ + Jeremy Drake 09/ + Steve Roden
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli
Torsten Papenheim : Some of The Things We Could Be (Schraum, 2009)

Instruments avec lesquels Torsten Papenheim composa Some of The Things We Could Be : guitare (en premier lieu), banjo et piano. Nombre de musiciens auprès desquels il défendait ensuite son ouvrage : douze, parmi lesquels en trouver de brillants : Michael Thieke (saxophone alto), Ute Völker (accordéon) et Clayton Thomas (contrebasse).
Des arpèges de guitare ouvrent l’enregistrement, que rattrape un grésillement que l’on doit à la contrebasse. Dès l’ouverture, le champ musical approuve et la ligne claire et le parasite, le décors sombre et quelques éclaircies. Du swing bancal d’Harry S. Truman – pièce qui donne à entendre ce que Carla Bley aurait pu tirer d’une production soignée davantage – à la valse sur-lente d’a.k.a. You, for Example, du brillant MülheimAnDerRuhr (la clarinette basse de Christian Biegai luttant contre les motifs que répète la guitare) au couple Special Teeth Profiles Shifting / Mitscherlichs Zoo (qui commande une suite plus pernicieuse dont le temps obéit à un swing plus lent encore puis à une frénésie collégiale), les musiciens se laissent porter par les courants en mettant presque toujours à profit l’association de leurs singularités reconnues. Alors une autre fois au catalogue du label Schraum : un disque d’une sophistication irrésistible.
Torsten Papenheim : Some of The Things We Could Be (Schraum)
Enregistrement : 2008-2009. Edition : 2009.
CD : 01/ Introducing Selected Characters & Tones 02/ Harry S. Truman 03/ Bruxelles Piano Lessons 04/ a.k.a. You, for Example 05/ MülheimAnDerRuhr 06/ Nocturne Drei 07/ Special Teeth Profiles Shifting 08/ Mitscherlichs Zoo 09/ The Uses of Literature 10/ Nocturne Vier 11/ Kargo 12/ All The Songs You Sing
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Stephan Mathieu, Taylor Deupree : Transcriptions (Spekk, 2009)

Sur leur collaboration Transcriptions, Stephan Mathieu et Taylor Deupree se servent du contenu de 78 tours pour arriver par d’autres biais à peaufiner une pop qui interroge par la drôle d'ambiance qu'elle diffuse.
Au début, le duo peint des ombres vaporeuses desquelles surgiront des aigus cinglants, des voix fantomatiques, des boucles miniaturisées ou des sifflements (guitares et claviers sont les autres instruments utilisés par Mathieu et Deupree). En fond, un grain sonore qui ne brille pas par son originalité labellise – peut-être pour que l’auditeur comprenne bien – la teneur atmosphérique des choses. Sorti d’un flou sombre qui en promettait, le discours est malheureusement ensuite porté à la lumière, qui révèle son caractère fruste et durable : l'ensemble est naïf et ne cherche pas à profiter de la rencontre de deux musiciens à qui il arrive pourtant parfois d'être très inventifs. Tout avait si bien commencé…
Stephan Mathieu, Taylor DeupreeLargo (extrait). Courtesy of Spekk.
Stephan Mathieu, Taylor Deupree : Transcriptions (Spekk)
Enregistrement : 2007-2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Nocturne 02/ Largo 03/ Solitude 04/ Remain 05/ Andante 06/ Genius 07/ White Heaven 08/ Solitude of Spheres
Pierre Cécile © Le son du grisli
Robert Hampson : Vectors (Touch, 2009)

Vectors est une compilation qui rassemble trois commandes passées au musicien anglais Robert Hampson par le Groupe de Recherches Musicales (GRM) et le festival Vibrö entre 2006 et 2008.
Dans l’ordre chronologique de leur création, les compositions se succèdent et donnent naissances à trois sortes d’art sonore : musique de gamelan à l’intérieur de laquelle des effets de masse jouent des coudes avec des parasites électroniques (Umbra) ; drones et boucles triturées aux sources d’un numérique que l’auditeur peut s’amuser à inspecter dans le détail (Ahead) ; et pour finir, collage difforme remodelé par un larsen chirurgical (Dans le lointain).
Sous prétexte d’éclairer son rapport à l’univers, Robert Hampson fabriqua donc trois pièces d’envergure – deux et demie, plutôt, si l’on prend en compte les longueurs d’Ahead – qui font figures de tout sauf de travaux de commande.
Robert Hampson : Vectors (Touch / La baleine)
CD : 01/ Umbra 02/ Ahead 03/ Dans le lointain
Enregistrement : 2006-2008. Edition : 2009.
Pierre Cécile © Le son du grisli
Paul Abbott, Léo Dumont, Ute Kanngiesser : Loiter Volcano (Another Timbre, 2009)

Tout, à la surface : un air de réductionnisme progresse au son de l’entente ou de la désunion d’un violoncelle (celui d’Ute Kanngiesser), de percussions (celles de Léo Drumont) et d’électronique (usages de Paul Abbott).
En fond, le paysage oscille : au premier plan, les mouvements d’archet et les gestes percussifs composent avec leurs répétitions, quelques silences et autres égarements instrumentaux. Les premières, plus imposantes, finiront par installer le trio au creux d’une berceuse entêtante. Et Loiter Volcano s’impose en pièce de musique électroacoustique qu’on n’attendait pas, et à qui l’on cède bientôt toute la place.
Paul Abbott, Léo Dumont, Ute Kanngiesser, Loiter Volcano (extrait). Courtesy of Another Timbre.
Paul Abbott, Léo Dumont, Ute Kanngiesser : Loiter Volcano (Another Timbre)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
CD : 01/ Loiter Volcano
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Seth Nehil : Flock & Tumble (Sonoris, 2009)

Artiste sonore entendu notamment aux côtés de Michael Nortam ou Brendan Murray, Seth Nehil donne sur Flock & Tumble un aperçu de sa pratique musicale en solitaire.
Diverse, celle-ci : qui combine fields recordings et élans percussifs jetés en d’étranges paysages intérieurs (Tew), oppose des voix blanches à d'éloquents silences (Whuilp) ou impose à ces mêmes voix une inconstance capable d’anéantir tout vocabulaire (The Sun) ; pour se faire ailleurs moins obscur : larsen et superpositions de notes longues obéissant à une ligne presque claire (Tew 2) ou rafale de percussions aux dégâts changés en fiers éléments d’esthétique (Blackhole).
Ainsi, la musique expérimentale de Nehil se rapproche en certains endroits de celle de Gunther Rabl (Plait pour tout exemple, sur lequel Nehil brille en terrible animateur de bruits) pour aller voir ailleurs du côté d’une ambient ténébreuse ou d’un bruitisme sournois. Le grand mérite de Seth Nehil, étant de savoir convaincre quel que soit le domaine qu’il investit.
Seth Nehil, Blackhole (extrait). Courtesy of Sonoris.
Seth Nehil : Flock & Tumble (Sonoris / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ Tew 02/ Whuilp 03/ Plait 04/ Tew 2 05/ Grave 06/ The Sun 07/ Blackhole
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Fritz Hauser : Sounding Stones (Therme Vals, 2000)

L’architecte Peter Zumthor, lauréat cette année du prix Pritzker, écrivait dans Penser l’architecture : « Une bonne architecture doit accueillir l’être humain, le laisser vivre et habiter ». Le percussionniste Fritz Hauser, de savoir habiter l'œuvre d'un architecte pour qui la musique compte : preuve donnée sur Sounding Stones, enregistrement sur lequel Hauser joue de pierres musicales élaborées par Arthur Schneiter au sein des Thermes de Valms, création de Zumthor.
De ses instruments originaux, Hauser sort un lot de rumeurs qui l’environnent bientôt : nappes sonores et notes égarées se rapprochent puis progressent de concert, lentement. Tandis qu’ici s’impose un drone léger, s’immisce ailleurs un rythme refusant qu’on le suive et qui s’échappe bientôt, loin d’une musique de traîne qui, partout ailleurs, bat la mesure à coups d’intérêts mélodiques ravissants. Sculptures, clochettes, cymbales et toms, aux murmures amassés sur cadences diverses, les Thermes de Vals pour tout réceptacle : haute musique d’ameublement installée en architecture d’exception.
Fritz Hauser : Sounding Stones (Therme Vals)
Enregistrement : 2000. Edition : 2000.
CD : 01/ Sounding Stones 1 02/ Sounding Stones 2 03/ Sounding Stones 3 04/ Sounding Stones 4 05/ Sounding Stones 5
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
Giuseppe Ielasi : Aix (12K, 2009)

Tel (another) Stunt, second épisode de la série Stunt initiée par Giuseppe Ielasi sur son propre label Schoolmap, son opus Aix succède à son indispensable August, tous deux en exil sur la maison 12K de Taylor Deupree.
Plus intimiste encore, l’univers de cet album – enregistré, comme son nom l’indique, à Aix-en-Provence – repose sur des rythmes largement irréguliers (marque de fabrique de ces derniers temps), encore que le second titre – sans nom, selon l’habitude iélasienne – séduise par sa lente fêlure où de brutales accélérations succèdent à une métronomie sournoise. Très riche et pleinement prenant au fur et à mesure de ses écoutes successives, ce second opus du producteur milanais dépasse, et de loin, le simple stade de l’aléatoire qui guide théoriquement ses pas. Tournoyant autour de ses mille trouvailles sonores, chaque seconde en est une preuve de plus, Aix imbibe le moindre neurone de son auditeur tout au long de sa trentaine de minutes, tantôt obsédantes jusqu’à l’étouffement digital (la piste 4), tantôt impitoyables dans une répétitivité surgie d’entre les lignes sonores. Loin de toute paresse échaudée par trop d’ambient aseptisée pour lounge bar vert olive, cette langueur chaude et coupante invite à un ailleurs musical où chacun se prend à rêver de lendemains universels. A condition de se donner du temps, notre bien le plus précieux.
Giuseppe Ielasi : Aix (12K / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ - 02/ - 03/ - 04/ - 05/ - 06/ - 07/ - 08/ - 09/ -
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli
































