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Raymond Boni, Joe McPhee: Voices & Dreams (Emouvance - 2001)

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Si Voices fut composé par Joe McPhee pour être interprété en duo avec John Snyder, c’est en compagnie de Raymond Boni qu’il l’enregistra en 2000. Saxophones et trompette de poche firent donc face à une guitare électrique plutôt qu’à un synthétiseur, le temps de 4 interprétations du thème et de 3 improvisations tirant parti de la relation profonde qu’entretiennent les deux musiciens.

Ouvert par les slides réverbérés de Boni, Voices I trouve là le décor adéquat à une progression suave, oscillant entre ballade feutrée et blues perdu dans les brumes. Présentation du thème, aussi. Qui gagne en densité, ici déjà, selon le lyrisme servi graduellement par le saxophone, et par les instincts percussifs de Boni, de moins en moins retenus au fil des versions. Jusqu’à faire hésiter le guitariste entre le relâchement évanescent conseillé par la méthode (accompagnement à sa charge et phrase mélodique revenant à McPhee) et les touches bruitistes plus instinctives (Voices IV).

Forcément plus permissives, les improvisations multiplient les directions : surnombre des effets de guitare brouillant le propos pendant la tenue duquel la trompette de poche s’essaye aux plus fins volumes (Dream I), expérimentations de McPhee sur son alto avant la montée en puissance d’un free battu par les notes étouffées dévalant de la guitare en cascade (Dream II), ou interventions moins perturbées d’un couple qui manie les effets délicats (Dream III).

Rappelant dans l’idée Beyond the Missouri Sky de Charlie Haden et Pat gling gling Metheny, Voices & Dreams offre un dialogue bien plus particulier, qui ne s’interdit pas le recours à l’introspection quand il pourrait toujours réclamer l’échange. Le charme en plus, pour l’auditeur, d’être invité à s’immiscer dans la sphère privée d’une relation véritable, pour beaucoup dans l’élaboration d’un monde étrange et singulier.

CD: 01/ Voices I 02/ Dream I 03/ Voices II 04/ Dream II 05/ Voices III 06/ Dream III 07/ Voices IV

Raymond Boni, Joe McPhee - Voices & Dreams - 2001 - Emouvance. Distribution Abeille Musique.

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Interview de Joe McPhee

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Figure incontournable du free jazz et symbole de la scène new-yorkaise des années 1970, le multi instrumentiste Joe McPhee distribue aujourd’hui encore ses enregistrements éclatants, preuve supplémentaire que le meilleur arrive souvent de musiciens inassouvis. Court entretien pour marquer la sortie, à quelques semaines d’intervalle, de deux disques soignés, Remembrance (CJR) et Next to You (Emouvance).

Quand et où êtes vous né ? Je suis né à Miami, Floride, le 3 novembre 1939.

Quel est votre premier souvenir en rapport avec la musique ? Mon tout premier souvenir est une expérience assez traumatisante, que j’ai vécue à l’âge de 3 ans. En Floride, pendant un orage, notre maison a été frappée par la foudre et réduite en cendres. Le lendemain, je suis retourné à son emplacement en compagnie de mon grand-père… Je me rappelle alors une chanson qui passait à la radio, dont les paroles étaient: « Daddy I Want a Diamond Ring ». Je me souviens aussi de la mélodie. Mon deuxième souvenir à ce sujet est les cours de trompette que je prenais avec mon père.

Vous avez débuté en tant que professionnel aux côtés du trompettiste Clifford Thornton. Quel est le rôle exact qu’il a joué dans votre carrière ? Clifford Thornton a été l’un des moteurs essentiels de mon parcours musical. Je l’ai rencontré à l’époque où je commençais à essayer de me frotter au jazz, et il m’a fait découvrir une version écrite de Four de Miles Davis. Un peu plus tard, il m’a invité à participer à l’enregistrement de son Freedom And Unity. Ca a été mon premier enregistrement. En compagnie du fantastique Jimmy Garrison, qui plus est…

Quelles sont les images que vous gardez de la scène jazz new-yorkaise des années 1970 ? C’était comme vivre à l’intérieur d’un volcan… Hot, rapide, sans cesse en mouvement, politisé, légèrement dangereux parfois, lorsque vous n’y étiez pas assez préparé, mais aussi ouvert et accueillant. Il était simple de faire la connaissance des musiciens légendaires que nous connaissons aujourd’hui : Ornette Coleman, Jimmy Garrison, Elvin Jones, Jackie McLean, Dewey Redman, Sam Rivers, et tant d’autres.

Pourquoi avez-vous fondé, en compagnie du peintre Craig Johnson, votre propre maison de disque, CJR ? Que vous a-t-elle permi d’obtenir ? En fait, c’est plutôt Craig Johnson qui a monté ce label après m’avoir entendu jouer au sein d’un groupe local. Selon moi, posséder son propre label permet à un musicien d’avoir le contrôle absolu des décisions artistiques à prendre.

Cela vous a aussi permis d’enregistrer malgré la défaillance de votre propre pays à vous destiner l’attention que vous méritiez… Jusqu’à ce que vous trouviez un soutien de choix auprès du label suisse Hat hut. Pouvez-vous me parler de son fondateur, Werner Uehlinger, et de la relation que vous avez nouée ensemble ? Après être tombé sur les premières productions de CJR, Werner Uehlinger a profité d’un voyage d’affaires aux Etats-Unis pour venir nous rencontrer, Craig Johnson et moi, au domicile de Craig. Nous avons dîné ensemble et nous lui avons fait écouter quelques cassettes que nous pensions alors sortir sur CJR. Il a aimé cette musique et a décidé de publier lui-même une de ces cassettes. C’était une idée lancée comme ça, sans même qu’il envisage la création d’un label. Mais finalement, c’est à partir de là qu’est né Hat Hut Records.

A vos yeux, qu’est-ce qui a changé ces 40 dernières années concernant la scène jazz internationale ? Selon moi, le changement le plus important a été l’irruption chez des musiciens de toutes nationalités d’une faculté commune à développer leurs propres concepts de « jazz » et de musique improvisée, et de ne plus dépendre du seul modèle américain. Je pense qu’il est essentiel de reconnaître les origines d’une forme d’art sans pour autant en devenir l’esclave.

Aujourd’hui, tous les jazzmen connaissent assez bien l’histoire de la musique de jazz. Il me semble même qu’ils font de ce savoir un matériau de base à l’élaboration d’un langage qui peut apparaître très individualiste. Pour résumer : ils investissent un style qui a évolué au gré des réflexions collectives de musiciens, pour s’attaquer au domaine en indépendants, leurs collaborations n’étant plus qu’extensions de leur propre personnalité… Êtes-vous d’accord avec ça ? Oui, c'est exact! Et c’est bien regrettable. Il me semble que c’est plus ou moins au moment de la mort de John Coltrane qu’une évolution est apparue, qui s’est mise en tête de trouver le nouveau Messie. C’est une sorte de narcissisme. Et la mentalité vidéo clip d’MTV n’a rien fait pour aider.

Concernant votre propre évolution, comment l’estimez-vous entre la sortie d’un disque comme Nation Time et celle de vos derniers enregistrements ? Et qu’en est-il de l’évolution de votre jeu ? Pour répondre aux deux questions, j’espère m’être développé en tant que musicien aussi bien qu’en tant qu’être humain, et que je continuerai à le faire.

Votre actualité ne connaît presque plus de répit. Pouvez-vous me parler un peu de Remembrance et de Next to You ? Concernant Remembrance, Raymond Boni était à cette époque à Chicago pour un concert. C’était juste après la catastrophe du 11 Septembre, et Charles Gayle ne tenait pas à prendre l’avion jusqu’à Seattle où il devait donner un concert organisé par l’Earshot Jazz Festival. Le contrebassiste Michael Bisio nous a alors invité, Raymond et moi, à le rejoindre pour honorer ce concert. Craig Johnson, qui habite maintenant Seattle, nous a hébergé. J’ai enregistré le concert, et le reste, c’est de l’histoire. Le titre fait référence au 11 Septembre. Quant à Next to You, c’est en quelque sorte le travail d’une dizaine d’années. Notre quartette (Daunik Lazro, Raymond Boni, Claude Tchamitchian et moi) avons enfin au l’opportunité d’entrer en studio après une tournée. Ca a été une formidable expérience et nous espérons donner d’autres concerts ensemble cette année.

Vous paraissez apporter beaucoup d’attention à vos lectures… De temps à autre, vous parlez d’Edward de Bono, dont les théories vous auraient inspiré l’élaboration de la « Po Music ». Pouvez-vous m’expliquer ce concept, et est-il la clef de votre évolution personnelle ? Voici l’explication simplifiée de la Po Music : il s’agit de se servir du concept de provocation pour abandonner une série d’idées établies au profit de nouvelles. Voilà le concept que j’ai emprunté au Dr. De Bono. Po est un symbole, un indicateur de langage qui souligne qu’il faut user de provocations et montre que les choses ne sont pas forcément ce qu’elles ont l’air d’être. Par exemple, j’ai enregistré la composition de Sonny Rollins appelée « Oleo » sans être un joueur de bebop ; et le bebop est en lui-même une vie à part entière. Mon interprétation essaye de conduire la musique à un nouvel endroit. J’ai toujours espéré que mon nom (Joe McPhee) serait aussi un symbole de provocation… Une forme de langage.

Ce concept est-il facile à employer ou nécessite-t-il des conditions particulières ? Les concepts et les théories ne m’intéressent que si elles produisent des résultats. Tout change et tout devient possible.

Des résultats que l’on publie aujourd’hui au rythme insatiable de vos enregistrements… Ceux que vous menez, et ceux auxquels vous participez en tant que sideman. Ne vous arrive-t-il par de vous sentir comme l’un des derniers prophètes vers qui tous accourent pour recevoir la bonne parole ? Non ! J’ai assez de chance pour être encore capable de faire ce qu’il me plaît de faire, et avec les gens que j’apprécie.

Quels sont vos projets pour l’année 2006 ? En février, je jouerai à Anvers aux côtés de Dave Burrell, puis à Rome, à Paris (Sunside, le 25 mars, ndlr), à Amsterdam et Vilnius. En mai au sein du Peter Brötzmann Chicago 10tet, et en septembre, en France, avec Next to You Quartet. J’espère avoir bientôt un peu plus d’informations sur mes prochains enregistrements.

Joe McPhee, janvier 2006. Remerciements à Guillaume Pierrat.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Simon Nabatov: A Few Incidences (Leo - 2005)

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Le pianiste russe Simon Nabatov s’est fait spécialiste de l’évocation en musique d’œuvres littéraires signées de compatriotes chronologiquement éloignés. Après avoir dédié des enregistrements aux poèmes de Joseph Brodsky et au roman « Le maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov, c’est au tour du travail de Daniil Kharms, écrivain de la première moitié du 20eme siècle proche de l’esthétique futuriste, de se voir célébré.

Enregistré en octette, A Few Incidences profite des particularités diverses des musiciens choisis. Le collage assemble ainsi les constructions électroniques de Cor Fuhler et l’élaboration d’un nouveau langage auquel s’attache le chanteur Phil Minton, écrasant des onomatopées sur le saxophone d’un Frank Gratowski à l’affût des directions prises par l’entier groupe (And That’s All). Les accents sombres d’un duo trombone / contrebasse ouvrent ensuite Kalindov, récité bientôt par Minton, qui établit cette fois un parallèle troublant avec l’Ursonate de Kurt Schwitters, sur lequel le piano pose un soupçon d’âme russe.

La lecture, toujours, mais plus loin : dans la bouche de Minton, sur le rythme rapide et théâtral imposé par Nabatov (The Plummeting Old Women), ou défendue dans un Russe original, sur Ivan Ivanych Samovar, poème pour enfant tailladé par les décisions électroniques de Fuhler. Celles-ci s’opposeront parfois élégamment à l’acoustique prépondérante de l’ensemble, sur une valse extra-terrestre révélant le charme qu’elle trouve à la pop symphonique (The Start of a Very Nice Summer’s Day) ou le développement d’une cantate folle (An Encounter).

Au final, l’hétérodoxie russe entraîne dans ses méandres un lyrisme emporté, une rengaine des bas-fonds (The Red-Haired Man), des combinaisons expérimentales truculentes, et même un peu d’ennui, transformé bientôt en mélancolie sourde (On Equilibrium). Ménageant toujours le feu et la glace, A Few Incidences serait une symphonie militaire fredonnée par Bakounine.

CD: 01/ And That’s All 02/ Kalindov 03/ The Red-Haired Man 04/ The Plummeting Old Women 05/ On Equilibrium 06/ An Encounter 07/ The Start of a Very Nice Summer’s Day 08/ A Sonet / On Phenomena And Existence 09/ Ivan Ivanych Samovar

Simon Nabatov - A Few Incidences - 2005 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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Joe McPhee : Remembrance (CjR, 2005)

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Enregistré à Seattle le 27 octobre 2001, Remembrance réunit autour de la personne de Joe McPhee deux de ses partenaires fréquents – Michael Bisio (contrebasse) et Raymond Boni (guitare) - et un poète local – Paul Harding - accueillant le trio dans son monde.

Introduit par l’archet de Bisio et les arpèges nerveux de Boni, Remembrance (opening) est de ces improvisations collectives qui ne mettent pas longtemps à acquérir de l’épaisseur. Au saxophone soprano, McPhee pose des notes indépendantes et longues, avant de suivre l’exemple du guitariste, qui place ses interventions sous le signe du cercle. Eternel retour régénéré par le souvenir : celui d’un duo perpétuel, poussant ici McPhee à l’acharnement flamboyant, derrière lequel il renouera, à la trompette de poche, avec plus de sérénité.

Façon radicale de diversifier le propos, Boni improvise ensuite aux côtés d'Harding, et colorie de ses inspirations suspendues par un delay naturel la lecture – investissant avec élégance la forme musicale - faite par le poète d’un de ses textes (This is Where I Live). Suit un long solo de Bisio : avançant lentement sur une contrebasse grinçante, il modifie l’atmosphère au gré du nombre de cordes qu'emporte son archet, ou selon qu’il s’adonne aux expérimentations bruitistes ou se laisse aller à des moments plus paisibles (In the End There Is Peace).

Le temps de se retourner, et déjà, Remembrance (closing). Cette fois, c’est à la contrebasse de choisir le cadre, respecté par la guitare, puis par la trompette, pondérée - lyrique, voire. Revenu au soprano, McPhee enchevêtre ses phrases et, pendant un solo courant sur 6 minutes, évoque Steve Lacy, à qui le morceau est dédié. Faisant alterner les instants calmes et quelques bribes de swing, poussé jusqu’à la vaillance éprouvée d’un saxophone dans les hauteurs, d’une guitare insatiable et d’une contrebasse sur laquelle on frappe, le dénouement est impeccable. A l’image d’un disque consacré au champ des souvenirs, dont il vient, dans le même temps, grossir les rangs.

Joe McPhee : Remembrance
CjRecords
Edition : 2005.
CD : 01/ Part I: Remembrance (opening) 02/ Part II: This is Where I Live 03/ Part III: In the End There Is Peace 04/ Part IV: Remembrance (closing) For Steve Lacy
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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New York Noise, Vol. 2 (Soul Jazz, 2006)

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Revenant pour la deuxième fois sur la somme d’enregistrements due à la No Wave (1977-1984), le label Soul Jazz, grand façonneur de compilations réfléchies, fournit ici au mémoire historique d’autres exemples et d’autres noms extirpés d’un Lower East Side d’une autre époque.

A côté des chefs de file que furent Red Transistor, Rhys Chatham ou Glenn Branca (ici au sein de The Static), instigateurs et classiques d’un genre bruitiste et sombre, le disque rappelle des groupes aux influences plus exotiques, que la No Wave finira par assimiler : funk – robotisé pour Vortex Ost ou disco pour Felix –, musique répétitive (Mofungo avec le soutien d’Elliot Sharp, Glorious Strangers), Great Black Music (Jill Kroesen aux côtés de Bill Laswell, Pulsallama) ou tropicalisme trouvant sa place au coin de rues à angles droits (Don King, auquel prenait part Arto Lindsay).

Poussée ailleurs jusqu’aux abords de la Cold Wave par Certain General, ou approchant des rives de la New Wave au son du Radio Rhtythm (Dub) de Clandestine, la sélection rapporte aussi l’écho d’une No Wave expatriée (les londoniennes d’Ut offrant même au style un de ses premiers préfixes post) et de jeunes espoirs d’alors, qui auront confirmé dans différents domaines (Sonic Youth, et The Del-Byzanteens de Jim Jarmush, loin d’être anecdotique). Furieux et éclaté, New York Noise Vol. 2 recrache 16 titres d’époque et de genres. Enregistrés par des groupes en costumes, parfois efficaces, d’autres fois plus à même de renseigner sur les us et non coutumes d’une scène excentrique qu’oeuvrant véritablement pour la qualité musicale de celle-ci. Mais à la présence toujours nécessaire, voulue – et donc, adoubée – par le savoir-faire de Soul Jazz.

New York Noise, Vol. 2 (Soul Jazz Records / Nocturne).
Edition : 2006.

CD : 01/ Pulsallama : Ungawa Pt.2 02/ Mofungo : Hunter Gatherer 03/ Red Transistor : Not Bite 04/ Vortex Ost : Black Box Disco 05/ Certain General : Back Downtown 06/ Sonic Youth : I dreamed I Dream 07/ Rhys Chatham: Drastic Classicism 08/ Clandestine : Radio Rhythm (Dub) 09/ Glorious Strangers : Move It Time 10/ Felix : Tigerstripes 11/ The Del-Byzantines : My hands Are Yellow 12/ Don King : Tanajura 13/ Jill Kroesen : I’m Not Seeing That You Are Here 14/ Ut : Sham Shack 15/ The Static : My Relationship 16/ Y Pants : Favorite Sweater
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Exploding Customer: Live at Tampere Jazz Happening (Ayler - 2005)

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La bière ou le doute. Voilà les raisons que pourrait trouver le quartette suédois Exploding Customer pour expliquer la force avec laquelle il rua dans les brancards d’un folklore jazzeux et festif, No Smoking Orchestra simiesque - pas désagréable sans doute pour les amateurs du genre, mais acceptable en quoi pour les autres -, en introduction d’un concert donné le 6 novembre 2004 au Tempere Jazz Happening (Finlande).

Mais à des musiciens de qualité, on peut bien pardonner le doute ou la boisson. D’autant qu’accepter un album amputé de deux ou trois morceaux n’est pas tellement de sacrifices, une fois pris en compte les mille manières de rattraper la chose. Ailleurs, donc, le saxophoniste Martin Küchen mène sa formation avec éclat, et multiplie les incartades moins entendues.

Tissant un dialogue répétitif et dissonant avec le trompettiste Tomas Hallonsten, Küchen ne peut plus cacher le culte qu’il voue à Dolphy (Quoting Frippe). Avançant sur les fragments de la batterie éclatée de Kjell Nordeson (vu déjà aux côtés de Mats Gustafsson ou Peter Brötzmann), il ne peut empêcher non plus que le gagne le souvenir des marches fantasques d’Ayler (The Prophet’s Ad).

Sur un gimmick de basse imposé par Benjamin Quigley, le quartette emprunte la voie qui le mènera à une New Thing sérielle et envoûtante défendue jadis par Ronnie Boykins ou Ran Blake (The Crying Whip). Un écart, encore, vers un folklore d’Europe centrale, mais maîtrisé, cette fois, dense et s’amusant de l’effacement et de la redisposition lente du thème (Peace Is Not For Us II).

Enfin, le déroulement sage d’un free bop faisant allégeance aux constructions de Monk (Gone Herero) et un free condensé à la manière de Vandermark (A Broken Glass). Exécutés avec adresse, mais qui ne pourront rien contre le retour, en guise de final, des accents de fête feinte (Too Much Money). Pas le doute, donc, ni la bière. L’illusion, peut-être, qu’il faut convaincre l’assistance qu’on lui donnera à entendre ce qu’elle ne peut qu’accepter, pour la mener ensuite jusqu’aux frasques inhabituelles.

CD: 01/ Mr BP (D) 02/ Child, Child 03/ Quoting Frippe : (What’s The Name Of The Bass Player ?) 04/ The Prophet’s Ad (Bowing For The Man ?) 05/ The Crying Whip 06/ Peace Is Not For Us II 07/ Gone Herero 08/ A Broken Glass 09/ Too Much Money

Exploding Customer - Live at Tempere Jazz Happening - 2005 - Ayler Records. Distribution Orkhêstra International.

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Toshiya Tsunoda : Ridge of Undulation (Häpna, 2005)

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Connu pour la patience avec laquelle il se penche sur les trajectoires sonores les plus imperceptibles, Toshiya Tsunoda modère son propos, sur Ridge of Undulation, par l’exposé d’enregistrements de phénomènes naturels colossaux.

Dans les deux cas, il nomme chacun des fruits de ses expériences afin de les expliquer un peu. Eclaircissant ses intentions en révélant la disposition à l’origine de ses relevés, il peut répandre sur pistes quelques cristaux de larsens voués au changement sous l’effet d’oscillations et de fréquences variées (Sine waves mixed with the sound of a vibrating surface_1, Metal pieces with high frequencies), ou préférer s’abandonner à des field recordings qui lui échappent un peu plus.

Alors, Tsunoda rend sur bandes des souvenirs personnels, transformés pour l’auditeur en pièces choisies d’ambient instinctive : va et vient de vagues (Seashore, Venice beach_31 Jul 01), tempête éprouvée (At Stern, Tokyo Bay_11 Dec 97) ou ondes frémissantes d’une arrivée de quel engin en baie (Arrival, Kisarazu bay_11 Dec 97). Datés, toujours, ces enregistrements respectent le même principe de clarté délibérée, là pour renseigner sur les méthodes employées. Rassemblés, le presque infiniment grand et le presque infiniment petit ont été mis en boîte sur Ridge of Undulation. Que l’on ouvre, pour permettre le rapprochement des contraires, une fois avoir accepté de se laisser aller au gré de l’eau qui charrie ou du vent qui déforme. Et de se convaincre qu’une expérience ne trouve pas sa raison d’être seulement dans sa préparation.

Toshiya Tsunoda : Ridge of Undulation (Häpna)
Edition : 2005.

CD : 01/ Sine waves mixed with the sound of a vibrating surface_1 02/ Seashore, Venice beach_31 Jul 01 03/ An aluminum plate with low frequencies_1 04/ Metal pieces with high frequencies 05/ At Stern, Tokyo Bay_11 Dec 97 06/ Arrival, Kisarazu bay_11 Dec 97 07/ An aluminum plate with low frequencies_2 08/ Sine waves mixed with the sound of a vibrating surface_2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Susanne Brokesch: Emerald Stars (Chicks on Speed - 2005)

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Avec Emerald Stars, son troisième album, l’autrichienne Susanne Brokesch tourne la page d’une ambient à laquelle elle avait jusque là travaillé, pour interroger les manières d’établir une combinaison satisfaisante entre songwriting, pop et expérimentations légères. La tentative se divise en deux parties presque égales : sur la première, Brokesch défend ses propres compositions, quand elle préfère interpréter, sur la seconde, un titre de Bowie (Heroes) et quatre pièces du compatriote compositeur Hugo Wolf.

Comme pour faire le lien, le début d’Esmerald Stars présente une ambient minimale, faite de construction rythmique modelées d’après Kraftwerk, pour le côté obscur du rappel (The Emerald Stars In The Sky, qu’elle reprendra en guise de conclusion, y incorporant un bruitisme gentillet), ou de nappes de claviers supportant le poids de carillons artificiels, pour le côté mièvre du même rappel (The Art Of Missing The Bus).

C’est donc en Like A Hologram, piécette downtempo désinhibée, qu’il faut voir le premier et véritable essai là pour satisfaire les nouvelles aspirations de Brokesch. Une voix éloignée révèle l’influence évidente de Björk, pourquoi pas de Stina Nordenstam – parallèle envisageable aussi à l’écoute de To Go Back. Et voilà (presque) tout, jusqu’à ce que quelques chocs légers et une incrustation crachante imposent The Missing Records Are Private, aux traînées repérables d’électronique filante.

Après un Heroes sur boucle rythmique crasseuse et guitare expectorante, Brokesch s’attaque à ce qui sauvera indéniablement le disque : la reprise réfléchie de 4 lieds d’Hugo Wolf. Evoquant, dans leur version originale, de blondes et laiteuses jeunes filles perdues en forêt qui, de désespoir, s’allongeaient parmi les feuilles mortes pour mieux attendre une mort gothico-prussienne, les voici réactualisés. Investissant le domaine de l’atmosphère, Brokesch écrit là une chronique stellaire proche des enregistrements de Yann Tomita (Nachtzauber), ou confesse la séduction opérée sur elle par la musique sérielle, et notamment celle de Philip Glass (Verschwingene Liebe).

La lecture d’Emerald Stars pourrait être comparée à une promenade devenue aventure. Inexistant parmi l’étendue verte d’un paysage naïf, l’intérêt affleure quand le ciel s’assombrit. L’auditeur butte sans cesse avant d’apercevoir la lumière, jaillissant d’une cathédrale de glace. A cet instant, peu importe que le parcours ait été, ou non, programmé.

CD: 01/ The Esmerald Stars In The Sky 02/ The Art Of Missing The Bus 03/ Like A Hologram 04/ The Missing Records Are Private 05/ Heroes (History Remix) 06/ Der Soldat 07/ Nachtzauber 08/ Stille Liebe 09/ Nachtzauber (Fantasie) 10/ Das Ständchen 11/ Verschwingene Liebe 12/ To Go Back 13/ The Esmerald Stars In The Sky (Reprise)

Susanne Brokesch - Emerald Stars - 2005 - Chicks on Speed Records. Distribution Nocturne.

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Trio Derome Guilbeault Tanguay: The Feeling of Jazz (Ambiances magnétiques - 2005)

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Dans le livret de The Feeling of Jazz, le saxophoniste Jean Derome écrit : « Je ne sais pas pourquoi des blancs francophones jouent du jazz en 2005 à Montréal. » Plus loin, au lieu de se satisfaire d’un expéditif « Pourquoi pas ?», il trouve une réponse d’une simplicité qui le pare de toute attaque critique : « Cette musique est tatouée dans nos cœurs et nous la jouons parce que nous l’aimons et que ça nous rend heureux de le faire. »

Ce discours, vomitif lorsqu’il est tenu par un musicien dont la médiocrité de l’étoffe est aussi discernable que l’ignorance qu’il a d’un art qu’il s’autorise à transformer en addition de propositions vulgaires et vides, porte ici l’entier album avec conviction. Et trois blancs de Montréal d’investir des standards avec insouciance, animés non par le désir de bien faire, mais par celui de le faire, tant qu’il leur plaira.

Alors, avec Jump for Joy, on entame une sélection ouverte, prônant la diversité la plus libre : Ellington, donc, se trouve ici repris, mais aussi Sonny Clark (le swing brillant de Sonny’s Crib), Misha Mengelberg (A Bit Nervous, Rollo II), ou quelques thèmes issus du répertoire de Dolphy (Jitterbug Waltz) ou Billie Holiday (Getting Some Fun Out of Life). A chaque fois, la section rythmique, assurée par Normand Guilbeault (contrebasse) et Pierre Tanguay (percussions), est irréprochable – classique, certes, mais efficace.

Quant à Derome, il pose sans paraître concéder le moindre effort son saxophone, sa flûte, ou sa voix. Car le jazz n’est pas qu’instrumental, et comme le trio l’apprécie dans sa globalité, il lui faut aborder la sous-section vocale. Faisant peu de cas de ce qu’on pourrait facilement lui reprocher, Derome frotte ses cordes à un thème de Cole Porter (Five O’Clock Whistle), repeint en noir You’d Be So Nice To Come Home To, ou inocule un peu de rock – voire, de punk – au mille fois ressassé I Won’t Dance. Sur les paroles défendues jadis par Billie Holiday, le trio persiste : « May be we do the right thing, May be we do the wrong », répétant qu’il ne sert à rien de chercher à estimer la valeur des résultats.

C’est d’ailleurs dans cette certitude qu’il faut repérer la pièce maîtresse de la mécanique de The Feeling of Jazz, d’où aura découlé toute la qualité. Générant le plus souvent quelques gènes porteurs de tares abîmant l’oreille, la priorité du désir sur tout le reste trouve chez Derome, Guilbeault et Tanguay, l’exception confirmant sa règle dommageable.

CD: 01/ Jump for Joy 02/ The Feeling of Jazz 03/ Sonny’s Crib 04/ Five O’Clock Whistle 05/ You’d Be So Nice To Come Home To 06/ Jitterbug Waltz 07/ A Bit Nervous 08/ It’s You or No One – It’s You 09/ I Won’t Dance 10/ Rollo II 11/ Getting Some Fun Out of Life

Trio Derome Guilbeault Tanguay - The Feeling of Jazz - 2005 - Ambiances magnétiques. Distribution Orkhêstra International.

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Foxes Fox : Naan Tso (Psi, 2005)

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Sous le nom de Foxes Fox, un quartette occasionnel, emmené par le saxophoniste Evan Parker, s’est récemment réuni dans l’intention de marquer en musique les derniers coups portés en Angleterre par le batteur Louis Moholo. C’est qu’il fallait à celui-ci retrouver son pays, l’Afrique du Sud, quittée jadis pour cause d’Apartheid.

27 octobre 2004, au Gateway Studio de Londres, sans la moindre introduction, le groupe s’acharne à faire éclater les perturbations, rue dans les brancards, au son des rebonds aériens et des roulements affables de Moholo. Une coupe nette, et le batteur distribue les coups profonds sur tom basse, quand John Edwards tend sa contrebasse d’attaques courtes suggérant bientôt la reprise des hostilités. Après avoir ingénument défendu une phrase répétée jusqu’à ne plus pouvoir la retenir, Parker s’engage avec Steve Beresford dans un inextricable dialogue saxophone / piano. Frôlant l’anthologie, il pourrait résumer à lui seul l’essentiel de la fougue ici déployée si soustraire un seul geste de la somme fantasque qu’est Naan Tso n’était pas illusoire. Après une demi-heure, l’improvisation se termine dans les grincements divers et les boucles de cordes pincées.

D’inspiration plus légère, Slightly Foxed débute par les impacts sauvegardés des doigts d’Edwards sur son instrument. Beresford n’intervenant pas, Parker gagne encore en présence, et distribue comme il l’entend ses phrases grâce au soutien de Moholo, discret mais immanquable. Infaillible, toujours et encore, sur Reinecke Gefettet, sur lequel le quartette reconstitué dresse une composition sur l’instant, grave et emportée. Où Beresford, pas revenu pour rien, badinera à loisir sur un piano réverbéré, jusqu’au chaos grandiose.

Ne restait plus, pour l’équilibre de Foxes Fox, qu’à Edwards de revendiquer mieux. Omniprésent sur Renard pâle, Parker n’en permet pas moins au contrebassiste d’arriver à ses fins : attaquant à grands coups d’archet le bas de son instrument, il tisse un accompagnement insatiable et libérateur, décidant d’une pause à partager, avant d’inviter Moholo à le rejoindre le temps d’un duo dense et concis. La session close sonne l’heure de l’au revoir. Et toutes les boîtes du monde de souhaiter un jour organiser un semblable pot de départ.

Foxes Fox : Naan Tso (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 27 octobre 2004. Edition : 2005.
CD : 01/ Naan Tso 02/ Slightly Foxed 03/ Reinecke Gefettet 04/ Renard pâle
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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