Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Interview de Michael Blake

Blake

Ancien membre des Lounge Lizards de John Lurie, membre du Jazz Composers Collective, le saxophoniste canadien Michael Blake est, à 40 ans passés, une des figures charismatique d’une scène jazz new-yorkaise toujours aussi prompte à en découdre avec les combinaisons originales d’influences diverses et variées. Pour aborder la place de la musique de jazz face à l’étiquette qu’on en a faite, lire l’avis de Michael Blake, et écouter son dernier album, Right Before Your Very Ears, sorti cette année sur Clean Feed.

Comment es-tu venu à la musique ? Enfant, j’ai massacré quelques airs au violon et au piano. Après avoir essayé le sax d’un ami de mon père, j’ai voulu m’y mettre, mais mon frère pratiquait déjà l’alto, et il me fallait choisir un autre instrument. Finalement, on m’a mis à la clarinette, qui peut être considérée comme étant une bonne introduction au saxophone. A 17 ans, enfin, j’ai pu me consacrer au ténor.

Comment s’est passé ton passage de la pratique de l’instrument à l’entame d’une carrière professionnelle? John Lurie a-t-il joué un rôle de déclencheur ? En fait, j’ai commencé ma carrière professionnelle à 19 ans, et n’ai rejoint les Lounge Lizards qu’à 26 ans. J’avais donc une certaine expérience lorsque j’ai rencontré John. Mais il est vrai que le changement a été radical: le groupe avait réussi à obtenir une certaine reconnaissance, tant auprès du public que des gens du milieu. On y était bien payés et nous jouions, en plus, dans des endroits incroyables: clubs hip rock, théâtres ou festivals en plein air, devant quelques milliers de personnes.

A l’écoute de tes disques, mais aussi en parcourant tes interviews, on pourrait déduire que 3 jazzmen ont véritablement comptés pour toi. Je veux parler de John Coltrane, Roland Kirk et John Lurie Sur le fond, c’est exact. Ce qui ne veut pas dire que je ne m’intéresse à aucun autre musicien. Après l’évidence Coltrane, j’ai appris à connaître des artistes beaucoup moins célèbres, et je pense aussi porter une attention minutieuse aux jazzmen de légende. Et puis, je suis aussi admiratif devant des saxophonistes qui n’ont pas forcément grand-chose à voir avec le jazz, comme Roland Alphonso (Skatalites), Lee Allan (Little Richard), The Ethiopiques, Fela, etc.

Peux-tu me parler du Jazz Composers Collective (Collectif de musiciens de jazz new yorkais, ndlr)? Quel est ton rôle à l’intérieur de cette organisation ? A vrai dire, je n’y ai pas de rôle bien défini. Actuellement, même, notre charte est plutôt floue. Nous avons un peu laissé de côté notre rôle d’organisateur de concerts, à New York, pour nous concentrer sur nos devoirs de musiciens: nous avons participé à quelques festivals de jazz, dont 2 fantastiques basés au Brésil. The Herbie Nichols Project, que nous avons monté pour défendre ensemble un répertoire commun, existe toujours, mais je m’y investis un peu moins. Cela reste, avant tout, le projet de Ben (Allison) et Frank (Kimbrough). Ron Horton se donne beaucoup de mal pour rechercher et classer des morceaux inédits d’Herbie. Le collectif fut un merveilleux point de départ à la préparation de nouveaux travaux. J’ai beaucoup composé pour mes concerts, et cela m’a permis de creuser dans le répertoire de Lucky Thompson, que j’explore aujourd’hui avec mes formations.

Peux-tu justement me parler de celle avec laquelle tu as enregistré Right Before Your Very Ears ? J’y joue du ténor et du soprano, Ben Allison de la contrebasse et Jeff Ballard de la batterie. Cela fait 20 ans que je joue avec Ben. Jeff faisait partie de son groupe depuis pas mal de temps, mais ils n’avaient pas joué ensemble depuis des lustres, ce que je leur ai permis de faire à nouveau.

Le disque investit autant le champ du free jazz que celui du bop, entre autres. Mixer plusieurs courants accomplis de l’histoire du jazz est-elle une façon moderne d’aborder ce style aujourd’hui ? En ce qui me concerne, j’essaye d’écouter et de comprendre l’intégralité de l’histoire du jazz. Je ne veux pas dire que j’apprécie tout ce que j’y trouve, mais j’essaye vraiment de tout écouter. Les musiciens d’aujourd’hui qui travaillent à leur propre expression ont assez de technique, de goût et de connaissance, pour pouvoir parvenir à mixer tous ces styles. Et pourquoi, même, ne pas remuer tout ça? Je pense que c’est une chose que l’on retrouve chez les grands musiciens. J’aime Coltrane - surtout ses œuvres tardives -, mais j’aime aussi Lucky Thompson et Don Byas, et je veux trouver un moyen de faire sortir tout ça de mon instrument.

Ton site internet annonce: «Son travail efface élégamment les frontières entre les champs musicaux». C’est quoi, ces champs ? Pop, Rock, World, R'n'B, Latin, blah, blah, blah.

Le jazz arrive en premier… Pourtant, tu fais la différence entre «improvisateur» et «jazzman»… Selon, moi, voici la différence: un musicien de jazz est un improvisateur étiqueté. Un improvisateur est un musicien de jazz non étiqueté. Avec les Lounge Lizards, j’ai pu apprendre de nouvelles choses en musique, et s’est aussi révélé à moi un monde du jazz assez conservateur. Les musiciens de jazz m’ont paru avoir l’esprit étriqué, et leur activité était (est), pour la plupart d’entre eux, esclave des labels, du classement des critiques et des publicitaires. Même le free jazz m’est apparu être un genre prétentieux, embourbé dans sa propre rhétorique. A mon avis, ces 10 dernières années, les choses ont un peu progressé : il y a de plus en plus de labels singuliers, de magazines d’un nouveau genre, comme AAJ (All About Jazz, ndlr), et de plus en plus de pays sont retournés à une musique personnelle, originale, qui ne peut plus se satisfaire de copier ce qui vient des Etats-Unis. Il est pourtant difficile pour moi d’éviter ce recours au catalogage «jazz», étant donné que je joue du saxophone, et écris pour des instruments et quelques ensembles s’adonnant à la musique jazz. Mais quand le terme «jazz» finit par accueillir à bras ouverts une musique que je considère mauvaise, cela me gêne beaucoup. Si tu écoutes la radio, tu entendras la plupart du temps, rangés dans ce domaine, de la mauvaise fusion, ou des chanteurs, tous essayant maladroitement de recréer une atmosphère évanouie depuis longtemps. Avec un peu de chance, tu entendras une réédition qui sonnera toujours mieux que n’importe quoi d’actuel. Pourquoi les personnes en charge d’établir ce genre de playlists portent leur choix sur la pire musique disponible? Des centaines d’albums sortent chaque mois, et au moins une douzaine d’entre eux sont excellents. Mais ces types préféreront toujours un chanteur gentillet ou un «groove» efficace parce qu’il plaira plus à Monsieur Tout le monde. Or, ceux qui aiment le jazz – même Monsieur Tout le monde – saisissent le beau, l’angoissé ou l’étrange. Tant que c’est de la bonne musique, n’importe qui pourra l’apprécier. Peu importe comment on l’appelle.

Tu ouvres ton dernier album au son d’un bruit provocateur. Les maisons de disques ne t’ont jamais appris que ce genre de procédé pouvait effrayer Monsieur Tout le Monde, justement? Essentiellement lorsqu’il a décidé d’écouter un disque en magasin avant d’en faire l’achat…  Voilà une excellente question… Clean Feed, mon label, voulait commencer l’album avec un morceau différent, chose que je ne pouvais pas concevoir. Mais, «effrayer» des gens? Si cela les effraye, ils feraient mieux de se prévenir contre les actualités, et même contre la réalité ! Je pense que mes labels – Intuition, Clean Feed, Stunt et Songlines – veulent vendre quelques CD, comme tout le monde, mais ils tiennent aussi à œuvrer pour la crédibilité de leurs artistes. Si les vendeurs de magasins de disques connaissent leur métier, j’espère qu’ils conseilleront le bon album à chacun de leurs clients. Si Right Before Your Very Ears n’est pas celui-ci, peut être qu’Elevated ou Drift le sera.

Michael Blake, novembre 2005.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Anthony Braxton: Live at The Royal Festival Hall (Leo - 2005)

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Le 15 novembre 2004, au Royal Festival Hall de Londres, Anthony Braxton interprétait sa Composition 343 en quintette. Inédit, celui-ci, qui voit le maître entouré de jeunes musiciens attentionnés et brillants. Devant eux : 2000 personnes.

La première des deux parties suit des mouvements giratoires. Quelques pauses sont permises, pendant lesquelles la formation avance prudemment ses propositions : la retenue évidente de la guitare de Mary Halvorson, ou l’expression plus convulsive du trompettiste Taylor Ho Bynum. Convoités, les conseils de Braxton ne tardent pas : investissant bientôt un passage improvisé sans garde-fou, propulsant quelques rauques, vitupérant toujours.

Lorsque l’on retrouve l’unisson, voici le saxophoniste passé au soprano. La langueur relâche alors les tensions, invite même le contrebassiste Chris Dahlgren à une introspection apte à recevoir le grain savoureux d’un free jazz jouant, au gré de la partition, avec les dissonances rebondies et les recadrages nécessaires. La fulgurance collégiale et le chaos subtil en guise de conclusion.

La seconde partie, plus courte, opte dès le départ pour l’expérimentation évidente. D’une forme générale plus déconstruite, elle débarrasse le quintette des contraintes. Laissant le temps à Satoshi Takeishi de propulser ses interventions sur percussions de manière à faire tanguer assez l’ensemble, Braxton fomente ses attaques au soprano, qui viendront compléter les accords saturés de guitare posés en arrière-plan, pour mener à son terme une pièce abrasive et instantanée.

Puisque pas un trimestre ne passe sans que la discographie d’Anthony Braxton ne connaisse une actualité, l’idée paresseuse pourrait nous frôler, cherchant à nous persuader qu’il n’y aurait rien de grave à laisser passer ce disque-ci. Or, Live at the Royal Festival Hall est bien près d’être indispensable : interprétation énergique et éclairée, et présentation in vivo de quatre nouveaux visages. Le relâchement, pour après.

CD: 01/ Composition 343, Part 1 02/ Composition 343, Part 2

Anthony Braxton - Live at The Royal Festival Hall - 2005 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International. 

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The Lost Trio: Boxcar Samovar (Evander - 2004)

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Une longue introduction du contrebassiste Dan Seamans pose le canevas d’une version tempérée du Pyramid Song de Radiohead. En équilibre précaire, la batterie de Tom Hasset tente de suivre la progression sereine du saxophone ténor de Phillip Greenlief, avançant à pas comptés, suave jusqu’à ce que la contrebasse, cassante, le pousse à aller voir ailleurs que dans la mélodie.

Sur un clin d’œil débute Boxcar Samovar, dernier album en date du Lost Trio. A l’annonce du déploiement d’un Bad plus moins vulgaire, on attend la suite, qui ne vient pas. Parce que le groupe préfère réinvestir quelques standards : Hornin’In de Thelonious Monk, où les légatos de Greenlief tâchent de stabiliser les efforts de la contrebasse qui rêve de modulations violentes ; My Little Brown Book de Billy Strayhorn, joué jadis par Ellington et Coltrane ; Jesus Maria de Carla Bley, présenté ici avec toutes les attentions.

Respectées, les reprises ; moins propices à accueillir les passages bousculés que ne le sont les compositions originales. Ici, quelques cymbales retiennent à elles seules la construction branlante qu’est Cruddy. Là, une danse macabre s’improvise au gré des insouciances mélodiques, chassées bientôt par un gimmick de contrebasse envoûtant la fin de Dark Star.

Ailleurs, le trio, plus que subtil, évoque un hiver russe (Zeemoy) de légende, tout en prouvant que le froid ne fait pas toujours l’expérience de la glace. Et le jazz, relégué depuis dix ans près des pôles, se prend au son du Lost Trio à réévaluer ses nécessités de chaleur : issue des sons, des propositions et de l’entente.

CD: 01/ Pyramid Song 02/ Hornin’in 03/ Jesus Maria 04/ Cruddy 05/ Dark Star 06/ Zeemoy 07/ Worry Later 08/ My Little Brown Book

The Lost Trio - Boxcar Samovar - 2004 - Evander Music. Import.

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Badland : The Society of The Spectacle (Emanem, 2005)

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Voici dix années que Badland œuvre pour la musique improvisée tout en répétant à l’envi que celle-ci n’appartient à personne. Respectant un mini manifeste pourfendeur de sérieux débordant ou de complexes à avoir, le trio n’en rend pas moins une musique insoupçonnable de frivolité ou d’irrévérence crasse.

Et d’abord, en approchant au maximum l’improvisation choisie du champ du jazz. Un free insatiable, par exemple, lorsque le saxophone de Simon Rose rappelle celui de David S. Ware sur le jeu de batterie éclaté de Steve Noble (The Society of the Spectacle, Part 2), tous deux partageant avec un troisième – le contrebassiste Simon H. Fell – d'épais désirs de cohérence.

En somme, ménager l’inspiration non cadrée et les petites obligations là pour ne pas déplaire. User des gimmicks est un stratagème : la contrebasse et le saxophone, sur Mia ; glisser quelques interventions plus expérimentales en est un autre : grincements divers, couacs, chocs internes et parcours révélés des souffles (Reeds in the Western World, Kittiwake) ; prôner un minimalisme soudain apte à calmer les esprits, un dernier : jusqu’à présenter sur Nissa une galerie longue de renoncements.

Mais le plus enthousiasmant se trouve encore ailleurs. Sur The Society of the Spectacle, Part 1 et Snipe, notamment, où l’énergie déployée ne lâche pas un seul instant. Le trio y porte aux nues des décisions explosives, et arrache à grands coups de serpes les restes d’intention que certains pourraient encore avoir concernant des tentatives inédites de furie en musique.

Stratèges de charges répétées, inébranlables et brutes, Rose, Fell et Noble, ont remporté, avec The Society of the Spectacle, une bataille livrée à la fois au sérieux et au médiocre. Faisant leurs et originales toutes les situations.

Badland : The Society of The Spectacle (Emanem / Orkhêstra International)
Edition : 2005.
CD : 01/ Kittiwake 02/ Elka 03/ The Society of the Spectacle (Part 2) 04/ Nissa 05/ The Society of the Spectacle (Part 1) 06/ Mia 07/ Snipe 08/ Reeds in the Western World
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Cyro Baptista: Love The Donkey (Tzadik - 2005)

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Le percussionniste Cyro Baptista ne peut pas accepter, sourire en coin, d’attiser tellement de convoitises (récemment, celles d’Herbie Hancock, David Byrne, Arto Lindsay ou Dr. John) et se targuer d’enregistrer un nombre incalculable de disques plus personnels. Mais tout de même : trois ans après Beat the Donkey, le voici de retour, de nouveau produit par John Zorn, avec Love The Donkey.

L’occasion, une autre fois, de démontrer l’entière étendue de sa palette. En bande constituée, Baptista mène quelques joutes rythmiques (American Constitution, Pandeirada), convoque une rencontre entre deux Amériques au son d’un Hendrix Viva de Concini égaré en favela (Frevo de Rua) ou d’un foutoir énergique nuancé de lounge music assumée (Olivia-Step on the Roach).

Son Brésil natal, tout de même, de l’emporter bientôt. Lorsqu’il programme des forros urbains, à la manière de Tom Zé (Anarrié, Forró for All, Maria Teresa), ou quand il prend le temps de s’asseoir pour s’essayer à des pièces minimales et répétitives, soufflant dans une bouteille (Bottles), sélectionnant quelques samples (Movie Screen) ou portant de ses percussions la flûte de Jimmy Cruiz sur un Caboclinho signé Nana Vasconcelos.

Histoire de parfaire le baroque de l’épreuve, Cyro se penche sur des exercices de style, du simili dub de Mat An à la reprise d’un titre de Led Zeppelin qu’emmène un simple accordéon (Immigrant Song). Et le concert, en mouvement, de distribuer partout l’insouciance nécessaire, la jubilation salvatrice de sauvages pas dupes, réverbérée sur grands buildings.

CD: 01/ American Constitution 02/ Anarrié 03/ Rio de Jamaïca 04/ Forró for All 05/ Tap on the Cajon 06/ Frevo de Rua 07/ Bottles 08/ Caboclinho 09/ Mat An 10/ Immigrant Song 11/ Maria Teresa 12/ Olivia-Step on the Roach 13/ Movie Screen 14/ Pandeirada

Cyro Baptista - Love The Donkey - 2005 - Tzadik. Distribution Orkhêstra International.

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Vision Volume 3 (Arts for Art - 2005)

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Depuis dix ans, le Vision Festival de New York célèbre le jazz moderne. Chaque année, à sa manière délicate et irréprochable, savamment distillée en petits lieux. Preuves apportées par Vision Volume 3, double compilation revenant sur les moments forts de l’édition 2003, et plateau exceptionnel de présences.

Le temps de 9 extraits choisis, le disque démontre les allures diverses ou le teint changeant de jazzmen qui, toutes générations confondues, servent, en sereins continuateurs du free jazz des premières heures, la création sur l’instant. Envoûtés par les classiques du genre et leurs façons de sonner, comme Fred Anderson (Trying to Catch the Rabbit) ou Rob Brown (expliquant aux côtés d’Henry Grimes les saveurs polyrythmiques sur Resonance excerpt No.1) ; partis à la recherche d’un modèle inédit de musique appuyée comme Matthew Shipp et Daniel Carter (Surface and Dream - Excerpt No.1) ou Patricia Nicholson (imposant avec Joseph Jarman et Cooper-Moore un blues rugueux jouant des diversions free sur Rise Up) ; aux intentions plus lestes privilégiant l’émulsion brute, suivant le modèle déposé par William Parker.

Contrebassiste incontournable, Parker ne ménage pas ses efforts et se glisse dans des combinaisons variées, toutes concluantes. Auprès de Joe McPhee et Roy Campbell, il souligne le jeu éclairé du batteur Warron Smith avant de décider d’un riff lancinant entraînant l’ensemble de ses partenaires à sa suite (War Crimes and Battle Scars : Iraq). De taille à donner la réplique aux facéties et départs masqués d’Andrew Cyrille (Quilt), il dirige enfin les 17 musiciens de son Jeanne Lee Project sur Bowl of Stone Around the Sun. Là, quatre chanteurs – dont Thomas Buckner – établissent des canons et rivalisent d’idées sur les reliefs d’un décor instrumental répétitif.

Comme la vue ne pourrait se passer d’images, Vision Volume 3 rassemble sur un DVD d’autres extraits de concerts et quelques interviews. Le Jeanne Lee Project de prendre encore plus d’ampleur (Song for Jeanne Lee), Roscoe Mitchell invitant Thomas Buckner à gagner la scène (Improvisation No. 1073) ou Jin Hi Kim dans une démonstration de komungo - ancien instrument à cordes coréen (Once Again). Complet autant que déroutant, l’exposé tient du miracle et du dosage chanceux. L’ensemble reste en place alors même qu’il explose.

CD / DVD: 01/ WHIT DICKEY QUARTET: Coalescence One 02/ FRED ANDERSON/HARRISON BANKHEAD: Trying To Catch The Rabbit 03/ MATTHEW SHIPP QUARTET : Surface and Dream - Excerpt #1 04/ ROY CAMPBELL / JOE McPHEE QUARTET: War Crimes and Battle Scars: Iraq 05/ THOMAS BUCKNER : Improvisation #1073 - Excerpt #1 06/ ANDREW CYRILLE / KIDD JORDAN / WILLIAM PARKER: Quilt 07/ PATRICIA NICHOLSON'S PaNic : Rise Up 08/ ROB BROWN's RESONANCE : Resonance Excerpt #1 09/ WILLIAM PARKER's JEANNE LEE PROJECT: Bowl of Stone Around the Sun

Vision Volume 3 - 2005 - Arts for Art. Distribution Orkhêstra International.

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Jenny Scheinman: 12 Songs (Cryptogramophone - 2005)

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Après trois albums menés en leader pour les labels Avant et Tzadik, la violoniste Jenny Scheinman continue d’interroger son univers singulier sur 12 Songs. A sept, cette fois-ci, elle a choisi de défendre une musique faite aussi bien de jazz que de folk, obnubilée par les danses languissantes et le cinéma en noir et blanc.

Auprès d’un Bill Frisell qui a laissé de côté ses stridences démonstratives, elle pose en guise d’introduction une valse jouant des unissons (The Frog Threw His Head Back and Laughed). Si le vibrato de guitare et le rythme las réverbéré évoquent les traitements du Twin Peaks de Badalamenti, c’est que Scheinman a pris note des multiples cousinages folkloriques d’Amérique du Nord, naturels comme artificiels.

Les ambiances peintes au lavis (She Couldn’t Believe It Was True) côtoient alors les illustrations sonores de saynètes invisibles sorties du piano de Rachelle Garniez (Satelite). Motivées par une autre vision des choses, les compositions peuvent aussi pécher par naïveté : sur la forme, lorsqu’elles font allégeance au tout électrique au point de noyer les interventions réfléchies du clarinettiste Doug Wieselman (Song of the Agen Road) ; sur le fond, lorsqu’elles insistent pour mettre la main sur une gigue ou un calypso pourtant inaccessibles (Suza, Little Calypso).

Heureusement, auprès des attentes stylistiques, se glissent des folies minuscules porteuses d’instants meilleurs. La fleur à l’instrument, les musiciens suivent le pas d’une marche absurde au violon tremblant, à la clarinette récalcitrante (Moe Hawk). Et la trompette de Ron Miles de faire briller l’ensemble, sur un hommage à Ayler (Albert) ou le temps nécessaire au dernier envol (June 21).

Au final, 2 X 2 partis pris assemblés malgré les différences : les jeux électrique / acoustique d’une enfant sage / frondeuse. Hésitant entre les impressions délicates et l’exploration fantaisiste de mondes branlants, Jenny Scheinman a placé son 12 Songs sous le signe du flou artistique, capable quand même de laisser place au net, pour convaincre plusieurs fois d’un talent évident.

CD: 01/ The Frog Threw His Head Back And Laughed 02/ Song Of The Open Road 03/ Moe Hawk 04/ Sleeping In The Aquifer 05/ The Bouy Song 06/ She Couldn't Believe It Was True 07/ Suza 08/ Little Calypso 09/ Satelite 10/ Antenna 11/ Albert 12/ June 21

Jenny Scheinman - 12 Songs - 2005 - Cryptogramophone. Import.

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Gianni Gebbia: Zen Widow (Evander - 2003)

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Adepte du jeu improvisé - qu’il a aussi bien investi aux côtés de Peter Kowald que de Lee Ranaldo -, le saxophoniste italien Gianni Gebbia enregistra en avril 2003 un disque particulier. Aux côtés de Matthew Goodheart (pianiste à l’intérêt partagé entre jazz et musique contemporaine) et de Garth Powell (sorte de savant fou dédié aux percussions) a été construit Zen Widow, patchwork fait de 17 propositions déroutantes.

L’improvisation en trio y est envisagée de différentes manières : privilégiant d’abord la brièveté du discours, avant d’interroger l’intérêt possible de la durée allouée à l’intuition. Sans concessions, les fulgurances prônent le minimalisme brut : claques distribuées par Powell (And I Want You To Know) contre jusqu’auboutisme des virulences offertes par Gebbia (Doha). Plus loin sur le disque, les pièces courtes accepteront l’entendement d’un swing goguenard (It Was Meant To Inspire And Languish) avant de perdre la raison, quand les clusters de Goodheart répondront aux instruments de plastique du percussionniste (In the Old Familiar Places).

Aptes à régler leurs interventions selon le diapason d’une improvisation déjantée et agréable, il arrive parfois aux musiciens de se perdre un peu : sur quelque haut plateau exotique abusant de l’usage des gongs (Folk Song) ou lorsqu’un désir de légitimité sérieuse les assaille, notamment sur le glacial et réverbéré Zen Widow. Mais le tourment feint du morceau donnant son titre à l’entier album ne doit cependant pas effacer les pièces de choix que l’on trouve partout ailleurs.

Dépassant la minute pour obtenir 5 à 8 fois plus d’espace, les improvisations que sont Ancora una Volta un Viaggio con Virgilio (l’embarcation de Dante poussée par les vents contraires et les entrelaces du piano et du saxophone), Mistaken Poetry (où une approche classique du domaine règle son compte à l’harmonie avec le concours des perturbations rauques déposées par Gebbia), ou What We Just Couldn’t See (sur lequel Goodheart gaspille ses gestes – devant, derrière, ou sous le piano - tout en économisant ses sons) font irrémédiablement pencher la balance. Déstabilisée, étrangère à la règle, celle-ci croule sous le poids de Zen Widow, amas compact de chocs frondeurs et d’impacts dus au hasard.

CD: 01/ Doha 02/ Truncated Sky, String of Beads 03/ And I Want You To Know 04/ I’d Go Back if I Could 05/ Impermanence 06/ What We Just Couldn’t See 07/ Over Me – Over You 08/ Folk Song 09/ Ancora una Volta un Viaggio con Virgilio 10/ It Was Meant to Aspire and Languish 11/ Un Sogno che sta Sbiandendosi Lentamente 12/ In the Old Familiar Places 13/ Uvaach 14/ Iti 15/ Ripenso e Mi Rende Meravigliarsi 16/ Zen Widow 17/ Mistaken Poetry

Gianni Gebbia - Zen Widow - 2003 - Evander Music. Import.

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Roscoe Mitchell: Turn (Rogue Art - 2005)

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Toujours pas rassasié de dissonances, Roscoe Mitchell. A tel point qu’en écoutant l’ouverture de Turn, enregistré récemment, le doute peut surgir, qui interroge l’intérêt à envisager d’un possible enregistrement de plus. Au son de For Cynthia, même, ne relever qu’un fouillis d’interventions lasses, non seulement sans queue ni tête, mais apte encore à inoculer l’ennui.

Pourtant, en troisième plage, fait surface Quintet Nine, drôle de bop appuyé par une flûte, et bousculé bientôt par Jaribu Shahib, dont le riff de contrebasse ordonne qu’on se fie à son instinct. Alors, l’atmosphère change radicalement. Se met en place un jazz répétitif et boisé, proche de ceux défendus jadis par Ronnie Boykins ou Ran Blake, et assez sûr pour gagner l’entier album à sa cause.

Voici donc remises au goût du jour les anciennes émulsions sur l’instant, fières de ruer dans les brancards (Horner Mac) ou de tout concéder à une polyphonie salvatrice (After). Les prises de son, lointaines, rapprochent encore le quintette d’un free originel (Turn, Take One), hésitant entre quelque marche désossée (March 2004) et de petits moments réservés aux seules percussions de Tani Tabbal - tradition retenue de l’Art Ensemble de son leader (For Now, That’s Finished).

Au moyen d’un phrasé rappelant celui de Donald Ayler, le trompettiste Corey Wilkes convainc presque à chaque fois, tandis que le pianiste Craig Taborn dépose les bornes nécessaires au bon dépassement. Quelques maladresses, toutes rassemblées sur deux morceaux (le mini funk bancal Rhine Ridge et In Six, romance sérieuse), ne peuvent empêcher Roscoe Mitchell de mener à bien un disque qui, sans renouveler le genre – est-ce à lui de se charger encore de la tâche ? – brille par son élégance révérencieuse.

CD: 01/ Quintet One 02/ For Cynthia 03/ Quntet Nine 04/ For Now 05/ Horner Mac 06/ Rhine Ridge 07/ Page Two A 08/ March 2004 09/ In Six 10/ Turn 11/ Take One 12/ Page One 13/ That’s Finished 14/ After

Roscoe Mitchell Quintet - Turn - 2005 - Rogue Art. Distribution Orkhêstra International.

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Laurent Rochelle: Choses entendues (Linoleum - 2005)

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Deux ans après avoir fait défiler les instruments sur Conversations à voix basse, Laurent Rochelle accepte de concéder son exclusivité à la clarinette basse sur Choses entendues.

Mais à ses propres conditions, se frottant toujours aux limites du matériau auquel il s'est promis pour mieux fantasmer le recours à d'autres instruments : saxophone soprano sur La vieille femme de pierre, par exemple, ou digeridoo, dont les nappes forment, sur Paysages sous le vent, un blues de terres australes.

L'approche de la clarinette, si elle n'est plus expérimentale, multiplie en tout cas les essais frondeurs. Chocs des clefs - visant l'abstraction (Claquements d'ailes) ou accompagnant la mélodie (Transits) -, gargarismes laissant s'échapper quelques notes intrusives (En surface), ou échos fragmentés d'un souffle originel clair, recomposé ensuite selon un ordre aléatoire (Le signal).

Si les touches successives apportent la couleur originale de l'ensemble, c'est dans les gestes que l'on repère la qualité de Choses entendues. Le mouvement impose un charisme, et le charisme impose l'écoute. Rassuré, Rochelle ne cesse de gagner en densité au fil des secondes d'Oscillations, étoffe la texture de sa musique lorsqu'il y jette des propositions.

Jusqu'à surprendre et trouver une troisième voie, convainquant, sur Prends ma main, le fond et la forme de concéder une place de choix à un autre principe venu compléter le tandem: l'élan.

CD: 01/ Le signal 02/ En surface 03/ Paysages sous le vent 04/ Claquements d'ailes 05/ Oscillations 06/ La dernière note m'emportera 07/ La vieille femme de pierre 08/ Prends ma main 09/ La course 10/ Le village endormi 11/ Transits

Laurent Rochelle - Choses entendues - 2005 - Linoleum.

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