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Collective 4tet: Moving Along (Leo - 2004)

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Quatre hommes ne seront jamais de trop pour se pencher sur le tour que doit prendre aujourd'hui le free jazz. Cinquième postulat net et précis du Collective 4tet sur la question, Moving Along peaufine un raisonnement qui tire sa substance de trois improvisations subtiles.

Se demander, d'abord, si le psychédélisme minimaliste introduisant Drawing From The Pool n'est pas qu'un prétexte. Celui qui permettrait de démontrer le mieux de quelle façon imposer, en musique, les voies adéquates aux envies. Ainsi, les assauts délicats du percussionniste Heinz Geisser et le trombone expressif de Jeff Hoyer amorcent une progression mesurée, sur laquelle évoluent un William Parker discret et éclairé. Mark Hennen, lui, pose ses accords au piano, avant d'en égrener les notes.

Si chacun des musiciens lâche du leste, c'est, bizarrement, pour mieux servir la tension sous-jacente qui anime le groupe. Lorsque Parker attaque son instrument au moyen de l'archet, celle-ci peut d’ailleurs enfin être révélée. L'éloquence d'un trombone qui se rêverait introspectif, le soutien abrasif qu'apportent les cymbales à des basses qu'on ne peut plus assagir, ou encore le poids colorant l'effet des notes de piano, emportent les décisions. Irrévocablement énergiques.

Moving Along, ensuite, nous parle d'une approche plus individualiste de l'improvisation. Auteur des résonances lointaines du début, Hennen s'en prend aux cordes de son instrument sans l'aide du clavier. Les marteaux que le maître abandonne sont désormais tout au spectacle : Geisser et Parker refusant d'imposer un rythme castrateur, se laissent porter par le flot dense des possibles. Le piano virulent charge encore les fluides, tandis qu'au trombone, Hoyer semble sous l'effet d'un raisonnement spontané, et fait de son mieux pour écarter les tentations mélodiques qui s'offrent à lui au milieu d'un désert aride.

Plus évanescent, Sí en sí tire son charme d'un piano en recherches perpétuelles et légères. A l'archet, William Parker fleurit l'ensemble de phrases dissonantes, et la retenue décidée conseille Jeff Hoyer de se contenter de 2 notes pour toute ossature de son intervention. Les choix individuels se croisent et, sans cesse, nous transportent d'assemblages décalés en élucubrations ravissantes. De quelles autres manières pouvait s'en sortir le free jazz d'aujourd'hui pour nous convaincre autant ?

CD: 01/ Drawing From The Pool 02/ Moving Along 03/ Sí en sí

Collective 4tet - Moving Along - 2004 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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Peter Kowald : Silence and Flies (Free Elephant, 2004)

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Acolyte et partenaire de musiciens comme Peter Brötzmann, Carla Bley ou Alexander Von Schlippenbach, le contrebassiste Peter Kowald n’en avait pas moins fini par accuser une préférence pour le jeu improvisé en solo. Silence and Flies, performance enregistrée à Nigglmühle en 2001, nous rappelle l’une des figures allemandes les plus importantes du genre.

Une approche instrumentale brute incitait Kowald à refuser les recours aux artifices de disposition comme aux effets vides de sens. Un purisme, presque, dont il rendit compte à Nigglmühle en élaborant deux développements foisonnants, mis, sans forcer, à l’abri de la monotonie.

Car le jeu du contrebassiste est à l’image de Niggl 1 : les références mélodiques se chassent l’une l’autre (rappels d’œuvres pour viole, aspects minimalistes), les techniques employées (slaps, glissandi, grattements) défilent pour le bien d’hallucinations improvisées, mouvantes et organiques. Silences et répétitions lient ici et là le tout, jusqu’à l’incantation finale portée par le bourdon grave de la voix d’un anachorète que le public, toujours, révèle.

Ainsi porté, Peter Kowald n’en finit plus de multiplier les pistes. Décalant à l’envi des boucles d’aigus, déconstruisant chacun de ses principes de rebonds d’archet, il concède parfois, et assume sur Niggl 2 la base rythmique d’un quartet fantôme, avant d’y couper court en déclenchant des pizzicati secs et libres, grouillant comme les essaims évoqués par quelques nappes d’harmoniques.

Compositions sur l’instant d’un musicien inspiré, Silence and Flies n’est pas une œuvre improvisée de plus. Elle, comme les meilleures, refuse l’austérité. Elle, comme les meilleures, ne peut se contenter d’une seule et unique écoute. Enfin, vers elle, en priorité, on reviendra.

Peter Kowald : Silence and Flies (Free Elephant)
Enregistrement : 2001. Edition : 2004.
CD : 01/ Niggl 1 02/ Niggl 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Sinistri: Free Pulse (Häpna - 2005)

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Se frotter à différents styles importe peu lorsqu’un groupe a autre chose en tête que d’en servir un seul. Certains même, comme Sinistri, tiennent éperdument à n’en préférer aucun, avouant que leur quête est ailleurs, qui est celle de suivre le cours d’une musique non-métrique.

S’il n’est pas le premier à défendre ce genre d’intention, le trio italien y insuffle une radicalité inédite, quitte à se répéter un peu en refusant tout autre point de vue sur la question que celui qui interdit la synchronisation des musiciens. Les rythmes aléatoires de Roberto Bertacchini oscillent ainsi sans tenir compte des impulsions du guitariste Manuele Giannini, le plus souvent hargneuses (Bluesplex Pt1, NY Vamp), parfois caressantes (Cold Fried Tk4).

Car les improvisations de Sinistri ne sont pas toutes nerveuses. On choisit, de temps à autre, de faire d’une mise en place un développement musical subtil (Deep squeak, Holes In Between), pendant lequel on accepte de rechercher plutôt que de ressentir. Alors naissent des tentatives sonores qu’emporte Alessandro Bocci, troisième larron, concepteur d’électronique intuitif.

Elaborant des nappes de basse à peine perceptibles (Ampstone, NY Vamp), chevauchant les cymbales pour mieux rêver d’ultrasons (Cold Fried Tk4), ou levant le voile sur des stigmates dessinées par quelle rugueuse extase (Holes in Between), le soutien électronique est là, qui divertit autant qu’il enrichit les efforts collectifs.

Ceux d’Ampstone, par exemple, sur lequel Manuele Giannini chuchote des mots choisis, et multiplie encore les essais stylistiques. Seule à avoir réussi à imposer une cadence à Free Pulse, la voix empêche Sinistri d’échapper à tous les codes. Mais le trio en profite, qui fait de ce rappel aux bonnes mœurs le détail falsificateur d’un patchwork flamboyant, à l’iconoclastie tirant sa verve d’intentions rock, d’électronique bruitiste, et de jazz percussif.

CD: 01/ Smooth Fried Tk2 02/ Bluesplex Pt1 03/ Pre-Verb Fried Funk 04/ Holes In Between 05/ Black Vamp #1 06/ Ampstone 07/ Cold Fried Tk4 08/ NY Vamp (second set) 09/ Deep Squeak 10/ Red Angular Feelin’

Sinistri - Free Pulse - 2005 - Häpna.

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Moondog: The German Years 1977-1999 (Roof Music - 2004)

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La mine désespérée, un petit homme est assis au beau milieu d'une grande surface culturelle. Il y est vendeur, et s'il n'est pas là, insouciant, à attendre la question qu'il pourra résoudre d'un coup d'oeil rapide à sa base de données, c'est qu'on lui a demandé de mettre en rayon 2 ou 3 exemplaires d'une anthologie de Moondog. En vain, il a cherché leur place. Incapable, il a failli. Le monde entier lui en veut, pense-t-il, à l'image du label Roof Music, qui n'a pas décidé de lui rendre la tâche facile en élaborant une compilation sélective des disques du Maître publiés après 1974 (année de son installation en Allemagne), accompagnée de l'enregistrement encore inédit du tout dernier concert qu'il donna, à Arles, en 1999 .

Assemblant des morceaux extraits de 7 albums différents, le premier des deux disques fait alterner les thèmes interprétés en compagnie du London Saxophonic (Bird's Lament, Dog Trot), les chants élaborés d'un Minnesänger égaré (Pigmy Pig, High On A Rocky Ledge), les pièces rythmiques (Viking I, In Vienna), ou encore, les compositions profanes qu'on tente de convertir à l'aide d'un orgue orthodoxe (Dark eyes, Frost Flower). L'ensemble est cohérent, bien sûr, mais - les percussions effleurées sur les trottoirs de Manhattan l'avaient déjà montré -, les vignettes musicales de Moondog convainquent encore plus dans le dépouillement.

Au Théâtre Antique d'Arles, le 1er août 1999, Moondog et Dominique Ponty le prouvent à nouveau. Ici, on traite le contrepoint à deux pianos : les fugues sont fêtées (Barn Dance, Prelude And Fugue In A Minor) et les canons expliqués (from Art Of The Canon, Books I & II). Des mélodies imparables réduites à l'essentiel (Santa Fé), jouant des basses répétées en même temps que des retenues (Jazz Book: No. 2), évoquent ici des paysages à la manière de Gurdjieff (Chaconne In A Minor), ou là, une ronde enivrante (Elf Dance).

Parmi les duos, Moondog, par deux fois, récite 3 Couplets extraits d'un poème qu'il écrivit en 1995, et dont on retrouve l'intégralité dans le livret de 44 pages qui illustre l'anthologie. C'est d'ailleurs en feuilletant celui-ci que notre vendeur mettra un terme au dilemme qui l'assaille. S'il vous vient l'idée saugrenue de vous procurer ce disque en grande surface, et que vos recherches n'ont rien donné dans les rayons Jazz, Musique contemporaine, Folk urbain ou Nouvelle scène défunte, essayez alors aux beaux-livres.

CD1: 01/ Bird's Lament 02/ Pigmy Pig 03/ Viking I 04/ Dog Trot 05/ High On A Rocky Ledge 06/ Log In B 07/ Marimba Mondo 2 08/ Paris 09/ In Vienna 10/ EEC Lied 11. Fujiyama 2 12/ Heimdall Fanfare 13/ Sea Horse 14/ Single Foot 15/ Do Your Thing 16/ Bumbo 17/ Dark Eyes 18/ Logrundr XII 19/ I'm This I'm That 20/ Frost Flower 21/ The Message 22/ Introduction & Overtone Continuum - CD2: 01/ Jazz Book: No. 2 02/ Carnival 03/ Elf Dance 04/ from Jazz Book: No. 4 05/ Fiesta 06/ from Jazz Book: No. 3 07/ Chaconne In A Minor 08/ 3 Couplets 09/ Prelude And Fugue In A Minor 10-20/ from Art Of The Canon, Book I: No. 3, 6, 7, 8, 10, 13, 14, 16, 18, 20, 25 21-24/ from Art Of The Canon, Book II : No. 6, 9, 22, 23 25/ Sea Horse 26/ from Jazz Book: No. 1 27/ from Jazz Book: No. 5 28/ 3 Couplets 29/ from Art Of The Canon, Book V, No. 9 30-32/ Mood Montreux: 1st Movement, 2nd Movement, 3rd Movement 33/ Santa Fé 34/ Barn Dance

Moondog - The German Years 1977-1999 - 2004 - Roof Music. Distribution Orkhêstra International.

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Alexander Von Schlippenbach : Monk's Casino (Intakt, 2005)

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Très peu de façons de servir le jazz auront été aussi personnelles que celle de Thelonious Monk. Rien de moins qu'un style inimitable mis au service de compositions novatrices suffira à envoûter les musiciens les plus pointus de la seconde partie du XXe siècle. Aujourd'hui encore, le charme persiste, et c'est au tour d'Alexander von Schlippenbach d'explorer le songbook du maître. Refusant de réfléchir à des probabilités de découpes partiales, le pianiste décide d'enregistrer en quintet l'intégralité des compositions de Monk. La démarche est inédite, et il ne faudra pas moins de quatre soirs de concerts pour en venir à bout. Un seul principe : ne pas pratiquer Monk comme on entretient les langues mortes, mais lui insuffler l'inédit d'arrangements originaux. "Avez-vous déjà vu des partitions sur mon piano ?" répondait, un jour de 1963, Thelonious Monk au journaliste François Postif qui l'interrogeait sur son rapport à l'improvisation.

L'improvisation, Schlippenbach la connaît pour l'avoir pratiquée souvent. Mais, cette fois, il lui défendra de mener la danse. Les partitions ont été consultées - au moyen de quelques efforts lorsqu'il a fallu mettre la main sur les moins diffusées d'entre elles -, au quintette, maintenant, de les respecter. Devant le public du A-Trane de Berlin, Schlippenbach et ses hommes investissent subtilement le répertoire choisi. Respectueux, ils font alterner des versions plus ou moins éloignées des originales. Si les secondes (Misterioso, Ask Me Now, Bolivar Blues) se permettent parfois quelques références décalées (la clarinette basse de Rudi Mahall rappelant certaines inspirations d'Eric Dolphy sur Boo Boo's Birthday), les premières se font réceptacles de toutes les audaces.

D'abord celle d'accélérer le rythme de certains standards. Derrière la batterie, Uli Jennessen mène la transformation de Thelonious ou In Walked Bud en hard bops opportunistes, ou celle de Consecutive Second's en bogaloo compact et rêche. Toujours impeccable dans sa façon de rendre nerveuses les interprétations, il peut aussi oser quelques influences latines délicates (Bemsha Swing, Shuffle Boil) ou servir une instabilité formelle de rigueur (Monk's dream). De l'audace, surtout, dans l'arrangement que l'on réserve aux thèmes. Parfois cités et réunis sous forme de condensés intelligents, ils subissent tous les affronts. L'Intro Bemsha Swing devient précis de conduction d'air dans un corps de clarinette, tandis qu'on découpe Evidence à la hache. Les incartades free, elles, se bousculent : Think Of One interroge les possibilités de chaque instrument, l'alambiqué Monk's Dream oppose la trompette d'Axel Dörner et ses suaves effets de sourdine aux implorations agressives de Rudi Mahall, qui, ailleurs, mettra en place de manière anguleuse un Straight No Chaser brillant.

Après ce genre de déconstructions en règle, il arrive à Schlippenbach de rêver d'épures. Servi par des duos sophistiqués - fuites élégantes cuivre et bois juste soulignées, mais de quelle manière, par l'archet du contrebassiste Jan Roder (Crepuscule With Nellie) -, ou par des solos réfléchis - la trompette de Dörner rappelant les efforts compressés du Steve Lacy de Materioso (Eronel), ou l'intervention sur piano-jouet de l'invitée Aki Takase (A Merrier Christmas) -, un jazz minimaliste s'insinue, à l'élégance sobre, inquiétante parfois (le goût de funérailles d'un Japanese Folk Song des limbes). Quand d'autres composent des ruines qui n'ont pas à subir l'épreuve du temps pour être considérées comme telles, le quintette de Schlippenbach, lui, choisit de s'intéresser à des chef-d’œuvres d'architecture. Il en aménage seulement quelques endroits pour plus de commodité, sans jamais en revoir la moindre fondation. Hommage appuyé autant que l'était le Be bop de Monk, Monk's Casino est un édifice somptueux, dont les pierres comme les interprètes sont de taille.

Alexander Von Schlippenbach : Monk's Casino (Intakt Records / Orkhêstra International)
Edition : 2005.

CD1 : 01/ Thelonious 02/ Locomotive 03/ Trinkle-Tinkle 04/ Stuffy Turkey 05/ Coming On The Hudson 06/ Intro Bemsha Swing 07/ Bemsha Swing - 52nd Street Theme 08/ Pannonica 09/ Evidence 10/ Misterioso - Sixteen - Skippy 11/ Monk's Point 12/ Green Chimneys - Little Rootie Tootie 13/ San Francisco Holiday 14/ Off Minor 15/ Gallop's Gallop 16/ Crepuscule With Nellie 17/ Hackensack 18/ Consecutive Second's - CD2 : 01/ Brillant Corners 02/ Eronel 03/ Monk's Dream 04/ Shuffle Boll 05/ Hornin'In 06/ Criss Cross 07/ Introspection 08/ Ruby, My Dear 09/ In Walked Bud 10/ Let's Cool One - Let's Call This 11/ Jackie-ing 12/ Humph 13/ Functional 14/ Work - I Mean You 15/ Monk's Mood 16/ Four In One - Round About Midnight 17/ Played Twice 18/ Friday The 13th 19/ Ugly Beauty 20/ Bye-Ya - Oska T. - CD3 : 01/ Bolivar Blues - Well You Needn't 02/ Brake's Sake 03/ Nutty 04/ Who Knows 05/ Blue Hawk - North Of The Sunset - Blue Sphere - Something In Blue 06/ Boo Boo's Birthday 07/ Ask Me Now 08/ Think Of One 09/ Raise Four 10/ Japanese Folk Song - Children's Song - Blue Monk 11/ Wee See 12/ Bright Mississippi 13/ Reflections 14/ Five Spot Blues 15/ Light Blue 16/ Teo 17/ Rythm-a-ning 18/ A Merrier Christmas 19/ Straight No Chaser - Epistrophy
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Gene Coleman: Concert in St. Louis (Grob - 2005)

stlouisgrisliIl arrive que le clarinettiste Gene Coleman s’échappe de son bel Ensemble NoAmnesia. Pour preuve implacable, le disque que publie aujourd’hui le label Grob, enregistrement d’un concert qu’il donna en quartette à Saint Louis, USA, le 27 octobre 2002. Une heure de musique, divisée en deux parties qu’on s’est abstenu d’intituler.

Le jeu singulier de Coleman, tirant bénéfice des impuretés et des accrocs, évolue d’abord en triade et se mesure aux expérimentations de Sachiko M, qui choisit, pour commencer, de traiter ses micros de façon peu intrusive. L’atmosphère est sobre et changeante, évoquant une musique indigène quasi-perdue, perceptible ou non selon l’effet des vents.

Lorsque Otomo Yoshihide intervient, c’est pour interroger les dérivations des notes de sa guitare. La clarinette basse suit des parcours cloutés de graves, Franz Hautzinger dévoile des contrastes en confrontant les aigus de sa trompette aux 6 cordes à peine effleurées, tandis que Sachiko M confectionne malignement ses larsens. Et voilà que la tension, sourde jusqu’alors, anime à elle seule le morceau tout entier.

Progressive, parfaitement jaugée, elle amène ensuite Gene Coleman à déposer des phrases acides sur les résonances longues auxquelles se consacrent les basses de la guitare. Adaptant son souffle à loisirs, il en expérimente les moindres effets, tant sur la première plage du disque que sur la seconde. La pause est courte, d’ailleurs, qui en distingue les deux parties. Et c’est sans ménagement que l’on entame les dix dernières minutes du set.

Là, Yoshihide déploie et déstructure des artifices sur fond de grésillements. Tout juste suggéré, un Caruso anéanti interprète pour un temps un laborieux air d’opéra. Coleman, lui, préfère reprendre ses expériences et nomme rapidement interruptions et saccades maîtres de la partition. Pendant plus d’une heure, des formes de chaos se sont superposées, tandis que nous cherchions la sortie d’un labyrinthe de tubes. L’espoir datait d’avant la fonte.

CD: 01/ (51:33) 02/ (09:19)

Gene Coleman - Concert in St. Louis - 2005 - Grob.

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Fred Van Hove: Fin Trio (WIM - 2002)

vanhovefingrisliAgitateur emblématique de la musique improvisée européenne, Fred Van Hove fait partie de ces figures imposantes, riches d’histoire et d’expériences, qui refusent d’avoir un jour à dire leur dernier mot. Alors, les témoignages se suivent et tâchent de ne pas se ressembler. Parfois même, font preuve d’une morgue délurée.

C’est le cas de l’enregistrement que le pianiste flamand réalisa, en 2001, aux côtés d’Ivo Vander Borght (percussions) et Nikos Veliotis (violoncelle). Explorant encore et toujours les mille voies probables de l’improvisation, les musiciens se mettent rapidement d’accord, et engagent la conversation sur les pentes houleuses.

Tirant profit des notes percutantes et des suspensions (Woken), les tentatives du piano et du violoncelle mènent le plus souvent une danse ignorant tout des effets d’intention (Quietus). Les silences approuvés installent peu à peu une sobriété dominante, qu’il faudra bientôt mettre à mal (Into the Night). Alors, on se penche sur les cartes et on imagine des offensives.

De fuites euphoriques en échappées désespérées (Montagnes russes), on multiplie les rêves de conquête : celles d’un ailleurs fantasmé (No Tango on Mars) ou d’un lointain évoqué (Vander Borght rappelant Cyro Baptista ou Vasconcelos sur Drops et Into the Night). Puis, les nappes oscillantes d’un accordéon laissent le champ libre aux fantaisies du violoncelle (Chemical Chord).

Ensemble, les deux instruments jouent des accrocs, des harmoniques et des redondances. Patients, ils extirpent plus qu’ils ne fabriquent des atmosphères épaisses et bousculées (No Tango On Mars), aux couleurs changeantes. L’occasion a réuni un Fin Trio fait disque, qui, après un parcours chaotique et superbe, gagne la quiétude des grands repos.

CD: 01/ Woken 02/ Drops 03/ Bending Metals 04/ Quietus 05/ Montagnes russes 06/ Chemical Chord 07/ Urban Jungles 08/ No Tango On Mars 09/ Into The Night

Fred Van Hove - Fin Trio - 2002 - WIM. Distribution Orkhêstra International.

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Steve Lacy : Lift the Bandstand (Rhapsody, 2003)

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Près d'un paravent, un Steve Lacy visiblement intimidé par la caméra introduit Evidence de Thelonious Monk. Ainsi débute le film que Peter Bull consacra, dans les années 1980, au saxophoniste. Les couleurs respirent leur époque et cèderont la place à des archives en noir et blanc lorsqu'il s'agira d'illustrer une longue interview de Lacy, dans laquelle il fait un bilan raisonné de son expérience musicale.

Dès le départ, c'est à Monk qu'il rend hommage, et aux précieux conseils qu'il reçut du maître du temps où il jouait à ses côtés. Pourtant tous indispensables, l'un d'entre eux se détache et offre au film à la fois un fil conducteur et un titre choisi : Lift the Bandstand, sorte de quête précieuse de l'envol en musique, de l'instant où les interprètes contrôlent leurs thèmes sans vraiment y penser, ressentent loin des contraintes pour gagner comme jamais en efficacité. Le principe déclaré, Steve Lacy peut maintenant annoncer qu'il croit avoir mené cette quête, sinon à son terme, du moins à un point de chute satisfaisant : deux extraits d'un concert donné en 1985 avec son sextette en offrent un aperçu. Irene Aebi scande Prospectus et Gay Paree Bop sur l'entente d'un groupe formé depuis douze ans. Inutile de dire qu'aux côtés du leader et de sa partenaire, Bobby Few, Jean-Jacques Avenel, Steve Potts et Oliver Johnson n'ont pas à simuler l'entente.

Pour en arriver là, Lacy déclare qu'il n'y a pas de secrets. Simplement une accumulation d'expériences qui font une histoire. Celle qui le mena de ses premiers cours en compagnie de Cecil Scott à sa rencontre avec Cecil Taylor, de ses expérimentations aux côtés de Roswell Rudd à sa découverte des permissions allouées par le refus de la mélodie. Autant de facteurs qui l'ont amené à se connaître, auxquels il ajouta certaines découvertes personnelles (l'emploi du soprano, ou une manière particulière d'utiliser les mots dans le jazz) pour en arriver enfin à se construire et s'imposer. Précis et précieux, retraçant son parcours sans oublier d'être redevables aux maîtres comme aux figures qu'il a croisées (l'émulsion bénéfique qu'a pu lui procurer la concurrence d'un autre soprano de taille, John Coltrane), Steve Lacy trouve au "Lift The Bandstand" de Monk une réponse adéquate, qui est aussi une célébration de l'accord parfait entre musiciens, "when the music really takes place".

Steve Lacy : Lift the Bandstand (Rhapsody Films)
Edition : 2003.
DVD : 01/ Evidence 02/ Prospectus 03/ About Sidney Bechet 04/ About Cecil Taylor 05/ About Gil Evans 06/ About Thelonious Monk 07/ About John Coltrane 08/ Gay Paree Bop
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Wadada Leo Smith, Anthony Braxton : Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace (Pi Recordings, 2004)

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Pour qu’un disque puisse donner une idée exacte de ce qu’est la radicalité, bien choisir les musiciens qui le concevront est indispensable. Dans le cas de Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace, le duo chargé du projet est d’une efficacité rare. De celles produites exclusivement par des facteurs solides : en l’occurrence, une histoire partagée et des aspirations esthétiques semblables, depuis toujours.

Figures imposantes de l’AACM, Wadada Leo Smith et Anthony Braxton avaient déjà évolués ensemble au sein du Creative Construction Company. A deux, ils remettent au goût du jour les résolutions d’hier. Soit, ne rien sacrifier à la simplicité vidée de sens qui, parce qu’elle assure aux musiciens médiocres le lot commun des réussites, fait de petits succès et d’auto-satisfaction injustifiée, ne passera jamais de mode. Comme elle, le duo campe sur ses positions, dont il durcit toutefois le ton. De courses-poursuites en pauses nécessaires, Composition N°.316 combine les accents orientalistes d’un bugle insatiable et les interventions dissonantes d’un saxophone décalé. Les silences mènent à la réflexion, qui opte bientôt pour la reprise des hostilités. Seul l’épuisement se montrera capable d’en sonner le glas, dans un souffle de Smith.

Les évocations, elles non plus, ne peuvent cacher longtemps le goût de leurs auteurs pour les extrêmes. Ainsi, les gradations du saxophone sur Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace établissent des relevés topographiques extraterrestres, tout en tâchant d’établir un répertoire exhaustif des diverses façons d’en parcourir l’entière surface. La trompette accentue encore les pentes abruptes tout en soutenant dans ses efforts l’avancée commune des instruments décidés. Havre paisible, Goshawk est un endroit où l’on peut enfin attester de ses blessures. L’improvisation, d’un calme rassurant, permet à Wadada Leo Smith de révéler les accrocs glanés tout au long du parcours, tandis qu’Anthony Braxton pose des atèles au moyen de nappes lumineuses. Si on se repose ici d’un autre vagabondage que celui qui promena Max Roach et Archie Shepp sur la Muraille de Chine, comme lui pourtant, on prouve que ce ne sont pas les plus beaux voyages, ni les plus beaux disques, que l’on trouve sur catalogues.

Wadada Leo Smith, Anthony Braxton : Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace (Pi Recordings / Orkhêstra International)
Edition : 2004.
CD : 01/ Composition N°.316 02/ Saturn, Conjunct the Grand Canyon in a Sweet Embrace 03/ Goshawk
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Sten Sandell, David Stackenäs : Gubbröra (Psi - 2004)

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Deux musiciens suédois se faisaient face, ce 3 mai 2004, au Conway Hall de Londres, à l’occasion du festival Freedom of the City. Le pianiste Sten Sandell, d’une part, et le guitariste David Stackenäs, de l’autre. Un duo d’improvisateurs, donc, que viendra rejoindre, après deux pièces exécutées, le trio d’Evan Parker, par ailleurs patron du label Psi.

Sur un déroulement éthéré de nappes électroniques, Jansson's Temptation (part 1) installe un dialogue piano / guitare. Le premier digresse, individuel, quand la seconde tente d’imposer ses rythmes, y parvenant quelque fois. Evolution d’une montée en puissance annoncée, le mouvement suit la violence des attaques de Sten Sandell, qu’il accompagne de sa voix sifflante, pour enfin avaler le morceau à lui seul à force de basses de fin du monde.

Phénix autoproclamé, la guitare introduit Jansson’s Temptation (part 2), au moyen d’accords dissonants, d’égrenages rapides de notes opposées par les pauses dont Stackenäs sait tirer parties. S’attaquant aux tirants, rugueux et acharné, il persuade bientôt le pianiste de l’utilité de le rejoindre. Celui-ci répond d’abord rythmiquement, percussionniste sur piano, avant de mêler ses notes fantasques à la plainte d’une alarme et de sifflets programmés. Un solo en remplace un autre, et Sandell conclut, une fois encore en graves, sobres et questionnant les interférences.

Maintenant aux côtés d’Evan Parker, Barry Guy et Paul Lytton, le duo démontre en quintette ce qu’est la maîtrise en improvisation. Gubbröra ne laisse rien échapper. D’envolées lyriques et déjantées en instants d’accalmie, les cinq musiciens s’entendent à la perfection. Parker, radical, avance en roue libre, tandis que les percussions de Paul Lytton enrobent les cercles convulsifs de la guitare de Stackenäs. Sandell, lui, provoque des avalanches d’aigus, et cède un peu de son statut de meneur au duo Lytton / Guy, qui appelle à la fuite, sème distances et doutes tout en recadrant régulièrement l’effort collectif.

Musique instantanée, aussi inaliénable qu’une topographie des mouvements, Gubbröra est plus simplement un double exercice d’improvisation réussi. Que nous conseille Evan Parker, parrain qui sait de quoi il parle, distribuant un avis du genre de ceux qu’on ne peut que suivre, et entendre.

CD: 01/ Jansson's Temptation (part 1) 02/ Jansson’s Temptation (part 2) 03/ Gubbröra

Sten Sandell, David Stackenas - Gubbröra - 2004 - Psi. Distribution Orkhêstra International.

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