Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Milo Fine: Ikebana (London Encounters 2003) (Emanem - 2004)

finedegrisli

Quelques semaines passées à Londres au printemps 2003 furent l'occasion pour Milo Fine, multi instrumentiste de Minneapolis et adepte forcené de l'improvisation la plus libre, de rencontrer quelques-uns des plus iconoclastes de ses homologues anglais. De les affronter, même, à  l'aide d'expressifs usages de clarinettes, piano ou batterie, au sein de quatre formations différentes. Deux disques sont nécessaires à la présentation de la somme d'enregistrements réalisés.

Aussi fournis qu'inventifs, ils présentent d'abord un Milo Fine menant, en octet, une pièce de près de 40 minutes, April radicals, ou les solutions choisies par les improvisateurs sont le plus souvent frénétiques, angoissantes, mêlant programmations minimalistes et courtes plaintes acoustiques, réponses des unes aux autres, ou bien assimilées. Bien que radicale, l'expérience nous mène subtilement à travers les méandres inédits d'un cabinet de curiosités zoologiques.

Selon la même méthode jubilatoire, Fine se mesure ensuite à Alex Ward. Deux clarinettes tentent des combinaisons, faites d'harmoniques étirées ou de notes aiguës sur montagnes russes (Only Two Clarinets, Still Only Two Clarinets). Convaincant déjà, le duo se fait épatant lorsqu'à la clarinette de Ward répondent les attaques ressenties du batteur (Fine Ward Mill Hill). Quant au trio Milo Fine, Paul Shearsmith et Gail Brand, associant clarinette / batterie, trompette de poche et trombone, il pousse à son paroxysme les moments d'inspiration rageuse (Skinny frogs).

Elaborées en sextet, cinq pièces servent un même titre, May radicals. D'une discrétion ayant peut être à voir avec une mise en place timide, May Radicals Minus One superpose les notes échappées d'un piano déconstruit et les frôlements grinçants d'archets sur violons et contrebasse avant de l'emporter tout à fait dans son approche d'une dissonance musicale sombre et fournie. Choisissant de soutenir l'effort des cordes par des bribes de rythmes (May Radicals Three) ou des trouvailles lumineuses à la clarinette (May Radicals Four), Milo Fine aide le sextet à trouver naturellement sa place, qui, si elle n'est pas confortable, est assez bien disposée pour nous convaincre de ne jamais rien refuser à l'intuition. Encore que celle-ci est celle, rare, de musiciens aussi brillants qu'iconoclastes.

CD1: 01/ April Radicals 02/ Only Two Clarinets 03/ Still Only Two Clarinets 04/ Fine Ward Mill Hill 05/ Skinny Frogs - CD2: 01/ May Radicals Minus One 02/ May Radicals Two 03/ May Radicals Three 04/ May Radicals Four 05/ May Radicals Five

Milo Fine - Ikebana (London Encounters 2003) - 2004 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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Henry Grimes : Live at the Kerava Jazz Festival (Ayler, 2005)

henry grimes kerava jazz festival

Contrebassiste élégant et reconnu des années 1960, aussi à l'aise auprès de Gerry Mulligan que de Cecil Taylor ou Steve Lacy, Henry Grimes décida un beau jour d'aller voir ailleurs sans laisser d'adresse. Une parenthèse, celle d'un musicien en sourdine, à ce point discrète qu'en guise d'explication, à la disparition on préféra la mort. Or, d'où l'on ne revient pas d'habitude, Henry Grimes a échappé. Est apparu, même, nouveau Lazare, le 5 juin 2004, à Kerava, Finlande.

En trio, qui plus est, David Murray et Hamid Drake venus soutenir le contrebassiste dans l'exécution de quatre titres vifs et imparables, que Spin inaugure. Les premières notes, sereines, s'effacent bientôt au profit des syncopes contrôlées du saxophone de Murray, et de l'ampleur que prend à chaque instant le jeu de batterie de Drake. Les pizzicatos de Grimes enlèvent le tout, assènent quelques graves référents, causes d'imbroglios sombres, avant de céder la place à un solo à l'archet aux notes introspectives mais éclairées.

Eighty degrees débute, lui, par un duo entre Murray – cette fois à la clarinette basse – et Grimes. Jouant d'entrelacs et de décalages, les musiciens se répondent sur un mode ludique et sobre, que viennent renforcer les ponctuations d'un Drake disponible, mettant en valeur le jeu de ses partenaires tout en se faisant une place de choix. Au moyen d'un long solo, il insuffle l'énergie salvatrice qui ne quittera pas le trio. Murray, inventif, retrouve son saxophone, tandis que Grimes, inspiré, conclut le morceau par des slides choisis tout juste soutenus par les attaques répétitives d'une charleston lointaine.

Comme un hommage appuyé, deux titres évoquent enfin un Albert Ayler respectivement inspiré par le folklore en musique et par le blues. La trame de Flowers for Albert, établie autour d'une citation alambiquée de Spirits, l'avale et la digère, sur l'air des lampions : section rythmique coordonnée et attaques libres et enjouées de Murray. Avec Blues For Savanah, le trio sert un blues traditionnel, qu'on ne pourra s'empêcher de bousculer un peu à coups mesurés de notes appelant à la mutinerie, qu'encouragent de précieuses ruptures de rythmes.

Live at the Kerava Jazz Festival signe le retour sur disque d'Henry Grimes en tant que leader. Or, sa subtilité a su mener une barque dans laquelle on ne peut vraiment déceler de sideman tant l'entente est parfaite au sein d'un trio composé de trois générations de musiciens impeccables. La qualité du disque en appelle forcément d'autres à venir. Autant, exigerons-nous, que Lazare, au sortir du tombeau, comptait de bandelettes.

Henry Grimes : Live at the Kerava Jazz Festival (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 5 juin 2004. Edition : 2005.
CD : 01/
Spin 02/ Eighty Degrees 03/ Flowers For Albert 04/ Blues For Savanah
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Zu & Spaceways Inc: Radiale (Atavistic - 2004)

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Parfois genre en musique, le terme Fusion est décrit par le Robert comme "union intime résultant de la combinaison ou de l'interpénétration d'êtres ou de choses". Concernant Radiale, les êtres en question sont le saxophoniste Ken Vandermark - suivi bientôt d'Hamid Drake et Nate McBride, avec lesquels il forme Spaceways Inc - et le trio italien Zu. Quant aux choses, il s'agit là des influences diverses des six musiciens, qui vont du funk au métal, du rock labellisé Sub pop au jazz.

C'est d'ailleurs à ce dernier genre qu'on accolera le terme tout juste redéfini, pour qualifier ce disque rare - insatisfait pourtant d'utiliser une dénomination le plus souvent génératrice d'oeuvres impropres - de jazz fusion. A l'écoute, Ken Vandermark et Zu développent ensemble, sur les quatre premiers titres, un jazz puissant étoffé par des références éclectiques : circonvolutions éclairées du saxophoniste (Vegetalista) ou attaques convulsives du Zu-bassiste Massimo Pupillo (Thanatocracy), respectivement rappels modernes du free des années (19)70 et du rock underground américain des années (19)90.

Une fougue qui, parfois compressée dans sa forme, ne concède jamais une once de son énergie, efficace et convaincante comme ne l'aurait peut-être pas été une rencontre entre Joe McPhee, période Nation time, et Ministry. Or, Zu et Vandermark maîtrisent mais ne peuvent s'en contenter. La question n'est pas, pour eux, d'argumenter huit fois. Quatre suffiront, avant qu'ils choisissent d'aller voir autrement, et convient Hamid Drake et Nate McBride à l'élaboration de la seconde partie de l'album. Deux trios se font face et s'attaquent à l'interprétation de quatre reprises.

Les forces en présence multipliées refusent intelligemment la surenchère, et donnent deux versions respectueuses et sensibles de Funkadelic (Trash A-Go-Go, You And Your Folks, Me And My Folks), une double citation de Sun Ra (We Travel the Spaceways/Space Is the Place) et une reprise irrésistible de l'Art ensemble of Chicago (Theme de Yoyo). Les deux trios se font, ensemble, brass band hétérodoxe (puisque sans cuivres), et concluent majestueusement un album bicéphale, qui insuffle une vitalité d'aujourd'hui aux trouvailles d'hier.

CD: 01/ Canicula 02/ Thanatocracy 03/ Vegetalista 04/ Pharmakon 05/ Trash a-go-go 06/ Theme de Yoyo 07/ You and your folks, me and my folks 08/ We travel the spaceways/Space is the place

Zu & Spaceways Inc - Radiale - 2004 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.

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Kristian Blak : Fuglamál, Aviphonie n°3 (Tutl, 2003)

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Terres distantes et ignorant les forêts, les îles Féroé n’en accueillent pas moins un nombre conséquent d’obstinés oiseaux de passage. Des goélands bruns, troglodytes mignons, pétrels glacials ou mouettes tridactyles croisés un jour et enregistrés par Karsten Larsen, on trouvera la trace sur Fuglamál, Aviphonie n°3 de Kristian Blak, pianiste du coin, qui réarrangea les chants, piaillements et mouvements d’ailes, afin d’en faire une œuvre iconoclaste et surprenante.

Cinq tableaux se succèdent au gré de la boussole, et donnent à entendre un patchwork de plaintes menaçantes (Eystur – Part I-III), d’instants d’envol (Veingir – Part I) ou de traversée de grotte (Sudur – Part III). Ailleurs, plus simplement, des preuves discrètes d’existence (Vestur- Part II). Le son à peine retouché – les dénaturations de Blak se limitant à quelques larsens ou effets de potentiomètres –, c’est l’élaboration de séquences musicales qui fournit son intérêt extra écologique au disque. Echantillons de rythmes fortuits (Vestur – Part II), véritables compositions minimalistes (Veingir – Part III) ou simili pièces électroniques hésitant entre ambient sombre et cold wave étouffée (Sudur – Part I-III), les résultats auxquels aboutit Kristian Blak lorsqu’il s’attache à transformer sa matière première rivalisent d’étrangeté, et se partagent une même réussite.

Fluglamál, Aviphonie n°3 est un passage en terres féroïennes, littéralement « îles de moutons », qu’on n’a pas une seule fois entendu. Les dernières interventions (Nordur – Part I-III), plus brutes dans leur traitement, nous ramènent au matériau originel d’un projet musical curieux autant qu’abouti. Elles nous raccompagnent aussi, et sereinement, au nid.

Kristian Blak :  Fuglamál, Aviphonie n°3 (Tutl)
Edition : 2003.
CD : 01/ Eystur - Part I 02/ Eystur - Part II 03/ Eystur - Part III 04/ Vestur - Part I 05/ Vestur - Part II 06/ Vestur - Part III 07/ Veingir - Part I 08/ Veingir - Part II 09/ Veingir - Part III 10/ Sudur - Part I 11/ Sudur - Part II 12/ Sudur - Part III 13/ Nordur - Part I 14/ Nordur - Part II 15/ Nordur - Part III
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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John Heward: Let Them Pass (Laissez-passer) (Drimala - 2004)

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Pour l’enregistrement de son premier album en tant que leader, le batteur John Heward a choisi le trio. Ainsi, Joe Giardullo (anches) et Michael Bisio (contrebasse) accompagnent le Montréalais sur Let them pass (Laissez-passer) et ont, autant que lui, instigué le projet d’un disque-hommage à leurs parents, émigrés dont l’espoir tenait tout entier dans un simple laissez-passer.

Il est convenu qu’il est au leader de montrer la voie, et Heward, qui se veut un batteur servant les changements et les fluctuations du rythme, impose ses points de vues le long de sept morceaux. D’attaques nerveuses en lignes sages, il entraîne ses acolytes comme lui suit ses intuitions, jouant des successions de cadences (Let them pass One) ou soulignant subtilement les progressions de ses partenaires (Let them pass Four). Parfois même discret au point d’évoquer ingénument sa possible absence (Let them pass Six).

Car le talent d’Heward est aussi de savoir laisser le champ libre. A Joe Giardullo, d’une part, qui d’un saxophone ténor, d’une clarinette ou d’une flûte, déploie un jeu rauque aux mélodies ployant sous les improvisations free (Let them pass Three), tout en multipliant les évocations d’un ailleurs fantasmé – qu’il vienne d’Europe de l’Est (Let them pass Four, Let them pass Five) ou pousse jusqu’en Asie (Let them pass Six).

Mike Bisio profite aussi comme il l’entend de ses permissions. Accentuant bien sûr le rythme, mais aussi l’emportant totalement au terme d’un blues revisité (Let them pass Three). Autre part, il entrelace les notes qu’il obtient à l’archet avec celles produites par les anches (Let them pass Five), opération sans faille au résultat bruitiste et sophistiqué (Let them pass Two).

Let them pass, sept fois. Le trio mené par John Heward livre sept improvisations aux carcasses changeantes, parce que l’enjeu qu’il détermine touche l’oscillation en musique. Let them pass (Laissez-passer), album réfléchi, parfois emporté, sauvage, complexe ou poli (comme on l’est par les eaux), est aussi la preuve qu’il est possible de rendre hommage avec élégance, et sans imposer l’ennui.

CD: 01/ Let them pass One 02/ Let them pass Two 03/ Let them pass Three 04/ Let them pass Four 05/ Let them pass Five 06/ Let them pass Six 07/ Let them pass Seven

John Heward - Let Them Pass (Laissez-passer) - 2004 - Drimala. Import.

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Ornette Coleman : David, Moffett, Ornette, 1966 (Efor Films, 2003)

 david ornette moffett

1966, deux jours à Paris. Le trio Coleman / Izenzon / Moffett enregistre une bande originale de film, prétexte, pour le réalisateur Dick Fontaine, d’un autre film. Quelques images en noir et blanc d’une capitale de l’époque, avant d’accompagner les musiciens en studio. Devant eux, un écran sur lequel défilent les images de Who’s crazy ?, œuvre – passée où ? - du Living Theatre.

Il fallait suivre l’un des inventeurs de la New thing pour illustrer le mieux ce que doit être le free jazz. Ornette s’en charge ici, saxophone aux lèvres ou violon à l’épaule, emmenant son trio dans des improvisations sensibles, et, avant tout, concentrées, à l'image d'European Echoes, que le trio a joué mille fois déjà, et où il s’agit de tout donner, ensemble, encore.

A côté de la musique, attitudes et gestes : Charles Moffet faussement agacé, Izenzon ironique, Coleman d’une timidité extrême bien que sûr de son fait. A côté des gestes, les phrases : expliquer, non pas tant la musique que l’improvisation, la démarche free, l’oreille fermée aux critiques, les paupières closes aux rêves de carrière et de célébration. Le film est court, mais l’essentiel est dit, et plusieurs fois.

Sound ?? Dick Fontaine, à nouveau, et une idée : confronter les réflexions musicales de John Cage aux élucubrations funky free bruitistes du saxophoniste (mais pas seulement) Roland Kirk. En un peu moins d’une demi-heure, nous suivons Cage en balade : au jardin d’enfants, en taxi ou dans un entrepôt, il fait la lecture de Sound ??, sorte de poème théorique et interrogateur : « Is that a sound ? If it is, is music music ? » ; “Why is it so difficult for so many people to listen ?”, etc.

Les images d’un concert de Roland Kirk au Ronnie Scott club de Londres (1967) viennent à intervalles réguliers interrompre la lecture. Grinçant, ironique et parfois arrogant, Kirk enfonce encore le clou des questions délicates à grand coup d’ Here comes the whistleman, Rip, rig and panic, ou A Nightingale Sang in Berkeley Square. Un simple portrait en flou, dans l’intérêt du film, qui, comme celui consacré au trio d'Ornette Coleman, traite de façon originale le phénomène de l’incompréhension en musique. Et de la seule réponse à lui aller : le charisme du musicien.

Ornette Coleman, John Cage, Roland Kirk : David, Moffet, Ornette, 1966 (Efor Films / Socadisc)
Edition : 2003.

DVD : 01/ Ornette Coleman trio : David, Moffet, Ornette, 1966 02/ Roland Kirk / John Cage : Sound??
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Stephan Mathieu: On Tape (Häpna - 2004)

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L’honnêteté doit me faire admettre qu'il m'arrive parfois de proclamer de ces choses, essentielles, du genre « Je pense avoir définitivement fait le tour de l’improvisation instrumentale allemande.» Or, au moment où je décide « N’y revenons plus », voilà qu’il m’est donné d’entendre On tape, de Stephan Mathieu (Von Saarbrücken).

Batteur de formation, Stephan Mathieu s’intéresse à l’électronique de façon presque exclusive depuis la fin des années 90. Or, en travaillant à la construction d’un instrumental à partir de bandes que lui a soumises le saxophoniste Magnus Granberg, il décide d’enrôler ce dernier, pour qu’ils complètent ensemble l'ébauche en question devant le public du Fylkingen de Stockholm, le 21 février 2004.

Voilà l’histoire d’On Tape, séquence électronique sur laquelle viendront se greffer bribes de rythmes et plaintes de saxophone. Du côté de la programmation, enregistrements de voix d’enfants, d’une mouche tapant au carreau, de chants d’oiseaux ou d’effets du vent se succèdent. Le fond sonore, au volume constant d’un bout à l’autre de la séquence, reproduira la prise d’un seul instrument, en fin de partie, celle d’un xylophone, duquel on aura retouché les notes.

Quant à l’improvisation, voici : le jeu de batterie de Stephan Mathieu est impeccable. Répondant aux nappes aiguës de saxophone par des touches légères - aux balais d’abord, aux baguettes ensuite. Sa présence discrète défend la profondeur et les résonances permises par son instrument, qui évoquent bientôt un sage Milford Graves. Quant aux nappes (dé)posées par le saxophone de Granberg, elles passent d’un traitement naturel à un autre, réfléchi, nécessitant l'intervention de samplers et chorus. Différentes prises de l’instrument s’enlacent, imposent leurs effets circulaires et répondent ainsi à la ligne imposée par la programmation. Tout cela sur un mode suave, délicat, sans excès.

Sur toute la durée de l’enregistrement, Stephan Mathieu et Magnus Granberg en rajoutent. Chacun à sa façon, certes, mais tous deux sans jamais trop en mettre. Un éloge de la retenue, et du suivi d’un parti pris : celui qui veut qu'improviser sur une programmation définie n’impose pas forcément qu’on la recouvre, au final, par le bruit du spectacle.

CD: 01/ On Tape

Stephan Mathieu - On Tape - 2004 - Häpna.

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Son of Clay : The Bird You Never Were (Komplott, 2004)

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Même si la manœuvre est délicate, les tentatives de réconciliation entre approches digitale et acoustique de la musique populaire ont été nombreuses. Or, le genre connaît peu de chef-d’œuvres. Ayant sorti, il y a deux ans, un premier album résolument électronique sous le nom de Son of Clay, Andreas Bertilsson relève à son tour le défi, construit un rêve d’échappée belle au moyen d’instruments classiques.

Soit, un pont entre électronique et acoustique, long de neuf morceaux, et dont le point de départ (Bring Me Water or Bread) fait obligatoirement référence aux expériences passées (l’album Face Takes Shape). Mais à partir de sa deuxième plage, on aperçoit les véritables fondations du disque : sous la haute influence de Mark Hollis, Son of Clay s’empare d’une guitare, d’un clavier ou d’une clarinette, pour donner une autre couleur à ses programmations. Jouant avec les silences et les harmoniques (The Colour Scheme, The Rook), la résonance (Vision Thing) ou la répercussion (So Much Love I Can Take), les compositions présentées sont autant de séquences sonores, poétiques ou tout simplement évocatrices, transformées, toujours, en chroniques inachevées. L’esquisse, en musique, de compositions au lavis.

Citant parmi ses références Morton Feldman, Bertilsson se fait une habitude de venir bouleverser les lents déploiements : par l’intervention d’instruments qui s’opposent, disputes faites d’arguments brefs et rapidement énoncés (Forest On Paper, First Snowflakes, Then Winter Fall), ou par les dérangements ludiques d’éléments choisis de musique concrète (Max Kristofer, ou le même First Snowflakes, Then Winter Fall). Plus paisibles, une averse donnée à entendre ou les notes tirées d’un tympanon, qui renforcent l’idée d’une musique impossible à appréhender, d’une fuite de notes aussi implacable que l’est celle du temps. Comme un papier savamment plié, la musique de Son of Clay garde l’empreinte du temps passé à la concevoir, et n’est presque que cela.

Son of Clay : The Bird You Never Were (Komplott)
Edition : 2004.

CD : 01/ Bring Me Water or Bread 02/ The Colour Scheme 03/ Forest on Paper 04/ Vision Thing 05/ Max Kristofer 06/ The Rook 07/ I Can't Make It Alone 08/ First Snowflakes, Then Winter Fall  09/ So Much Love I Can Take
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Anthony Braxton : Solo (Milano) 1979 Vol. 2 (Leo, 2004)

anthony braxton solo milano 1979 2

20 janvier 1979. Comme la veille, Anthony Braxton donne à Milan un concert solo d’essence rare : à contrario de ses habitudes, il y interprète, mélangés, compositions personnelles et standards du jazz. Comme celui de la veille (Solo (Milano) 1979 vol. 1), ce concert est maintenant disponible sur CD (Solo (Milano) 1979 vol. 2) chez Léo records.

Des postures permises par l’exercice en solo, Braxton explore d’abord l’évolution dans un cadre donné (Composition 99b, Composition 118m). Respectant toujours une forme qu’il s’est imposée, le saxophoniste progresse, concentré, élaborant des figures libres ou savantes. Ici, quelques trouvailles éclosent, encouragées par une fluidité sereine – rives soudanaises du Nil sur Composition 77e – ou déchaînée (Composition 77g).

Ailleurs, l’instrument devenant la cible principale des expériences en cours, l’accès à un nouveau champ des possibles est permis. Comme un aquarelliste jauge la quantité d’eau souhaitable, Anthony Braxton, pour estimer comme il faut, entame une étude des dosages (du souffle, du volume ou de l’implication des bruits) sur Composition 188g. Surveillant sans relâche ses préparations hétéroclites, il n’hésite pas à morceler sa Composition 77d, pour mieux proposer, toujours à l’affût, de nouvelles combinaisons musicales.

De cette manière, comme souvent chez Braxton, le jazz côtoie la musique contemporaine. Or, l’éloignent ici l’interprétation d’une bluette (They say that falling in love is wonderful) et là les références que sont les standards du jour : un hommage ramassé à Dolphy (On Green Dolphin Street), la confection du voile qui sied instantanément au fantôme de Thelonious Monk (‘Round midnight) ou l’évocation introvertie d’un souvenir mettant en scène Coltrane (Lush life). C’est avec ce souvenir que se termine l’enregistrement. Après lui que l’on peut entendre les seuls applaudissements du disque.

Anthony Braxton: Solo (Milano) 1979 Vol. 2
Leo Records / Orkhêstra International
Enregistrement : 20 janvier 1979. Edition : 2004.
CD : 01/ Composition 99b 02/ On Green Dolphin Street 03/ Composition 77e 04/ Composition 77g 05/ Composition 77d 06/ They say that falling in love is wonderful 07/ Composition 118m 08/ Composition 118g 09/ Composition 106g 10/ Half Nelson 11/ ‘Round midnight 12/ Lush Life
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 2005

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Surd: Live at Glenn Miller Café (Ayler - 2004)

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La tradition des passades culturelles imposées par les secrétariats de rédaction – dont les proies sont le plus souvent des mochetés, mais des mochetés qui ont l’avantage de combler les vides éditoriaux – veut que l’on célèbre actuellement du jazz suédois ses musiciens d’après-guerre et son électro proche du genre. Alors que nous étions prêts à accepter, d’un commun accord, qu’au jazz les Suédois ne comprennent rien, voici qu’Ayler records perturbe nos quasi certitudes.

En juin dernier, convaincu du concert donné par le quartet Surd au Glenn Miller Café de Stockholm, Jan Ström, patron du label, décide d’en tirer un disque qui viendra grossir ses références (Jimmy Lyons, Arthur Doyle, William Parker, etc.). Par là même, il prouve à qui veut bien tendre l’oreille qu’en Suède, comme ailleurs, d’autres musiciens existent que ceux que l’on veut bien nous laisser entendre.

Ouvrant leur prestation par un hommage à Steve Lacy (38), chacun des musiciens de Surd impose rapidement son individualité, et la met au service de l’effort collectif. Pizzicati frénétiques du contrebassiste Filip Augustson, arpèges de guitare à saturation pour David (Sharrock) Stackenäs, acharnement stratégique sur chacun des éléments d’une batterie que Thomas Stronen se plait à désosser. Nordström, enfin, revendiquant à la fois l’influence du free de la seconde génération (Julius Hemphill ou Arthur Blythe) et celle de la pop contemporaine.

Interprètes maladroits d’un blues bancal (Hello Paul), c’est en effet en jouant avec leurs références personnelles que les musiciens convainquent majestueusement. Déployant un jazz envoûté par Portishead (Head P), structurant ses morceaux à la façon de Mogwaï (Bye, Bye Teddy), ou instaurant des boucles de basse rafraîchissantes (Magnum Bonum), Surd refuse néanmoins de juxtaposer les styles et, ainsi, évite à son free jazz de sombrer dans l’amalgame. Pour qu’il n’ait plus qu’à voir avec l’hybride et le désaxé. Implacable.

CD: 01/ 38 02/ 3 6 4 U 03/ Hello Paul 04/ Head P 05/ Bye, Bye Teddy 06/ Magnum Bonum

Surd - Live at Glenn Miller Café - 2004 - Ayler Records. Distribution Orkhêstra International.

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