Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Butch Morris : Possible Universe (Nu Bop, 2014)

nutch morris possible universe

Le 29 août 2010 – soit 25 ans après avoir inauguré le concept de « conduction » : méthode personnelle qui est à la direction d’orchestre ce que la composition graphique est à la partition –, Lawrence ‘Butch’ Morris conduisait en Italie un orchestre rare : ses membres (Evan Parker, David Murray, Alan Silva, Harrison Bankhead, Hamid Drake…) capables du crime d’obéir (Han Ryner) comme de celui d’invention  « When you are the interpreter you must have ideas », prévenait Morris.

Loin, si loin, du Kitchen Club, Butch Morris conduisait donc encore : honnêtement, bien sûr ; avec charisme, qui plus est. Serait-ce, maintenant, que le cœur n’y est plus ? Et le chœur, aussi : quelques solos brillent néanmoins – garants qu'ils sont du'ne expression franche – parmi les agréments à l’unisson. Or, les maladresses abondent, comme en parallèle.  

Si le terme de « conduction » était, de Butch Morris, une invention et une promesse, cette 192e annoncée peine à convaincre tant le partage joue de facilités et de confiances accordées – abandonnées, voire – à d’imposants solistes. Manquent la cohérence et le panache, qu’on ira retrouver en Current Trends in Racism in Modern America, Some Order, Long Understood ou Berlin Skyscraper ’95.

Lawrence D. Butch Morris : Possible Universe. Conduction 192 (Nu Bop)
Enregistrement : 29 août 2010. Edition : 2014.
CD : 01-08/ Possible Universe Part 1 - Part 8
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Konrad Korabiewski, Roger Döring : Komplex (Gruenrekorder, 2015)

roger döring konrad korabiewski komplex

Diantre, une nouvelle affaire & déjà le premier indice (couverture du LP). Me voilà embarqué en véhicule motorisé derrière Sir (Roger) Döring et Lord (Konrad) Korabiewski. J'imagine qu'ils ne m’imaginaient certainement pas si fin limier… Et ce que de ma place à l’arrière j’aperçois de la route (ce type de bande rugueuse et cette forme de gros nuage) me fait dire qu’on est en Islande. Et en Islande de l’est, qui plus est.

Bingo, mecs ! L’Islande de l’est, rien que ça… Je m’attends maintenant à ce que vous me fassiez écouter vos plus belles prises de roucoulements de gobemouches et de respiration de flétans des glaces chopés lors de la saison propice à l’agrandissement de la famille. Alors ? Non ? Mais alors, quoi ? Est-ce que l’étiquette fieldrecs naturalistes de la firme Gruenrekorder m’aurait mystifié ?

J’ai failli vous avoir avec mon histoire de gobemouches… Bien sûr que je m’attendais un peu à ces solos ou solos à deux (je préfère cette façon de dire) de saxophones ténor et baryton et de clarinettes. Et de dictaphone, toc / un flétan derrière la clarinette ? comme si de rien n’était. Non ? Bref. Les instruments de Döring & Korabiewski sont d’un naturel époustouflant et leur jeu est pétri de mélancolie (pas de cette mélancolie fastoche post-ECM (parfois, quand même un peu), mais d’un vrai truc qui vous prend là). Et les huit petites pièces qu’ils lâchent sur ce vinyle sont autant de bouteilles à la mer lancées contre un glacier.

C’est loin, l’Islande, et tu m’étonnes que tu pleures. Mais ne pleure plus, Konrad, et toi non plus, Roger, ne pleure plus : j’arrive… Je suis derrière vous, face à l’Islande du Sud. Le retour c’est pour maintenant !

Konrad Korabiewski, Roger Döring : Komplex (Gruenrekorder)
Edition : 2015.
LP : Komplex
Pierre Cécile © Le son du grisli


LDP 2015 : Carnet de route #9

ldp 30 avril 2015

Sárvár, ouest de la Hongrie : notre LDP Trio se rapprocherait-il (dangereusement ?) de la frontière autrichienne ? Et si oui, dans quel but ? Serait-ce pour poser à propos du public la question qui en effet interroge : en concert, écouter ou filmer ? Sinon, pour s'exclamer : « encore un Yamaha ! »

30 avril, Sárvár, Hongrie
Nadasdy Ferenc Muzeum

Concert in the museum in the old castle, well, not soooo old. Highly decorated large room, probably for receptions in the olden days, good acoustics, about 30 people, mostly old but a few 40's or under. And a situation that is maybe becoming  uncomfortable. In this country, which is basically still a 2 wheel suitcase one, the internet + instant life + affordable rather high-tech gear is making for a particular situation for us, the live performer. Last night was like a film shoot, or photo session, with a live public. It seemed like the majority of the people were there to film, not to listen to the music. And they take the liberty to move around the hall, get a better position, stand in front of their fellows (maybe not on purpose). It put me into a place that is not so comfortable, that I am going to be on Youtube or Facebook or somewhere else public that I didn't chose to be in/on probably before the concert is even over. So, I carry on. Twirl the bass in the air. Stand on my head. Speak in tongues. Still improvising mind you. I think that I have to consider joining the ranks of the difficult, the KJ's of the stage, and forbid filming and photographing during the concert. We could hold a photo session before we begin playing, make all kinds of grimaces and other body language moves that the Facebookers can catch.   
In the meantime Black Bat was flying all over the room, pooping here and there.
B.Ph.

Heute spielen wir im Nadasdy Ferenc Museum in Sarvar. Der Konzertraum besteht aus einem altertümlichen Saal aus dem 18. Jahrhundert mit mittelalterlichen Wandgemälden aus der Barock Zeit. Der überakustische Raum bietet eine ausgesprochen transparente Akustik. Einige der Zuhörer kommen offensichtlich nicht nur um zu hören. Sie fotografieren und filmen Teile des Konzerts. Höchstwahrscheinlich sind auf dem Internet bald Spuren dieser Momentaufnahmen zu sehen und zu hören. So können heute live Aufführungen über Internet Streams dokumentiert und öffentlich zugängig gemacht werden. Musik ist und bleibt jedoch ein einmaliges live Erlebnis. An diesem Abend hatte ein vornehmlich älteres Publikum den Zugang die gespielte Musik direkt zu erleben. Die Reaktionen waren enthusiastisch. Die Leute waren berührt und begeistert. Danach hielt in Sarvar  wieder die Stille Einzug.
U.L.

Encore un Yamaha dans la grande salle du château Nadasdy. Un C7, no 1863365, qui, bien que localisé à Sarvar, appartient à l'opéra de Budapest. De belles basses, rondes, à la fois profondes et claires, qui se marient étonnamment avec l'acoustique très réverbérante du lieu. L'accordeur y est peut-être pour quelque chose : les meilleurs accordeurs sont ceux qui n'accordent pas le piano en tant que tel, mais ceux qui l'accordent avec la salle, travaillant sur la rencontre entre les propriétés acoustiques de l'espace et le son du piano. A mes mots élogieux sur les graves de l'instrument, l'organisateur sourit et me dit les commentaires critiques d'un célèbre pianiste de jazz hongrois qui jugea ce piano déséquilibré précisément à cause de l'ampleur de ses sons graves. Ce « déséquilibre » pointé par d'autres est précisément ce qui m'a plu et attiré chez cet instrument. J'ai aimé son hétérogénéité sonore, profitant au maximum de chaque différence. Un « bon » piano est habituellement d'une homogénéité presque terrifiante. Cette homogénéité, associée au tempérament égal a permis la création d'oeuvres musicales qui ont marqué l'histoire, mais l'écoute a changé. La technologie de l'enregistrement, des artistes comme Luigi Russolo, plus tard John Cage, ont remis profondément en question notre rapport aux sons. C'est pour cela que jouer le piano aujourd'hui, quelque soit le piano, ce n'est pas seulement jouer un instrument, c'est pénétrer un espace, avec ses pavés bien alignés, mais aussi avec sa face cachée, ses zones de non-droit, ses herbes folles et proliférantes.
J.D.

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Photos : Jacques Demierre.


Skuggorna Och Ljuset : Would Fall from the Sky, Would Wither and Die (Another Timbre, 2015)

magnus granberg would fall from the sky, would wither and die

Peut-être croirait-on les percussions malhabiles si on ne les savait subtilement agitées par Erik Carlsson. C’est donc à Magnus Granberg, compositeur de Would Fall from the Sky, Would Wither and Die, qu’il faut attribuer l’équilibre précaire de cette pièce de trois quarts d’heure.

Sur ces marches découpées, la clarinette – instrument de Granberg – tentera plusieurs fois le rétablissement. Lente mais joueuse, elle invitera trois autres instruments qu’elle à s’y essayer : violon d’Anna Lindal, violoncelle de Leo Svensson Sander et piano préparé de Kristine Scholz. C’est dans le piano, d’ailleurs, que l’on mettra nos espoirs de voir empêchée cette énième litanie feldmanienne. Or, le piano se résout vite au laisser-aller charmant d’un discours qui hésite, cherche à s’affiner mais, finalement, s'écaille. Lunatique à défaut d’être originale, Would Fall from Sky… est une jolie pièce de peu d’empreinte. Or, l’empreinte est ce qui marque.

Magnus Granberg : Would Fall from the Sky, Would Wither and Die (Another Timbre)
Enregistrement : 16 avril 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Would Fall from the Sky, Would Wither and Die
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


LDP 2015 : Carnet de route #8

ldp 29 avril 2015

A la date du 29 avril pour le LDP : Budapest, encore, mais sur scène cette fois : celle du Patyolat, aux murs plaqués piano.

29 avril, Budapest, Hongrie
JazzaJ @ Patyolat

That other kind of concert where the audience is already very acceptive of what we're going to play. Due mostly to having given the workshop in the same space the day before. First day you tell "how it works" and the 2nd day you do the actual work.
Quite good sound space tho I could have used a bit more resonance from the hall. About 60 folk and the place is jammed – perfect. And there is light, a nice, clear white onto what is usually a black box but  where we've pulled back as much as possiblle the velvet covering the 3 walls.   
A scene that I haven't seen since the 70's or so, say in Switzerland, when there were Gast-Hofs that had been taken over by the young, in collectivity, and although they were in the private sector it was more like hip youth centers. Alternative but functioning well.
We played our hearts out and the crowd was very appreciative. The great majority of the people who had been at the Master Class the day before were there.    We were able to open a few minds, and hearts too, and that's part of the gig.
B.Ph.

JazzaJ ist eine Organisation von Musikern aus Budapest. Sie organisieren an verschiedenen Orten Konzerte für improvisierte Musik. Heute spielen wir im Patyolat im gleichen Raum wo der Workshop stattgefunden hat, im Rahmen von JazzaJ Koncertek. Es kommen 60 Leute, jung und alt. Die Teilnehmer der Masterclass sind ebenfalls anwesend. Das Konzert wird für das Archiv auf Video aufgezeichnet. Oft nach Workshops, wo wir Musiker zusammen mit den Teilnehmenden auf Schwerpunkte hinweisen und Abläufe analysieren, ist es für uns Musiker eine zusätzliche Herausforderung ein Konzert zu spielen. Heute Abend gelingt es völlig entspannt. Ich denke in keiner Weise darüber nach was gestern war. Ich bin offen für das was heute passiert. Barre beginnt mit Klängen, Gesten und einzelnen Bewegungen. Er bleibt länger damit beschäftigt. Ich schaue ihm nicht zu, ich spüre jedoch dass heute beim ihm etwas aussergewöhnliches passiert und es inspiriert mich sofort. Barre’s Bewegungen und die Klänge des Trios durchmischen und ergänzen sich. Das Konzert nimmt seinen Lauf. Das Publikum ist aufmerksam und begeistert. Anschliessend spielt ein Quartett von ungarischen Musikern zusammen mit dem amerikanischen Saxofonisten John Dikeman ein grandioses Konzert. Es herrscht eine festliche Stimmung und die Leute tauschen sich aus.
U.L.
 
Patyolat théâtre, soir de concert, renversement de l'écoute, mais empreinte acoustique semblable à celle vécue lors de la master class. Je retrouve le Yamaha, NO. G7, NIPPON GAKKI S.K.K., en face à face cette fois-ci, de pianiste à piano, fin des mots, début du jeu. Beaucoup de pianos Yamaha en général sous les doigts des pianistes, beaucoup de Yamaha qui divergent pourtant les uns des autres, beaucoup de pianos très différents à jouer soir après soir au risque de perdre son identité sonore de pianiste. Comment échapper à cette tension spécifique relative à la diversité et à la qualité des pianos mis à disposition ? Il m'apparait de plus en plus que la stratégie d'écoute prime l'attention portée à l'objet producteur de sons (lire 27 mars, Schorndorf). J'ai en mémoire une pièce de David Dunn, Purposeful Listening In Complex States of Time, for a solo listener, de 1997-1998, qui est exemplaire quant à la question de l'organisation de la perception en regard de la manipulation des éléments matériels servant à la production du son. J'aimerais observer la problématique pianistique évoquée en prolongeant les mots et la pensée de Dunn : la seule manière de pouvoir accepter chaque piano susceptible d'être joué, c'est de prendre radicalement conscience que celui ou celle qui perçoit les sons – en l'occurrence le ou la pianiste – est également organisateur ou organisatrice de ces mêmes sons et leur attribue dans un même mouvement d'appropriation un sens particulier. Accorder une priorité absolue à la perception peut être une des voies pour se libérer du poids traditionnel que les matériaux, les instruments, les structures ou les intentions font peser sur la composition musicale, écrite ou improvisée. En tant que pianiste, organiser la perception de mon propre jeu face au piano me semble plus pertinent que me préoccuper de la possibilité ou de l'impossibilité des manipulations sonores offertes par tel instrument ou tel autre. Ce rapport d'auralité, qui ne se limite dès lors plus à l'instrument mais englobe aussi le corps de l'instrumentiste, et l'environnement, agit sur une production d'éléments complexes, à la fois appropriés et impossibles à prévoir. Je dirais: écouter les sons de son piano, mais se concentrer davantage sur le processus même de la perception, plutôt que sur les capacités sonores de son instrument.
J.D.

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João Camões, Rodrigo Pinheiro, Miguel Mira : Earner (Tour de Bras, 2014)

joao camoes rodrigo pinheiro miguel mira earner

João Camões (violon alto), Rodrigo Pinheiro (piano) et Miguel Mira (violoncelle) possèdent l’art de naviguer large. Parfois s’affrontent, s’invectivent (Theorical Morning, Stifling Contretemps), donnent à leurs phrasés des tempi distincts (Imprint) mais ne sont jamais aussi convaincants que lorsqu’il s’agit d’ariser leur fougue (Dream Theory).

Se détachant, les voici pénétrés par d’étranges songes. Tenant la matière, se servant d’un piano pour détendre et affirmer une harmonie, violoncelle et alto délient les cadres et, par petits traits, explorent les recoins les plus obscurs de ces temps allongés, étirés. On entendra alors de fins craquements, de fins ricochets. Ils se recentreront alors. Iront jusqu’à s’effacer, s’éteindre. Mais au loin, résistera la riche résonance d’un piano toujours prêt à devancer l’aventure.

Earner : Earner (Tour de Bras)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2014.
CD : 01/ Imprint 02/ Dream Theory 03/ Time Leak 04/ Theoretical Morning 05/ Gömböc 06/ Airfoil 07/ Stifling contretemps 08/ Triage
Luc Bouquet © Le son du grisli


LDP 2015 : Carnet de route #7

ldp 2015 27 et 28 avril 2015

Quelques jours d'absence, et c'est déjà la reprise pour Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips (ou LDP Trio). Reprise de la tournée Listening ; reprise, alors, du carnet de route !

27 avril, Budapest, Hongrie
Voyage / Travel

Time to join up again with Jacques and Urs. How many days cleaning Black Bats' cage?
Are the strings still supple? What not to forget to put in the suitcase? Now all these damn meds. And a load of books, just in case someone's interested. Gonna be hot, cold, rainy? Take it all, use the huge suitcase. Now, where did I put those tickets and the senior cards? Ma, can you drive me to the station?
The usual place in the handicap car is available. No handis today. Pardon me, excuse me... there, the bass is fixed for the trip. Geneva, an easy station, no stairs. Roll'em all the way. And that good coffee shop just opposite quai 7. MMMMMM! Damn, going all the way to Budapest by train. Five of them. Thirty hours door to door. For just an hour's concert? Naw, there's a workshop too. Name of the game. Budapest - love it.
B.Ph.

Einen Monat später treffen wir uns um 07:15 Uhr am Bahnhof in Luzern wieder. In Zürich steigen wir in Richtung Wien um. Es gibt Tage wo wir nur reisen.
Heute ist ein solcher Tag. 12 Stunden sind wir im Zug unterwegs. In Wien steigen wir ein weiteres Mal in Richtung Budapest um. Am Zielort Keleti Palyaudvar sollten wir aussteigen, um vom Veranstalter abgeholt zu werden. Der Zug hält heute da nicht, sagt uns der Schaffner. Also steigen wir in  Köbanya-Kispest aus und fahren mit dem Regionalzug zurück nach Kelenföld. Im neuen, grossräumigen Bahnhof angekommen, bringt uns ein Taxi nach Budapest zum Hotel. Mit der Fahrerin einer Ungarin, die lange Zeit vor der Wende in den USA gelebt hat unterhalten wir uns angeregt in perfekten Englisch. Nach einem Humus-Teller mit Bier geht es anschliessend ab in die Klappe. Das ist genug für heute.
U.L.

Le train est un espace mobile. Mobile et hétérotopique. Un lieu autre entre deux lieux, un espace où l'imaginaire se retrouve sans limite. C'est dans cet emplacement, où l'utopie loge, que les trois derniers pianos joués me sont apparus comme les caractères d'une écriture – chinoise ? – surgissant devant moi : le RIPPEN, bel canto, 211752, premier objet aperçu dans la trouée murale et zürichoise de Sieb & Brot, le Yamaha, G2, E 2522324, que j'ai préféré, pour les possibilités offertes par l'horizontalité de ses cordes, à un piano droit placé à l'arrière-scène du club Metro, à Beyrouth lors du festival IRTIJAL, et le paisible Schiedmayer & Soehne, sur lequel je travaille à la maison la lenteur du geste et la rapidité de l'écoute en me superposant aux voix radiophoniques de France Culture, aux chants des oiseaux du parc Geisendorf et aux cris des enfants montant du préau jouxtant mon immeuble.
Images déroulant une calligraphie pianistique, où chaque piano est un nouveau caractère, en noir et blanc, un bloc de temps cadré autour d'un son central, yin/yang sonore au sein d'une continuité sans fin. Jouer ces pianos, et tous les autres, l'un après l'autre, années après années, c'est déployer l'écriture de sa propre histoire dans un tempo lent, caractère après caractère, traçant son propre texte de vie et le découvrant tout à la fois. Récit qui reste à décrypter… comme il nous reste encore à comprendre pourquoi l'arrêt budapestois Keleti Palyaudvar, destination finale de notre voyage, avait subitement disparu, après 12 heures de rails, de la feuille de route du train hongrois dans lequel nous venions de monter à Vienne...
J.D.

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28 Avril, Budapest, Hongrie
Master Class

The young lions of Buda. There is hunger here but some how it's soft, it's palette hunger not belly hunger. A lack of immediateness, urgency, life&deathness. Do you know that it doesn't get any better than today? Today's the last chance.
Good technical level in general. Alertness on the idea front. Quite interested in "how it works". Students and young professionals – about 50/50. One lady visual artist (very interesting approach to sounding). Beginnings of climbing out of a hole but even so, too comfortable.
B.Ph.

Patyolat ist ein neuer Kulturraum für Ausstellungen, Klanginstallationen und Konzerte in Budapest. Hier leiten Barre, Jacques und ich heute Nachmittag gemeinsam eine Masterclass zum Thema Solo in der freien Improvisation. Die Teilnehmer sind Musikstudenten und professionelle Musiker. Das technische Niveau ist erstaunlich hoch, wie oft bei ausgebildeten Musikern. Die Erfahrung im Umgang mit freier Improvisation im Sinne des instant composings ist beschränkt und unerfahren. Dennoch ist es äusserst interessant wie verschieden und individuell diese Aufgabe von den MusikerInnen gelöst wird. Die meisten präsentieren ihr Können mit Spielweisen die sie kennen und mit Ausschnitten ihres Repertoirs im Umgang mit Klang. Keiner von Ihnen improvisiert in dem Sinne frei, während des Spielens mit Klängen Unvorhergesehenes zu entdecken. Das ultimative Hören mit Körper und Seele wird von den wenigsten konsequent praktiziert. Loslassen, nach Gehör spielen, weniger denken und nicht komplett expandieren wäre ein sinnvoller Ansatz um weiter zu gehen.
U.L.

Sur la scène de Patyolat, lieu budapestois en devenir, deux instruments. Plaqué au mur, un piano droit Rösler, 10128, Opus no 11048, "très vieux, mieux vaut ne pas y aller trop fort", me conseille l'organisateur de la master-class. Se réfère-t-il au fait que ces pianos, qui affichent aussi, suivant l'inscription, un G. avant Rösler – G. pour Gustav – ont été anciennement conçus et réalisés dans l'usine Petrov, en République Tchèque, alors qu'aujourd'hui ils sont produits en Chine ? La question aussitôt posée est aussitôt abandonnée, car découvrant sur la droite du clavier une sorte de tirette dorée, à action mécanique, portant le nom de Moderator, j'actionne cette manette, et imagine instantanément son effet sur les relations en cours de jeu entre les différentes variables du son. Mais la tirette ne répond pas, l'effet reste imperturbablement muet. Quoi qu'il en soit, même s'il ne s'agit en fin de compte que d'une simple sourdine, ce piano Rösler reste, au sens propre du terme, une boîte à musique. Qu'un piano soit muet ou sonore, il est habité par un son qui demeure potentiellement et physiquement présent. Le piano à queue placé au centre de la scène et recouvert d'une couverture noire, en simili-cuir et matelassée, un Yamaha, NO. G7, NIPPON GAKKI S.K.K. semble confirmer mon intuition. Au moment d'ôter sa couverture, il me vient à l'esprit une oeuvre de Joseph Beuys, Infiltration homogène pour piano à queue, où un piano est entièrement recouvert de feutre gris et porte une croix en tissu rouge sur un de ses flancs. Protégé ainsi par un isolant thermique, le piano est de ce fait aussi isolé acoustiquement du reste du monde. Ce geste d'étouffement raconte paradoxalement le son à travers la mise en scène du silence : le son ne prend-il pas appui sur le silence pour apparaître et n'a-t-il pas besoin du silence pour concrétiser sa propre disparition ? La vision d'un piano calfeutré et isolé de son propre contexte acoustique a toujours fait naître en moi un sentiment étrange d'une grande solitude un peu nostalgique. C'est précisément ce sentiment qui a resurgit à l'écoute d'une des participantes à la master-class. Artiste visuelle, sans maîtrise technique de l'instrument piano, elle a réussi à montrer une adéquation rare entre ses dispositions personnelles, son écoute et sa réalisation sonore. Un équilibre qui n'existe que dans sa remise en jeu renouvelée.
J.D.

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Photos : Jacques Demierre


Paul Rutherford : GHEIM (Emanem, 2014) / Iskra 1903 : Iskra 1903 : South on the Northern (Emanem, 2013)

paul rutherford gheim

Le changeant un peu de son habituelle compagnie – Iskra 1903, avec Phil Wachsmann et Barry Guy –, cette réédition d’une cassette Ogun consignant un live at Bracknell (deux premières plages) et quelques prises studio (trois dernières), tous enregistrements datant de 1983, donne à entendre Paul Rutherford auprès de Paul Rogers et de Nigel Morris.

Soit cinq improvisations entretenant le souvenir du free jazz des origines, qui profitent d’une vitalité partagée – le moins « traité » des trois musiciens au grisli (présence quand même dans ce même trio en fin de Tetralogy) n’a-t-il pas pris quelques leçons de tambour auprès de John Stevens ? – et d’un art certain de la mesure. Ainsi, les motifs redits en boucle par la contrebasse et les soulèvements compulsifs de la batterie engagent-elles Rutherford à ramasser une expression entière et franche dans un seul et même souffle.

En studio, les musiciens se montrent autrement démonstratifs : le son est plus chaleureux, la contrebasse moins amplifiée. La nonchalance de chacun des trois intervenants (Rutherford passant à l’euphonium le temps d’une prise) est porteuse de non-principes communs, qui soignent encore le flegme déroutant avec lequel le trio s’adonna à l’improvisation.

Paul Rutherford Trio : GHEIM. Live at Bracknell 1983 (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2 juillet 1983 & 12 décembre 1983. Edition Ogun : 1986. Rééditions Emanem : 2004 & 2014.
CD : 01/ Gheim 1 02/ Gheim 2 03/ Brandak 04/ Crontak 05/ Prindalf
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

iskra 1903 south of the northern

South on the Northern pourrait être, en deux temps que marquent les deux disques qu’il contient, un retour aux sources pour Rutherford. Deux fois enregistré à Londres en 1988 et 1989, Iskra 1903 y entretient en effet un art de l’improvisation plus « réfléchi », mais terrible tout autant : les déboîtements du trombone n’agacent-ils pas l’archet rapide de Wachsmann (aussi à l’électronique) quand celui de Guy (aussi à l’électronique) révèle sur de plus lents passages les traces évidentes d’un instant qui palpite ?

Iskra 1903 : South on the Northern (Emanem / Orkhêstra International)
Réédition : 2013.
2 CD : CD1 : 01/ Balham Bedford 1 02/ Balham Bedford 2 03/ Balham Bedford 3 04/ Balham Bedford 04 – CD2 : 01/ Clapham Commun Sun 1 02/ Clapham Commun Sun 03/ Clapham Commun Sun
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Biosphere, Deathprod : Stator (Touch, 2015)

biosphere deathprod stator

Stator, c’est un split Biosphere / Deathprod qu’il faut surveiller de l’œil (= de la pochette). Car les deux Norvégiens se succèdent sur le CD l’un après l’autre mais à un moment l’un deux fois de suite (je laisse la surprise du moment de ce deux « fois de suite » à ceux que cette collaboration intéressera).

Trêve de précisions, écoutons ce Stator comme s’il était l’œuvre d’un seul et même artiste (schizophrène quand même puisque Geir Jenssen et Helge Sten n’ont pas toujours les mêmes idées). L’ambient pop ou atmosphérique de Biosphere (que l’on reconnaît au tonnerre, à un drone, à une loop de synthé, etc.) est plongée dans une matrice complexe commandée par un cerveau certainement tourmenté. Et l’expérience porte ses fruits.

Exemple : ces « grosses » réverbérations ou les microstructures rythmiques de Space Is Fizzy, qui tiennent-elles de la magie blanche. Justement parce qu’elles annihilent toutes les différences entre les deux musiciens et qu’elles font croire que Stator n’est pas un split-puzzle mais bien un vrai duo, un duo par procurations.

Biosphere, Deathprod : Stator (Touch)
Edition : 2015.
CD : 01/ Biosphere : Muses-C 02/ Deathprod : Shimmer/Flicker 03/ Biosphere : Baud 04/ Deathprod : Polychromatic 05/ Deathprod : Disc 06/ Biosphere : Space Is Fizzy 07/ Deathprod : Optical
Pierre Cécile © Le son du grisli


Schizo : Le voyageur / Torcol - Heldon : Soutien à la RAF / Perspectives (Souffle Continu, 2014)

schizo le voyageur torcol heldon soutien à la raf perspectives

Dans son entreprise de réédition, le Souffle Continu aura beaucoup à faire avec le cas Richard Pinhas – pour s’en convaincre, on pourra lire ou relire l’interview de Théo Jarrier. Première étape du programme, la sortie de trois quarante-cinq tours datant de la première moitié des années 1970.

Ce sont d’abord deux titres de Schizo dont Wah Whah Records avait réédité voici quelques années l’Electronique Guérilla. Avec Patrick Gauthier (guitare, synthétiseur), Pierrot Roussel (basse) et Coco Roussel (percussions), Pinhas invite Gilles Deleuze à lire Nietzsche sur fond de rock défait qui atteste que le plaisir est bien « dans le passage » (Le voyageur). Sur l’autre face, c’est une rengaine plus synthétique que se disputent pop psychédélique et prog, qui brille notamment par ses pulsations étouffées (Torcol).

Les deux autres quarante-cinq tours concernent Heldon (nom que Pinhas emprunta au Rêve de fer de son ami Norman Spinrad). Sur son Soutien à la RAF – disque jadis distribué gratuitement avec un appel aux dons signé d’un comité de soutien qui s’insurgeait contre les conditions de détention des membres de la bande à Baader –, Pinhas dépose sur un tapis de moog un blues ligne claire joué à la guitare électrique. Au dos, c’est un autre hommage – à Omar Diop Blondin, militant communiste sénégalais qui venait de mourir en prison – et un autre blues, plus cavalier peut-être, autrement insolent.

Sur Perspectives, publié en 1976, Pinhas travaille avec plus de cohérence encore au rapprochement de la guitare et du synthétiseur. Inspiré par la science-fiction, il développe et amasse des solos qui interfèrent et, par effet de superposition, révéleront l’étendue de son imagination-psychose. En seconde face, le rock est d’une formule plus entendue mais démontre une diversité de perspectives que les live publiés ces jours-ci par le Souffle Continu (1975, 1976) multiplieront encore. A suivre, donc.

Schizo : Le voyageur / Torcol (Souffle Continu)
Réédition : 2014.
45 tours : A/ Le voyageur B/ Torcol

Heldon : Soutien à la RAF (Souffle Continu)
Réédition : 2014.
45 tours : A/ Soutien à la Raf B/ O.D.B.

Heldon : Perspectives (Souffle Continu)
Réédition : 2014.
45 tours : A/ Perspectives 1 Bis Complement B/ Perspectives 4 Bis
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

cd



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