Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Interview de Quentin RolletAlan Silva à ParisA paraître : le son du grisli #5
Archives des interviews du son du grisli

The Contest of Pleasures: Albi Days (Potlatch - 2006)

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Trio composé du saxophoniste John Butcher, du clarinettiste Xavier Charles et du trompettiste Axel Dörner, The Contest of Pleasures répondait en 2005 à une commande du Groupe de Musique Electroacoustique d’Albi-Tarn et investissait plusieurs endroits de la ville au son d’improvisations qui formeront ensuite le matériau de départ d’Albi Days.

Dans ces bandes enregistrées par Laurent Sassi, chacun des musiciens devra puiser pour proposer une relecture personnelle de l’événement. Charles, d’abord, qui imbrique de brefs passages de souffles, de notes échappées – aigus forcenés ou fulgurances improbables jouant des harmoniques -, de bruits de clefs et de crissements (Les oignons).

Le temps de deux morceaux, Butcher réinvente l’expérience et dévoile une pièce plus opaque, sifflante, qui met en lumière l’endroit précis des instruments où l’air coince (Garden Cress), pour superposer ensuite quelques nappes oscillantes, qui fantasment bientôt une electronica expérimentale emportée par l’appel des sirènes (Winter Squash).

Plus tourmenté, Dörner préfère monter une prosodie baroque, qui use de la réverbération, dépose les incartades agitées de la trompette sur les interventions faites nappes de la clarinette et du saxophone avant de tout sacrifier à l’assaut fomenté des souffles (Karfiol). Alors, c’est au tour de l’ingénieur du son de fabriquer sa version des faits, adéquate à la bonne entente du concret et de l’abstrait, et qui ne s’interdit pas le recours à la construction rythmique faite de samples discrets (Les cornichons).

Vu d’ensemble, Albi Days est un précis de réécriture de musique un jour improvisée pour être réfléchie ensuite, infiltrant alors dans ses rouages les couleurs de Varèse ou Xenakis, les expérimentations de Doneda ou Thieke et les bidouillages cyclothymiques de Keith Fullerton Whitman.

CD: 01/ Les oignons 02/ Garden Cress 03/ Winter Squash 04/ Karfiol 05/ Les cornichons

The Contest of Pleasures - Albi Days - 2006 - Potlatch. Distribution Orkhêstra International.



Chicago’s Avant Today (Delmark - 2003)

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Pour célébrer son cinquantième anniversaire, le label Delmark sortait en 2003 une série de compilations dédiées au jazz de Chicago. Parmi le nombre, Chicago’s Avant Today propose un florilège de dix (alors dernières) années d’un jazz exigeant élaboré dans le sillage de l’A.A.C.M.

L’occasion de réentendre, en ouverture, le New Horizons Ensemble d’Ernest Dawkins, le temps de Stranger, composition de free décomplexé porté par la contrebasse de Yosef Ben ISrael et les percussions d’Avreeayl Ra. Dans la même veine, on trouvera plus loin le batteur Kahil El’Zabar aux côtés de Malachi Favors (contrebasse) et Ari Brown (saxophone ténor) pour un hommage à Coltrane (Trane in Mind), et le sextette de Malachi Thompson affublé d’un ensemble vocal, pour un résultat moins pertinent (An Elevated Cry).

Deux fois, la compilation donne à entendre Ken Vandermark. Au sein du NRG Ensemble, d’abord, qui défend un jazz puissant qui distribue quelques clins d’œil au rock (Hyperspace, qui inaugure en quelque sorte le son de Spaceways Inc.) ; menant son Action Trio, ensuite, sur le rythme d’une danse de salon sophistiquée et branlante.

De manière différente, voici le champ investi par les membres du Chicago Underground, que l’on retrouve auprès du cornettiste Rob Mazurek sur un Ostinato fade, et que l’on dissémine ensuite – le guitariste Jeff Parker menant Chad Taylor (batterie) et Chris Lopes (contrebasse) sur Holiday For A Despot, composition mêlant assez finement jazz et rock bruitiste.

Bien sûr, Chicago’s Avant Today ne peut prétendre ériger un panorama complet de la scène jazz d’avant-garde élaborée à Chicago, étant donné son statut de compilation promotionnelle du label Delmark (le prix du disque excusant souvent ce genre de parti pris). Reste quand même à l'auditeur à profiter d'une sélection à 2 exceptions près intelligente, construite à partir des archives récentes de la firme.

CD: 01/ Ernest Dawkins’New Horizons Ensemble : Stranger 02/ NRG Ensemble : Hyperspace 03/ Rob Mazurek & Chicago Underground : Ostinato 04/ Kahil El’Zabar’s Ritual Trio : Trane in Mind 05/ Malachi Thompson : An Elevated Cry 06/ Jeff Parker : Holiday For A Despot 07/ Ken Vandermark’s Sound In Action : Top Shelf

Chicago's Avant Today - 2003 - Delmark. Distribution Socadisc.


Harry Miller's Isipingo: Which Way Now (Cuneiform - 2006)

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Contrebassiste sud-africain exilé en Angleterre, Harry Miller a pu y rencontrer dans les années 1970 certains compatriotes (notamment le pianiste Chris McGregor et le batteur Louis Moholo) collaborant déjà avec quelques improvisateurs locaux (Keith Tippett, John Surman…). Ayant choisi, parmi eux tous, les membres de son propre groupe, il enregistrera avec Isipingo un seul et unique album : Family Affair.

C’est dire l’importance du document qu’est Which Way Now, enregistrement d’un concert donné en 1975 à Brême, par un sextette dans lequel on trouve Miller, Tippett et Moholo aux côtés de Nick Evans (trombone), Mongezi Feza (trompette) et Mike Osborne (saxophone alto). Sur les pas du Brotherhood of Breath de McGregor, le groupe installe un jazz chatoyant et efficace, ponctué ici par les dissonances du piano (Family Affair) ou là par les attaques nerveuses de la batterie (Eli’s Song).

Déposant le thème à l’unisson en ouverture et fermeture des quatre compositions, les musiciens se succèdent entre les deux le temps de solos presque tous convaincants (sinon : Tippett plutôt laborieux sur la fin d’Eli’s Song, Osborne peu inspiré par Children At Play). Marquant les structures de ses gimmicks puissants, Miller ne cesse d’élargir le champ des possibilités de ses partenaires, ce qui permet, par exemple, de changer un swing allègre en combinaison plus complexe d’improvisations emmêlées (Which Way Now).

Un peu à la manière dont Ronnie Boykins – autre contrebassiste – avait, de l’autre côté de l’Atlantique, fomenté The Will Come, is Now, Harry Miller réussit à rendre accessible l’avant-garde turbulente d’une époque, à coups d’interprétations espiègles autant que frondeuses. Et à Brême, en plus.

CD: 01/ Family Affair 02/ Children At Play 03/ Eli’s Song 04/ Which Way Now

Harry Miller's Isipingo - Which Way Now - 2006 - Cuneiform Records. Distribution Orkhêstra.


Andrea Centazzo : Ictus Records' 30th Anniversary Collection (Ictus, 2006)

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Dans l’histoire des musiques créatives au XXème siècle, il faut dire l’importance des labels discographiques créés puis gérés par les musiciens eux-mêmes. La liste est longue, qui fait défiler les noms d’artistes un jour confrontés aux sourdes oreilles ou aux sceptiques monomaniaques de la rentabilité, mais assez sûrs de leur fait pour décider enfin de tirer un trait sur les intermédiaires d’un business établi. Conséquence naturelle, même si l’exercice de la gérance est souvent difficile, les concessions artistiques faites jadis disparaissent de concert, les gestes retrouvent un peu de leur autonomie. Et de la nécessité émerge par enchantement un atout, qui jouera en faveur d’intérêts multiples : musical, bien sûr ; philosophique, aussi ; politique, parfois.

En 1976, le percussionniste italien Andrea Centazzo choisit d’avoir accès à ce champ des possibles. Sur le modèle des moins résignés et des plus audacieux des jazzmen américains de l’époque, et comme certains de ses pairs européens oeuvrant en faveur de l’improvisation, il décide de se charger lui-même de la diffusion de sa musique. En compagnie de Carla Luigi, sa femme, Centazzo met sur pied Ictus, premier label italien consacré à la musique improvisée, dont le catalogue est inauguré par Clangs, enregistrement d’un concert donné avec Steve Lacy. Dès lors, Centazzo multipliera les collaborations précieuses avec quelques-unes des plus importantes figures de la scène improvisée, qu’elle soit européenne ou américaine. Jusqu’en 1984 ; cette année-là - comme s’il fallait une preuve de plus que le public ne poursuit pas toujours de ses assiduités la qualité faite œuvres, et les lois économiques régissant à Rome comme à Wall Street les activités même honnêtes -, l’Italien ne pourra faire autrement que de mettre un terme aux ambitions de son label. Qui auront tout de même permis, le long de 8 années, un grand nombre de rencontres musicales exigeantes - parfois même radicales - et d’enregistrements distingués.

Entre 1995 et 2001, 12 d’entre eux ont pu être réédités, élus parmi l’ensemble, passant, pour permettre qu’on ne les oublie pas, du statut de vinyle à celui de CD. Or, s’il n’existe plus d’amateur assez exigeant pour n’être comblé que lorsqu’il peut tout embrasser, d’aucuns aurait pu regretter que la sélection faite s’attache plus à éclairer la présence des musiciens incontournables que l’on y trouvait que la somme de travail considérable abattue par Centazzo au profit du projet global qu’était son label. Pour cela, il aura fallu attendre l’heure d’une célébration particulière, celle du trentième anniversaire de la création d’Ictus. 2006, donc. Cette fois, c’est à une autre introduction au label que nous convient Andrea Centazzo et le producteur Cezary Lerski. Présentée sous un angle plus historique, animée par le désir que rien ne lui échappe, celle-ci fait figure de condensé irréprochable – en 12 disques tout de même - d’une collection complète. D’essentiel, voire, Centazzo ayant lui-même décidé de la forme à attribuer au programme d’un mémento fait célébration.

Ainsi, le parcours débute comme tout a commencé : avec Clangs. Si le disque immortalisait un concert donné en février 1976 par le duo Andrea Centazzo / Steve Lacy, il était, plus encore, l'origine de tout : de l'existence d'Ictus comme de l'évidence, pour le percussionniste italien, d'avoir son mot à dire en musique. Mais pas de précipitation pour autant. En effet, l'écoute de Clangs semble d'abord nous révéler les doutes légers d'un Centazzo qui chercherait les raisons à son refus poli de ne pas laisser Lacy à un exercice qu'il apprécie pourtant, l'enregistrement en solo. Et puis, oubliant les hésitations charmantes, le voici qui range ses interrogations au moyen naturel de ses interventions, soulignant ici à merveille l'envolée du soprano, ou participant auprès du maître à l'élaboration d'un blues moderne et grinçant sur The New Moon. Transmettant à son partenaire ce qu'il avait reçu de Monk, Lacy dévoile à Centazzo la méthode première à appliquer en concert : "Lift The Bandstand", ou se laisser emporter.

Par la suite, les deux hommes mettront en musique leurs retrouvailles, qui donneront lieu à presque autant d'enregistrements pris en charge par Ictus : In Concert, album sur lequel Centazzo et le contrebassiste Kent Carter offrent au saxophoniste l'appui irréprochable d'une section rythmique engageante - sur Stalks ou Feline, notamment ; Tao, où l’on retrouve le duo le long d'extraits choisis de concerts organisés en 1976 et 1984. Et Centazzo de révéler devant Lacy la couleur particulière sur laquelle il aura, entre temps, mis la main, au son des résonances des percussions de Tao #4, morceau qui prend acte de la transformation de l'inédit en véritable identité.

Ne restait plus à Andrea Centazzo qu'à partager un savoir-faire dès lors incontestable. Sur le champ improvisé, le percussionniste s'engouffre en compagnie du Rova Saxophone Quartet, et démontre avec The Bay d'autres prédispositions encore : celles de leader, et de styliste fantasque. Quand Trobar Clus expose une musique contemporaine tranchante, O ce biel cisciel da udin transforme un pseudo folklore décomplexé en free jubilatoire. C'est l'avantage de l'improvisation, qui ne peut se satisfaire longtemps de prendre l'apparence d'un seul et unique genre, et préfère se plier aux règles de l'exercice de style ou, encore mieux, à celles de la perte de références. Jeu que Centazzo apprécie plus que tout autre, pas effrayé de se frotter ici ou là à l'expérimentation la plus radicale.

Sur The New York Tapes, par exemple, où, en pleine ère No Wave, il décide d'enregistrer en sextette des pièces d'un bruitisme différent et faste. Se glissant dans l'amas des fulgurances collectives, les solos introspectifs de Polly Bradfield, Eugene Chadbourne, Tom Cora, Toshinori Kondo ou John Zorn instiguent sous les coups de leur visiteur une propagande de l'intuition, inflexible et frondeuse. Un peu plus tard, entre 1978 et 1980, Centazzo retrouvera certains de ces musiciens au sein de formations plus réduites. Aux Etats-Unis, toujours, où il multipliera les enregistrements en duos et trios, dont The US Concerts propose un panorama superbe. Aux côtés de Cora, Chadbourne et Kondo, mais aussi en compagnie de Vinny Golia, John Carter ou Ladonna Smith, il confectionne des improvisations sensibles qui, si elles versent dans l'expérimentation, ne l'empêchent pas de glisser ici ou là un peu de la subtilité des percussions japonaises qui accompagnent le déroulement d'une représentation de kabuki. Passeur éclairé, Centazzo n'est rien moins que le maître d'oeuvre d'une rencontre entre deux mondes qui n'ont pas besoin de traités écrits pour s'entendre.

Comme l'Italien n'a pas besoin de terres lointaines pour rêver à de nouveaux échanges. D'autres voyages, plus courts, feront l'affaire, autant que l'accueil chaleureux qu'il réservera à la fine fleur des improvisateurs européens de passage en Italie. Le prouvent deux ouvrages enregistrés en 1977 : Drops, sur lequel le percussionniste donne de la rondeur aux impulsions de Derek Bailey sur Drop One, ou instaure avec le guitariste un dialogue d'une élégance rare le temps d' How Long This Has Been Going On ; In Real Time, le long duquel le trio qu'il forme avec le pianiste Alvin Curran et le saxophoniste Evan Parker part, acharné, à la recherche de la phrase juste sur In Real Time #1 ou, au contraire, prend ses aises sur la progression aérienne et envoûtante qu'est In Real Time #5.

Venant compléter un aperçu déjà fécond des collaborations efficaces, Thirty Years from Monday et Rebels, Travellers & Improvisers font figures de florilèges conclusifs. Sur le premier disque, Alvin Curran, Carlos Zingaro, Lol Coxhill et Gianluigi Trovesi prennent place l'un à la suite de l'autre près de Centazzo, pour une série de duos enregistrés en 1977 et 1983, qui mettent au jour un monde de métal réverbéré, planant et bientôt poussé, sur Mantric Improvisation, jusqu'à la vision poétique insaisissable. Soit, un résultat assez proche de celui de Rebels, Travellers & Improvisers, autre témoin des mêmes années, qui compile les preuves d'une façon d'improviser dirigée sur la voie d'une musique contemporaine désaxée. Défendue en sextette - où prennent place Evan Parker et Lester Bowie - aussi bien qu'en trio, avec Lol Coxhill et le trompettiste Franz Koglmann.

Ainsi, Andrea Centazzo nous permet de constater une nouvelle fois que les frontières sont minces qui délimitent le jazz, les musiques improvisées et contemporaine. Et l'expérimentation ingénue ayant déjà montré qu'elle pouvait sans faillir briguer la respectabilité accordée généralement à l'érudition démonstratrice, de trouver grâce à lui de nouveaux exemples. Parmi ceux-là, les enregistrements réalisés entre 1980 et 1983 rassemblés sous le nom de Doctor Faustus. Sur ce disque, le Mitteleuropa Orchestra - formation à géométrie variable qui a vu défiler Enrico Rava, Albert Mangelsdorf ou Gianluigi Trovesi - dessine 7 interprétations monumentales, sphère musicale sereine capable de virer soudain à la valse déstructurée (Lost in the Mist) ou progression lente arrêtée de temps à autre par quelques schémas intrusifs tenant de l'électron libre (Doctor Faustus). Aux commandes, à chaque fois, un Centazzo aussi habile que Barry Guy lorsqu'il mène ses grands ensembles. Et le parallèle ne s'arrête pas là : à l'image du contrebassiste, la ténacité anime le percussionniste, qui remettait encore en 2005 ses prétentions sur le métier. En trio, cette fois, aux côtés du pianiste Anthony Coleman et du guitariste Marco Cappelli, pour trois nouvelles improvisations confectionnées en alambics. Présentées sur Back to the Future, en introduction à cinq autres enregistrements réalisés 25 années auparavant avec Davey Williams et Ladonna Smith. Façon judicieuse de boucler la boucle de cette rétrospective, de rapprocher le passé d'un présent consacré à la célébration d'un anniversaire, et d'inviter l'avenir à ne pas en rester là.

Au siècle dernier, le poète André Suarès écrivait : « Il en est de l’Italie légendaire comme des palais toscans : chargés de six ou sept cents ans, ils demeurent ; mais où sont les architectes qui les conçurent, et les maçons qui les bâtirent ? où, les princes, sobres et forts, dignes d’y vivre ? » Ictus n'a pas encore atteint l'âge de ces palais-là ; mais il en est un autre, plus jeune, et d'une forme artistique différente. Grâce aux 12 disques choisis du coffret Ictus Records'30th Anniversary Collection, Andrea Centazzo et Cezary Lerski nous en ouvrent les portes, pour que nous ne puissions plus rien ignorer de ses fondations, et que ne nous abandonne jamais les noms de son architecte, de son maçon, et des princes nomades qui y trouvèrent refuge.

Andrea Centazzo : Ictus Records' 30th Anniversary Collection (Ictus Records)
Edition : 2006.
Guillaume Belhomme © Notes du livret
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Marcin & Bartlomiej Oles: Chamber Quintet (Fennomedia - 2005)

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Aux côtés d’un petit ensemble trié sur le volet (Erik Friedlander au violoncelle, Michael Rabinowitz au basson et Emmanuelle Somer au hautbois et cor anglais), les frères Oles s’attèlent à faire de leurs propres compositions une musique de chambre s’amusant des astuces du jazz contemporain.

Sur Galileo, par exemple, les pizzicatos de violon déposent un gimmick dont pourrait se charger la contrebasse, en introduction d’un morceau qui virera au rock gouailleur et récréatif. Plus sérieux d’allure, Rien que nous deux… se réfère davantage au baroque, quand Horror Vacui se rapproche d’une musique contemporaine déstructurée.

Ailleurs, s’il arrive que le jazz retienne toutes les intentions du quintette, c’est pour mieux évoluer au rythme des caravanes (Desert Walk). Les dissonances élaborées par les instruments à vent gagnent alors la répétition des textures qui les accueillent, et fantasment les charmes d’un Orient toujours plus inaccessible (Abyss, Nostalgia) – un peu à la manière de celle d’Abou Khalil lorsqu’il collabora avec Alexandre Balanescu.

A force de répétitions, de dissonances, et de plus rares élans lyriques, le quintette aura réussi à installer sur ce disque une musique d’une délicatesse qui ne souffre pas de manières. Assez pour se permettre d’invoquer la tempête coulant de Source en guise de conclusion.

CD: 01/ Abyss 02/ Galileo 03/ Eternity 04/ Enigma 05/ Rien que nous deux… 06/ Reflection 07/ Horror Vacui 08/ Phoenix 09/ Desert Walk 10/ Nostalgia 11/ Source

Marcin & Bartlomiej Oles - Chamber Quintet - 2005 - Fennomedia. Import.



WildFlowers: Loft Jazz New York 1976 (Douglas - 2006)

wildgrisliMai 1976, New York. 10 nuits durant, se tient le Wildfowers Festival, marathon organisé dans le loft du saxophoniste Sam Rivers, auquel participent une soixantaine de musiciens parmi les plus emblématiques de ceux issus des deux premières générations du free jazz. Wildflowers, aujourd’hui réédité, rend compte de cette décade précise, au son d’une sélection de 22 titres établie par le producteur Alan Douglas.

Alors s’y glissent forcément quelques perles. Parmi elles, l’intervention de l’hôte en personne (Rainbows) et d’un fidèle qui ne manque jamais d’investir un endroit qu'il connaît par coeur, Jimmy Lyons
(Push Pull). Plus ramassé, le solo du saxophoniste Marion Brown qui conduit son trio sur And Then They Danced, pièce impeccable.

Sacrifiant tout, parfois, à l’image que le public s’est fait d’une musique de la revendication, les musiciens donnent dans la rage exacerbée, tels Henry Threadgill (Uso Dance), Leo Smith
et Oliver Lake (Locomotif N°6), Andrew Cyrille et David S. Ware (Short Short), Sunny Murray (Something’s Cookin’) ou Don Moye accompagnant Roscoe Mitchell (Chant).

Mais la New Thing ne peut se contenter de redire ad vitam sa vindicte, aussi convaincante soit-elle. Elle prend alors d’autres tournures, tisse des parallèles avec la soul (Maurice McIntyre sur Jays), le blues (Hamiet Bluiett
fantasque sur Tranquil Beauty), ou même l’Afro beat (Byard Lancaster et Olu Dara sur The Need To Smile), avant qu'Anthony Braxton, Charles Brackeen et Ahmed Abdullah, ou Julius Hemphill, ne fomentent un free plus réflexif (73°-S Kelvin, Blue Phase, Pensive).

Intelligente, la sélection proposée par Wildflowers tient de l’anthologie, quand elle témoigne aussi des possibilités d’une seule et unique salve de concerts donnés par quelques musiciens de choix. Qui évoquent, voire résument, ici, l’époque des Lofts Sessions.

CD1: 01/ Kalaparusha : Jays 02/ Ken McIntyre : New Times 03/ Sunny Murray : Over The Rainbow 04/ Sam Rivers : Rainbows 05/ Henry Threadgill : USO Dance 06/ Harold Smith : The Need To Smile 07/ Ken McIntyre : Naomi 08/ Anthony Braxton : 73°-S Kelvin 09/ Marion Brown : And Then They Danced - CD2: 01/ Leo Smith : Locomotif N°6 02/ Randy Weston : Portrait of Frank Edward Weston 03/ Michael Jackson : Clarity 2 04/ Dave Burrell : Black Robert 05/ Charles Brackeen : Blue Phase 06/ Andrew Cyrille : Short Short 07/ Hamiet Bluiett : Tranquil Beauty 08/ Julius Hemphill : Pensive - CD3: 01/ Jimmy Lyons : Push Pull 02/ Oliver Lake : Zaki 03/ David Murray / Shout Song 04/ Sunny Murray : Something’s Cookin’ 05/ Roscoe Mitchell : Chant

Wildflowers: Loft Jazz New York 1976 - 2006 (réédition) - Douglas Records. Distribution DG Diffusion.


Marcin & Bartlomiej Brat Oles: Suite for Trio + (Fenommedia - 2005)

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Repérés sur les deux derniers disques d’un coffret Alchemia à ranger dans la discographie du saxophoniste Ken Vandermark, le contrebassiste Marcin Oles et le batteur Bartlomiej Brat Oles se sont, depuis, attelés à renouer les liens entre Pologne et jazz raffiné auprès de compatriotes éclairés (ici, le saxophoniste et clarinettiste Mikolaj Trzaska) et d’invités internationaux (ici, le trompettiste français Jean-Luc Cappozzo).

Sur les pas de Komeda ou Namyslowski, les deux frères installent sur Suite for Trio + des compositions à géométrie variable, oscillant entre l’efficacité des unissons liée à celle d’une section rythmique imperturbable (Suite for Trio +, Budmo), les apparitions soudaines de digressions free (JLC), et les mirages mélodiques imposés par quelques impressions - mélancoliques ici (N-Ju, qui virera cependant à la joute expiatoire), orientales ailleurs (Bolero Stefana).

De leur rencontre avec Vandermark, Marcin et Bartlomiej ont gardé un goût pour l’impromptu groove (5-5) et l’usage répété de gimmicks de contrebasse, qui déposent une à une les carcasses d’interprétations denses (Urodzaj, Suite for Trio +). Ne reste plus à Cappozzo et Trzaska qu’à se montrer aussi inspirés que la section rythmique est vaillante. Or, là, ni l’un ni l’autre ne faillit.

Histoire que Suite for Trio + soit digne des attentes de ceux qui n’ignoraient pas qu’en Pologne des jazzmen accomplis ont toujours existé. Marcin et Bartlomiej Oles étant 2 des figures faites preuves contemporaines de ce fait établi.

CD: 01/ Freetan 02/ Suite for Trio + 03/ JLC 04/ Budmo 05/ 5-5 06/ Bolera Stefana 07/ N-Ju 08/ Urodzaj

Marcin & Bartlomiej Brat Oles - Suite for Trio + - 2005 - Fenommedia. Distribution Improjazz.


The Wedding Present: Search for Paradise, Singles 2004-05 (Talitres - 2006)

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Revenus récemment à la place de choix qu’ils occupaient dans les années 1990 avec Take Fountain, The Wedding Present confirme que l’heure est au retour en publiant Search for Paradise, compilation de singles étalés sur 2 ans, d’inédits et de versions acoustiques.

David Gedge ayant toujours mené son groupe sur la voie d’une énergie prônant partage (Watusi, Seamonster, Hit Parade), il eut été dommage de déroger à la règle sous prétexte d’âge forcément plus avancé. Alors, le groupe donne à nouveau, mais joliment, dans la rengaine pop décomplexée et efficace (I’m Further North Than You (Klee Remix), American Tan), exposant parfois autant de rage qu’une mélodie soignée peut en contenir (Interstate, Nickels And Dimes).

A côté de cela, comme il l’a toujours fait, Gedge verse dans la ballade - faite complainte (Snapshots) ou bluette (Shivers) -, sans ajouter quoi que ce soit à ses recettes anciennes, à raison (la complainte) ou à tort (la bluette). Parce qu’il arrive aussi au Wedding Present de s’égarer, le temps d’une exécution poussive (The Girl With The Curious Smile) ou d’une composition insignifiante (Bad Thing). La discographie du groupe comptant quelques perles, Search for Paradise ne saurait mériter qu’on le remarque autrement que comme un document d’actualité honorable bien qu’insatisfaisant. Déjà pas mal, si l’on compte les nombreux come-back ayant pris les atours du dernier espoir aussitôt sabordé.

CD: 01/ Interstate 02/ Bad Thing 03/ Snapshots 04/ I’m Further North Than You 05/ Reckindling 06/ The Girls With The Curious Smile 07/ Nickels And Dimes 08/ I’m Further North Than You (Klee Remix) 09/ Ringway To Seatac 10/ Shivers 11/ American Tan 12/ Interstate 5 (Acoustic) 13/ I’m Further North Than You (Acoustic) 14/ Ringway To Seatac (Acoustic)


David S. Ware : Point éphémère / 3 mai 2006

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L'amour des cordes est un mal qui a depuis longtemps gagné le jazz. Perdu, donc, si l'on pense, entre autres, aux sirupeux accompagnements qu'une Amérique prête à tout pour récupérer au moyen d'instruments nobles un style qui ne pouvait échapper plus longtemps au lyrisme fait loi d'un vernis cachant simplement les moisissures, ou à l'école française du violon jazz, qui continue de déverser une musique d'accompagnement idéale pour qui tient absolument à donner dans le cliché et se mettre, un beau matin, à courir nu et heureux sur une plage de Cabourg. Le problème est qu'à force de se laisser emporter par des envolées dégoulinantes, on finit inéluctablement par glisser sur une algue.

Bien sûr, dans le domaine, on repère ici ou là quelques disques acceptables. Et David S. Ware, qui se produisait le 3 mai au Point Ephémère (Paris), a été de ceux à rendre une copie convaincante avec Threads, album enregistré par son quartette en compagnie de Mat Maneri et Daniel Bernard Roumain. Qui s'attendait donc à entendre Ware dialoguer avec les huit musiciens de son " String Workshop " aura connu une déception, puisque le saxophoniste a préféré les conduire, assis face à eux - eux, face au public, donc, lui, dos au public {soit : W (assis) ~ 8X (assis, debout) / quoi, 80 personnes ? } - sur une chaise de jardin. Si quelques musicologues éclairés auraient pu se poser la question de savoir si l'on peut honnêtement produire quelque musique engageante assis sur une chaise de jardin, en plastique qui plus est, d'autres moins ambitieux en déduiront, sûrs de leur fait, " Ware aurait dû venir grossir le rang des interprètes, ténor à l'appui ".

Au lieu de ça, le voici dirigeant 2 violons, 2 altos, 1 violoncelle et 3 contrebasses, les gestes peu orthodoxes mais exaltés, l'assurance peut être d'avoir à dire de cette façon, tandis que ses compositions ne tiennent pas longtemps l'épreuve qu'il leur fait subir. Alors, une longue, trop longue séance musicale se cherche, égarée entre minimalisme américain, dissonances prudes et recours mélodiques trop légers. Soit, un mélange de John Adams, Berio et Sakamoto, mais en toujours moins bon, version poussive. Le tout agrémenté de passages plus dramatiques rendus à l'unisson, lourds et quasi vides. Dommage d'autant que le " String Workshop " respecte les partitions, se montre attentif aux gestes fulgurants, et donne beaucoup, comme il lui est demandé, soit, s'acharne et s'épuise.

Bref, tout ça est trop mince pour le temps qu'on lui consacre, à l'inverse de la deuxième partie de la représentation. Là, sur la même chaise qu'on a pris soin de retourner, Ware improvise une vingtaine de minutes. Recueilli, le saxophoniste livre un condensé de sa propre histoire. Des rauques internes de son ténor aux suraigus irritants, il évoque sa relation au free des origines tout en n'oubliant pas que cette musique est aussi le fruit d'une époque et que l'évolution irrémédiable est advenue. Rares, les schémas mélodiques sont répétés un peu, autant de pauses au milieu des fulgurances tumultueuses, des doutes soulignés par un souffle plus mesuré ou des affirmations rageuses. Ici, Ware ne se sera pas trompé de parti pris, et aura choisi la concision pour présenter la densité d'un art qu'il maîtrise à l'accoutumée.

De ces rattrapages appropriés d'erreurs pas si graves. David S. Ware ayant, en plus, une foi solide en l'évolution des choses, et donc, en leur relativité dans le domaine des conséquences.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Brad Goode: Hypnotic Suggestion (Delmark - 2006)

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Trompettiste formé aux côtés de Joe Henderson, Lee Konitz ou Von Freeman, Brad Goode retrouve le Chicago de ses origines au son d’Hypnotic Suggestion, disque qui défend un classicisme jazz loin d’être affecté, proche d’être parfait.

Choisissant d’interpréter en quartette 5 standards pour 4 compositions personnelles, Goode bouscule chacun des thèmes au moyen d’audaces mesurées. Sur le Beautiful Love de Gillespie, il combine par exemple les passages où prédomine sa clarté d’exécution à d’autres enclins à accueillir quelques rauques plus expressifs. Ailleurs, afin toujours de troubler l’interprétation du groupe, il usera d’une bouteille en guise de sourdine pour démonter Crazy Rythm, ou chargera le pianiste Andrean Farrugia de destiner des dissonances sophistiquées à Bemsha Swing.

A l’image de Farrugia (remarquable déjà sur Hypnotic Suggestion), les sidemen du trompettiste impressionnent ici ou là. Comme sur Once Unpon a Summertime, bossa réinventée devenue prodige polyrythmique aux origines duquel on trouve Dana Hall (batterie) et Kelly Sill (contrebasse), section soignée qui emportera ensuite Thinking of You.

Lorsqu’ils sont dissociés, les penchants du quartette que sont (pour faire vite) le classicisme et l’avant-garde ne convainquent pas tout à fait : déstructuration molle avec Thinking of You ou swing rebattu sur Detroit Scene. Seuls regrets à avoir à l’écoute d’un enregistrement sinon malin, qui devrait encourager Brad Goode à poursuivre ses ambitions de leader.

CD: 01/ Hypnotic Suggestion 02/ Once Upon a Summertime 03/ Bemsha Swing 04/ Just a Thought 05/ Thinking of You 06/ Beautiful Love 07/ Detroit Scene 08/ I Can’t Forget About You 09/ Crazy Rythm

Brad Goode - Hypnotic Suggestion - 2006 - Delmark. Distribution Socadisc.



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