Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

Waldron, Stapleton, Sigmarsson, Haynes, Faulhaber : The Sleeping Moustache (Helen Scarsdale, 2006)

the sleeping moustache jim haynes ms waldron

Où l'on trouve Steven Stapleton – musicien qui, sous le nom de Nurse With Wound, s’adonnait déjà à une musique particulière, mêlant krautrock et psychédélisme tardif – aux côtés de quatre autres personnages (M.S. Waldron, Sigtryggur Berg Sigmarsson, Jim Haynes, R.K. Faulhaber), habitués aux concepts musicaux variables et spéciaux : minimalisme électronique, expérimentations déjantées et performances sonores.

Posté sous parasol surréaliste, le groupe imbrique cinq grandes compositions à cinq intermèdes concis – collages de voix accélérées, bouclées ou inversées, de grincements et freinages divers et de plaintes sorties d’un bestiaire imaginé sans doute sur l’instant. Ingrédients que l’on retrouve éparpillés ici ou là sur grandes plages, qu’elles servent une ambient en perdition sous les chocs amortis ou une progression de drones inconciliables. Ailleurs, les musiciens interrogent le langage – rapprochant ainsi encore davantage leur travail de celui de Kurt Schwitters et de Dada – ou peuvent se satisfaire de la longue exposition d’un amas de field recordings, chassé bientôt par une programmation électronique minimaliste, certes, mais faiblarde, aussi.

Boîte de Pandore ramassée, l’enregistrement séduit lorsqu’il arrive à ne pas se répéter, et plutôt que d’œuvre hallucinée et ombreuse, prend les atours d’exercice réussi de poésie sonore.

M.S. Waldron, Steven Stapleton, Sigtryggur Berg Sigmarsson, Jim Haynes, R.K. Faulhaber : The Sleeping Moustache (Helen Scarsdale)
Edition : 2006.
CD : 01-02/ The Sleeping Moustache
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Ernest Dawkins: The Messenger (Delmark - 2006)

dawksliEnregistré en juillet 2005 au Velvet Lounge de Chicago, The Messenger assoit encore davantage la puissance racée du New Horizons Ensemble d’Ernest Dawkins, au son d’un set placé sous la tutelle d’Art Blakey autant que d’Ornette Coleman.

Hommage au trompettiste Ameen Muhammad - membre du New Horizons dès 1979, et disparu en 2003 -, Mean Ameen profite d’un gimmick de contrebasse signé Darius Savage pour servir un swing débonnaire, jouant de l’unisson du trombone de Steve Berry et de l’alto de Dawkins, distribuant sagement les solos comme le fera aussi The Messenger.

Capable de servir avec autant d’efficacité un bop assuré (Lookin’For Ninny) et un jazz flirtant sans se poser de question avec la funk (The Brood), de prendre ses distances avec le blues tout en en respectant scrupuleusement les codes (Goin’Downtown Blues), ou enfin de tout sacrifier à la polyrythmie chatoyante de Toucouleur (sur lequel le batteur Isaiah Spencer dépose un solo remarquable), le groupe séduit toujours sans artifices.

A noter enfin la présence du trompettiste Maurice Brown, à la hauteur du talent de son prédécesseur, et pièce de luxe rapportée à l’édifice d’un ensemble qui n’a toujours pas terminé de combiner les traditions pour mieux imposer un jazz baroque et réjouissant.

CD: 01/ Intro 02/ Mean Ameen 03/ The Messenger 04/ Goin' Downtown Blues 05/ Toucouleur 06/ The Brood 07/ Lookin' For Ninny

Ernest Dawkins' New Horizons Ensemble - The Messenger - 2006 - Delmark. Distribution Socadisc.


Don Friedman: From A to Z (ACT - 2006)

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Sur From A to Z, le pianiste Don Friedman interprète en solo quatre de ses compositions, quatre autres du guitariste et ancien compagnon de route Attila Zoller - à qui ce disque est dédié - et deux standards, signés Cole Porter et Thelonious Monk.

Dès le premier titre, Friedman nous assure de son éternelle dextérité, distribuant les arpèges délicats au son d’un swing affirmé. Malheureusement, son savoir-faire le pousse davantage à adopter une posture classique qu’à oser quelques audaces. S’il montre plus d’aisance à rendre ses propres thèmes, on regrette que ses interprétations d’I Concentrate on You, Meant to Be ou Ask Me Now, privilégient le bariolage et non pas l’originalité.

CD: 01/ Meant to Be 02/ When It’s Time 03/ A Thousand Dreams 04/ Alicia’s Lullaby 05/ I Concentrate on You 06/ Free Flow 07/ Memory of Scotty 08/ From A to Z 09/ Ask Me Now 10/ Straight Ahead 11/ Blues for Attila

Don Friedman - Piano Works VI, From A to Z - 2006 - ACT. Distribution Harmonia Mundi.


From Between : No Stranger to Air (Sprout, 2006)

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Profitant d'un concert donné le 1er Mars 2005 au Havre, From Between - trio formé par les saxophonistes Jack Wright et Michel Doneda, et le batteur Tatsuya Nakatani - expose sur No Stranger to Air l'actualité de sa pratique de l'improvisation.

Forcément expérimentale, au regard des personnalités présentes et de ce qu'elles ont déjà prouvé dans le domaine. Pas extrême, toutefois. Toujours, les coups vifs portés par le batteur et les plaintes polyformes sorties des saxophones surgissent d'une mesure imposée par l'expérience. Distribuant les souffles courts et les grincements, investis souvent dans l'élaboration des sifflements, Doneda (au soprano et sopranino) et Wright (au soprano et à l'alto) insinuent des parallèles le plus souvent aigus, et subitement déviés dans l'espoir de provoquer des rencontres à propos.

Interrogeant la retenue nécessaire lorsqu'il s'agit d'aborder l'improvisation expérimentale, le trio est aussi capable de suivre la voie d'une forme musicale moins opaque - Nakatani réussissant à convaincre les saxophonistes de respecter, l'espace d'une à deux minutes, le rythme qu'il dépose sur tom bas. Souvenir d'un concert convaincant, No Stranger to Air expose avec délicatesse une musique à la densité ramassée. Qui rend impossible toute explication pour être faite de failles insoupçonnables.

From Between : No Stranger to Air (Sprout)
Enregistrement : 1er mars 2005. Edition : 2006.
CD : 01 - 02/ -
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Anders Dahl : Hundloka, Flockblomstriga 1 (Häpna, 2006)

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Homme-orchestre perdu dans quelques herbes hautes suédoises, Anders Dahl tombe sur une fleur commune appelée Hundloka. A laquelle il emprunte son nom pour intituler trois de ses pièces instrumentales. Plus sauvage que champêtre.

Entamant son exploration au son d'arpèges de guitare désaccordée, Dahl engage quelques grincements, et puis quelques drones, à envahir le champ musical. Les cordes pincées rivalisent d'aigus, eux simulent la disparition ou se font soudain plus clairs, avant d'être mis à mal par les derniers assauts des grésillements électriques. Fait de collages plus concrets, la deuxième Hundloka combine les constructions bancales de petites percussions et les cordes tremblantes des guitares. Une clarinette basse infiltrée dans l'ensemble se refusera à servir la mélodie, venant appuyer davantage l'intention percussive de cette partie de l'enregistrement. D'autres drones, enfin, agrémentés de larsens, oscillent le temps de la conclusion. Qui accueillera les attaques subtiles - et plus graves - de la guitare, et l'effet instable de microphones maltraités. Histoire de peaufiner l'ambient décontractée mais anxieuse que renferme Hundloka, Flockblomstriga 1, premier album d'Anders Dahl.

Anders Dahl : Hundloka, Flockblomstriga 1 (Häpna)
Edition : 2006.
CD : 01/ Hundloka 02/ Hundloka 03/ Hundloka
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Evan Parker, Derek Bailey, Han Bennink : The Topography of The Lungs (Psi, 2006)

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Après s'être rencontrés au sein d'une des grandes formations de Peter Brötzmann en 1968, le saxophoniste Evan Parker, le guitariste Derek Bailey et le batteur Han Bennink improvisèrent ensemble The Topography of The Lungs, le 13 juillet 1970. La même année, Bailey sortait le disque sur Incus, label qu'il gérait en compagnie de Parker et de Tony Oxley. Aujourd'hui, Parker le réédite sur le sien propre, Psi.

Dès Titan Moon, le trio propose plusieurs manières de céder aux tensions précipités de notes sortis du saxophone, gestes rapides et secs de Bennink et aigus saturés du guitariste, effrontément amassés sur le tas. Ici ou là, des pauses introspectives réussissent à s'imposer au milieu des chaos, jusqu'à lancer l'unique allégeance faite à la musique populaire, la batterie déposant un swing affable sur la fin de Dogmeat.

Passant d'un saxophone (soprano) à l'autre (ténor), Parker distribue aigus (For Peter B & Peter K) ou graves (Fixed Elsewhere) avec la même ardeur, quand Bailey interroge davantage sa capacité à penser plus posément la forme de son implication. Les arpèges espacés et le volume changeant de la guitare électrique répondent ainsi plus efficacement aux interventions du saxophoniste et du batteur.

En guise de bonus, la réédition offre deux versions de Found Elsewhere, sur lesquelles le trio sacrifie presque tout à la réflexion lente. Qui n'oeuvrent pas forcément en faveur de la cohérence de l'ensemble du disque, mais qui peuvent aussi faire figure de contraste valorisant encore les quatre titres de l'édition originale, naviguant entre retenues sensibles et moments effrénés de perdition.

Evan Parker, Derek Bailey, Han Bennink : The Topography of The Lungs (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1970. Edition : 2006

CD : 01/ Titan Moon 02/ For Peter B & Peter K 03/ Fixed Elsewhere 04/ Dogmeat 05/ Found Elsewhere 1 06/ Found Elsewhere 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Pierre Langevin, Pierre Tanguay: La boulezaille (Ambiances magnétiques - 2003)

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Respectivement clarinettiste (mais aussi joueur de cornemuse ou de chifonie) et percussionniste (doué quand même pour la boîte à languettes ou l’harmonica), Pierre Langevin et Pierre Tanguay exposent ici un précis de boulezaille, concept musical leur appartenant, défendu à grands coups d’instruments hybrides.

Convoqués pour la mise en pratique, instruments rarement utilisés (doudouk, guimbarde, douçaine…) et ustensiles de la vie domestique, au son desquels se mettent en place des titres relevant d’un nouveau folklore autant que de l’expérimentation ludique. La mélodie légère d’une flûte, que l’on dépose sur le grouillement de percussions sourdes (Le grand bonhomme de chemin) tranche avec le drone fomenté par une guitare électrique sur lequel s’installe le dialogue du tambour et de la clarinette basse (La scie voleuse).

Ailleurs, le bourdon de la chifonie accueille une mélopée intuitive (Mon Ami), la clarinette et la cornemuse fantasment le voyage en Algérie (Ne partez pas sans être heureux), et les percussions minuscules rivalisent d’inventions burlesques (Voilà !). Rarement l’expérimentation aura été aussi radicalement mariée à la musique populaire. Afin de mettre au jour une musique que l’on jugera nouvelle, même si Tanguay et Langevin l’ont exhumé sûrement de traditions enfouies. 

CD: 01/ Ne partez pas sans être heureux 02/ Le chalumeau de la paix 03/ Voilà ! 04/ Le grand bonhomme de chemin 05/ Danse du vent comme dans le temps 06/ La scie voleuse 07/ Mon ami 08/ La boulezaille >>> Pierre Langevin, Pierre Tanguay - La boulezaille - 2003 - Ambiances magnétiques. Distribution Orkhêstra International.


Ashis Mahapatra : Orange Of (True False, 2006)

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Sur son premier album, Ashis Mahapatra ne cache pas longtemps ses influences, qui le mènent à évoquer ici ou là les travaux de My Bloody Valentine, Rafael Toral, Glenn Branca (ses récentes direction d’hordes de guitaristes), ou encore FenneszPar eux tous inspirés, Orange Of n’en reste pas moins un enregistrement particulier.

Confrontant le souvenir d’une noisy pop des années 1990 ayant osé quelques incursions bruitistes (Medicine, Faith Healers, Ride) et une filiation nette avec les fabricants de drones d’aujourd’hui (Markus Popp en tête), Mahapatra confectionne 7 impressions racées, amas de bourdons graves et d’inserts osés à peine – arpèges de guitare ou aigus électroniques crachant.

Le plus souvent accablante, embuée pour cause de tempête, l’atmosphère peut préférer la discrétion de carillons étouffés sous le baroque du décorum (Track 5), se contenter d’une simple boucle (Track 6) ou d’une presque mélodie de 3 notes soudain échappées (Track 3).
Longue pièce apparue en crescendo, Track 7 imbrique comme il peut deux nappes gigantesques bientôt happées par le silence. Qu’Orange Of était forcément amené à réinvestir, après avoir fait œuvre de densité suspecte.

Ashis Mahapatra : Orange Of (True-False).
Edition : 2006.

CD : 01/ Track 1 02/ Track 2 03/ Track 3 04/ Track 4 05/ Track 5 06/ Track 6 07/ Track 7
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Active Ingredients: Titration (Delmark - 2004)

titrationPour s’être installé à New York, le batteur Chad Taylor aura dû trouver d’autres partenaires que ceux du Chicago Underground avec lequel il avait l’habitude de jouer. Chose rapidement faite, si l’on en croit Titration, premier album du quartette Active Ingredients, au sein duquel Taylor côtoie le saxophoniste Jemeel Moondoc, le tromboniste Steve Swell et le contrebassiste Tom Abbs.

Destinant d’abord un hommage appuyé au contrebassiste sud africain Johnny Dyani, le quartet dresse un jazz proche de ceux de l’Art Ensemble ou d’Ernest Dawkins, rehaussé encore par l’entente de l’alto de Moondoc et du cornet de l’invité spécial Rob Mazurek (Song For Dyani). Elans fantasques que l’on retrouvera sur Modern Mythology - pièce sur laquelle un pattern de contrebasse scelle l’entrelacs harmonieux des vents – ou Slate, où Moondoc instaure une transe latine auprès des nappes de trombone.

Les échappées individuelles, remarquables ailleurs : sur les pièces plus déconstruites que sont Velocity (qui prendra l’allure d’une marche dévolue toute à l’unisson) et Absence. Sur Titration, aussi, où le saxophoniste fomente seul un free plus qu’inspiré, et Dependent Origination, pendant lequel Taylor déploiera un solo long et plus qu’inspiré. Réjouissant et habile, Active Ingredients tire profit d’influences choisies, qu’il sert au moyen d’une décontraction subtile. Ajouter à l’ensemble la production claire propre au Chicago Underground, et Titration aura déjà beaucoup pour convaincre du fait qu’une suite est à envisager.

CD: 01/ Song for Dyani 02/ Velocity 03/ Slate 04/ Visual Industries 05/ Modern Mythology 06/ Absence 07/ Titration 08/ Dependent Origination 09/ Other People’s Problems >>> Active Ingredients - Titration - 2004 - Delmark.


Trio 3: Time Being (Intakt - 2006)

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La spécificité majeure du Trio 3 vient du fait que chacun de ses membres représente à lui seul un pan entier de l’histoire du jazz exigeant. Sidemen de Monk, Coltrane, Cecil Taylor ou Roland Kirk, et musiciens au premier plan du Loft Movement new-yorkais, Oliver Lake, Reggie Workman et Andrew Cyrille poursuivent leurs expériences, avec le même panache qu’hier.

Après une plage déstructurée sur laquelle s’harmonisent déjà les interventions indépendantes (A Chase), le trio prend des libertés sur quelques figures établies : swing dissonant transformé en marche sur les conseils de la contrebasse de Workman (Medea), post bop débonnaire (Given), ou free déclaré sur Special People, dont le thème rendu à l’unisson mais voué bientôt au lynchage rappelle Albert Ayler
.

A chaque fois, les partenaires rivalisent d’habileté : facilité du grand solo de Workman sur Playing For Keeps ; ardeur sublime ou roulements élaborés de la batterie de Cyrille sur Time Being et Tight Rope ; aisance quiète de Lake à dérouler aux saxophones des phrases instables et pourtant décisives (Lope, Time Was). Rassemblés, les voilà excellant sur un Equilateral improvisé, ou sur l’impression trouble et intense qu’est Tight Rope.

En 10 morceaux, Time Being assure ainsi de l’inaltérable qualité de musiciens déjà accomplis il y a une quarantaine d’années. Renouvelle l’engagement, en quelque sorte. Sans refuser, de temps à autre, d’aller creuser encore plus profond.

CD: 01/ A Chase 02/ Medea 03/ Tight Rope 04/ Equilateral 05/ Lope 06/ Time Was 07/ Playing For Keeps 08/ Given 09/ Time Being 10/ Special People

Trio 3 - Time Being - 2006 - Intakt. Distribution Orkhêstra International.



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