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Trio-X: The Sugar Hill Suite (CIMP - 2004)

SugargrisliDepuis 1998, Joe McPhee, Dominic Duval et Jay Rosen se retrouvent de temps à autre au sein du Trio-X et enregistrent ensemble des disques-étalon. Qu’il s’agisse des manières inédites de faire avec un jeu de références musicales assimilées, des méthodes à adopter pour mener au mieux l’improvisation en trio ou d’un refus opiniâtre de la redite, chaque nouvel enregistrement du Trio-X mesure et jalonne.

Avec The Sugar Hill Suite, les musiciens rendent hommage à Harlem, place de choix dans l’histoire du jazz, évidence qu’ils souhaiteraient voir se pérenniser. Incorporant des phases de jeu improvisé dans l’interprétation de standards, le trio parvient à évoquer de manière originale des artères à angles droits emplies de musique. De celle, insouciante, émanant du Cotton Club (Drop Me off in Harlem), à celle de standards de jazz d’inspiration traditionnelle (Sometime I Feel Like a Motherless Child).

Adepte de l’oxymore en musique, Joe McPhee défend ici subtilement son point de vue : son saxophone cite Freddie Hubbard avant de rendre des phrases atteintes par la rage (Little Sunflower) ou, au contraire, transforme une complainte urbaine que l’on n’ose que bien tard en rengaine optimiste (Goin’Home).

Le plus souvent discret, accentuant aux moments opportuns le jeu de ses partenaires, Jay Rosen propose parfois d’aller voir ailleurs. Installant sur Triple Play (For Jillian, Grace, & Dominic) un rythme funk minimaliste, il ouvre The Sugar Hill Suite (For Samuel Rosen) aux moyens d’une batterie psychédélique jouant des résonances, avant de lui accorder un solo fleuri à la fin duquel McPhee peut s’accorder toutes les permissions.

Subissant l’assaut de découpages arbitraires et efficaces, les improvisations du Trio-X sont autant de tentatives assemblées, où se bousculent les modulations de McPhee, le soutien fidèle des harmoniques de Duval, et les confirmations percutantes de Rosen. Le matériau est malléable, et l’on créé au moment même où l’on façonne. Le résultat est une nouvelle échelle de valeurs, à la palette élargie.

CD: 01/ For Agusta Savage 02/ Triple Play (For Jillian, Grace, & Dominic) 03/ Sometime I feel Like a Motherless Child 04/ Drop Me off in Harlem 05/ The Sugar Hill Suite (For Samuel Rosen) 06/ Little Sunflower 07/ Monk’s Waltz 08/ Goin’Home

Trio-X - The Sugar Hill Suite - 2004 - CIMP Records.

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Alterations: Voila Enough ! (Atavistic, 2002)

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Voilà Engough ! est ce genre de conclusion, définitive, après laquelle on réclame le silence. Des quatre membres du collectif d’improvisation britannique Alterations, c’est à David Toop que revient le mérite de la signer. Pour ne plus y revenir, il choisit de réunir 15 inédits du groupe, enregistrés entre 1978 et 1981, sur une compilation qui complète un œuvre jusque là incomplet.

On retrouve alors le guitariste aux côtés de Peter Cusack, Terry Day et Steve Beresford, en Allemagne, Angleterre ou Hollande, élaborant en quartette un objet musical unique, expressionniste tout autant qu’abstrait, frondeur comme réfléchi. Les moyens, classiques ou non, sont multiples : piano et cornes d’animaux, guitare et ballons de baudruche, saxophone et sifflets à chiens...

Où qu’il se trouve, le public fait face à un fourre-tout baroque et sans limites, et rencontre des rivages sauvages devant lesquels, seul, il aurait vite fait de fuir (Tilburg 3, Berlin 5). Les sages dissonances y ont mauvaise influence sur les ritournelles (Berlin 3), les répétitions y accentuent les syncopes de batterie ou l’inconstance des parties de piano. De ces terres où l’on juge fantaisies les hallucinations.

Flirtant toujours avec la provocation, la rage commune aux musiciens d’Alterations s’en donne à coeur joie (Tilburg 1) et destine d’un même geste la révérence et l’irrespect à des citations de marche turque (LMC Segue) ou de country prokofievienne (Bracknell 1). En quelque sorte, le « No future » d’improvisateurs hallucinés, Voila Enough ! persiste, signe, et abat un mur en voulant simplement enfoncer le clou.

Alterations : Voila Enough ! (Atavistic / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1978-1981. Edition : 2002.

CD: 01/ Berlin 1 02/ Berlin 2 03/ Berlin 3 04/ Berlin 4 05/ Berlin 5 06/ Bracknell 1 07/ Bracknell 2 08/ Bracknell 3 09/ Bracknell 4 10/ Bracknell 5 11/ Tilburg 1 12/ Tilburg 2 13/ Tilburg 3 14/ Tilburg 4 15/ LMC Segue
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Dominic Duval, Joe McPhee: Rules of Engagement, Vol.2 (Drimala - 2003)

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Le contrebassiste Dominic Duval a récemment tenu à jauger, en compagnie de 3 amis, l’influence de la proximité des rapports sur l’improvisation en duo. Deuxième des trois sets publiés par le label Drimala - après celui enregistré en compagnie du multi instrumentiste Mark Whitecage -, Rules of Engagement, Vol.2 demande la participation au projet d’une figure majeure du jazz libre : Joe McPhee.

Cet adepte de la trompette de poche fait le choix du saxophone ténor pour improviser, mais aussi interpréter (Amazing Grace, While My Lady Sleeps), aux côtés de Duval. Dire encore que les musiciens se connaissent bien, et attendre de voir ce que deux des membres du Trio-X donnent sans le manquant Jay Rosen.

D’abord, la mécanique : de l’archet ou de pizzicati, Duval pose le rythme. Connaissant trop la musique pour ignorer qu’improviser n’est pas, comme beaucoup le pensent, abandonner la mélodie, McPhee impose un jeu de références, mélodiques ou non, et se permet d’enrichir les préparations du contrebassiste : de couacs, à la manière d’Albert Ayler (Coming Forth), de clins d’œil à Dewey Redman (Sunday Improvisations 1, Sunday’s Coda), ou encore, d’évocations de Steve Lacy (Birmingham Sunday).

Et puis, au milieu de l’album, Joe McPhee nous parle (Monologue): de la musique, qui ne naît pas seulement des notes, ni seulement du rythme. Lui, n’a d’ailleurs qu’à suivre le cours majestueusement creusé par Duval, qui soutient, entraîne ou apaise, enrichit d’harmoniques ou double les interventions du saxophoniste. Les manières sont diverses (archet, pizzicati ou même slap) mais l’effet toujours adéquat : paisible sur Amazing Grace, dont le célèbre thème subit ici le sort que Monk réservait à Just a Gigolo ; inspiré sur While My Lady Sleeps ; toujours subtil.

S’il existe seulement des moments d’entente, Duval et McPhee ont indéniablement su les saisir. Etablissant des parallèles sonores entre leurs instruments, se permettant de répéter à l’envi une ligne mélodique à peine trouvée ensemble, ils donnent ici leur vision, réfléchie et délicate, de l’improvisation. La rencontre est fructueuse et se termine le dixième morceau passé. Comme deux amis se quittent, Solo Sax et Solo Bass se succèdent pour clore l’album. Attendre, alors, que sonne l'heure des retrouvailles.

CD: 01/ Nexus 02/ Sunday Improvisations 1 03/ Sunday’s Coda 04/ Birmingham Sunday 05/ Monologue 06/ Sunday Improvisations 2 07/ Amazing Grace 08/ While My Lady Sleeps 09/ Coming Forth 10/ Solo Sax 11/ Solo Bass

Dominic Duval, Joe McPhee - Rules of Engagement, Vol.2 - 2003 - Drimala. Import.

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The Clarinet Trio: Ballads and Related Objects (Léo Records - 2004)

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Depuis 1998, Gebhard Ullman et Jürgen Kupke abordent en trio la question de la clarinette. En compagnie de Theo Nabicht, dans un premier temps, et maintenant aux côtés de Michael Thieke, ils inventent, au sein du Clarinet Trio, autant d’approches rares de l’instrument que de compositions alambiquées destinées à en faire redécouvrir les richesses.

Signés Ullman lorsqu’ils ne sont pas improvisés, les morceaux de Ballads And Related Objects multiplient les propositions : harmoniques évasives et entrelacements entêtants, choix ou refus du jeu à l’unisson pour l’interprétation de ballades apaisantes (Desert…Bleue…East), de mouvements extatiques (29 Shoes) ou de blues revisité (Collective N°.10 (Lines)).

Gimmicks contrôlés, les ruptures, de rythmes et d’intuition, distillent leurs poisons délicats à l’écrit (Seven 9-8, suite éléphantesque majestueuse) comme à l’improvisé (Collective N°.9 (Part 1-4)). Ici, elles permettent aux tentatives funambules de croître et de multiplier (Déjà Vu (Theme)), tandis qu’ailleurs, savamment positionnées, elles permettent aux clarinettes de lutter contre l’installation du silence en usant des silences (Déjà Vu (Variation 2)).

Ceci n’empêche en rien le trio de distribuer les solos agressifs ou les tournures rythmiques chaleureuses. De basses enivrantes en élucubrations aigues, la maîtrise pour principal fil conducteur, The Clarinet Trio fait preuve d’inspirations variées tout en menant une quête homogène commune de l’inédit musical. Trois clarinettistes à atteindre, ensemble, le but qu’ils s’étaient fixé.

CD: 01/ Déjà Vu (Variation 1) 02/ Seven 9 – 8 03/ Collective N°.9 (Part 1-4) 04/ Almost Twenty – Eight 05/ Variations On A Theme By Claude Debussy 06/ Collective N°.10 (Lines) 07/ 29 Shoes 08/ Collective N°.11 (Hohe Objekte) 09/ Verschiedene Annäherungen an den Ton Ges 10/ Déjà Vu (Theme) 11/ Desert...Bleue...East 12/ Collective N°.12 (Ballad) 13/ Déjà Vu (Variation 2)

The Clarinet Trio - Ballads and Related Objects - 2004 - Leo records. Distribution Orkhêstra International.

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Fred Lonberg-Holm: Dialogs (Emanem - 2004)

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Usant du même stratagème que Nigel Kennedy – celui d’électriser un instrument le plus souvent dévolu au classique –, mais animé, semblerait-il, par une démarche inverse – vendre le moins de disques possible -, Fred Lonberg-Holm nous renseigne, avec Dialogs, sur les mille et une façons de torturer un violoncelle en huit improvisations choisies.

Préparé, l’instrument a des allures de prototype : microphones ou mini enceintes viennent grappiller quelques centimètres carrés de bois et, par là même, multiplier les échappatoires possibles au convenu en musique. Car tout comme l’instrument qu’il s’apprête à utiliser, les intentions du violoncelliste n’ont rien d’orthodoxe, proches, par exemple fantaisiste et imaginaire, de la manière qu’aurait The Ex d’envisager un concerto d’Haydn.

Ainsi, Dialogs aborde des expériences sonores et improvisées, à grand renfort de larsens, feedbacks ou effets sonores rugueux et démontés. L’archet décide d’harmoniques tordues et déconcertantes (Dialog 7), opposées parfois aux rendus secs et ronds des pizzicati (Dialog 3). Dissemblables par le traitement sonore qu’on leur impose, ces derniers n’ont en commun que leur origine : la source frénétique, implacable et flirtant parfois avec la rupture (Dialog 5), qui les génère.

Puisqu’il n’est pas dans l’idée de Lonberg-Holm de servir la mélodie, les plaintes qu’il obtient de son instrument, véritables preuves audibles des sévices qu’il lui inflige, gagnent sans arrêt en fantaisie. Jouant avec les mécanismes acoustiques qu’il a mis en place, accueillant favorablement jusqu’aux parasites(Dialog 1), ou estimant l’effet sonore procuré par les rebonds de l’archet sur les cordes (Dialog 8), rien n’empêche non plus le musicien d’évoquer, via citation, un Beethoven égaré en pleine lande irlandaise (Dialog 7).

Tout à la fois exemple réussi d’improvisations en solo et pièces ardues d’élucubrations sonores, Dialogs fait la connexion entre le libre-arbitre décidé pour l’interprète - l’improvisation comme postulat de départ – et une réflexion sérieuse apportée au souci d’aborder sur un ton original l’amplification et l’enregistrement. Une faveur concédée sans qu’en découle pour autant le moindre compromis.

CD: 01/ Dialog 1 02/ Dialog 2 03/ Dialog 3 04/ Dialog 4 05/ Dialog 5 06/ Dialog 6 07/ Dialog 7 08/ Dialog 8

Fred Lonberg-Holm - Dialogs - 2004 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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mJane: Prayers from the Underbelly (Pax recordings - 2004)

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Quelques notes mises en boucle d'un piano hésitant introduisent Prayers From the Underbelly, performance d'mJane enregistré, en 2003, au High Mayhem Festival de Santa Fe. L'enjeu veut que le quintette en place, emmené par Molly Sturges, confronte instruments acoustiques et apports électroniques, tout comme parties musicales écrites et improvisées, pour présenter enfin un exercice vocal ciselé.

Ainsi, Julie West et Molly Sturges interprètent et vagabondent sur des évocations sophistiquées de morceaux en devenir. Ici, on chuchote auprès des descentes d'un oud fatigué des phrases qu'il rejoue sans cesse (Pilgrim). Là, les voix adressent d'étranges incantations portées par des percussions sensibles (Utterance) ou appellent à la révolte sans autre motivation que celle d'obtenir le désordre (Summon).

Parfois, il arrive que la musique évoque les steppes asiatiques, quelques dunes de Syrie, ou un morceau égaré d'Irlande. Or, est offert aux voix le droit d'être de nulle part, et de ne pas chercher l'installation définitive. Les chants nomades doublent la complainte d'un harmonium avant de faire face aux bizarreries électroniques (Edie). Ailleurs, hésitent entre l'accalmie ((dis)solve) et les rythmes soutenus d'envolées superbes (Pilgrim).

De chants de peine en prières perdues, mJane construit une oeuvre importante. Sur le fil, toujours, mais pour s'y promener. On y trouve, enlacées, l'influence de Meredith Monk et la singularité de Marie Boine ; confondus, l'héritage de la musique minimaliste américaine et les témoignages hors-pistes de Stephan Micus. Mais s'il est indéniable qu'on sacrifie ici à ces idoles, Prayers From the Underbelly est aussi capable de libations païennes originales. De celles qui suffisent à singulariser une tribu jusque là inconnue du Nouveau Mexique.

CD: 01/ Utterance 02/ Summon 03/ Pilgrim 04/ (dis)solve 05/ Bones 06/ Birch 07/ Edie 08/ She 09/ (and)

mJane - Prayers from the Underbelly - 2004 - Pax Recordings.

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Burton Greene: Live at Grasland (Drimala - 2004)

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Animateur historique du free jazz, Burton Greene a su éviter l’impasse de l’acharnement ou de la simple redite en s’intéressant, dans les années 1970, autant à l’œuvre de Bartok qu’à la musique médiévale. Répétant à l’envi que, pour lui, « jouer libre signifie pouvoir, aussi, jouer Mozart », le pianiste a sans doute trouvé la recette pour exister encore et compter toujours : mêler ses acquis classiques à l’improvisation la plus inspirée.

Aujourd’hui, Live at Grasland nous donne la preuve de cette manière de faire. Evoquant les grands noms de pianistes contemporains (John Cage sur Calistrophy, James Tenney sur In the footsteps of the Bratslav, ou encore Morton Feldman sur Florida summer odyssey), Burton Greene n’en oublie pas pour autant ses premières amours que sont les improvisations tourmentées (Sylosophy (digitalville)) et les compositions torturées (12,733 shopping malls).

Venant apaiser une autre obsession de Greene - celle qu’il voue aux mélodies doucereuses, voire enrobées, South Florida Odyssey Suite débute par l’interprétation gracile d’un thème qu’aurait pu signer Gershwin, rapidement contrecarré par une divagation musicale frénétique et possédée. Le tout étant de faire accepter à l’auditeur aussi bien la complainte désabusée du pianiste de bar (A Cozy Veggy Soup) que les errements majestueux du créateur angoissé (Gnat dance).

Et Burton Greene y arrive, sereinement. Ayant compris depuis longtemps qu’on ne gagne rien à distinguer l’érudit du sauvage, il convainc à nouveau aujourd’hui. L’érudit a approfondi ses connaissances ; le sauvage a encore gagné en troubles ; Burton Greene laisse faire, et en profite.

CD: 01/ Calistrophy 02/ Angels 03/ Sylosophy (digitalville) 04/ South Florida Odyssey Suite: 12,733 Shopping Malls 05/ South Florida Odyssey Suite: Florida Summer Odyssey 06/ A Cozy Veggy Soup 07/ Gnat Dance 08/ In The Footsteps of the Bratslav

Burton Greene - Live at Grasland - 2004 - Drimala.

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Milo Fine: Ikebana (London Encounters 2003) (Emanem - 2004)

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Quelques semaines passées à Londres au printemps 2003 furent l'occasion pour Milo Fine, multi instrumentiste de Minneapolis et adepte forcené de l'improvisation la plus libre, de rencontrer quelques-uns des plus iconoclastes de ses homologues anglais. De les affronter, même, à  l'aide d'expressifs usages de clarinettes, piano ou batterie, au sein de quatre formations différentes. Deux disques sont nécessaires à la présentation de la somme d'enregistrements réalisés.

Aussi fournis qu'inventifs, ils présentent d'abord un Milo Fine menant, en octet, une pièce de près de 40 minutes, April radicals, ou les solutions choisies par les improvisateurs sont le plus souvent frénétiques, angoissantes, mêlant programmations minimalistes et courtes plaintes acoustiques, réponses des unes aux autres, ou bien assimilées. Bien que radicale, l'expérience nous mène subtilement à travers les méandres inédits d'un cabinet de curiosités zoologiques.

Selon la même méthode jubilatoire, Fine se mesure ensuite à Alex Ward. Deux clarinettes tentent des combinaisons, faites d'harmoniques étirées ou de notes aiguës sur montagnes russes (Only Two Clarinets, Still Only Two Clarinets). Convaincant déjà, le duo se fait épatant lorsqu'à la clarinette de Ward répondent les attaques ressenties du batteur (Fine Ward Mill Hill). Quant au trio Milo Fine, Paul Shearsmith et Gail Brand, associant clarinette / batterie, trompette de poche et trombone, il pousse à son paroxysme les moments d'inspiration rageuse (Skinny frogs).

Elaborées en sextet, cinq pièces servent un même titre, May radicals. D'une discrétion ayant peut être à voir avec une mise en place timide, May Radicals Minus One superpose les notes échappées d'un piano déconstruit et les frôlements grinçants d'archets sur violons et contrebasse avant de l'emporter tout à fait dans son approche d'une dissonance musicale sombre et fournie. Choisissant de soutenir l'effort des cordes par des bribes de rythmes (May Radicals Three) ou des trouvailles lumineuses à la clarinette (May Radicals Four), Milo Fine aide le sextet à trouver naturellement sa place, qui, si elle n'est pas confortable, est assez bien disposée pour nous convaincre de ne jamais rien refuser à l'intuition. Encore que celle-ci est celle, rare, de musiciens aussi brillants qu'iconoclastes.

CD1: 01/ April Radicals 02/ Only Two Clarinets 03/ Still Only Two Clarinets 04/ Fine Ward Mill Hill 05/ Skinny Frogs - CD2: 01/ May Radicals Minus One 02/ May Radicals Two 03/ May Radicals Three 04/ May Radicals Four 05/ May Radicals Five

Milo Fine - Ikebana (London Encounters 2003) - 2004 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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Henry Grimes : Live at the Kerava Jazz Festival (Ayler, 2005)

henry grimes kerava jazz festival

Contrebassiste élégant et reconnu des années 1960, aussi à l'aise auprès de Gerry Mulligan que de Cecil Taylor ou Steve Lacy, Henry Grimes décida un beau jour d'aller voir ailleurs sans laisser d'adresse. Une parenthèse, celle d'un musicien en sourdine, à ce point discrète qu'en guise d'explication, à la disparition on préféra la mort. Or, d'où l'on ne revient pas d'habitude, Henry Grimes a échappé. Est apparu, même, nouveau Lazare, le 5 juin 2004, à Kerava, Finlande.

En trio, qui plus est, David Murray et Hamid Drake venus soutenir le contrebassiste dans l'exécution de quatre titres vifs et imparables, que Spin inaugure. Les premières notes, sereines, s'effacent bientôt au profit des syncopes contrôlées du saxophone de Murray, et de l'ampleur que prend à chaque instant le jeu de batterie de Drake. Les pizzicatos de Grimes enlèvent le tout, assènent quelques graves référents, causes d'imbroglios sombres, avant de céder la place à un solo à l'archet aux notes introspectives mais éclairées.

Eighty degrees débute, lui, par un duo entre Murray – cette fois à la clarinette basse – et Grimes. Jouant d'entrelacs et de décalages, les musiciens se répondent sur un mode ludique et sobre, que viennent renforcer les ponctuations d'un Drake disponible, mettant en valeur le jeu de ses partenaires tout en se faisant une place de choix. Au moyen d'un long solo, il insuffle l'énergie salvatrice qui ne quittera pas le trio. Murray, inventif, retrouve son saxophone, tandis que Grimes, inspiré, conclut le morceau par des slides choisis tout juste soutenus par les attaques répétitives d'une charleston lointaine.

Comme un hommage appuyé, deux titres évoquent enfin un Albert Ayler respectivement inspiré par le folklore en musique et par le blues. La trame de Flowers for Albert, établie autour d'une citation alambiquée de Spirits, l'avale et la digère, sur l'air des lampions : section rythmique coordonnée et attaques libres et enjouées de Murray. Avec Blues For Savanah, le trio sert un blues traditionnel, qu'on ne pourra s'empêcher de bousculer un peu à coups mesurés de notes appelant à la mutinerie, qu'encouragent de précieuses ruptures de rythmes.

Live at the Kerava Jazz Festival signe le retour sur disque d'Henry Grimes en tant que leader. Or, sa subtilité a su mener une barque dans laquelle on ne peut vraiment déceler de sideman tant l'entente est parfaite au sein d'un trio composé de trois générations de musiciens impeccables. La qualité du disque en appelle forcément d'autres à venir. Autant, exigerons-nous, que Lazare, au sortir du tombeau, comptait de bandelettes.

Henry Grimes : Live at the Kerava Jazz Festival (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 5 juin 2004. Edition : 2005.
CD : 01/
Spin 02/ Eighty Degrees 03/ Flowers For Albert 04/ Blues For Savanah
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Zu & Spaceways Inc: Radiale (Atavistic - 2004)

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Parfois genre en musique, le terme Fusion est décrit par le Robert comme "union intime résultant de la combinaison ou de l'interpénétration d'êtres ou de choses". Concernant Radiale, les êtres en question sont le saxophoniste Ken Vandermark - suivi bientôt d'Hamid Drake et Nate McBride, avec lesquels il forme Spaceways Inc - et le trio italien Zu. Quant aux choses, il s'agit là des influences diverses des six musiciens, qui vont du funk au métal, du rock labellisé Sub pop au jazz.

C'est d'ailleurs à ce dernier genre qu'on accolera le terme tout juste redéfini, pour qualifier ce disque rare - insatisfait pourtant d'utiliser une dénomination le plus souvent génératrice d'oeuvres impropres - de jazz fusion. A l'écoute, Ken Vandermark et Zu développent ensemble, sur les quatre premiers titres, un jazz puissant étoffé par des références éclectiques : circonvolutions éclairées du saxophoniste (Vegetalista) ou attaques convulsives du Zu-bassiste Massimo Pupillo (Thanatocracy), respectivement rappels modernes du free des années (19)70 et du rock underground américain des années (19)90.

Une fougue qui, parfois compressée dans sa forme, ne concède jamais une once de son énergie, efficace et convaincante comme ne l'aurait peut-être pas été une rencontre entre Joe McPhee, période Nation time, et Ministry. Or, Zu et Vandermark maîtrisent mais ne peuvent s'en contenter. La question n'est pas, pour eux, d'argumenter huit fois. Quatre suffiront, avant qu'ils choisissent d'aller voir autrement, et convient Hamid Drake et Nate McBride à l'élaboration de la seconde partie de l'album. Deux trios se font face et s'attaquent à l'interprétation de quatre reprises.

Les forces en présence multipliées refusent intelligemment la surenchère, et donnent deux versions respectueuses et sensibles de Funkadelic (Trash A-Go-Go, You And Your Folks, Me And My Folks), une double citation de Sun Ra (We Travel the Spaceways/Space Is the Place) et une reprise irrésistible de l'Art ensemble of Chicago (Theme de Yoyo). Les deux trios se font, ensemble, brass band hétérodoxe (puisque sans cuivres), et concluent majestueusement un album bicéphale, qui insuffle une vitalité d'aujourd'hui aux trouvailles d'hier.

CD: 01/ Canicula 02/ Thanatocracy 03/ Vegetalista 04/ Pharmakon 05/ Trash a-go-go 06/ Theme de Yoyo 07/ You and your folks, me and my folks 08/ We travel the spaceways/Space is the place

Zu & Spaceways Inc - Radiale - 2004 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.

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