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Jazz à la Villette 2005

jazz à la villette 2005

On aura maintenant compris qu'un festival, pour durer, se doit chaque année d'établir une programmation ouverte, assez évasive pour éveiller l'intérêt de publics différents. Ne lésinant pas, certains ont même franchi le cap des quelques concessions accordées pour ne plus présenter qu'une immonde mixture prometteuse de subsides facilement engrangées. L'envie de défendre des artistes que l'on apprécie passe, il faut croire, changée bientôt en organisation de foire à la vedette. Reste aux programmateurs à noyer leur désillusion dans des fonds de gobelets de bière chaude, rassurés quand même par l'assurance de pouvoir conserver leur poste de prestige au moins un an encore, glorifiés presque d'avoir frôlé quelques divas du piano et simili musiciens minaudant dont télés et radios répètent à l'envi la compétence, stigmatisant en même temps l'ignorance de qui pourrait ne pas se rendre compte.

A l'instar des rendez-vous pop rock, les festivals de jazz les plus reconnus seront ainsi passé - parlant qualité - du menu gastronomique à la formule express, voire, au menu best of : crooners trentenaires en mal d'inspiration, vedettes vieillissantes depuis longtemps déjà mais susceptibles d'amener au concert une foule d'amateurs nécrophages, ou formations de variété électro-vide à destination du jeune public. Plutôt rare, l'installation d'un artiste de qualité au sein d'une programmation étalée sur plusieurs jours prend, quand elle a lieu, des allures de surprise. Ainsi, sauvant les meubles un peu, comme ne le font plus Marciac ou Montreux, l'édition 2005 de Jazz à la Villette.

Sur une dizaine de jours, se seront bousculés en 7 lieux différents des artistes donnant concert selon les directives de deux catégories choisies. La première, intitulée Jazz New Sounds, concernait quelques musiciens, capables seulement de variété grossière (Mina Agossi, Bugge Fisherman's Friend Wesseltoft et Laurent Garnier), responsables d'un pompiérisme moderne et applaudi (Julien Lourau, Laurent de Wilde), électro-bidouilleurs un peu plus éclairés (Ambitronix, Vincent Segal), ou, égaré parmi les autres comme parmi ses machines - quelques mois seulement après son passage à Banlieues Bleues : Anthony Braxton. La seconde, Coltrane's Sound, prétextait l'auréole aujourd'hui au-dessus du visage de John Coltrane pour explorer un peu - photos prises de quelques satellites - l'univers du maître. Catégorie plus susceptible de recevoir un peu d'audace.

Evidemment pas dans la présence d'Alice Coltrane et de son fils, obligations familiales autant que bel exercice de promotion (pour eux, comme pour le Festival, qui, consacré enfin par A Nous Paris, ne rêvait plus qu'un article dépassant les vingt lignes dans Le Parisien). Pas non plus dans celle d'Archie Shepp, personnage incontournable, évidemment, mais donnant trop, depuis vingt ans, dans le cabotinage et le jazz dégoulinant pour que le respect qu'on lui doit ne prenne enfin un coup - qui est ce "on" ? peut toutefois se demander qui a été témoin de la mine ravie autant qu'innocente arborée par le public de la Cité de la Musique, pas le premier pourtant, humble novice à vie, à confondre piquette et grande cuvée - l'important étant de bien faire entendre qu'on apprécie le jazz, comme le vin ; rentrer dans les détails gâcherait tout, ne pouvant que révéler l'ignorance inaltérable de qui la ramène trop souvent et trop fort.

Le salut est donc venu d'ailleurs, attendu qu'il était à la lecture du programme. Glissant subrepticement, et en deux fois, des formations impeccables parmi les erreurs, il faut reconnaître qu'un effort a été fait, sinon de connaissances, du moins de recherches. Qui a soufflé aux responsables du festival les noms de Charles Gayle, Reggie Workman et Andrew Cyrille ? Le 2 septembre, en première partie du quartet de Shepp - place inconfortable et indigne des mérites du trio - posé là pourquoi ? C'est que l'élégance de Gayle fait tâche, se dit-on méchamment, tandis que, concentré, le saxophoniste inspire. Ayant tardivement œuvré pour un free jazz proche de celui d'Ayler, souvent comparé à Frank Wright, Gayle installe sans attendre sa simplicité trouble en compagnie de deux légendes plus anciennes. Workman, contrebassiste majestueux vu aux côtés de Coltrane, Monk, Shepp ou Andrew Hill. Influencé depuis ses débuts par les possibles transes africaines, il distribue quelques coups à son instrument, en arrache sèchement les notes ou laisse glisser ses doigts sur toute la longueur du manche. Investissant le champ des mélodies à rendre, il offre l'entière organisation rythmique à Cyrille, batteur essentiel exploité dûment par Roland Kirk ou Cecil Taylor, instillant dans sa virtuosité des touches d'humour décalé. Eclairé, le free mis à disposition. Léger, alerte.

Quatre jours plus tard, au Trabendo, le duo Sonny Fortune / Rashied Ali œuvrait à son tour à relever le niveau. Là encore, des musiciens de taille, immenses au point de se permettre un public plus modeste. Tout à eux, le Trabendo. Au saxophoniste Fortune, sideman d'Elvin Jones, McCoy Tyner ou Miles Davis ; au dernier batteur de Coltrane, Rashied Ali, qui a pu le pousser dans ses derniers retranchements sur des albums aussi convaincants que Meditations ou Stellar Regions. Défenseurs acharnés, depuis toujours, de l'œuvre du maître - en compagnie, surtout, de Reggie Workman pour le premier ; d'Arthur Rames pour le second -, les deux hommes remettent ça ensemble, duo impressionnant d'écoute et d'inventivité. Pendant près d'une heure et demi sans interruption, Fortune et Ali citent et rendent hommage à Lush Life ou Giant Steps, avant de s'emparer des digressions possibles et improvisées. Sans faille, le soutien d'Ali ne cesse de mettre en valeur les trouvailles se bousculant l'une l'autre de Fortune dont le jeu motive, lui, les attaques intelligentes d'Ali. Respectueux, implacable, et, surtout, sincère.

La force des choses, ainsi que la loi de l'offre et de la demande - qui disparaîtra bientôt au profit de la loi de la demande exclusive, populo-majoritaire et, voudra-t-on nous faire croire, réconciliatrice - ne permet pas de voir évoluer souvent de tels musiciens. Outre leur figure, historique et savante, les voilà pourtant, en plein Paris, pratiquant un jazz d'une ampleur gigantesque. Curiosités issues on ne sait comment d'une ligne éditoriale branlante - ou calculatrice, au choix -, ils auront permis au Festival Jazz à la Villette de satisfaire tout public et de soigner ses caisses. Puisqu'il faut positiver, reste à qui tend l'oreille de prendre le bon où on le trouve, même en petite quantité. De remercier les programmateurs, même, au titre qu'ils n'étaient pas obligés : pas programmés, le trio de Charles Gayle et le duo Fortune / Ali, qui aurait pris deux minutes pour regretter leur absence ? Puisqu'il faut positiver, toujours, grâce soient rendues à ces mêmes organisateurs pour nous avoir épargné l'intervention de musiciens institutionnels fatigant l'amateur par leur omniprésence en festivals touchant subventions (Portal, Texier et consorts), et pour n'avoir pas poussé la variété inéluctable jusqu'à faire défendre le jazz par Garbage ou Craig Davis (Montreux, cette année), Omar Sosa et Femi Kuti (Marciac, cette année). De nos jours, conclura-t-on, le mieux n'est plus l'ennemi du bien, mais le sauveur du pire.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Anker, Taborn, Cleaver: Triptych (Leo Records - 2005)

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Après avoir fait ses classes auprès de Bob Brookmeyer, Joe Henderson ou John Tchicai, la saxophoniste danoise Lotte Anker joua en quintette aux côtés de Niels-Petter Molvaer, avant de se tourner, en 1995, vers la musique improvisée. En compagnie du pianiste Craig Taborn – sideman de James Carter ou de l’Art Ensemble Of Chicago -, et du batteur Gerald Cleaver, elle dresse un Triptych à sept faces, dense et percussif.

Grinçantes, d’abord, les attaques de Cleaver, connaissant lui aussi à merveille l’improvisation et ses débordements pour les avoir mis en lumière auprès, entre autres, de Peter Kowald. Prenant rapidement en main la situation, la retenue engage le trio à mesurer sagement l’intrusion périodique des assauts, avant de ne plus rien filtrer des phrases fulgurantes (Triptych).

Chaleureux, le saxophone dirige les efforts de ses partenaires sur une composition moins libre que déconstruite, avançant irrémédiablement jusqu’au brouhaha intentionnel (Cumulus). Déliés nonchalamment, les motifs circulaires du piano, traités au rythme des densités sur Mr. Yin & Mr. Yan, trouvent leur véritable raison d’être sur The Hierophant.

C’est justement là que le trio l’emporte. Les graves y bousculent le fond institué par une rythmique presque descriptible, en attendant l’entrée en jeu d’Anker. Chose faite, le grain charmeur du saxophone, pourtant semeur de trouble, persiste et signe la puissance d’un morceau implacable, infiltré de redondances.

La tempête essuyée de manière majestueuse, reste un piano flottant sur quelques coups répétés sur cymbales (Frog Floating). Emportements et instants de calme se disputent une dernière fois toute la place, avant de noyer l’intérêt à force d’insistance. Seul laisser-aller de rien concédé par la maîtrise du trio, dans la composition d’un Triptych vertueux de profondeur.

CD: 01/ Triptych 02/ Lotuseating 03/ Cumulus 04/ Mr. Yin & Mr. Yan 05/ The Hierophant 06/ 1. Act 07/ Frog Floating

Lotte Anker, Craig Taborn, Gerald Cleaver - Triptych - 2005 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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William Parker: Sound Unity (AUM Fidelity - 2005)

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S’il n’est pas (encore) dans l’esprit de la maison de distribuer, sûre de son fait, des félicitations en passe de devenir accroches promotionnelles – repérages, soutiens, sélections, notations étoilée ou d’émoi, signés du nom de revues pas regardantes lorsqu’il s’agit de remplir le quota de satisfecit imposé à une critique salariée et, par là même, repue, endormie et facilement d’accord -, le quartet du contrebassiste William Parker pourrait bien bousculer les habitudes.

Cinq ans après avoir reçu tous les éloges pour son premier enregistrement, O’Neal’s Porch – initialement autoproduit et réédité par la suite par AUM Fidelity -, le quartette de Parker profite, en 2004, d’une tournée au Canada pour confectionner Sound Unity. Là, un double étonnant a su se mettre en place : section rythmique d’un côté, instruments à vent de l’autre.

Satellite moderne d’Out to Lunch ! de Dolphy, la musique donnée joue des complicités : entrelacs étudiés que fomentent la trompette de Lewis Barnes et le saxophone de Rob Brown ; entente évidente d’Hamid Drake (batterie) et de Parker, qui immiscent, par exemple, quelques passages frénétiques dans un swing délicat (Hawaii). Ailleurs, leurs pulsations orientent le propos vers une impression en noir et blanc agrémentée de dissonances sereines (Harlem), ou interrogent des réminiscences de bop autant que la justesse du timbre de l’alto (Wood Flute Song).

Eclaireur autoproclamé, Parker invite le quartette à venir étoffer un riff choisi de contrebasse. Sur Sound Unity, d’abord : la surenchère motivante à laquelle participent Brown et Lewis, leur dialogue faisant face à la tentation répétitive ; le champ libre laissé à Drake, qu’il occupe à merveille ; le riff de basse défait, enfin, sonnant la charge singulière de musiciens en verve. Sur Groove, ensuite : servi par l’unisson des vents, pour mieux élaborer un jazz aux accents de dub, léger et jamais forcé.

Six inspirations originales parviennent ainsi à se fondre, se régénérant l’une l’autre, toujours insoupçonnables de donner dans la facilité. La recherche est là, qui trouve une forme plus que convaincante, lorsqu’il s’agit, par exemple, de transformer une musique savamment déconstruite en un cool jazz border line et brillant (Poem For June Jordan). L’entier engagement du quartette de William Parker, enfin, arborant la mine superbe de l’exigence jamais emportée par la beauté du résultat. Et Infratunes de se fendre, une fois n’est pas coutume, d’une mention toute spéciale. Celle, inattaquable et pas autocollante, d’Infralbum Jazz de l’année.

CD: 01/ Hawaii 02/ Wood Flute Song 03/ Poem For June Jordan 04/ Sound Unity 05/ Harlem 06/ Groove

William Parker Quartet - Sound Unity - 2005 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International.

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Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin, Dean Roberts : Building Excess (GROB, 2004)

klaus filip radu malfatti mattin dean roberts building excess

Vienne, 4 juillet 2003. En studio, Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin et Dean Roberts s’essayent à une expérience électroacoustique qui pourrait bien changer les habitudes de l’audition commune. La guitare électrique de Roberts pèsera ses notes claires avant de les distribuer, les ordinateurs de Filip et Mattin dérouleront leur lot d’oscillations et de craquements, perturbations dont se nourrira le trombone – en filigrane plus qu’en sourdine – de Malfatti.

Dans une machine volante, le groupe progresse et prend possession de l’espace qui l'environne. C’est son transport que l’on entend et aussi les territoires qui concèdent et chantent, l’un après l’autre, avoir été découverts. Le silence suit, puis ce sont quelques souffles qui disent leur blancheur. Autant que de minces larsens ils font maintenant la bande-son de l’architecture élevée en quelques minutes, différente de celle qui sera déposée sur la couverture du digipack – éternel fantasme de modernité sortie de la cassure et colporteuse de froid, que tord l’association à bras le son.

Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin, Dean Roberts : Building Excess (GROB / Metamkine)
Enregistrement : 4 juillet 2003. Edition : 2004.
CD : 01/ Building Excess
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Paul Rutherford: Neuph (1978-1980) (Emanem - 2005)

neuphCompagnon de route de Derek Bailey, Evan Parker ou Barry Guy, membre historique du Spontaneous Music Ensemble, il est arrivé à Paul Rutherford de rechercher en solo quelques chemins de traverses. Ainsi, en 1978, s’enfermant en studio pour explorer au mieux le trombone et l’euphonium ; en 1980, donnant deux concerts de trombone solo.

Mis à part Chefor, qu’on prendra soin de monter, les titres de studio utilisent le potentiel des combinaisons : 2 euphoniums se superposent ou entreprennent des canons (Yep 321) ; 3 trombones fomentent ensemble une composition débridée (Three Levels) ; 2 euphoniums et 2 trombones appliquent un traité de la disposition, jonglant avec les intensités de volume (Phase 2/2).

Des solos, aussi. D’euphonium, en prise directe, inspectant les graves de ses harmoniques chancelantes (Chefor). De trombone, en concert, qui se prend à rêver de coups d’archets à recevoir (Pisa Ear). Surchargeant Realign 4 des progressions imbriquées de 4 trombones dont il travaille l’accentuation, Rutherford se montre capable d’une pièce plus angoissée, contrastant avec la légèreté de Punch And Judies, improvisation menée en compagnie de Judy, sideman canin aux plaintes faites aubaine.

Composé d’improvisations softs, Neuph est un disque singulier, dédié tout entier à l’élégance des graves, sur lesquels Rutherford sera tombé par intuition ; qu’il aura, clairvoyant, choisi d’adouber majestueusement.

CD: 01/ Roman Tick 02/ Yep 321 03/ Realign 4 04/ Three Levels 05/ Paunch and Judies 06/ Chefor 07/ Phase 2/2 08/ Neuph 09/ Pisa Ear

Paul Rutherford - Neuph (1978-1980) - 2005 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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Yannis Kyriakides : The Buffer Zone (Unsounds, 2005)

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La théorie des dominos n'a eu aucun effet sur la chute des murs. Renonçant à attendre calmement le tour de Chypre, Yannis Kyriakides pose le problème autrement, sans chercher de solution. En composant The Buffer Zone, il tisse une pièce électro-acoustique à partir d'enregistrements sonores réalisés à la frontière interne de l'île, et affine son propos d'extraits rapportés d'interviews véritables de soldats des Nations Unies en assurant la sûreté.

Sur papier, le projet aura vite fait de paraître austère. Pourtant, le jeu de Tido Visser, récitant les états d'âme du soldat planté là, rassure d'emblée l'auditeur. Une histoire de plus à écouter, ou un témoignage à retenir, au choix. Celui de Kyriakides, qui sait qu'il n'a rien à gagner à imposer quoi que ce soit. De programmations électroniques et inserts naturels aux interventions répétitives d'un piano, des nappes vibrantes d'un violoncelle d'outre-tombe aux larsens parasites, l'ensemble s'imbrique à merveille.

Rappelant, sur la forme, la musique minimaliste américaine ou la cold avant-gardiste du Gruppe Between lorsqu'il rendit hommage à Herman Hesse, inutile d'en dire plus pour souligner l'inquiétant caractère du parcours balisé : secteurs interdits et sous surveillances, morceaux de villes abandonnées à l'effroi. Là, passer au travers des aigus de violoncelle grouillant parmi les tensions humaines, repérer les élans baroques de voix additionnelles échappant à la lumière pour se multiplier, ou fuir devant les éléments sonores sortis d'un matériel militaire égaré en zone quadrillée.

Installé à bord d'une autre Nef des fous, suffisait-il de rêver du calme glacial de paysages flamands ? A l'endroit de sa cicatrice, Chypre ne permet pas de repos à celui ou celle qui aurait dans l'idée de voir un jour les passions - tangibles seulement sur place - retomber. Restent les résolutions de l'ONU, dont deux voix répètent à l'envi certains passages pour mieux en révéler l'absurdité, et la fatigue que l'on peut éprouver face aux étrangers en faction, sûrs de l'importance de défendre coûte que coûte les supercheries vaines.

Kyriakides, parti à la recherche des présences envolées, aura plaidé en musique pour une stabilité différente, concrète et naturelle. L'Europe, pour son pays, encore en pourparlers, reste le message de The Buffer Zone, tout à la fois chronique élégante d'une politique évanouie et composition enthousiasmante.

Yannis Kyriakides : The Buffer Zone (Unsounds / Metamkine)
Edition : 2005.
CD : 01 - 66 / The Buffer Zone
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Tri-Dim, Jim O'Rourke, Barry Guy : 2 of 2 (Sofa, 2001)

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Compilation d’enregistrements ou projets divers réunis par Tri-Dim afin d’élaborer un deuxième album hybride, 2 of 2 a été confectionné en compagnie de monstres-parrains de choix. Auprès du trio norvégien, donc : Barry Guy et Jim O’Rourke.

Il est malgré tout normal de revenir sur les présentations. Enregistré en concert sans aide extérieure au trio, Håkon Kornstad (anches), David Stackenäs (guitare) et Ingar Zach (percussions) installent en frénétiques un 01 qui mêle assauts et fulgurances sans décoller vraiment. Réunis pour investir ensemble un propos improvisé, ils ne parviennent pas à démontrerici des talents qu’on a pu leur reconnaître ailleurs.

Invité à construire 02 en assemblant à sa guise des parcelles d’enregistrements inédits du trio, Jim O’Rourke impose d’abord des concisions, glisse de longs silences dans les collages. Le grain du saxophone, à peine perceptible, lance une programmation électronique élégante, oscillant au gré des allées et venues de basses sur un bourdon rendu par quelques boucles discrètes. La rencontre avec Barry Guy s’est tenue, elle, au Molde Jazz Festival. En retrait sur l’ouverture de 03, l’archet du contrebassiste ne tarde pourtant pas à abandonner un phrasé introspectif pour donner à entendre un amas féroce et irrésistible, soutenu intelligemment par la guitare et les percussions. Les pizzicatos chassent ensuite l’archet décadent et décident d’un calme indigne de confiance. Insufflant l’essentiel de la substance de 04, qui reprend le chaos là où le quartette l’avait laissé, Guy impose le retour à l’ordre et au calme afin d’envisager au mieux la conclusion.

Voici donc installés, sur 2 of 2, trois univers différents aux ramifications se chevauchant parfois. Aperçu des formes que peut épouser l’improvisation, enregistrée sur le vif ou travaillée ensuite. Et de l’influence de superviseurs choisis sur la qualité de l’œuvre.

Tri-Dim, Jim O'Rourke, Barry Guy : 2 of 2 (Sofa)
Edition : 2001.
CD : 01/ 01 02/ 02 03/ 03 04/ 04
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Frank Wright: The Complete ESP'Disk Recordings (ESP - 2005)

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La réédition des deux albums qu’il signa en tant que leader pour le compte du label ESP, accompagnés d’une interview, nous rappelle aujourd’hui la singularité de Frank Wright, personnage discret et saxophoniste aux fondements du free jazz le plus déluré.

Enregistré en 1965 en compagnie d’Henry Grimes et de Tom Price, The Earth prône l’avantage aux escapades individuelles. Capable de rondeurs lorsqu’il instaure un free défensif baignant dans les excès, Wright attise son propos jusqu’à laisser la parole à la section rythmique. Le contrebassiste joue alors de breaks minuscules pour régénérer au mieux les impulsions (Jerry), quand Price, d’une sobriété à la limite de la gêne, explore les possibilités des toms (The Earth).

En 1967, en quintette, le saxophoniste mène des efforts sur lesquels on a su s’accorder. Sur chaque morceau, les musiciens jouent le thème à l’unisson avant d’en improviser des digressions et, enfin, de le rapporter. Au passage, on a gagné un batteur : Muhammad Ali, fabuleux d’inventivité (The Lady, Train Stop).

Les phrases lascives du saxophone de Wright et de la trompette de Jacques Coursil imposent la marche à suivre, qu’égaye souvent l’alto d’un Arthur Jones en verve (No end). Sans limites, aussi, le groupe se laisse aller à un concert de stridulations porteuses de doléances, capable de sérénité, même si éphémère (Fire of Spirits).

Moins prévisible encore, le blues angoissé qu’est Your Prayer, interrompu par des cris d’encouragement sortis du tréfonds des musiciens. L’expérience est fluctuante, provoque le moindre équilibre installé, et porte à la lumière un free jazz vieilli en cave. Assez pour se souvenir aujourd’hui d’un musicien de choix. Sideman recherché après s’être attaqué avec grâce aux exercices de leader.

CD1: 01/ The Earth 02/ Jerry 03/ The Moon 04-12/ Interview - CD2: 01/ The Lady 02/ Train Stop 03/ No End 04/ Fire of Spirits 05/ Your Prayer

Frank Wright - The Complete ESP'Disk Recordings - 2005 (réédition) - ESP Disk. Distribution Orkhêstra International.

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Kosmonautentraum: Ungehörtes Unerhörtes (Vinyl on Demand - 2005)

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Compilation hétéroclite, Ungehörtes Unerhörtes revient sur le travail accompli par Michael Jarick, punk allemand perdu parmi quelques claviers, au début des années 1980. Moyen comme un autre de révéler quelques échantillons à sauver de 45 tours confidentiels, de mettre à disposition quelques inédits farfelus.

Récitant accompli et capable de filer la frousse, Jarick diversifie son propos par le biais du choix des décors. Mélangeant le plus souvent les riffs redondants d’un rock simpliste aux rythmes précaires de beat box d’époque (Tanz den Kosmonaut, Juri Gagarin), il agrémente sa musique d’exercices de style déjantés (Wir tanzen Tango), de chroniques martiales (Kosmonautentraum Nr.1 : Kurtz), ou de pièces atmosphériques instables (Husarengebrechen).

Malgré la mise en place d’un foutoir halluciné où se retrouvent emmêlés le brut de basses électriques posées avec maladresse et les sonorités électroniques basiques de l’époque, Jarick arrive à évoquer quelques figures en guise de références. Nina Hagen, bien sûr, lorsqu’il a recours aux excès vocaux, mais aussi Can, dont il tire les leçons sur Goldene Nacht, Laurie Anderson, pour les incantations soucieuses de Lösch das Feuer, ou, plus étrangement, Moondog, sur Hyperthrommatatronic, pièce répétitive faite de petites percussions.

Prêt à tout pour servir 15 rengaines de Trash-Kabaret, Kosmonautentraum parvient, à force de saturations irrévérencieuses, à convaincre du bien-fondé de son non-principe. Un punk minimaliste jouissif, et répressif : nous interdisant d’entrée de croire au sérieux du propos.

CD: 01/ Kosmonautentraum Nr.3 Der Deutsche 02/ Kosmonautentraum Nr.6 Nur zum Spaβ-nur Spiel 03/ Süβer Mond 04/ Juri Gagarin 05/ Wir tanzen Tango 06/ Tanz den Kosmonaut 07/ Waffenbrüder für den Frieden 08/ Goldene Nacht 09/ Bärte entstellen Wärter 10/ Geduld 11/ Lösch das Feuer 12/ Hyperthrommatatronic 13/ Husarengebrechen 14/ Kosmonautentraum Nr.1 : Kurtz 15/ Kosmonautentraum Nr.2 (Alltag)

Kosmonautentraum - Ungehörtes Unerhörtes - 2005 - Vinyl on Demand.

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The Cortet : HHHH (Unsounds, 2005)

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Voué tout entier à l’improvisation, le quartette formé par le pianiste Cor Fuhler tâche, avec HHHH, de fondre une approche musicale acoustique et une esthétique proche de celle défendue régulièrement par la musique électronique expérimentale.

Soit, en partie par les seules interventions du synthétiseur analogique de Thomas Lehn, transformer les inspirations du moment en pièces ultramodernes. Alors, des glissandos réverbérés à loisir imposent une atmosphère de glace (HL) ; le saxophone de John Butcher laisse poindre quelques notes entre deux souffles et trois chocs de clefs (TH) ; les phrases brèves des cordes et des anches s’imbriquent jusqu’à former un final récréatif (CH).

Passée à la moulinette digitale, la harpe de Rhodri Davies répond parfaitement aux chapelets de 4 notes de piano que Fuhler égrène avant de laisser choir (TH). La texture de l’ensemble, parfois lumineuse, sert malgré tout de prétexte à un déroulement simplement abstrait. Malgré les changements d’axes fréquents et le renouvellement des intentions, on peine à y trouver la trace d’un intérêt véritable.

HN, toutefois, ose quelques surprises : Butcher à l’aise une fois sorti de son axe, ou le piano, minimal et répétitif, dressant une parallèle intéressante avec les coups sèchement portés sur la harpe, échappatoire éphémère à la monotonie ambiante. Pas suffisant, ceci dit, pour rattraper entièrement un précis de cuisine interne qui pâtit des efforts appuyés qu’on y trouve ; qu’on avait pourtant mis là pour ne pas trop vite ennuyer l’auditeur.

The Cortet : HHHH (Unsounds)
Edition : 2005.
CD : 01/ HL 02/ RH 03/ TH 04/ HN 05/ CH
Guillaume Belhomme © Le son du grisli
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