Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Christina Kubisch à NantesA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

The Vandermark 5: Free Jazz Classics 3 & 4 (Atavistic - 2006)

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Sur les deux premiers volumes de Free Jazz Classics, le quintette de Ken Vandermark s’était attaqué à l’interprétation de standards composés par les grandes figures du genre (Taylor, McPhee, Coleman, Wright). Poursuivant son étude, le groupe choisit cette fois de changer de méthode, et d’aborder plus en détail le répertoire de Sonny Rollins (le volume 3) et de Roland Kirk (le volume 4).

Profitant des contrastes des compositions de Rollins, The Vandermark 5 interprète sans accrocs The Bridge, hard bop n’en finissant pas d’alterner les rythmes, ou John S., dont on brise l’ossature, pour la reconstruire ensuite sous la conduite d’une précipitation hardie. Toujours infaillible, la section rythmique assure le jeu des solistes : sur Freedom Suite. Pt. 2 ou East Broadway Rundown, swing efficace qui rappelle le World Saxophone Quartet avant de virer au free expéditif.

Encore plus baroque, l’investissement des musiciens sur les compositions de Kirk. Inaugurée par la marche éléphantesque The Black and Crazy Blues, la sélection propose aussi une reprise de Silverization et Volunteered Slavery, qui permet aux musiciens de mettre la main sur les habituelles funk et soul qu’ils aiment instiller à leur jazz. En plus du swing imposé par l’auteur des thèmes, rendu à merveille par le trombone de Bishop sur Rip, Rig and Panic Suite ou par l’ensemble des vents - à l’unisson ou usant des harmoniques – sur The Free King Suite.

Actualisant le geste d’Archie Shepp enregistrant Four for Trane, le déviant vers Rollins et Kirk, Ken Vandermark poursuit avec la même aisance son précis d’histoire du jazz moderne. Tout en lui insufflant, l’air de rien, un goût d’inédit qui œuvre à la nouveauté du genre.

CD1: 01/ The Bridge 02/ Strode Rode 03/ Freedom Suite. Pt. 2 04/ John S. 05/ East Broadway Rundown 06/ Alfie Suite - CD2: 01/ The Black and Crazy Blues 02/ The Free Kings Suite 03/ Inflated Tear 04/ Rip, Rig and Panic Suite 05/ Silverization / Volunteered Slavery

The Vandermark 5 - Free Jazz Classics 3 & 4 - 2006 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.



Eric Dolphy, Tender Warrior, L’eredita Musicale di Eric Dolphy (Sardegna e Jazz - 2005)

dolphyeregrisliEn 2004, le festival « Ai confini tra Sardegna e Jazz » s’intéressait particulièrement à l’œuvre d’Eric Dolphy (disparu 40 ans plus tôt). Pour l’occasion, colloques et concerts étaient organisés, qui revenaient sur l’homme, son œuvre, son influence. Publié en 2005, Tender Warrior rassemble un livre et un disque, pose les scellés et fait figure de résumé.

Quand le livre revient sur les effets de la carrière du clarinettiste, saxophoniste et flûtiste, sur le jazz et les musiques improvisées, interroge à son propos une pléiade de musiciens (tels que Joe McPhee, Jef Sicard, Ken Vandermark, Otomo Yoshihide), donne à lire sa dernière interview et retranscrit la discographie du maître élaborée par ses biographes Vladimir Simosko et Barry Tepperman, le disque offre une sélection des concerts donnés cette année là à Santa’Anna Arresi.

Pêchant ici dans le répertoire de Dolphy, improvisant là, les musiciens rendent des hommages différents. Des polyphonies étranges du launedda accompagnées par les tablas et darboukas (pour le résultat approximatif de Red Planet de Coltrane on Launeddas, enchaînant leurs solos plus que naïvement) à l’interprétation par l’Eric Dolphy’s Memorial Barbecue d’Out to Lunch et Out There sur le mode brouillon, en passant par le duo Tim Berne (saxophone) / Umberto Petrin (piano) au contemporain pompier, l’auditeur avait de quoi craindre le pire.


Heureusement, Nexus, formation locale plutôt en verve, enchaîne une composition personnelle et la Jitterbug Waltz, passant d’un free radical à une impression atmosphérique, pour rendre ensuite avec les honneurs 245 et Lotsa Potsa. Le duo Matthew Shipp / David S. Ware, ensuite, improvisant Two for Eric, combinant leurs improvisations individuelles, toutes à l’écoute de l’inspiration. Courte, l’improvisation ramasse assez d’évidences pour excuser les faux pas pratiqués ailleurs sur le disque.

En guise de conclusion, un extrait d’un des derniers concerts de Dolphy. En compagnie du Bob James Trio, le 1er mars 1964, Dolphy passe d’un instrument à l’autre sur la partition déposée par ses accompagnateurs. Dissonant, stimulant et dense, Strenght And Unity dévoile sans doute ce qu’aurait pu être sa musique par la suite : plus étrange, forcément ; plus inédite encore.

CD: 01/ Coltrane on launeddas: Red Planet 02/ Tim Berne e Umberto Petrin: Serene 03/ Nexus: Vertical Invaders #1, Jitterbug Waltz, 245, Lotsa Potsa 04/ Eric Dolphy’s Memorial Barbecue: Out to Lunch, Out There 05/ Eric Dolphy: Strenght and Unity

Eric Dolphy, Tender Warrior, L’eredita Musicale di Eric Dolphy, Sardegna e jazz, 2005.


Gail Brand : Supermodel Supermodel (Emanem, 2006)

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Invitée par le percussionniste américain Gino Robair à venir improviser de l’autre côté de l’Atlantique, la tromboniste anglaise Gail Brand dresse sur Supermodel Supermodel un abrégé d’improvisation expérimentale à la fois savante et efficace.

Prenant le dessus sur ses partenaires dès Naomi Naomi, l’invitée profite des avantageuses libertés que lui offre le quartette emmené par Robair. Intensément, elle se glisse parmi les passages d’électronique angoissée de Tim Perkis (Twiggy Twiggy) ou lutte contre les éléments divers, entassés là pour la contrarier (Iman, Iman).

S’il lui arrive de faire référence à quelques figures incontournables du genre – Brand rappelant Paul Rutherford ici (Elle Elle), Robair, Louis Moholo ailleurs (Claudia Claudia) -, la musique improvisée s’empare naturellement d’autres manières pour fleurir son propos : electronica expérimentale (déferlantes sifflantes de Perkis sur Cindy Cindy), bruitisme (rendu surtout par la guitare de John Shiurba sur Kate Kate) et excentricités contemporaines (la contrebasse préparée de Matthew Sperry, sur Christy Christy, notamment).

Voilà sans doute où réside le charme de Supermodel Supermodel, disque capable de faire naviguer une improvisation parfois rabâchée entre les deux eaux clairvoyantes d’une électroacoustique noble (Linda Linda). D’une modernité rare, parce que véritable.

Gail Brand : Supermodel Supermodel (Emanem / Orkhêstra International)
Edition : 2006.
CD : 01/ Naomi Naomi 02/ Christy Christy 03/ Christie Christie 04/ Twiggy Twiggy 05/ Tyra Tyra 06/ Stephanie Stephanie 07/ Cindy Cindy 08/ Iman Iman 09/ Kate Kate 10/ Kathy Kathy 11/ Elle Elle 12/ Linda Linda 13/ Claudia Claudia
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Corpulent: Wolfwalk (Umlaut - 2005)

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Trio construit autour du saxophoniste Gary Thomas (jadis sideman de Miles Davis ou Jack DeJohnette), Corpulent défend sur son premier album un jazz dérivant au gré d’intentions contraires pas forcément conciliables.

Réconciliables, voire, tant nous est familière l’opposition entre tenants d’un jazz novateur et aboutis d’un classicisme morne. Sur Wolfwalk, le trio a décidé de ne pas se poser de questions, ni de rien estimer. Alors, naturellement, il trimballe l’auditeur entre un jazz n’ayant que faire des codes (Free Piece) et un autre, propre et surpoli, même s’il tient à coup de changements de rythme à nous faire croire le contraire (Ingen Dalig Kapp Att Axla).

Répétée, l’erreur, sur Used To Be ; excusée ensuite, au son d’une pièce atmosphérique élégante, partie d’un gimmick de contrebasse imposé par Joel Grip. Entre les inspirations convaincantes et les pièces sans raison d’être, Corpulent instaure des compromis aimables : progression mesurée rappelant Gul 3 sur Gryphus Medley ou efficacité faite Who’s in Control ?, même si la carrure du morceau gagnerait à révéler un ou deux accrocs.

Soit, un résultat en demi-teinte, dont l’origine (erreur ou fait exprès) reste inconnue. Reste à attendre le prochain enregistrement du trio, qui relativisera soit cette première interrogation, soit les quelques qualités repérés sur Wolfwalk.

CD: 01/ Gryphus Medley 02/ Slow Bluuesss 03/ Who’s In Control? 04/ Free Piece 05/ Ingen Dalig Kappa Att Axla 06/ Used to Be 07/ Vanishing Time

Corpulent - Wolfwalk - 2005 - Umlaut Records.


Marcin & Bartlomiej Brat Oles: Directions (Fennomedia - 2005)

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Ayant déjà collaboré sur Miniatures, Marcin, Bartlomiej Brat Oles et le clarinettiste allemand Theo Jörgensmann, signent avec Directions un hommage à leurs maîtres tout en oeuvrant en faveur d’un jazz européen érudit mais altruiste.

Ouvrant le bal, Alpha-Beta-Blanka est une pièce éclatante, qui fait se succéder une progression tempétueuse, improvisée, et une autre plus lente, charriant un blues extrait de sous les dunes. Ce dernier filtrera encore sous Giuffree, composition de Jörgensmann qui mêle improvisation mesurée et impression cool jazz - clin d’œil au musicien américain entamé dès Per Rata.

Si l’on rencontre ailleurs d’autres réminiscences de cool (Voices of The Trees), le trio peut aussi s’attacher à rendre un free déclaré – décisif (Aesthetic Direction) ou non (January 5) - ou, sur Parbat, un mélange d’improvisation baroque (l’archet de Marcin Oles) et de klezmer aride (la clarinette de Jörgensmann). A chaque fois, malgré les accrocs faits à l’interprétation bienséante, les trois hommes n’en oublient pas d’arranger assez leur musique pour ne pas frustrer l’amateur de repères.

Au détriment de quelques titres, ici ou là (Zen deTractorist, ou Byway, morceau sur lequel Jörgensmann confond politesse et mièvrerie). Sans que cela n’enlève grand-chose à la qualité d'ensemble de Directions, enregistrement engageant, et plus qu’encourageant.

CD: 01/ Alpha-Beta-Blanka 02/ Per Rata 03/ January 5 04/ Giuffree 05/ Aesthetic Direction 06/ Zen deTractorist 07/ Parbat 08/ Byway 09/ Voice of The Threes



The Contest of Pleasures: Albi Days (Potlatch - 2006)

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Trio composé du saxophoniste John Butcher, du clarinettiste Xavier Charles et du trompettiste Axel Dörner, The Contest of Pleasures répondait en 2005 à une commande du Groupe de Musique Electroacoustique d’Albi-Tarn et investissait plusieurs endroits de la ville au son d’improvisations qui formeront ensuite le matériau de départ d’Albi Days.

Dans ces bandes enregistrées par Laurent Sassi, chacun des musiciens devra puiser pour proposer une relecture personnelle de l’événement. Charles, d’abord, qui imbrique de brefs passages de souffles, de notes échappées – aigus forcenés ou fulgurances improbables jouant des harmoniques -, de bruits de clefs et de crissements (Les oignons).

Le temps de deux morceaux, Butcher réinvente l’expérience et dévoile une pièce plus opaque, sifflante, qui met en lumière l’endroit précis des instruments où l’air coince (Garden Cress), pour superposer ensuite quelques nappes oscillantes, qui fantasment bientôt une electronica expérimentale emportée par l’appel des sirènes (Winter Squash).

Plus tourmenté, Dörner préfère monter une prosodie baroque, qui use de la réverbération, dépose les incartades agitées de la trompette sur les interventions faites nappes de la clarinette et du saxophone avant de tout sacrifier à l’assaut fomenté des souffles (Karfiol). Alors, c’est au tour de l’ingénieur du son de fabriquer sa version des faits, adéquate à la bonne entente du concret et de l’abstrait, et qui ne s’interdit pas le recours à la construction rythmique faite de samples discrets (Les cornichons).

Vu d’ensemble, Albi Days est un précis de réécriture de musique un jour improvisée pour être réfléchie ensuite, infiltrant alors dans ses rouages les couleurs de Varèse ou Xenakis, les expérimentations de Doneda ou Thieke et les bidouillages cyclothymiques de Keith Fullerton Whitman.

CD: 01/ Les oignons 02/ Garden Cress 03/ Winter Squash 04/ Karfiol 05/ Les cornichons

The Contest of Pleasures - Albi Days - 2006 - Potlatch. Distribution Orkhêstra International.


Chicago’s Avant Today (Delmark - 2003)

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Pour célébrer son cinquantième anniversaire, le label Delmark sortait en 2003 une série de compilations dédiées au jazz de Chicago. Parmi le nombre, Chicago’s Avant Today propose un florilège de dix (alors dernières) années d’un jazz exigeant élaboré dans le sillage de l’A.A.C.M.

L’occasion de réentendre, en ouverture, le New Horizons Ensemble d’Ernest Dawkins, le temps de Stranger, composition de free décomplexé porté par la contrebasse de Yosef Ben ISrael et les percussions d’Avreeayl Ra. Dans la même veine, on trouvera plus loin le batteur Kahil El’Zabar aux côtés de Malachi Favors (contrebasse) et Ari Brown (saxophone ténor) pour un hommage à Coltrane (Trane in Mind), et le sextette de Malachi Thompson affublé d’un ensemble vocal, pour un résultat moins pertinent (An Elevated Cry).

Deux fois, la compilation donne à entendre Ken Vandermark. Au sein du NRG Ensemble, d’abord, qui défend un jazz puissant qui distribue quelques clins d’œil au rock (Hyperspace, qui inaugure en quelque sorte le son de Spaceways Inc.) ; menant son Action Trio, ensuite, sur le rythme d’une danse de salon sophistiquée et branlante.

De manière différente, voici le champ investi par les membres du Chicago Underground, que l’on retrouve auprès du cornettiste Rob Mazurek sur un Ostinato fade, et que l’on dissémine ensuite – le guitariste Jeff Parker menant Chad Taylor (batterie) et Chris Lopes (contrebasse) sur Holiday For A Despot, composition mêlant assez finement jazz et rock bruitiste.

Bien sûr, Chicago’s Avant Today ne peut prétendre ériger un panorama complet de la scène jazz d’avant-garde élaborée à Chicago, étant donné son statut de compilation promotionnelle du label Delmark (le prix du disque excusant souvent ce genre de parti pris). Reste quand même à l'auditeur à profiter d'une sélection à 2 exceptions près intelligente, construite à partir des archives récentes de la firme.

CD: 01/ Ernest Dawkins’New Horizons Ensemble : Stranger 02/ NRG Ensemble : Hyperspace 03/ Rob Mazurek & Chicago Underground : Ostinato 04/ Kahil El’Zabar’s Ritual Trio : Trane in Mind 05/ Malachi Thompson : An Elevated Cry 06/ Jeff Parker : Holiday For A Despot 07/ Ken Vandermark’s Sound In Action : Top Shelf

Chicago's Avant Today - 2003 - Delmark. Distribution Socadisc.


Harry Miller's Isipingo: Which Way Now (Cuneiform - 2006)

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Contrebassiste sud-africain exilé en Angleterre, Harry Miller a pu y rencontrer dans les années 1970 certains compatriotes (notamment le pianiste Chris McGregor et le batteur Louis Moholo) collaborant déjà avec quelques improvisateurs locaux (Keith Tippett, John Surman…). Ayant choisi, parmi eux tous, les membres de son propre groupe, il enregistrera avec Isipingo un seul et unique album : Family Affair.

C’est dire l’importance du document qu’est Which Way Now, enregistrement d’un concert donné en 1975 à Brême, par un sextette dans lequel on trouve Miller, Tippett et Moholo aux côtés de Nick Evans (trombone), Mongezi Feza (trompette) et Mike Osborne (saxophone alto). Sur les pas du Brotherhood of Breath de McGregor, le groupe installe un jazz chatoyant et efficace, ponctué ici par les dissonances du piano (Family Affair) ou là par les attaques nerveuses de la batterie (Eli’s Song).

Déposant le thème à l’unisson en ouverture et fermeture des quatre compositions, les musiciens se succèdent entre les deux le temps de solos presque tous convaincants (sinon : Tippett plutôt laborieux sur la fin d’Eli’s Song, Osborne peu inspiré par Children At Play). Marquant les structures de ses gimmicks puissants, Miller ne cesse d’élargir le champ des possibilités de ses partenaires, ce qui permet, par exemple, de changer un swing allègre en combinaison plus complexe d’improvisations emmêlées (Which Way Now).

Un peu à la manière dont Ronnie Boykins – autre contrebassiste – avait, de l’autre côté de l’Atlantique, fomenté The Will Come, is Now, Harry Miller réussit à rendre accessible l’avant-garde turbulente d’une époque, à coups d’interprétations espiègles autant que frondeuses. Et à Brême, en plus.

CD: 01/ Family Affair 02/ Children At Play 03/ Eli’s Song 04/ Which Way Now

Harry Miller's Isipingo - Which Way Now - 2006 - Cuneiform Records. Distribution Orkhêstra.


Andrea Centazzo : Ictus Records' 30th Anniversary Collection (Ictus, 2006)

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Dans l’histoire des musiques créatives au XXème siècle, il faut dire l’importance des labels discographiques créés puis gérés par les musiciens eux-mêmes. La liste est longue, qui fait défiler les noms d’artistes un jour confrontés aux sourdes oreilles ou aux sceptiques monomaniaques de la rentabilité, mais assez sûrs de leur fait pour décider enfin de tirer un trait sur les intermédiaires d’un business établi. Conséquence naturelle, même si l’exercice de la gérance est souvent difficile, les concessions artistiques faites jadis disparaissent de concert, les gestes retrouvent un peu de leur autonomie. Et de la nécessité émerge par enchantement un atout, qui jouera en faveur d’intérêts multiples : musical, bien sûr ; philosophique, aussi ; politique, parfois.

En 1976, le percussionniste italien Andrea Centazzo choisit d’avoir accès à ce champ des possibles. Sur le modèle des moins résignés et des plus audacieux des jazzmen américains de l’époque, et comme certains de ses pairs européens oeuvrant en faveur de l’improvisation, il décide de se charger lui-même de la diffusion de sa musique. En compagnie de Carla Luigi, sa femme, Centazzo met sur pied Ictus, premier label italien consacré à la musique improvisée, dont le catalogue est inauguré par Clangs, enregistrement d’un concert donné avec Steve Lacy. Dès lors, Centazzo multipliera les collaborations précieuses avec quelques-unes des plus importantes figures de la scène improvisée, qu’elle soit européenne ou américaine. Jusqu’en 1984 ; cette année-là - comme s’il fallait une preuve de plus que le public ne poursuit pas toujours de ses assiduités la qualité faite œuvres, et les lois économiques régissant à Rome comme à Wall Street les activités même honnêtes -, l’Italien ne pourra faire autrement que de mettre un terme aux ambitions de son label. Qui auront tout de même permis, le long de 8 années, un grand nombre de rencontres musicales exigeantes - parfois même radicales - et d’enregistrements distingués.

Entre 1995 et 2001, 12 d’entre eux ont pu être réédités, élus parmi l’ensemble, passant, pour permettre qu’on ne les oublie pas, du statut de vinyle à celui de CD. Or, s’il n’existe plus d’amateur assez exigeant pour n’être comblé que lorsqu’il peut tout embrasser, d’aucuns aurait pu regretter que la sélection faite s’attache plus à éclairer la présence des musiciens incontournables que l’on y trouvait que la somme de travail considérable abattue par Centazzo au profit du projet global qu’était son label. Pour cela, il aura fallu attendre l’heure d’une célébration particulière, celle du trentième anniversaire de la création d’Ictus. 2006, donc. Cette fois, c’est à une autre introduction au label que nous convient Andrea Centazzo et le producteur Cezary Lerski. Présentée sous un angle plus historique, animée par le désir que rien ne lui échappe, celle-ci fait figure de condensé irréprochable – en 12 disques tout de même - d’une collection complète. D’essentiel, voire, Centazzo ayant lui-même décidé de la forme à attribuer au programme d’un mémento fait célébration.

Ainsi, le parcours débute comme tout a commencé : avec Clangs. Si le disque immortalisait un concert donné en février 1976 par le duo Andrea Centazzo / Steve Lacy, il était, plus encore, l'origine de tout : de l'existence d'Ictus comme de l'évidence, pour le percussionniste italien, d'avoir son mot à dire en musique. Mais pas de précipitation pour autant. En effet, l'écoute de Clangs semble d'abord nous révéler les doutes légers d'un Centazzo qui chercherait les raisons à son refus poli de ne pas laisser Lacy à un exercice qu'il apprécie pourtant, l'enregistrement en solo. Et puis, oubliant les hésitations charmantes, le voici qui range ses interrogations au moyen naturel de ses interventions, soulignant ici à merveille l'envolée du soprano, ou participant auprès du maître à l'élaboration d'un blues moderne et grinçant sur The New Moon. Transmettant à son partenaire ce qu'il avait reçu de Monk, Lacy dévoile à Centazzo la méthode première à appliquer en concert : "Lift The Bandstand", ou se laisser emporter.

Par la suite, les deux hommes mettront en musique leurs retrouvailles, qui donneront lieu à presque autant d'enregistrements pris en charge par Ictus : In Concert, album sur lequel Centazzo et le contrebassiste Kent Carter offrent au saxophoniste l'appui irréprochable d'une section rythmique engageante - sur Stalks ou Feline, notamment ; Tao, où l’on retrouve le duo le long d'extraits choisis de concerts organisés en 1976 et 1984. Et Centazzo de révéler devant Lacy la couleur particulière sur laquelle il aura, entre temps, mis la main, au son des résonances des percussions de Tao #4, morceau qui prend acte de la transformation de l'inédit en véritable identité.

Ne restait plus à Andrea Centazzo qu'à partager un savoir-faire dès lors incontestable. Sur le champ improvisé, le percussionniste s'engouffre en compagnie du Rova Saxophone Quartet, et démontre avec The Bay d'autres prédispositions encore : celles de leader, et de styliste fantasque. Quand Trobar Clus expose une musique contemporaine tranchante, O ce biel cisciel da udin transforme un pseudo folklore décomplexé en free jubilatoire. C'est l'avantage de l'improvisation, qui ne peut se satisfaire longtemps de prendre l'apparence d'un seul et unique genre, et préfère se plier aux règles de l'exercice de style ou, encore mieux, à celles de la perte de références. Jeu que Centazzo apprécie plus que tout autre, pas effrayé de se frotter ici ou là à l'expérimentation la plus radicale.

Sur The New York Tapes, par exemple, où, en pleine ère No Wave, il décide d'enregistrer en sextette des pièces d'un bruitisme différent et faste. Se glissant dans l'amas des fulgurances collectives, les solos introspectifs de Polly Bradfield, Eugene Chadbourne, Tom Cora, Toshinori Kondo ou John Zorn instiguent sous les coups de leur visiteur une propagande de l'intuition, inflexible et frondeuse. Un peu plus tard, entre 1978 et 1980, Centazzo retrouvera certains de ces musiciens au sein de formations plus réduites. Aux Etats-Unis, toujours, où il multipliera les enregistrements en duos et trios, dont The US Concerts propose un panorama superbe. Aux côtés de Cora, Chadbourne et Kondo, mais aussi en compagnie de Vinny Golia, John Carter ou Ladonna Smith, il confectionne des improvisations sensibles qui, si elles versent dans l'expérimentation, ne l'empêchent pas de glisser ici ou là un peu de la subtilité des percussions japonaises qui accompagnent le déroulement d'une représentation de kabuki. Passeur éclairé, Centazzo n'est rien moins que le maître d'oeuvre d'une rencontre entre deux mondes qui n'ont pas besoin de traités écrits pour s'entendre.

Comme l'Italien n'a pas besoin de terres lointaines pour rêver à de nouveaux échanges. D'autres voyages, plus courts, feront l'affaire, autant que l'accueil chaleureux qu'il réservera à la fine fleur des improvisateurs européens de passage en Italie. Le prouvent deux ouvrages enregistrés en 1977 : Drops, sur lequel le percussionniste donne de la rondeur aux impulsions de Derek Bailey sur Drop One, ou instaure avec le guitariste un dialogue d'une élégance rare le temps d' How Long This Has Been Going On ; In Real Time, le long duquel le trio qu'il forme avec le pianiste Alvin Curran et le saxophoniste Evan Parker part, acharné, à la recherche de la phrase juste sur In Real Time #1 ou, au contraire, prend ses aises sur la progression aérienne et envoûtante qu'est In Real Time #5.

Venant compléter un aperçu déjà fécond des collaborations efficaces, Thirty Years from Monday et Rebels, Travellers & Improvisers font figures de florilèges conclusifs. Sur le premier disque, Alvin Curran, Carlos Zingaro, Lol Coxhill et Gianluigi Trovesi prennent place l'un à la suite de l'autre près de Centazzo, pour une série de duos enregistrés en 1977 et 1983, qui mettent au jour un monde de métal réverbéré, planant et bientôt poussé, sur Mantric Improvisation, jusqu'à la vision poétique insaisissable. Soit, un résultat assez proche de celui de Rebels, Travellers & Improvisers, autre témoin des mêmes années, qui compile les preuves d'une façon d'improviser dirigée sur la voie d'une musique contemporaine désaxée. Défendue en sextette - où prennent place Evan Parker et Lester Bowie - aussi bien qu'en trio, avec Lol Coxhill et le trompettiste Franz Koglmann.

Ainsi, Andrea Centazzo nous permet de constater une nouvelle fois que les frontières sont minces qui délimitent le jazz, les musiques improvisées et contemporaine. Et l'expérimentation ingénue ayant déjà montré qu'elle pouvait sans faillir briguer la respectabilité accordée généralement à l'érudition démonstratrice, de trouver grâce à lui de nouveaux exemples. Parmi ceux-là, les enregistrements réalisés entre 1980 et 1983 rassemblés sous le nom de Doctor Faustus. Sur ce disque, le Mitteleuropa Orchestra - formation à géométrie variable qui a vu défiler Enrico Rava, Albert Mangelsdorf ou Gianluigi Trovesi - dessine 7 interprétations monumentales, sphère musicale sereine capable de virer soudain à la valse déstructurée (Lost in the Mist) ou progression lente arrêtée de temps à autre par quelques schémas intrusifs tenant de l'électron libre (Doctor Faustus). Aux commandes, à chaque fois, un Centazzo aussi habile que Barry Guy lorsqu'il mène ses grands ensembles. Et le parallèle ne s'arrête pas là : à l'image du contrebassiste, la ténacité anime le percussionniste, qui remettait encore en 2005 ses prétentions sur le métier. En trio, cette fois, aux côtés du pianiste Anthony Coleman et du guitariste Marco Cappelli, pour trois nouvelles improvisations confectionnées en alambics. Présentées sur Back to the Future, en introduction à cinq autres enregistrements réalisés 25 années auparavant avec Davey Williams et Ladonna Smith. Façon judicieuse de boucler la boucle de cette rétrospective, de rapprocher le passé d'un présent consacré à la célébration d'un anniversaire, et d'inviter l'avenir à ne pas en rester là.

Au siècle dernier, le poète André Suarès écrivait : « Il en est de l’Italie légendaire comme des palais toscans : chargés de six ou sept cents ans, ils demeurent ; mais où sont les architectes qui les conçurent, et les maçons qui les bâtirent ? où, les princes, sobres et forts, dignes d’y vivre ? » Ictus n'a pas encore atteint l'âge de ces palais-là ; mais il en est un autre, plus jeune, et d'une forme artistique différente. Grâce aux 12 disques choisis du coffret Ictus Records'30th Anniversary Collection, Andrea Centazzo et Cezary Lerski nous en ouvrent les portes, pour que nous ne puissions plus rien ignorer de ses fondations, et que ne nous abandonne jamais les noms de son architecte, de son maçon, et des princes nomades qui y trouvèrent refuge.

Andrea Centazzo : Ictus Records' 30th Anniversary Collection (Ictus Records)
Edition : 2006.
Guillaume Belhomme © Notes du livret
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Marcin & Bartlomiej Oles: Chamber Quintet (Fennomedia - 2005)

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Aux côtés d’un petit ensemble trié sur le volet (Erik Friedlander au violoncelle, Michael Rabinowitz au basson et Emmanuelle Somer au hautbois et cor anglais), les frères Oles s’attèlent à faire de leurs propres compositions une musique de chambre s’amusant des astuces du jazz contemporain.

Sur Galileo, par exemple, les pizzicatos de violon déposent un gimmick dont pourrait se charger la contrebasse, en introduction d’un morceau qui virera au rock gouailleur et récréatif. Plus sérieux d’allure, Rien que nous deux… se réfère davantage au baroque, quand Horror Vacui se rapproche d’une musique contemporaine déstructurée.

Ailleurs, s’il arrive que le jazz retienne toutes les intentions du quintette, c’est pour mieux évoluer au rythme des caravanes (Desert Walk). Les dissonances élaborées par les instruments à vent gagnent alors la répétition des textures qui les accueillent, et fantasment les charmes d’un Orient toujours plus inaccessible (Abyss, Nostalgia) – un peu à la manière de celle d’Abou Khalil lorsqu’il collabora avec Alexandre Balanescu.

A force de répétitions, de dissonances, et de plus rares élans lyriques, le quintette aura réussi à installer sur ce disque une musique d’une délicatesse qui ne souffre pas de manières. Assez pour se permettre d’invoquer la tempête coulant de Source en guise de conclusion.

CD: 01/ Abyss 02/ Galileo 03/ Eternity 04/ Enigma 05/ Rien que nous deux… 06/ Reflection 07/ Horror Vacui 08/ Phoenix 09/ Desert Walk 10/ Nostalgia 11/ Source

Marcin & Bartlomiej Oles - Chamber Quintet - 2005 - Fennomedia. Import.



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