Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

News from the Shed : News From The Shed (Emanem, 2006)

news from the shed

Enregistré en 1989 à Londres, News From The Shed est le fruit d’une hospitalité réservée à Radu Malfatti et John Russell par un trio constitué cinq ans plus tôt. Celui du saxophoniste John Butcher, du violoniste Phil Durrant et du batteur Paul Lovens, qui s’octroient par la même les services d’un trombone et d’une guitare pour mieux servir une musique improvisée enthousiaste.

Qui se plaît à enfiler les mouvements de différentes natures, comme on se penche sur la confection de collages. A entendre, d’abord, la nervosité rendue par les grincements collectifs et les fulgurances sèches. Tenant d’un minimalisme éclaté, News from the Shed perce le mystère du chaos, quand Kickshaws ou The Clipper s’amusent à briser les élans agités sans parvenir à les faire disparaître.

Interrogeant ailleurs les dissonances à force d’entrelacs du saxophone et du trombone (The Gabdash), le quintette glisse parfois jusqu’aux plages sereines, mais peu rassurantes : Butcher arrange ainsi le mirage d’une mélodie orientale sur l’immixtion électronique pour l’élaboration de laquelle Durrant a lâché son violon (Everything Stops for Tea) ; l’ensemble progresse le long d’un Coracle fait évidence, pour dévoiler enfin l’atmosphère singulière d’un monde en perdition (Crooke’s Dark Space, Inkle).

Ainsi, News from the Shed aura suivi le cours d’une improvisation rageuse ou déliée, combinant toujours avec grâce les interventions individuelles, et interrogeant subtilement l’effet d’une électronique encore timide sur une musique acoustique aux résolutions brutes. Autant d’avantages qui autorisent aujourd'hui cette réédition.

News from the Shed : News from the Shed (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1989. Réédition : 2006.
CD : 01/ News from the Shed 02/ The Gabdash 03/ Reading The River 04/ Kickshaws 05/ Everything Stops for Tea 06/ Sticks and Stones 07/ Weaves 08/ Whisstrionics 09/ Mean Time 10/ Pepper’s Ghost 11/ The Clipper 12/ Coracle 13/ Crooke’s Dark Space 14/ Inkle
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



My Cat Is An Alien : From The Earth To The Spheres Vol. 1 - Vol. 4 (Opax / Very Friendly, 2004)

my cat is an alien from the earth to the spheres 1-4

De la série de quatre albums partagés par My Cat Is An Alien et un invité, tirés chacun à une centaine d'exemplaires vinyl, rien de trouvable ne restait plus. Et vint l'idée fameuse de rééditer l'ensemble sur CD. Pour ne plus soupçonner jamais le rock expérimental de se satisfaire d'une poignée d'amateurs à l'affût de l'objet rare plutôt qu'intéressé, comme tout le monde, à agrandir son tissu relationnel.

Quatre volumes, donc : albums deux titres inaugurés toujours par l'exercice de l'invité (Thurston Moore, Thuja, Jackie-O Motherfucker, Christina Carter & Andrew MacGregor). Par ordre d'apparition - inaugurant donc l'intégrale -, Thurston Moore donne, frénétique, dans la pratique d'un piano déglingué. Trouvant un confort lénifiant dans l'usage des échos, il prône la liberté artistique pour mieux tout se permettre, sans jamais rien tenter. Au final, American Coffin n'est qu'un brouillon d'effets bruitistes grossiers exposés sous cloche, que viendra fendre d'une révolte plus concrète My Cat Is An Alien. Progression élégante, Brilliance in the outer space superpose l'oscillation de nappes de guitares électriques à une programmation électronique succombant petit à petit à ses parasites. L'envolée est bruyante, et tient de la noblesse ce qu'elle a de plus sûr : la crasse véritable.

Thuja peut donc poursuivre la célébration d'un son grouillant devenu presque unique objet d'attention. Sur décorum sombre, The magma is the brother of the stone n'en finit pas d'asséner des coups aux cordes et aux micros des guitares électriques, accueille favorablement quelques intrusions électroniques, en boucle certaines, multiplie les échantillons sonores, avant de retourner sa veste pour arborer enfin l'envers acoustique des choses : banjo et guitare concluant discrètement 18 minutes intenses. Utilisant la même méthode de superposition que précédemment, My Cat Is An Alien remonte ensuite une boîte à musique suspecte, crachant, répétitive, des bribes de ritournelle sur le bourdon instable des masses électriques (When the earth whispered your name).

Décevant, tout de même, sur From The earth To The Spheres, vol. 3, au son d'une progression sans charme en perte de vitesse, les Italiens laissent se porter toutes les attentions sur l'invité Jackie-O Motherfucker. Convaincant lorsqu'il défend une pièce répétitive et galactique charriant les chants étranges de sirènes mâles, le groupe finit par se contenter du minimum - deuxième partie de Braking, construction rythmique tiède abusant de voix d'ambiance. Et aurait permis à Christina Carter et Andrew MacGregor de ne rien craindre d'une comparaison.

Or, c'est à contre-pied que le duo engage We know when we are thinking about each other. Là, une guitare timide et une basse déposent une partition redondante, jouant du changement léger de la vitesse d'exécution et des apports fantasques des dissonances impromptues. Mêlant leurs voix à l'ensemble, Carter et MacGregor fabriquent sur la longueur une musique enivrante et riche, qui dérange autrement. Alors, la virginité retrouvée pourra reprendre des couleurs, au gré de l'ambient tournant à l'excès sonique qu'est The circle of life & death. L'éternel retour mis en musique par My Cat Is An Alien, conduisant From The earth To The Spheres des cendres originelles aux cendres définitives, le long d'un parcours chaotique rendu plus impraticable encore par quelques agités, afficionados des heurts et de la chute.

My Cat Is An Alien : From the Earth to the Spheres Vol. 1 - Vol. 4 (Opax / Very Friendly / Differ-ant)
Edition : 2004.
4 CD : CD1: From The earth To The Spheres, vol.1 : 01/ Thurston Moore - American Coffin 02/ My Cat Is An Alien - Brilliance in the outer space - CD2:
From The earth To The Spheres, vol.2 : 01/ Thuja - The magma is the brother of the stone 02/ My Cat Is An Alien - When the earth whispered your name - CD3: From The earth To The Spheres, vol.3 : 01/ Jackie-O Motherfucker - Breaking 02/ My Cat Is An Alien - Blank view - CD4: From The earth To The Spheres, vol.4 : 01/ Christina Carter & Andrew MacGregor - We know when we are thinking about each other 02/ My Cat Is An Allien - The circle of life & death
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Paul Flaherty, Chris Corsano : The Beloved Music (Family Vineyard, 2006)

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Dès la sortie de son premier disque, en 1978, le saxophoniste Paul Flaherty s’est fait le chantre d’un free jazz radical auquel les années 1980 ont imposé silence. Décidé à rattraper le temps perdu, il a profité de la décennie suivante pour effectuer son retour. Et multiplie, depuis, les collaborations tapageuses.

Aux côtés du batteur Chris Corsano, notamment, partenaire régulier avec lequel il donna, en 2004, un concert amené à devenir The Beloved Music. Dès l’ouverture, il semble évident que le duo cherche aussi peu à se faire un public que des amis. Rauque, le saxophone verse déjà dans l’excès quand il décide d’aller estimer les suraigus dont il se sent capable. Une fois encore, le parallèle entre le jeu de Flaherty et celui de Peter Brötzmann tient de l’évidence.

Jamais apaisé, Corsano multiplie les soutiens changeants. Virulent sans jamais en arriver au point d’abandonner tout référent de structure (The Great Pine Tar Scandal), il joue avec sa propre impatience, appuyant à merveille les phrases du saxophoniste ou décidant d’une promenade hors champ, lorsqu’il ne distribue pas partout les coups qui prolifèrent. Toujours sur le qui-vive, Flaherty comme Corsano, se retournant la politesse du solo introspectif, voire tourmenté (A Lean and Tortured Heart), ou bricolant à deux un free péquenaudicide, histoire de rendre l’air de Louisville, Kentucky, un peu plus respirable (What Do You Mean This Is A Dry County ?). A défaut de pouvoir faire céder sous leurs coups les manières dégénérescentes d’une American Way of Life devenue affaire de parvenus ignares.

Paul Flaherty, Chris Corsano : The Beloved Music (Family Vineyard / Differ-ant)
Edition : 2006.

CD :
01/ The Great Pine Tar Scandal 02/ A Lean and Tortured Heart 03/ What Do You Mean This Is A Dry County ?
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Yoshio Machida: Infinite Flowers (Amorfon - 2003)

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Après avoir confectionné quelques programmations électroniques réfléchies, Yoshio Machida invite Keiichi Sugimoto et Tetsuro Yasunaga à venir fleurir de leurs interventions farfelues un Infinite Flowers hésitant entre ambient lunaire et pop répétitive.

D'emblée, Machida mêle ses structures rythmiques à des touches acoustiques peu communes, rendues par l'usage du steelpan - instrument dont Yann Tomita avait déjà démontré la force d'intervention mélodique. Soutien efficace de l'unique intervention de la voix, traitée à la manière de Laurie Anderson (¡ Hana Mambo!), il peut déposer des tons pastels sous un rideau de pluie simulé par les cordes de la guitare de Sugimoto (Poppy) ou se faire gimmick intentionnel chargé de relever la progression de Fragrance.

Là, on plaidera une deuxième fois pour l'influence évidente des minimalistes américains sur l'oeuvre présentée. Machida et Yasunaga ayant déjà, sur Namagua, investi le champ d'une construction électronique répétitive progressant par à-coups presque insoupçonnables, tout en établissant quelques parallèles avec l'electronica allemande contemporaine. Deux compositions plus évanescentes, enfin, jouent des réverbérations fines (A Small Flower) ou de la lutte sourde avec les tentations mélodiques (Pollen).

A peine plus d'une demi heure est nécessaire à l'écoute d'Infinite Flowers. Ebauche érudite d'un minimalisme électronique prônant le bon usage de l'éphémère. Qui demande la distribution au compte-gouttes de miniatures ouvragées et subtiles.

CD: 01/ pollen 02/ ¡ Hana Mambo! 03/ Namagua I, II, III, IV 04/ A Small Flower 05/ Fragrance I, II 06/ Poppy

Yoshio Machida - Infinite Flowers - 2003 - Amorfon.


Charles Tolliver : Mosaic Select (Mosaic, 2005)

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Les trois disques de Charles Tolliver repris par la série Mosaic Select donnent à réentendre le trompettiste à la tête de deux quartettes différents, en concerts à New York (1970) et Tokyo (1973). Rééditions des disques Live at Slugs’ (premier volume de cette anthologie) et Live in Toyko (deuxième volume) que Tolliver sortit jadis sur son label Strata-East, augmentées d’inédits de l’un et l’autre concerts (troisième volume), la sélection redit surtout l’entente rare de Tolliver et du pianiste Stanley Cowell.

Au Slugs’ Saloon de New York – endroit que le trompettiste inaugura plus tôt auprès de Jackie McLean –, d’abord, en compagnie du contrebassite Cecil McBee et du batteur Jimmy Hopps, le longs de sets où sont conjugués avec une inspiration rare hard bop et jazz modal, la paire défend ses manières d’avant-garde avec une majesté éloquente : sur Orientale, en premier lieu, composition de Cowell brillant par la capacité qu’elle a d’évoluer au gré de décalages subtils autant que surprenants ; sur Spanning, ensuite, œuvre de Tolliver assez étrange pour prendre des airs de berceuse prônant un éveil constant et inventif.

A Tokyo, trois ans et demi plus tard, c’est auprès du bassiste Clint Houston et du batteur Clifford Barbaro que les deux hommes prennent place sur la scène du Yubinchokin Hall. Si Houston et Barbaro se montrent moins créatifs que leurs prédécesseurs, ils n’empêchent pas le trompettiste et le pianiste d’imposer l’évidence mélodique d’Effi ou de diluer en effets impressionnistes l’air de ‘Round Midnight. Plus précieux dans ses gestes, le duo se montre là autrement convaincant, même si la préférence de l’auditeur ira aux enregistrements de 1970 – une version d’On The Nile jusque là inédite, permettant de renforcer encore ce penchant. Alors donc : retour commandé à Charles Tolliver.

Charles Tolliver : Mosaic Select (Mosaic / Amazon)
Enregistrement : 1970 / 1973. Edition : 2005.
CD1 : 01/ Drought 02/ Felicite 03/ Orientale 04/ Spanning 05/ Wilpan's 06/ Our Second Father (Dedicated to the memory of John Coltrane) CD2 : 01/ Drought 02/ Stretch 03/ Truth 04/ Effi 05/ 'Round Midnight CD3 : 01/ On The Nile 02/ Ruthie’s Heart (Dedicated to my mother) 03/ Repetition 04/ Impact 05/ Our Second Father (Dedicated to the memory of John Coltrane) 06/ Earl's World (Dedicated to my brother)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Jacques Demierre, Barry Guy, Lucas Niggli : Brainforest (Intakt, 2006)

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Après cinq années de collaborations en trio, le pianiste Jacques Demierre, le contrebassiste Barry Guy et le batteur Lucas Niggli, profitent de l’enregistrement de deux concerts donnés en 2004 pour sceller officiellement leur entente.

Pour l’occasion, sept extraits ont été choisis, consacrés tous à une improvisation à tête chercheuse. Sur Whalebalance, notamment, où les musiciens évaluent leurs chances de mettre la main sur la formule immédiate et acceptable. Alors, à peine soulevé le voile léger de l’introduction, le trio choisit de multiplier les attaques annonciatrices de chaos. Lâché à son tour, celui-ci laisse dans son sillage quelques notes discrètes effleurant un silence à partir duquel tout serait à reconstruire.

A l’image d’un dessin de Ralph Steadman, les morceaux changent au gré des coups de musiciens qui se plaîsent à noircir – voire, tâcher - la page blanche de leurs idées fastes. Retenant leurs élans, avant de les pousser dans le dos, selon le rythme que Niggli donne à l’ensemble, traitant un swing à la hache (Les envahisseurs) ou ponctuant les pièces de coups légers sur cymbales (Brainforest). Ailleurs, les gestes amples et les intentions lascives de Guy décident à elles seules de la forme de La fuente de la juventud.

Demierre, quant à lui, évalue ses propositions de façon plus concrète, multipliant les phrases nerveusement décousues (Wucher) ou lâchant au bon moment quelques morceaux d’accords impétueux (Brainforest). Soit, vient parfaire un exercice adroitement mené dans un tumulte où chaque turbulence révèle un monde à part entière, pour peu qu’on s’y attarde.

Jacques Demierre, Barry Guy, Lucas Niggli : Brainforest (Intakt / orkhêstra International)
Edition : 2006.
CD : 0
1/ Giardino Calante 02/ Brainforest 03/ La fuente de la juventud 04/ Les envahisseurs 05/ Whalebalance 06/ Wurzelbehandlung 07/ Wucher
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Sun Ra: What Planet Is This? (Leo Records - 2006)

raraEnregistrement d’un concert donné en 1973 à New York, What Planet Is This? inaugure en beauté une série intitulée « The Waitawhile Sun Ra Archives », instiguée par Leo Records afin de combler quelques lacunes encore repérables dans la discographie du maître.

1973, donc ; le 6 juillet, où, menant un Arkestra de 25 musiciens, Sun Ra réécrit ses propres thèmes ou décide de l’usage d’improvisations renversantes : jouant de la surenchère des intervenants (première Untitled Improvisation), ou propulsant les fulgurances collégiales d’un free orchestral exacerbé (deuxième Untitled Improvisation).

Partout ailleurs se succèdent des thèmes déposés en chaloupes, fuyant la navette en perdition. Disséminés selon les mouvements aléatoires de mécaniques astrales, ils prennent la forme de rengaines apaisantes (Astro Black, chantée par June Tyson, dont la voix rappelle celle de Jeanne Lee) ou heureuses (Enlightenment), celle d’un swing bancal s’amusant des stridences (Discipline 27) ou d’une progression bruyante, baroque et dense (The Shadow World).

Après le free radical, comme pour faire contrepoids, l’Arkestra s’engouffre dans l’unisson salvateur des instruments à vent, qui se retirent bientôt pour laisser toute la place à l’allure tenue et chargée des percussions (Watusa, Egyptian March). Sur Love in Outer Space, déjà, elles avaient convaincu de leur importance, placées, nombreuses, en face d’un Sun Ra expérimentant à l’orgue.

Faiblissant rarement, l’émulsion disperse, sur What Planet is This ?, un enthousiasme exubérant, relevé ici ou là par la présence de solistes hors pair - les saxophonistes John Gilmore et Marshall Allen ; le contrebassiste Ronnie Boykins. Combinant pendant deux heures swing et free jazz, blues sophistiqué et expérimentations ludiques, l’équipage choisit de mettre un terme au voyage au son d’une valse décalée, sur laquelle il s’interroge : « What Planet Is This? » Question-réponse imposée, devenue complément discographique indispensable.

CD1: 01/ Untitled Improvisation 02/ Astro Black 03/ Discipline 27 04/ Untitled Improvisation 05/ Space is The Place 06/ Enlightenment 07/ Love in Outer Space - CD2: 01/ The Shadow World 02/ Watusa, Egyptian March 03/ Discipline 27-II

Sun Ra - What Planet Is This? - 2006 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.


Thomas Buckner: Homage (Mutable - 2005)

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Partenaires réguliers depuis leur rencontre au début des années 1970 sur la côte Ouest américaine, Thomas Buckner (chant), Mel Graves (contrebasse) et George Marsh (percussions), continuent aujourd’hui d’interroger ensemble les musiques nouvelles et l’improvisation.

Sur Blanco, d’abord, œuvre écrite par Graves à la demande de Buckner, et que le chanteur interprète aux côtés de Marsh. Là, le baryton promène son vibrato lyrique sur des percussions tentaculaires mais discrètes (The Rivers of Your Body), plaidant toutes pour la polyrythmie singulière de Marsh (Transparency is All That Remains). Ici ou là, Elizabeth Martinez récite en Espagnol des textes d’Octavio Paz. L’ensemble est apaisant, au moins tant que l’auditeur s’y trouve disposé.

Avec Tsunami, ensuite, œuvre écrite par Graves et Marsh, qui commande au trio d’interprètes de revenir sur l’événement. De l’illustrer, presque, au son des réverbérations graves et inquiétantes du gong, des déferlantes évoquées par les roulements de batterie, et de l’intervention d’une contrebasse grinçante, accablante. Longtemps muet, Buckner attend les dernières minutes pour adopter un ton sépulcral de circonstance.

Au gré d’improvisations courtes, enfin, multipliant les combinaisons possibles des trois musiciens. Buckner oscillant du chef sur les ponctuations discrètes de Marsh (Buckner / Marsh), Graves y distribuant ses pizzicatos élancés (deuxième Graves / Marsh) ; un duo éloignant malgré l’envie les tentations mélodiques (troisième Graves / Marsh), ou le trio terminant en tempête l’exercice imposé (Buckner / Graves / Marsh).

Insondable, le phénomène qui rapproche avec justesse les trois parties d’Homage. Disque qui prône et tire avantage de la diversité des teintes élaborée à trois, et allège par-là même le propos exigeant.

CD: BLANCO: 01/ A Steering, a Seedling 02/ The Rivers of Your Body 03/ Colors Are Relentless 04/ You Fall From Your Body 05/ Transparency is All That Remains - TSUNAMI: 06/ Tsunami - HOMAGE: 07/ Buckner / Marsh 08/ Graves / Marsh
09/ Graves / Marsh 10/ Buckner / Marsh 11/ Graves / Marsh 12/ Marsh 13/ Buckner / Graves / Marsh

Thomas Buckner - Homage - 2005 - Mutable Music.


Interview d'Ivo Perelman

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Saxophoniste brésilien expatrié à New York, Ivo Perelman est venu au free jazz par goût, avant d’offrir au genre quelques-uns de ses disques les plus tourmentés. Partenaire de Geri Allen, Rashied Ali, Andrew Cyrille, Reggie Workman ou Dominic Duval, Perelman signe cette année Introspection, album sophistiqué imposant un jazz sulfureux autant que méditatif.

Où et quand êtes vous né ? Je suis né à São Paulo, au Brésil, le 12 janvier 1961.

Quel est votre premier souvenir en rapport avec la musique ? Mon grand-père aimait beaucoup le violon et l’opéra. Ma mère jouait et enseignant le piano classique à la maison. Enfant, je me souviens aussi avoir écouté beaucoup de pop music brésilienne et américaine à la radio.

Vous avez débuté dans la pratique d’un instrument avec le violoncelle, je crois… Qu’est-ce qui vous a, ensuite, fait abandonner cet instrument pour le saxophone ? En fait, mon premier instrument a été la guitare, lorsque j’avais 10 ans. Je l’ai étudiée pendant quelques années au travers du répertoire classique. Et puis, j’ai eu faim d’autres genres de musique et j’ai commencé à me frotter à d’autres styles et d’autres instruments : le violoncelle, dans un orchestre à cordes ; la guitare électrique dans un groupe de rock ; la mandoline et la guitare classique au sein de choros traditionnels et de groupes orientés bossa nova ; la clarinette dans un Jazz Band façon Nouvelle Orléans ; et, un moment, j’ai étudié le trombone, le piano et la batterie. Jusqu’à ce que j’entende Stan Getz, John Coltrane, Wayne Shorter et Victor Assis Brasil (un magnifique altiste de Rio de Janeiro), et que je décide d’étudier le saxophone ténor sérieusement. J’ai senti que là se trouvait la voie que je cherchais.

Comment avez-vous débuté en tant que musicien professionnel ? J’ai commencé par jouer du jazz Nouvelle-Orléans et participé à quelques carnavals, au Brésil, quand j’avais 18 ans. Et puis, je suis parti pour les Etats-Unis et l’Italie, où j’ai joué dans des concerts de samba, de bossa nova, et de jazz grand public. Avant que je ne réalise que mon cœur se trouvait du côté d’une musique expressive, plus créative, au contact de musiciens comme le bassiste Fred Hopkins, que j’ai rencontré à New York à la fin des années 1980.

Quels autres personnages vous ont aidé à devenir le musicien que vous êtes aujourd’hui ? J’apprends en fait sans cesse, auprès de tous les musiciens avec qui je joue et enregistre. Mais il est vrai que j’ai beaucoup appris auprès du violoncelliste Pedro de Alcântara qui enseigne à Paris la Technique Alexander (Technique prônant une rééducation dans le but de mieux développer le contrôle des réactions humaines, développée par F.M. Alexander (1869-1955), ndlr.) appliquée aux musiciens. Il m’a enseigné la prosodie grecque appliquée à la musique, ce qui ‘ma beaucoup aidé à réévaluer ma perception du rythme mélodique.

Aujourd’hui, vous n’êtes plus seulement musicien, mais aussi peintre. Quel lien faites-vous entre ces deux pratiques artistiques ? Certains des titres de votre disque Introspection portent le même titre que certaines de vos peintures reproduites dans le livret. Votre peinture nourrit-elle votre musique, ou est-ce l’inverse ? En fait, la peinture et la musique font partie de moi comme me sont propres l’épreuve artistique et l’esthétique. Mon approche artistique part toujours du silence ou d’un canevas vide, et l’engouement que j’éprouve à créer à partir de rien, sans idées préconçues, est le même, qu’il s’agisse de musique ou de peinture. Les concepts de densité, de timbre, de structure et d’équilibre, je les applique à ces deux formes d’art, et l’effet d’une ligne graphique peut trouver un écho puissant dans le rythme musical. Le son et la lumière sont, après tout, différentes manifestations de l’énergie. Notre système nerveux les perçoit comme différents, mais au-delà de cette perception, dans quelque région reculée de notre cerveau, il ne s’agit plus que de vagues d’énergie d’amplitudes différentes. Comment j’arrive à arranger de façon artistique ces énergies internes est ce qui m’importe. Le résultat de tout cela n’est qu’une conséquence. Reste maintenant à savoir comment la peinture et la musique influent l’une sur l’autre, et là est la véritable importance. Elles sont en constante communication, se mettent en valeurs l’une l’autre, tirant profit d’une émulsion et trouvant des connexions neurales qui, autrement, ne seraient qu’endormies, voire inexistantes. Depuis que j’ai commencé à peindre, cette double voie artistique m’a fait atteindre un état contemplatif qui a apporté calme et paix à ma vie. Cela m’a aussi rendu beaucoup plus sensible à d’autres formes d’art, comme la photographie ou, à un plus haut degré encore, la danse.

Pouvez-vous me présenter votre dernier enregistrement, Introspection, ainsi que les musiciens qui y ont participé ? Introspection est le troisième enregistrement d’une série impliquant des cordes (The Alexander Suite, en compagnie du CT String Quartet et Sieiro, avec le violoncelliste Thomas Ulrich, étant les deux premiers). Je me sens très proche des instruments à cordes, et j’ai parfois l’impression de jouer moi-même d’un de ces instruments. C’est Dominic Duval, partenaire de longue date et virtuose reconnu, qui m’a initié au merveilleux travail de la chanteuse et violoniste Rosie Hertlein. Quant au batteur Newman Baker, il m’a beaucoup impressionné lors de notre première rencontre, il y a une quinzaine d’années, par le biais d’un ami commun, Fred Hopkins. On peut donc dire que cette session est une réunion d’anciens et de nouveaux amis, ayant des points commun et, bien plus encore, de nouveaux territoires à explorer. Et je pense que nous avons réussi ensemble à élaborer une heure sensible, profonde, pendant laquelle se déroule un périple créatif, honnête et rare.

A écouter Introspection, il semble que vous avez mis la main sur un jazz particulier… Par le passé, vous avez enregistré des disques d’un free jazz rageur et enthousiasmant et vous semblez ici avoir mis la main sur ce qu’on pourrait définir comme étant un « cool free jazz »… Avez-vous remarqué cela ? Oui, j’ai remarqué ces changements, et ils sont les bienvenus étant donné que la métamorphose est ce qui nourrit ma curiosité et mon besoin d’évoluer sans cesse. Nous évoluons, dans notre vie, selon les effets de tellement de structures mentales et de concepts qu’il est malhonnête d’enfermer un artiste dans des intentions marketing, et perdre ainsi de vue le cheminement de l’ensemble de son développement artistique. Je ne sais pas où je vais, mais l’introspection est une chose que j’aime interroger à l’heure actuelle et puisque mes années d’apprentissage concernaient essentiellement la musique classique, il me semble naturel que ce disque tende vers une approche plus méditative d’un tel langage. D’où le titre de cet album.

Sans doute dérivez-vous aussi en musique vers une quiétude tout orientale. A l’image de votre travail de peintre, assez proche en définitive de la calligraphie chinoise ? Mes premiers travaux de peinture avaient plus à voir avec la perception d’Expressionnistes abstraits américains comme Franz Kline, Helen Frankenthaler et Sam Francis. Avec le temps, j’ai distillé ces influences et les ai confrontées au pouvoir et à la subtilité de la ligne pure, simple et nue. Cela m’a tout de suite transporté jusqu’aux traditions culturelles orientales et à leur peinture, qui m’ont ensuite fait réaliser que mon saxophone hébergeait plus d’espace que je ne pouvais le soupçonner.

L’évidence assenée veut pourtant qu’un artiste brésilien soit à jamais lié à sa culture traditionnelle, et l’un de ses représentants naturels… Les forces pan-culturelles ont façonné mon travail à toutes les époques de ma vie et, évidemment, à l’époque où je vivais au Brésil. Mais cela fait 25 ans que je ne vis plus là-bas ; j’ai donc respiré d’autres, et beaucoup, d’environnements culturels divers et variés. Aujourd’hui, ces souvenirs afro-brésiliens tiennent plus de l’épice que de la composition essentielle du plat.

Où habitez-vous, d’ailleurs, aujourd’hui ? Cet endroit est-il un compromis satisfaisant entre celui où vous avez passé votre enfance, et celui auquel vous pourriez aspirer ? Cela fait donc 25 ans que j’ai quitté la ville de mes origines, São Paulo, et cela a valu le coup. Si j’envisage d’aller passer un peu de temps en Chine ou au Japon, Brooklyn, New York, est mon chez moi, et je suis très heureux d’y demeurer, auprès de tant de musiciens créatifs qui partagent certaines des idées sur lesquelles je travaille.

Interview réalisée en février 2006. Remerciements à Ivo Perelman.


Ent: Fuck Work (Baskaru - 2006)

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Sur son premier album, le duo italien Ent propose un mélange particulier d’influences musicales diverses. Résolument tournées vers l’electronica, mais accueillant avec bienveillance tentations pop et expérimentations légères.

Deux fois, Michele Scariot et Emanuele Bortoluzzi passent leurs compositions originelles au tamis de découpes épuratrices pour exposer au final un possible essentiel composé. Différent, celui-ci, selon l’humeur et les méthodes employées : sombre, le temps d’Eternal Plans, fait de nappes brumeuses dispersées en sous-sol ; plus euphorique, sur Nothing for Money, où l’on charge en boucles chuintantes une progression subtile.

D’une efficacité parfois redoutable lorsqu’il choisit de défendre une construction rythmique mince et moins originale (Milk Oblò), le duo peut décider de faire face à l’imbroglio des combinaisons multiples. Ainsi, All Night Long, matériaux bruts mis en boucle jaugeant soudain l’effet d’oscillations programmées qui rappellent Joseph Suchy ; ou Beating Cherry Nipples, parti d’une boucle de guitare molle, abandonné bientôt aux inserts percussifs et aux interventions décalées d’un orgue d’arrière-garde.

Carte de visite de la taille large d’une palette, Fuck Work persuade des manières changeantes du savoir-faire d’Ent. Mais une fois terminée, son écoute pourrait en demander davantage, histoire de vérifier, tout en engageant le duo à prendre, une prochaine fois, plus clairement position.

CD: 01/ Beating Cherry Nipples 02/ All Night Long 03/ Eternal Plans 04/ Milk Oblò 05/ Nothing for Money

Ent - Fuck Work - 2006 - Baskaru.



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