Le son du grisli

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Sven-Åke Johansson : More Compositions (SÅJ, 2014)

sven-ake johansson more compositions

Sur un mode répétitif, nous croisons la route du compositeur Sven-Åke Johansson. Faisant respirer ses partitions de pauses en riens expiatoires, celui-ci convoque l'Holzblasensemble, ensemble de cuivres, et l’oblige à réitérer le motif jusqu’à l’excès (Italienische Vekehrverständigung). Ecrivant pour percussions et interprétant lui-même sa composition (Klingend und Festgehalten), le batteur ne s’éloigne que très peu de ses solos improvisés (faire résonner ses cymbales ou, au contraire, – sa grande spécialité – en stopper la réverbération, insister sur les cymbales frottées avec l’archet, rouler sur des toms sourds et en arrière-plans). Pour finir, le compositeur installe avec l’aide de l’Ensemble Zwischentöne, un motif récursif de quatre notes, lesquelles iront se décalant et se désintégrant en toute fin d’œuvre (Bom-Zeke-Bom). Ceci pour le CD 1.

En 1991, le compositeur invitait l’Akkordeon Orchestra Berlin à s’imaginer grandes orgues du Boardwalk Hall Auditorium Organ. Entre silences et clusters périlleux, tous enfantaient l’inquiétude. Concept réussi haut la main (Miniaturen für Akkordenorchester). A Berlin en 2007, SAJ obligeait la violoncelliste Agnieszka Dziubak à délaisser son archet au profit d’une brosse griffant le bois de l’instrument jusqu’au sang (In Memoriam Tom Cora). Ceci pour le CD 2.

Il y a deux ans à peine, SAJ composait pour harpe solo Variations on Vimse, se délestait de toute action anxiogène, laissait s’exprimer le suave arpège mais, chassez le naturel, imprimait quelque rude sécheresse à la mélodie (phrasé répétitif mettant à mal nos nerfs). Quelques années plus tôt (2006 plus précisément), il entourait de sépia ses percussions ondulantes (Nuue Kochstrasse). Et à Berlin, au tout début du XXIème siècle, faisait résonner pendant seize minutes un combo de Harley Davidson accouplé à un statique chœur mixte (Konzert für MC (H-D) und Gemischtem Choir). Ces dernières, anecdotiques. Ceci pour le troisième CD.  

Toujours sur la corde raide d’un minimalisme répétitif, Sven-Åke Johansson convoquait un combo de flûtistes à stationner en des hauteurs médianes souvent reproduites (Flötenquartee Nr. 1), soliloquait et ne ratait aucune des périphéries (archet sur cymbales et sur cerclage des fûts, polystyrène) de son set de percussions (Abovensen zur see), enfin troublait le motif de silences, timbales lointaines, carillons inégaux, piano éparpillé avant bref final grandiloquent (Die neue zeit ist pausenlos). Ceci pour le quatrième CD.

Pour clôre ce coffret, Johansson posait l’inquiétude, son cri voilé, sa poésie brouillée (Polis, Wachs und Pommade) à la lisière de la trompette d’Axel Dörner, retrouvait ses archets, cymbales et polystyrènes (Abovensen geht leicht gebückt), finalement, pactisait un motif, toujours réitéré, parfois pénétré de quelque glissendo anxiogène, le tout saupoudré d’avisées dissonances (Einen Staubigen Klang Finden). 

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Sven-Åke Johansson : More Compositions
SÅJ / Improjazz
Edition : 2014.
5 CD : More Compositions
Luc Bouquet © Le son du grisli

 

le son du grisli

Dans le premier numéro papier de la revue Le son du grisli, Luc Bouquet signera une rétrospective de l'oeuvre de Sven-Åke Johansson. Au sommaire également : Jason Kahn, Nurse With Wound, Zbigniew Karkowski et La Monte Young. Informations et précommande sur le site des éditions Lenka lente.

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Susanna Gartmayer : AOUIE. Bass Clarinet Solos (GOD, 2015)

susanna gartmayer aouie

En vingt-sept petites minutes, faire connaissance avec la clarinettiste viennoise Susanna Gartmayer.

Remarquer sa maîtrise, son art de ne jamais rompre une idée-piste. Apprécier son tempérament boisé. Admirer polyphonie, basses fréquences, slaps rythmiques, clarinette paquebot, écarts géants, modulations frôlées (0534 A 2722, la piste la plus décisive).

Regretter l’aspect carte de visite, menu-table des matières de ce trop court enregistrement. En attendant mieux…

susanna gartmayer

Susanna Gartmayer : AOUIE Bass Clarinet Solos
GOD

Edition : 2015.
CD : 01/ 0357 AE 02/ 0214 U 03/ 0339 O 04/ 0442 E 05/ 0259 I 06/ 0418 UE 07/ 0534 A 2722
Luc Bouquet © Le son du grisli

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John Coltrane : 5 Original Albums (Prestige / Universal, 2016)

wordsworth talweg

john coltrane 5 original albums

Foin de rareté, d’énième surprise et, même, d’édition limitée : le propos critique est encore estival. C’est là, dans une série économique, cinq disques de John Coltrane que l’on réédite, même s’ils l’ont déjà beaucoup été : Soultrane (avec Red Garland), Lush Life, Dakar, Bahia et The Last Trane. A destination non des spécialistes – qui « possèderont », sous couverture Prestige, les 16 disques de The Prestige Recordings ou sinon les coffrets Side Steps / Interplay / Fearless Leader – mais des novices ou des collectionneurs sur supports divers et variés.  

Les premiers prendront garde quand même de ne pas imaginer là quatre-vingt-seize mois de création résumés puisque les années mentionnées au dos du mince coffret (1958, 1961, 1963, 1965 au lieu de 1964, et enfin 1966) sont celles de la publication d'albums dont les pièces ont, elles, été enregistrées entre 1957 et 1958. Et si The Last Trane n’est pas le « least » que l’on pourrait regretter, c’est qu’un équilibre instable profite au Slowtrane et que By the Numbers donne à entendre le saxophoniste rivaliser de présence avec Paul Chambers et Art Taylor.

Certes, les enregistrements Prestige ne comptent pas parmi les références emblématiques de la discographie du saxophoniste. Mais ils n’en conservent pas moins une importance évidente : première séance en leader (Coltrane), expression parallèle à celle de Monk dans le quartette duquel le ténor joue alors (Traneing In), grande expérience libre de toutes attaches sur le Little Melonae de Jackie McLean (Settin’ the Pace)… Pour ce qui est des albums que ce coffret nous ramène, c’est l’épaisseur évidente d’un souffle passé chez Miles Davis (Good Bait, sur Soultrane), l’urgence faite élément du même souffle (Like Someone in Love, sur Lush Life), le frottement aux barytons de Cecil Payne et de Pepper Adams (morceau-titre, sur Dakar) ou cet impressionnant duo avec Art Taylor (Goldsboro Express, sur Bahia). De toute façon, cinq fois Coltrane – même cinq fois de plus, même encore –, cela ne se refuse pas.



coltrane

John Coltrane : 5 Original Albums
Prestige / Universal
Réédition : 2016.
5 CD : Soultrane / Lush Life / Dakar / Bahia / The Last Trane
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

 

john coltrane luc bouquet lenka lente

 

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Dave Rempis, Lasse Marhaug : Naancore (Aerophonic, 2013)

dave rempis lasse marhaug naancore

Moi qui m’étais promis de ne plus jamais faire de jeux de mots (de ma vie, je veux dire), imaginez ma déception au déballage de ce LP du nom de Naancore et imaginez la surtout lorsque le bras de ma platine a remonté après avoir sillonné tout le vinyle… J’en suis (presque) tombé à genoux tel Rahan éreinté de ne jamais parvenir à rejoindre le soleil avant de m'écrier : « Naaannn’core ! »

C’était mon dernier jeu de mot. C’est à dire que je ne pourrais rien faire de Skinning the Poke & Strategikon (ô, fada, la belle évocation de Marseille qu'on m'interdit !), les noms des deux pistes enregistrées à Oslo en 2012 par le saxophoniste Dave Rempis et l’électroniciste Lasse Marhaug qui m’ont mis dans un tel état.

L’alto secoué et l’électro coupante, l’électro déchirée et l’alto galopant (qui semble amplifié en face B) : c’est une improvisation conduite comme on le fait dans les courses de stock-cars. Conducteurs émérites, chacun dans son (ou ses ?) domaine, Rempis & Marhaug s’en donnent à cœur joie, se réservent des abordages-limites et sortent même les mitraillettes… Tout simplement fantastique !



naancore

Dave Rempis, Lasse Marhaug : Naancore
Aerophonic
Enregistrement : 16 août 2012. Edition : 2013.
LP : A1/ Skinning the Poke – B1/ Strategikon
Pierre Cécile © Le son du grisli

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George Russell : At Beethoven Hall (Saba, 1965)

GEORGE RUSSELL DON CHERRY AT BEETHOVEN HALL

Ce texte est extrait du deuxième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par les éditions Camion Blanc.

Pour en apprendre sur la chanteuse Shirley Jordan, George Russell fit avec elle le voyage jusqu’en Pennsylvanie. Là, il rencontra sa famille et découvrit dans la région la peine des hommes employés dans les mines de charbon. Le revers, en quelque sorte, de l’American Way of Life chantée souvent sur l’air de « You Are My Sunshine ». Les arrangements du thème ne méritaient-ils pas d’être corrigés ?

You are my sunshine, my only sunshine
You make me happy when skies are grey
You'll never know dear, how much I love you
Please don't take my sunshine away

Please don't take my sunshine away

George Russell 2

Chose faite par Russell, la chanson fut interprétée en août 1962 au Museum of Modern Art de New York puis enregistrée pour être consignée une première fois sur The Outer View.  La voix claire de Shirley Jordan, encore inconnue, déposée au beau milieu d’une relecture aussi savante – Lydian Concept faisant son œuvre – qu’audacieuse.

Trois ans plus tard, Russell donnait à entendre sa version du standard en Europe. Son sextette est composé de Bertil Lövgren (trompette), Brian Trentham (trombone), Ray Pitts (saxophone ténor), Cameron Brown (contrebasse), Albert Heath (batterie) et augmenté de Don Cherry (cornet). Second volume du concert enregistré au Beethoven Hall de Stuttgart : « You Are My Sunshine » se passe de voix pour provoquer d’autres manières.

George Russell 3

Le lendemain, la relecture fera naître à Coblence les sarcasmes du public – Morceau d’archéologie personnelle (2) : « George Russell et Don Cherry interprétant « You Are My Sunshine » à Coblence avec pertes et fracas, parce qu’il n’est pas possible de mentir plus longtemps en chanson. L’heure, d’être à la vérité, aussi noire soit-elle ? » George Russell s’adresse à l’assistance : « If you know it better, why don’t you finish the concert ? » Le concert est terminé.

Des explications suivront : « la façon dont nous jouons ce morceau est la seule possible aujourd’hui. Le faire d’une autre manière serait mentir. (…) Les gens vivent dans un monde d’ordinateurs et de bombe H, de guerre du Vietnam et d’astronautes, tout en chantant « You Are My Sunshine ». Il est impossible de croire que tout cela finira bien. »

You are my sunshine,my only sunshine
You make me happy when skies are grey
You'll never know dear, how much I love you
Please don't take my sunshine away

George Russell 1

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Derek Bailey, Evan Parker : The London Concert (Incus, 1975)

derek bailey evan parker the london concert incus

Prince est mort hier. Bon je vais me coucher. J'ai mal partout. Je suis vieux. Yeah ! J'ai 3 ans de plus que Prince. Je veux mourir aussi. Tout de suite ! (choeur : Il veut mourir de suite ! ) Yeah ! Oh no, no, non ! Chaque disque est un tombeau dans le cimetière des souvenirs, un bouquet de chrysanthèmes. Je pose Around The world in a Day sur ma platine (après 25 ans sur mes étagères, le disque vinyle tourne toujours, il n'est pas en panne comme n'importe quelle merde numérique). « Temptation » est mon morceau préféré ! Une vision du diable sous forme de sexe déchiré ultra sexy : « Purplelectricity whenever our bodies touch » avec les synthés FM des années 80 et un solo de saxo ténor bluffant.

Les semaines passées, j'aurais choisi comme disque phare Fenix de Gato Barbieri. C'est bien la question ? Soudainement je ne sais plus pourquoi je te parle de ça. Je suis vieux jeu... Les artistes qui m'ont marqué à vie décèdent les uns après les autres. La mort d'Ornette Coleman m'avait affecté mais tout le monde s'en foutait. Les médias ne s'intéressent pas à l'inventeur du free jazz. J'aime tous ses disques. J'en profite pour faire une réponse biaisée à ta chronique (dont je te remercie). Je ne suis pas un fou littéraire mais simplement un musicien marginalisé par le système des médias et du star système, le seul truc qui me reste pour m'exprimer publiquement (à part jouer dans la rue) c'est d'écrire. J'aime bien, c'est économique, un crayon du papier un ordi. Il faut juste dépenser une absolue sincérité pour intéresser un éventuel lecteur. Pour un improvisateur c'est le comble d'en être réduit à écrire.

Pour terminer cette bafouille, un peu de promo pour mon prochain livre qui paraît la semaine prochaine (à compte d'auditeur). Voici la réponse à ta question : quel disque super important pour moi ? Par exemple le London Concert de Derek Bailey et Evan Parker. Extrait de PARIGOT : J’avais monté un duo avec mon ami le guitariste Marc Dufourd. C’était il y a 35 ans. J’avais réalisé un flyer pour notre premier concert au Théâtre Dunois “Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps.” phrase détournée des situationnistes avec en plus un dessin incongru de “Fritz the Cat”. Quelques jours avant le concert, le guitariste avait été foudroyé par une sorte de révélation musicale. Il s’était mis soudainement à jouer dans le style de Derek Bailey et avait abandonné du jour au lendemain tout accord consonant et harmonique. Je l’avais suivi et j’avais abandonné sur le champ toutes références au jazz et au free-jazz pour me lancer à la poursuite du disque en duo de Derek Bailey et Evan Parker : The London Concert. Abstraction urbaine. Absence de convention musicale. Détournement du principe atonal de la musique de 12 sons. Epiphanie de bruits, coups divers sur la caisse de guitare et les clefs du saxophone. Les hurlements revendicatifs du free jazz étaient transformés en menace animale sous entendue pour brouiller toute note identifiable sous une dénomination du solfège.

 

the london concert

Derek Bailey, Evan Parker : The London Concert
Incus
Edition : 1975
LP : 01-04/ Part 1 - Part 4
Etienne Brunet © Le son du grisli

Etienne Brunet est l'auteur de ce Berlingot récemment chroniqué au son du grisli. berlingot

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Giovanni Di Domenico, Oriol Roca : Sounds Good (Spocus, 2012)

giovanni di domenico oriol roca sounds good

Au piano, Giovanni Di Domenico disperse les notes au gré des courants. Prêche une angoisse latente. Laisse s’épanouir l’espace. Etale la phrase. Aime à filtrer les mêmes sentiers. Frôle le sirop ECM. Emprunte la résonance à Monsieur Paul B. Déambule et, encore, étale. Consulte le drame. Censure sa main gauche. Racle le plus profond des fréquences graves. Retrouve l’angoisse originelle.

A la batterie, Oriol Roca martèle amoureusement ses fûts. Laisse la vibration se fendre jusqu’à terme. Emprunte la résonance à Monsieur Paul M. Convoque un tempo métronomique sur cymbale usée. Abuse le bol tibétain. Ce que font pianiste et batteur n’est pas nouveau, n’est pas révolutionnaire. Mais sensible : assurément.

sounds good

Giovanni Di Domenico, Oriol Roca : Sounds Good
Spocus Records

Enregistrement : 2011. Edition : 2012.
CD : 01/Soundabout  02/Hermafrobeat  03/Avoid a Void  04/H.I.M.R.  05/Don’t Doubt Here Doubt There  06/Neve Marina  07/Music Not Going Anywhere  08/Song for Masha  09/Psycho Tropics
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Yochk'o Seffer Neffesh Music : Délire (Moshé-Naïm, 1976)

yochko seffer délire

Ce texte est extrait du deuxième des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par les éditions Camion Blanc.

Au dos de la pochette de La Voie scriptorale, le compositeur contemporain Alain Bouhey écrit: « Yochk’o Seffer voudrait bien se débarrasser de l’étiquette de « musicien de jazz ». Pourquoi donc ne pas le présenter de la façon suivante : compositeur français d’origine magyare ayant travaillé avec Nadia Boulanger, et employant une technique d’écriture inspirée de Bela Bartók et Olivier Messiaen, à laquelle s’adjoint un sens de l’improvisation prenant sa source dans la tradition orale magyare aux phrasés tziganes. (…) Il se reconnaît petit-fils de Bartók, mais aussi fils de Coltrane. »

Ajoutons qu’il est également peintre et sculpteur ; qu’il a participé à Perception, Zao, Magma ; et que l’Ecole de Vienne a eu une influence énorme sur lui. Didier Levallet, bassiste de Perception : « Au moment de l’avènement du free jazz, l’éclatement de formes que l’on croyait éternelles a ouvert beaucoup de possibles, permettant à chacun de développer son langage. En fait, la leçon que nous avons reçue de la Nouvelle Musique était de devenir enfin nous-mêmes. La musique de Perception vient sans le moindre doute du jazz, mais on peut aussi y entendre des échos d’un certain folklore hongrois, des couleurs issues de la musique contemporaine, un peu d’art concret aussi, et sûrement d’autres choses encore, plus intimes, avec cette respiration européenne qui nous est propre. » 

Yochk'o Seffer 1

De Perception, Jean-My Truong était le batteur, et Siegfried Kessler le pianiste. Les uns comme les autres, dont au moins deux sur quatre formés dans la tradition classique et attirés par la musique contemporaine, ont trouvé dans le jazz, au moins pendant un temps, un moyen d’expression approprié à leurs désirs de musique plus spontanée – et un point de départ vers des aventures singulières.  Au dos de la pochette de Délire, Yochk’o Seffer parle de sa renaissance artistique liée à la Neffesh-Music (« neffesh » signifiant « âme » en hébreu). L’idée, aux dires mêmes de l’intéressé, si l'on fait abstraction de toute préoccupation d’ordre spirituel, était de combler un manque entre Perception et Zao, c'est-à-dire entre les envolées associées à l’improvisation du premier et les compositions du second – ou encore de créer un orchestre aux potentialités multiples, envisageable comme un véritable collectif, tant sur la plan humain que musical bien sûr.   Projet consistant à synthétiser free jazz, jazz-rock et musique contemporaine. Mission dans laquelle Yochk’o Seffer s’est adjoint les services du Quatuor Margand, pourtant plus habitué à Rameau et Lutoslawski qu’à l’improvisation. En sa compagnie, le compositeur qu’est donc aussi Yochk’o Seffer imprime une direction, offrant à chacun de s’exprimer – rien à voir cependant avec les conductions de Lawrence ‘’Butch’’ Morris ou avec le travail de John Zorn pour Cobra

Au quatuor donc, revient la partie écrite, dont le cadre rythmique précis est assuré par Jean-My Truong. Une écriture tout à la fois inspirée de l’atonalité, de la modalité et du dodécaphonisme, où cordes, saxophones et électronique dialoguent. Un langage où free rime curieusement avec binaire, dans une veine que Yochk’o Seffer tient des Tony Williams et Jack DeJohnette période Miles et Lifetime. L’improvisation y trouve naturellement son chemin, se superposant à l’écrit au sein de progressions en parallèle, d’écarts non conventionnels, de successions inhabituelles génératrices de dissonances clairement signées.

Yoshk'o Seffer 3

Aux claviers électriques, une fois passées les banalités introductives de la face A où le saxophone convainc pourtant presque d’emblée, des sonorités vintage et tendues finissent par rappeler ce que faisait au même moment Bruce Ditmas dans le cadre de l’album Yellow, ou encore Siegfried Kessler sur Man and Animals. Et quant à l’ambition d'une telle entreprise, elle serait à rapprocher des exigences inhérentes aux travaux de Mike Mantler, Don Ellis, voire Mike Westbrook à l’époque du disque The Cortege

Disons que Délire, c’est un peu Art Zoyd revu et corrigé par des arrangements de cordes également inspirés des concepts harmolodiques d’Ornette Coleman avec qui Yochk’o Seffer finira par enregistrer.

Yochk'o Seffer 2

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Ellen Fullman : Through Glass Panes (Important, 2011)

ellen fullman through glass panes

Je me méfie comme de la peste des exotismes d’occidentaux mais quand j’apprends qu’Ellen Fullman a joué avec des musiciens tels que Pauline Oliveros, Keiji Haino ou Barn Owl, je tends l’oreille. Intrigué, je vais voir le site internet de la dame, qui est bien fait, et qui nous en apprend sur l’instrument (une installation !) dont elle joue depuis 1981 : The Long String, qui est aussi le nom de son premier disque réédité en 2015 par Superior Viaduct.

Une cinquantaine de longues cordes qu’elle titille dans un esprit post-médiéval = folklore hallucinatoire qui doit autant à Terry Riley qu’à Stefan Micus qu’au théorbe ou à la harpe magique…. C’est pourquoi, au final, je ne dirai pas que la « harpe magique » de Fullman est exotique, non. L’exotisme ne peut pas être aussi hypnotique que son long instrument... A suivre !



through glass panes

Ellen Fullman : Through Glass Panes
Important
Edition : 2011.
CD : 01/ Never Gets Out of Me 02/ Flowers 03/ Through Glass Panes 04/ Event Locations No. 2
Pierre Cécile © le son du grisli

sp logo grisliEllen Fullman est à l'affiche du festival Sonic Protest, qui se déroulera à Paris, Montreuil et ailleurs, du 2 au 15 avril. Le 6, elle jouera à l'église Saint-Merry avec Sourdure et William Basinski

 

 

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Steve Marcus : Count's Rock Band (Vortex, 1969)

steve marcus count's rock band

Ce texte est extrait du premier des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par les éditions Camion Blanc.

A l’époque on parlait de hard rock, de free jazz et de jazz-rock, mais pas encore de free rock. Symptomatique de ce qui se trame alors, ce que tente le saxophoniste Steve Marcus s’étiquette difficilement. Dans les notes de pochette de l’édition française de Count’s Rock Band (il existe deux pochettes : la française, en couleurs, créditant à tort Larry Coryell co-auteur de l’entreprise ; et l’anglo-saxonne, toute de noir et blanc), Patrice Blanc-Francard s’interroge sur le contenu, et parle de free rock : gageons en 2011 qu’il s’agit de tout autre chose, plutôt d’une cohabitation d’idiomes divers, sans aucune véritable fusion. Steve Marcus n’est pas Roberto Opalio de My Cat Is An Alien : il reste les pieds bien ancrés dans le jazz, le free et le rock, il les aborde à tour de rôle, de manière convaincante – et accessoirement datée. Qu’il ait dès lors convoqué le guitariste Larry Coryell et le batteur Bob Moses, fraîchement émoulus des Free Spirits aux préoccupations voisines, n’a rien d’étonnant.

Steve Marcus 1

Ensemble ils enregistrent donc Count’s Rock Band, fidèle à cet œcuménisme assumé, et dont la première face, bien plus que la seconde, vaut le détour. En ouverture « Theresa’s Blues » s’y impose en douze minutes denses et groovy se terminant en un free chaleureux précédant une reprise (très belle et habitée) du « Scarborough Fair » de Simon & Garfunkel, avant qu’un morceau de batterie en solo de trente-cinq secondes ne vienne bizarrement clore la face. On parle peu de Steve Marcus, comme de John Klemmer, de Jim Pepper, d'Azar Lawrence (que Larry Coryell a accompagné) ou de Steve Grossman : probablement parce qu’ils ne sont que de petits maîtres à l’œuvre assez mince et inégal. Sauf qu’en compagnie du guitariste Larry Coryell, alors encore marqué par Hendrix et au sommet de sa créativité (souvenons-nous de son étincelant solo de « Communications #9 » au sein du Jazz Composers Orchestra dirigé par Michael Mantler), Steve Marcus offre le meilleur, comme il le fit d’ailleurs en quartette aux côtés d’un guitariste encore plus explosif, Sonny Sharrock, sur l’excellent Green Line, en compagnie de la rythmique Miroslav Vitous / Daniel Humair. Count’s Rock Band est originellement sorti sur Vortex, sous-label d’Atlantic dirigé par le flûtiste Herbie Mann, chez qui on a justement pu entendre Larry Coryell et Sonny Sharrock ensemble le temps de Memphis Underground ; Herbie Mann également producteur du sulfureux It’s Not Up To Us de Byard Lancaster. Sur la pochette de The Lord’s Prayer, disque suivant de Steve Marcus pour le compte du même label, la photo ornant le recto est du jeune Larry Clark, pas encore cinéaste.

Steve Marcus 3

ffenlibrairie

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