Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire











Interview de Christian WolfarthChroniques en trois lignesBerlin au grisli clandestin
En théorie : l'improvisation par l'écritJohn ButcherEvan Parker

Joseph Jarman, Don Moye : Black Paladins (Black Saint, 1979)

joseph_jarman_black_paladins

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

En 1979, Joseph Jarman et Don Moye échappèrent à l’Art Ensemble of Chicago le temps de l’enregistrement d’un disque : Black Paladins, sur lequel on peut aussi entendre Johnny Dyani  (cet étrange featuring centré sur la couverture). Le titre du disque reprend celui d’un de ses morceaux, qui reprend lui-même celui d’un poème d’Henry Dumas.

De Dumas, on sait la vie brève, à laquelle mit un terme un officier de police dans le métro de New York, et le parcours, fulgurant pour être coincé entre deux dates rapprochées (1964 et 1968), d’activiste du mouvement des droits civiques et de poète inspiré par le jazz. Deux ans après sa mort, Joseph Jarman renversait la chose en récitant « Black Paladins ».

We shall be riding dragons in those days
Black unicorns challenging the eagle
We shall shoot words
With hooves that kick clouds
Fire eaters from the sun
We shall lay the high white dome to siege
Cover sreams with holy wings, in those days
We shall be terrible.

jarman_a

Deux fois, Jarman dit le texte – la seconde fois, son débit est plus rapide. Alors, il peut défendre sa composition, qui ouvre la seconde face du vinyle : un gimmick de contrebasse ouvre le champ dans lequel le saxophone baryton se rue bientôt. L’heure est à la virulence, mais la virulence est ici contenue : les musiciens profitent de l’espace qui leur est imparti et même peuvent rétablir un swing qui ne rendra pas leur hommage moins poignant. Dans les notes qu’il rédigea pour As If It Were The Seasons – présentées par Jean-Pierre  Moussaron au dos de l’édition française de cette référence Delmark –, Jarman écrit pour expliquer les activités de l’AACM à laquelle il appartient : « Nous sommes conscients du pays (L’AMERIQUE) et de l’état d’esprit, de ce que cela fait à l’être humain, aussi nous abstrayons-NOUS. » Ici aussi, l’affaire est d’abstraction philosophique : le retour sur soi et la réflexion opposés aux usages du monde.

L’appel au détachement pourrait faire craindre qu’une certaine indulgence, une « gentillesse » voire, s’impose au propos, d’autant que les deux premiers titres de Black Paladins, « Mama Marimba » de Dyani et « In Memory of My Seasons » de Jarman, ne sont guère féroces : perdu dans un magasin d’instruments – là, trouver saxophones et flûtes, batterie et piano, mais aussi coquillages et sifflets –, le trio délite son invention dans un exotisme bon enfant ou en atmosphère évasive dont l’Art Ensemble of Chicago se repaîtra jusqu’à la parodie. Il faut ainsi attendre « Humility in the Light of the Creator », relecture d’un thème de Kalaparusha (Maurice McIntyre) pour que le disque prenne de l’ampleur – et prouve qu’abstraction n’est pas abstention.

jarman_b
 
Ce n’est que là que Jarman, Moye et Dyani, enfourchent les dragons que Dumas appelait de ses vœux. Derrière le saxophone grave, l’archet de contrebasse joue les dérangés tandis que la batterie emporte les ressemblances de l’atmosphère du titre avec celle d’« Alabama » pour en faire un autre morceau de gravité profonde au point d’en être insaisissable.

We shall be riding dragons in those days (…) We shall be terrible. Deux fois, Jarman dit le texte. C’est alors « Ginger Song », sur lequel un sopranino cette fois trouve son équilibre sur le tumulte rythmique, et à grande vitesse en plus, puis « Ode to Wilbur Ware », respects adressés par Moye à celui qui fit de la contrebasse une percussion immense. Un gimmick y tourne en boucle et fait tourner avec lui archet, flûtes puis clarinette basse : les interventions se meuvent autour de l’idée musicale comme autant de satellites. Ce retour à la musique des sphères serait un des moyens qu’a trouvés Jarman de s’abstraire. Dans les notes du même As If It Were The Seasons, il regrette seulement : « Mon ami, si seulement tu pouvais être ici pour entendre cela sur le vif – réellement – et non cette machine. »

jarman_d

Commentaires [0] - Permalien [#]

François Tusques : Le musichien (Edizione Corsica, 1981)

tusques_le_musichien

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

L’Intercommunal était une association de 1901 ayant pour objet la création musicale à partir de la culture des différentes communautés vivant en France. L’Intercommunal fut aussi un bulletin d’information relatant l’histoire d’une formation que son « leader » François Tusques définissait ainsi : « Quand il fut crée aux alentours de 1971, l’Intercommunal Free Dance Music Orchestra était composé uniquement de musiciens professionnels venant du jazz. C’était l’époque où Paris était devenu la seconde patrie d’un grand nombre de jazzmen new-yorkais essayant plus ou moins de fuir l’enfer de « Babylone » comme les Black Panthers appelaient les Etats-Unis. Il est certain que nous avons tous été fortement influencés par le free jazz de révolte que jouaient ces musiciens. Quand l’orchestre a été fondé, il y avait toutefois le désir de faire une musique plus proche du public des travailleurs en France. Prise de conscience qu’il avait existé dans nos villes une musique populaire et qu’il existait toujours une musique populaire dans nos campagnes, et même que dans certains endroits comme la Bretagne (des musiciens traditionnels bretons se joignent souvent à nous) ou le Pays Basque, cette musique était non seulement vivante, mais aussi en pleine évolution. Cela nous conduisit à remettre en question la plupart des fondements-mêmes de la musique que nous jouions : partir de l’écoute des musiques populaires qui avaient une fonction sociale chez nous. » 

a

François Tusques s’est illustré en public aux côtés de Don Cherry en 1965. La même année il réalisait Free Jazz, référence claire à l’album du même nom signé Ornette Coleman. François Jeanneau, Michel Portal, Bernard Vitet, Beb Guérin et Charles Saudrais étaient de l’aventure et produisirent une musique sans soliste, à l’image de celle du film New York Eye And Ear Control de Michael Snow, où l’on entend entre autres Albert Ayler. Deux ans après, François Tusques enregistrait Le Nouveau jazz, avec Barney Wilen, et cette fois Cecil Taylor planait sur la séance comme une ombre tutélaire bienveillante. 

Dans les années soixante-dix, et a fortiori dans les années quatre-vingt, les orchestres de François Tusques, quel qu’en soit le personnel, se présenteront comme des « ateliers de jazz populaire » en quête d’origines. Un collectif s’enquière à chaque fois d’une vérité populaire fondamentale, loin des chapelles, des écoles, et avec une joie de jouer née du bonheur des rencontres. Les sixties loin derrière, sur Le musichien (deux extraits de concerts datant de 1981 et 1982), c’est le corps tout autant que l’esprit qui est célébré. Et l’on y sent l’Afrique gronder au son de mélodies simples. 

b

Le morceau-tire se présente comme un conte afro-catalan dont la beauté s’avère aussi saisissante que celle jaillissant du « Karma » de Pharoah Sanders, avec Carlos Andreu dans le rôle de Leon Thomas : « Peu de temps il a fallu au musicien venu d’Afrique pour comprendre qu’il n’était qu’un musichien, mais si vous l’écoutez bien vous entendrez la forêt, la savane, le lion, l’éléphant et les quatre éléments fondamentaux : la terre qui bouge, l’eau qui coule, l’air qui vibre, et le feu qui crépite. » Adolf Winkler (Ramadolf) s'y entend pour ce qui est d'imiter l'élélphant au trombone. Yebga Likoba s’envole au soprano, tandis que François Tusques, Jean-Jacques Avenel et Kilikus semblent revenir aux sources de toute musique de danse festive. L’on songera au meilleur de Magma, quand Klaus Blasquiz et Christian Vander savent – à travers leurs chants – se souvenir de John Coltrane. En face B la fête continue, et « Les Amis d’Afrique » prolonge le travail entrepris à la fin des seventies dans Après la marée noire (Le Chant du monde). 

d

Sur la pochette d’un autre disque simplement intitulé L’Intercommunal, François Tusques parle plus en détails des musiques populaires jouant chez nous une fonction sociale : « Ce fut la découverte des musiques orientales et africaines interprétées par les travailleurs africains et maghrébins résidant dans notre pays. Musiques qui jouaient un rôle important dans les manifestations contre la circulaire Fontanet et dans les foyers d’immigrés. » Plus loin est fait allusion à Carlos Andreu et à son « chant populaire improvisé ». En lui François Tusques avait trouvé son griot. 

c

Commentaires [0] - Permalien [#]

Joe McPhee : Topology (Hat Hut, 1981)

joe mcphee topology

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Pour avoir voulu connaître à quoi ressemblait son premier souvenir de musique, j’obtins de Joe McPhee ceci : « C’est une expérience assez traumatisante, que j’ai vécue à l’âge de 3 ans. En Floride, pendant un orage, notre maison a été frappée par la foudre et réduite en cendres. Le lendemain, je suis retourné à son emplacement en compagnie de mon grand-père… Je me rappelle alors une chanson qui passait à la radio, dont les paroles étaient: « Daddy I Want a Diamond Ring ». Je me souviens aussi de la mélodie. »

L’électricité dans l’air et l’environnement-nébuleuse : au jazz qu’il découvrit au contact de Clifford Thornton – sur la boîte de carton de Topology, McPhee précise pour expliquer une reprise de « Pithecanthropus Erectus » que l’écoute de Charles Mingus lui révéla de quoi retournait le jazz moderne –, voici ce que Joe McPhee imposa souvent. Le raccourci veut ce qu’un raccourci peut valoir ; il conseille, en tout cas, de revenir à ce disque que le multi-instrumentiste (trompette d’abord, saxophone ténor ensuite, mille autres choses alors) enregistra avec John Snyder au synthétiseur au milieu des années 1970 : Pieces of Light, publié par le peintre Craig Johnson sur CjRecords – réédité sur CD par Atavistic.

McPhee 6

Après Johnson, ce sera Werner Uehlinger qui assurera Joe McPhee de son soutien : « Après être tombé sur les premières productions de CjR, Werner Uehlinger a profité d’un voyage d’affaires aux Etats-Unis pour venir nous rencontrer, Craig Johnson et moi, au domicile de Craig. Nous avons dîné ensemble et nous lui avons fait écouter quelques cassettes que nous pensions alors sortir sur CjR. Il a aimé cette musique et a décidé de publier lui-même une de ces cassettes. C’était une idée lancée comme ça, sans même qu’il envisage la création d’un label. Mais finalement, c’est à partir de là qu’est né Hat Hut Records. »

Après avoir publié un concert daté de 1970, Black Magic Man, Uehlinger prescrit à McPhee quelques séjours en Europe pour le bien de son catalogue : l’Américain y donne des concerts à Willisau et Bâle (The Willisau Concert, Rotation), y enregistre en 1976 un solo de taille (Tenor) et puis rencontre André Jaume et Raymond Boni, avec lesquels il enregistrera souvent : en duos, trios, et plus large ensemble, comme c’est le cas ici – « Topology », morceau-titre qui occupe deux des quatre faces du double LP, est d’ailleurs signé du trio. Dans cette version originelle du Joe McPhee Po Music, assemblée les 24 et 25 mars 1981, on trouvera aussi : Daniel Bourquin (saxophones alto et baryton), Pierre Favre (percussions), Radu Malfatti (trombone, micro-electronics, percussions), François Méchali (contrebasse), Michael Overhage (violoncelle), Irène Schweizer (piano) et Tamia (voix).

McPhee 4

L’électricité dans l’air et l’environnement-nébuleuse, Boni s’en charge d’abord sur « Age » : à force de courtes phrases, Schweizer réveille, elle, un volcan sur les flancs duquel rouleront des sonorités rares. De plaintes délirantes en hymne déboussolé (celui de « Blues for New Chicago »), le groupe va et investit bientôt le champ de la reprise : ce sera « Pithecanthropus Erectus ». L’absence de contrebasse et la voix de Jackie McLean manquent, à la première écoute, mais ceci n’est qu’une question d’habitudes, que le collectif s’occupe de mettre à mal : le baryton de Bourquin et le ténor de McPhee en verve, le trombone de Malfatti en inquiétudes, l’unisson d’envergure auquel se plient tous les souffleurs enfin, auront fait vriller l’erectus sus-cité. Un hommage à Pia, et voici l’heure de donner à entendre de quoi retourne cette Po Music, concept que le musicien tira de ses lectures d’Edward de Bono. McPhee, vingt-cinq ans plus tard : « Voici l’explication simplifiée de la Po Music : il s’agit de se servir du concept de provocation pour abandonner une série d’idées établies au profit de nouvelles. Voilà le concept que j’ai emprunté au Dr. De Bono. Po est un symbole, un indicateur de langage qui souligne qu’il faut user de provocations et montre que les choses ne sont pas forcément ce qu’elles ont l’air d’être. Par exemple, j’ai enregistré la composition de Sonny Rollins appelée « Oleo » sans être un joueur de bebop ; et le bebop est en lui-même une vie à part entière. Mon interprétation essaye de conduire la musique à un nouvel endroit. J’ai toujours espéré que mon nom (Joe McPhee) serait aussi un symbole de provocation… Une forme de langage. »

Les réactions en chaîne que l’on trouve en « Topology » montrent de quoi la méthode est capable : décharges en cascades modelant toute atmosphère quiète, interaction de principes opposés commandant de grands renversements. McPhee encore : « Les concepts et les théories ne m’intéressent que si elles produisent des résultats. Tout change et tout devient possible. » Les disques à suivre du Joe McPhee Po Music – par lequel passeront Milo Fine, Léon Francioli, Urs Leimbgruber ou Fritz Hauser – le diront à leur tour : « tout change et tout devient possible. »

McPhee

Commentaires [0] - Permalien [#]

Weasel Walter : Apocalyptik Paranoia (Gaffer, 2009)

weasel_walter_apocalyptik_paranoia

Apocalyptik Paranoia est un titre de disque qui fait peur. A qui le doit-on ? A Weasel Walter, batteur ! Sur quel label ? Gaffer ! Chouette, des rimes en « eur » ! En « heurts », même.

Parce que Walter est accompagné du guitariste Henry Kaiser (ouais, mon argument tient la route !), de Fred Lonberg-Holm au violoncelle, de Greg Kelley ou Peter Evans ou Forbes Graham à la trompette… Pas rien, tout de même. A deux, trois ou quatre, c’est la même chose : du rugueux grand angle, du persiflage trash, du noise à l’abordage, de l’électronique farfelu et de la grande trompette muette (mes félicitations à Kelley, dont la muetteur m’impressionnera toujours).

En 2002, Weasel Walter et Kevin Drumm et Fred Lonberg-Holm avaient enregistré pour Grob Eruption : des mini hurlements et des morceaux de bruits et des improvisations plus sèches. Ici, c’est du saignant, et de l’excrême… Je ne sais si le disque est encore disponible. On était mercredi et je voulais écrire sur un disque d’enfants… terribles.

Weasel Walter : Apocalyptik Paranoia (Gaffer)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : Scintillations 02/ Raging War 03/ Still Life 04/ Threnody 05/ Mass Erection 06/ Creaking Bones Break 07/ A Synthesis of Patterns 08/ Slowest Death
Pierre Cécile © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Arthur Doyle : Alabama Feeling (AK-BA, 1978)

arthur_doyle_alabama_feeling

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Dans un entretien datant de fin 1995, publié l’année suivante dans un numéro devenu rare de Discographie, Pierre Hemptinne interroge le saxophoniste Arthur Doyle à propos d’un de ses enregistrements de prison (il y fut détenu par erreur, en France, entre 1983 et 1988) : « La résistance est passée par ma tête et par mon sax comme du courant électrique, de manière positive. Ma musique est une tentative de résistance contre l’utilisation des échelles à huit notes et l’usage des accords conventionnels. J’essaye d’utiliser les sons et les couleurs retentissantes et destinées à l’âme, des notes qui sont plus grandes qu’un ton entier et plus petites qu’un demi. La musique que je fais expose à l’incarcération sociale, mais il faut être fort et croire en ce que l’on fait. » Quand on écoute l’opus ayant motivé l’interview dont ces propos sont extraits (un songbook rudimentaire et incroyablement poignant) il ne fait aucun doute qu’Arthur Doyle croit en ce qu’il fait (comme un Charles Gayle par exemple, avec qui il partage bien des points communs), et qu’il ne peut en envisager le résultat autrement qu’as serious as his life. Ce qu’Arthur Doyle confirme : « Ce qui est audible dans ma musique est peut-être issu du silence, mais d’un silence RETENTISSANT : la solitude provient du fait d’être enfermé et de vivre dans une société raciste. » 

DOYLE1

Dans un autre fanzine, Supersonic Jazz, Yves Botz, des Dust Brreders et Mesa Of The Lost Women, parlait de sa manière d’épuiser interminablement un son, d’un corps tout entier instrumentalisé par cette quête, ou encore de vaudou, tout en tissant des liens évidents avec Borbetomagus, l’écrivain Pierre Guyotat et le groupe japonais Gerigerogegege

Depuis que The Black Ark de Noah Howard (sur lequel figure Arthur Doyle) et Alabama Feeling ont été réédités, l’on en sait enfin plus sur l’homme, notamment grâce à Dan Warburton, critique et musicien ayant eu le privilège d’enregistrer avec le saxophoniste. 

Arthur Doyle, on l’aura compris, est originaire de l’Alabama, comme Sun Ra. Il a commencé par écouter Louis Armstrong et Duke Ellington dans l’orchestre de qui, à l’instar de son confrère Noah Howard, il a surtout remarqué Paul Gonsalves. En âge de jouer, Arthur Doyle s’illustra d’abord aux côtés de Donny Hataway et Gladys Knight avant qu’ils ne rencontrent le succès avec leurs hits soul. D’ailleurs, tout comme Albert Ayler et Frank Wright, Arthur Doyle a fait ses classes au contact du gospel et du rhythm’n’blues dont il propose finalement sa vision, écorchée et sauvagement paroxystique : ce que l’intéressé a lui-même défini comme ressortant d’une technique particulière et de son cru nommée « Voice-O-Phone », qu’on ne peut que comparer à ce que Rashaan Roland Kirk puis Dewey Redman mirent au point bien avant, ce qu’Arthur Doyle ignorait totalement – soit dit en passant. 

DOYLE2

Tout autant que The Black Ark (où, quels que soient les orientalismes que l’on ne manquera pas d’y percevoir, « l’Afrique incarne la maison première de la Terre Mère »), un trio constitué de Milford Graves, Hugh Glover, Arthur Doyle, et dont Bäbi constitue l’unique (et rarissime) témoignage phonographique, a tracé la voie des futurs combos de noise ouverts au free jazz. Parmi eux Borbetomagus au premier chef, mais aussi The Blue Humans, combo no wave au sein duquel Arthur Doyle s’est illustré dès décembre 1978 au Max’s Kansas City à New York, parallèlement à la sortie d’Alabama Feeling. Au sein de ce groupe piloté par le guitariste Rudolph Grey, Arthur Doyle devait croiser le fer avec le batteur Beaver Harris, et même occasionnellement avec le génial Rashied Shinan, présent sur Alabama Feeling et sur l’hyper-free Black Beings de Frank Lowe – ce n’est évidemment pas une coïncidence. Quelque soit le contexte, Arthur Doyle s’acharne toujours à d’infernales glossolalies, sans amortissement possible, incarnant comme nul autre l’homme primitif, à force de vociférations et d’allégresse ravageuse. 

En dépit d’absences en rapport avec un destin hors du commun, Arthur Doyle réussira à rencontrer des musiciens aussi intéressants qu’Alan Silva, Sunny Murray, Thurston Moore, Tom Surgal, Barre Phillips, Keiji Haino et même Takashi Mizutani, guitariste du groupe psychédélique culte nippon Les Rallizes Denudés

Alabama Feeling est l’un des très grands disques sauvages du free : avec Black Beings de Frank Lowe, Machine Gun de Peter Brötzmann, les solos de Kaoru Abe, Spiritual Unity d’Albert Ayler, le triple album du Celestrial Communication Orchestra édité par BYG, l’Olatunji Concert de Trane, les inédits tardivement exhumés de Juma Sultan, le double LP du Jazz Composers’ Orchestra de Mike Mantler avec Cecil Taylor et Pharoah Sanders, Marzette Watts And Company et Bäbi de Milford Graves. Paul Flaherty avec Chris Corsano et C. Spencer Yeh, voire le Tight Meat Duo, reprendront le flambeau à leur manière.

DOYLE3

Commentaires [0] - Permalien [#]


Arthur Blythe : The Grip (India Navigation, 1977)

arthur_blythe_the_grip

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

A l’occasion de leur réédition, The Grip et Metamorphosis, références de la discographie d’Arthur Blythe enregistrées en concert le 26 février 1977, furent couplées sur un CD dont l’un des titres interroge : « My Sun Ra », lit-on ainsi sur le carré miniature quand le trente-trois tours affichait, lui, « My Son Ra ». La différence est de poids.  

Si Arthur Blythe a fréquenté l’Arkestra, ce n’est pas celui du musicien d’outre-espace mais celui d’un autre pianiste : Horace Tapscott. Dans The Musical and Social Journey of Horace Tapscott, celui-ci révèle de quelle manière il rencontra l’altiste de San Diego, alors homme du blues connu sous le nom de Black Arthur, pour l’intégrer bientôt à son Pan Afrikan Peoples Arkestra. Là, Blythe servit souvent les vues de Tapscott avec la même ardeur et la même foi que Lawrence ‘’Butch’’ Morris, David Murray ou encore Wilber Morris. Comme eux aussi, il quittera Tapscott et la Côte Ouest pour New York. Là, il se fera entendre dans les formations de Chico Hamilton et Gil Evans, Lester Bowie et McCoy Tyner, et profitera d’un passage au Brook pour enregistrer pour la première fois en meneur – c’est là le disque qui nous intéresse – à l’âge de 37 ans.

a

Des choses apprises par Blythe auprès de Tapscott, The Grip retient un goût pour les associations instrumentales peu répandues et – en conséquence – une réflexion sur les arrangements. Auprès du saxophoniste, on trouve ainsi Ahmed Abdullah (trompette), Bob Stewart (tuba), Abdul Wadud (violoncelle), Steve Reid (batterie) et Muhamad Abdullah (percussions), allant au rythme de formes musicales étranges : concentration braxtonienne exigée par le thème de « The Grip » (évanouie lorsque l’heure sonne de la récréation), unisson de l’alto et du tuba sur un thème de Walter Lowe (« Spirits in the Fields »), orientalisme attendu de « Lower Nile », chant de fragilités partagées (« Sunrise Service ») ou pièce d’une fanfare d’avant-garde dont chacun des membres aura l’occasion de se faire entendre comme jamais auparavant (« As of Yet »). Là, le saxophoniste fait de Stewart le souteneur renvoyant aux groupes itinérants de la Nouvelle-Orléans : le tubiste le remerciera de sa fidélité : on le retrouvera longtemps auprès de Blythe, en concerts comme sur disques (Bush Baby, Lenox Avenue Breakdown, Night Song, Spirits in the Fields, Focus, Exhale).

b

Lorsque The Grip se termine, le mystère n’est pas dévoilé : sur « My Son Ra », le souffle de Blythe fait encore œuvre de délicatesses et ne peut laisser présager de l’avenir du saxophoniste : ce contrat avec Columbia a-t-il imposé ce clinquant à sa sonorité, commandé cette fusion piteuse ou conseillé ce retour à la tradition, essai que d’autres que lui sauront mieux (en fait, plus efficacement) transformer ? Son histoire s’est faite ensuite au son d’associations plus prometteuses qu’inventives : Together Again en 1988 avec Horace Tapscott, John Carter et Bobby Bradford ; retrouvailles avec Lester Bowie dans The Leaders (en présence de Famoudou Don Moye et Chico Freeman) ; remplacement de Julius Hemphill dans le World Saxophone Quartet en 1990 ; concerts donnés deux ans plus tard en compagnie de Sam Rivers, Nathan Davis et Chico Freeman... Si l’épreuve est plus ou moins convaincante, on y discerne toujours l’empreinte d’un alto singulier qui aura pu le meilleur à l’aube de la quarantaine.

cc

Commentaires [0] - Permalien [#]

Machi Oul Big Band : Quetzal Coatl (Palm, 1975)

 machi_oul_big_band_quetzal_coatl

Ce texte est extrait du troisième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Sur la pochette, des notes manuscrites de Manuel Villaroel, leader et compositeur du Machi Oul Big Band : « Le problème le plus épineux à résoudre était celui de l’équilibre entre le matériel écrit et l’improvisation. Ce qui paraissait être un casse-tête fut en fait une solution car le Machi Oul est une œuvre collective où chacun des membres a pris des responsabilités, assumé des risques. » Parmi eux, trois Villaroel issus d’une même famille, et Jean-François Canape, Alain Brunet, Gérard Coppéré, Jean Querlier, Jef Sicard, Joseph Traindl, François & Jean-Louis Méchali, Keno Speller – entre autres, et comme une connexion évidente (même si néanmoins sous-jacente) au Dharma Quintet.

a

Tout a commencé au Chili, à Santiago dont est originaire Manuel. En parallèle à ses études de vétérinaire, il y découvrit le jazz, d’abord via Oscar Peterson, Erroll Garner, puis rapidement au travers des Ahmad Jamal, McCoy Tyner et – surtout – Cecil Taylor. Manuel joue déjà du piano ; Patricio, son frère, de la batterie. Autour de 1968, ensemble ils gagnent l’Europe à bord d’un cargo, sac au dos. Détours divers et variés ; rencontre avec Han Bennink ; arrivée à Nanterre où le producteur des disques Futura, Gérard Terronès, les repère et leur offre un engagement au Riverbop pendant lequel est mis sur pied un septette dont le premier album, datant de 1971, constituera en quelque sorte la matrice de Quetzal Coatl.

Manuel Villaroel : « Il me fallait personnellement affronter ma condition d’expatrié sans la renier. J’ai essayé de ne pas trahir mes racines, j’ai tenté de traduire dans ma musique tout ce qui m’était essentiel, de réfléchir ses origines – l’Amérique latine, ses feelings musicaux mais surtout humains – tout en restant fidèle au jazz, qui est le mode d’expression des musiciens du groupe. »

b

De cette formation, ceux qui en ont le mieux parlé à l’époque sont sans doute Chris Flicker et Daniel Soutif. L’un et l’autre ont su insister sur la force d’un Machi Oul Big Band s’inscrivant à la fois dans la continuité (par endroits), et en rupture d’avec un free jazz alors parfois trop prompt à évacuer forme et écriture, comme si ce délestage, et lui seul, pouvait être garant de liberté.

Ici le prétexte est fort, qui s’ancre dans les chants de sorcier initiatiques, ce que signifie littéralement, et en premier chef : « Machi Oul ». Du coup, la quinzaine de musiciens réunis ne célèbre rien d’autre qu’un chant cérémoniel communautaire, d’ailleurs voulu bénéfique. « Music is the healing force of the universe » proclamait Albert Ayler. Toujours sur la pochette, Manuel Villaroel s’avère d’accord avec Ayler. Il ajoute : « elle apaise les conflits, unifie les individus. »

c

Ici donc, ce qui se trame est chargé d’un rôle positif : il s’agit de guérir des maux physiques aussi bien que moraux. « Quetzel Coatl » (le morceau) s’inspire du serpent à plumes mythologique ; « Legendas de Nahuelbuta », d’un maquis de résistance à la colonisation. L’on songera au Third World de Gato Barbieri, voire à un autre big band, Brotherhood of Breath, de par la proximité des revendications. Et comme au sein de la Confrérie du Souffle britannique (notamment composée d’expatriés africains), générosité rime avec sincérité, arrangements avec ivresse collective. L’amour de la liberté prend la forme d’une jungle expressionniste. Toute explosion des solistes procure un sentiment extatique.

Une certaine joie se dégage de l’ensemble, proche du gai savoir d’un Mingus – mais paré des atours d’un folklore imaginaire latino-américain. Une autre mouture du Machi Oul Big Band, avec Richard Foy, Jean-François Loriol, Bertrand Auger et bien d’autres encore, mais toujours avec Jef Sicard, illuminera l’Espace Cardin le temps d’un concert mémorable et inspiré en 1979.

d

Philippe Robert © Le son du grisli

Commentaires [0] - Permalien [#]

Alan Shorter : Orgasm (Verve, 1969)

alan_shorter_orgasm_verve

Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

L’urgence dans son absolue nécessité – droit devant. Sans tergiverser – zéro compromis ni complaisance d’aucune sorte. Une urgence que véhicule ici l’ombilic trompette / bugle. Alan Shorter parle d’excrétions, de sécrétions, de lignes d’énergie dont les sinuosités mélodiques demeurent primordiales : ce sont même elles qui aboutissent au climax.

Alan Shorter paraît curieux de tout. Au point que le vocable Great Black Music ne le satisfasse guère en ce sens qu’il n’englobe pas assez de possibles. Alan Shorter n’a joué que de la « Nouvelle Musique » qu’il disait Transcendante ou Universelle, et d’essence spirituelle. Nouvelle Chose envisagée comme une expérience orgasmique, d’où le titre du premier album en qualité de leader, dans lequel se mêlent des forces que son auteur dit « premières » plutôt que primaires.

SHORTER6

Difficile à rassasier, la curiosité obsessionnelle de ce musicien faisait la différence. Tout comme sa soif de création assimilée à un « venin familier », « accueilli avec joie », et qui stimulait jusqu’à sa sexualité ! Alan Shorter croit en ce qu’il fait, sans partage – exigeant. Et nous demande d’en faire de même. Sur disque Alan Shorter dévoile sa part d’ombre au grand jour : d’abord avec Marion Brown, ensuite sous la houlette d’Archie Shepp, que ce soit sur Four For Trane entre autres, ou le temps de deux disques publiés par le label America, et qui pourraient bien avoir été financés grâce au succès rencontré en France par le groupe Creedence Clearwater Revival, hébergé sous la même enseigne. Alan fit aussi partie du Full Moon Ensemble au Festival du Jazz d’Antibes. Il a partagé le pupitre des trompettes du Celestrial Communication Orchestra d’Alan Silva. Et pour Shandar, il a enregistré aux côtés de François Tusques, à l’époque où cette maison indépendante sortait Dashiell Hédayat et La Monte Young.

Alan est le frère aîné de Wayne Shorter. Wayne a joué avec Miles ; et un critique anglo-saxon a parlé d’Alan comme d’un « Miles free ». Ensemble Alan et Wayne n’ont enregistré qu’un morceau, en 1965 : « Mephistopheles », pierre angulaire de l’album The All Seeing Eye. Albert et Don Ayler, saxophone et trompette... Wayne et Alan Shorter de même… Destinées voisines. Wayne Shorter enregistra un Schizophrenia a priori prophétique : le tempérament d’Alan, aux dires de ceux qui l’ont connu, était imprévisible.

SHORTER3

A Newark, où le batteur Rashied Ali présent sur Orgasm a également résidé, les jeunes frères Shorter – remarqués au sein des formations de Nat Phipps et Jackie Bland – sont déjà promis à un bel avenir. Bien après, Alan résida cinq ans en Europe où sa réputation le devançait. Dans Digging, le poète et critique Amiri Baraka raconte que Wayne lui a confié que Miles accusait Alan de le copier, et vice-versa. Wayne jouera avec Miles. Et à dire vrai Miles trouvait Alan réellement singulier.

La tension inhérente à Orgasm est née de séances conflictuelles, expliquant que ce disque ait été enregistré avec deux rythmiques : d’abord Reggie Johnson et Muhammad Ali ; puis, en remplacement, Charlie Haden et Rashied Ali, frère de Muhammad selon qui le producteur Esmond Edwards n’était pas à la hauteur – trop de prises inutiles quand la première était la bonne…

SHORTER5

Orgasm rappelle quelque peu Togetherness de Don Cherry, ou les Grachan Moncur III sur Blue Note. Par rapport à Don Cherry, la présence de Gato Barbieri et Charlie Haden n’est probablement pas étrangère à pareil ressenti ; Amiri Baraka quant à lui évoque Ornette Coleman. Les climats angoissés d’Orgasm ne sont pas très différents, non plus, de l’ambiance globale que dégage One Step Beyond de Jackie McLean, sur lequel figure d’ailleurs un morceau fort justement intitulé « Ghost Town », et, surtout, « Frankenstein » : Alan Shorter aimait les films d’épouvante, et plus particulièrement les Dracula et Frankenstein – drôle de hasard…

Jacques Bisceglia, qui connaissait bien Alan Shorter, a perdu sa trace après le printemps 1974 et sa prestation à Genève en compagnie du pianiste Narada Burton Greene. En 1971 est sorti le second et dernier opus d’Alan, enregistré un an auparavant : Tes Esat, véritable saut dans le vide dans lequel sont entraînés Gary Windo, Johnny Dyani et Rene Augustus

…Avant disparition soudaine au pays des ombres.

Commentaires [0] - Permalien [#]

Marc Levin : The Dragon Suite (BYG, 1967)

marc_levin_the_dragon_suite

Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Parce que Bill Dixon fut l’un des principaux théoriciens du free jazz, sa carrière musicale d’instrumentiste en aura probablement pâti. A la trompette, d’autres ont été bien plus remarqués que lui dont le rôle de catalyseur, d’agitateur et de guide était pourtant essentiel. Entamées dès 1964 avec l’organisation de la Jazz Composers’ Guild destinée à promouvoir la Nouvelle Musique et ceux qui la faisaient alors, les aspirations de Bill Dixon trouvèrent un premier exutoire dans la Révolution dite d’octobre (une série de concerts d’avant-garde donnés au Cellar Club à New York la même année), prolongée par la suite par la mise sur pied de l’United Nations Jazz Society, puis par la création d’un département d’études de la Musique Noire au Bennington College dans le Vermont. Tâche colossale qui amènera son instigateur à collaborer avec la danseuse Judith Dunn comme à figurer à l’affiche du Festival d’Automne à Paris. 

D’un côté il y eut donc chez Bill Dixon un trompettiste influencé par le légendaire Tony Fruscella ; et de l’autre un arrangeur-compositeur marqué par Gil Fuller, collaborateur régulier du célèbre grand orchestre de Dizzy Gillespie. Casquettes auxquelles s’ajoutèrent celle d’enseignant, et, on le sait moins, de producteur. Parmi ses poulains, des musiciens attirés comme lui par les cuivres : Jacques Coursil par exemple, qui joua son « Paper » en 1969 sur l’album Way Ahead ; ou Marc Levin, virtuose du cornet, du bugle et de la flûte, pour qui il produisit le présent The Dragon Suite ; sans oublier le saxophoniste Marzette Watts dont il lança l’ensemble via le label Savoy avec lequel il travaillait alors.

LEVIN3

Marc Levin a peu enregistré et The Dragon Suite constitue sa première apparition phonographique sous son nom. Comme chez son mentor l’esprit d’ouverture est le même, qui oscille constamment entre rigueur et liberté, composition et improvisation – des compositions dont les thèmes, quand ils sont simples, s’inspirent comme chez Ayler des fanfares, offrant de saisissants contrastes par rapport aux improvisations sans concession. Marc Levin, on l’a dit, aime les cuivres, et il en joue d’une manière que l’on rapprochera de celle de son professeur Bill Dixon, mais aussi d’un de ses autres disciples : Jacques Coursil. Levin s’exprime aussi à la flûte, avec force scories et effets de souffle, et, à l’instar d’un Don Cherry, il cultive le poly-instrumentisme : tout ce qui peut servir le développement d’une idée musicale est sollicité, sans complexe, comme sur son troisième opus, Social Sketches, où l’on peut entre autres l’entendre au mélodica ou au Mellotron.  

L’instrumentarium de The Dragon Suite, quant à lui, est relativement singulier en pareil contexte free : cuivres, flûte, trombone (Jonas Gwanga), violoncelle (Calo Scott), basse (Cecil McBee) et batterie (Frank Clayton). Des alliages offerts naissent des ambiances évoquant par endroits les audaces de la musique contemporaine de l’époque comme ces jeux avec la matière auxquels Marc Levin n’est pas étranger – il a déjà étudié avec Hall Overton et Carmine Caruso, joué avec Alan Silva, Narada Burton Greene et Perry Robinson.   

LEVIN2

Si l’on devait comparer l’ambiance globale de cette Dragon Suite, viendraient à l’esprit des tentatives antérieures de cross over initiées par Eric Dolphy autour de 1960-1962, tardivement réunies en 1987 sur le disque Other Aspects, où elles sont présentées par James Newton, musicien qu’évoque aussi Dragon SuitePaseo del Mar par exemple.  Avec ce premier disque, Marc Levin s’imposait comme un inclassable créateur de climats alors peu courants dans le free. Sa discographie, malheureusement, est presque aussi mince que celle d’un Giuseppi Logan. Chacun de ses opus s’avère toutefois indispensable, qu’il s’agisse de Songs Dances and Prayers (on y entend Billy Hart), publié par son label Sweet Dragon, ou Social Sketches (sur Enja), où Marc Levin est entouré par de remarquables musiciens finlandais, dont certains sont des fidèles du méconnu Eero Koivistoinen.

Commentaires [0] - Permalien [#]

Wayne Horvitz : Some Order, Long Understood (Black Saint, 1982)

wayne_horvitz_some_order_long_understood

Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

2

A l’époque de l’enregistrement de Some Order, Long Understood, le pianiste Wayne Horvitz se cherche encore avant d’embrasser la cause Naked City sous l’influence de John Zorn puis de se perdre tout à fait – il faut avoir entendu le groupe Zony Mash pour le déplorer définitivement.

A New York où il ancrera sa réputation de claviériste éclectique, Horvitz entre donc en studio pour enregistrer d’une traite deux de ses compositions (« Psalm » et le morceau-titre) en compagnie de Lawrence ‘’Butch’’ Morris – cornettiste avec qui il réenregistrera (Nine Below Zero et Todos Santos) – et William Parker – contrebassiste qu’il connaît bien et qui fut déjà de l’enregistrement de Simple Facts, sur lequel on trouve aussi Roy Campbell et John Zorn.

3

Pas de répétition, et l’improvisation qui s’en mêle : Some Order, Long Understood. C’est du ventre du piano qu’Horvitz tire ici son chant – dans les notes de pochette, il avoue que sa préférence va à la musique vocale (celle de Billie Holiday en tête, cités ensuite Janis Joplin, Otis Redding, Magic Sam, Jimi Hendrix et Captain Beefheart) ; du ventre du piano, qu’il extirpe des morceaux d’atmosphères – dans le même texte, il invoque Charles Ives et Olivier Messiaen et fait savoir que la musique javanaise servie par le kacapi et la suling le ravit littéralement.

Sous influence, Horvitz emmène ici son trio avec nonchalance ; le traîne, voire. Il n’attend rien du swing pas plus qu’il ne demande à ses partenaires de « jouer free » : son intention est de jouer « vraiment librement », sans autre idée en tête que de laisser les choses se faire. Ainsi le lent désœuvrement de « Psalm » longtemps conduit par le cornet pourra provoquer un soulèvement acoustique qui le mettra à mal : un peu d’électricité aidant, Horvitz conclut l’épreuve en dompteur de grave feedback sur un son fabuleux et en conséquence répété. Ainsi « Some Order, Long Understood » alternera moments de recherches sonores et minimalisme libéré de toutes contraintes rythmiques. Pour ne pas être cantonné à une manière de faire (stricte lecture de la partition, improvisation libre, interactions forcées…) et avoir réclamé « some order », l’éclectisme de Wayne Horvitz aura profité à sa discographie. Pour la dernière fois ?

4

 

Commentaires [0] - Permalien [#]


  1  2  3  4  5  6  7