Le son du grisli

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Andrew Hill : Black Fire (Blue Note, 2004)

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Comme allant de soi, les efforts récents du mythique preneur de son Rudy Van Gelder déployés pour remasteriser certains de ses anciens enregistrements permettent aujourd’hui à Blue note de tirer profit d’une série intitulée "The Rudy Van Gelder edition". Parmi les disques réédités, Black Fire d’Andrew Hill.

L’intention est claire, qui est celle de déployer une autre avant-garde que celle défendue par le free, et la méthode réfléchie : embaucher le batteur Roy Haynes (côtoyant Roland Kirk, Henry Grimes...), le bassiste Richard Davis (compagnon de jeu de Dolphy), et Joe Henderson (dont le saxophone oublie peu à peu les maîtres Rollins - Coltrane pour des élucubrations plus sages jouant sur les répétitions et les harmoniques).

Le 8 novembre 1963 est enregistré Black Fire, qui, dès le premier morceau, avoue sa soumission aux basses. Celles de Richard Davis, évidemment, mais surtout celles, redondantes et imposant la forme musicale à suivre, d’Andrew Hill (Pumpkin, Subterfuge, Land of Nod). L’impression qui se dégage des thèmes confronte chacune des mélodies à certaine sorte d’incantations musicales, de répétitions envoûtantes, qu’elles viennent d’un Haïti fantasmé (Cantarnos) ou demandent humblement le parrainage d’un Monk idéalisé (McNeil Island).

Car c’est à une avant-garde du passé – pas d’antinomie ici -, et celle de Monk justement, que le quartet rend hommage. Pas forcément en réaction au free de l’époque, mais en proposition alternative et changeante, répétant sur chaque morceau que l’innovation ne peut se faire sans acquis et sans modèles, et ne se fait parfois qu’avec.

Un album comme une proposition, de celles dont Andrew Hill a l’habitude. Comme lorsqu’il démantèle son quartette pour mieux arriver à ses fins, se passant tout à coup des services de Joe Henderson (Subterfuge, Tired Trade) ou de Roy Haynes (McNeil Island). L’époque demande le changement, ou du nouveau. S’attaquer à sa propre formation augure déjà du reste. Black Fire pose sept morceaux (et deux prises inédites), autant de preuves d’une modernité plurielle.

CD: 01/ Pumpkin 02/ Subterfuge 03/ Black fire 04/ Cantarnos 05/ Tired trade 06/ McNeil Island 07/ Land of Nod 08/ (Pumpkin) 09/ (Black Fire)

Andrew Hill - Black Fire - 2004 (réédition) - Blue Note. Distribution EMI.

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Albert Mangelsdorff: And His Friends (MPS - 2003)

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Albert Mangesldorff And His (Six) Friends. On a très peu d’amis, sans doute, mais les six duos minimalistes et baroques enregistrés entre 1967 et 1969 privilégient l’entente plutôt que le foisonnement.

En ouverture, une discussion entre Mangelsdorff et Don Cherry sur un thème de Terry Riley, I Dig It, ici rebaptisé I Dig It, You Dig IT, principe en filigrane de l’album entier. La complicité mène à l’amusement et, de répétitions entrelacées en improvisation souriante, les deux musiciens exploitent entièrement leur instrument, autant musicalement que physiquement (sons sortant de l’instrument, puis de l’embouchure seule). La voix de Don Cherry prononce, enfin, le titre du morceau, et clôt le duo le plus emblématique publié ici, l’âme, presque, du projet mené par le tromboniste allemand.

Aux côtés d’Elvin Jones (My Kind of Time), Mangelsdorff écoute d’abord le swing imposé, avant de suivre. Allégeance discrète faite au batteur, le tromboniste se montre plus volubile lorsqu’il enregistre avec Karl Berger (Way Beyond Cave), au vibraphone sage et précis, ou en compagnie d’Attila Zoller (Outox), dont la guitare, pas impressionnante, cherche la réponse adéquate à l’imagination de Mangelsdorff, ne la trouvant qu’à la toute fin du morceau.

Al-Lee, courte improvisation aux influences hongroises, démontre un Lee Konitz capable du meilleur dans le domaine. Braxton policé, le saxophoniste entame une véritable course contre le trombone, jusqu’à le rejoindre, et à faire du duo une démonstration irréprochable de l’entente de deux musiciens jouant, on peut le croire, d’un seul et unique instrument.

Dernier instrument à prendre place auprès du trombone, le piano de Wolfgang Dauner entame, en maltraitant les cordes, une romance là pour soigner. Succession de notes intemporelle et rarement de bon goût confrontée à l’avant-garde de cette fin d’années 1960, My Kind of Beauty, morceau baroque et décalé, est une couverture idéale, étouffant d’accalmie le chaos imposé tout au long du disque par Albert Mangelsdorff et ses amis.

Albert Mangelsdorff : And His Friends (MPS)
Enregistrement : 1967-1969. Réédition : 2003.
CD : 01/ I Dig It, You Dig IT 02/ My Kind of Time 03/ Way Beyond Cave 04/ Outox 05/ Al-Lee 06/ My Kind of Beauty
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Zbigniew Namyslowski: Polish Jazz Vol.6 (Polskie Nagrania - 2004)

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Varsovie, janvier 1966, un quartet local de jazz enregistre. Emmené par Zbigniew Namyslowski, on lui a confié l'enregistrement de la sixième référence d'un catalogue discographique fraîchement inauguré, et baptisé Polish Jazz.

L'époque et l'endroit voudraient que l'on parle de musique libertaire, de bouffée d'oxygène ou de résistance en musique à une réalité politique qui, de jour en jour, se fait un peu plus implacable. Comme si la pratique du jazz était plus légitime en France, par exemple, qu'en Pologne. Pour qu'il ait droit de citer, on aura fait brandir au jazz polonais bien des pancartes, oubliant qu'avant toute chose la musique est affaire de musiciens.

Ici, en l'occurrence, Zbigniew Namyslowski. Pianiste et violoncelliste accompli, tromboniste célébré, il comprend, en 1960, que la seule manière d'arriver à atteindre ce après quoi il court en musique dépend de deux choses : un repli stratégique vers le saxophone, et la formation de son propre quartet. Privilégiant, dès cette date, ce qui sera désormais son instrument, il s'entoure du batteur Czeslaw Bartkowski, du bassiste Janusz Kozlowski, et lègue les parties de piano à Adam Matyszkowicz. Le quartet prend place, en ce mois de janvier 1966, dans le studio 12 de la firme Polskie Nagrania.

Le disque que les quatre hommes enregistrent revêt pleinement la couleur des ambitions du leader. Thèmes empruntés au folklore polonais (Siodmawka, Chrzasacz brzmi w trzcinie), mystérieusement bousculés par leur répétition, ou, moins insidieusement, par un recours mesuré à l'improvisation. Référence obligée mais originale au blues (Rozpacz), allégeance aux maîtres Coltrane, Rollins et Henderson (Moja Dominika, Szafa), mais aussi participation active à l'avant-garde d'alors au moyen d'incartades free (Straszna Franka). L'album se termine par l'interprétation d'un court charleston (Lola pijaca miod), morceau allègre et conclusion enlevée, qui rappelle que l'innovation, pour être intelligente, ne peut se satisfaire de la simple rupture impartiale.

Des quatre enregistrements que Zbigniew Namyslowski signa pour la série Polish Jazz, celui-ci porte sans doute plus haut que tout autre le talent baroque du saxophoniste. Il est maintenant disponible en compact disque.

CD: 01/ Siódmawka 02/ Rozpacz 03/ Straszna Franka 04/ Chrz¹szcz brzmi w trzcinie 05/ Moja Dominika 06/ Szafa 07/ Lola pij¹ca miód

Zbigniew Namyslowski - Polish Jazz vol.6 - 2004 - Polskie Nagrania.

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Sunny Murray : We're Not at the Opera (Eremite, 1999)

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A l’heure où l’on cherche à remplacer les multiples interprétations possibles de standards de jazz par un jazz standard, défendu becs rouges et ongles soignés par une poignée de trentenaires précautionneusement disposés derrière de brillants pianos, il faut qu’une carcasse sans allure apprêtée secoue une batterie désossée pour que l’on commence à se souvenir.

Sunny Murray, donc, nous rappelle ce qu’est le vrai jazz, en d’autres termes, le bon, voire, le seul : une insouciance alliée à un refus de starisation, un indéfendable amour de l’improvisation, un certain goût pour le danger en musique, et une écoute de celui que l’on a en face de soi, ou à côté.

We’re Not at the Opera fut enregistré en concert au Amherst Unitarian Meetinghouse, le 27 juin 1998. Les forces en présence : Sunny Murray, figure incontournable de la première époque du free jazz, maître-monstre attachant et musicien radical. A ses côtés, Sabir Mateen, multi instrumentiste, ici à l’alto, au ténor et à la flûte. En face, 125 personnes. La salle est comble.

We’re Not at the Opera, presque une revendication adolescente, débute avec Rejoicing New Dreams. Mateen choisit la flûte pour répondre aux percutantes invocations de Murray et introduit la composition de manière sereine, rappelant autant les instants calmes de Dolphy qu’un matin de Grieg. Murray, lui, décide pour le moment de suggérer seulement, jouant de touches légères sur cymbales et caisse claire. Le dialogue respire l’entente, que Mateen tire des aigus ayleriens à son instrument, ou que le batteur décide d’imposer une rythmique plus équilibrée. L’entente, malgré les changements, jusqu’à son terme.

La caisse claire est sans doute l’élément avec lequel Murray apprécie le plus de poser les fondements de son jeu. C’est en y portant quelques coups distants qu’il introduit Musically Correct. Correct parce que mélodique, cette fois, rien à leur reprocher diront les plus circonspects, avant que Mateen impose les rauques d’un saxophone qui rappelle, cette fois, le son d’un Coltrane angoissé. La rythmique de Murray, plus enlevée, et c’est le break, le vrai : une coupure, une pause presque, avant qu’il ne développe un riff quasi martial, et s’arrête encore. Là, entrecroisés, ne pouvant plus aller l’un sans l’autre, saxophone et batterie, deux forces se soutenant l’une l’autre.

Clandestine, Giant est d’abord une douce progression de saxophone, que Murray ponctue au moyen de coups brefs et intelligents. Jusqu’à ce que le phrasé de Mateen s’emballe, présente d’abrasives attaques auxquelles le batteur répond par des trouvailles de qualité au moins équivalente, pour conclure de façon magistrale le morceau le plus implacable du disque. Ce qui pourrait s’apparenter à une complainte, Too many Drummers, Not Enough Time, se transforme rapidement en prétexte. Les cymbales n’ont pas une seconde à elles, gimmick incontournable du jeu de Murray, auquel Sabir Mateen s’adapte avec grâce et légèreté. Ici, le saxophoniste aura l’occasion de tout donner, comme on offre le plus.

We’re Not at the Opera, Sunny Murray w/Sabir Mateen, quatre duos, tous quatre réussis, chacun renouvelant la formule. Le discours est sensé, l’entente et donc l’écoute entre les deux musiciens respectée, le disque est au final l’un des meilleurs enregistrés à ce jour par Sunny Murray, batteur aux rythmes désaxés qui remet pourtant les pendules à l’heure.

CD: 01/ Rejoicing New Dreams 02/ Musically Correct 03/ Clandestine, Giant 04/ Too many Drummers, Not Enough Time

Sunny Murray - We're Not at the Opera - 1999 - Eremite.

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Rétrospective Chris Corsano

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En théorie : l'improvisation par l'écrit

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CARNET DE ROUTE LDP 2015 ANNONCE

Cette année 2015, le trio ldp célèbre sa quinzième année d'existence et son doyen soufflera quatre-vingt bougies. Deux anniversaires qu'Urs Leimgruber, Jacques Demierre et Barre Phillips fêteront en différents endroits du monde où les auront menés Listening, tournée entamée le 7 mars dernier à Berne. Jusqu'en décembre prochain (promesse non contractuelle), les musiciens tiendront pour le son du grisli un carnet de route polyglotte que composeront photos, impressions et textes libres...

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Ce texte compose la moitié du hors-série papier que le son du grisli consacre ce mois-ci à John Butcher — l'autre moitié, qui ne sera pas reprise sur internet, étant un Abécédaire John Butcher rédigé à quatre mains par Guillaume Belhomme et Guillaume Tarche.

Commande passée par Dieter Nanz à John Butcher, Freedom and Sound - This time it's personal a été publié en allemand dans le livre Aspekte der Freien Improvisation in der Musik (Wolke Verlag, 2011) et en anglais sur le site internet Point of Departure (N°35, juin 2011). Pour le son du grisli, Marie Verry l’a traduit en français.

de motu

Prononcé en mai 1992 à Rotterdam dans le cadre d’une série de concerts autour du thème Man & Machine, ce texte d’Evan Parker, intitulé De Motu (Du mouvement), est dédié à Buschi Niebergall ; il apporte un éclairage passionnant sur l’art du saxophoniste britannique. La traduction française, signée Guillaume Tarche, a été publiée dans le hors série Improjazz-Documents n°2 (The British Corner) à l’automne 2000, puis reprise fin 2005 dans un livret accompagnant une série de concerts organisés à Lille par le CRIME (Centre Régional d’Improvisation et de Musiques Expérimentales).

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