Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Gene Coleman: Concert in St. Louis (Grob - 2005)

stlouisgrisliIl arrive que le clarinettiste Gene Coleman s’échappe de son bel Ensemble NoAmnesia. Pour preuve implacable, le disque que publie aujourd’hui le label Grob, enregistrement d’un concert qu’il donna en quartette à Saint Louis, USA, le 27 octobre 2002. Une heure de musique, divisée en deux parties qu’on s’est abstenu d’intituler.

Le jeu singulier de Coleman, tirant bénéfice des impuretés et des accrocs, évolue d’abord en triade et se mesure aux expérimentations de Sachiko M, qui choisit, pour commencer, de traiter ses micros de façon peu intrusive. L’atmosphère est sobre et changeante, évoquant une musique indigène quasi-perdue, perceptible ou non selon l’effet des vents.

Lorsque Otomo Yoshihide intervient, c’est pour interroger les dérivations des notes de sa guitare. La clarinette basse suit des parcours cloutés de graves, Franz Hautzinger dévoile des contrastes en confrontant les aigus de sa trompette aux 6 cordes à peine effleurées, tandis que Sachiko M confectionne malignement ses larsens. Et voilà que la tension, sourde jusqu’alors, anime à elle seule le morceau tout entier.

Progressive, parfaitement jaugée, elle amène ensuite Gene Coleman à déposer des phrases acides sur les résonances longues auxquelles se consacrent les basses de la guitare. Adaptant son souffle à loisirs, il en expérimente les moindres effets, tant sur la première plage du disque que sur la seconde. La pause est courte, d’ailleurs, qui en distingue les deux parties. Et c’est sans ménagement que l’on entame les dix dernières minutes du set.

Là, Yoshihide déploie et déstructure des artifices sur fond de grésillements. Tout juste suggéré, un Caruso anéanti interprète pour un temps un laborieux air d’opéra. Coleman, lui, préfère reprendre ses expériences et nomme rapidement interruptions et saccades maîtres de la partition. Pendant plus d’une heure, des formes de chaos se sont superposées, tandis que nous cherchions la sortie d’un labyrinthe de tubes. L’espoir datait d’avant la fonte.

CD: 01/ (51:33) 02/ (09:19)

Gene Coleman - Concert in St. Louis - 2005 - Grob.

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Fred Van Hove: Fin Trio (WIM - 2002)

vanhovefingrisliAgitateur emblématique de la musique improvisée européenne, Fred Van Hove fait partie de ces figures imposantes, riches d’histoire et d’expériences, qui refusent d’avoir un jour à dire leur dernier mot. Alors, les témoignages se suivent et tâchent de ne pas se ressembler. Parfois même, font preuve d’une morgue délurée.

C’est le cas de l’enregistrement que le pianiste flamand réalisa, en 2001, aux côtés d’Ivo Vander Borght (percussions) et Nikos Veliotis (violoncelle). Explorant encore et toujours les mille voies probables de l’improvisation, les musiciens se mettent rapidement d’accord, et engagent la conversation sur les pentes houleuses.

Tirant profit des notes percutantes et des suspensions (Woken), les tentatives du piano et du violoncelle mènent le plus souvent une danse ignorant tout des effets d’intention (Quietus). Les silences approuvés installent peu à peu une sobriété dominante, qu’il faudra bientôt mettre à mal (Into the Night). Alors, on se penche sur les cartes et on imagine des offensives.

De fuites euphoriques en échappées désespérées (Montagnes russes), on multiplie les rêves de conquête : celles d’un ailleurs fantasmé (No Tango on Mars) ou d’un lointain évoqué (Vander Borght rappelant Cyro Baptista ou Vasconcelos sur Drops et Into the Night). Puis, les nappes oscillantes d’un accordéon laissent le champ libre aux fantaisies du violoncelle (Chemical Chord).

Ensemble, les deux instruments jouent des accrocs, des harmoniques et des redondances. Patients, ils extirpent plus qu’ils ne fabriquent des atmosphères épaisses et bousculées (No Tango On Mars), aux couleurs changeantes. L’occasion a réuni un Fin Trio fait disque, qui, après un parcours chaotique et superbe, gagne la quiétude des grands repos.

CD: 01/ Woken 02/ Drops 03/ Bending Metals 04/ Quietus 05/ Montagnes russes 06/ Chemical Chord 07/ Urban Jungles 08/ No Tango On Mars 09/ Into The Night

Fred Van Hove - Fin Trio - 2002 - WIM. Distribution Orkhêstra International.

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Steve Lacy : Lift the Bandstand (Rhapsody, 2003)

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Près d'un paravent, un Steve Lacy visiblement intimidé par la caméra introduit Evidence de Thelonious Monk. Ainsi débute le film que Peter Bull consacra, dans les années 1980, au saxophoniste. Les couleurs respirent leur époque et cèderont la place à des archives en noir et blanc lorsqu'il s'agira d'illustrer une longue interview de Lacy, dans laquelle il fait un bilan raisonné de son expérience musicale.

Dès le départ, c'est à Monk qu'il rend hommage, et aux précieux conseils qu'il reçut du maître du temps où il jouait à ses côtés. Pourtant tous indispensables, l'un d'entre eux se détache et offre au film à la fois un fil conducteur et un titre choisi : Lift the Bandstand, sorte de quête précieuse de l'envol en musique, de l'instant où les interprètes contrôlent leurs thèmes sans vraiment y penser, ressentent loin des contraintes pour gagner comme jamais en efficacité. Le principe déclaré, Steve Lacy peut maintenant annoncer qu'il croit avoir mené cette quête, sinon à son terme, du moins à un point de chute satisfaisant : deux extraits d'un concert donné en 1985 avec son sextette en offrent un aperçu. Irene Aebi scande Prospectus et Gay Paree Bop sur l'entente d'un groupe formé depuis douze ans. Inutile de dire qu'aux côtés du leader et de sa partenaire, Bobby Few, Jean-Jacques Avenel, Steve Potts et Oliver Johnson n'ont pas à simuler l'entente.

Pour en arriver là, Lacy déclare qu'il n'y a pas de secrets. Simplement une accumulation d'expériences qui font une histoire. Celle qui le mena de ses premiers cours en compagnie de Cecil Scott à sa rencontre avec Cecil Taylor, de ses expérimentations aux côtés de Roswell Rudd à sa découverte des permissions allouées par le refus de la mélodie. Autant de facteurs qui l'ont amené à se connaître, auxquels il ajouta certaines découvertes personnelles (l'emploi du soprano, ou une manière particulière d'utiliser les mots dans le jazz) pour en arriver enfin à se construire et s'imposer. Précis et précieux, retraçant son parcours sans oublier d'être redevables aux maîtres comme aux figures qu'il a croisées (l'émulsion bénéfique qu'a pu lui procurer la concurrence d'un autre soprano de taille, John Coltrane), Steve Lacy trouve au "Lift The Bandstand" de Monk une réponse adéquate, qui est aussi une célébration de l'accord parfait entre musiciens, "when the music really takes place".

Steve Lacy : Lift the Bandstand (Rhapsody Films)
Edition : 2003.
DVD : 01/ Evidence 02/ Prospectus 03/ About Sidney Bechet 04/ About Cecil Taylor 05/ About Gil Evans 06/ About Thelonious Monk 07/ About John Coltrane 08/ Gay Paree Bop
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Wadada Leo Smith, Anthony Braxton : Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace (Pi Recordings, 2004)

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Pour qu’un disque puisse donner une idée exacte de ce qu’est la radicalité, bien choisir les musiciens qui le concevront est indispensable. Dans le cas de Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace, le duo chargé du projet est d’une efficacité rare. De celles produites exclusivement par des facteurs solides : en l’occurrence, une histoire partagée et des aspirations esthétiques semblables, depuis toujours.

Figures imposantes de l’AACM, Wadada Leo Smith et Anthony Braxton avaient déjà évolués ensemble au sein du Creative Construction Company. A deux, ils remettent au goût du jour les résolutions d’hier. Soit, ne rien sacrifier à la simplicité vidée de sens qui, parce qu’elle assure aux musiciens médiocres le lot commun des réussites, fait de petits succès et d’auto-satisfaction injustifiée, ne passera jamais de mode. Comme elle, le duo campe sur ses positions, dont il durcit toutefois le ton. De courses-poursuites en pauses nécessaires, Composition N°.316 combine les accents orientalistes d’un bugle insatiable et les interventions dissonantes d’un saxophone décalé. Les silences mènent à la réflexion, qui opte bientôt pour la reprise des hostilités. Seul l’épuisement se montrera capable d’en sonner le glas, dans un souffle de Smith.

Les évocations, elles non plus, ne peuvent cacher longtemps le goût de leurs auteurs pour les extrêmes. Ainsi, les gradations du saxophone sur Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace établissent des relevés topographiques extraterrestres, tout en tâchant d’établir un répertoire exhaustif des diverses façons d’en parcourir l’entière surface. La trompette accentue encore les pentes abruptes tout en soutenant dans ses efforts l’avancée commune des instruments décidés. Havre paisible, Goshawk est un endroit où l’on peut enfin attester de ses blessures. L’improvisation, d’un calme rassurant, permet à Wadada Leo Smith de révéler les accrocs glanés tout au long du parcours, tandis qu’Anthony Braxton pose des atèles au moyen de nappes lumineuses. Si on se repose ici d’un autre vagabondage que celui qui promena Max Roach et Archie Shepp sur la Muraille de Chine, comme lui pourtant, on prouve que ce ne sont pas les plus beaux voyages, ni les plus beaux disques, que l’on trouve sur catalogues.

Wadada Leo Smith, Anthony Braxton : Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace (Pi Recordings / Orkhêstra International)
Edition : 2004.
CD : 01/ Composition N°.316 02/ Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace 03/ Goshawk
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Sten Sandell, David Stackenäs : Gubbröra (Psi - 2004)

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Deux musiciens suédois se faisaient face, ce 3 mai 2004, au Conway Hall de Londres, à l’occasion du festival Freedom of the City. Le pianiste Sten Sandell, d’une part, et le guitariste David Stackenäs, de l’autre. Un duo d’improvisateurs, donc, que viendra rejoindre, après deux pièces exécutées, le trio d’Evan Parker, par ailleurs patron du label Psi.

Sur un déroulement éthéré de nappes électroniques, Jansson's Temptation (part 1) installe un dialogue piano / guitare. Le premier digresse, individuel, quand la seconde tente d’imposer ses rythmes, y parvenant quelque fois. Evolution d’une montée en puissance annoncée, le mouvement suit la violence des attaques de Sten Sandell, qu’il accompagne de sa voix sifflante, pour enfin avaler le morceau à lui seul à force de basses de fin du monde.

Phénix autoproclamé, la guitare introduit Jansson’s Temptation (part 2), au moyen d’accords dissonants, d’égrenages rapides de notes opposées par les pauses dont Stackenäs sait tirer parties. S’attaquant aux tirants, rugueux et acharné, il persuade bientôt le pianiste de l’utilité de le rejoindre. Celui-ci répond d’abord rythmiquement, percussionniste sur piano, avant de mêler ses notes fantasques à la plainte d’une alarme et de sifflets programmés. Un solo en remplace un autre, et Sandell conclut, une fois encore en graves, sobres et questionnant les interférences.

Maintenant aux côtés d’Evan Parker, Barry Guy et Paul Lytton, le duo démontre en quintette ce qu’est la maîtrise en improvisation. Gubbröra ne laisse rien échapper. D’envolées lyriques et déjantées en instants d’accalmie, les cinq musiciens s’entendent à la perfection. Parker, radical, avance en roue libre, tandis que les percussions de Paul Lytton enrobent les cercles convulsifs de la guitare de Stackenäs. Sandell, lui, provoque des avalanches d’aigus, et cède un peu de son statut de meneur au duo Lytton / Guy, qui appelle à la fuite, sème distances et doutes tout en recadrant régulièrement l’effort collectif.

Musique instantanée, aussi inaliénable qu’une topographie des mouvements, Gubbröra est plus simplement un double exercice d’improvisation réussi. Que nous conseille Evan Parker, parrain qui sait de quoi il parle, distribuant un avis du genre de ceux qu’on ne peut que suivre, et entendre.

CD: 01/ Jansson's Temptation (part 1) 02/ Jansson’s Temptation (part 2) 03/ Gubbröra

Sten Sandell, David Stackenas - Gubbröra - 2004 - Psi. Distribution Orkhêstra International.

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Trio-X: The Sugar Hill Suite (CIMP - 2004)

SugargrisliDepuis 1998, Joe McPhee, Dominic Duval et Jay Rosen se retrouvent de temps à autre au sein du Trio-X et enregistrent ensemble des disques-étalon. Qu’il s’agisse des manières inédites de faire avec un jeu de références musicales assimilées, des méthodes à adopter pour mener au mieux l’improvisation en trio ou d’un refus opiniâtre de la redite, chaque nouvel enregistrement du Trio-X mesure et jalonne.

Avec The Sugar Hill Suite, les musiciens rendent hommage à Harlem, place de choix dans l’histoire du jazz, évidence qu’ils souhaiteraient voir se pérenniser. Incorporant des phases de jeu improvisé dans l’interprétation de standards, le trio parvient à évoquer de manière originale des artères à angles droits emplies de musique. De celle, insouciante, émanant du Cotton Club (Drop Me off in Harlem), à celle de standards de jazz d’inspiration traditionnelle (Sometime I Feel Like a Motherless Child).

Adepte de l’oxymore en musique, Joe McPhee défend ici subtilement son point de vue : son saxophone cite Freddie Hubbard avant de rendre des phrases atteintes par la rage (Little Sunflower) ou, au contraire, transforme une complainte urbaine que l’on n’ose que bien tard en rengaine optimiste (Goin’Home).

Le plus souvent discret, accentuant aux moments opportuns le jeu de ses partenaires, Jay Rosen propose parfois d’aller voir ailleurs. Installant sur Triple Play (For Jillian, Grace, & Dominic) un rythme funk minimaliste, il ouvre The Sugar Hill Suite (For Samuel Rosen) aux moyens d’une batterie psychédélique jouant des résonances, avant de lui accorder un solo fleuri à la fin duquel McPhee peut s’accorder toutes les permissions.

Subissant l’assaut de découpages arbitraires et efficaces, les improvisations du Trio-X sont autant de tentatives assemblées, où se bousculent les modulations de McPhee, le soutien fidèle des harmoniques de Duval, et les confirmations percutantes de Rosen. Le matériau est malléable, et l’on créé au moment même où l’on façonne. Le résultat est une nouvelle échelle de valeurs, à la palette élargie.

CD: 01/ For Agusta Savage 02/ Triple Play (For Jillian, Grace, & Dominic) 03/ Sometime I feel Like a Motherless Child 04/ Drop Me off in Harlem 05/ The Sugar Hill Suite (For Samuel Rosen) 06/ Little Sunflower 07/ Monk’s Waltz 08/ Goin’Home

Trio-X - The Sugar Hill Suite - 2004 - CIMP Records.

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Alterations: Voila Enough ! (Atavistic, 2002)

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Voilà Engough ! est ce genre de conclusion, définitive, après laquelle on réclame le silence. Des quatre membres du collectif d’improvisation britannique Alterations, c’est à David Toop que revient le mérite de la signer. Pour ne plus y revenir, il choisit de réunir 15 inédits du groupe, enregistrés entre 1978 et 1981, sur une compilation qui complète un œuvre jusque là incomplet.

On retrouve alors le guitariste aux côtés de Peter Cusack, Terry Day et Steve Beresford, en Allemagne, Angleterre ou Hollande, élaborant en quartette un objet musical unique, expressionniste tout autant qu’abstrait, frondeur comme réfléchi. Les moyens, classiques ou non, sont multiples : piano et cornes d’animaux, guitare et ballons de baudruche, saxophone et sifflets à chiens...

Où qu’il se trouve, le public fait face à un fourre-tout baroque et sans limites, et rencontre des rivages sauvages devant lesquels, seul, il aurait vite fait de fuir (Tilburg 3, Berlin 5). Les sages dissonances y ont mauvaise influence sur les ritournelles (Berlin 3), les répétitions y accentuent les syncopes de batterie ou l’inconstance des parties de piano. De ces terres où l’on juge fantaisies les hallucinations.

Flirtant toujours avec la provocation, la rage commune aux musiciens d’Alterations s’en donne à coeur joie (Tilburg 1) et destine d’un même geste la révérence et l’irrespect à des citations de marche turque (LMC Segue) ou de country prokofievienne (Bracknell 1). En quelque sorte, le « No future » d’improvisateurs hallucinés, Voila Enough ! persiste, signe, et abat un mur en voulant simplement enfoncer le clou.

Alterations : Voila Enough ! (Atavistic / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1978-1981. Edition : 2002.

CD: 01/ Berlin 1 02/ Berlin 2 03/ Berlin 3 04/ Berlin 4 05/ Berlin 5 06/ Bracknell 1 07/ Bracknell 2 08/ Bracknell 3 09/ Bracknell 4 10/ Bracknell 5 11/ Tilburg 1 12/ Tilburg 2 13/ Tilburg 3 14/ Tilburg 4 15/ LMC Segue
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Dominic Duval, Joe McPhee: Rules of Engagement, Vol.2 (Drimala - 2003)

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Le contrebassiste Dominic Duval a récemment tenu à jauger, en compagnie de 3 amis, l’influence de la proximité des rapports sur l’improvisation en duo. Deuxième des trois sets publiés par le label Drimala - après celui enregistré en compagnie du multi instrumentiste Mark Whitecage -, Rules of Engagement, Vol.2 demande la participation au projet d’une figure majeure du jazz libre : Joe McPhee.

Cet adepte de la trompette de poche fait le choix du saxophone ténor pour improviser, mais aussi interpréter (Amazing Grace, While My Lady Sleeps), aux côtés de Duval. Dire encore que les musiciens se connaissent bien, et attendre de voir ce que deux des membres du Trio-X donnent sans le manquant Jay Rosen.

D’abord, la mécanique : de l’archet ou de pizzicati, Duval pose le rythme. Connaissant trop la musique pour ignorer qu’improviser n’est pas, comme beaucoup le pensent, abandonner la mélodie, McPhee impose un jeu de références, mélodiques ou non, et se permet d’enrichir les préparations du contrebassiste : de couacs, à la manière d’Albert Ayler (Coming Forth), de clins d’œil à Dewey Redman (Sunday Improvisations 1, Sunday’s Coda), ou encore, d’évocations de Steve Lacy (Birmingham Sunday).

Et puis, au milieu de l’album, Joe McPhee nous parle (Monologue): de la musique, qui ne naît pas seulement des notes, ni seulement du rythme. Lui, n’a d’ailleurs qu’à suivre le cours majestueusement creusé par Duval, qui soutient, entraîne ou apaise, enrichit d’harmoniques ou double les interventions du saxophoniste. Les manières sont diverses (archet, pizzicati ou même slap) mais l’effet toujours adéquat : paisible sur Amazing Grace, dont le célèbre thème subit ici le sort que Monk réservait à Just a Gigolo ; inspiré sur While My Lady Sleeps ; toujours subtil.

S’il existe seulement des moments d’entente, Duval et McPhee ont indéniablement su les saisir. Etablissant des parallèles sonores entre leurs instruments, se permettant de répéter à l’envi une ligne mélodique à peine trouvée ensemble, ils donnent ici leur vision, réfléchie et délicate, de l’improvisation. La rencontre est fructueuse et se termine le dixième morceau passé. Comme deux amis se quittent, Solo Sax et Solo Bass se succèdent pour clore l’album. Attendre, alors, que sonne l'heure des retrouvailles.

CD: 01/ Nexus 02/ Sunday Improvisations 1 03/ Sunday’s Coda 04/ Birmingham Sunday 05/ Monologue 06/ Sunday Improvisations 2 07/ Amazing Grace 08/ While My Lady Sleeps 09/ Coming Forth 10/ Solo Sax 11/ Solo Bass

Dominic Duval, Joe McPhee - Rules of Engagement, Vol.2 - 2003 - Drimala. Import.

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The Clarinet Trio: Ballads and Related Objects (Léo Records - 2004)

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Depuis 1998, Gebhard Ullman et Jürgen Kupke abordent en trio la question de la clarinette. En compagnie de Theo Nabicht, dans un premier temps, et maintenant aux côtés de Michael Thieke, ils inventent, au sein du Clarinet Trio, autant d’approches rares de l’instrument que de compositions alambiquées destinées à en faire redécouvrir les richesses.

Signés Ullman lorsqu’ils ne sont pas improvisés, les morceaux de Ballads And Related Objects multiplient les propositions : harmoniques évasives et entrelacements entêtants, choix ou refus du jeu à l’unisson pour l’interprétation de ballades apaisantes (Desert…Bleue…East), de mouvements extatiques (29 Shoes) ou de blues revisité (Collective N°.10 (Lines)).

Gimmicks contrôlés, les ruptures, de rythmes et d’intuition, distillent leurs poisons délicats à l’écrit (Seven 9-8, suite éléphantesque majestueuse) comme à l’improvisé (Collective N°.9 (Part 1-4)). Ici, elles permettent aux tentatives funambules de croître et de multiplier (Déjà Vu (Theme)), tandis qu’ailleurs, savamment positionnées, elles permettent aux clarinettes de lutter contre l’installation du silence en usant des silences (Déjà Vu (Variation 2)).

Ceci n’empêche en rien le trio de distribuer les solos agressifs ou les tournures rythmiques chaleureuses. De basses enivrantes en élucubrations aigues, la maîtrise pour principal fil conducteur, The Clarinet Trio fait preuve d’inspirations variées tout en menant une quête homogène commune de l’inédit musical. Trois clarinettistes à atteindre, ensemble, le but qu’ils s’étaient fixé.

CD: 01/ Déjà Vu (Variation 1) 02/ Seven 9 – 8 03/ Collective N°.9 (Part 1-4) 04/ Almost Twenty – Eight 05/ Variations On A Theme By Claude Debussy 06/ Collective N°.10 (Lines) 07/ 29 Shoes 08/ Collective N°.11 (Hohe Objekte) 09/ Verschiedene Annäherungen an den Ton Ges 10/ Déjà Vu (Theme) 11/ Desert...Bleue...East 12/ Collective N°.12 (Ballad) 13/ Déjà Vu (Variation 2)

The Clarinet Trio - Ballads and Related Objects - 2004 - Leo records. Distribution Orkhêstra International.

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Fred Lonberg-Holm: Dialogs (Emanem - 2004)

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Usant du même stratagème que Nigel Kennedy – celui d’électriser un instrument le plus souvent dévolu au classique –, mais animé, semblerait-il, par une démarche inverse – vendre le moins de disques possible -, Fred Lonberg-Holm nous renseigne, avec Dialogs, sur les mille et une façons de torturer un violoncelle en huit improvisations choisies.

Préparé, l’instrument a des allures de prototype : microphones ou mini enceintes viennent grappiller quelques centimètres carrés de bois et, par là même, multiplier les échappatoires possibles au convenu en musique. Car tout comme l’instrument qu’il s’apprête à utiliser, les intentions du violoncelliste n’ont rien d’orthodoxe, proches, par exemple fantaisiste et imaginaire, de la manière qu’aurait The Ex d’envisager un concerto d’Haydn.

Ainsi, Dialogs aborde des expériences sonores et improvisées, à grand renfort de larsens, feedbacks ou effets sonores rugueux et démontés. L’archet décide d’harmoniques tordues et déconcertantes (Dialog 7), opposées parfois aux rendus secs et ronds des pizzicati (Dialog 3). Dissemblables par le traitement sonore qu’on leur impose, ces derniers n’ont en commun que leur origine : la source frénétique, implacable et flirtant parfois avec la rupture (Dialog 5), qui les génère.

Puisqu’il n’est pas dans l’idée de Lonberg-Holm de servir la mélodie, les plaintes qu’il obtient de son instrument, véritables preuves audibles des sévices qu’il lui inflige, gagnent sans arrêt en fantaisie. Jouant avec les mécanismes acoustiques qu’il a mis en place, accueillant favorablement jusqu’aux parasites(Dialog 1), ou estimant l’effet sonore procuré par les rebonds de l’archet sur les cordes (Dialog 8), rien n’empêche non plus le musicien d’évoquer, via citation, un Beethoven égaré en pleine lande irlandaise (Dialog 7).

Tout à la fois exemple réussi d’improvisations en solo et pièces ardues d’élucubrations sonores, Dialogs fait la connexion entre le libre-arbitre décidé pour l’interprète - l’improvisation comme postulat de départ – et une réflexion sérieuse apportée au souci d’aborder sur un ton original l’amplification et l’enregistrement. Une faveur concédée sans qu’en découle pour autant le moindre compromis.

CD: 01/ Dialog 1 02/ Dialog 2 03/ Dialog 3 04/ Dialog 4 05/ Dialog 5 06/ Dialog 6 07/ Dialog 7 08/ Dialog 8

Fred Lonberg-Holm - Dialogs - 2004 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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