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Fred Lonberg-Holm: Dialogs (Emanem - 2004)

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Usant du même stratagème que Nigel Kennedy – celui d’électriser un instrument le plus souvent dévolu au classique –, mais animé, semblerait-il, par une démarche inverse – vendre le moins de disques possible -, Fred Lonberg-Holm nous renseigne, avec Dialogs, sur les mille et une façons de torturer un violoncelle en huit improvisations choisies.

Préparé, l’instrument a des allures de prototype : microphones ou mini enceintes viennent grappiller quelques centimètres carrés de bois et, par là même, multiplier les échappatoires possibles au convenu en musique. Car tout comme l’instrument qu’il s’apprête à utiliser, les intentions du violoncelliste n’ont rien d’orthodoxe, proches, par exemple fantaisiste et imaginaire, de la manière qu’aurait The Ex d’envisager un concerto d’Haydn.

Ainsi, Dialogs aborde des expériences sonores et improvisées, à grand renfort de larsens, feedbacks ou effets sonores rugueux et démontés. L’archet décide d’harmoniques tordues et déconcertantes (Dialog 7), opposées parfois aux rendus secs et ronds des pizzicati (Dialog 3). Dissemblables par le traitement sonore qu’on leur impose, ces derniers n’ont en commun que leur origine : la source frénétique, implacable et flirtant parfois avec la rupture (Dialog 5), qui les génère.

Puisqu’il n’est pas dans l’idée de Lonberg-Holm de servir la mélodie, les plaintes qu’il obtient de son instrument, véritables preuves audibles des sévices qu’il lui inflige, gagnent sans arrêt en fantaisie. Jouant avec les mécanismes acoustiques qu’il a mis en place, accueillant favorablement jusqu’aux parasites(Dialog 1), ou estimant l’effet sonore procuré par les rebonds de l’archet sur les cordes (Dialog 8), rien n’empêche non plus le musicien d’évoquer, via citation, un Beethoven égaré en pleine lande irlandaise (Dialog 7).

Tout à la fois exemple réussi d’improvisations en solo et pièces ardues d’élucubrations sonores, Dialogs fait la connexion entre le libre-arbitre décidé pour l’interprète - l’improvisation comme postulat de départ – et une réflexion sérieuse apportée au souci d’aborder sur un ton original l’amplification et l’enregistrement. Une faveur concédée sans qu’en découle pour autant le moindre compromis.

CD: 01/ Dialog 1 02/ Dialog 2 03/ Dialog 3 04/ Dialog 4 05/ Dialog 5 06/ Dialog 6 07/ Dialog 7 08/ Dialog 8

Fred Lonberg-Holm - Dialogs - 2004 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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mJane: Prayers from the Underbelly (Pax recordings - 2004)

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Quelques notes mises en boucle d'un piano hésitant introduisent Prayers From the Underbelly, performance d'mJane enregistré, en 2003, au High Mayhem Festival de Santa Fe. L'enjeu veut que le quintette en place, emmené par Molly Sturges, confronte instruments acoustiques et apports électroniques, tout comme parties musicales écrites et improvisées, pour présenter enfin un exercice vocal ciselé.

Ainsi, Julie West et Molly Sturges interprètent et vagabondent sur des évocations sophistiquées de morceaux en devenir. Ici, on chuchote auprès des descentes d'un oud fatigué des phrases qu'il rejoue sans cesse (Pilgrim). Là, les voix adressent d'étranges incantations portées par des percussions sensibles (Utterance) ou appellent à la révolte sans autre motivation que celle d'obtenir le désordre (Summon).

Parfois, il arrive que la musique évoque les steppes asiatiques, quelques dunes de Syrie, ou un morceau égaré d'Irlande. Or, est offert aux voix le droit d'être de nulle part, et de ne pas chercher l'installation définitive. Les chants nomades doublent la complainte d'un harmonium avant de faire face aux bizarreries électroniques (Edie). Ailleurs, hésitent entre l'accalmie ((dis)solve) et les rythmes soutenus d'envolées superbes (Pilgrim).

De chants de peine en prières perdues, mJane construit une oeuvre importante. Sur le fil, toujours, mais pour s'y promener. On y trouve, enlacées, l'influence de Meredith Monk et la singularité de Marie Boine ; confondus, l'héritage de la musique minimaliste américaine et les témoignages hors-pistes de Stephan Micus. Mais s'il est indéniable qu'on sacrifie ici à ces idoles, Prayers From the Underbelly est aussi capable de libations païennes originales. De celles qui suffisent à singulariser une tribu jusque là inconnue du Nouveau Mexique.

CD: 01/ Utterance 02/ Summon 03/ Pilgrim 04/ (dis)solve 05/ Bones 06/ Birch 07/ Edie 08/ She 09/ (and)

mJane - Prayers from the Underbelly - 2004 - Pax Recordings.

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Burton Greene: Live at Grasland (Drimala - 2004)

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Animateur historique du free jazz, Burton Greene a su éviter l’impasse de l’acharnement ou de la simple redite en s’intéressant, dans les années 1970, autant à l’œuvre de Bartok qu’à la musique médiévale. Répétant à l’envi que, pour lui, « jouer libre signifie pouvoir, aussi, jouer Mozart », le pianiste a sans doute trouvé la recette pour exister encore et compter toujours : mêler ses acquis classiques à l’improvisation la plus inspirée.

Aujourd’hui, Live at Grasland nous donne la preuve de cette manière de faire. Evoquant les grands noms de pianistes contemporains (John Cage sur Calistrophy, James Tenney sur In the footsteps of the Bratslav, ou encore Morton Feldman sur Florida summer odyssey), Burton Greene n’en oublie pas pour autant ses premières amours que sont les improvisations tourmentées (Sylosophy (digitalville)) et les compositions torturées (12,733 shopping malls).

Venant apaiser une autre obsession de Greene - celle qu’il voue aux mélodies doucereuses, voire enrobées, South Florida Odyssey Suite débute par l’interprétation gracile d’un thème qu’aurait pu signer Gershwin, rapidement contrecarré par une divagation musicale frénétique et possédée. Le tout étant de faire accepter à l’auditeur aussi bien la complainte désabusée du pianiste de bar (A Cozy Veggy Soup) que les errements majestueux du créateur angoissé (Gnat dance).

Et Burton Greene y arrive, sereinement. Ayant compris depuis longtemps qu’on ne gagne rien à distinguer l’érudit du sauvage, il convainc à nouveau aujourd’hui. L’érudit a approfondi ses connaissances ; le sauvage a encore gagné en troubles ; Burton Greene laisse faire, et en profite.

CD: 01/ Calistrophy 02/ Angels 03/ Sylosophy (digitalville) 04/ South Florida Odyssey Suite: 12,733 Shopping Malls 05/ South Florida Odyssey Suite: Florida Summer Odyssey 06/ A Cozy Veggy Soup 07/ Gnat Dance 08/ In The Footsteps of the Bratslav

Burton Greene - Live at Grasland - 2004 - Drimala.

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Milo Fine: Ikebana (London Encounters 2003) (Emanem - 2004)

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Quelques semaines passées à Londres au printemps 2003 furent l'occasion pour Milo Fine, multi instrumentiste de Minneapolis et adepte forcené de l'improvisation la plus libre, de rencontrer quelques-uns des plus iconoclastes de ses homologues anglais. De les affronter, même, à  l'aide d'expressifs usages de clarinettes, piano ou batterie, au sein de quatre formations différentes. Deux disques sont nécessaires à la présentation de la somme d'enregistrements réalisés.

Aussi fournis qu'inventifs, ils présentent d'abord un Milo Fine menant, en octet, une pièce de près de 40 minutes, April radicals, ou les solutions choisies par les improvisateurs sont le plus souvent frénétiques, angoissantes, mêlant programmations minimalistes et courtes plaintes acoustiques, réponses des unes aux autres, ou bien assimilées. Bien que radicale, l'expérience nous mène subtilement à travers les méandres inédits d'un cabinet de curiosités zoologiques.

Selon la même méthode jubilatoire, Fine se mesure ensuite à Alex Ward. Deux clarinettes tentent des combinaisons, faites d'harmoniques étirées ou de notes aiguës sur montagnes russes (Only Two Clarinets, Still Only Two Clarinets). Convaincant déjà, le duo se fait épatant lorsqu'à la clarinette de Ward répondent les attaques ressenties du batteur (Fine Ward Mill Hill). Quant au trio Milo Fine, Paul Shearsmith et Gail Brand, associant clarinette / batterie, trompette de poche et trombone, il pousse à son paroxysme les moments d'inspiration rageuse (Skinny frogs).

Elaborées en sextet, cinq pièces servent un même titre, May radicals. D'une discrétion ayant peut être à voir avec une mise en place timide, May Radicals Minus One superpose les notes échappées d'un piano déconstruit et les frôlements grinçants d'archets sur violons et contrebasse avant de l'emporter tout à fait dans son approche d'une dissonance musicale sombre et fournie. Choisissant de soutenir l'effort des cordes par des bribes de rythmes (May Radicals Three) ou des trouvailles lumineuses à la clarinette (May Radicals Four), Milo Fine aide le sextet à trouver naturellement sa place, qui, si elle n'est pas confortable, est assez bien disposée pour nous convaincre de ne jamais rien refuser à l'intuition. Encore que celle-ci est celle, rare, de musiciens aussi brillants qu'iconoclastes.

CD1: 01/ April Radicals 02/ Only Two Clarinets 03/ Still Only Two Clarinets 04/ Fine Ward Mill Hill 05/ Skinny Frogs - CD2: 01/ May Radicals Minus One 02/ May Radicals Two 03/ May Radicals Three 04/ May Radicals Four 05/ May Radicals Five

Milo Fine - Ikebana (London Encounters 2003) - 2004 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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Henry Grimes : Live at the Kerava Jazz Festival (Ayler, 2005)

henry grimes kerava jazz festival

Contrebassiste élégant et reconnu des années 1960, aussi à l'aise auprès de Gerry Mulligan que de Cecil Taylor ou Steve Lacy, Henry Grimes décida un beau jour d'aller voir ailleurs sans laisser d'adresse. Une parenthèse, celle d'un musicien en sourdine, à ce point discrète qu'en guise d'explication, à la disparition on préféra la mort. Or, d'où l'on ne revient pas d'habitude, Henry Grimes a échappé. Est apparu, même, nouveau Lazare, le 5 juin 2004, à Kerava, Finlande.

En trio, qui plus est, David Murray et Hamid Drake venus soutenir le contrebassiste dans l'exécution de quatre titres vifs et imparables, que Spin inaugure. Les premières notes, sereines, s'effacent bientôt au profit des syncopes contrôlées du saxophone de Murray, et de l'ampleur que prend à chaque instant le jeu de batterie de Drake. Les pizzicatos de Grimes enlèvent le tout, assènent quelques graves référents, causes d'imbroglios sombres, avant de céder la place à un solo à l'archet aux notes introspectives mais éclairées.

Eighty degrees débute, lui, par un duo entre Murray – cette fois à la clarinette basse – et Grimes. Jouant d'entrelacs et de décalages, les musiciens se répondent sur un mode ludique et sobre, que viennent renforcer les ponctuations d'un Drake disponible, mettant en valeur le jeu de ses partenaires tout en se faisant une place de choix. Au moyen d'un long solo, il insuffle l'énergie salvatrice qui ne quittera pas le trio. Murray, inventif, retrouve son saxophone, tandis que Grimes, inspiré, conclut le morceau par des slides choisis tout juste soutenus par les attaques répétitives d'une charleston lointaine.

Comme un hommage appuyé, deux titres évoquent enfin un Albert Ayler respectivement inspiré par le folklore en musique et par le blues. La trame de Flowers for Albert, établie autour d'une citation alambiquée de Spirits, l'avale et la digère, sur l'air des lampions : section rythmique coordonnée et attaques libres et enjouées de Murray. Avec Blues For Savanah, le trio sert un blues traditionnel, qu'on ne pourra s'empêcher de bousculer un peu à coups mesurés de notes appelant à la mutinerie, qu'encouragent de précieuses ruptures de rythmes.

Live at the Kerava Jazz Festival signe le retour sur disque d'Henry Grimes en tant que leader. Or, sa subtilité a su mener une barque dans laquelle on ne peut vraiment déceler de sideman tant l'entente est parfaite au sein d'un trio composé de trois générations de musiciens impeccables. La qualité du disque en appelle forcément d'autres à venir. Autant, exigerons-nous, que Lazare, au sortir du tombeau, comptait de bandelettes.

Henry Grimes : Live at the Kerava Jazz Festival (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 5 juin 2004. Edition : 2005.
CD : 01/
Spin 02/ Eighty Degrees 03/ Flowers For Albert 04/ Blues For Savanah
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Zu & Spaceways Inc: Radiale (Atavistic - 2004)

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Parfois genre en musique, le terme Fusion est décrit par le Robert comme "union intime résultant de la combinaison ou de l'interpénétration d'êtres ou de choses". Concernant Radiale, les êtres en question sont le saxophoniste Ken Vandermark - suivi bientôt d'Hamid Drake et Nate McBride, avec lesquels il forme Spaceways Inc - et le trio italien Zu. Quant aux choses, il s'agit là des influences diverses des six musiciens, qui vont du funk au métal, du rock labellisé Sub pop au jazz.

C'est d'ailleurs à ce dernier genre qu'on accolera le terme tout juste redéfini, pour qualifier ce disque rare - insatisfait pourtant d'utiliser une dénomination le plus souvent génératrice d'oeuvres impropres - de jazz fusion. A l'écoute, Ken Vandermark et Zu développent ensemble, sur les quatre premiers titres, un jazz puissant étoffé par des références éclectiques : circonvolutions éclairées du saxophoniste (Vegetalista) ou attaques convulsives du Zu-bassiste Massimo Pupillo (Thanatocracy), respectivement rappels modernes du free des années (19)70 et du rock underground américain des années (19)90.

Une fougue qui, parfois compressée dans sa forme, ne concède jamais une once de son énergie, efficace et convaincante comme ne l'aurait peut-être pas été une rencontre entre Joe McPhee, période Nation time, et Ministry. Or, Zu et Vandermark maîtrisent mais ne peuvent s'en contenter. La question n'est pas, pour eux, d'argumenter huit fois. Quatre suffiront, avant qu'ils choisissent d'aller voir autrement, et convient Hamid Drake et Nate McBride à l'élaboration de la seconde partie de l'album. Deux trios se font face et s'attaquent à l'interprétation de quatre reprises.

Les forces en présence multipliées refusent intelligemment la surenchère, et donnent deux versions respectueuses et sensibles de Funkadelic (Trash A-Go-Go, You And Your Folks, Me And My Folks), une double citation de Sun Ra (We Travel the Spaceways/Space Is the Place) et une reprise irrésistible de l'Art ensemble of Chicago (Theme de Yoyo). Les deux trios se font, ensemble, brass band hétérodoxe (puisque sans cuivres), et concluent majestueusement un album bicéphale, qui insuffle une vitalité d'aujourd'hui aux trouvailles d'hier.

CD: 01/ Canicula 02/ Thanatocracy 03/ Vegetalista 04/ Pharmakon 05/ Trash a-go-go 06/ Theme de Yoyo 07/ You and your folks, me and my folks 08/ We travel the spaceways/Space is the place

Zu & Spaceways Inc - Radiale - 2004 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.

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Kristian Blak : Fuglamál, Aviphonie n°3 (Tutl, 2003)

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Terres distantes et ignorant les forêts, les îles Féroé n’en accueillent pas moins un nombre conséquent d’obstinés oiseaux de passage. Des goélands bruns, troglodytes mignons, pétrels glacials ou mouettes tridactyles croisés un jour et enregistrés par Karsten Larsen, on trouvera la trace sur Fuglamál, Aviphonie n°3 de Kristian Blak, pianiste du coin, qui réarrangea les chants, piaillements et mouvements d’ailes, afin d’en faire une œuvre iconoclaste et surprenante.

Cinq tableaux se succèdent au gré de la boussole, et donnent à entendre un patchwork de plaintes menaçantes (Eystur – Part I-III), d’instants d’envol (Veingir – Part I) ou de traversée de grotte (Sudur – Part III). Ailleurs, plus simplement, des preuves discrètes d’existence (Vestur- Part II). Le son à peine retouché – les dénaturations de Blak se limitant à quelques larsens ou effets de potentiomètres –, c’est l’élaboration de séquences musicales qui fournit son intérêt extra écologique au disque. Echantillons de rythmes fortuits (Vestur – Part II), véritables compositions minimalistes (Veingir – Part III) ou simili pièces électroniques hésitant entre ambient sombre et cold wave étouffée (Sudur – Part I-III), les résultats auxquels aboutit Kristian Blak lorsqu’il s’attache à transformer sa matière première rivalisent d’étrangeté, et se partagent une même réussite.

Fluglamál, Aviphonie n°3 est un passage en terres féroïennes, littéralement « îles de moutons », qu’on n’a pas une seule fois entendu. Les dernières interventions (Nordur – Part I-III), plus brutes dans leur traitement, nous ramènent au matériau originel d’un projet musical curieux autant qu’abouti. Elles nous raccompagnent aussi, et sereinement, au nid.

Kristian Blak :  Fuglamál, Aviphonie n°3 (Tutl)
Edition : 2003.
CD : 01/ Eystur - Part I 02/ Eystur - Part II 03/ Eystur - Part III 04/ Vestur - Part I 05/ Vestur - Part II 06/ Vestur - Part III 07/ Veingir - Part I 08/ Veingir - Part II 09/ Veingir - Part III 10/ Sudur - Part I 11/ Sudur - Part II 12/ Sudur - Part III 13/ Nordur - Part I 14/ Nordur - Part II 15/ Nordur - Part III
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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John Heward: Let Them Pass (Laissez-passer) (Drimala - 2004)

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Pour l’enregistrement de son premier album en tant que leader, le batteur John Heward a choisi le trio. Ainsi, Joe Giardullo (anches) et Michael Bisio (contrebasse) accompagnent le Montréalais sur Let them pass (Laissez-passer) et ont, autant que lui, instigué le projet d’un disque-hommage à leurs parents, émigrés dont l’espoir tenait tout entier dans un simple laissez-passer.

Il est convenu qu’il est au leader de montrer la voie, et Heward, qui se veut un batteur servant les changements et les fluctuations du rythme, impose ses points de vues le long de sept morceaux. D’attaques nerveuses en lignes sages, il entraîne ses acolytes comme lui suit ses intuitions, jouant des successions de cadences (Let them pass One) ou soulignant subtilement les progressions de ses partenaires (Let them pass Four). Parfois même discret au point d’évoquer ingénument sa possible absence (Let them pass Six).

Car le talent d’Heward est aussi de savoir laisser le champ libre. A Joe Giardullo, d’une part, qui d’un saxophone ténor, d’une clarinette ou d’une flûte, déploie un jeu rauque aux mélodies ployant sous les improvisations free (Let them pass Three), tout en multipliant les évocations d’un ailleurs fantasmé – qu’il vienne d’Europe de l’Est (Let them pass Four, Let them pass Five) ou pousse jusqu’en Asie (Let them pass Six).

Mike Bisio profite aussi comme il l’entend de ses permissions. Accentuant bien sûr le rythme, mais aussi l’emportant totalement au terme d’un blues revisité (Let them pass Three). Autre part, il entrelace les notes qu’il obtient à l’archet avec celles produites par les anches (Let them pass Five), opération sans faille au résultat bruitiste et sophistiqué (Let them pass Two).

Let them pass, sept fois. Le trio mené par John Heward livre sept improvisations aux carcasses changeantes, parce que l’enjeu qu’il détermine touche l’oscillation en musique. Let them pass (Laissez-passer), album réfléchi, parfois emporté, sauvage, complexe ou poli (comme on l’est par les eaux), est aussi la preuve qu’il est possible de rendre hommage avec élégance, et sans imposer l’ennui.

CD: 01/ Let them pass One 02/ Let them pass Two 03/ Let them pass Three 04/ Let them pass Four 05/ Let them pass Five 06/ Let them pass Six 07/ Let them pass Seven

John Heward - Let Them Pass (Laissez-passer) - 2004 - Drimala. Import.

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Ornette Coleman : David, Moffett, Ornette, 1966 (Efor Films, 2003)

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1966, deux jours à Paris. Le trio Coleman / Izenzon / Moffett enregistre une bande originale de film, prétexte, pour le réalisateur Dick Fontaine, d’un autre film. Quelques images en noir et blanc d’une capitale de l’époque, avant d’accompagner les musiciens en studio. Devant eux, un écran sur lequel défilent les images de Who’s crazy ?, œuvre – passée où ? - du Living Theatre.

Il fallait suivre l’un des inventeurs de la New thing pour illustrer le mieux ce que doit être le free jazz. Ornette s’en charge ici, saxophone aux lèvres ou violon à l’épaule, emmenant son trio dans des improvisations sensibles, et, avant tout, concentrées, à l'image d'European Echoes, que le trio a joué mille fois déjà, et où il s’agit de tout donner, ensemble, encore.

A côté de la musique, attitudes et gestes : Charles Moffet faussement agacé, Izenzon ironique, Coleman d’une timidité extrême bien que sûr de son fait. A côté des gestes, les phrases : expliquer, non pas tant la musique que l’improvisation, la démarche free, l’oreille fermée aux critiques, les paupières closes aux rêves de carrière et de célébration. Le film est court, mais l’essentiel est dit, et plusieurs fois.

Sound ?? Dick Fontaine, à nouveau, et une idée : confronter les réflexions musicales de John Cage aux élucubrations funky free bruitistes du saxophoniste (mais pas seulement) Roland Kirk. En un peu moins d’une demi-heure, nous suivons Cage en balade : au jardin d’enfants, en taxi ou dans un entrepôt, il fait la lecture de Sound ??, sorte de poème théorique et interrogateur : « Is that a sound ? If it is, is music music ? » ; “Why is it so difficult for so many people to listen ?”, etc.

Les images d’un concert de Roland Kirk au Ronnie Scott club de Londres (1967) viennent à intervalles réguliers interrompre la lecture. Grinçant, ironique et parfois arrogant, Kirk enfonce encore le clou des questions délicates à grand coup d’ Here comes the whistleman, Rip, rig and panic, ou A Nightingale Sang in Berkeley Square. Un simple portrait en flou, dans l’intérêt du film, qui, comme celui consacré au trio d'Ornette Coleman, traite de façon originale le phénomène de l’incompréhension en musique. Et de la seule réponse à lui aller : le charisme du musicien.

Ornette Coleman, John Cage, Roland Kirk : David, Moffet, Ornette, 1966 (Efor Films / Socadisc)
Edition : 2003.

DVD : 01/ Ornette Coleman trio : David, Moffet, Ornette, 1966 02/ Roland Kirk / John Cage : Sound??
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Stephan Mathieu: On Tape (Häpna - 2004)

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L’honnêteté doit me faire admettre qu'il m'arrive parfois de proclamer de ces choses, essentielles, du genre « Je pense avoir définitivement fait le tour de l’improvisation instrumentale allemande.» Or, au moment où je décide « N’y revenons plus », voilà qu’il m’est donné d’entendre On tape, de Stephan Mathieu (Von Saarbrücken).

Batteur de formation, Stephan Mathieu s’intéresse à l’électronique de façon presque exclusive depuis la fin des années 90. Or, en travaillant à la construction d’un instrumental à partir de bandes que lui a soumises le saxophoniste Magnus Granberg, il décide d’enrôler ce dernier, pour qu’ils complètent ensemble l'ébauche en question devant le public du Fylkingen de Stockholm, le 21 février 2004.

Voilà l’histoire d’On Tape, séquence électronique sur laquelle viendront se greffer bribes de rythmes et plaintes de saxophone. Du côté de la programmation, enregistrements de voix d’enfants, d’une mouche tapant au carreau, de chants d’oiseaux ou d’effets du vent se succèdent. Le fond sonore, au volume constant d’un bout à l’autre de la séquence, reproduira la prise d’un seul instrument, en fin de partie, celle d’un xylophone, duquel on aura retouché les notes.

Quant à l’improvisation, voici : le jeu de batterie de Stephan Mathieu est impeccable. Répondant aux nappes aiguës de saxophone par des touches légères - aux balais d’abord, aux baguettes ensuite. Sa présence discrète défend la profondeur et les résonances permises par son instrument, qui évoquent bientôt un sage Milford Graves. Quant aux nappes (dé)posées par le saxophone de Granberg, elles passent d’un traitement naturel à un autre, réfléchi, nécessitant l'intervention de samplers et chorus. Différentes prises de l’instrument s’enlacent, imposent leurs effets circulaires et répondent ainsi à la ligne imposée par la programmation. Tout cela sur un mode suave, délicat, sans excès.

Sur toute la durée de l’enregistrement, Stephan Mathieu et Magnus Granberg en rajoutent. Chacun à sa façon, certes, mais tous deux sans jamais trop en mettre. Un éloge de la retenue, et du suivi d’un parti pris : celui qui veut qu'improviser sur une programmation définie n’impose pas forcément qu’on la recouvre, au final, par le bruit du spectacle.

CD: 01/ On Tape

Stephan Mathieu - On Tape - 2004 - Häpna.

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