Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Peter Brötzmann Graphic WorksConversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Ernest Dawkins: Chicago Now – Thirty Years of Great Black Music, Vol.2 (Silkheart - 1997)

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Suite et fin des hommages distribués pour marquer les 30 ans de l’A.A.C.M., le deuxième volume de Chicago Now – Thirty Years of Great Black Music s’ouvre au son d’un post-bop dédié à Monk. S’il évoque bien sûr le pianiste, Monk’s Temptation laisse échapper aussi quelques allusions à Mingus (claque rythmique et persuasion de Ben Israel) ou, de nouveau, à l’Art Ensemble of Chicago (percussions et sifflets récréatifs).

L’Art Ensemble, parallèle manifeste, repérable ailleurs lorsque le New Horizons prend les airs truculents d’un big band de la Nouvelle-Orléans (Looking for Ninny), évoque sur une marche posée la figure du contrebassiste Malachi (Many Favors), ou fait tinter quelques clochettes sur les décharges dissonantes de l’Improvisation #3.

Reprenant deux morceaux déjà interprétés, Dawkins déclame en parfaite harmonie avec la trompette d’Ameen Muhammad le thème de Zera, comme il prouve que l’émulsion peut faiblir, sur le développement poussif de Runnin’From The Rain. Que suit et annule Planet East, simili funk au mouvement dense, gérant au mieux les tentations free échappées de l’unisson des vents, sur les roulements de batterie de Reggie Nicholson.

Second pan de la célébration et autre épreuve fabriquée dans la foulée, Chicago Now – Thirty Years of Great Black Music, Vol. 2 rétablit l’évidence d’une musique facétieuse ne rognant jamais sur l’exigence.

CD: 01/ Monk’s Temptation 02/ Runnin’From The Train 03/ Planet East 04/ Zera 05/ Improvisation #3 06/ Looking For Ninny 07/ Many Favors

Ernest Dawkins - Chicago Now – Thirty Years of Great Black Music, Vol.2 - 1997 - Silkheart. Distribution Orkhêstra International.

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Kali Fasteau, Rafael Garrett : Memoirs of A Dream (Flying Note, 2000)

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En présentant deux enregistrements de performances, Memoirs of a Dream revient sur la collaboration initiée en 1971 au sein de The Sea Ensemble par le couple Kali Fasteau / Rafael Garrett.

Improvisant d’abord dans un studio de Hollande en 1975, le duo tire le meilleur de la large palette d’instruments dont ils disposent et qu'ils maîtrisent en utilisant le re-recording. Entamé par les pizzicatos en cascades de la contrebasse de Garrett, Streaming Love accueille les intuitions de Fasteau, traduites à la harpe ou au piano, et prend la forme d’une expression plus que libre. Assez bien défendu, le free jazz déployé perd un peu de son rythme et appréhende des déconstructions évanescentes, rendues par la clarinette de Garrett et le violoncelle de Fasteau.

Presque naturellement, le couple s’est donné pour but de former un langage, œcuménique et sincèrement nomade. Seule contrainte, sans doute, le passeport requis par l’usage. Alors, des terres explorées au son de flûtes typées (Shakuhachi, Kaval, Nai) dévoilent par endroits des effets de voix mystérieux, et rendent une harmonie du monde faite refuge temporaire.

Deux ans plus tard, en concert à Ankara, Fasteau et Garrett ouvrent de façon plus minimaliste ce qui deviendra Come From Deep. Les percussions légères logent stridences et dissonances avant qu’un piano et une clarinette choisissent d’élaborer ensemble un swing titubant. Bienveillant, l’endroit invite le couple à tresser des influences orientales, balayées bientôt par un free éloquent.

Jusqu’à ce que l’éloquence instrumentale reconduise au langage : vocalises impénétrables cherchant à établir la communication, rêvant de transmission et de partage immédiat. Tous deux permis par le final, qui résout l’équation au moyen d’une sorte de blues du désert, abouti et sage. Et marque le repère où se termine le voyage. Initiatique et volubile. Insoupçonnable et caressant.

Zusaan Kali Fasteau, Donald Rafael Garrett : Memoirs of A Dream (Flying Note).
Réédition : 2000.
CD1: 01/ Streaming Love - CD2 : 01/ Come From Deep
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Mui: Inside A Moving Machine (Keplar - 2005)

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Deux ans après la sortie de son premier album, le duo italien Mui présente Inside A Moving Machine. Où l’on mêle programmations électroniques et interventions acoustiques pour la forme, explorations sonores personnelles et influences advanced post-rock ravalées pour le fond.

Résultat des mélanges, une improbable variété. Selon que Fabrizio Tropeano et Stefano D’Inncecco installent une ambient proche de celle de To Rococo Rot (Singapore, Sin parar de jugar), une pop électronique naïve jusqu’à la grossièreté (Transizione Salentina), quelques progressions rythmiques convaincantes (Les enfants sourient, Phonemeout), ou qu’ils investissent le champ d’un jazz empreint de post rock.

C’est d’ailleurs là que Mui saura offrir le meilleur. Dans la construction, à partir d’un sample de batterie roulante, d’une pièce répétitive colorée par une guitare évoquant celle de Jim Hall et le concours du saxophoniste Stefano d’Amelio (39°). Ou dans l’interprétation d’un thème par les mêmes instruments placés sous les auspices chimériques du Chicago Underground ou du Claudia Quintet (In me-moria).

Les couleurs différentes livrées par paquets. Plutôt soignées, ensuite ; assez bien en tout cas pour que l’on passe sur les 2 ou 3 maladresses d’Inside a Moving Machine, deuxième album pertinent d’un duo qui réconcilie quelques broutilles que tout opposait jusqu’alors.

CD: 01/ Singapore 02/ Les enfants sourient 03/ Transizione Salentina 04/ 39° 05/ Phonemeout 06/ Before Closing 07/ In me-moria 08/ Sassi 09/ Sin parar de jugar

Mui - Inside a Moving Machine - 2005 - Keplar. Distribution Nocturne.

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Fred Frith: The Compass, Log and Lead (Intakt - 2005)

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Sur The Compass, Log and Lead, Fred Frith s’engage sur la voie de l’improvisation savante, usant de l’interaction d’instruments de bois et de traitements électroniques. Et dresse auprès de Carla Kihlstedt et Stevie Wishart une musique nouvelle puisant sa force dans le monde ancien.

Allant chercher loin les instruments à intervenir, Frith privilégie les cordes et les orgues en tous genres. Au son des attaques qu’il porte à sa guitare, il ouvre l’album sur le mode des transports et suit la route tracée par des fureteurs de la trempe de Micus ou Brahem, avant d’atteindre déjà les portes de l’Inde, sur un simili raga porté par les larsens électroniques de Wishart (A Beautiful Thing to Forget).

Si l’improvisation peut être plus déconstruite, jouant des interférences et des intentions d’échapper à toute règle (Look at Sky Go, Abstract Expressionism), le trio se met parfois d’accord dès le départ sur les épreuves à rendre : étude minutieuse d’un agrégat de cordes (I Am Buffalo Bill Today), défense des propositions répétitives du violon de Kihlstedt sur les nappes de l’orgue à manivelle (Postcard from the Back), ou invention sur l’instant d’un folk inédit (Aller retour).

Sans rien laisser paraître du mouvement nécessaire, le trio conduit la couleur de l’ensemble vers d’autres parterres, voire d’autres époques : Espagne d’Aranjuez sur Initially This ou Chine révélée aux soupirs trois fois rendus des violons (Dog-Eared), morceaux d’une connaissance aujourd’hui universelle, absorbée et digérée sans même y prendre garde, au point d’y instiller un peu de blues sur une rythmique de vieux roulements en marche (I Am Map).

Car la mécanique aussi joue ici un rôle important. Celle d’une vielle à roue emportant quelques cordes dans les parties sombres de sa structure (Initially This), ou celle décidant de fioritures métalliques à poser sur la corde vibrante de Time Goes Largo, conclusion copiant ses méthodes sur le premier titre de l’album, Time Comes Presto, autant que stratagème venant boucler le tropique et retourner le sablier.

CD: 01/ Time Comes Presto 02/ A Beautiful Thing to Forget / Far ej Tackas 03/ Look at Sky Go 04/ Dog-eared 05/ I Am Buffalo Bill Today 06/ Intitially This 07/ Postcard from the Back 08/ I Am Map 09/ Abstract Expressionism 10/ Dream as a Means 11/ Aller retour 12/ Time Goes Largo

Fred Frith - The Compass, Log and Lead - 2005 - Intakt Records. Distribution Orkhêstra International.

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Barry Guy : Study II, Stringer (Intakt, 2005)

london jazz composers orchestra study ii

A la tête du London Jazz Composers Orchestra depuis 1970, le contrebassiste Barry Guy n’en finit pas d’interroger la faculté qu’a l’individu de s’affirmer au sein d’un collectif là pour respecter des règles. Celles qu’un musicien doit suivre pour rendre une œuvre écrite, tout en évaluant les permissions d’y instiller un peu de Soi improvisé. Deux pièces enregistrées à dix ans d’intervalle illustrent ici le propos.

En 1980, Guy menait un Stringer long de quatre mouvements (Four Pieces For Orchestra). Oscillant déjà entre jazz et contemporain, gestes déraisonnables et structures contraignantes, il dirige un ensemble d’une vingtaine de musiciens dans un univers de métal. Bande passante chargée de propositions variées, la première partie chancelle au gré des assauts du contrebassiste Peter Kowald avant d’accueillir les percussions insatiables de Tony Oxley et John Stevens, ou le free appliqué du saxophoniste Trevor Watts.

Continuant à distribuer les solos, Guy engage Kenny Wheeler à déposer sa trompette sur une suite répétitive et baroque, en guise de deuxième partie. Puis arrive l’heure des souffles : Peter Brötzmann et Evan Parker rivalisent d’emportement sur Part III, quand le clarinettiste Tony Coe préfère confectionner quelques phrasés courbes. En guise de conclusion, les batteurs reviennent le temps d’un grand solo, qui pousse l’ensemble à investir enfin un chaos revendiqué et intraitable.

Si Stringer trouve naturellement sa place dans la riche discographie de la scène improvisée européenne de son époque, Study II, enregistrée en 1991, échappe davantage aux classifications. Cette fois, l’orchestre bâtit une musique nouvelle tirant sa substance des expériences de Berio ou de Cage. Montent des nappes quiètes, écorchées tout juste par des notes multidirectionnelles échappant au cadre ou par quelques grincements promettant la charge à venir.

Grâce aux coups de Paul Lytton, les musiciens trouvent la faille et s’y engouffrent à 17 : la contrebasse de Barre Phillips, les saxophones d’Evan Parker, Trevor Watts et Paul Dunmall, le piano retenu d’Irène Schweizer, le trombone de Conrad Bauer, surtout, imposent un marasme fertile. Ainsi, Study II prouve qu’une décennie peut accueillir l’évolution. Et que la somme des documents la concernant peuvent servir une même idée sur un timbre différent. Deux élans parmi tellement d’autres, mais grâce auxquels Barry Guy lustre les rayons rococo d’une musique exubérante et singulière : la sienne, et un peu celle de chacun des autres.

Barry Guy London Jazz Composers Orchestra : Study II, Stringer (Intakt / Orkhêstra International)
Réédition : 2005.
CD : 01/ Study II 02/ Stringer (Four Pieces For Orchestra) Part I 03/ Stringer (Four Pieces For Orchestra) Part II 04/ Stringer (Four Pieces For Orchestra) Part III 05 Stringer (Four Pieces For Orchestra) Part IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Andrew Coleman: Tony Halva's Hair (Cocosolidciti - 2005)

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Débarrassé d’un ancien pseudonyme - Animals On Wheels -, Andrew Coleman a retrouvé son identité au moment de l’enregistrement d’un album destiné au label Ninja Tune, puis d’un autre, composé pour le compte de Thrill Jockey. Processus lancé, il présente aujourd’hui Tony Alva’s Hair, hommage détourné à une légende du skateboard autant qu’album profitant d’influences éparses ramassées.

C’est que Coleman se forge une personnalité au moyen des références qu’il digère. Les constructions rythmiques jouant pour sa musique le rôle des fondations, le disque destine ici ou là des clins d’œil à Fila Brazillia (Fingertip Control), aux Beastie Boys (à qui Not A Speculation prescrit des calmants), ou à Massive Attack.

Capable de se laisser-aller à des constructions pop (Early Fall From Nowhere), Coleman swingue ailleurs sur un gimmick de contrebasse (Forgetting Monday) ou expérimente par petites touches (Gapi Noise, One Thousand), esquisse une ambient au son d’un discret solo de piano (Rain And Dogs) ou s’adonne au break beat selon différentes allures (Over Head And Under Feat, Fingertip Control).

Plus convenu, il transporte le trip hop de Miles Won’t Answer jusqu’en terre indienne, ou pousse trop loin pour qu’on puisse le suivre encore son goût des claviers d’un autre âge (One Thousand). Erreurs effacées par les élans impeccables d’une guitare et d’une batterie primaires déposant avec un naturel émouvant une progression véhémente (Constraints, Hurdles And Hoops), et par la vue d’ensemble de Tony Halva’s Hair, œuvre ludique et soignée, distribuant de mille manières la vivacité faite musique.

CD: 01/ Early Fall From Nowhere 02/ Over Head And Under Feat 03/ Not A Speculation 04/ Fingertip Control 05/ Elegant Operation 06/ Rain And Dogs 07/ Constraints, Hurdles And Hoops 08/ Miles Won’t Answer 09/ Forgetting Monday 10/ Gapi Noise 11/ One Thousand 12/ Glimmer Of A Revelation 13/ (With Dose One)

Andrew Coleman - Tony Halva's Hair - 2005 - Cocosolidciti. Import.

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Raymond Boni, Joe McPhee: Voices & Dreams (Emouvance - 2001)

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Si Voices fut composé par Joe McPhee pour être interprété en duo avec John Snyder, c’est en compagnie de Raymond Boni qu’il l’enregistra en 2000. Saxophones et trompette de poche firent donc face à une guitare électrique plutôt qu’à un synthétiseur, le temps de 4 interprétations du thème et de 3 improvisations tirant parti de la relation profonde qu’entretiennent les deux musiciens.

Ouvert par les slides réverbérés de Boni, Voices I trouve là le décor adéquat à une progression suave, oscillant entre ballade feutrée et blues perdu dans les brumes. Présentation du thème, aussi. Qui gagne en densité, ici déjà, selon le lyrisme servi graduellement par le saxophone, et par les instincts percussifs de Boni, de moins en moins retenus au fil des versions. Jusqu’à faire hésiter le guitariste entre le relâchement évanescent conseillé par la méthode (accompagnement à sa charge et phrase mélodique revenant à McPhee) et les touches bruitistes plus instinctives (Voices IV).

Forcément plus permissives, les improvisations multiplient les directions : surnombre des effets de guitare brouillant le propos pendant la tenue duquel la trompette de poche s’essaye aux plus fins volumes (Dream I), expérimentations de McPhee sur son alto avant la montée en puissance d’un free battu par les notes étouffées dévalant de la guitare en cascade (Dream II), ou interventions moins perturbées d’un couple qui manie les effets délicats (Dream III).

Rappelant dans l’idée Beyond the Missouri Sky de Charlie Haden et Pat gling gling Metheny, Voices & Dreams offre un dialogue bien plus particulier, qui ne s’interdit pas le recours à l’introspection quand il pourrait toujours réclamer l’échange. Le charme en plus, pour l’auditeur, d’être invité à s’immiscer dans la sphère privée d’une relation véritable, pour beaucoup dans l’élaboration d’un monde étrange et singulier.

CD: 01/ Voices I 02/ Dream I 03/ Voices II 04/ Dream II 05/ Voices III 06/ Dream III 07/ Voices IV

Raymond Boni, Joe McPhee - Voices & Dreams - 2001 - Emouvance. Distribution Abeille Musique.

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Interview de Joe McPhee

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Figure incontournable du free jazz et symbole de la scène new-yorkaise des années 1970, le multi instrumentiste Joe McPhee distribue aujourd’hui encore ses enregistrements éclatants, preuve supplémentaire que le meilleur arrive souvent de musiciens inassouvis. Court entretien pour marquer la sortie, à quelques semaines d’intervalle, de deux disques soignés, Remembrance (CJR) et Next to You (Emouvance).

Quand et où êtes vous né ? Je suis né à Miami, Floride, le 3 novembre 1939.

Quel est votre premier souvenir en rapport avec la musique ? Mon tout premier souvenir est une expérience assez traumatisante, que j’ai vécue à l’âge de 3 ans. En Floride, pendant un orage, notre maison a été frappée par la foudre et réduite en cendres. Le lendemain, je suis retourné à son emplacement en compagnie de mon grand-père… Je me rappelle alors une chanson qui passait à la radio, dont les paroles étaient: « Daddy I Want a Diamond Ring ». Je me souviens aussi de la mélodie. Mon deuxième souvenir à ce sujet est les cours de trompette que je prenais avec mon père.

Vous avez débuté en tant que professionnel aux côtés du trompettiste Clifford Thornton. Quel est le rôle exact qu’il a joué dans votre carrière ? Clifford Thornton a été l’un des moteurs essentiels de mon parcours musical. Je l’ai rencontré à l’époque où je commençais à essayer de me frotter au jazz, et il m’a fait découvrir une version écrite de Four de Miles Davis. Un peu plus tard, il m’a invité à participer à l’enregistrement de son Freedom And Unity. Ca a été mon premier enregistrement. En compagnie du fantastique Jimmy Garrison, qui plus est…

Quelles sont les images que vous gardez de la scène jazz new-yorkaise des années 1970 ? C’était comme vivre à l’intérieur d’un volcan… Hot, rapide, sans cesse en mouvement, politisé, légèrement dangereux parfois, lorsque vous n’y étiez pas assez préparé, mais aussi ouvert et accueillant. Il était simple de faire la connaissance des musiciens légendaires que nous connaissons aujourd’hui : Ornette Coleman, Jimmy Garrison, Elvin Jones, Jackie McLean, Dewey Redman, Sam Rivers, et tant d’autres.

Pourquoi avez-vous fondé, en compagnie du peintre Craig Johnson, votre propre maison de disque, CJR ? Que vous a-t-elle permi d’obtenir ? En fait, c’est plutôt Craig Johnson qui a monté ce label après m’avoir entendu jouer au sein d’un groupe local. Selon moi, posséder son propre label permet à un musicien d’avoir le contrôle absolu des décisions artistiques à prendre.

Cela vous a aussi permis d’enregistrer malgré la défaillance de votre propre pays à vous destiner l’attention que vous méritiez… Jusqu’à ce que vous trouviez un soutien de choix auprès du label suisse Hat hut. Pouvez-vous me parler de son fondateur, Werner Uehlinger, et de la relation que vous avez nouée ensemble ? Après être tombé sur les premières productions de CJR, Werner Uehlinger a profité d’un voyage d’affaires aux Etats-Unis pour venir nous rencontrer, Craig Johnson et moi, au domicile de Craig. Nous avons dîné ensemble et nous lui avons fait écouter quelques cassettes que nous pensions alors sortir sur CJR. Il a aimé cette musique et a décidé de publier lui-même une de ces cassettes. C’était une idée lancée comme ça, sans même qu’il envisage la création d’un label. Mais finalement, c’est à partir de là qu’est né Hat Hut Records.

A vos yeux, qu’est-ce qui a changé ces 40 dernières années concernant la scène jazz internationale ? Selon moi, le changement le plus important a été l’irruption chez des musiciens de toutes nationalités d’une faculté commune à développer leurs propres concepts de « jazz » et de musique improvisée, et de ne plus dépendre du seul modèle américain. Je pense qu’il est essentiel de reconnaître les origines d’une forme d’art sans pour autant en devenir l’esclave.

Aujourd’hui, tous les jazzmen connaissent assez bien l’histoire de la musique de jazz. Il me semble même qu’ils font de ce savoir un matériau de base à l’élaboration d’un langage qui peut apparaître très individualiste. Pour résumer : ils investissent un style qui a évolué au gré des réflexions collectives de musiciens, pour s’attaquer au domaine en indépendants, leurs collaborations n’étant plus qu’extensions de leur propre personnalité… Êtes-vous d’accord avec ça ? Oui, c'est exact! Et c’est bien regrettable. Il me semble que c’est plus ou moins au moment de la mort de John Coltrane qu’une évolution est apparue, qui s’est mise en tête de trouver le nouveau Messie. C’est une sorte de narcissisme. Et la mentalité vidéo clip d’MTV n’a rien fait pour aider.

Concernant votre propre évolution, comment l’estimez-vous entre la sortie d’un disque comme Nation Time et celle de vos derniers enregistrements ? Et qu’en est-il de l’évolution de votre jeu ? Pour répondre aux deux questions, j’espère m’être développé en tant que musicien aussi bien qu’en tant qu’être humain, et que je continuerai à le faire.

Votre actualité ne connaît presque plus de répit. Pouvez-vous me parler un peu de Remembrance et de Next to You ? Concernant Remembrance, Raymond Boni était à cette époque à Chicago pour un concert. C’était juste après la catastrophe du 11 Septembre, et Charles Gayle ne tenait pas à prendre l’avion jusqu’à Seattle où il devait donner un concert organisé par l’Earshot Jazz Festival. Le contrebassiste Michael Bisio nous a alors invité, Raymond et moi, à le rejoindre pour honorer ce concert. Craig Johnson, qui habite maintenant Seattle, nous a hébergé. J’ai enregistré le concert, et le reste, c’est de l’histoire. Le titre fait référence au 11 Septembre. Quant à Next to You, c’est en quelque sorte le travail d’une dizaine d’années. Notre quartette (Daunik Lazro, Raymond Boni, Claude Tchamitchian et moi) avons enfin au l’opportunité d’entrer en studio après une tournée. Ca a été une formidable expérience et nous espérons donner d’autres concerts ensemble cette année.

Vous paraissez apporter beaucoup d’attention à vos lectures… De temps à autre, vous parlez d’Edward de Bono, dont les théories vous auraient inspiré l’élaboration de la « Po Music ». Pouvez-vous m’expliquer ce concept, et est-il la clef de votre évolution personnelle ? Voici l’explication simplifiée de la Po Music : il s’agit de se servir du concept de provocation pour abandonner une série d’idées établies au profit de nouvelles. Voilà le concept que j’ai emprunté au Dr. De Bono. Po est un symbole, un indicateur de langage qui souligne qu’il faut user de provocations et montre que les choses ne sont pas forcément ce qu’elles ont l’air d’être. Par exemple, j’ai enregistré la composition de Sonny Rollins appelée « Oleo » sans être un joueur de bebop ; et le bebop est en lui-même une vie à part entière. Mon interprétation essaye de conduire la musique à un nouvel endroit. J’ai toujours espéré que mon nom (Joe McPhee) serait aussi un symbole de provocation… Une forme de langage.

Ce concept est-il facile à employer ou nécessite-t-il des conditions particulières ? Les concepts et les théories ne m’intéressent que si elles produisent des résultats. Tout change et tout devient possible.

Des résultats que l’on publie aujourd’hui au rythme insatiable de vos enregistrements… Ceux que vous menez, et ceux auxquels vous participez en tant que sideman. Ne vous arrive-t-il par de vous sentir comme l’un des derniers prophètes vers qui tous accourent pour recevoir la bonne parole ? Non ! J’ai assez de chance pour être encore capable de faire ce qu’il me plaît de faire, et avec les gens que j’apprécie.

Quels sont vos projets pour l’année 2006 ? En février, je jouerai à Anvers aux côtés de Dave Burrell, puis à Rome, à Paris (Sunside, le 25 mars, ndlr), à Amsterdam et Vilnius. En mai au sein du Peter Brötzmann Chicago 10tet, et en septembre, en France, avec Next to You Quartet. J’espère avoir bientôt un peu plus d’informations sur mes prochains enregistrements.

Joe McPhee, janvier 2006. Remerciements à Guillaume Pierrat.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Simon Nabatov: A Few Incidences (Leo - 2005)

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Le pianiste russe Simon Nabatov s’est fait spécialiste de l’évocation en musique d’œuvres littéraires signées de compatriotes chronologiquement éloignés. Après avoir dédié des enregistrements aux poèmes de Joseph Brodsky et au roman « Le maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov, c’est au tour du travail de Daniil Kharms, écrivain de la première moitié du 20eme siècle proche de l’esthétique futuriste, de se voir célébré.

Enregistré en octette, A Few Incidences profite des particularités diverses des musiciens choisis. Le collage assemble ainsi les constructions électroniques de Cor Fuhler et l’élaboration d’un nouveau langage auquel s’attache le chanteur Phil Minton, écrasant des onomatopées sur le saxophone d’un Frank Gratowski à l’affût des directions prises par l’entier groupe (And That’s All). Les accents sombres d’un duo trombone / contrebasse ouvrent ensuite Kalindov, récité bientôt par Minton, qui établit cette fois un parallèle troublant avec l’Ursonate de Kurt Schwitters, sur lequel le piano pose un soupçon d’âme russe.

La lecture, toujours, mais plus loin : dans la bouche de Minton, sur le rythme rapide et théâtral imposé par Nabatov (The Plummeting Old Women), ou défendue dans un Russe original, sur Ivan Ivanych Samovar, poème pour enfant tailladé par les décisions électroniques de Fuhler. Celles-ci s’opposeront parfois élégamment à l’acoustique prépondérante de l’ensemble, sur une valse extra-terrestre révélant le charme qu’elle trouve à la pop symphonique (The Start of a Very Nice Summer’s Day) ou le développement d’une cantate folle (An Encounter).

Au final, l’hétérodoxie russe entraîne dans ses méandres un lyrisme emporté, une rengaine des bas-fonds (The Red-Haired Man), des combinaisons expérimentales truculentes, et même un peu d’ennui, transformé bientôt en mélancolie sourde (On Equilibrium). Ménageant toujours le feu et la glace, A Few Incidences serait une symphonie militaire fredonnée par Bakounine.

CD: 01/ And That’s All 02/ Kalindov 03/ The Red-Haired Man 04/ The Plummeting Old Women 05/ On Equilibrium 06/ An Encounter 07/ The Start of a Very Nice Summer’s Day 08/ A Sonet / On Phenomena And Existence 09/ Ivan Ivanych Samovar

Simon Nabatov - A Few Incidences - 2005 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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Joe McPhee : Remembrance (CjR, 2005)

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Enregistré à Seattle le 27 octobre 2001, Remembrance réunit autour de la personne de Joe McPhee deux de ses partenaires fréquents – Michael Bisio (contrebasse) et Raymond Boni (guitare) - et un poète local – Paul Harding - accueillant le trio dans son monde.

Introduit par l’archet de Bisio et les arpèges nerveux de Boni, Remembrance (opening) est de ces improvisations collectives qui ne mettent pas longtemps à acquérir de l’épaisseur. Au saxophone soprano, McPhee pose des notes indépendantes et longues, avant de suivre l’exemple du guitariste, qui place ses interventions sous le signe du cercle. Eternel retour régénéré par le souvenir : celui d’un duo perpétuel, poussant ici McPhee à l’acharnement flamboyant, derrière lequel il renouera, à la trompette de poche, avec plus de sérénité.

Façon radicale de diversifier le propos, Boni improvise ensuite aux côtés d'Harding, et colorie de ses inspirations suspendues par un delay naturel la lecture – investissant avec élégance la forme musicale - faite par le poète d’un de ses textes (This is Where I Live). Suit un long solo de Bisio : avançant lentement sur une contrebasse grinçante, il modifie l’atmosphère au gré du nombre de cordes qu'emporte son archet, ou selon qu’il s’adonne aux expérimentations bruitistes ou se laisse aller à des moments plus paisibles (In the End There Is Peace).

Le temps de se retourner, et déjà, Remembrance (closing). Cette fois, c’est à la contrebasse de choisir le cadre, respecté par la guitare, puis par la trompette, pondérée - lyrique, voire. Revenu au soprano, McPhee enchevêtre ses phrases et, pendant un solo courant sur 6 minutes, évoque Steve Lacy, à qui le morceau est dédié. Faisant alterner les instants calmes et quelques bribes de swing, poussé jusqu’à la vaillance éprouvée d’un saxophone dans les hauteurs, d’une guitare insatiable et d’une contrebasse sur laquelle on frappe, le dénouement est impeccable. A l’image d’un disque consacré au champ des souvenirs, dont il vient, dans le même temps, grossir les rangs.

Joe McPhee : Remembrance
CjRecords
Edition : 2005.
CD : 01/ Part I: Remembrance (opening) 02/ Part II: This is Where I Live 03/ Part III: In the End There Is Peace 04/ Part IV: Remembrance (closing) For Steve Lacy
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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