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Gerry Hemingway: The Whimbler (Clean Feed - 2005)

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Le jazz moderne n'est pas une danse. Pas plus qu'une variété croonante, ou une musique électronique sans charme sur laquelle on greffe quelques trompettes, et grâce auxquelles des promoteurs de bonne volonté n'en finissent plus de rassurer : "N'ayez pas peur du jazz, il ne vous bousculera pas". Induit en erreur, qui n'échappe pas aux slogans et promotions passera à côté de Ken Vandermark, William Parker ou Gerry Hemingway.

A l'encontre de ceux là, travailleurs quasi clandestins, les mêmes promoteurs lanceront bien une fois ou deux "Eh bien, qu'ils se fassent entendre!" N'y a-t-il pas de la place pour tous, en effet, même si c'est à l'aveugle, au sourd et au manchot, qu'on distribue les doses ? Reste à ceux qui ont reçu bien peu la passion véritable, l'art de relativiser la marche tronquée des choses. Et de croire sans faillir, pour pouvoir encore se montrer capable. Comme Hemingway, justement, lorsqu'il signe The Whimbler.

Batteur subtil emmenant un quartet accompli, il résume en un disque les tournures du jour d'un jazz véritable. Jouant avec les références d'une histoire chargée, il donne à entendre une pièce sophistiquée (Waitin), un free soft avide de déroutes (In the Distance), ou un blues libéré du respect des grilles (Pumbum). Au ténor et à la trompette, Ellery Eskelin et Herb Robertson se chargent des brillances là où l'on opte pour la déstructuration du thème (Rallier), doublent superbement les phrases écrites de The Current Underneath.

Parti d'un riff envoûtant de basse qu'impose Mark Helias, étoffé par les percussions choisies d'Hemingway et gagnant en puissance sur toute sa longueur, ce morceau mêle avec réussite le groove des intentions et l'assurance du jeu. Pendant sensible, The Whimbler est servi par l'unisson des vents, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus assumer l'entente. Alors, les attaques fusent, posent d'autres couleurs tout en révélant la subtilité des arrangements.

Imprécis une seule fois (Curlycue), le quartette affirme son propos par une exception confirmant la règle : celle d'une émulsion jouissive qui aura mené le groupe des discours profonds (Spektiv) au défoulement final (Kimkwella). Et The Whimbler d'être ce genre de résultat, qui aide à accepter plus facilement les erreurs de charlatans établies vérités. Juste histoire de poursuivre la quête, et de servir encore la bonne cause que l'on cache.

CD: 01/ Waitin 02/ Rallier 03/ The Current Underneath 04/ Pumbum 05/ The Whimbler 06/ Spektiv 07/ Curlycue 08/ In The Distance 09/ Kimkwella

Gerry Hemingway Quartet - The Whimbler - 2005 - Clean Feed. Distribution Orkhêstra International.

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Derek Bailey, Evan Parker : The London Concert (Psi, 2005)

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Le saxophoniste Evan Parker explore ses tiroirs, et réédite (référence Incus) sur son propre label l’enregistrement d’un concert qu’il donna en 1975 à Londres, en compagnie du guitariste Derek Bailey. L’improvisation portée par deux de ses plus brillants représentants et théoriciens ; en public, il y a trente ans.

On retrouve là quelques gimmicks : attaques sèches et étouffées, mouvements oscillatoires, de Bailey ; couacs incandescents et nappes apaisantes de Parker. Tandis qu’en solo le guitariste se laisse porter par un flux insatiable et quelques accélérations internes (Part 1), il lui arrive de décider d’assauts étouffés de tirants et de cordes distendues pour tout accompagnement (Second Half Solos).

Inspiré, Parker multiplie les figures, jetant d’imperméables rauques dans des cascades fiévreuses (Part 4), affinant des fulgurances aigues qui implorent l’écoute (Part 2), ou dissolvant de mille manières quelques phrases répétées dans cet unique but (Part 1A). Porté par les volutes déployées jusqu’à saturation de Bailey, le saxophoniste peut aussi se contenter de trouver discrètement le répondant (Part 3).

Manuel de mise en condition dans la pratique de l’improvisation, The London Concert aborde aussi les questions de l’écoute réciproque et de l’inspiration à gérer seul. Elaboration réfléchie, traitée sans diktat, conseils dispersés et exemples à l’appui. Assez probant, en plus, pour convaincre qui doutait encore : l’enregistrement, en musique improvisée, n’est pas que document.

Derek Bailey, Evan Parker : The London Concert (Psi / Orhêstra International)
Enregistrement : 14 février 1975. Réédition : 2005.
CD : 01/ First Half Solo 02/ Part 1 03/ Part 1A 04/ Part 2 05/ Part 2A 06/ Second Half Solos 07/ Part 3 08/ Part 4
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 2005

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Taylor Deupree, Kenneth Kirschner: Post_Piano 2 (12k - 2005)

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Deux musiciens new-yorkais travaillant ensemble, l’un à la suite de l’autre, à un minimalisme abstrait et élégant, trouvent en Post_Piano 2 une preuve rassurante qu’il est possible de mettre avantageusement en musique quelques idées insaisissables.

Plus facile, toutefois, que de mettre un nuage en bouteille, puisque les gestes de Taylor Deupree et de Kenneth Kirschner connaissent des références, savent des exemples à suivre. Au courant des épreuves de Morton Feldman, ils tentent, dans la même veine, d’exprimer autrement des atmosphères semblables. Sur 11.11.2003, surtout, où un clavier aux ambitions tempérées se satisfait des boucles qu’on en tire, des silences qu’on lui impose.

Après l’installation d’un décor chaleureux mais branlant (08.09.2004), suit l’évocation de résonances lointaines, peu rassurantes, bientôt ensevelies sous les nappes granuleuses d’une musique industrielle minuscule (01.09.2005). Quand l’aboutissement, ici, proposait de suivre un rythme qui aura du lutter pour qu’on le remarque enfin, on déroule, ailleurs (09.15.2004) et sans battements, des motifs sur imprimé délicat, redoutant les accrocs.

Le reste est foisonnant, de fioritures abondantes en touches au lavis. Décorum discret de volontés limpides, Post_Piano 2 demande l’encadrement, lorsqu’il repose au fond des boîtes. Couchées, toujours, les musiques tendres.

CD: 01/ 08.09.2004 02/ 01.09.2005 03/ 09.15.2004 04/ 11.11.2003

Taylor Deupree, Kenneth Kirschner - Post_Piano 2 - 2005 - 12k. Distribution Metamkine.

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Sun Ra: Nothing Is... (Atavistic - 2005)

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Lorsqu’ils donnent, en 1966, ce concert dans une université new-yorkaise, Sun Ra et son Arkestra ont investi depuis quelques mois l’espace du free jazz. La tête dans les nuages, les musiciens mettent en place leur vision de la chose : moins politique, à l’écoute des sphères, et en quête de pépites intergalactiques.

Le message à délivrer est tel que la rencontre avec l’Autre – en l’occurrence, le public -, est porteuse d’espoir, comme d’incompréhensions possibles. A l’image de cette ambivalence, le pianiste fait d’une cacophonie expiatoire l’étendard de son vaisseau, comme il peut aussi bien décider de passages en sourdine, plus à même de permettre la réception des vibrations codées (Sun Ra and His Band From Outer Space).

Parmi l’étrange décorum, des chœurs expriment de temps à autre l’Essentiel, la position à retenir sur un brouillard de plans. Aux saxophones, John Gilmore et Pat Patrick se répondent sur un swing encanaillé, qui va au rythme des pulsations détectées et retranscrites par le batteur Clifford Jarvis (Dancing Shadows). Le même instaurera une rythmique progressant jusqu’à devenir jungle, quand, superbe autant que perdu, Ronnie Boykins tentait de se sortir d’Exotic Forest en mettant tout son espoir dans le pouvoir des redondances.

A chaque fois qu’une trajectoire a frôlé un trou noir au son de chaos distribués (Second Stop Is Jupiter, Theme of the Stargazers), l’Arkestra aura optimisé à l’idéal la phase de transition salutaire. Sous l’émotion, les musiciens plongent dans quelques mirages, qu’ils soient le souvenir d’un be-bop appuyé (Velvet), ou l’exploration d’un désert fantastique envahi par les ours, dont les peaux recevront, éléments des tambours, les caresses longues et répétées d’un Jarvis insatiable (Outer Nothingness).

Agrémenté de 3 inédits – dont une brève version de We Travel The Spaceways pour accentuer encore la compréhension du programme – revoilà Nothing Is…, disque emblématique initialement publié par ESP en 1966. Réédité, bien sûr, mais toujours pas redescendu sur Terre.

CD: 01/ Sun Ra and His Band From Outer Space 02/ The Shadow World 03/ Theme of the Stargazers 04/ Outer Spaceways Incorporated 05/ Next Stop Mars 06/ Dancing Shadows 07/ Imagination 08/ Second Stop Is Jupiter 09/ Exotic Forest 10/ Velvet 11/ Outer Nothingness 12/ We Travel the Spaceways

Sun Ra - Nothing Is... - 2005 (réédition) - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.

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Yves Dormoy, Rodolphe Burger: Planetarium (Dernière bande - 2005)

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D’une collaboration à la Cité de la Villette, faire un disque. Les sciences, pour l’option prise par Yves Dormoy et Rodolphe Burger sur une musique des sphères ; l’industrie, pour la mise sous presse d’un enregistrement mené par les mêmes pour le compte du label Dernière bande.

Sur un Planetarium qu’il a pour beaucoup composé, Dormoy pose saxophone et clarinette, programme, donne à entendre des souvenirs enregistrés de hall d’aéroports, de voix dont lui seul connaît le visage. Envoûté par un Japon rouge de néon, il succombe parfois à l’exotisme moderne touchant l’homme écrasé par les tours de verre. Au pays de la technologie, il se rend aussi compte que ses appareils commencent à dater (Chut…), et l’atmosphère de devenir impossible de lourdeur naïve (Story Tellers, Song for Aichi).

Pour calmer un peu les esprits, s’en remettre aux prises de anches. Compositeur impeccable, Dormoy sert ses mélodies avec délicatesse (Ne change rien), conduit un blues déconstruit (Stars Way), ou laisse, timide, la parole à quelques brouillons de guitare. Pour son infortune, d’ailleurs, lorsque l’ensemble cherche à prendre de la hauteur, alors que les musiciens n’y voient clair qu’en bas.

En bas, les méandres obscurs où Burger et Dormoy trouvent leur salut : dans la déclinaison intelligente d’un thème (Alan Turing), dans l’entier don de soi au presque rien (Radio Altimeter), dans l’habileté à trouver des soutiens de choix (Antoine Berjeaut sur Preflight Contact, Benoît Delbecq sur Ne change rien). Enfouis, ils démontrent leur maîtrise de la situation, et donnent l’exemple qu’on peut ne pas accomplir tout à fait ses rêves, et très bien gérer son rapport au réel.

CD: 01/ Story Tellers (Ornette in Tokyo) 02/ Chut… 03/ Comme si 04/ Alan Turing 05/ Radio Altimeter 06/ Gagarine 07/ Stars Way 08/ Preflight Contact 09/ Souls On Board 10/ Ne change rien 11/ Song for Aichi

Yves Dormoy, Rodolphe Burger - Planetarium - 2005 - Dernière bande. Distribution Chronowax.

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D'incise: Les dérives (Audioactivity - 2005)

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Projet genevois sous le nom duquel s’abrite Laurent Peter, D’incise n’a de cesse de construire des pièces rythmiques minimales, aboutissements d’efforts programmés sur ordinateurs. A l’écoute, Les dérives ne demandent pas longtemps avant de parler pour leur auteur, francophone déboussolé, élevant des constructions pour pas grand-chose, mais publiées quand même.

Qu’elles, au moins, passent la frontière ; et le pas grand-chose sera devenu déjà ça. A coups d’ambient raffinée (Grillages, Incertain), de ricochets entre lesquels se glissent de timides comptines (En attendant…), D’incise rêve sans doute de fuir un pays qui, depuis longtemps, l’a endormi.

Des surbasses carnivores investissent les champs libres (L’imaginaire, Escarmouche entre deux courants d’air) et quelques fulgurances brèves viennent interrompre les monopoles graves (L’urbaniste insouciant). Voilà pour les décors, plantés pour accueillir des tentations mélodiques (Rêverie stochastique sur fond bleu), ou construits, même, par une boucle de piano décidant de la suite programmée à donner à l’ensemble (Perturbation climatique).

On trouve aussi, sur Les dérives, des écarts de langage : à écouter (Opposition, Effort pulmonaire) ou à lire (et qui prouvent qu’on a parfois plutôt intérêt à numéroter ses morceaux). Peu de choses, pourtant, à reprocher à cette marque d’allégeance de l’électronica suisse à son homologue allemande. De ces dérives qui rapprochent.

CD: 01/ Incertain 02/ Promenade 03/ L’imaginaire 04/ Escarmouche entre deux courants d’air 05/ Effort pulmonaire 06/ Mémoire instable d’un génocide 07/ En attendant… 08/ Grillages 09/ Echafaudages 10/ L’urbaniste insouciant 11/ Rêverie stochastique sur fond bleu 12/ Opposition 13/ Perturbation climatique 14/ Amnésie

D'incise - Les dérives - 2005 - Audioactivity. Import.

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Kris Tiner, Mike Baggetta: There, Just as You Look for It (pfMENTUM - 2005)

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Représentants d’un jazz West Coast contemporain, le trompettiste Kris Tiner et le guitariste Mike Baggetta se sont récemment confrontés, histoire de définir comment évoluent les clichés. Et faire fi des arrangements arrondis comme des figures de styles, sur There, Just As You Look For It, figure bipolaire en mouvement.

Serein, d’abord, la trompette évoluant sur le va et vient - sur un demi ton - de la guitare (The Road To El Paso). Plus angoissé, ensuite, ceci n’interdisant pas les phrases convenues (Second Preference), mais capable, le plus souvent, de laisser-allers récréatifs (Your Aftermath, One More Chance).

S’il arrive à Tiner et Baggetta d’avoir recours à l’unisson (A Delicate Touch, Quadrants (for Ken Wilber) : IT), leurs brillances viennent plutôt de l’emphase avec laquelle s’opposent leurs ardeurs. Alors, une trompette singeant le cool se rebelle face aux assauts d’une guitare en pièces (Quadrants (for Ken Wilber) : WE), ou signe la mésentente d’un dialogue extatique sans lendemain (Caffeinated Weasels).

En bout de course, on s’accorde pourtant, l’espace d’une parenthèse. There, Just As You Look For It clôt le débat, sans tirer les conclusions d’une rencontre tendue mais facétieuse. Kris Tiner et Mike Baggetta s’en retournent, assurés maintenant du parti pris des choses.

CD: 01/ Road To El Paso 02/ Second Preference 03/ A Delicate Touch 04/ Your Aftermath 05-08/ Quadrants (for Ken Wilber) : WE - ITS - IT - I 09/ Caffeinated Weasels 10/ One More Chance 11/ Choke On It 12/ There, Just As You Look For It

Kris Tiner, Mike Baggetta - There, Just as You Look for It - 2005 - pfMENTUM. Import.

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Spontaneous Music Ensemble: A New Distance (Emanem - 2005)

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Fondateur, avec Trevor Watts, du Spontaneous Music Ensemble, John Stevens est celui des deux qui animera toujours, jusqu’à son décès en 1994, ce groupe aux formations multiples. Après avoir accueilli des personnalités comme Derek Bailey, Evan Parker ou Peter Kowald, l’ensemble s’était enfin consolidé autour du trio responsable du présent enregistrement.

A New Distance offre des extraits de deux concerts et d’une séance studio. Dans les deux cas, sur une batterie réduite au strict minimum, l’amateur de Sunny Murray qu’est Stevens s’en donne à cœur joie. Assauts frénétiques insatiables, pluies de coups qu’il n’arrive pas à retenir – et qui nous prouve qu’on peut y gagner à frapper sur plus petit que soi -, le batteur s’offre de temps à autre des pauses, pendant lesquelles il souffle dans une trompette de poche.

Alors, il dessine des parallèles avec le ténor de John Butcher, qui, d’aigus angoissés (Uneasy Options) en harmoniques chancelantes (Stig), démontre que l’improvisation inspirée n’interdit pas l’écoute. C’est d’ailleurs elle qui permet au trio de trouver A Certain Elegance, tout à la fois phantasme et morceau emblématique adoptant la retenue pour mieux canaliser les efforts.

Ceux de Roger Smith, par exemple, qui paraît en proie à des souvenirs partiels d’études laborieuses (arpèges brefs, accords plaqués, schémas de basse) mis à mal par des comportements sauvages (attaques de tirants, cordes étouffées, graves impromptus). Discret, il a parfois besoin d’indiscipline – comme sur Peripheral Vision – pour se faire une place, ou de ressources convaincantes – la guitare comme élément de percussions sur With Hindsight - pour que l’on retienne sa présence.

En studio, le trio est rejoint par le flûtiste Neil Metcalfe, qui investit sans faillir l’expérience multipliant les entrelacs de trompette et de saxophone. Afin de l’y aider, John Stevens devait le rassurer, comme il l'explique sur Spoken Interlude : "Il ne s’agit pas d’incorporer une composition, mais une discipline." Celle du Spontaneous Music Ensemble a toujours été l’improvisation soignée, qui trouve dans A New Distance un représentant de choix.

CD: 01/ Spoken Introduction 02/ Stig 03/ So This Is Official 04/ Tape Delight 05/ Uneasy Options 06/ A Certain Elegance 07/ Spoken Introduction 08/ Peripheral Vision 09/ Spoken Interlude 10/ With Hindsight 11/ Spoken Conclusion

Spontaneous Music Ensemble - A New Distance - 2005 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Barre Phillips : Idp-Cologne (Psi, 2005)

 

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Saxophoniste suisse installé à Paris, entendu aux côtés de Günter Müller, Joëlle Léandre ou Fred Frith, Urs Leimgruber n’en finit pas de multiplier les manifestes improvisés. Aux côtés de son compatriote et double d’exil Jacques Demierre (piano), et du contrebassiste américain Barre Phillips, le voici redoublant d’efforts sur Idp – Cologne.

Après une introduction sage, voire convenue (Dust), le trio trouve ses marques, et décide de faire confiance à l’expérience de Phillips pour mieux se laisser porter. Son parcours de sideman l’ayant confronté à Coleman Hawkins ou Ornette Coleman, le contrebassiste sait de quelle manière faire de ses pizzicatos une ponctuation implacable des dialogues entre Leimgruber et Demierre (You Can’t grow Old Again). Un climat étrange est ainsi installé : le premier décidant d’une série de notes entrecoupées de silences ; le second distribuant les clusters avant d’opter pour une plus grande discrétion.

Mais c’est à Phillips que l’on revient rapidement. Fulgurant, à l’archet, sur The Rugged Cross, choisissant toujours la phrase juste pour répondre aux échos des attaques de Demierre, ou à la virulence de Leimgruber. Le morceau se termine par une berceuse à deux notes répétées par la contrebasse, bien loin des soins, brusques et loin d’être réparateurs, qu’on portait un peu plus tôt à l’instrument (Spare).

Une courte pièce trace ensuite des parallèles d’harmoniques et calme les esprits (Shadow Hands), avant que le trio défende une dernière fois des mélodies découpées sans patron, aux couacs et aigus servis par le piano et le saxophone (Applegate Spark). Certes, l’expérience est radicale, mais trouve un inédit certain dans le rendu - soft - de l’enregistrement. Convainquant les initiés sans effrayer les débutants ; persuadant les débutants sans décevoir les initiés.

Urs Leimgruber, Jacques Demierre, Barre Phillips : Idp-Cologne (Psi / Orkhêstra International)
Edition : 2005.
CD : 01/ Dust 02/ You Can’t Grow Old Again 03/ Spare 04/ The Rugged Cross 05/ Shadow Hands 06/ Applegate Spark

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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The Contemporary Jazz Quintet: Actions 1966-67 (Atavistic - 2005)

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Dans les années 1960, Ornette Coleman et Albert Ayler ont laissé leurs empreintes dans des étendues neigeuses de Scandinavie. Ces traces, quelques musiciens locaux se sont empressés de les suivre, y ayant vu une fraîcheur inédite, un chemin non balisé à prendre en compte dans la minute. C’est le cas, au Danemark, du Contemporary Jazz Quintet, auquel la collection « Unheard Music » lancée par le label Atavistic rend aujourd’hui hommage.

Collectif européen dévoué à la New Thing de manière radicale et efficace, le quintette développe des improvisations sereines en se donnant l’air de ne pas y toucher. Habitées par les interventions de Niels Harrit à la scie musicale, les Actions tirent d’abord leur substance des découpes rythmiques de Bo Thrige Andersen, disciple de Sunny Murray. Soutenu par le brillant contrebassiste Stefan Andersen, il installe sur Action #II une atmosphère déliquescente, qui, en passe d’être découverte, se saborde elle-même.

A l’écoute, les musiciens s’engagent à servir au mieux un colloque d’harmoniques (Action #III), ou tiennent conseil, avançant chacun leurs meilleurs arguments, pour pouvoir espérer, le plus naturellement du monde, persuader leurs acolytes (Action #V). Une musique inédite de conciliabule, qui sait aussi lancer les mouvements… Ceux d’Action #IV, par exemple, où le saxophone éraillé de Franz Beckerlee tente de trouver des réponses aux imprécations désabusées du trompettiste Hugh Steinmetz. Virulent dans ses intentions, le quintette n’en perd pas moins la délicatesse avec laquelle il a, jusqu’ici, mené la danse. Et c’est plus déluré que jamais qu’il investit Action #VI, à grands coups d’hésitations rythmiques et de (petites) sirènes multipliées.

En suivant quelques traces, le Contemporary Jazz Quintet est tombé sur une piste vierge : investie, celle-ci leur a permis d’égaler, sur d’autres territoires, les plus belles découvertes de défricheurs dignes de reconnaissance ; du New York Eye And Ear Control d’Ayler, au Sonny’s Time Now de Murray.

The Contemporary Jazz Quintet : Actions 1966-67 (Atavistic / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1966-1967. Edition : 2005.

CD : 01/ Action #II 02/ Action #III 03/ Action #IV 04/ Action #V 05/ Action #VI
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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