Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Mui: Inside A Moving Machine (Keplar - 2005)

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Deux ans après la sortie de son premier album, le duo italien Mui présente Inside A Moving Machine. Où l’on mêle programmations électroniques et interventions acoustiques pour la forme, explorations sonores personnelles et influences advanced post-rock ravalées pour le fond.

Résultat des mélanges, une improbable variété. Selon que Fabrizio Tropeano et Stefano D’Inncecco installent une ambient proche de celle de To Rococo Rot (Singapore, Sin parar de jugar), une pop électronique naïve jusqu’à la grossièreté (Transizione Salentina), quelques progressions rythmiques convaincantes (Les enfants sourient, Phonemeout), ou qu’ils investissent le champ d’un jazz empreint de post rock.

C’est d’ailleurs là que Mui saura offrir le meilleur. Dans la construction, à partir d’un sample de batterie roulante, d’une pièce répétitive colorée par une guitare évoquant celle de Jim Hall et le concours du saxophoniste Stefano d’Amelio (39°). Ou dans l’interprétation d’un thème par les mêmes instruments placés sous les auspices chimériques du Chicago Underground ou du Claudia Quintet (In me-moria).

Les couleurs différentes livrées par paquets. Plutôt soignées, ensuite ; assez bien en tout cas pour que l’on passe sur les 2 ou 3 maladresses d’Inside a Moving Machine, deuxième album pertinent d’un duo qui réconcilie quelques broutilles que tout opposait jusqu’alors.

CD: 01/ Singapore 02/ Les enfants sourient 03/ Transizione Salentina 04/ 39° 05/ Phonemeout 06/ Before Closing 07/ In me-moria 08/ Sassi 09/ Sin parar de jugar

Mui - Inside a Moving Machine - 2005 - Keplar. Distribution Nocturne.

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Fred Frith: The Compass, Log and Lead (Intakt - 2005)

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Sur The Compass, Log and Lead, Fred Frith s’engage sur la voie de l’improvisation savante, usant de l’interaction d’instruments de bois et de traitements électroniques. Et dresse auprès de Carla Kihlstedt et Stevie Wishart une musique nouvelle puisant sa force dans le monde ancien.

Allant chercher loin les instruments à intervenir, Frith privilégie les cordes et les orgues en tous genres. Au son des attaques qu’il porte à sa guitare, il ouvre l’album sur le mode des transports et suit la route tracée par des fureteurs de la trempe de Micus ou Brahem, avant d’atteindre déjà les portes de l’Inde, sur un simili raga porté par les larsens électroniques de Wishart (A Beautiful Thing to Forget).

Si l’improvisation peut être plus déconstruite, jouant des interférences et des intentions d’échapper à toute règle (Look at Sky Go, Abstract Expressionism), le trio se met parfois d’accord dès le départ sur les épreuves à rendre : étude minutieuse d’un agrégat de cordes (I Am Buffalo Bill Today), défense des propositions répétitives du violon de Kihlstedt sur les nappes de l’orgue à manivelle (Postcard from the Back), ou invention sur l’instant d’un folk inédit (Aller retour).

Sans rien laisser paraître du mouvement nécessaire, le trio conduit la couleur de l’ensemble vers d’autres parterres, voire d’autres époques : Espagne d’Aranjuez sur Initially This ou Chine révélée aux soupirs trois fois rendus des violons (Dog-Eared), morceaux d’une connaissance aujourd’hui universelle, absorbée et digérée sans même y prendre garde, au point d’y instiller un peu de blues sur une rythmique de vieux roulements en marche (I Am Map).

Car la mécanique aussi joue ici un rôle important. Celle d’une vielle à roue emportant quelques cordes dans les parties sombres de sa structure (Initially This), ou celle décidant de fioritures métalliques à poser sur la corde vibrante de Time Goes Largo, conclusion copiant ses méthodes sur le premier titre de l’album, Time Comes Presto, autant que stratagème venant boucler le tropique et retourner le sablier.

CD: 01/ Time Comes Presto 02/ A Beautiful Thing to Forget / Far ej Tackas 03/ Look at Sky Go 04/ Dog-eared 05/ I Am Buffalo Bill Today 06/ Intitially This 07/ Postcard from the Back 08/ I Am Map 09/ Abstract Expressionism 10/ Dream as a Means 11/ Aller retour 12/ Time Goes Largo

Fred Frith - The Compass, Log and Lead - 2005 - Intakt Records. Distribution Orkhêstra International.

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Barry Guy : Study II, Stringer (Intakt, 2005)

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A la tête du London Jazz Composers Orchestra depuis 1970, le contrebassiste Barry Guy n’en finit pas d’interroger la faculté qu’a l’individu de s’affirmer au sein d’un collectif là pour respecter des règles. Celles qu’un musicien doit suivre pour rendre une œuvre écrite, tout en évaluant les permissions d’y instiller un peu de Soi improvisé. Deux pièces enregistrées à dix ans d’intervalle illustrent ici le propos.

En 1980, Guy menait un Stringer long de quatre mouvements (Four Pieces For Orchestra). Oscillant déjà entre jazz et contemporain, gestes déraisonnables et structures contraignantes, il dirige un ensemble d’une vingtaine de musiciens dans un univers de métal. Bande passante chargée de propositions variées, la première partie chancelle au gré des assauts du contrebassiste Peter Kowald avant d’accueillir les percussions insatiables de Tony Oxley et John Stevens, ou le free appliqué du saxophoniste Trevor Watts.

Continuant à distribuer les solos, Guy engage Kenny Wheeler à déposer sa trompette sur une suite répétitive et baroque, en guise de deuxième partie. Puis arrive l’heure des souffles : Peter Brötzmann et Evan Parker rivalisent d’emportement sur Part III, quand le clarinettiste Tony Coe préfère confectionner quelques phrasés courbes. En guise de conclusion, les batteurs reviennent le temps d’un grand solo, qui pousse l’ensemble à investir enfin un chaos revendiqué et intraitable.

Si Stringer trouve naturellement sa place dans la riche discographie de la scène improvisée européenne de son époque, Study II, enregistrée en 1991, échappe davantage aux classifications. Cette fois, l’orchestre bâtit une musique nouvelle tirant sa substance des expériences de Berio ou de Cage. Montent des nappes quiètes, écorchées tout juste par des notes multidirectionnelles échappant au cadre ou par quelques grincements promettant la charge à venir.

Grâce aux coups de Paul Lytton, les musiciens trouvent la faille et s’y engouffrent à 17 : la contrebasse de Barre Phillips, les saxophones d’Evan Parker, Trevor Watts et Paul Dunmall, le piano retenu d’Irène Schweizer, le trombone de Conrad Bauer, surtout, imposent un marasme fertile. Ainsi, Study II prouve qu’une décennie peut accueillir l’évolution. Et que la somme des documents la concernant peuvent servir une même idée sur un timbre différent. Deux élans parmi tellement d’autres, mais grâce auxquels Barry Guy lustre les rayons rococo d’une musique exubérante et singulière : la sienne, et un peu celle de chacun des autres.

Barry Guy London Jazz Composers Orchestra : Study II, Stringer (Intakt / Orkhêstra International)
Réédition : 2005.
CD : 01/ Study II 02/ Stringer (Four Pieces For Orchestra) Part I 03/ Stringer (Four Pieces For Orchestra) Part II 04/ Stringer (Four Pieces For Orchestra) Part III 05 Stringer (Four Pieces For Orchestra) Part IV
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Andrew Coleman: Tony Halva's Hair (Cocosolidciti - 2005)

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Débarrassé d’un ancien pseudonyme - Animals On Wheels -, Andrew Coleman a retrouvé son identité au moment de l’enregistrement d’un album destiné au label Ninja Tune, puis d’un autre, composé pour le compte de Thrill Jockey. Processus lancé, il présente aujourd’hui Tony Alva’s Hair, hommage détourné à une légende du skateboard autant qu’album profitant d’influences éparses ramassées.

C’est que Coleman se forge une personnalité au moyen des références qu’il digère. Les constructions rythmiques jouant pour sa musique le rôle des fondations, le disque destine ici ou là des clins d’œil à Fila Brazillia (Fingertip Control), aux Beastie Boys (à qui Not A Speculation prescrit des calmants), ou à Massive Attack.

Capable de se laisser-aller à des constructions pop (Early Fall From Nowhere), Coleman swingue ailleurs sur un gimmick de contrebasse (Forgetting Monday) ou expérimente par petites touches (Gapi Noise, One Thousand), esquisse une ambient au son d’un discret solo de piano (Rain And Dogs) ou s’adonne au break beat selon différentes allures (Over Head And Under Feat, Fingertip Control).

Plus convenu, il transporte le trip hop de Miles Won’t Answer jusqu’en terre indienne, ou pousse trop loin pour qu’on puisse le suivre encore son goût des claviers d’un autre âge (One Thousand). Erreurs effacées par les élans impeccables d’une guitare et d’une batterie primaires déposant avec un naturel émouvant une progression véhémente (Constraints, Hurdles And Hoops), et par la vue d’ensemble de Tony Halva’s Hair, œuvre ludique et soignée, distribuant de mille manières la vivacité faite musique.

CD: 01/ Early Fall From Nowhere 02/ Over Head And Under Feat 03/ Not A Speculation 04/ Fingertip Control 05/ Elegant Operation 06/ Rain And Dogs 07/ Constraints, Hurdles And Hoops 08/ Miles Won’t Answer 09/ Forgetting Monday 10/ Gapi Noise 11/ One Thousand 12/ Glimmer Of A Revelation 13/ (With Dose One)

Andrew Coleman - Tony Halva's Hair - 2005 - Cocosolidciti. Import.

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Raymond Boni, Joe McPhee: Voices & Dreams (Emouvance - 2001)

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Si Voices fut composé par Joe McPhee pour être interprété en duo avec John Snyder, c’est en compagnie de Raymond Boni qu’il l’enregistra en 2000. Saxophones et trompette de poche firent donc face à une guitare électrique plutôt qu’à un synthétiseur, le temps de 4 interprétations du thème et de 3 improvisations tirant parti de la relation profonde qu’entretiennent les deux musiciens.

Ouvert par les slides réverbérés de Boni, Voices I trouve là le décor adéquat à une progression suave, oscillant entre ballade feutrée et blues perdu dans les brumes. Présentation du thème, aussi. Qui gagne en densité, ici déjà, selon le lyrisme servi graduellement par le saxophone, et par les instincts percussifs de Boni, de moins en moins retenus au fil des versions. Jusqu’à faire hésiter le guitariste entre le relâchement évanescent conseillé par la méthode (accompagnement à sa charge et phrase mélodique revenant à McPhee) et les touches bruitistes plus instinctives (Voices IV).

Forcément plus permissives, les improvisations multiplient les directions : surnombre des effets de guitare brouillant le propos pendant la tenue duquel la trompette de poche s’essaye aux plus fins volumes (Dream I), expérimentations de McPhee sur son alto avant la montée en puissance d’un free battu par les notes étouffées dévalant de la guitare en cascade (Dream II), ou interventions moins perturbées d’un couple qui manie les effets délicats (Dream III).

Rappelant dans l’idée Beyond the Missouri Sky de Charlie Haden et Pat gling gling Metheny, Voices & Dreams offre un dialogue bien plus particulier, qui ne s’interdit pas le recours à l’introspection quand il pourrait toujours réclamer l’échange. Le charme en plus, pour l’auditeur, d’être invité à s’immiscer dans la sphère privée d’une relation véritable, pour beaucoup dans l’élaboration d’un monde étrange et singulier.

CD: 01/ Voices I 02/ Dream I 03/ Voices II 04/ Dream II 05/ Voices III 06/ Dream III 07/ Voices IV

Raymond Boni, Joe McPhee - Voices & Dreams - 2001 - Emouvance. Distribution Abeille Musique.

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Interview de Joe McPhee

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Figure incontournable du free jazz et symbole de la scène new-yorkaise des années 1970, le multi instrumentiste Joe McPhee distribue aujourd’hui encore ses enregistrements éclatants, preuve supplémentaire que le meilleur arrive souvent de musiciens inassouvis. Court entretien pour marquer la sortie, à quelques semaines d’intervalle, de deux disques soignés, Remembrance (CJR) et Next to You (Emouvance).

Quand et où êtes vous né ? Je suis né à Miami, Floride, le 3 novembre 1939.

Quel est votre premier souvenir en rapport avec la musique ? Mon tout premier souvenir est une expérience assez traumatisante, que j’ai vécue à l’âge de 3 ans. En Floride, pendant un orage, notre maison a été frappée par la foudre et réduite en cendres. Le lendemain, je suis retourné à son emplacement en compagnie de mon grand-père… Je me rappelle alors une chanson qui passait à la radio, dont les paroles étaient: « Daddy I Want a Diamond Ring ». Je me souviens aussi de la mélodie. Mon deuxième souvenir à ce sujet est les cours de trompette que je prenais avec mon père.

Vous avez débuté en tant que professionnel aux côtés du trompettiste Clifford Thornton. Quel est le rôle exact qu’il a joué dans votre carrière ? Clifford Thornton a été l’un des moteurs essentiels de mon parcours musical. Je l’ai rencontré à l’époque où je commençais à essayer de me frotter au jazz, et il m’a fait découvrir une version écrite de Four de Miles Davis. Un peu plus tard, il m’a invité à participer à l’enregistrement de son Freedom And Unity. Ca a été mon premier enregistrement. En compagnie du fantastique Jimmy Garrison, qui plus est…

Quelles sont les images que vous gardez de la scène jazz new-yorkaise des années 1970 ? C’était comme vivre à l’intérieur d’un volcan… Hot, rapide, sans cesse en mouvement, politisé, légèrement dangereux parfois, lorsque vous n’y étiez pas assez préparé, mais aussi ouvert et accueillant. Il était simple de faire la connaissance des musiciens légendaires que nous connaissons aujourd’hui : Ornette Coleman, Jimmy Garrison, Elvin Jones, Jackie McLean, Dewey Redman, Sam Rivers, et tant d’autres.

Pourquoi avez-vous fondé, en compagnie du peintre Craig Johnson, votre propre maison de disque, CJR ? Que vous a-t-elle permi d’obtenir ? En fait, c’est plutôt Craig Johnson qui a monté ce label après m’avoir entendu jouer au sein d’un groupe local. Selon moi, posséder son propre label permet à un musicien d’avoir le contrôle absolu des décisions artistiques à prendre.

Cela vous a aussi permis d’enregistrer malgré la défaillance de votre propre pays à vous destiner l’attention que vous méritiez… Jusqu’à ce que vous trouviez un soutien de choix auprès du label suisse Hat hut. Pouvez-vous me parler de son fondateur, Werner Uehlinger, et de la relation que vous avez nouée ensemble ? Après être tombé sur les premières productions de CJR, Werner Uehlinger a profité d’un voyage d’affaires aux Etats-Unis pour venir nous rencontrer, Craig Johnson et moi, au domicile de Craig. Nous avons dîné ensemble et nous lui avons fait écouter quelques cassettes que nous pensions alors sortir sur CJR. Il a aimé cette musique et a décidé de publier lui-même une de ces cassettes. C’était une idée lancée comme ça, sans même qu’il envisage la création d’un label. Mais finalement, c’est à partir de là qu’est né Hat Hut Records.

A vos yeux, qu’est-ce qui a changé ces 40 dernières années concernant la scène jazz internationale ? Selon moi, le changement le plus important a été l’irruption chez des musiciens de toutes nationalités d’une faculté commune à développer leurs propres concepts de « jazz » et de musique improvisée, et de ne plus dépendre du seul modèle américain. Je pense qu’il est essentiel de reconnaître les origines d’une forme d’art sans pour autant en devenir l’esclave.

Aujourd’hui, tous les jazzmen connaissent assez bien l’histoire de la musique de jazz. Il me semble même qu’ils font de ce savoir un matériau de base à l’élaboration d’un langage qui peut apparaître très individualiste. Pour résumer : ils investissent un style qui a évolué au gré des réflexions collectives de musiciens, pour s’attaquer au domaine en indépendants, leurs collaborations n’étant plus qu’extensions de leur propre personnalité… Êtes-vous d’accord avec ça ? Oui, c'est exact! Et c’est bien regrettable. Il me semble que c’est plus ou moins au moment de la mort de John Coltrane qu’une évolution est apparue, qui s’est mise en tête de trouver le nouveau Messie. C’est une sorte de narcissisme. Et la mentalité vidéo clip d’MTV n’a rien fait pour aider.

Concernant votre propre évolution, comment l’estimez-vous entre la sortie d’un disque comme Nation Time et celle de vos derniers enregistrements ? Et qu’en est-il de l’évolution de votre jeu ? Pour répondre aux deux questions, j’espère m’être développé en tant que musicien aussi bien qu’en tant qu’être humain, et que je continuerai à le faire.

Votre actualité ne connaît presque plus de répit. Pouvez-vous me parler un peu de Remembrance et de Next to You ? Concernant Remembrance, Raymond Boni était à cette époque à Chicago pour un concert. C’était juste après la catastrophe du 11 Septembre, et Charles Gayle ne tenait pas à prendre l’avion jusqu’à Seattle où il devait donner un concert organisé par l’Earshot Jazz Festival. Le contrebassiste Michael Bisio nous a alors invité, Raymond et moi, à le rejoindre pour honorer ce concert. Craig Johnson, qui habite maintenant Seattle, nous a hébergé. J’ai enregistré le concert, et le reste, c’est de l’histoire. Le titre fait référence au 11 Septembre. Quant à Next to You, c’est en quelque sorte le travail d’une dizaine d’années. Notre quartette (Daunik Lazro, Raymond Boni, Claude Tchamitchian et moi) avons enfin au l’opportunité d’entrer en studio après une tournée. Ca a été une formidable expérience et nous espérons donner d’autres concerts ensemble cette année.

Vous paraissez apporter beaucoup d’attention à vos lectures… De temps à autre, vous parlez d’Edward de Bono, dont les théories vous auraient inspiré l’élaboration de la « Po Music ». Pouvez-vous m’expliquer ce concept, et est-il la clef de votre évolution personnelle ? Voici l’explication simplifiée de la Po Music : il s’agit de se servir du concept de provocation pour abandonner une série d’idées établies au profit de nouvelles. Voilà le concept que j’ai emprunté au Dr. De Bono. Po est un symbole, un indicateur de langage qui souligne qu’il faut user de provocations et montre que les choses ne sont pas forcément ce qu’elles ont l’air d’être. Par exemple, j’ai enregistré la composition de Sonny Rollins appelée « Oleo » sans être un joueur de bebop ; et le bebop est en lui-même une vie à part entière. Mon interprétation essaye de conduire la musique à un nouvel endroit. J’ai toujours espéré que mon nom (Joe McPhee) serait aussi un symbole de provocation… Une forme de langage.

Ce concept est-il facile à employer ou nécessite-t-il des conditions particulières ? Les concepts et les théories ne m’intéressent que si elles produisent des résultats. Tout change et tout devient possible.

Des résultats que l’on publie aujourd’hui au rythme insatiable de vos enregistrements… Ceux que vous menez, et ceux auxquels vous participez en tant que sideman. Ne vous arrive-t-il par de vous sentir comme l’un des derniers prophètes vers qui tous accourent pour recevoir la bonne parole ? Non ! J’ai assez de chance pour être encore capable de faire ce qu’il me plaît de faire, et avec les gens que j’apprécie.

Quels sont vos projets pour l’année 2006 ? En février, je jouerai à Anvers aux côtés de Dave Burrell, puis à Rome, à Paris (Sunside, le 25 mars, ndlr), à Amsterdam et Vilnius. En mai au sein du Peter Brötzmann Chicago 10tet, et en septembre, en France, avec Next to You Quartet. J’espère avoir bientôt un peu plus d’informations sur mes prochains enregistrements.

Joe McPhee, janvier 2006. Remerciements à Guillaume Pierrat.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Simon Nabatov: A Few Incidences (Leo - 2005)

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Le pianiste russe Simon Nabatov s’est fait spécialiste de l’évocation en musique d’œuvres littéraires signées de compatriotes chronologiquement éloignés. Après avoir dédié des enregistrements aux poèmes de Joseph Brodsky et au roman « Le maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov, c’est au tour du travail de Daniil Kharms, écrivain de la première moitié du 20eme siècle proche de l’esthétique futuriste, de se voir célébré.

Enregistré en octette, A Few Incidences profite des particularités diverses des musiciens choisis. Le collage assemble ainsi les constructions électroniques de Cor Fuhler et l’élaboration d’un nouveau langage auquel s’attache le chanteur Phil Minton, écrasant des onomatopées sur le saxophone d’un Frank Gratowski à l’affût des directions prises par l’entier groupe (And That’s All). Les accents sombres d’un duo trombone / contrebasse ouvrent ensuite Kalindov, récité bientôt par Minton, qui établit cette fois un parallèle troublant avec l’Ursonate de Kurt Schwitters, sur lequel le piano pose un soupçon d’âme russe.

La lecture, toujours, mais plus loin : dans la bouche de Minton, sur le rythme rapide et théâtral imposé par Nabatov (The Plummeting Old Women), ou défendue dans un Russe original, sur Ivan Ivanych Samovar, poème pour enfant tailladé par les décisions électroniques de Fuhler. Celles-ci s’opposeront parfois élégamment à l’acoustique prépondérante de l’ensemble, sur une valse extra-terrestre révélant le charme qu’elle trouve à la pop symphonique (The Start of a Very Nice Summer’s Day) ou le développement d’une cantate folle (An Encounter).

Au final, l’hétérodoxie russe entraîne dans ses méandres un lyrisme emporté, une rengaine des bas-fonds (The Red-Haired Man), des combinaisons expérimentales truculentes, et même un peu d’ennui, transformé bientôt en mélancolie sourde (On Equilibrium). Ménageant toujours le feu et la glace, A Few Incidences serait une symphonie militaire fredonnée par Bakounine.

CD: 01/ And That’s All 02/ Kalindov 03/ The Red-Haired Man 04/ The Plummeting Old Women 05/ On Equilibrium 06/ An Encounter 07/ The Start of a Very Nice Summer’s Day 08/ A Sonet / On Phenomena And Existence 09/ Ivan Ivanych Samovar

Simon Nabatov - A Few Incidences - 2005 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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Joe McPhee : Remembrance (CjR, 2005)

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Enregistré à Seattle le 27 octobre 2001, Remembrance réunit autour de la personne de Joe McPhee deux de ses partenaires fréquents – Michael Bisio (contrebasse) et Raymond Boni (guitare) - et un poète local – Paul Harding - accueillant le trio dans son monde.

Introduit par l’archet de Bisio et les arpèges nerveux de Boni, Remembrance (opening) est de ces improvisations collectives qui ne mettent pas longtemps à acquérir de l’épaisseur. Au saxophone soprano, McPhee pose des notes indépendantes et longues, avant de suivre l’exemple du guitariste, qui place ses interventions sous le signe du cercle. Eternel retour régénéré par le souvenir : celui d’un duo perpétuel, poussant ici McPhee à l’acharnement flamboyant, derrière lequel il renouera, à la trompette de poche, avec plus de sérénité.

Façon radicale de diversifier le propos, Boni improvise ensuite aux côtés d'Harding, et colorie de ses inspirations suspendues par un delay naturel la lecture – investissant avec élégance la forme musicale - faite par le poète d’un de ses textes (This is Where I Live). Suit un long solo de Bisio : avançant lentement sur une contrebasse grinçante, il modifie l’atmosphère au gré du nombre de cordes qu'emporte son archet, ou selon qu’il s’adonne aux expérimentations bruitistes ou se laisse aller à des moments plus paisibles (In the End There Is Peace).

Le temps de se retourner, et déjà, Remembrance (closing). Cette fois, c’est à la contrebasse de choisir le cadre, respecté par la guitare, puis par la trompette, pondérée - lyrique, voire. Revenu au soprano, McPhee enchevêtre ses phrases et, pendant un solo courant sur 6 minutes, évoque Steve Lacy, à qui le morceau est dédié. Faisant alterner les instants calmes et quelques bribes de swing, poussé jusqu’à la vaillance éprouvée d’un saxophone dans les hauteurs, d’une guitare insatiable et d’une contrebasse sur laquelle on frappe, le dénouement est impeccable. A l’image d’un disque consacré au champ des souvenirs, dont il vient, dans le même temps, grossir les rangs.

Joe McPhee : Remembrance
CjRecords
Edition : 2005.
CD : 01/ Part I: Remembrance (opening) 02/ Part II: This is Where I Live 03/ Part III: In the End There Is Peace 04/ Part IV: Remembrance (closing) For Steve Lacy
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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New York Noise, Vol. 2 (Soul Jazz, 2006)

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Revenant pour la deuxième fois sur la somme d’enregistrements due à la No Wave (1977-1984), le label Soul Jazz, grand façonneur de compilations réfléchies, fournit ici au mémoire historique d’autres exemples et d’autres noms extirpés d’un Lower East Side d’une autre époque.

A côté des chefs de file que furent Red Transistor, Rhys Chatham ou Glenn Branca (ici au sein de The Static), instigateurs et classiques d’un genre bruitiste et sombre, le disque rappelle des groupes aux influences plus exotiques, que la No Wave finira par assimiler : funk – robotisé pour Vortex Ost ou disco pour Felix –, musique répétitive (Mofungo avec le soutien d’Elliot Sharp, Glorious Strangers), Great Black Music (Jill Kroesen aux côtés de Bill Laswell, Pulsallama) ou tropicalisme trouvant sa place au coin de rues à angles droits (Don King, auquel prenait part Arto Lindsay).

Poussée ailleurs jusqu’aux abords de la Cold Wave par Certain General, ou approchant des rives de la New Wave au son du Radio Rhtythm (Dub) de Clandestine, la sélection rapporte aussi l’écho d’une No Wave expatriée (les londoniennes d’Ut offrant même au style un de ses premiers préfixes post) et de jeunes espoirs d’alors, qui auront confirmé dans différents domaines (Sonic Youth, et The Del-Byzanteens de Jim Jarmush, loin d’être anecdotique). Furieux et éclaté, New York Noise Vol. 2 recrache 16 titres d’époque et de genres. Enregistrés par des groupes en costumes, parfois efficaces, d’autres fois plus à même de renseigner sur les us et non coutumes d’une scène excentrique qu’oeuvrant véritablement pour la qualité musicale de celle-ci. Mais à la présence toujours nécessaire, voulue – et donc, adoubée – par le savoir-faire de Soul Jazz.

New York Noise, Vol. 2 (Soul Jazz Records / Nocturne).
Edition : 2006.

CD : 01/ Pulsallama : Ungawa Pt.2 02/ Mofungo : Hunter Gatherer 03/ Red Transistor : Not Bite 04/ Vortex Ost : Black Box Disco 05/ Certain General : Back Downtown 06/ Sonic Youth : I dreamed I Dream 07/ Rhys Chatham: Drastic Classicism 08/ Clandestine : Radio Rhythm (Dub) 09/ Glorious Strangers : Move It Time 10/ Felix : Tigerstripes 11/ The Del-Byzantines : My hands Are Yellow 12/ Don King : Tanajura 13/ Jill Kroesen : I’m Not Seeing That You Are Here 14/ Ut : Sham Shack 15/ The Static : My Relationship 16/ Y Pants : Favorite Sweater
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Exploding Customer: Live at Tampere Jazz Happening (Ayler - 2005)

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La bière ou le doute. Voilà les raisons que pourrait trouver le quartette suédois Exploding Customer pour expliquer la force avec laquelle il rua dans les brancards d’un folklore jazzeux et festif, No Smoking Orchestra simiesque - pas désagréable sans doute pour les amateurs du genre, mais acceptable en quoi pour les autres -, en introduction d’un concert donné le 6 novembre 2004 au Tempere Jazz Happening (Finlande).

Mais à des musiciens de qualité, on peut bien pardonner le doute ou la boisson. D’autant qu’accepter un album amputé de deux ou trois morceaux n’est pas tellement de sacrifices, une fois pris en compte les mille manières de rattraper la chose. Ailleurs, donc, le saxophoniste Martin Küchen mène sa formation avec éclat, et multiplie les incartades moins entendues.

Tissant un dialogue répétitif et dissonant avec le trompettiste Tomas Hallonsten, Küchen ne peut plus cacher le culte qu’il voue à Dolphy (Quoting Frippe). Avançant sur les fragments de la batterie éclatée de Kjell Nordeson (vu déjà aux côtés de Mats Gustafsson ou Peter Brötzmann), il ne peut empêcher non plus que le gagne le souvenir des marches fantasques d’Ayler (The Prophet’s Ad).

Sur un gimmick de basse imposé par Benjamin Quigley, le quartette emprunte la voie qui le mènera à une New Thing sérielle et envoûtante défendue jadis par Ronnie Boykins ou Ran Blake (The Crying Whip). Un écart, encore, vers un folklore d’Europe centrale, mais maîtrisé, cette fois, dense et s’amusant de l’effacement et de la redisposition lente du thème (Peace Is Not For Us II).

Enfin, le déroulement sage d’un free bop faisant allégeance aux constructions de Monk (Gone Herero) et un free condensé à la manière de Vandermark (A Broken Glass). Exécutés avec adresse, mais qui ne pourront rien contre le retour, en guise de final, des accents de fête feinte (Too Much Money). Pas le doute, donc, ni la bière. L’illusion, peut-être, qu’il faut convaincre l’assistance qu’on lui donnera à entendre ce qu’elle ne peut qu’accepter, pour la mener ensuite jusqu’aux frasques inhabituelles.

CD: 01/ Mr BP (D) 02/ Child, Child 03/ Quoting Frippe : (What’s The Name Of The Bass Player ?) 04/ The Prophet’s Ad (Bowing For The Man ?) 05/ The Crying Whip 06/ Peace Is Not For Us II 07/ Gone Herero 08/ A Broken Glass 09/ Too Much Money

Exploding Customer - Live at Tempere Jazz Happening - 2005 - Ayler Records. Distribution Orkhêstra International.

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