Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Interview de Cristian Alvear10 Years a Grisli : Rétrospective 2004-2014Livre & CD : Guillaume Belhomme & Daunik Lazro
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Ove Volquartz, Jean Demey, Luc Bouquet : Kind of Dali (Improvising Beings, 2015)

luc bouquet jean demey ove volquartz kind of dali

Ove Volquartz, Jean Demey et Luc Bouquet se font rares. C’est une habitude qu’ils ont prise individuellement ; c’est maintenant un savoir-faire qu’ils ont en commun. En octobre 2012, les musiciens jouaient ensemble pour la première fois dans le cadre du festival belge Sons libérés. Une improvisation de bon augure mais qui ne précipita pas leurs retrouvailles. C’est que « se faire rare » demande du temps et de la distance : deux années auront passé quand Volquartz, Demey et Bouquet se retrouveront au Loft EX-I-T de Bruxelles pour composer sur l’instant les cinq plages de ce disque.

Il ne s’agira pas de souffrir une autre dissertation sur la nature de la pratique improvisée ni d’énièmes suppositions sur celle des contingences (mine de rien) de l’expression libre. D’ailleurs, le temps est désormais compté puisque le trio s’est déjà accordé sur une disposition que Varèse résuma jadis : dans la musique, « on peut tout intégrer. Si c’est justifié. » Celle à entendre ici justifiera pour sa part l’exception confirmant la règle qui veut qu’aujourd’hui l’improvisation est une chose entendue. Une question d’expériences, peut-être. Celle d’Ove Volquartz, souffleur (en clarinettes basse et contrebasse, ici) qui œuvra au Krautrock dans le groupe Annexus Quam avant de prendre place dans des ensembles dirigés par Gunter Hampel, Cecil Taylor ou Abbey Rader ; l’expérience de Jean Demey, contrebassiste qui put accompagner Steve Lacy, Mal Waldron ou Beaver Harris, avant d’éprouver un penchant pour les musiques lointaines au contact ici et là d’un griot ou d’un sitariste, ailleurs encore d’un oudiste, et d’improviser en diverses compagnies (John Russell et Jean-Michel van Schouwburg, Ove Volquartz, déjà, et Yoko Miura dans le TAG Trio) ; l’expérience, enfin, de Luc Bouquet, batteur adepte d’un jazz affranchi dont il interroge l’actualité en listener/writer (pour évoquer le titre du disque qu’il enregistra, voici dix ans, en duo avec Raymond Boni) et improvisateur réfléchi en conséquence. Trois profils – et même, trois générations – qui ont de quoi intégrer bien des choses à leur conversation.

Alors, musique. Après deux années de silence, c’est pour l’association l’éveil au son de timidités et de grincements que Volquartz relativise bientôt sous l’effet d’un entrain volontaire. L’embarcation dans laquelle ont pris place les musiciens va au son de graves retournés, d’un archet chantant, d’une frappe retenue encore. L’inconnu – c’est-à-dire, le présent – reste à écrire mais les idées abondent : de liberté révélée par ses empêchements, de mélodie réduite à tel motif répété, d’équilibre menacé par l’anicroche, d’usage instrumental réinventé, de silence partout en embuscade. Si l’expression est parfois virulente, la virulence en question n’est pas le propos du moment. Souvent, le groupe la compromet d’ailleurs en profitant de l’habileté qu’il a de battre en retraite : ce ne sont alors pas les couleurs de son panache qui changent mais seulement l’éclairage, autour duquel les graves tourneront jusqu’à leur complet effacement – sort que leur réservait, il faut croire, La malédiction de la caisse 12. Après quoi, c’est le silence et, continuant de flotter, l’équilibre de l’ensemble qui impressionne. Au point qu’on souhaite à Ove Volquartz, Jean Demey et Luc Bouquet de perdre l’habitude qu’ils ont prise de se faire rare pour remettre sur le métier, et rondement encore, ce savoir-faire qu’ils ont en commun.

Ove Volquartz, Jean Demey, Luc Bouquet : Kind of Dali (Improvising Beings)
Edition : 2015.
CD : 01/ Surreal Poem For A Multi-Eyed Lady 02/ Slow Ripples Beneath The Quiet Surface 03/ Abstract Singing In A Pink Flavoured Morning 04/ Tensions Under A Silver Lined Cloud 05/ La Malédiction De La Caisse 12.
Guillaume Belhomme @ Le son du grisli / Improvising Beings (notes du livret)

john coltrane luc bouquet

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Michael Rodach, Burkhard Schlothauer, Andreas Weiser : Fuzzylogics (Timescraper, 2015)

michael rodach, burkhard schlothauer, andreas weiser fuzzylogics

Voilà un CD qui ne brille ni par sa couverture ni par son titre. Était-ce une raison pour délaisser le meeting Michael Rodar / Andreas Weiser (un guitariste et un batteur passés par la fusion dans Die Elefanten dès le début des années 80) et le violoniste Burkhard Scholthauer (qui a à son actif plusieurs références Wandelweiser) ?

Non, bien sûr. D’autant que le guitariste a sorti des pédales d’effets qui (selon toute logique) ont donné la trame du projet (et nom du trio) Fuzzylogics. La distorsion de la fuzz, d’accord, mais pas que... Jugez : chorus, overdrive, pitch shifter, trémolo… ? N’en jetez plus, il y a déjà de quoi tisser pas mal de tapis sonores que le violon et la batterie sont prêts à secouer. Et cela donne huit morceaux, mais huit morceaux liés les uns aux autres, comme les séquences d'un même fuzzyfilm.

On passe  donc du krautrock mâtiné de dub à de l’impro à drones ou à une sorte de prog rock halluciné. Malheureusement, malgré les différentes séquences, rien n’est jamais bien neuf (c’est même un peu vieillot) ni très inventif. Nul doute : un vieux Rhys Chatham et un Can passés en même temps nous auraient fait plus… d’effets !

Michael Rodach, Burkhard Schlothauer, Andreas Weiser : Fuzzylogics (Timescraper)
Enregistrement : 2011. Edition : 2015.
CD : 01-08/ Fuzzylogics
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Carlo Costa : Sediment (Neither/Nor, 2014)

carlo costa sediment

Avec ce questionnement d’une musique improvisée collectivement et néanmoins affichée sous le vocable du Carlo Costa Quartet, Sediment se révèle être une agréable surprise. Ici et ailleurs, aura déjà été remarqué le cousinage du percussionniste italien avec les britanniques d’AMM. Et, de nouveau…

Très rapidement se devine la matière et sa destination. Le cercle se forme, s’éveille, navigue. La sphère se nervure d’assauts et au loin se libèrent de lentes processions. Parfois la tentation d’une ruche ou d’une déstructuration pointe son nez. Apparaissent maintenant des mouvements mécaniques, des percussions décentrées. Mais le naturel demande toujours le retour à ses besoins giratoires. Ainsi circulent dans l’infini du cercle Jonathan Moritz, Steve Swell, Sean Ali et Carlo Costa, improvisateurs inspirés et inspirants.

Carlo Costa Quartet : Sediment (Neither/Nor Records)
Enregistrement : 2013. Edition : 2014.
CD : 01/ Wither 02/ Pulverize 03/ Thaw 04/ Bloat 05/ Soak 06/ Molder
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Linda Sharrock : No Is No (Improvising Beings, 2014)

linda sharrock no is no

D’un des deux mots que lui a laissés la maladie – « Tu dois savoir qu'elle ne prononce plus que deux mots, Yes, et No », précisait Julien Palomo –, une musicienne a composé un disque double et une sentence qui vaut bien un langage entier : No Is No. Ici, entre deux No, c’est un « être » qu’on trouve, dont le nom est Linda Sharrock.

Comme pour en finir. Avec le free jazz, la liberté en musique et la fièvre suggestive. Avec les standards funambules, même. Désormais contenue, la virulence n’en est que plus vive. Black Woman assise, Sharrock – avec ses partenaires Itaru Oki, Mario Rechtern, Eric Zinman, Yoram Rosilio et Makoto Sato – signe un manifeste qui balaye tout passé et relativise le présent. Au chant c’est un râle qu’on oppose et à la verve libre un autre message que l’on suspend : brillants, Itaru Oki et Mario Rechtern démontrent aux trompette et saxophones une invention qui pardonne l’affectation sporadique (en studio, surtout) de Zinman ; impeccable, la section rythmique offre au rôle d’accompagnateur une subtile démesure.  

Sur la couverture, c’est Jeanne d’Arc au bûcher ; sur disques, c’est une fronde musicale qui anéantit toutes les « prises de risque » d’imitateurs qui, sur les grands boulevards de l’improvisation, découvrent l’Amérique. Là encore, entre deux No, c’est un vocabulaire autrement riche que l’on agite pour s’amuser des illusions du verbe et annoncer sans lui qu’après des années de recherches on peut désormais affirmer que le free jazz n’est non plus seulement disparu, mais bien mort, et que son dernier mot a été No Is No.

Linda Sharrock : No Is No (Don't Fuck Around With Your Women) (Improvising Beings)
Edition : 2014.
2 CD : CD1 : 01/ No Is No (CD) – CD2 : 01/ No Is No (Live)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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eRikm, Martin Brandlmayr : Ecotone (Mikroton, 2014)

erikm martin brandlmayr ecotone

Tout commence sous la pluie. Mais il est possible de s’abriter vite fait sous une cloche. C’est la première image qui m’est venue d’Ecotone d’eRikm et Martin Brandlmayr, ou la rencontre (non pas d’un parapluie, etc., mais...) de sons bankâblés et d’une simple batterie.

Des bidouilleurs électroniques (ou assimilés), Brandlmayr a une grande expérience. C’est peut-être ce qui explique qu’il fait de ses fûts et de ses caisses des paratonnerres. C’est le cas dès le début du CD & l’effet est direct car le duo développe ensuite une forme musicale qui accouche des petits bruits hirsutes (oui, c’est bien le terme), de modules rythmiques, de drones satellites, de dérapages sonores et de négociations. Bref, d’une électroacoustique qui plaît parce qu’elle impressionne sans être le fruit de showmen ni d’experts en abstraction. En tout cas jusqu’au final, qui pourrait bien vous exploser en pleine oreille.

eRikm, Martin Brandlmayr : Ecotone (Mikroton / Metamkine)
Edition : 2014.
CD : 01/ L’Hinterhof 02/ Pneuma 03/ Répercussion 04/ Tumbleweed 05/ Palmanova 06/ Underdense
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Aki Takase, Ayumi Paul : Hotel Zauberberg (Intakt, 2015)

aki takase hotel zauberberg

Dans l’art de tout envisager et de ne jamais se perdre, Aki Takase et Ayumi Paul en connaissent un rayon. Ainsi de la tumultueuse pianiste et de l’intransigeante violoniste (Bach, Bartók, impro & co.), on écrira combien leur qualité d’écoute et de répartie font mouche.

Chez l’une et chez l’autre abondent la seconde école de Vienne, la musique romantique, de savantes constructions et quelques traces de classicisme revisité : Mozart pour Takase (précision si ce n’est fluidité) & Bach pour Paul (vélocité et articulation). Dans cette diversité, une constante : la pianiste crée le contexte, la violoniste vole de ses propres ailes, qu’elle a d'agiles et endiablées. Ceci pour les compositions de dame Takase, ici fortement influencées par les romans de Thomas Mann. Dans les parties improvisées, la première densifie les résonances, active les réseaux harmoniques tandis que la seconde racle la corde, accueille la périphérie, drague la dissonance. Soit deux musiciennes pour qui l’aventure ne semble pas être un problème.

Aki Takase, Ayumi Paul : Hotel Zauberberg (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2014. Edition : 2015.
CD : 01/ Ankunft 02/ Der schnee 03/ Analyse 04/ Was ist die zeit ? (1) 05/ Hans 06/ Ewigkeitssuppe 07/ Eulenspiegel 08/ Menuett KV1 (Mozart) 09/ Peerperkorn 10/ Partita N° 3-Preludio (Bach) 11/ Veränderung 12/ Donnerschlag 13/ Was ist die ziet ? (2) 14/ Frau Chauchat 15/ Vetter J. 16/ Zauberlied 17/ Was ist die zeit? (3) 18/ Finis Operis
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Werner Dafeldecker, Valerio Tricoli : Williams Mix Extended (Quakebasket, 2015)

valerio tricoli werner dafeldecker williams mix extended

Ce qui se passe en deux faces (pour moi en une seule, sur CD !) et une demi-heure : Werner Dafeldecker & Valerio Tricoli racontent deux histoires en solo puis réinventent ensemble l’Octophonic Tape Piece Williams Mix (1952, pour bandes magnétiques) de John Cage pour aboutir au Williams Mix Extended – qui sera donné en octobre 2014 à l’ISSUE Project Room.

Il faut avouer que l’électronique et la tape music y font assez bon ménage. Elles juxtaposent divers sons qui claquent comme des portes ou coulent comme l’eau d’une rivière, mais… Mais l’association n’est pas mémorable non plus puisque l’électroacoustique multiplie les séquences sans que l’auditeur (moi, dans le cas présent) n’applaudisse à l’unité du Grand Tout. Je me demande donc si les interprètes n’ont pas pris une trop grande liberté avec l’œuvre de Cage (et avec le hasard, du coup) au point de n’avoir joué que du Dafeldecker et du Tricoli.

C’est pourquoi sans déconseiller Williams Mix Extended j'étends mon propos jusqu'à dire qu'il n’a pas la force d’un Forma II ou Eis 9 (tiens donc, deux autres duos des musiciens de ce Mix).

Werner Dafeldecker, Valerio Tricoli : Williams Mix Extended (Quakebasket / Metamkine)
CD : 01/ 16:07 (page 1-96) 02/ 15:57 (Page 97-192)
Enregistrement : 2011-2012. Edition : 2015.
Pierre Cécile © le son du grisli

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Schlippenbach Trio : Features (HatOLOGY, 2015) / First Recordings (Trost, 2014)

schlippenbach trio features

A intervalles plus ou moins réguliers, ce vieux trio (voir ci-dessous) revient hanter nos étagères. Les vieux copains, on les connaît, on les écoute, on connait leurs mécanismes et l'on sait aussi qu’aujourd’hui ils ne vont pas fissurer la routine. Mais les vieux copains ne sont pas de vieux copains pour rien. Ils ont étoilé de noires nuits, sauvé de mornes journées. Et ils sont toujours dans la cité.

Les figures cassantes d’Evan Parker s’oublient parfois, les fusées de son vieux ténor ne possèdent plus la dureté d’antan. Mais le phrasé est toujours aussi intense, soutenu. Paul Lovens s’arrime de résonances, roule sur la peau, fusionne les métaux. Alex von Schlippenbach soutient l’espace, lui chante louanges et dithyrambes. Et si la tension du début s’est domestiquée au profit de l’attente et de la résonance, restent toujours la présence, les duos inspirés (souffle continu contre quincaillerie percussive, ténor rugueux contre frappe hirsute). Et quoi de mieux que les vieux copains pour réinventer le monde ?

écoute le son du grisliSchlippenbach Trio
Features

Alexander von Schlippenbach : Features (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2013. Edition : 2015.
CD : 01-15/ 01-15
Luc Bouquet © Le son du grisli

schlippenbach trio first recordings

Publiées à la fin des années 1970 par FMP – dont Lasse Marhaug a subtilement emprunté les codes graphiques pour composer cette couverture – sur la compilation For Example. Workshop Freie Musik 1969 - 1978, ces First Recordings (devant un maigre public) datent du 2 avril 1972. Quelques mois avant l’enregistrement de Pakistani Pomade, ils annonçaient donc le bel avenir du trio. Epais, nerveux, remuants, les premiers essais sont des tentatives qui aboutissent : fuites et déferlantes valant échappatoires, frappes sur piano et batterie contre soprano en équilibre ou ténor sifflant. Après quoi, le trio traîne sur gravats (Then, Silence) : ballade étrange (et murmurée), qui s’avèrera inspirante. 

Schlippenbach Trio : First Recordings (Trost)
Enregistrement : 2 avril 1972. Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Deal 02/ Village 03A/ With Forks and Hope 03B/ Then, Silence
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Interview de Cristián Alvear

interview de cristian alvear

Si le Wandelweiser répertoire (24 Petits préludes pour la guitare d’Antoine Beuger, Melody, Silence de Michael Pisaro, récemment) a révélé le guitariste chilien Cristián Alvear, ce n’est pas seulement à ses auditeurs, mais à lui-même encore. Ainsi l’interprète qu’il est a-t-il découvert de nouvelles manières de s’exprimer en musique, sur partitions quand bien même…



J’avais onze ans environ quand j’ai vu le petit ami de ma tante (son mari, aujourd’hui) jouer de la guitare électrique. Le son m’a profondément impressionné.

La guitare a-t-elle été ton premier instrument ? As-tu reçu un quelconque enseignement à l’instrument ? Mon père m’a offert une guitare électrique pour mon douzième anniversaire, en insistant sur le fait qu’il faudrait que je prenne des leçons au Conservatoire d’Osorno. Ce que j’ai fait, très brièvement néanmoins. J’ai continué à jouer de la guitare électrique dans mon coin pendant quelques années avant de reprendre des leçons à partir de l’âge de 17 ans. L’idée que je ne pouvais jouer de la musique sans entrer dans un groupe m’embarrassait tellement que me tourner vers la musique classique a fait sens : je pouvais enfin jouer de la musique sans avoir à dépendre de personne. Mon père possédait une guitare classique (il avait étudié l’instrument en Uruguay où il a passé une partie de sa scolarité) que je lui ai empruntée pour suivre les cours du conservatoire. Et quand un de mes amis m’a fait découvrir Invocación y Danza par Joaquín Rodrigo, j’ai décidé de me mettre vraiment à la guitare classique. Après ma scolarité, je suis entré au Conservatoire National de Santiago. J’y suis resté de 2000 à 2008. En 2012, j’enregistrais Invocación y Danza, cette pièce qui me hante depuis que je l’ai entendue pour la première fois.

Où put-on entendre cette interprétation ? As-tu enregistré des disques avant ceux que nous connaissons, publiés par Wandelweiser notamment ? On peut trouver certains de mes vieux enregistrements sur Itunes et sur mon Bandcamp. En 2012, après une longue tournée dans la campagne du sud du Chili, j’ai enregistré quelques pièces. Avant cela, j’ai enregistré dans un quartette de guitaristes puis dans un duo.

Quelle sorte de musique écoutais-tu quand tu as commencé à faire de la musique ? Du temps de la guitare électrique, j’écoutais surtout du heavy metal et du rock progressif : MetallicaMegadeth, Pantera, Jethro Tull, King Crimson, Pink Floyd, entre autres. A partir de mes 18 ans, je me suis focalisé sur la musique classique, sur Bach avant tout.

Ce désir de rester à l’écart des groupes a-t-il perduré ? As-tu jamais joué en orchestre, par exemple ? Durant ma scolarité, j’ai eu quelques groupes, mais aucun n’a vécu bien longtemps. Quand j’ai étudié la guitare classique, j’ai joué en tant que soliste dans plusieurs orchestres. La dernière fois, ça a été pour le Concierto Madrigal de Rodrigo, pour deux guitares et orchestre, un concert très difficile. A partir du moment où j’ai commencé à étudié la guitare classique, je n’ai plus intégré aucun groupe.

Comment t’es-tu intéressé à la musique contemporaine ? En 2010, j’ai assisté à un concert de Mauricio Carrasco (qui habite désormais Melbourne) au conservatoire de l’Université du Chili où j’étudiais la musique. J’ai été très impressionné. Mauricio est lui aussi d’Osorno, et j’ai d’ailleurs pris des leçons de lui quand j’y habitais encore. L’influence de Mauricio a été capitale dans ma découverte de la musique contemporaine. Il a toujours été très généreux avec moi. Il a toujours encouragé les décisions que je prenais concernant la musique. Je lui dois beaucoup.

Et pour ce qui est du collectif Wandelweiser. Comment as-tu découvert ses travaux ? En 2013, je cherchais de nouvelles idées et de nouvelles choses à jouer. Nicolás Carrasco m’a passé une partition, comme pour m’y essayer : c’était les Préludes pour la guitare d’Antoine Beuger. Le jour même, je commençais à y travailler. Une semaine plus tard, je les enregistrais. Ça pourra te paraître rapide, et ça l’a été en effet. M’essayer à la musique du Wandelweiser a eu sur moi un profond impact, et depuis tout a changé. Jouer cette musique est comme une évidence.

Quelle idée te fais-tu du silence, et de la place qu’il doit occuper dans la composition ? Avant Beuger, quels compositeurs ont eu sur toi un tel effet ? Eh bien, aujourd’hui, le silence joue un rôle considérable dans ma pratique de musicien, il m’aide aussi à me montrer plus attentif à tout. Mahler, Beethoven et Bach continuent de m’impressionner tout comme Romitelli, Alvin Lucier, Nic Collins, entre autres. Jouer la musique du Wandelweiser m’a permis de porter un regard frais et neuf sur toute la musique, en élargissant et en développant ce que je savais déjà.

Morton Feldman disait un jour qu’il préférait que les musiciens-interprètes respirent plus qu’ils ne comptent. Wandelweiser a-t-il changé ta manière de respirer, de ressentir une partition ? Plus que simplement « changé », il a élargi les perspectives, le champ et les possibilités de faire de la musique à partir d’une partition.

Tu continues néanmoins à servir l’ancienne musique classique. Te procure-t-elle le même plaisir ? Il n’y a pas de différence pour moi. Cela fait partie d’un même et très long souffle de création musical. Je travaille de la même façon des pièces classiques, expérimentales, contemporaines : il s’agit pour moi de trouver la meilleure manière de jouer une pièce et, plus important encore et même capital, d’être capable de savourer le jeu, le « faire » de la musique. Interpréter Bach ou Sugimoto ne fait aucune différence.

A quoi travailles-tu ces jours-ci ? En ce moment, je suis attelé à différents projets : une pièce en duo avec Alan Jones qui s’appelle Cinematics, un autre duo avec Barry Chabala, une pièce que Ryoko Akama a écrite pour moi (Hermit), la réalisation d’un CD pour Erstclass avec Greg Stuart et Manfred Werder et enfin deux pièces signées Taku Sugimoto et Antoine Beuger.

T’intéresses-tu particulièrement aux expériences de guitaristes ? De ceux qu’on trouve par exemple sur les compilations I Never MetaGuitar (Clean Feed) ou Spectra (QuietDesign) ? Parfois, cela dépend de la partition ou du ou des interprète(s). Je n’écoute pas tellement de guitaristes ces jours-ci. Pas autant que je ne l’ai fait il y a de cela des années en tout cas.

Pour conclure, j’aimerais savoir si ton approche de la guitare est susceptible de transformer ta façon d’envisager la musique ou si, au contraire, c’est ta façon d’envisager la musique qui est susceptible de transformer ton approche de la guitare. Une guitare, un piano, ne sont que des instruments, ils offrent des possibilités et sont des plateformes à partir desquelles tu peux proposer quelque chose. Le champ d’une telle pratique ne dépend que du musicien qui, en conséquence, forme (ou devrait former) sa pratique selon sa façon de penser et d’approcher la musique.

Cristián Alvear, propos recueillis en février et mars 2015.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Mohammad : Zo Rèl Do / Lamnè Gastama (Antifrost, 2014)

mohammad zo rèl do lamnè gastama

Après un brillant Som Sakrifis, c’est en trois temps que se joue ce projet (Study) de Mohammad : l’exploration d’un espace compris entre des coordonnées géographiques choisies (34°Ν-42°Ν & 19°Ε-29°Ε). A leur habituelle litanie de métal, Nikos Veliotis, Coti et ILIOS ajouteraient donc un peu d’exotisme.

Première étape, Zo Rèl Do. Sur deux notes, un archet grince dès l’ouverture, fraye avec des field recordings de cartes postales (discussions perdues dans la foule, flûtes lointaines…) quand l’électronique bruisse et même frémit. Perturbé par les lignes mouvantes de bourdons et de graves stupéfiants, l’équilibre du trio trouvera sa force dans une marche qui le conduira jusqu’à Lamnè Gastama.

C’est là la deuxième étape du périple. La vitesse de croisière, assurée, commande qu’on y double un archet grinçant, qui grillera l’ampli duquel sortira néanmoins une antienne prête à accueillir tous les parasites. Ainsi les scories (redites, accrocs, murmures, voix inquiètes…) font-elles score : autre marche, car plus sombre, qui interroge déjà la nature de la fin du voyage (à paraître en juin prochain).

Mohammad : Zo Rèl Do (Antifrost)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Urso Nesto 02/ Grabe 03/ Kabilar Mace 04/ Marik 05/ Kounye A Zwazo Yo 06/ Samarina 07/ Sigal

Mohammad : Lamnè Gastama (Antifrost)
Edition : 2014.
CD / LP : 01/ Pichak 02/ Hapsía 03/ Adar Toli 04/ Tik Tromaktón
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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