Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Michael Thieke: Leuchten (Creative Sources - 2004)

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Membre appliqué du Clarinet Trio, Michael Thieke peut envisager son instrument de façon encore plus radicale. En solo, par exemple, venant grossir le nombre des musiciens pratiquant un instrument pour en sortir le moins de notes possibles. Souvent frelaté, ce genre d'expérience trouve une exception dans Leuchten.

Enregistrant en direct sur DAT, Thieke accepte un duel brut et déconcertant avec son instrument. Entre les silences de rigueur, s'y bousculent les chocs, les rythmes à soupçonner, et les luttes intestines que se livrent salive et souffle dans un endroit non identifié du conduit (Nicht Existent). Toujours plus agressifs, les souffles ; jusqu'à se montrer exclusifs (Jene Randfiguren).

Ailleurs, d'autres contrastes encore. Celui de parasites aléatoires profitant d'une clarinette sous crise d'asthme pour mieux se faire valoir (Quellend). Celui qu'imposent les natures différentes de deux morceaux opposés : Digamma, seul à permettre l'évasion de quelques notes - raclées, toutefois, se bousculant, forcément impatientes, au pavillon -, et Diffusion, morceau sans grand intérêt, qui se contente de nappes oscillatoires formées par des souffles en transit.

Comme Michel Doneda, Michael Thieke arrive à faire d'une intention bravache et de postures provocantes une interrogation subtile sur l'utilisation de son instrument. Vision personnelle d'une possible évolution des pratiques, l'exposé qu'est Leuchten est assez bien ficelé pour ne pas lasser l'auditoire.

CD: 01/ Nicht Existent 02/ Diffusion 03/ Jene Randfiguren 04/ Digamma 05/ Quellend

Michael Thieke - Leuchten - 2004 - Creative Sources.

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Matmos, Die Monitr Batss: Split Divorce Series 2 (Ache - 2005)

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Le single (7") que se partagent Matmos et Die Monitr Batss n’a aucun sens. Pas plus celui d’un rapprochement envisageable une minute que celui d’une confiance à avoir dans le résultat de l’union. Ce qui, d’ailleurs, était fait pour motiver le label Ache records, qui signe ici la deuxième référence d’une série de split single récemment entamée, et baptisée « Divorce ».

Mise en boucle, une attaque de cordes de guitare étouffées suffit à Matmos pour mettre en place On and On. Samplée, ensuite, voilà la trame rythmique imposant au duo de gérer au mieux les syncopes facétieuses, inflexions conduites droit au vacarme, jusqu’à ce qu’une pause soit décidée. Brutes, une basse et quelques accords bancals de guitare clarifient la situation. Du fatras sensible, Matmos est passé au binaire d’un rock minimal. Rugueux, brut, mais tiré bientôt vers l’irrémédiable cafouillage électronique.

Derrière un instrumental lumineux, il fallait que Die Monitr Batss s’en sorte, au moins avec les honneurs. Or, Black Out Cross rue sans attendre dans les brancards, guitares criardes et basse métallique étouffant les efforts visibles. Rattrapable, si n’avait été l’intervention vocale, qui rend comme elle peut une mélodie déjà vide, et rappelle certaines désillusions punko-maussades datant d’il y a plus de vingt ans. Alors, le groupe cherche un autre moyen de se faire remarquer, et découpe rythmiquement son morceau. Peine perdue, les changements n’amènent pas la moindre inspiration ; délimitent seulement de mièvres pièces rapportées.

Voici le deuxième enfant du divorce : profil de schizophrène brillant ou brouillon, selon l’endroit vers où on le tourne. A Ache Records, maintenant, d’en assumer la paternité. Aidé quand même par Matmos, qui aura su sauver la (première) face.

7": A/ Matmos : On and On B/ Die Monitr Batss : Black Out Cross

Matmos / Die Monitr Batss - Split Divorce Series 2 - 2005 - Ache Records.

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Dave Burrell: Expansion (High Two - 2004)

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Sideman incontournable des grandes heures du free, le pianiste Dave Burrell n’a pour ainsi dire jamais supporté les médiocres compagnies. Son Full-Blown Trio le prouve encore aujourd’hui, confié à une section rythmique de choix, unissant l’excellence d’Andrew Cyrille à la fougue maîtrisée de William Parker.

Dès l’ouverture (Expansion), le trio se montre brillant, menant une marche fantasque, sur laquelle les répétitions du piano font écho aux excès de la contrebasse d’un Parker possédé. Déluré, Cyrille ponctue arbitrairement le tout, jusqu’à choisir, en guise de conclusion, de démantibuler le mouvement.

Parfois velléitaires, les intentions peuvent servir un jazz martial et répétitif, passant des dissonances sages au chaos harmonique jusqu’à l’irrémédiable entente (About Face). Plus évanescents, les musiciens assemblent ailleurs des brouillons idéalistes (Double Heartbeat), ou échappent au jazz en confrontant, sans faire usage du rythme, des plages instrumentales à la recherche d’une assurance (Cryin’out Loud).

En solo, Burrell reprend un thème d’Irving Berlin (They Say It’s Wonderful), et se taille une veine classique histoire d’irriguer les contrastes. Avec In The Balance, par exemple, où Parker s’essaye à la kora - avec tout ce que cela entraîne stylistiquement -, pour mieux mettre en valeur un échantillon convaincant de musique américaine en déplacement ; en fuite, voire.

A l’abri, imposant à distance la marche à suivre, le Full-Blown Trio tire enfin les ficelles d’un Coup d’état tout en retenues, subtil et angoissant. Faussement serein, en tout cas irréprochable, répétant à l’envi qu’il est plus que jamais nécessaire de se méfier de l’eau qui dort.

CD: 01/ Expansion 02/ Double Heartbeat 03/ Cryin’out Loud 04/ They Say It’s Wonderful 05/ About Face 06/ In The Balance 07/ Coup d’état

Dave Burrell Full-Blown Trio - Expansion - 2004 - High Two. Distribution Orkhêstra International.

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Barry Guy: Oort-entropy (Intakt - 2005)

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S’adonnant avec ténacité au mélange des genres (jazz, musique improvisée, contemporain), restait au contrebassiste Barry Guy à régler la question du nombre. Chose faite, sur Oort-entropy, dernier album en date, pour lequel il aura dû conduire neuf musiciens au sein d’un New Orchestra idéal.

Sur un traité de décomposition oscillant sans cesse entre l’unisson d’intervenants choisis et l’amalgame de décisions individuelles en réaction, l’auditeur n’a d’autre choix que de dresser la liste des atouts remarquables - options irréprochables du batteur Paul Lytton, couleurs fauves que le tromboniste Johannes Bauer distille à l’ensemble. Volée d’attaques incandescentes, Part I connaît aussi quelques pauses, convalescences prescrites par Guy et AgustÍ Fernández, pianiste imposant un romantisme inédit.

Les notes inextricables du duo Parker / Guy inaugurent ensuite Part II, pièce envahie par des nappes harmoniques sur lesquelles se greffent des souffles en transit, la flamboyance du trompettiste Herb Robertson, ou encore, l’étrange musique d’un monde de métal (coulissant, grinçant, résonant). Un hurlement de Mats Gustafsson règlera le compte des indécisions, ouvrant la voie au chaos instrumental, mené jusqu’aux flammes par la batterie de Raymond Strid.

Si Part I déployait en filigrane l’influence de Berio, Part III joue plus volontiers des tensions dramatiques d’opéras plus anciens. Majestueux, Evan Parker déroule des phrases derrière lesquelles tout le monde attend, fulgurances aigues sur énergie qui ne faillit pas. Dévalant en compagnie de Fernández les partitions en pente, le soprano mène une danse implacable, malheureusement mise à mal par l’intervention de Strid, qui vient grossièrement perturber l’évolution de la trame, jusqu’à la rendre trouble.

Si cette erreur de dosage n’avait été, Guy se serait montré irréprochable dans la conduite d’un microcosme en désagrégation, mis en reliefs par une palette irréprochable de musiciens en furie. Abrasif à la limite du délictueux et production léchée, il faudra aussi voir en Oort-entropy une référence indispensable à qui veut s’essayer à la cosmogonie des conflits de Barry Guy.

CD: 01/ Part I 02/ Part II 03/ Part III

Barry Guy New Orchestra - Oort-entropy - 2005 - Intakt Records. Distribution Orkhêstra International.

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Bill Evans, Eddie Costa : Complete Quartet Recordings (Disconforme, 2005)

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En 1958, Bill Evans pouvait encore n’être que co-leader. Aux côtés d’Eddie Costa, vibraphoniste luxuriant à l’existence trop brève pour s’être imposé plus, il participa à l’enregistrement de thèmes issus du répertoire de Frank Loesser. A la contrebasse, Wendell Marshall ; à la batterie, celui qui fera bientôt partie du mythique trio d’Evans : Paul Motian.

Les compositions choisies permettent la diversité des interprétations. De ses attaques légères, le pianiste fleurit des be bops enjoués (Guys And Dolls, If I Were A Bell), déploie ses harmonies lors d’un simili cool (I’ll Know), ou conduit une romance sur une Adelaide évoquée par tous avec élégance : la mélodie de piano poussée dans ses derniers retranchements, perturbée par les notes bleues de Costa, rassurée malgré tout par la confiance de Marshall.

Souvent sage, Paul Motian se montre parfois capable de ruptures inspirées. Pour beaucoup dans la réussite de Luck Be A Lady, il décide seul du laisser-aller nécessaire au développement d’un fourre-tout baroque sur lequel Evans interroge les mesures, quand Costa abuse sournoisement des digressions sur demi-tons. Moins convaincants lorsqu’ils se raidissent au seul souvenir de leurs maîtres - Milt Jackson pour Costa, Lennie Tristano pour Evans -, les co-leaders sont autrement évoqués dans un bonus imposé.

Alors, sur la septième plage, on peut entendre Django, enregistré sous la direction de Michel Legrand, en compagnie, entre autres, de Miles Davis et Paul Chambers. Hors sujet, le bonus, qui nous présente un Costa déposant étroitement la mélodie du thème sur la guitare de Galbraith, et Bill Evans élaborant avec la harpiste Betty Glaman un contrepoint sans charme. Ce genre de bonus artificiel, qui vous invite à relancer l’écoute pour revenir à l’essentiel.

Bill Evans, Eddie Costa : Complete Quartet Recordings (Disconforme / Socadisc)
Réédition : 2005.

CD : 01/ Guys And Dolls 02/ Adelaide 03/ If I Were A Bell 04/ Luck Be A Lady 05/ I’ve Never Been In Love Before 06/ I’ll Know 07/ Django
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Brian Willson: Things Heard Unheard (Deep Listening - 2005)

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Le piano de Yuko Fujiyama dévale la première piste de Things Heard Unheard, album emmené par le batteur Brian Willson. Investissant le champ improvisé en privilégiant les cymbales, il aura tôt fait de dévoyer son entier instrument, partie prenante d'un trio en verve. Fujiyama, donc, et Dominic Duval à ses côtés. Le reste est une question d'instants, et de combinaisons.

Alors, s'installent en duos les accès de fièvre du piano attisés par la batterie (Fractals), ou une pièce plus délicate mise en forme par l'archet de velours grave du contrebassiste (Birds In The Temple). Seul, Willson rend hommage à son maître de batterie, déployant son savoir-faire tout en refusant de se laisser emporter entièrement par son énergie (Dear Charlie).

A trois, les musiciens décident d'interludes discrets (Yuko II, Bamboo) qui contrastent avec le swing dégénéré de Bit by Bit (effets monkiens de Fujiyama sur les pizzicati précis de Duval) ou le chaos insatiable de To Remember, où s'en donne à coeur joie la patte nerveuse et dense d'explications de Willson.

Remarquable, aussi, le Tibet évoqué au son d'un bourdon tenu par la voix de Yuko Fujiyama, et dans lequel se mêlent la persistance des timbres des instruments et la lente procession des vibrations commandées. Adressant des idiomes de sagesse, Duval noue les fulgurances du trio et les mène jusqu'à l'harmonie indispensable au sujet. Quelques effets feutrés appliqués aux tourments, histoire de diversifier le propos. Sans jamais l'étouffer. Et Things Heard Unheard de trouver dans l'art de la mesure toute sa raison d'être.

CD: 01/ Yuko I 02/ Birds in The Temple 03/ Fractals 04/ Tibet 05/ To Remember 06/ Dear Charlie (in memory of Charlie  Perry) 07/ Yuko II 08/ Constellations 09/ Bamboo 10/ Bit by Bit

Brian Willson - Things Heard Unheard - 2005 - Deep Listening. Import.

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Ernesto Rodrigues: Dorsal (Creative Sources - 2005)

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Pour mener à bien sa tâche difficile, le violoniste Ernesto Rodrigues a décidé un jour de fonder Creative Sources, label consacré à la musique improvisée la plus contrariante. Pour l'auditeur, certes ; pour le musicien plus encore, qui a accepté d'aborder une musique qu'il faudra purger de tout artifice, débarrasser de référents mélodiques, infiltrer jusqu'à l'organe.

Car c'est là plus qu'ailleurs qu'on suppose la présence des intervenants. A force d'efforts, Ernesto Rodrigues, Manuel Mota et Gabriel Paiuk, disparaissent respectivement derrière un violon, une guitare, un piano. A l'intérieur, même, mettant tout leur coeur à gratter, frapper, tirer, chercher toujours d'autres moyens d'établir quelques preuves d'existence. Les cordes intègrent la section rythmique sans avoir le sens du rythme, quand les musiciens ne préfèrent pas tout simplement effleurer crin, nylon et bois (Tension).

Sur Lesion, l'archet ose une expression à laquelle répondra un piano servi à la cuillère. Une suite d'accords timides à la guitare, et c'en sera fait du remarquable jusqu'à Visceras, où l'on dissociera une autre fois le rythme des inspirations assumées en solo, qu'on aimerait d'ailleurs un peu moins frileuses, histoire de rendre moins monotone le défilement des secondes. Une musique vague qui ne connaît pas le ressac. Une couleur, presque, troublée par les ruptures d'Espinal, javellisée enfin par un archet assidu que soutient une guitare-berimbau à l'exotisme extrait (Inflamacion). Un disque inconseillable, faute d'amateur prêtant l'oreille et pas gêné de miser sur l'inconstant. Prêt aussi à parier, s'il veut avoir une chance d'être charmé par le combat que mène le trio contre les chimères mélodiques et les regrets d'y vouloir échapper.

CD: 01/ Tension 02/ Lesion 03/ Natural 04/ Visceras 05/ Espinal 06/ Inflamacion

Ernesto Rodrigues - Dorsal - 2005 - Creative Sources. Import.

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Un caddie renversé dans l'herbe: Atlas saltA (Map Lies, Border Lies) (Dekorder - 2005)

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Prolifique musicien brésilien installé à Barcelone, Didac Larriga a trouvé en Dekorder le label fidèle et encourageant, qui produit aujourd’hui Atlas saltA (Map Lies, Border Lies…), mini CD d’une vingtaine de minutes, sur lequel Un caddie renversé dans l’herbe poursuit une quête musicale intimiste, pleine de charme, mais trop souvent essoufflée.

Une fois les boucles rythmiques faites pièces maîtresses de ses morceaux, Larriga s’empare d’un mbira ou de flûtes, et pose quelques notes parfois maladroites, leitmotivs exotiques qui aimeraient inciter au voyage. Si l’on reste dans le domaine du souhait, c’est que, 3 fois sur 6, l’apathie l’emporte, et empêche la réalisation des rêves (souffles approximatifs sur Time, vide sidéral de Liar).

Heureusement, deux titres sauvent un peu l’ensemble. D’avoir été réfléchis plus que les autres, sans doute. Le premier, Miss, ouvre une boîte de Pandore d’où s’échappent des notes au prolongement naturel empêché par des coupes radicales, le tout sur fond de basses en surimpression. Quant au second, Atlas, il installe une construction rythmique faite de bouts de ficelle électronique, décorée par les progressions ressenties d’un simili piano et d’un mélodica.

Nul doute qu’Un caddie renversé dans l’herbe aurait gagné à proposer un ouvrage plus long. Le format d’Atlas saltA ne le permettait pas. Il suffisait alors de retoucher un peu, de raccourcir encore ; de choisir enfin de proposer un single irréprochable.

CD: 01/ When 02/ Time 03/ Overcomes 04/ Miss 05/ Liar 06/ Atlas

Un caddie renversé dans l'herbe - Atlas saltA (Map Lies, Border Lies) - 2005 - Dekorder. Distribution Metamkine.

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John Tchicai, Garrison Fewell, Tino Tracanna, Paolino Della Porta, Massimo Manzi : Big Chief Dreaming (Soul Note, 2005)

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Saxophoniste racé, sideman au générique d’albums aussi incontournables que New York Eye And Ear Control d’Ayler ou Ascension de Coltrane, John Tchicai n’a, depuis, cessé d’investir à ses manières l’avant-garde en jazz. Vaste, le propos ; qui plus, est, à développer sans cesse. Aux côtés du guitariste Garrison Fewell et du trio de Tino Tracanna, voici sa vision la plus récente de la chose.

Coloriste confirmé, Tchicai développe une inspiration amérindienne sur les enchevêtrements de la guitare et du ténor (Big Chief Dreaming), élabore un bop plaisant à partir d’un schéma d’accords emprunté au Friday The Thirteenth de Monk (Yogi In Disguise), et se perd, parfois et malgré l’assurance du timbre, au milieu d’une guitare abusant de répétitions grossièrement intentionnées (Prayer For Right Guidance).

Sauvant aussi, par la sonorité qu’il obtient de son instrument, un swing doré sur tranches (Simplicity), Tchicai signe un Heagende Skaerm majestueux, qui profite, lui, du savoir-faire de l’entier quintette en matière d’improvisation sur mouvements las. De clairvoyance, aussi, lorsque, emmenant Thriftshopping + Extension, la section rythmique rivalise de brillances avec une clarinette basse aux phrases en devenir, une guitare appuyée forçant le thème avec brio.

Ailleurs, Fewell laisse ses références l’envahir sur la cadence d’une marche égyptienne dédiée à Sun Ra (The Queen Of Ra), ou rappelle, en duo avec Tracanna, l’Easy Way de Jimmy Giuffre (Instant Intuition, Grappa To Go). Soit, un bilan fleuri des préoccupations du jour de cinq musiciens concernés, incorporant free, swing, cool et accents folks, sur un Big Chief Dreaming qui, s’il n’est pas incontournable, reste plus que convaincant.

John Tchicai, Garrison Fewell, Tino Tracanna, Paolino Della Porta, Massimo Manzi : Big Chief Dreaming (Soul Note / DAM)
Edition : 2005
CD : 01/ Instant Intuition 02/ Prayer For Right Guidance 03/ Big Chief Dreaming 04/ Simplicity 05/ The Queen of Ra 06/ Thriftshopping + Extension 07/ Basetto 08/ X-Ray Vision 09/ Grappa To Go 10/ Splinters No.1 11/ Haengende Skaerm 12/ Yogi In Disguise
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Michel Doneda : Solo las planques (Sillon, 2005)

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Impalpables, les preuves données par Michel Doneda d’une musique qui se refuse. Contribuant encore à assombrir un propos, voici le saxophoniste français inaugurant le catalogue d’un nouveau label, Sillón, qui ne s’occupera que de tirages limités à 500 exemplaires. C’est que la conception expérimentale des choses est ici jusqu’au-boutiste, définitive ; autoritaire, voire.

Il faut connaître bien les rouages du saxophone soprano pour repérer qu’il s’agit de cela sur Solo Las Planques. Distribuant les décharges de souffles différemment selon l’intensité, la trajectoire choisie ou une entière confiance en l’imprévu, Doneda s’en tient à des estimations de vitesse (DZ-DZZ), à une contemplation de vents en fuite (DZ). Obtenant enfin une note en mal de s’imposer, il envisage plutôt le grain des résidus (Endémique #1).

Jusqu’à ce que l’opiniâtreté trouve satisfaction dans des harmoniques appuyées par l’écho ; dans des sirènes demandant des comptes sur un espace sonore qu’il faudrait envahir entièrement (Veilles). Alors, une ronde de courants d’air peut mettre un terme aux velléités (La planche), et Doneda d’étoffer son discours au gré de quelques plaintes parties vite en fumées (DND).

Solo Las Planques est un disque abstrait comme un objet rare. Le reportage photographique d’un colloque de spectres tenu en plein désert. Les preuves apportées sont faibles, certes, mais promettent si bien. Et puis, en tendant un peu l’oreille, on soupçonne sans faiblesse une présence en rafales, allée et venue selon le flux et les soupirs. Impalpable, mais bel et bien passée. 

Michel Doneda : Solo las planques (Sillon)
Edition : 2005.
CD : 01/ DZ 02/ DZ-DZZ 03/ Endémique #1 04/ Endémique #2 05/ Veille 06/ La planche 07/ DND
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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