Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Peter Brötzmann Graphic WorksConversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Sinistri: Free Pulse (Häpna - 2005)

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Se frotter à différents styles importe peu lorsqu’un groupe a autre chose en tête que d’en servir un seul. Certains même, comme Sinistri, tiennent éperdument à n’en préférer aucun, avouant que leur quête est ailleurs, qui est celle de suivre le cours d’une musique non-métrique.

S’il n’est pas le premier à défendre ce genre d’intention, le trio italien y insuffle une radicalité inédite, quitte à se répéter un peu en refusant tout autre point de vue sur la question que celui qui interdit la synchronisation des musiciens. Les rythmes aléatoires de Roberto Bertacchini oscillent ainsi sans tenir compte des impulsions du guitariste Manuele Giannini, le plus souvent hargneuses (Bluesplex Pt1, NY Vamp), parfois caressantes (Cold Fried Tk4).

Car les improvisations de Sinistri ne sont pas toutes nerveuses. On choisit, de temps à autre, de faire d’une mise en place un développement musical subtil (Deep squeak, Holes In Between), pendant lequel on accepte de rechercher plutôt que de ressentir. Alors naissent des tentatives sonores qu’emporte Alessandro Bocci, troisième larron, concepteur d’électronique intuitif.

Elaborant des nappes de basse à peine perceptibles (Ampstone, NY Vamp), chevauchant les cymbales pour mieux rêver d’ultrasons (Cold Fried Tk4), ou levant le voile sur des stigmates dessinées par quelle rugueuse extase (Holes in Between), le soutien électronique est là, qui divertit autant qu’il enrichit les efforts collectifs.

Ceux d’Ampstone, par exemple, sur lequel Manuele Giannini chuchote des mots choisis, et multiplie encore les essais stylistiques. Seule à avoir réussi à imposer une cadence à Free Pulse, la voix empêche Sinistri d’échapper à tous les codes. Mais le trio en profite, qui fait de ce rappel aux bonnes mœurs le détail falsificateur d’un patchwork flamboyant, à l’iconoclastie tirant sa verve d’intentions rock, d’électronique bruitiste, et de jazz percussif.

CD: 01/ Smooth Fried Tk2 02/ Bluesplex Pt1 03/ Pre-Verb Fried Funk 04/ Holes In Between 05/ Black Vamp #1 06/ Ampstone 07/ Cold Fried Tk4 08/ NY Vamp (second set) 09/ Deep Squeak 10/ Red Angular Feelin’

Sinistri - Free Pulse - 2005 - Häpna.

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Moondog: The German Years 1977-1999 (Roof Music - 2004)

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La mine désespérée, un petit homme est assis au beau milieu d'une grande surface culturelle. Il y est vendeur, et s'il n'est pas là, insouciant, à attendre la question qu'il pourra résoudre d'un coup d'oeil rapide à sa base de données, c'est qu'on lui a demandé de mettre en rayon 2 ou 3 exemplaires d'une anthologie de Moondog. En vain, il a cherché leur place. Incapable, il a failli. Le monde entier lui en veut, pense-t-il, à l'image du label Roof Music, qui n'a pas décidé de lui rendre la tâche facile en élaborant une compilation sélective des disques du Maître publiés après 1974 (année de son installation en Allemagne), accompagnée de l'enregistrement encore inédit du tout dernier concert qu'il donna, à Arles, en 1999 .

Assemblant des morceaux extraits de 7 albums différents, le premier des deux disques fait alterner les thèmes interprétés en compagnie du London Saxophonic (Bird's Lament, Dog Trot), les chants élaborés d'un Minnesänger égaré (Pigmy Pig, High On A Rocky Ledge), les pièces rythmiques (Viking I, In Vienna), ou encore, les compositions profanes qu'on tente de convertir à l'aide d'un orgue orthodoxe (Dark eyes, Frost Flower). L'ensemble est cohérent, bien sûr, mais - les percussions effleurées sur les trottoirs de Manhattan l'avaient déjà montré -, les vignettes musicales de Moondog convainquent encore plus dans le dépouillement.

Au Théâtre Antique d'Arles, le 1er août 1999, Moondog et Dominique Ponty le prouvent à nouveau. Ici, on traite le contrepoint à deux pianos : les fugues sont fêtées (Barn Dance, Prelude And Fugue In A Minor) et les canons expliqués (from Art Of The Canon, Books I & II). Des mélodies imparables réduites à l'essentiel (Santa Fé), jouant des basses répétées en même temps que des retenues (Jazz Book: No. 2), évoquent ici des paysages à la manière de Gurdjieff (Chaconne In A Minor), ou là, une ronde enivrante (Elf Dance).

Parmi les duos, Moondog, par deux fois, récite 3 Couplets extraits d'un poème qu'il écrivit en 1995, et dont on retrouve l'intégralité dans le livret de 44 pages qui illustre l'anthologie. C'est d'ailleurs en feuilletant celui-ci que notre vendeur mettra un terme au dilemme qui l'assaille. S'il vous vient l'idée saugrenue de vous procurer ce disque en grande surface, et que vos recherches n'ont rien donné dans les rayons Jazz, Musique contemporaine, Folk urbain ou Nouvelle scène défunte, essayez alors aux beaux-livres.

CD1: 01/ Bird's Lament 02/ Pigmy Pig 03/ Viking I 04/ Dog Trot 05/ High On A Rocky Ledge 06/ Log In B 07/ Marimba Mondo 2 08/ Paris 09/ In Vienna 10/ EEC Lied 11. Fujiyama 2 12/ Heimdall Fanfare 13/ Sea Horse 14/ Single Foot 15/ Do Your Thing 16/ Bumbo 17/ Dark Eyes 18/ Logrundr XII 19/ I'm This I'm That 20/ Frost Flower 21/ The Message 22/ Introduction & Overtone Continuum - CD2: 01/ Jazz Book: No. 2 02/ Carnival 03/ Elf Dance 04/ from Jazz Book: No. 4 05/ Fiesta 06/ from Jazz Book: No. 3 07/ Chaconne In A Minor 08/ 3 Couplets 09/ Prelude And Fugue In A Minor 10-20/ from Art Of The Canon, Book I: No. 3, 6, 7, 8, 10, 13, 14, 16, 18, 20, 25 21-24/ from Art Of The Canon, Book II : No. 6, 9, 22, 23 25/ Sea Horse 26/ from Jazz Book: No. 1 27/ from Jazz Book: No. 5 28/ 3 Couplets 29/ from Art Of The Canon, Book V, No. 9 30-32/ Mood Montreux: 1st Movement, 2nd Movement, 3rd Movement 33/ Santa Fé 34/ Barn Dance

Moondog - The German Years 1977-1999 - 2004 - Roof Music. Distribution Orkhêstra International.

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Alexander Von Schlippenbach : Monk's Casino (Intakt, 2005)

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Très peu de façons de servir le jazz auront été aussi personnelles que celle de Thelonious Monk. Rien de moins qu'un style inimitable mis au service de compositions novatrices suffira à envoûter les musiciens les plus pointus de la seconde partie du XXe siècle. Aujourd'hui encore, le charme persiste, et c'est au tour d'Alexander von Schlippenbach d'explorer le songbook du maître. Refusant de réfléchir à des probabilités de découpes partiales, le pianiste décide d'enregistrer en quintet l'intégralité des compositions de Monk. La démarche est inédite, et il ne faudra pas moins de quatre soirs de concerts pour en venir à bout. Un seul principe : ne pas pratiquer Monk comme on entretient les langues mortes, mais lui insuffler l'inédit d'arrangements originaux. "Avez-vous déjà vu des partitions sur mon piano ?" répondait, un jour de 1963, Thelonious Monk au journaliste François Postif qui l'interrogeait sur son rapport à l'improvisation.

L'improvisation, Schlippenbach la connaît pour l'avoir pratiquée souvent. Mais, cette fois, il lui défendra de mener la danse. Les partitions ont été consultées - au moyen de quelques efforts lorsqu'il a fallu mettre la main sur les moins diffusées d'entre elles -, au quintette, maintenant, de les respecter. Devant le public du A-Trane de Berlin, Schlippenbach et ses hommes investissent subtilement le répertoire choisi. Respectueux, ils font alterner des versions plus ou moins éloignées des originales. Si les secondes (Misterioso, Ask Me Now, Bolivar Blues) se permettent parfois quelques références décalées (la clarinette basse de Rudi Mahall rappelant certaines inspirations d'Eric Dolphy sur Boo Boo's Birthday), les premières se font réceptacles de toutes les audaces.

D'abord celle d'accélérer le rythme de certains standards. Derrière la batterie, Uli Jennessen mène la transformation de Thelonious ou In Walked Bud en hard bops opportunistes, ou celle de Consecutive Second's en bogaloo compact et rêche. Toujours impeccable dans sa façon de rendre nerveuses les interprétations, il peut aussi oser quelques influences latines délicates (Bemsha Swing, Shuffle Boil) ou servir une instabilité formelle de rigueur (Monk's dream). De l'audace, surtout, dans l'arrangement que l'on réserve aux thèmes. Parfois cités et réunis sous forme de condensés intelligents, ils subissent tous les affronts. L'Intro Bemsha Swing devient précis de conduction d'air dans un corps de clarinette, tandis qu'on découpe Evidence à la hache. Les incartades free, elles, se bousculent : Think Of One interroge les possibilités de chaque instrument, l'alambiqué Monk's Dream oppose la trompette d'Axel Dörner et ses suaves effets de sourdine aux implorations agressives de Rudi Mahall, qui, ailleurs, mettra en place de manière anguleuse un Straight No Chaser brillant.

Après ce genre de déconstructions en règle, il arrive à Schlippenbach de rêver d'épures. Servi par des duos sophistiqués - fuites élégantes cuivre et bois juste soulignées, mais de quelle manière, par l'archet du contrebassiste Jan Roder (Crepuscule With Nellie) -, ou par des solos réfléchis - la trompette de Dörner rappelant les efforts compressés du Steve Lacy de Materioso (Eronel), ou l'intervention sur piano-jouet de l'invitée Aki Takase (A Merrier Christmas) -, un jazz minimaliste s'insinue, à l'élégance sobre, inquiétante parfois (le goût de funérailles d'un Japanese Folk Song des limbes). Quand d'autres composent des ruines qui n'ont pas à subir l'épreuve du temps pour être considérées comme telles, le quintette de Schlippenbach, lui, choisit de s'intéresser à des chef-d’œuvres d'architecture. Il en aménage seulement quelques endroits pour plus de commodité, sans jamais en revoir la moindre fondation. Hommage appuyé autant que l'était le Be bop de Monk, Monk's Casino est un édifice somptueux, dont les pierres comme les interprètes sont de taille.

Alexander Von Schlippenbach : Monk's Casino (Intakt Records / Orkhêstra International)
Edition : 2005.

CD1 : 01/ Thelonious 02/ Locomotive 03/ Trinkle-Tinkle 04/ Stuffy Turkey 05/ Coming On The Hudson 06/ Intro Bemsha Swing 07/ Bemsha Swing - 52nd Street Theme 08/ Pannonica 09/ Evidence 10/ Misterioso - Sixteen - Skippy 11/ Monk's Point 12/ Green Chimneys - Little Rootie Tootie 13/ San Francisco Holiday 14/ Off Minor 15/ Gallop's Gallop 16/ Crepuscule With Nellie 17/ Hackensack 18/ Consecutive Second's - CD2 : 01/ Brillant Corners 02/ Eronel 03/ Monk's Dream 04/ Shuffle Boll 05/ Hornin'In 06/ Criss Cross 07/ Introspection 08/ Ruby, My Dear 09/ In Walked Bud 10/ Let's Cool One - Let's Call This 11/ Jackie-ing 12/ Humph 13/ Functional 14/ Work - I Mean You 15/ Monk's Mood 16/ Four In One - Round About Midnight 17/ Played Twice 18/ Friday The 13th 19/ Ugly Beauty 20/ Bye-Ya - Oska T. - CD3 : 01/ Bolivar Blues - Well You Needn't 02/ Brake's Sake 03/ Nutty 04/ Who Knows 05/ Blue Hawk - North Of The Sunset - Blue Sphere - Something In Blue 06/ Boo Boo's Birthday 07/ Ask Me Now 08/ Think Of One 09/ Raise Four 10/ Japanese Folk Song - Children's Song - Blue Monk 11/ Wee See 12/ Bright Mississippi 13/ Reflections 14/ Five Spot Blues 15/ Light Blue 16/ Teo 17/ Rythm-a-ning 18/ A Merrier Christmas 19/ Straight No Chaser - Epistrophy
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Gene Coleman: Concert in St. Louis (Grob - 2005)

stlouisgrisliIl arrive que le clarinettiste Gene Coleman s’échappe de son bel Ensemble NoAmnesia. Pour preuve implacable, le disque que publie aujourd’hui le label Grob, enregistrement d’un concert qu’il donna en quartette à Saint Louis, USA, le 27 octobre 2002. Une heure de musique, divisée en deux parties qu’on s’est abstenu d’intituler.

Le jeu singulier de Coleman, tirant bénéfice des impuretés et des accrocs, évolue d’abord en triade et se mesure aux expérimentations de Sachiko M, qui choisit, pour commencer, de traiter ses micros de façon peu intrusive. L’atmosphère est sobre et changeante, évoquant une musique indigène quasi-perdue, perceptible ou non selon l’effet des vents.

Lorsque Otomo Yoshihide intervient, c’est pour interroger les dérivations des notes de sa guitare. La clarinette basse suit des parcours cloutés de graves, Franz Hautzinger dévoile des contrastes en confrontant les aigus de sa trompette aux 6 cordes à peine effleurées, tandis que Sachiko M confectionne malignement ses larsens. Et voilà que la tension, sourde jusqu’alors, anime à elle seule le morceau tout entier.

Progressive, parfaitement jaugée, elle amène ensuite Gene Coleman à déposer des phrases acides sur les résonances longues auxquelles se consacrent les basses de la guitare. Adaptant son souffle à loisirs, il en expérimente les moindres effets, tant sur la première plage du disque que sur la seconde. La pause est courte, d’ailleurs, qui en distingue les deux parties. Et c’est sans ménagement que l’on entame les dix dernières minutes du set.

Là, Yoshihide déploie et déstructure des artifices sur fond de grésillements. Tout juste suggéré, un Caruso anéanti interprète pour un temps un laborieux air d’opéra. Coleman, lui, préfère reprendre ses expériences et nomme rapidement interruptions et saccades maîtres de la partition. Pendant plus d’une heure, des formes de chaos se sont superposées, tandis que nous cherchions la sortie d’un labyrinthe de tubes. L’espoir datait d’avant la fonte.

CD: 01/ (51:33) 02/ (09:19)

Gene Coleman - Concert in St. Louis - 2005 - Grob.

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Fred Van Hove: Fin Trio (WIM - 2002)

vanhovefingrisliAgitateur emblématique de la musique improvisée européenne, Fred Van Hove fait partie de ces figures imposantes, riches d’histoire et d’expériences, qui refusent d’avoir un jour à dire leur dernier mot. Alors, les témoignages se suivent et tâchent de ne pas se ressembler. Parfois même, font preuve d’une morgue délurée.

C’est le cas de l’enregistrement que le pianiste flamand réalisa, en 2001, aux côtés d’Ivo Vander Borght (percussions) et Nikos Veliotis (violoncelle). Explorant encore et toujours les mille voies probables de l’improvisation, les musiciens se mettent rapidement d’accord, et engagent la conversation sur les pentes houleuses.

Tirant profit des notes percutantes et des suspensions (Woken), les tentatives du piano et du violoncelle mènent le plus souvent une danse ignorant tout des effets d’intention (Quietus). Les silences approuvés installent peu à peu une sobriété dominante, qu’il faudra bientôt mettre à mal (Into the Night). Alors, on se penche sur les cartes et on imagine des offensives.

De fuites euphoriques en échappées désespérées (Montagnes russes), on multiplie les rêves de conquête : celles d’un ailleurs fantasmé (No Tango on Mars) ou d’un lointain évoqué (Vander Borght rappelant Cyro Baptista ou Vasconcelos sur Drops et Into the Night). Puis, les nappes oscillantes d’un accordéon laissent le champ libre aux fantaisies du violoncelle (Chemical Chord).

Ensemble, les deux instruments jouent des accrocs, des harmoniques et des redondances. Patients, ils extirpent plus qu’ils ne fabriquent des atmosphères épaisses et bousculées (No Tango On Mars), aux couleurs changeantes. L’occasion a réuni un Fin Trio fait disque, qui, après un parcours chaotique et superbe, gagne la quiétude des grands repos.

CD: 01/ Woken 02/ Drops 03/ Bending Metals 04/ Quietus 05/ Montagnes russes 06/ Chemical Chord 07/ Urban Jungles 08/ No Tango On Mars 09/ Into The Night

Fred Van Hove - Fin Trio - 2002 - WIM. Distribution Orkhêstra International.

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Steve Lacy : Lift the Bandstand (Rhapsody, 2003)

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Près d'un paravent, un Steve Lacy visiblement intimidé par la caméra introduit Evidence de Thelonious Monk. Ainsi débute le film que Peter Bull consacra, dans les années 1980, au saxophoniste. Les couleurs respirent leur époque et cèderont la place à des archives en noir et blanc lorsqu'il s'agira d'illustrer une longue interview de Lacy, dans laquelle il fait un bilan raisonné de son expérience musicale.

Dès le départ, c'est à Monk qu'il rend hommage, et aux précieux conseils qu'il reçut du maître du temps où il jouait à ses côtés. Pourtant tous indispensables, l'un d'entre eux se détache et offre au film à la fois un fil conducteur et un titre choisi : Lift the Bandstand, sorte de quête précieuse de l'envol en musique, de l'instant où les interprètes contrôlent leurs thèmes sans vraiment y penser, ressentent loin des contraintes pour gagner comme jamais en efficacité. Le principe déclaré, Steve Lacy peut maintenant annoncer qu'il croit avoir mené cette quête, sinon à son terme, du moins à un point de chute satisfaisant : deux extraits d'un concert donné en 1985 avec son sextette en offrent un aperçu. Irene Aebi scande Prospectus et Gay Paree Bop sur l'entente d'un groupe formé depuis douze ans. Inutile de dire qu'aux côtés du leader et de sa partenaire, Bobby Few, Jean-Jacques Avenel, Steve Potts et Oliver Johnson n'ont pas à simuler l'entente.

Pour en arriver là, Lacy déclare qu'il n'y a pas de secrets. Simplement une accumulation d'expériences qui font une histoire. Celle qui le mena de ses premiers cours en compagnie de Cecil Scott à sa rencontre avec Cecil Taylor, de ses expérimentations aux côtés de Roswell Rudd à sa découverte des permissions allouées par le refus de la mélodie. Autant de facteurs qui l'ont amené à se connaître, auxquels il ajouta certaines découvertes personnelles (l'emploi du soprano, ou une manière particulière d'utiliser les mots dans le jazz) pour en arriver enfin à se construire et s'imposer. Précis et précieux, retraçant son parcours sans oublier d'être redevables aux maîtres comme aux figures qu'il a croisées (l'émulsion bénéfique qu'a pu lui procurer la concurrence d'un autre soprano de taille, John Coltrane), Steve Lacy trouve au "Lift The Bandstand" de Monk une réponse adéquate, qui est aussi une célébration de l'accord parfait entre musiciens, "when the music really takes place".

Steve Lacy : Lift the Bandstand (Rhapsody Films)
Edition : 2003.
DVD : 01/ Evidence 02/ Prospectus 03/ About Sidney Bechet 04/ About Cecil Taylor 05/ About Gil Evans 06/ About Thelonious Monk 07/ About John Coltrane 08/ Gay Paree Bop
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Wadada Leo Smith, Anthony Braxton : Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace (Pi Recordings, 2004)

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Pour qu’un disque puisse donner une idée exacte de ce qu’est la radicalité, bien choisir les musiciens qui le concevront est indispensable. Dans le cas de Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace, le duo chargé du projet est d’une efficacité rare. De celles produites exclusivement par des facteurs solides : en l’occurrence, une histoire partagée et des aspirations esthétiques semblables, depuis toujours.

Figures imposantes de l’AACM, Wadada Leo Smith et Anthony Braxton avaient déjà évolués ensemble au sein du Creative Construction Company. A deux, ils remettent au goût du jour les résolutions d’hier. Soit, ne rien sacrifier à la simplicité vidée de sens qui, parce qu’elle assure aux musiciens médiocres le lot commun des réussites, fait de petits succès et d’auto-satisfaction injustifiée, ne passera jamais de mode. Comme elle, le duo campe sur ses positions, dont il durcit toutefois le ton. De courses-poursuites en pauses nécessaires, Composition N°.316 combine les accents orientalistes d’un bugle insatiable et les interventions dissonantes d’un saxophone décalé. Les silences mènent à la réflexion, qui opte bientôt pour la reprise des hostilités. Seul l’épuisement se montrera capable d’en sonner le glas, dans un souffle de Smith.

Les évocations, elles non plus, ne peuvent cacher longtemps le goût de leurs auteurs pour les extrêmes. Ainsi, les gradations du saxophone sur Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace établissent des relevés topographiques extraterrestres, tout en tâchant d’établir un répertoire exhaustif des diverses façons d’en parcourir l’entière surface. La trompette accentue encore les pentes abruptes tout en soutenant dans ses efforts l’avancée commune des instruments décidés. Havre paisible, Goshawk est un endroit où l’on peut enfin attester de ses blessures. L’improvisation, d’un calme rassurant, permet à Wadada Leo Smith de révéler les accrocs glanés tout au long du parcours, tandis qu’Anthony Braxton pose des atèles au moyen de nappes lumineuses. Si on se repose ici d’un autre vagabondage que celui qui promena Max Roach et Archie Shepp sur la Muraille de Chine, comme lui pourtant, on prouve que ce ne sont pas les plus beaux voyages, ni les plus beaux disques, que l’on trouve sur catalogues.

Wadada Leo Smith, Anthony Braxton : Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace (Pi Recordings / Orkhêstra International)
Edition : 2004.
CD : 01/ Composition N°.316 02/ Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace 03/ Goshawk
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Sten Sandell, David Stackenäs : Gubbröra (Psi - 2004)

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Deux musiciens suédois se faisaient face, ce 3 mai 2004, au Conway Hall de Londres, à l’occasion du festival Freedom of the City. Le pianiste Sten Sandell, d’une part, et le guitariste David Stackenäs, de l’autre. Un duo d’improvisateurs, donc, que viendra rejoindre, après deux pièces exécutées, le trio d’Evan Parker, par ailleurs patron du label Psi.

Sur un déroulement éthéré de nappes électroniques, Jansson's Temptation (part 1) installe un dialogue piano / guitare. Le premier digresse, individuel, quand la seconde tente d’imposer ses rythmes, y parvenant quelque fois. Evolution d’une montée en puissance annoncée, le mouvement suit la violence des attaques de Sten Sandell, qu’il accompagne de sa voix sifflante, pour enfin avaler le morceau à lui seul à force de basses de fin du monde.

Phénix autoproclamé, la guitare introduit Jansson’s Temptation (part 2), au moyen d’accords dissonants, d’égrenages rapides de notes opposées par les pauses dont Stackenäs sait tirer parties. S’attaquant aux tirants, rugueux et acharné, il persuade bientôt le pianiste de l’utilité de le rejoindre. Celui-ci répond d’abord rythmiquement, percussionniste sur piano, avant de mêler ses notes fantasques à la plainte d’une alarme et de sifflets programmés. Un solo en remplace un autre, et Sandell conclut, une fois encore en graves, sobres et questionnant les interférences.

Maintenant aux côtés d’Evan Parker, Barry Guy et Paul Lytton, le duo démontre en quintette ce qu’est la maîtrise en improvisation. Gubbröra ne laisse rien échapper. D’envolées lyriques et déjantées en instants d’accalmie, les cinq musiciens s’entendent à la perfection. Parker, radical, avance en roue libre, tandis que les percussions de Paul Lytton enrobent les cercles convulsifs de la guitare de Stackenäs. Sandell, lui, provoque des avalanches d’aigus, et cède un peu de son statut de meneur au duo Lytton / Guy, qui appelle à la fuite, sème distances et doutes tout en recadrant régulièrement l’effort collectif.

Musique instantanée, aussi inaliénable qu’une topographie des mouvements, Gubbröra est plus simplement un double exercice d’improvisation réussi. Que nous conseille Evan Parker, parrain qui sait de quoi il parle, distribuant un avis du genre de ceux qu’on ne peut que suivre, et entendre.

CD: 01/ Jansson's Temptation (part 1) 02/ Jansson’s Temptation (part 2) 03/ Gubbröra

Sten Sandell, David Stackenas - Gubbröra - 2004 - Psi. Distribution Orkhêstra International.

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Trio-X: The Sugar Hill Suite (CIMP - 2004)

SugargrisliDepuis 1998, Joe McPhee, Dominic Duval et Jay Rosen se retrouvent de temps à autre au sein du Trio-X et enregistrent ensemble des disques-étalon. Qu’il s’agisse des manières inédites de faire avec un jeu de références musicales assimilées, des méthodes à adopter pour mener au mieux l’improvisation en trio ou d’un refus opiniâtre de la redite, chaque nouvel enregistrement du Trio-X mesure et jalonne.

Avec The Sugar Hill Suite, les musiciens rendent hommage à Harlem, place de choix dans l’histoire du jazz, évidence qu’ils souhaiteraient voir se pérenniser. Incorporant des phases de jeu improvisé dans l’interprétation de standards, le trio parvient à évoquer de manière originale des artères à angles droits emplies de musique. De celle, insouciante, émanant du Cotton Club (Drop Me off in Harlem), à celle de standards de jazz d’inspiration traditionnelle (Sometime I Feel Like a Motherless Child).

Adepte de l’oxymore en musique, Joe McPhee défend ici subtilement son point de vue : son saxophone cite Freddie Hubbard avant de rendre des phrases atteintes par la rage (Little Sunflower) ou, au contraire, transforme une complainte urbaine que l’on n’ose que bien tard en rengaine optimiste (Goin’Home).

Le plus souvent discret, accentuant aux moments opportuns le jeu de ses partenaires, Jay Rosen propose parfois d’aller voir ailleurs. Installant sur Triple Play (For Jillian, Grace, & Dominic) un rythme funk minimaliste, il ouvre The Sugar Hill Suite (For Samuel Rosen) aux moyens d’une batterie psychédélique jouant des résonances, avant de lui accorder un solo fleuri à la fin duquel McPhee peut s’accorder toutes les permissions.

Subissant l’assaut de découpages arbitraires et efficaces, les improvisations du Trio-X sont autant de tentatives assemblées, où se bousculent les modulations de McPhee, le soutien fidèle des harmoniques de Duval, et les confirmations percutantes de Rosen. Le matériau est malléable, et l’on créé au moment même où l’on façonne. Le résultat est une nouvelle échelle de valeurs, à la palette élargie.

CD: 01/ For Agusta Savage 02/ Triple Play (For Jillian, Grace, & Dominic) 03/ Sometime I feel Like a Motherless Child 04/ Drop Me off in Harlem 05/ The Sugar Hill Suite (For Samuel Rosen) 06/ Little Sunflower 07/ Monk’s Waltz 08/ Goin’Home

Trio-X - The Sugar Hill Suite - 2004 - CIMP Records.

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Alterations: Voila Enough ! (Atavistic, 2002)

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Voilà Engough ! est ce genre de conclusion, définitive, après laquelle on réclame le silence. Des quatre membres du collectif d’improvisation britannique Alterations, c’est à David Toop que revient le mérite de la signer. Pour ne plus y revenir, il choisit de réunir 15 inédits du groupe, enregistrés entre 1978 et 1981, sur une compilation qui complète un œuvre jusque là incomplet.

On retrouve alors le guitariste aux côtés de Peter Cusack, Terry Day et Steve Beresford, en Allemagne, Angleterre ou Hollande, élaborant en quartette un objet musical unique, expressionniste tout autant qu’abstrait, frondeur comme réfléchi. Les moyens, classiques ou non, sont multiples : piano et cornes d’animaux, guitare et ballons de baudruche, saxophone et sifflets à chiens...

Où qu’il se trouve, le public fait face à un fourre-tout baroque et sans limites, et rencontre des rivages sauvages devant lesquels, seul, il aurait vite fait de fuir (Tilburg 3, Berlin 5). Les sages dissonances y ont mauvaise influence sur les ritournelles (Berlin 3), les répétitions y accentuent les syncopes de batterie ou l’inconstance des parties de piano. De ces terres où l’on juge fantaisies les hallucinations.

Flirtant toujours avec la provocation, la rage commune aux musiciens d’Alterations s’en donne à coeur joie (Tilburg 1) et destine d’un même geste la révérence et l’irrespect à des citations de marche turque (LMC Segue) ou de country prokofievienne (Bracknell 1). En quelque sorte, le « No future » d’improvisateurs hallucinés, Voila Enough ! persiste, signe, et abat un mur en voulant simplement enfoncer le clou.

Alterations : Voila Enough ! (Atavistic / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1978-1981. Edition : 2002.

CD: 01/ Berlin 1 02/ Berlin 2 03/ Berlin 3 04/ Berlin 4 05/ Berlin 5 06/ Bracknell 1 07/ Bracknell 2 08/ Bracknell 3 09/ Bracknell 4 10/ Bracknell 5 11/ Tilburg 1 12/ Tilburg 2 13/ Tilburg 3 14/ Tilburg 4 15/ LMC Segue
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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