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Derek Bailey: Carpal Tunnel (Tzadik - 2005)

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La pratique acharnée de l’improvisation peut avoir des conséquences concrètes au point de frôler le terre-à-terre. Le syndrome du canal carpien, par exemple, pour le guitariste Derek Bailey. Forte douleur ressentie au niveau du poignet, elle provient de la répétition de mouvements semblables, et, pour disparaître, nécessite rééducation.

Puisqu’il est, pendant le traitement, vivement conseillé d’économiser les mouvements de flexion, Bailey aura dû attendre la fin de la rééducation pour reprendre ses travaux de guitare. Et l’idée de lui venir d’en fabriquer un album concept, qu’inaugureraient des précisions récitées sur fond d’improvisation forcément prudente, comblant parfois même les silences obligatoires (Explanations and Thanks).

Carpal Tunnel prend ensuite la forme d’un relevé pratique des progrès effectués. Se pose alors la question du document, autant que de l’enregistrement. Dès After 3 Weeks, Bailey aborde l’improvisation comme il a l’habitude de le faire tout en gérant un réapprentissage mécanique. A la fois moins lourd de sens et chargé d’un pathos permettant l’optimisme, le morceau gagne en diversité, testant sans cesse les gestes d’avant premier symptôme - coups rêches, accords et glissandos.

Retrouvant peu à peu de son énergie perdue, le guitariste profite du mieux de son état et, rassuré, peut se permettre de jouer ensuite avec les volumes (After 5 Weeks) ou les harmoniques (After 7 Weeks). Presque comme si de rien n’était, Bailey renoue avec l’expérimentation sonore (After 9 Weeks).

Le suivi médical se termine après 12 semaines, le patient enchaînant les accords avec plus d’assurance, multipliant les déviations et s’amusant du bonheur retrouvé à grands coups de larsens expéditifs. Le plus dur, enfin fait, se trouve enregistré, et consigné dans un album solo où l’intérêt revêt différents habits. Où l’on prouve aussi que l’émotion peut être gage de qualité.

CD: 01/ Explanations And Thanks 02/ After 3 Weeks 03/ After 5 Weeks 04/ After 7 Weeks 05/ After 9 Weeks 06/ After 12 Weeks

Derek Bailey - Carpal Tunnel - 2005 - Tzadik. Distribution Orkhêstra International.

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Tim Steiner: Big Ears – Fitzgerald’s Manifesto (Sonic Arts Network - 2005)

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Tombé un jour sur un vieux manifeste consacré aux façons de fabriquer au mieux une émission radiophonique, Tim Steiner ne s’en est jamais remis. Historien reconnu du domaine, il s’amuse de temps à autre à imaginer, selon les règles du manifeste en question, quelques compilations sophistiquées de thèmes rares ou décalés - oubliés ou écrits pour l’occasion.

Dernière émanation en date des aspirations créatrices de Steiner, Big Ears – Fitzgerald’s Manifesto est une compilation fouillée, décalée ou surprenante. Là, se mêlent savamment les élucubrations polyglottes de Ben (Some Ideas For Fluxus) et le fox-trot fait exemple de The Beau Hunks (Smile When The Raindrop Falls), un échantillon de rires mis en boîtes au début du 20ème siècle par la firme Parlophone et une rengaine d’Henry Champion tout droit sortie de la Plouc Amérique de Steinbeck (A Little Bit Of Cucumber).

Une fois échappé des parenthèses amusantes, Tim Steiner fait œuvres de quelques expérimentations minimales : collages personnels de voix de poètes choisis (Marinetti, Apollinaire, Artaud) et d'artistes (Schwitters, Duchamp) sur The Pretentious MysteryVoice, ou déconstruction / reconstruction d’un accompagnement de guitare rendu sur différents tons (The Inkspot).

Accueillant deux enregistrements d’Otomo Yoshihide aussi différents qu’inventifs (bidouillages électroniques violents sur 0A-21, swing gonflé à la variété sur Playgirl), la compilation s’amuse des différentes manières d’établir des contrastes. A l’intérieur même des morceaux, lorsque Manuel Rocha Iturbide fredonne mollement par-dessus un disque jouant Chofer Indú, ou quand The Duel Pan propose Nocturne en Si mineur de Chopin, à gauche, et une programmation aliénante de parasites électroniques, à droite (Nocturne in B Minor / Le Corpsbis).

Contraste encore, le phrasé ravissant des Mils Brothers (Caravan) côtoie les chorales d’enfants d’une autre époque - qu’elles entament un air de bienvenue (Welkommen) ou rendent un hommage appris par cœur au camarade Staline (Song About Stalin). Soit, un bouillon de culture surréaliste, activiste et un rien élitiste, Big Ears – Fitzgerald’s Manifesto est un loisir tout aussi récréatif que savamment conceptualisé.

CD: 01/ TIM STEINER “JINGLE — OPENING” 02/ THE CHILDREN’S CHOIR OF SKRANEVATNET SKOLEKOR “VELKOMMEN” 03/ OTOMO YOSHIHIDE “PLAYGIRL” 04/ TIM STEINER “JINGLE — PORTUGUESE LADY” 05/ HUGH LE CAINE “THE SACKBUT BLUES” 06/ TIM STEINER “THE MYSTERY SOUND” 07/ THE MILLS BROTHERS “CARAVAN” 08/ BEN VAUTIER “SOME IDEAS FOR FLUXUS” 09/ UNKNOWN “THE PARLOPHONE LAUGHING RECORD” 10/ TIM STEINER “JINGLE — BLACK BEAUTY” 11/ THE BEAU HUNKS “SMILE WHEN THE RAINDROPS FALL” 12/ TIM STEINER “THE PRETENTIOUS MYSTERY VOICE” 13/ HALIM EL-DAHB “VENICE” 14/ FREDERIC CHOPIN // HENRI CHOPIN “NOCTURNE IN B MINOR // LE CORPSBIS’’ 15/ TIM STEINER “JINGLE — ENGLISH LADY” 16/ FRIEDRICH JURGENSON “EINSPIELUNG” 17/ EDWARD KEAN “IT’S HOWDY DOODY TIME” 18/ NAM JUNE PAIK “ETUDE FOR PIANOFORTE” 19/ TIM STEINER “THE INKSPOT” 20/ SOL HOOPII “KOHALA MARCH” 21/ LEON THEREMIN “POLYPHONIC AETHERPHON” 22/ OTOMO YOSHIHIDE “OA-21” 23/ TIM STEINER “JINGLE — TWO PAIRS OF EARS” 24/ HARRY CHAMPION “A LITTLE BIT OF CUCUMBER” 25/ LOUIS AND BEBE BARRON “NOTHING LIKE THIS CLAW FOUND IN NATURE” 26/ TIM STEINER “JINGLE — MONITVERDI DRIVETIME” 27/ MOSES ASCHSOURCE “ANIMAL IMITATIONS FROM THE NAKED PREY SOUNDTRACK” 28/ SCHWIMMER, CAINE AND FELDMAN “THE BOOKSTORE” 29/ PHILIP CORNER “LUCINDA’S PASTIME PT.3” 30/ CHILDREN'S ENSEMBLE OF THE MOSCOW UNION OF DRIVERS “SONG ABOUT STALIN” 31/ RICHARD NONAS “WHAT DO YOU KNOW” 32/ CHARLES BOGART “THE MYSTERY FROG” 33/ MANUEL ROCHA ITURBIDE “CHOFER INDÚ” 34/ GLENN MILLER // TIM STEINER “MY MELANCHOLY BABY // CRYING BABY” 35/ THE RHYTHM RATS VOCAL GROUP “BRING ME SUNSHINE”

Tim Steiner - Big Ears – Fitzgerald’s Manifesto - 2005 - Sonic Arts Network. Import.

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Albert Ayler : Bells / Prophecy (ESP, 2005)

albert ayler bells prophecy

Réunis aujourd’hui sur un seul et même disque, les deux enregistrements de concerts qu’Albert Ayler concéda au label ESP dans les années 1960 reviennent sur la manière – en trio ou en quintet – qu’avait de mener la danse la figure emblématique du free jazz. Près d’un an d’intervalle, entre Prophecy et Bells.

1964, pour le premier. En compagnie de Sunny Murray et de Gary Peacock, Ayler répète des thèmes, qu’il fait ensuite fondre pour mieux les déformer (Spirits). Passant d’aigus arrachés en vol aux rauques qu’il impose, il oscille sans cesse d’un fortissimo non négociable à une discrétion programmée (Wizard), distribuant toujours autrement un vibrato fait signature. Sur Prophecy figurent deux versions de Ghosts, morceau étendard dans lequel le compositeur voyait un refrain, populaire et personnel, écrit expressément pour subir toutes les perversions. Débordants d’allégresse avant que le trio décide d’aller explorer les caves, Ghosts, first variation profite des élans indomptables de Murray, quand Ghosts, second variation se range du côté de Peacock, dont les impulsions et les résistances règlent rapidement leur compte aux tensions.

1965, cette fois. Devant l’assistance du Town Hall, Albert Ayler mène Bells, longue pièce faites de mouvements changeant au gré des velléités d’un quintet prédisposé à en découdre. Se passant le relais, les musiciens brossent à contresens les refrains entendus. Sur le battement incisif de Murray, on assène un chaos magistral avant d’imposer à l’unisson des rengaines expiatrices. Si la contrebasse de Lewis Worrell souffre de la comparaison avec celle de Peacock, on trouve un réconfort dans le phrasé de Donald Ayler. En parallèle à l’alto de Charles Tyler, ou en évolution indépendante, les figures libres du trompettiste surprennent et rassurent tout à la fois. Une ballade suintant l’angoisse – qui a, plus tôt, étouffé un jazz folk martial – se fait soudain torrent. Et Ayler de partir, comme souvent, à la recherche de la source, qui apaisera les découvreurs exténués.

Albert Ayler : Bells / Prophecy (ESP-Disk / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1965-1966. Réédition : 2005.
CD : 01/ Spirits 02/ Wizard 03/ Ghosts, first variation 04/ Prophecy 05/ Ghosts, second variation 06/ Bells
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Ezekiel Honig, Morgan Packard : Early Morning Migration (Microcosm, 2005)

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Musiciens new-yorkais aux parcours différents, Ezekiel Honig et Morgan Packard confrontent leurs électroniques respectives sur Early Morning Migration.

Rapidement, le choix est fait quant à la forme que prendra l’ensemble : servant une ambient minimaliste, Honig et Packard ne peuvent cacher longtemps leur goût pour l’électronique allemande, surtout lorsqu’elle est légère. De Stefan Schneider à l’écurie Staubgold, une vingtaine de parallèles évidents peut être décelée.

Et c’est justement là que se glisse l’inconvénient : capable d’une musique presque convenable, le duo souffre des comparaisons. Proches des expérimentations ludiques du Kammerfliemmer Kollektief sur A Lake Of Suggestions Pt.1, ou installés dans des décors chers à Mapstation (Balm), Honig et Packard n’apportent rien de neuf, voire, font tout moins bien que les autres.

Moroses (Hibernate) ou simplement maladroits (Billow), ils trouvent presque autant de moyens de faillir qu’il y a de titres sur l’album. Abusant des chorus sur Planting Broken Branches Pt.2, ou des sons fatigants de claviers minuscules que l’on utilise encore aujourd’hui en pensant faire preuve d’originalité (même à New York, donc – assuré maintenant de son envergure internationale, le second degré ringard), restent quelques rythmes fabriqués à partir de presque rien, qui transforment un peu le propos pour enfin le rafraîchir (Planting Broken Branches Pt.2, Tropical Ridges). Insuffisant, toutefois. 

Ezekiel Honig, Morgan Packard : Early Morning Migration (Microcosm Music)
Edition : 2005.

CD : 01/ Tropical Ridges 02/ Balm 03/ Window Nature 04/ Hibernate 05/ A Lake of Suggestions pt.1 06/ Billow 07/ White on White 08/ Planting Broken Branches pt.1 09/ Planting Broken Branches pt.2 10/ A Lake of Suggestions pt.2 11/ A Long Time Ago
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jazz à la Villette 2005

jazz à la villette 2005

On aura maintenant compris qu'un festival, pour durer, se doit chaque année d'établir une programmation ouverte, assez évasive pour éveiller l'intérêt de publics différents. Ne lésinant pas, certains ont même franchi le cap des quelques concessions accordées pour ne plus présenter qu'une immonde mixture prometteuse de subsides facilement engrangées. L'envie de défendre des artistes que l'on apprécie passe, il faut croire, changée bientôt en organisation de foire à la vedette. Reste aux programmateurs à noyer leur désillusion dans des fonds de gobelets de bière chaude, rassurés quand même par l'assurance de pouvoir conserver leur poste de prestige au moins un an encore, glorifiés presque d'avoir frôlé quelques divas du piano et simili musiciens minaudant dont télés et radios répètent à l'envi la compétence, stigmatisant en même temps l'ignorance de qui pourrait ne pas se rendre compte.

A l'instar des rendez-vous pop rock, les festivals de jazz les plus reconnus seront ainsi passé - parlant qualité - du menu gastronomique à la formule express, voire, au menu best of : crooners trentenaires en mal d'inspiration, vedettes vieillissantes depuis longtemps déjà mais susceptibles d'amener au concert une foule d'amateurs nécrophages, ou formations de variété électro-vide à destination du jeune public. Plutôt rare, l'installation d'un artiste de qualité au sein d'une programmation étalée sur plusieurs jours prend, quand elle a lieu, des allures de surprise. Ainsi, sauvant les meubles un peu, comme ne le font plus Marciac ou Montreux, l'édition 2005 de Jazz à la Villette.

Sur une dizaine de jours, se seront bousculés en 7 lieux différents des artistes donnant concert selon les directives de deux catégories choisies. La première, intitulée Jazz New Sounds, concernait quelques musiciens, capables seulement de variété grossière (Mina Agossi, Bugge Fisherman's Friend Wesseltoft et Laurent Garnier), responsables d'un pompiérisme moderne et applaudi (Julien Lourau, Laurent de Wilde), électro-bidouilleurs un peu plus éclairés (Ambitronix, Vincent Segal), ou, égaré parmi les autres comme parmi ses machines - quelques mois seulement après son passage à Banlieues Bleues : Anthony Braxton. La seconde, Coltrane's Sound, prétextait l'auréole aujourd'hui au-dessus du visage de John Coltrane pour explorer un peu - photos prises de quelques satellites - l'univers du maître. Catégorie plus susceptible de recevoir un peu d'audace.

Evidemment pas dans la présence d'Alice Coltrane et de son fils, obligations familiales autant que bel exercice de promotion (pour eux, comme pour le Festival, qui, consacré enfin par A Nous Paris, ne rêvait plus qu'un article dépassant les vingt lignes dans Le Parisien). Pas non plus dans celle d'Archie Shepp, personnage incontournable, évidemment, mais donnant trop, depuis vingt ans, dans le cabotinage et le jazz dégoulinant pour que le respect qu'on lui doit ne prenne enfin un coup - qui est ce "on" ? peut toutefois se demander qui a été témoin de la mine ravie autant qu'innocente arborée par le public de la Cité de la Musique, pas le premier pourtant, humble novice à vie, à confondre piquette et grande cuvée - l'important étant de bien faire entendre qu'on apprécie le jazz, comme le vin ; rentrer dans les détails gâcherait tout, ne pouvant que révéler l'ignorance inaltérable de qui la ramène trop souvent et trop fort.

Le salut est donc venu d'ailleurs, attendu qu'il était à la lecture du programme. Glissant subrepticement, et en deux fois, des formations impeccables parmi les erreurs, il faut reconnaître qu'un effort a été fait, sinon de connaissances, du moins de recherches. Qui a soufflé aux responsables du festival les noms de Charles Gayle, Reggie Workman et Andrew Cyrille ? Le 2 septembre, en première partie du quartet de Shepp - place inconfortable et indigne des mérites du trio - posé là pourquoi ? C'est que l'élégance de Gayle fait tâche, se dit-on méchamment, tandis que, concentré, le saxophoniste inspire. Ayant tardivement œuvré pour un free jazz proche de celui d'Ayler, souvent comparé à Frank Wright, Gayle installe sans attendre sa simplicité trouble en compagnie de deux légendes plus anciennes. Workman, contrebassiste majestueux vu aux côtés de Coltrane, Monk, Shepp ou Andrew Hill. Influencé depuis ses débuts par les possibles transes africaines, il distribue quelques coups à son instrument, en arrache sèchement les notes ou laisse glisser ses doigts sur toute la longueur du manche. Investissant le champ des mélodies à rendre, il offre l'entière organisation rythmique à Cyrille, batteur essentiel exploité dûment par Roland Kirk ou Cecil Taylor, instillant dans sa virtuosité des touches d'humour décalé. Eclairé, le free mis à disposition. Léger, alerte.

Quatre jours plus tard, au Trabendo, le duo Sonny Fortune / Rashied Ali œuvrait à son tour à relever le niveau. Là encore, des musiciens de taille, immenses au point de se permettre un public plus modeste. Tout à eux, le Trabendo. Au saxophoniste Fortune, sideman d'Elvin Jones, McCoy Tyner ou Miles Davis ; au dernier batteur de Coltrane, Rashied Ali, qui a pu le pousser dans ses derniers retranchements sur des albums aussi convaincants que Meditations ou Stellar Regions. Défenseurs acharnés, depuis toujours, de l'œuvre du maître - en compagnie, surtout, de Reggie Workman pour le premier ; d'Arthur Rames pour le second -, les deux hommes remettent ça ensemble, duo impressionnant d'écoute et d'inventivité. Pendant près d'une heure et demi sans interruption, Fortune et Ali citent et rendent hommage à Lush Life ou Giant Steps, avant de s'emparer des digressions possibles et improvisées. Sans faille, le soutien d'Ali ne cesse de mettre en valeur les trouvailles se bousculant l'une l'autre de Fortune dont le jeu motive, lui, les attaques intelligentes d'Ali. Respectueux, implacable, et, surtout, sincère.

La force des choses, ainsi que la loi de l'offre et de la demande - qui disparaîtra bientôt au profit de la loi de la demande exclusive, populo-majoritaire et, voudra-t-on nous faire croire, réconciliatrice - ne permet pas de voir évoluer souvent de tels musiciens. Outre leur figure, historique et savante, les voilà pourtant, en plein Paris, pratiquant un jazz d'une ampleur gigantesque. Curiosités issues on ne sait comment d'une ligne éditoriale branlante - ou calculatrice, au choix -, ils auront permis au Festival Jazz à la Villette de satisfaire tout public et de soigner ses caisses. Puisqu'il faut positiver, reste à qui tend l'oreille de prendre le bon où on le trouve, même en petite quantité. De remercier les programmateurs, même, au titre qu'ils n'étaient pas obligés : pas programmés, le trio de Charles Gayle et le duo Fortune / Ali, qui aurait pris deux minutes pour regretter leur absence ? Puisqu'il faut positiver, toujours, grâce soient rendues à ces mêmes organisateurs pour nous avoir épargné l'intervention de musiciens institutionnels fatigant l'amateur par leur omniprésence en festivals touchant subventions (Portal, Texier et consorts), et pour n'avoir pas poussé la variété inéluctable jusqu'à faire défendre le jazz par Garbage ou Craig Davis (Montreux, cette année), Omar Sosa et Femi Kuti (Marciac, cette année). De nos jours, conclura-t-on, le mieux n'est plus l'ennemi du bien, mais le sauveur du pire.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Anker, Taborn, Cleaver: Triptych (Leo Records - 2005)

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Après avoir fait ses classes auprès de Bob Brookmeyer, Joe Henderson ou John Tchicai, la saxophoniste danoise Lotte Anker joua en quintette aux côtés de Niels-Petter Molvaer, avant de se tourner, en 1995, vers la musique improvisée. En compagnie du pianiste Craig Taborn – sideman de James Carter ou de l’Art Ensemble Of Chicago -, et du batteur Gerald Cleaver, elle dresse un Triptych à sept faces, dense et percussif.

Grinçantes, d’abord, les attaques de Cleaver, connaissant lui aussi à merveille l’improvisation et ses débordements pour les avoir mis en lumière auprès, entre autres, de Peter Kowald. Prenant rapidement en main la situation, la retenue engage le trio à mesurer sagement l’intrusion périodique des assauts, avant de ne plus rien filtrer des phrases fulgurantes (Triptych).

Chaleureux, le saxophone dirige les efforts de ses partenaires sur une composition moins libre que déconstruite, avançant irrémédiablement jusqu’au brouhaha intentionnel (Cumulus). Déliés nonchalamment, les motifs circulaires du piano, traités au rythme des densités sur Mr. Yin & Mr. Yan, trouvent leur véritable raison d’être sur The Hierophant.

C’est justement là que le trio l’emporte. Les graves y bousculent le fond institué par une rythmique presque descriptible, en attendant l’entrée en jeu d’Anker. Chose faite, le grain charmeur du saxophone, pourtant semeur de trouble, persiste et signe la puissance d’un morceau implacable, infiltré de redondances.

La tempête essuyée de manière majestueuse, reste un piano flottant sur quelques coups répétés sur cymbales (Frog Floating). Emportements et instants de calme se disputent une dernière fois toute la place, avant de noyer l’intérêt à force d’insistance. Seul laisser-aller de rien concédé par la maîtrise du trio, dans la composition d’un Triptych vertueux de profondeur.

CD: 01/ Triptych 02/ Lotuseating 03/ Cumulus 04/ Mr. Yin & Mr. Yan 05/ The Hierophant 06/ 1. Act 07/ Frog Floating

Lotte Anker, Craig Taborn, Gerald Cleaver - Triptych - 2005 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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William Parker: Sound Unity (AUM Fidelity - 2005)

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S’il n’est pas (encore) dans l’esprit de la maison de distribuer, sûre de son fait, des félicitations en passe de devenir accroches promotionnelles – repérages, soutiens, sélections, notations étoilée ou d’émoi, signés du nom de revues pas regardantes lorsqu’il s’agit de remplir le quota de satisfecit imposé à une critique salariée et, par là même, repue, endormie et facilement d’accord -, le quartet du contrebassiste William Parker pourrait bien bousculer les habitudes.

Cinq ans après avoir reçu tous les éloges pour son premier enregistrement, O’Neal’s Porch – initialement autoproduit et réédité par la suite par AUM Fidelity -, le quartette de Parker profite, en 2004, d’une tournée au Canada pour confectionner Sound Unity. Là, un double étonnant a su se mettre en place : section rythmique d’un côté, instruments à vent de l’autre.

Satellite moderne d’Out to Lunch ! de Dolphy, la musique donnée joue des complicités : entrelacs étudiés que fomentent la trompette de Lewis Barnes et le saxophone de Rob Brown ; entente évidente d’Hamid Drake (batterie) et de Parker, qui immiscent, par exemple, quelques passages frénétiques dans un swing délicat (Hawaii). Ailleurs, leurs pulsations orientent le propos vers une impression en noir et blanc agrémentée de dissonances sereines (Harlem), ou interrogent des réminiscences de bop autant que la justesse du timbre de l’alto (Wood Flute Song).

Eclaireur autoproclamé, Parker invite le quartette à venir étoffer un riff choisi de contrebasse. Sur Sound Unity, d’abord : la surenchère motivante à laquelle participent Brown et Lewis, leur dialogue faisant face à la tentation répétitive ; le champ libre laissé à Drake, qu’il occupe à merveille ; le riff de basse défait, enfin, sonnant la charge singulière de musiciens en verve. Sur Groove, ensuite : servi par l’unisson des vents, pour mieux élaborer un jazz aux accents de dub, léger et jamais forcé.

Six inspirations originales parviennent ainsi à se fondre, se régénérant l’une l’autre, toujours insoupçonnables de donner dans la facilité. La recherche est là, qui trouve une forme plus que convaincante, lorsqu’il s’agit, par exemple, de transformer une musique savamment déconstruite en un cool jazz border line et brillant (Poem For June Jordan). L’entier engagement du quartette de William Parker, enfin, arborant la mine superbe de l’exigence jamais emportée par la beauté du résultat. Et Infratunes de se fendre, une fois n’est pas coutume, d’une mention toute spéciale. Celle, inattaquable et pas autocollante, d’Infralbum Jazz de l’année.

CD: 01/ Hawaii 02/ Wood Flute Song 03/ Poem For June Jordan 04/ Sound Unity 05/ Harlem 06/ Groove

William Parker Quartet - Sound Unity - 2005 - AUM Fidelity. Distribution Orkhêstra International.

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Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin, Dean Roberts : Building Excess (GROB, 2004)

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Vienne, 4 juillet 2003. En studio, Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin et Dean Roberts s’essayent à une expérience électroacoustique qui pourrait bien changer les habitudes de l’audition commune. La guitare électrique de Roberts pèsera ses notes claires avant de les distribuer, les ordinateurs de Filip et Mattin dérouleront leur lot d’oscillations et de craquements, perturbations dont se nourrira le trombone – en filigrane plus qu’en sourdine – de Malfatti.

Dans une machine volante, le groupe progresse et prend possession de l’espace qui l'environne. C’est son transport que l’on entend et aussi les territoires qui concèdent et chantent, l’un après l’autre, avoir été découverts. Le silence suit, puis ce sont quelques souffles qui disent leur blancheur. Autant que de minces larsens ils font maintenant la bande-son de l’architecture élevée en quelques minutes, différente de celle qui sera déposée sur la couverture du digipack – éternel fantasme de modernité sortie de la cassure et colporteuse de froid, que tord l’association à bras le son.

Klaus Filip, Radu Malfatti, Mattin, Dean Roberts : Building Excess (GROB / Metamkine)
Enregistrement : 4 juillet 2003. Edition : 2004.
CD : 01/ Building Excess
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Paul Rutherford: Neuph (1978-1980) (Emanem - 2005)

neuphCompagnon de route de Derek Bailey, Evan Parker ou Barry Guy, membre historique du Spontaneous Music Ensemble, il est arrivé à Paul Rutherford de rechercher en solo quelques chemins de traverses. Ainsi, en 1978, s’enfermant en studio pour explorer au mieux le trombone et l’euphonium ; en 1980, donnant deux concerts de trombone solo.

Mis à part Chefor, qu’on prendra soin de monter, les titres de studio utilisent le potentiel des combinaisons : 2 euphoniums se superposent ou entreprennent des canons (Yep 321) ; 3 trombones fomentent ensemble une composition débridée (Three Levels) ; 2 euphoniums et 2 trombones appliquent un traité de la disposition, jonglant avec les intensités de volume (Phase 2/2).

Des solos, aussi. D’euphonium, en prise directe, inspectant les graves de ses harmoniques chancelantes (Chefor). De trombone, en concert, qui se prend à rêver de coups d’archets à recevoir (Pisa Ear). Surchargeant Realign 4 des progressions imbriquées de 4 trombones dont il travaille l’accentuation, Rutherford se montre capable d’une pièce plus angoissée, contrastant avec la légèreté de Punch And Judies, improvisation menée en compagnie de Judy, sideman canin aux plaintes faites aubaine.

Composé d’improvisations softs, Neuph est un disque singulier, dédié tout entier à l’élégance des graves, sur lesquels Rutherford sera tombé par intuition ; qu’il aura, clairvoyant, choisi d’adouber majestueusement.

CD: 01/ Roman Tick 02/ Yep 321 03/ Realign 4 04/ Three Levels 05/ Paunch and Judies 06/ Chefor 07/ Phase 2/2 08/ Neuph 09/ Pisa Ear

Paul Rutherford - Neuph (1978-1980) - 2005 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.

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Yannis Kyriakides : The Buffer Zone (Unsounds, 2005)

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La théorie des dominos n'a eu aucun effet sur la chute des murs. Renonçant à attendre calmement le tour de Chypre, Yannis Kyriakides pose le problème autrement, sans chercher de solution. En composant The Buffer Zone, il tisse une pièce électro-acoustique à partir d'enregistrements sonores réalisés à la frontière interne de l'île, et affine son propos d'extraits rapportés d'interviews véritables de soldats des Nations Unies en assurant la sûreté.

Sur papier, le projet aura vite fait de paraître austère. Pourtant, le jeu de Tido Visser, récitant les états d'âme du soldat planté là, rassure d'emblée l'auditeur. Une histoire de plus à écouter, ou un témoignage à retenir, au choix. Celui de Kyriakides, qui sait qu'il n'a rien à gagner à imposer quoi que ce soit. De programmations électroniques et inserts naturels aux interventions répétitives d'un piano, des nappes vibrantes d'un violoncelle d'outre-tombe aux larsens parasites, l'ensemble s'imbrique à merveille.

Rappelant, sur la forme, la musique minimaliste américaine ou la cold avant-gardiste du Gruppe Between lorsqu'il rendit hommage à Herman Hesse, inutile d'en dire plus pour souligner l'inquiétant caractère du parcours balisé : secteurs interdits et sous surveillances, morceaux de villes abandonnées à l'effroi. Là, passer au travers des aigus de violoncelle grouillant parmi les tensions humaines, repérer les élans baroques de voix additionnelles échappant à la lumière pour se multiplier, ou fuir devant les éléments sonores sortis d'un matériel militaire égaré en zone quadrillée.

Installé à bord d'une autre Nef des fous, suffisait-il de rêver du calme glacial de paysages flamands ? A l'endroit de sa cicatrice, Chypre ne permet pas de repos à celui ou celle qui aurait dans l'idée de voir un jour les passions - tangibles seulement sur place - retomber. Restent les résolutions de l'ONU, dont deux voix répètent à l'envi certains passages pour mieux en révéler l'absurdité, et la fatigue que l'on peut éprouver face aux étrangers en faction, sûrs de l'importance de défendre coûte que coûte les supercheries vaines.

Kyriakides, parti à la recherche des présences envolées, aura plaidé en musique pour une stabilité différente, concrète et naturelle. L'Europe, pour son pays, encore en pourparlers, reste le message de The Buffer Zone, tout à la fois chronique élégante d'une politique évanouie et composition enthousiasmante.

Yannis Kyriakides : The Buffer Zone (Unsounds / Metamkine)
Edition : 2005.
CD : 01 - 66 / The Buffer Zone
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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