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John Carter : Echoes from Rudolph’s (NoBusiness, 2015)

john carter echoes from rudolph's

Dans le même temps qu’il publie un récent enregistrement de Bobby Bradford (The Delaware River), le label NoBusiness réédite un ancien disque de John Carter : Echoes from Rudolph’s, jadis autoproduit par le souffleur sous étiquette Ibedon – enregistré à Los Angeles entre 1976 et 1977, et ici augmenté d’un concert donné à la radio.

En 1973, Carter monte un trio avec son fils, Stanley Carter (contrebasse et basse électrique), et son ami William Jeffrey (batterie), que l’on entendra sur Nightfire ou Dauwhe. Jusqu’en 1976, la formation occupera ses dimanches après-midi à animer la minuscule salle du Rudolph’s Fine Arts Center – les spectateurs ne seront jamais plus d’une trentaine : peu de témoins, donc, de l’engouement pour la clarinette qui gagne Carter.

C’est néanmoins en studios (septembre 1976 et, pour une prise, juillet 1977) que le groupe se souvient ici de ces concerts réguliers : sur le morceau-titre, la clarinette suit les pas de Dolphy mais répond aussi à l’appel de ces folk pieces en gestation : impressions d’Afrique ou chants ultramodernes – c’est, sur To a Fallen Poppy, la douce voix de Melba Joyce, « accessoirement » épouse de Bobby Bradford – côtoient alors des interventions libres (à la clarinette, surtout) de toutes conventions.

The Last Sunday, dernier titre du premier des deux disques de ces nouveaux Echoes, donne aussi à entendre un archet frénétique : celui du fils. A la radio (en mars 1977), on atteste – malgré une prise de son moins favorable au trio – l’avancée de ses recherches avant de comprendre que ce qui les inspire est une admirable confiance. Ainsi John échange-t-il un motif mélodique avec Stanley avant de le laisser chercher de quelle manière lui échapper enfin : c’est un jeu en mouvement que les trois hommes partagent, qui se cherche encore dans le même temps qu’il affirme avec force. Plus tôt avec Bradford, ce fut Secrets ; quelques années plus tard, leur temps était déjà loin. C’est entre autres choses pourquoi cette réédition s’avère indispensable.

écoute le son du grisliJohn Carter
To A Fallen Poppy

John Carter : Echoes from Rudolph’s (NoBusiness)
Enregistrement : 1976-1977. Edition : 1977. Réédition : 2015.
2 CD : CD1 : 01/ Echoes from Rudolph’s 02/ To a Fallen Poppy 03/ Angles 04/ Amin 05/ The Last Sunday – CD2 : 01/ Echoes from Rudolph’s / To a Fallen Poppy 02/ Unidentified Title 1 / Unidentified Title 2 / Unidentified Title 3 / Unidentified Title 4 / “Amin”
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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John Carter : A Suite Of Early American Folk Pieces For Solo-Clarinet (Moers, 1979)

john carter a suite of early american folk pieces for solo-clarinet

Ce texte est extrait du premier des quatre fanzines Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre de 524 pagesFree Fight. This Is Our (New) Thing publié en 2012 par les éditions Camion Blanc.

Au début des années 1970 – 1972 ou 1973, selon son partenaire Bobby Bradford –, John Carter délaissa saxophones et flûtes pour se consacrer à la clarinette. Enfant, l’instrument l’attira pour posséder de nombreux « boutons » qui lui promettaient, raconta-t-il ensuite, un éventail de notes plus large que ne le faisait la trompette (trois boutons de pistons seulement). En 1972 ou 1973, bien sûr, Carter n’était plus dupe. Averti de son choix, Bradford regretta d’abord que son ami abandonne l’alto mais, face à l’évidence : « ce qu’il faisait à la clarinette m’a bouleversé ; et cela ne m’a pas pris plus de dix secondes pour tout oublier du saxophone alto. »

A ceux qui n’auront pas eu l’honneur d’être convaincu de visu par l’art supérieur avec lequel John Carter s’exprimait à la clarinette, reste notamment A Suite of Early American Folk Pieces for Solo Clarinet. Le 16 août 1979  –  soit  :  après  son  apparition en duos avec Theo Jörgensmann au festival de Moers (édition qui accueillit aussi le trio Sunny Murray / David Murray / Malachi Favors) et avant ce Live du « premier » Clarinet Summit au New Jazz Meeting de Baden Baden –, Carter enregistrait seul à Düsseldorf. For Solo Clarinet, donc, cette Suite of Early American Folk Pieces : six pièces d’un « folk » de sa composition, soit d’un « folk » inédit ; l’emploi du terme serait pour Carter moins une manière de se débarrasser de ce « jazz-tiroir » dans lequel il ne peut être rangé que d’envisager le développement d’un art musical personnel mis au service d’un grand projet, qui deviendra plus tard Roots and Folklore: Episodes in the Development of American Folk Music.

John Carter 1

Ce  jazz que d’autres ont fait « notre musique classique », Carter l’envisage donc en morceaux d’un folk instrumental et ouvragé : les techniques étendues, qui ne datent pas d’hier, ne sont-elles pas capables de tout changer ? Alors, le musicien s’applique à mettre au jour un langage personnel qui saura raconter les grandes lignes d’une longue histoire. Et leurs nuances, en plus. En équilibriste sinon en voltigeur, il passe de thèmes arrêtés (pour les noms, voici : « Fast Fannies Cekewalk », « Johnettas Night Song », « Star Bright », « Buddy Red », « Doin The Funky Butt », « Earnestines Dillema », « A Country Blues ») en digressions déconstructivistes. Foin des classifications, la clarinette retourne jazz, classique et musique populaire. Pourtant lorsque la trajectoire vertigineuse n’empêche pas toute comparaison, vous parviennent quelques échos : Ornette Coleman, George Gershwin, et même Prokofiev qui, en « Earnestines Dillema », pourrait retrouver son petit. C’est que l’Amérique de John Carter est faite de tous les bruits du monde, qui sont ses origines. Pour ce qui est de son actualité, qu’on donne la parole à chacun des éléments qui la composent pour peu qu’il ait à dire.  En cette Suite, John Carter a fait bien davantage que son simple devoir de citoyen.

John Carter 2

John Carter : A Suite Of Early American Folk Pieces For Solo-Clarinet (Moers Music)
Edition : 1979.
LP : A1/ Fast Fannies Cekewalk A2/ Johnettas Night Song A3/ Star Bright – B1/ Buddy Red, Doin the Funky Butt B2/ Earnestines Dillema B3/ A Country Blues
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Martin Tétreault : Sofa So Good (Tanuki, 2015)

martin tétreault sofa so good

Si vous osez prendre place dans le Sofa So Good de Martin Tétreault, vous devez savoir que c’est à vos risques et périls. Il faut en effet être prêt à voir (et à entendre) des fantômes vous chercher noise et à comprendre que nous ne sommes que l’un des rouages d’un minus univers qui tient dans une boule à neige… Mais une boule renversée !

Une guitare ?,un piano ? une basse ? une platine vinyles (sait-on jamais ?) ? Oui à tout, peut-être… Mais puisque la neige tombe sur les instruments, comment savoir ? En tout cas, cette pièce à la renverse (avec au milieu ce sofa qui flotte) est une belle destroyed room (référence !) que Tétreault nous invite, en plus de quoi (comme diraient mes compatriotes), à retourner à notre tour.

Ça se passera en face B : il suffit de se servir dans les sons de la face A et de créer cette B-side vierge de tout Tétreault. Le vieux Tom Zé avait fait pareil sur Jogos de Armar (et d’autres avant lui peut-être, envoyez vos informations au journal). Dans un cas comme dans l’autre, j’ai pas encore joué le jeu. Peut-être parce que celui de Tétreault me suffit.



Martin Tétreault : Sofa So Good (Tanuki)
Edition : 2015.
Cassette : A/ Sofa So Good – B/ Sofa So Good Demix
Pierre Cécile © Le son du grisli

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David S. Ware / Apogee : Birth of the Being (Aum Fidelity, 2015)

david s ware apogee birth of a being

Tout était déjà là, en 1977, chez David Spencer Ware : le gospel, le cri, l’élan, la fureur, le don de soi. Mais en 1977, le saxophoniste commet un impair : il vend les bandes du trio collectif Apogee (Ware, Marc Edwards & Gene Y. Ashton, ce dernier n'était pas encore Cooper-Moore) au label suisse Hat Hut qui le publie sous le seul nom de David S. Ware. Apogee aura du mal à s’en remettre.

Aujourd’hui, on réédite (avec inédits) ce petit (lire grand) brulot de la free music. Ware est déjà ce saxophoniste hurleur, expert en cris, lamentations et qui ne semble vouloir (pouvoir ?) s’arrêter. Cet ogre magnifique de générosité bénéficie du soutien d’un pianiste et d’un batteur pour qui le martèlement reste un état premier. L’espace n’est pas là, l’étouffement non plus. Et le saxophoniste inonde alors de son phrasé brisé une sphère déjà bien encombrée.

Il faudra attendre les dix-sept minutes de Stop Time pour que l’on découvre enfin l’aspect collectif du trio. A signaler par ailleurs une pièce solo d’ashimba (xylophone en bois inventé par Cooper-Moore) et un solo aux graves soyeux (école Coleman H. plus que Sonny R.) à la charge du saxophoniste. Une réédition qui s’imposait.



David S. Ware / Apogee : Birth of the Being (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : Avril 1977. Edition : 1979. Réédition : 2015.
2 CD : CD1 : 01/ Prayer 02/ Thematic Womb 03/ A Primary Piece #1 04/ A Primary Piece #2 – CD2 : 01/ Prayer 02/ Cry 03/ Stop Time 04/ Ashimba 05/ Solo
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Steerage : Entropy Is What the State Makes of It (Caduc, 2015)

steerage entropy is what the state makes of it

Sous le nom de Steerage, le guitariste Barry Chabala – déjà fort occupé par les partitions du collectif Wandelweiser, notamment auprès de Michael Pisaro – et l’artiste sonore A.F. Jones ont récemment enregistré dans le studio du second les quatre pièces d’Entropy Is What the State Makes of It. Pour ne pas ménager le suspense, c’est dans un autre « genre » qu’on entendra donc Chabala.

Dans plusieurs, même, tant les quatre pièces jouent de différences. Ainsi, un lent domptage de feedbacks – la guitare sera électrique d’un bout à l’autre du disque, ou presque – rappellera d’abord, mais sans impressionner autant, le YMCA d’Alan Licht. La suite est d’autant plus convaincante, qui évoque quelques précédents (ici Throbbing Gristle, là Institut Für Feinmotorik…) sans s’y accrocher pour autant : Chabala et Jones y composent avec des notes tremblantes de cordes pincées, de fragiles bourdonnements, des grésillements d’ampli, quelques enregistrements de terrain et d’autres sons encore, sortis de quelles machines. (Beyond the) Missoury Sky renversé, Entropy Is What the State Makes of It fait ainsi œuvre d’ambient noire sur laquelle ne finissent plus que planer les ombres, toutes deux singulières, de Chabala et de Jones.  



Steerage : Entropy Is What the State Makes of It (Caduc)
Edition : 2015.
CDR : 01-04/ Entropy Is What the State Makes of It
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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LDP 2015 : Carnet de route #31

ldp 2015 2 novembre chicago

La trente-et-unième étape de ce carnet de route du trio LDP a pour cadre Chicago : l'Experimental Sound Studio, pour être précis, où Urs Leigrumber et Jacques Demierre donnaient un concert le 2 novembre dernier.

2 novembre, Chicago
Experimental Sound Studio

Heute spielen Jacques und ich im ESS, im Rahmen der Monday Serie of Improvised Music. Das Konzertprogramm wird von Tim Daisy und Ken Vandermark kuratiert. Das Experimental Sound Studio der Edgewater Anlage bietet als Ort ein umfassendes Angebot für jede Art von Produktionen; Recording, Mixing und Mastering. Es gibt eine Audio-Galerie, einen kleinen öffentlichen Raum für Ausstellungen, Tagungen, Workshops, Performances und Künstlerprojekte. Die Audio-Archive bieten eine unschätzbare Sammlung von Avantgarde Sound und Musik Aufnahmen aus den letzten fünf Jahrzehnten. ESS präsentiert in den verschiedenen Räumen des Studios, als auch an verschiedenen Partner Orten in Chicago über das ganze Jahr ein vielseitiges Programm für Performance, Installation, Workshop sowie Künstlergesprächen. ESS ist eine gemeinnützige, von Künstlern geführte Organisation. Die kulturellen und experimentellen Veranstaltungen, einschließlich Musik, Klangkunst, Installation, Kino, darstellende Künste, Lautpoesie, Radiosendungen und neue Medien sind dem Schwerpunkt Klang gewidmet. Das Ziel des ESS ist es, die Künstler in ihren Diziplinen zu begleiten, indem es ein Publikum bietet, das ihnen zuhört und ihre bis anhin ungehörten, kreativen Klang Dimensionen wahrnimmt. Das Engagement der beteiligten Musiker umfasst Produktion, Präsentation, Bildung und Entwicklung, und schliesst die Zusammenarbeit mit anderen Organisationen, Fachkreisen, Künstlern und Privatpersonen in Chicago mit ein.
Das Konzert wird aufgezeichnet. Jeder von uns spielt ein Solo. Ich spiele das Sopran und führe es durch multiphonische Klangwelten und schnelle staccato Läufe. Jacques setzt zu einem langen, bewegten und kraftvollen, rhythmischen Cluster Crescendo an. Dazwischen spielt er im Innern des Klaviers. Der Ausklang auf der Klaviatur stufenweise im Pianissimo. Nach einer Pause zeigen wir das Video mit Barre. Jacques und ich setzen ein. Wir spielen ein 30 minütiges Stück. Die Zuhörer, die Musiker Lou Mallozzi, Tim Daisy und andere sind begeistert ... „awesome“.
U.L.

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C'est en écoutant Urs débuter la soirée par un solo de saxophone soprano assis à côté du piano dont je dois jouer dès sa performance terminée, que me vient le souvenir de BLANC, un spectacle réalisé il y a plusieurs années de cela, avec le performer berlinois Christian Kesten, la clarinettiste-chanteuse Isabelle Duthoit et le vidéaste Alexandre Simon. L'unique raison de ce souvenir me semble être l'improbable lien qu'incarne le piano YOUNG CHANG, nouvellement installé à ESS, à l'intérieur duquel j'ai lu, au moment de la balance, le numéro G 050866, sous lequel est écrit YOUNG CHANG, en forme arrondie et en majuscules, et aussi, non loin, dans un rectangle en relief, la mention G-175, puis encore, levant et laissant mon regard traverser les cordes, d'abord le mot Trade, puis, séparé par une couronne de lauriers, celui de Mark, et légèrement en-dessous, en écriture gothique, YOUNG CHANG PIANO, suivi, dans une autre police, de YOUNG CHANG AKKI CO. LTD., pour terminer enfin avec l'inscription SEOUL. KOREA. Lien hautement improbable géographiquement car le spectacle BLANC prenait comme point d'appui L'empire des signes, un livre que Roland Barthes consacra au Japon, mais lien fortement en résonance avec la situation du solo que j'allais devoir affronter ce soir-là. L'écrivain français propose en effet dans son texte de se retrouver volontairement en prise directe avec le flux de la vie japonaise, où l’acte de porter un regard subjectif sur le Japon n’est en aucun cas une manière de photographier ce pays, mais plutôt une façon de se retrouver en « situation d’écriture », dans une position « où s’opère un ébranlement de la personne, un renversement des anciennes lectures, une secousse du sens, déchiré, exténué jusqu’à son vide insubstituable ». Situation d'écriture qui devient pour moi, ici, devant ce piano YOUNG CHANG et soumis au flux de mon propre environnement, situation de jeu, situation d'improvisation. J'aimerais faire mienne la proposition de Barthes lorsqu'il nous invite à « descendre dans l’intraduisible ». Comme il le propose, j'aimerais aussi pouvoir, à l'instant du solo, « arrêter le langage », c'est-à-dire atteindre ce nécessaire « vide de parole » qu'il évoque, et parvenir à « casser cette sorte de radiophonie intérieure qui émet continûment en nous, jusque dans notre sommeil ». Car c’est bien l’exemption du sens qui est au centre de la pratique du solo – mais cela vaut également pour les sons, la musique, en groupe – « exemption du sens, que nous pouvons à peine comprendre, puisque, chez nous, attaquer le sens, c’est le cacher ou l’inverser, mais jamais l’absenter. » Si le sens musical diffère du sens linguistique, son exemption n'en est pas plus facile. Un souhait : laisser le sens sonore et musical à lui-même et exprimer les sons « comme on presse un fruit ». Le choc, l'électrochoc de l'improvisation, quelle que soit sa durée, pourrait être celui que l'on éprouve à la lecture ou à l'écoute d'un haïku, où « le travail de lecture qui y est attaché est de suspendre le langage, non de le provoquer ». Pourtant loin de moi l’idée ou l'envie de donner une pertinence à un processus d'improvisation en suspendant « le langage sur un silence lourd, plein, profond, mystique, ou même sur un vide de l’âme qui s’ouvrirait à la communication divine [...], » car « ce qui est posé ne doit se développer ni dans le discours ni dans la fin du discours ». Etonnant, une nouvelle fois, d'observer combien la vision qu’offre Barthes de la vacuité formelle de cette forme poétique semble avoir été pensée pour l'improvisation : « le flash du haïku n’éclaire, ne révèle rien ; il est celui d’une photographie que l’on prendrait très soigneusement (à la japonaise), mais en ayant omis de charger l’appareil de sa pellicule. »
J.D.

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Photos : Jacques Demierre

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Zbigniew Preisner : Dekalog / La double vie de Véronique / Bleu, Blanc, Rouge (Because, 2015)

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Tu te souviens de ce documentaire que nous avions vu à la télévision ? Kieslowski expliquait que le spectateur ne pouvait fixer son attention trop longtemps sur une main qui faisait un canard de son sucre (dans Bleu, son film le plus lié à la musique). Il expliquait qu’il avait fallu confectionner un sucre spécial. Un faux sucre, qui imbiberait le café en moins de temps afin de ménager l'attention du spectateur. J’aurais bien passé plus de temps, moi, à voir canarder un vrai sucre.

Le réalisateur a-t-il été aussi prévenant pour ce qui est de la musique de ses films ? Je veux dire, pensait-il au public quand son compositeur, Zbigniew Preisner, lui faisait entendre un morceau ? Je te pose la question, à toi, qui a tout vu aussi, et puisqu’on réédite les BO de Bleu, Blanc et Rouge. Bleu et son flûtiste des rues (jamais je n’ai pu reconnaître le thème que Binoche pensait qu’il avait emprunté à son défunt mari et je dois t’avouer aussi que j’ai longtemps cherché des disques de ce compositeur allemand inventé de toute pièce, Van Den Budenmayer).

Il y a des années que je n’ai revu de film de Kieslowski. Mais la musique de Bleu, passée ce matin, m’a fait le même effet qu’il y a des années. Ses sons sont des images qui chantent en nous. Parfois très graves, très mélo (ampoulé, tu me diras, mais c’est aussi ça la Pologne, n'est-ce pas ? et les musiques de film aussi...). Mais s'il arrive au compositeur de déborder, il sait de temps en temps s’interrompre pour laisser parler une actrice. La musique de Blanc est un peu facile et celle de Rouge me touche moins (c’est la chanson de Zbigniew Zamachowski). Mais dans le duo Kieslowski / Preisner, il n’y a pas que Bleu qui me touche.

Il y a les dix heures des téléfilms du Dekalog – les flûtes et les synthétiseurs mélangés ne sont pas toujours agréables, je te l'accorde – et sa superbe introduction de piano (c’est l’instrument qui compte le plus pour le réalisateur). La grandiloquence égale parfois la tristesse des commandements, Preisner digère à peine Sibelius, Smetana et Penderecki. Il n’y a pas que Bleu qui me touche, Weronika. Il y a (plus encore je crois) sa double vie. Même la flûte passe, et le chœur qui regardera Véronique s’évanouir, je ne t’en parle pas. D’ailleurs le cinéma, il ne faudrait pas en parler. Et la musique, il ne faudrait plus rien en dire.



Zbigniew Preisner : Bleu, Blanc, Rouge / Dekalog / La double vie de Véronique (Because Music)
Réditions : 2015.
CD & LP : Bleu, Blanc, RougeDekalogLa double vie de Véronique
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Jason Kahn : Songline (Editions, 2015)

jason kahn songline

En janvier dernier, dans un ancien bâtiment de Swisscom, à Zürich, Jason Kahn passa une nuit à chanter. S’il dit ici que sa technique vocale est rudimentaire, il s’agissait pour lui de jouer avec un certain sens (« musical », on l’imagine) du péril : ne pas maîtriser un instrument obligeant de faire, lorsque l’on improvise au moins, avec un peu d’inattendu.  

Huit chansons sur le fil, c’est-à-dire peu communes. Car voilà, Kahn vocalise comme d’autres expirent, soigne son inspiration davantage que ses notes (quand il en tient une, c’est pour la diminuer). En guise de couplets, voici des râles terribles ou de longs sanglots, des « o » et des « a » qu’il s’arrache avec force ; dans cet appel porté par l’écho, ce grognement appuyé ou telle interjection capricieuse, de possibles refrains. Sur la longueur de quatre faces, Jason Kahn chante à qui veut l’entendre qu’il est bel et bien là ; et si l'on tend l'oreille, on trouve en Songline une voix, certes, mais aussi une présence manifeste.



Jason Kahn : Songline (Editions)
Enregistrement : 12 janvier 2015. Edition : 2015.
2 LP : Songline
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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eRikm : L’art de la fuite (Sonoris, 2015)

erikm l'art de la fuite

J’avais été un peu sévère un jour (à payllettes) avec eRikm (un musicien, pour m’autociter, « qu’on aime d’ordinaire »). Depuis, j’ai été « dur » avec d’autres (vais-je taire leurs noms encore longtemps ? non, car je travaille à mes Mémoires…) qui m’ont envoyé de méchantes réponses (secrètes, par email, parfois avec des dossiers de presse longs comme une autobahn pour prouver qu'ils sont respectés dans les hautes sphères) alors qu’eRikm, lui, ne m’a jamais rien reproché (en tout cas pas directement). Je suis donc content de pouvoir lui rendre hommage en applaudissant à cette compilation de « first recordings » !

Il s’agit plus d’un retour aux sources que d’une rétro en bon uniforme vinyl. Publiés dans leur temps sur une cassette, ces morceaux pour platines (vinyles et CD), guitares, bandes, vinyles (quelques fois préparés), fieldrecs… font un effet neuf ! Sans chercher à comprendre ce qui distinguait la face A et la face B, je m’y suis plongé avec le plaisir de découvrir (vingt ans après) des choses dont j’ignorais tout et qui m’ont beaucoup plus. Avec ses loops corbocroasses, ses drones des ténèbres, ses cascades drues, ses moteurs hybrides dans lesquelles se jettent des oiseaux crieurs, sa techno spasmoschizo, cet eRikm là m’a bien étourdi (vengeance !).



eRikm : L’art de la fuite (Sonoris / Metamkine)
Enregistrement 1994-1995. Edition : 2015.
LP : A1/ No Accident A2/ Piscine A3/ Ventoline & Berotec A4/ Shangri-La II A5/ Rose – B1/ Ich War Ein Armer Heidensohn B2/ White Deep B3/ 1937. Encore des Dieux B4/ Hangar à sel B5/ Parallel Stress
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Feedback: Order from Noise (Mikroton, 2014)

feedback order for noise

L’ordre venu du bruit (le bruit mis en ordre ?) – parfois au plus proche du silence (là où les acouphènes peuvent faire œuvre, elles aussi) – que cette compilation nous propose n’est pas nouveau. Son esprit l’est encore moins. C’est (déjà) qu’elle est le fruit d’une tournée organisée en 2004, au Royaume-Uni. C’est (ensuite) que ses  participants (Knut Aufermann, qui a pensé le projet et cette compilation, et puis Xentos Fray Bentos, Nicolas Collins, Alvin Lucier, Toshimaru Nakamura, Billy Roisz, Sarah Washington et Otomo Yoshihide) ont une réputation à entretenir, si ce n’est à défendre.  

Alvin Lucier, bien sûr, qui, avec Bird and Person Dyning, n’en compose pas moins une pièce qui convoque chants d’oiseaux et aigus de synthèse qui interrogent la résistance de l'oreille ; Otomo Yoshihide, aussi, qui, à force de vrombissements de guitares et de soubresauts de platines, organise un bel ouvrage de feedbacks (DDDD) ; Toshimaru Nakamura, encore, qui commande des déferlantes électroniques sur un silence capable de les avaler les unes après les autres (nimb 24/06/04) ; Nicolas Collins, enfin, qui, grâce à des machines de son invention, maîtrise de longs larsens et même d’impressionnantes oscillations (Pea Soup + Mortal Coil).

Et puis il y  a cet Order from Noise Ensemble, c’est-à-dire tous les musiciens (si ce n’est Lucier) chantant ensemble : qui se mettent à distance de tout bruit excessif (Lullaby), travaillent à un crescendo de noise définitivement sage (Block 3) ou étouffent le thème imposé (le feedback, rappelons-le) sous un coffre de graves (Block 2). Cette dernière prise est, comme quatre autres, illustrée par Roisz sur un DVD : si ses vidéos « péritel » n’apportent pas grand-chose au propos des musiciens – ni à l’œil de l’auditeur –, elles n’empêchent pas qu’on les entende : d’autant qu’au son de son duo avec Nakamura (CNS), la voici toute excusée.

Feedback: Order from Noise (Mikroton)
Enregistrement : juin-juillet 2004. Edition : 2015.
2 CD + 1 DVD : Feedback: Order from Noise
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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