Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Parution : Premier bruit Trente-six échosAu rapport : Festival Le Bruit de la MusiqueParution : le son du grisli #2
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Agustí Fernández, Mats Gustafsson: Critical Mass (Psi - 2005)

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Autant impressionné par l’œuvre de Cecil Taylor que par la figure et l’enseignement de Iannis Xenakis, le pianiste espagnol Agustí Fernández n’a cessé d’évoluer au gré des figures imposées par le jazz et la musique contemporaine. Dénominateur commun indulgent, l’improvisation, pratiquée en 2004 aux côtés de Mats Gustafsson.

Et le duo de se charger 10 fois de traduire en musique la force et le poids de Critical Mass. Amusé, Gustafsson feint, dès le départ, l’essoufflement, quand la tempête, irrémédiable, couve encore (5:58). La tension apparaît ensuite dans les ostinatos (5:32) ou les clusters graves (4:26) de Fernández, les phrases extrêmes du saxophone baryton (4:26).

Appelant au soulagement, la raison impose plus loin la retenue. Allé voir dans l’antre de son piano préparé, l’Espagnol frappe ou gratte les cordes de l’instrument quand le Suédois se contente des impacts de clefs (6:04). Plus discret aussi, 4:46 (pro)pose un piano répétitif à la verve effacée mais charmante rappelant la dédicace de Morton Feldman à Bunita Marcus.

Plus tard, les deux musiciens s’adonneront à l’exercice de l’improvisation en solo. Gustafsson, d’abord, glorifiant un jeu de rebonds d’où la voix filtre (5:15). Fernández, ensuite, envisageant le piano comme élément de percussion, sur un passage déroutant et sombre (6:13).

Enfin, ensemble, les musiciens célèbrent l’œuvre accomplie dans une débauche expiatoire d’énergie. Sur 5:59, les schémas répétés du piano portent une dernière fois aux nues les digressions free du saxophone, et scellent dans le défoulement un dialogue qui a su éviter la surenchère, pour mettre la main sur une forme originale de complémentarité. 

CD: 01/ Critical Mass 5:58 02/ Critical Mass 5:32 03/ Critical Mass 4:26 04/ Critical Mass 6:53 05/ Critical Mass 4:46 06/ Critical Mass 6:04 07/ Critical Mass 3:20 08/ Critical Mass 5:15 09/ Critical Mass 6:13 10/ Critical Mass 5:59

Agustí Fernández, Mats Gustafsson - Critical Mass - 2005 - Psi. Distribution Orkhêstra International.

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Kodi & Pausa: In One Week And New Toys To Play (Korm Plastics - 2005)

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Sous les auspices de Frans de Waard, une artiste hollandaise adepte de techno (Natalie Bruys, sous le nom de Kodi) rencontre une figure du rock bruitiste de ses compatriotes (Lukas Simonis, sous le nom de Pausa).

Dès le départ, les influences éloignées convergent : une mini rythmique électronique accueille des interventions brutes de guitare électrique (Laatbloeier), des collages supportent la rugosité de voix trafiquées (Boswachter). Aux métronomes digitaux font face quelques prises enregistrées d’atmosphères urbaines (Knutselvriend, De zwarte Zwaan).

Dissociées, les préférences des deux musiciens jouent au mieux des contrastes - donnant dans la mélodie japonisante bancale (Flashy Toilet) ou dans la progression bruitiste chargée de basses (Leef je leven) -, ou s’avalent l’une l’autre, à tour de rôle : pratiquant une dance music décalée au son d’un banjo répétitif (Moment ultime), crachant ensuite, après les avoir digérées, les sonorités grinçantes d’un oud samplé sur l’instant (Pausapowop).

Le long de 10 collages musicaux élaborés sous crachin, In One Week And New Toys To Play aura persuadé qu’un dialogue de compatriotes rendus presque étrangers par la différence de leurs expériences pouvait élaborer en musique un pacte fantasque, et assurer ainsi la paix civile.

CD: 01/ Laatbloeier 02/ Boswachter 03/ Knutselvriend 04/ Chicks on Trees 05/ Flashy Toilet 06/ De zwarte zwaan 07/ Moment ultime 08/ Pausapowop 09/ Krekelvent 10/ Leef je leven

Kodi & Pausa - In One Week And New Toys To Play - 2005 - Korm Plastics. Import.

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Lauren Newton, Joëlle Léandre: Face It! (Leo - 2005)

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La dernière édition de l’Europa Djaz Festival du Mans honorait la contrebassiste Joëlle Léandre au point de la charger de la programmation d’une « Joëlle Léandre Suite », série de concerts donnés en compagnie de musiciens qu’elle aura dû choisir. Entre une soirée passée en compagnie d’Irène Schweizer et Maggie Nicols et une autre donnée en duo avec William Parker, Léandre retrouvait, le 28 avril 2005, la chanteuse américaine Lauren Newton.

Si les deux femmes connaissent souvent la joie des retrouvailles, elles refusent d’évoquer le moindre souvenir, pour mieux engager toujours leur duo improvisé sur le terrain d’une fraîcheur régénérée. Insatiable dès le départ, l’archet de Léandre pose des sonorités grinçantes sur lesquelles Newton se fait peu à peu une place, assez confortable bientôt pour oser les premiers cris faussés par un vibrato lyrique (Face It 1).

Distillant des allusions au swing et à la pop sous un archet tout à coup plus percussif (Face It 2), ou multipliant les expérimentations chargées d’effets de gorge, de sifflements et d’expressions assumant l’onomatopée comme moyen efficace de communication (Face It 4), Newton peut donner l’illusion d’être sous emprise ou, au contraire, démontrer une maîtrise assez poussée pour se permettre un peu de légèreté, voire, d’humour (Face It 2).

Plus éloquent encore, lorsque Léandre et Newton se cherchent : l’archet rattrapant au col une note tout juste échappée des lèvres de la chanteuse (Face It 5), ou la voix faisant écho sur le vif à une fulgurance insoupçonnable concédée par la contrebasse (Face It 7). En un mot, une entente appropriée. Ou réappropriée, conclue à merveille par Face It 9 : bel canto de terres éloignées, où l’improvisation n’est toujours pas affaire de sauvages.

CD: 01/ Face It 1 02/ Face It 2 03/ Face It 3 04/ Face It 4 05/ Face It 5 06/ Face It 6 07/ Face It 7 08/ Face It 8 09/ Face It 9

Lauren Newton, Joëlle Léandre - Face It! - 2005 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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Shaun Naidoo: Smoke and Mirrors (Evander - 2004)

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Connu dans son pays pour avoir établi un lien exigeant entre musique et danse, le compositeur sud-africain Shaun Naidoo s’offre de temps à autre le loisir d’un retour aux sources de la musique évoluant pour et par elle-même. Le cas avec Smoke and Mirrors, où il défend en quintette des compositions faites pour accueillir l’improvisation de groupe.

Tressant des couronnes de musique sombre, le piano de Naidoo ne cesse de demander du renfort, offert par la clarinette basse de Marty Walker tout juste sortie des limbes (Shinning Path) ou les divagations graves du trombone de Scot Ray (Smoke and Mirrors). Ailleurs, le leader guidera seul une marche funèbre étrange, tirant parti du piano et de reverses programmés (Elephant Days).

Inspectant le domaine de la retenue, il arrive au quintette de prôner la quiétude, piquée quand même de tentatives expérimentales : l’auditeur pris dans l’engrenage de Deliverance, merveilleusement défendu par une combinaison électronique / acoustique réfléchie ; les musiciens accaparés par l’obsession de la répétition, capables de brusqueries éblouissantes (Blood Music, Smoking Goat).

Ainsi, sur Smoke and Mirrors, Naidoo a choisi de refroidir en caveau la chaleur reconnue du son des instruments sélectionnés. Loin d’obtenir le tiède, l’expérience donne au contraire naissance à ce genre de curiosité botanique, apparaissant seulement sous le coup des chocs thermiques.

CD: 01/ Smoke and Mirrors 02/ Blood Music 03/ Deliverance 04/ Shinning Path 05/ Bonehood 06/ Elephant Days 07/ White Man Dancing 08/ Smoking Goat

Shaun Naidoo - Smoke and Mirrors - 2004 - Evander Music. Import.

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Dieter Scherf : Inside-Outside Reflections (Atavistic, 2005)

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Enregistré en 1974, Inside-Outside Reflections aurait pu chercher dans la précipitation à combler un peu le retard du free européen. Mais l’œuvre a plutôt profité du sang froid de Dieter Scherf, multi instrumentiste éclatant et leader ingénieux d’un trio dans lequel on pouvait retrouver le contrebassiste Jacek Bednarek, et un tout jeune Paul Lovens à la batterie.

Introspectif et délicat, Scherf pose d’abord sa clarinette basse sur les percussions nerveuses de Lovens (Innen-Außenspielgelungen) avant d’entamer à l’alto une conversation épicée avec Bednarek - le saxophoniste insistant jusqu’à la colère pour emporter tout à fait la joute (Daijededa). Courent ensuite quelques répétitions bousculées au besoin par la virulence obligatoire (Atemzirkulation), une progression atmosphérique menée au son des basses lugubres sorties d’un piano derrière lequel s’est posté Scherf sur Klänge über linie, ou des accalmies que l’on ménage entre des interventions criantes de ressemblance avec le vibrato d’Albert Ayler (Drum und dran).

Drum und dran, encore, pour sa sonorité impressionnante, novatrice, faite de cymbales insatiables bien qu’étouffées et des aigus extrêmes d’un saxophone baryton. Prozess, lui, nous permet de découvrir l’effet de telles décisions sur un public distrait. Martyrisée, la contrebasse introduit une pièce exutoire, provocatrice sûrement. Une musique propulsée, mais tirant partie, une fois de plus, des pauses concédées.

Si le free jazz, en Europe, avait valeur de contre-culture que des musiciens pas tout à fait comme les autres prenaient plaisir à convoiter, celui du trio de Dieter Scherf offre un quelque chose en plus pour avoir été serti de nuances. Jusqu’à trouver son meilleur dans les mouvements lents. L’indéniable force dans l’approche sereine du probable chaos ; qui arrive bientôt ; pour enfin s’effacer tout à fait devant les douces excuses.

Dieter Scherf : Inside-Outside Reflections (Atavistic / Orkhêstra International)
Edition : 2005.
CD : 01/ Innen-Außenspielgelungen 02/ Daijededa 03/ Atemzirkulation 04/ Drum und dran 05/ Prozess 06/ Klänge über linie
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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If, Bwana: Rex Xhu Ping (Pogus - 2005)

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Animé par Al Margolis - musicien hétérodoxe qui n’a pas attendu l’ère du compact disque pour utiliser avec fougue les possibilités sonores du support cassette -, If, Bwana enchaîne les productions comme d’autres enfilent des perles. Avec Rex Xhu Ping, on le retrouve à nouveau penché sur ses bandes, encouragé par les voix de Laura Biagi et Dan Andreana.

Si ces deux là posent des chants vertueux qu’on prendra soin d’éloigner (Natraj), ou récitent comme on leur a demandé quelques passages qui, selon la langue, transportent Tattoed Love Muffins et Quaderni loin de l’endroit où ils ont été confectionnés, les compositions de Margolis sont faites, avant tout, de programmations électroniques ciselées avec soin.

A force de nappes longues, d’inserts acoustiques (piano et cordes sur Tattoed Love Muffins, percussions minimales sur Cicada #5) et de larsens récalcitrants, une ambient s’installe, qui ne peut pas cacher longtemps être en mal de nature. L’atmosphère devenue faune et flore, donne à entendre les grouillements d’animaux nocturnes rares (Natraj) ou la rage d’un bestiaire contenu dans une pièce de quelques minutes (Oy vey, Angie).

Ailleurs encore, Al Margolis et Detta Andreana glissent dans la texture des parasites métalliques (Quaderni) ou des samples recherchés, autant pour découper encore une ou deux pièces déjà irrégulières que pour étoffer une œuvre jamais tout à fait terminée. Mais dont ils sortent tout de même, laissant derrière eux l’étrange forêt de sons qu’ils ont pris peine à baliser.

CD: 01/ Natraj 02/ Frog Field 03/ Tattoed Love Muffins 04/ Oy vey, Angie 05/ Cicada #5 : Version Bohman 06/ Quaderni

If, Bwana - Rex Xhu Ping - 2005 - Pogus. Distribution Metamkine.

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Albert Ayler : Holy Ghost (Revenant, 2004)

albert ayler holy ghost

Elever un monument sonore à Albert Ayler, telle était l’idée du label Revenant. Concrétisée, sous la forme de 9 disques, d’un livre de 200 pages et de quelques fac-similés, réunis dans un coffret. Une boîte noire, retrouvée coincée entre le cœur et le cerveau d’un corps repêché dans l’East River, dans laquelle est inscrite un parcours peu commun.

En un coup porté, l’objet répertorie bon nombre des mille éclats d’Ayler, de la toute première session, enregistrée auprès d’Herbert Katz en 1962 (au Summertime prêt à en découdre avec qui voudrait encore mettre en doute la maîtrise technique du saxophoniste), à la captation de sa dernière prestation, au sein du sextet de son frère Donald, en 1969.

Entre ces deux moments, Ayler aura su trouver une forme musicale adéquate à une vérité qu’on a plutôt coutume d’infliger sous forme de claques retentissantes. Rouges, les oreilles auront eu de quoi siffler : Ayler, Murray et Peacock, au Cellar Café de New York, en 1964, instaurant l’ère des free spirituals (Ghosts) ; en quintette, deux ans plus tard à Berlin, transformant une marche folklorique en hymne à la vérité, perspicace et bancal, se souciant aussi peu de justesse que le monde de justice (Truth Is Marching In) ; crachant ailleurs un rythm’n’blues insatiable, genèse d’un free jazz pour lequel Ayler œuvre, s’en souciant pourtant moins que d’établir le contact avec n’importe quel esprit.

D’esprit, justement : les vivants d’en manquer souvent, c’est auprès d’une armée de fantôme qu’Ayler trouvera le réconfort nécessaire et transitoire. Dans une interview donnée au Danemark, il dit être sûr qu’un jour on comprendra sa musique. Aurait-il pu croire que l’intérêt irait jusqu’à la récolte proposée l’année dernière par Revenant ?

Albert Ayler : Holy Ghost, Rare and Unissued Recordings (1962-1970) (Revenant)
Edition : 2004.
9 CD : Holy Ghost
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Switters: The Anabaptist Loop (Improvvisatore Involontario - 2005)

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L’improvisation permet souvent de résoudre le dilemme des références à ménager. Naturellement, leur diversité s’engouffre dans un discours brut, qui tire bientôt parti des contrastes et des combinaisons heureuses. Celles - en ce qui concerne le trio italien Switters - d’un jazz ouvert, d’un rock énergique et d’une soul chaleureuse.

Hommage aux postures instituées par John Zorn ou John Lurie, The Anabaptist Loop impose avec nonchalance la défense d’une musique guidée par les envies : swings chancelant ou décalé (Theory Of Conspiracy, Cary Grant), drum’n’bass allégée (Domino, Q), rock acharné (Theory Of Conspiracy II) ou virant au free (New Middle Age Walking), folklore réincarné (Switters).

Ici ou là, quelques expérimentations : Gianni Gebbia jaugeant les capacités et limites de son saxophone (Langley) ; le bassiste Vincenzo Vasi se soumettant à des prescriptions de bain de bouche à la manière de Phil Minton (Confession) ; Francesco Cusa menant une pièce bruitiste et répétitive qui sacrifie à l’énergie ses bonnes résolutions de ne pas céder à la violence (Santa Inquisizione).

Car la première force de Switters est sa fougue. Repérable partout, adroitement canalisée (Salvatore Pagano) ou laissant échapper une ou deux fautes de goût (Carafa), menant le trio jusqu’à des fulgurances imparables (Serov). Jusqu’à présenter, au final, un brouillon charmant et inextricable de permissions stylistiques flamboyantes.

CD: 01/ Theory Of Conspiracy 02/ Cary Grant 03/ Switters 04/ Domino 05/ Langley 06/ Q 07/ Serov 08/ Confession I 09/ Mustang Sally Blues 10/ Bar Aurora 11/ New Middle Age Walking 12/ Carafa 13/ Santa Inquisizione 14/ The Anabaptist Loop 15/ Salvatore Pagano 16/ Theory Of Conspiracy II 17/ Ballata Delle Multinazionali

Switters - The Anabaptist Loop - 2005 - Improvvisatore Involontario. Import.

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The Vandermark 5: Alchemia (Not Two - 2005)

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Parler de jeunes jazzmen à l’homme de la rue et à celui de l’immeuble, il vous rétorquera – tout en investissant ses poches de peur que ne vous assaille l’idée de les entreprendre – Brad Mehldau ou Peter Cincotti. Pour ce qui est de l’allure nonchalante d’un artiste stylé propre à séduire les attentes pas décisives de cadres sous cultivés – et fiers d’être sûrs de se savoir tout le contraire -, ou pour la mèche impeccable reflétée par l’ivoire du piano - la photo est belle, même formatée, pour qui court le cliché -, l’injure saura être acceptée.

Le problème est que ce genre de points de vue, simplement exprimés par quelques crétins de plus – combien, déjà, entendus depuis le matin, tous thèmes confondus ?-, exclut tous les autres, ceux forgés à coups de recherches lentes et d’écoutes furtives ; ceux, en un mot, que ni radio ni magazine papier (puisque, selon les dires de tous, plus personne aujourd’hui ne regarde la télévision) n’aura pris soin, via le choix soumis aux maisons de disques et autres forces de l’ombre d’un programmateur / rédacteur, de nous faire avaler de force sans plus de peine que ça. Digéré vite, arrive le moment où il faut se vider, pour repartir plus léger où l’émetteur appelle.

Mais, à l’image de l’apparition de la Vierge à Notre Dame de la Salette, il arrive qu’une révélation touche de bien petits esprits. C’est pourquoi, si un de ceux trompés jusqu’ici se trouve en proie au doute et n’en puisse plus de répondre aux attentes de money makers contents que le monde tourne comme il tourne, une redirection peut s’imposer d’elle-même. Et pour cela, normal, de suivre quelques avis, d’attendre une aide quelconque ou, au moins, un soutien.

Quant aux autres, qui pensent avoir bien réfléchi et savent ne pas se laisser faire tout en continuant à applaudir aux accents parfaits d’un pianiste inutile / aux compositions invraisemblables d’un musicien profitant du temps qu’il passe entre les quatre murs de ses commodités pour écrire une ou deux pages de partitions d’un torchon voué au succès, n’ayant rien à apprendre, qu’ils passent leur chemin et dégagent l’espace d’une révélation faite aux auditeurs souffreteux en mal de guérison. « N’encombre pas la ligne, crie, en plus, maman dans l’escalier. Ta sœur attend un coup de fil du travail ! » Car exploitée, ta soeur, mais ravie autant que toi, la fin du mois venue, de pouvoir se dégueulasser l’oreille et le temps libre au son de hits fastueux subliminalement imposés. [Ce qui ne remet nullement en question son aplomb, à l’image de ce jour où, à un cousin éloigné qui essayait de lui venir en aide, elle destina ce : « Ta gueule maintenant !C’est pas parce que c’est inconnu que c’est meilleur, t'sais ! »]

Sentence implacable de qui avance seulement tiré par le bout du nez, que l’on doit cependant pardonner si l’on veut que les choses avancent. Car chacun naît innocent et si, pour la majorité, l’expérience traîne en longueur – irréversible pour certains autres-, elle n’empêche pas l’espoir de croire en l’évolution soudaine d’un ou deux imbéciles qui ne demandaient qu’à y voir clair sans jamais avoir osé exprimer la chose en public. Hier admettant le lyrisme de Keith ou la nonchalance de Jamie – cool, man, tu joues du piano en baskets ? - tout au long de soirées Martini-Tacos-Guacamole – les «soirées MTG », qu’ils s’amusent à dire ! - passées à discourir entre amis de musique et d’aide humanitaire dans des pays aussi pauvres que le décors habitatiste de l’appartement servant de lieu de rendez-vous, te voici aujourd'hui, à force de détermination, accepté enfin pour ce que tu es réellement : une personne comme les autres, qui souffrira toujours d’une assurance mal affirmée – la rechute, partout à craindre -, en passe, malgré tout, de devenir un être d’exception, affranchi et véritablement au courant.

Tortueux, le parcours à suivre. Qui mène jusqu’en Pologne, où l’on a pu récemment entendre les audaces du saxophoniste Ken Vandermark. Il n’inaugure pourtant pas là sa carrière. Il la poursuit, simplement, à l’abri des couvertures trop médiatiques, comme des amateurs snobs au point de simuler l’aumône. A Cracovie, donc, où The Vandermark 5 fût programmé six jours de suite au Club Alchemia.

Depuis quelques années, le quintette se fait un plaisir de reprendre des standards du free jazz (sur Free Jazz Classics, Vol. 1 & 2, notamment), et de défendre les compositions du leader, perles de culture aux influences éclatées. A Cracovie, on ne dérogera pas à la règle ; deux sets programmés par soir permettront l’enregistrement de 12 disques, portrait panoramique des possibilités modernes du jazz d’aujourd’hui. Celles dont s’est toujours montré capable, avec assez d’élégance pour passer inaperçu, Ken Vandermark, en tout cas. Rassasié à des sources diverses, il a su se construire une identité musicale, faite d’énergie et de rondeur, d’expérimentations et d’efficacité sincère. Partout à la fois sans jamais être un autre que lui-même. Et l’Alchémia, au mois de mars 2004, de changer d’atmosphères au rythme des morceaux à se succéder.

Privilégiant les cadences soutenues en ouverture de set (euphorique sur Telefon, furieuse sur Money Done), le quintette ne tarde jamais à surprendre le spectateur. Tente de le semer, même : alignant les free assumés (Strata, That Was Know) et les plages lascives (Outside Ticket, Camera, Gyllene), les démarches soul (la basse appuyée de Kent Kessler aidant, sur Other Cuts), et le cool jazz poussé un brin (Both Sides), les thèmes langoureux faits marches lancinantes (Long Term Fool) et le funk élégant (Knock Yourself Out).

Un mélange toujours subtil, tirant parti autant du choix du répertoire, que des digressions individuelles : l’archet envoûtant de Kessler sur Seven Puls Five, les contre-attaques incisives du trombone de Jeb Bishop livrées en réponse aux phrases éclairées de Vandermark et Dave Rempis (Auto Topography), ou les ruptures de rythme prononcées du batteur Tim Daisy, poussant les vents vers d’autres excentricités (Initials).

Jamais fade, le quintette répète au fil des soirs quelques thèmes originaux appropriés, en laissant rarement poindre la lassitude minime, oubliée bientôt, quand elle a pu être repérée, au son d’une pirouette ingénieuse - patchwork d’expérimentations ludiques ou afro beat minimaliste -, ou de l’interprétation intelligente de standards savamment choisis.

Car Vandermark sait envers qui il se doit d’être redevable, connaissant bien les rouages d’un jazz d’avant-garde qui le berce depuis longtemps, et les personnages qui ont dû tenir bon pour l’imposer enfin. Les hommages se bousculent alors, le quintette acceptant quand même de faire des choix, pour mieux mettre en valeur quelques figures incontournables du domaine : Roland Kirk et Sonny Rollins en tête, Archie Shepp, Cecil Taylor ou Don Cherry.

Le long de ses 6 soirées polonaises, The Vandermark 5 aura beaucoup servi Roland Kirk et Sonny Rollins. Chargeant la musique de l’énigmatique mutli-instrumentiste, d’abord, au pas d’un blues éléphantesque (The Black and Crazy Blues), les musiciens optent ensuite pour un swing frais et goguenard, adressant des clins d’œil à Bechet, Don Byas et Fats Waller, sans que cela ne les empêche de partir en vrilles sur une expérimentation aux gradations tonales dévalées (Rip Rig And Panic Suite). La lumière du jour décline, et avec elle, les impressions de Kirk passent de la nuit bleue (Silverlization/Volunteered Slavery) au noir angoissant (Inflated Tear).

A l’honneur, Sonny Rollins, aussi. Du hard bop faisant la part belle aux échappées du saxophone de Rempis (The Bridge) à l’une des sources du free (The Freedom Suite, Part 2), l’hommage est révérencieux et souple à la fois. Enfin, des sources aux bras du fleuve, The Vandermark 5 rend There Is The Bomb de Don Cherry, brillance du trombone et ruptures de rythmes rivalisant d’intérêt, explore les splendeurs nouvellement révélées du Conquistador, Part 2 de Taylor, avant de s’essouffler un peu sur Wherever June Bugs Go de Shepp.

Saluant à propos les anciens, Ken Vandermark se tourne aussi vers la jeune garde ; locale, qui plus est. Leur dernier soir de présence à Cracovie, le groupe tient à le passer avec des musiciens qu’ils n’auraient peut être pas rencontrés ailleurs. Le contrebassiste Marcin Oles et le batteur Bartlomiej Brat Oles prennent alors place sur la scène de l’Alchemia. Improvisant aux côtés de Vandermark, Bishop et Rempis, ils s’imposent un retrait qui semble aller de soi - par exemple, devant l’assurance du trombone (Free Jam 1) – avant d’introduire à deux, et avec brio, une Free Jam 5 plus que convaincante. Pour terminer, les cinq musiciens interprètent deux standards de la New Thing : Togo, d’Ed Blackwell, et Lonely Woman d’Ornette Coleman. Les Etats-Unis et l’Europe saluent alors les mêmes références d’un Free Jazz qu’ils ont construit à deux : d’un pays où il est né, à un continent où il a été accueilli avec (un peu) plus d’attention.

Deux endroits du monde qui, l’un comme l’autre, semblent avoir oublié que le jazz a, de tout temps, été une musique d’avant-garde, jamais une musique de variété. Alors, on confond aimablement : la musique de Charlie Parker effraye moins aujourd’hui – simple question d’habitude –, ce qui prouve que le jazz n’est pas affaire d’expérimentation ou de changements de cap. Or, on fustigea à l’époque les « cris » qui sortaient du saxophone de Parker , comme on crachera sur la furie du hard bop, l’ambiance de clinique du cool, l'anti-jazz de Dolphy avec Coltrane, puis celui de Coleman. Pour une seule raison : le changement opéré. Avec tout le respect dû aux jazzmen antérieurs, la nécessité de voir bouger les choses. De nos jours, presque pire : aux innovations et aux manières originales de penser le jazz de Ken Vandermark, William Parker, Hamid Drake ou Mats Gustaffson, l’enfumage est de rigueur : le jazz étouffé par des artistes de variété imposés, polluant un domaine inventif au lieu d’assumer leur choix de s’adonner à la variété. Pour couronner le tout, un dernier effet nocif : refusez de manger du Peter ou du Brad – nourriture indigeste, certes, mais surtout gênante parce que l’étiquette ment sur sa composition – et vous voici admis par le commun comme réactionnaire notoire, au mieux, faiseur de chapelle. C’est comme ça, les amateurs de "véritable" jazz rejettent la sélection que des maisons de disques qui ne savent pas de quoi elles parlent (ou font semblant) ont gentiment élaborée pour eux. Ayatollahs sévissant en souterrains, qu’ils restent entre eux, ces « fines bouches », et crèvent la faim avec ceux qu’ils écoutent.

CD1: 01/ Telefon 02/ Other Cuts 03/ Staircase 04/ Strata 05/ Free King’s Suite – Meeting On Termini’s Corner – Three For The Festival – A Handful Of Fives - CD2: 01/ Outside Ticket 02/ Money Down 03/ Camera 04/ Roulette 05/ Cruz Campo 06/ The Black And Crazy Blues CD3: 01/ Confluence 02/ Rip Rig And Panic Suite – From Bechet, Byas and Fats – Rip Rig And Panic – No Tonic Press 03/ Camera 04/ Both Sides 05/ Knock Yourself Out - CD4: 01/ The Cooler 02/ That Was Now 03/ Six Of One 04/ Silverlization / Volunteered Slavery 05/ There Is The Bomb - CD5: 01/ That Was Now 02/ Seven Puls Five 03/ The Bridge 04/ Gyllene 05/ Auto Topography - CD6: 01/ The Freedom Suite, Part 2 02/ Telefon 03/ Initials 04/ Camera 05/ Other Cuts 06/ The Black And Crazy Blues 07/ Knock Yourself Out - CD7: 01/ Money Down 02/ Inflated Tear 03/ Wherever June Bugs Go 04/ Camera 05/ Cruz Campo - CD8: 01/ Pieces Of The Past 02/ That Was Now 03/ Long Term Pool 04/ Strata 05/ Silverlization / Volunteered Slavery 06/ The Bridge - CD9: 01/ Conquistador, Part 2 02/ Knock Yourself Out 03/ Pieces Of The Past 04/ Camera 05/ Cruz Campo - CD10: 01/ That Was Now 02/ Gyllene 03/ Telefon 04/ Ken’s Final Speach 05/ Six Of One 06/ Other Cuts 07/ The Black And Crazy Blues - CD11: 01/ Free Jam 1 02/ Free Jam 2 03/ Free Jam 3 04/ East Broadway Run Down – Elephantasy/Complete Communion 05/ Theme For Alchemia 06/ Bemsha Swing - CD12: 01/ Round Trip 02/ Free Jam 5 03/ Free Jam 6 04/ Togo 05/ Lonely Woman

The Vandermark 5 - Alchemia - 2005 - Not Two.

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Kali Fasteau: Vivid (Flying Note - 2001)

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C’est à la toute fin des années 1960, que l’anthropologue émérite Zusaan Kali Fasteau décida de pratiquer un free jazz particulier, nomade et donc enrichi souvent. Enrichi encore, en 1998 et 1999, quand la multi instrumentiste donne 3 concerts aux Etats-Unis et au Canada, en compagnie – Joe McPhee excepté – de la jeune garde du jazz moderne.

Mis en avant, les saxophones : les sopranos de Fasteau et McPhee, l’alto de Sabir Mateen, ne cessent d’entamer des courses jubilatoires (Red), tissent quelques entrelacs (Tangerine), ou élaborent un free au-dessus de tout soupçon sur la section rythmique de William Parker, Hamid Drake et Ron McBee (Magenta).

Et l’expression libre explorée sérieusement de mener à plusieurs autres propositions : quête d’un apaisement revigorant (Chartreuse, Sea Green), blues chargé d’appréhension (Heliotrope), ou incursions en terres orientales mais pas étrangères : Sun Yellow ou Turquoise, sur laquelle la voix de Fasteau poursuit sans cesse la note de son autre instrument.

Car le jazz mis ici en pratique réserve une place de choix aux voix : celle de Fasteau, donc, qu’elle peut retoucher sur l’instant (Red) ou dont elle évalue la capacité à atteindre les hauteurs (Magenta), mais aussi celle de Drake, rassurée, sur Tamil Blue, par les percussions de McBee, qui avait mené juste avant une incursion chantée en Afrique désertique (Sienna).

Histoire, peut-être, de nuancer un peu la part belle faite, sur Vivid, aux instruments à vent. Préférence qui aurait été impossible à rendre sans la délicatesse de qui n’en étaient pas pourvus : la sensibilité de Parker, l’autorité pleine de retenue de Drake, ou les imprécations feutrées de McBee, nimbant tous trois les interventions irréprochables de Mateen, McPhee et Fasteau.

CD: 01/ Orange 02/ Red 03/ Turquoise 04/ Aquamarine 05/ Sun Yellow 06/ Chartreuse 07/ Tangerine 08/ Sienna (This Moment) 09/ Tamil Blue 10/ Royal Purple 11/ Pimento 12/ Heliotrope 13/ Violet 14/ Sea Green 15/ Magenta

Kali Fasteau - Vivid - 2001 - Flying Note. Import.

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