Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Burton Greene: Ins And Outs (CIMP - 2006)

greenesliAvec Ins And Outs, Burton Greene dit avoir voulu renouer avec un jazz traditionnel, au sein d’une formation stabilisante – trio qu’il forme avec le contrebassiste Ed Schuller et le batteur George Schuller.

Impatient sans doute, le trio sacrifie d’abord l’intelligence au profit d’une efficacité grossière (Skumpy, dans lequel le pianiste glisse facéties et clins d’œil roublards), avant d’entamer un blues tenant de l’ambiance de piano-bar (Tale of Woe) comme il se montrera, plus tard, capable d’une ballade mollasse (Gentle Wind and Falling Tear).

Parti de cette manière, le trio semblait incapable de faire entendre ailleurs un retour aux sources honnête et convaincant. Pourtant, dès Burkina Faso Swing, les choses évoluent. Le jeu est plus réfléchi, et mène savamment à Chromatical Manner, progression ombrageuse partie d’une phrase répétée de piano. L’un et l’autre thème signés Syl Rollig, femme du pianiste, qui aura œuvré comme tant d’autres à sortir son mari du gouffre.

Maintenant bien lancé, Greene mène un boogie éclaté (When In Front, Get Off My Back), un bop enlevé dans lequel il déploiera autant du rage qu’il avait coutume de le faire 40 ans auparavant (63rd&Cottage Groove), pour se montrer enfin à la hauteur de l’ambitieux Summation, qui mêle naturellement évidence et expérimentations. Qui conclut un set bien plus remarquable qu’il n’avait été décevant.

CD: 01/ Skumpy 02/ Tale Of Woe 03/ Burkina Faso Swing 04/ Chromatical Manner 05/ 63rd&Cottage Groove 06/ Gentle Wind And Falling Tear 07/ When In Front, Get Off My Back 08/ Summation

Burton Greene - Ins And Outs - 2006 - CIMP. Distribution Improjazz.

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Frode Gjerstad: The Welsh Chapel (Cadence - 2002)

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Auprès d’une section rythmique dont l’intimité n’était déjà, en 2002, plus à démontrer – celle formée par le contrebassiste John Edwards et le batteur Mark SandersFrode Gjerstad passe de la clarinette basse au saxophone alto, et mène une autre forme d’improvisation efficace.

Lorsqu’il ne sert pas une pièce arythmique de la taille de The Welsh Chapel: Part 5 – déconstruit forcément, mais d’une déconstruction mesurée -, le trio rend une musique jouant de ses connaissances : ainsi, le free jazz de Gjerstad investit les intonations funk d’Edwards (Part 1) ou le swing imposé par la batterie de Sanders (Part 3).

Ne s’interdisant pas de recourir à la mélodie (Part 4), le saxophoniste tire des musiciens qui l’accompagnent un atout supplémentaire et complémentaire, qui met autrement au jour ses qualités. Assurant en quelque sorte la direction du set, Sanders et Edwards permettent au leader, débarrassé de ses obligations de surveillance, les digressions les plus fantasques et les envolées les plus extrêmes (Part 2). Qui élèvent encore un peu le champ de ses possibilités.

CD: 01/ The Walesh Chapel: Part 1 02/ The Walesh Chapel: Part 2 03/ The Walesh Chapel: Part 3 04/ The Walesh Chapel: Part 4 05/ The Walesh Chapel: Part 5

Frode Gjerstad, John Edwards, Mark Sanders - The Welsh Chapel - 2002 - Cadence Jazz Records.

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Nauseef, Mori, Courvoisier, Quintus: Albert (Leo Records - 2006)

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Quatre improvisateurs iconoclastes - Mark Nauseef (percussions), Sylvie Courvoisier (piano), Ikue Mori (ordinateur) et Walter Quintus (enregistrement et traitement sonore) - fêtant le 100ème anniversaire du chimiste suisse Albert Hofmann - longtemps intéressé aux effets du LSD selon méthode absorptive -, et voici Albert, précis d’hallucinations électroacoustiques.

Utilisant des enregistrements de la voix d’Hofmann, le groupe promène la figure du savant d’une jungle de percussions minimales (Creative Spirit of God) à une zone dépressionnaire soumise au bon vouloir de fulgurances diverses (électroniques, surtout, sur L.S.D. Came To Me, ou acoustiques sur Nothing Is Obvious), et d’un monde de métal réverbéré (The Chemistry of Ergot) à un champ mélodique incertain (la déflagration électronique de This Fundamental Truth).

Combinant habilement les interventions du piano et quelques drones oscillants (Psychedelic Induced Revelations, Mystery of The Matter), les divers élans acoustiques et les reverses instantanés dont ils sont le matériau (Creative Spirit of God), les musiciens enferment en 10 pilules leur apologie insouciante, conscients qu’on ne peut résister longtemps, comme le conclura Hofmann, au mystère de la matière.

Albert came to me. Albert must come to you.

CD: 01/ The Chemistry of Ergot 02/ Creative Spirit of God 03/ Psychedelic Induced Revelations 04/ L.S.D. Came To Me 05/ Albet’s Alchemy 06/ Nothing Is Obvious 07/ Mystery of the Matter 08/ I Synthesized It 09/ L.S.D. Must Come To You 10/ This Fundamental Truth

Nauseef, Mori, Courvoisier, Quintus - Albert - 2006 - Leo Records. Distribution Orkhêstra International.

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Rafael Toral: Space (Staubgold - 2007)

toralStaubgoldisé, Rafael Toral. Qui a rangé guitares chuintantes et amas de nappes chargées pour un ordre tout droit sorti de claviers, et l’usage timide d’une trompette. Au son desquels il saura pourtant convaincre.

D’abord, ce qui semble être quelques tirs d’armes de science-fiction sur fond d’ambiance sonore là pour imposer l’espace à coups de souffles et de supposées déflagrations. Puis des notes espacées, fantasmant le recours à un vibraphone, auteur de courses et de rebonds rappelant Neroli de Brian Eno (I).

Jusque là, donc, rien d’inédit. Jusqu’à l’entrée d’aigus réverbérés, et des notes glissantes sorties de la trompette (IIa). En pleine zone de perturbation, Toral imbrique quelques basses concises et les allures d’un tympanon (IIb), avant que ne s’engouffrent des vents, ne pointe un râle léger, et que l’auditeur ressente ou suppose une présence humaine (IIIb).

Alors, inéluctablement, voici le retour de l’agitation. En un amas dense de nouveaux tirs, de phrases sifflantes et de rebonds toujours répercutés. La trompette peut bien évoquer Jacques Coursil ou Don Cherry, on tentera de la noyer sous une vague percussive recouverte de frottements. Les derniers craquements faits réminiscence de ce qui a passé, éteints bientôt pour clore le parcours.

CD: 01/ I 02/ IIa, IIb, IIc 03/ III

Rafael Toral - Space - 2007. Staubgold. Distribution La baleine.

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Daniel Levin: Some Trees (Hat Hut - 2006)

sometreesliDéjà   partenaire  de   musiciens  tels   que  Joe McPheeRob Brown, Sabir Mateen ou William Parker, le jeune violoncelliste Daniel Levin – qui œuvre aussi bien en faveur des musiques classique, contemporaine et klezmer - donne pour la deuxième fois (après Don’t Go It Alone) sa vision personnelle du jazz.

Toujours en quartette, Levin se montre capable d’excellence, sur Zolowski – où il soigne ses élans sur un gimmick de contrebasse de Joe Morris – et Some Trees – composition allongée et lente, sur laquelle le violoncelle et la trompette de Nate Wooley rivalisent d’inventivité.

Au nombre des reprises : Out To Lunch de
Dolphy, qu’It’s For You avait évoqué plus tôt (aidé par le vibraphone de Matt Moran), dans une interprétation exaltée virant à la valse dingue ; et celles, respectueuses, de Wickets de Steve Lacy et Morning Song d’Ornette Coleman. Enfin, deux titres moins convaincants : Wild Palms, d’essence ressassée, et Sitting On His Hands, déconstruction contemporaine précise mais monotone.

Voilà sans doute pourquoi Some Trees n’obtiendra que les encouragements, capable de convaincre 2 fois tout à fait, décevant 2 fois aussi, et convenable partout ailleurs. Mais à 32 ans, Daniel Levin a presque tout le temps de rectifier le tir. Poussé, en plus, par un jeu singulier.

CD: 01/ It’s For You 02/ Out To Lunch 03/ Some Trees 04/ Sitting On his Hands 05/ Zolowski 06/ Wild Palms 07/ Wickets 08/ Morning Song

Daniel Levin Quartet - Some Trees - 2006 - Hat Hut. Distribution Harmonia Mundi.

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Boxhead Ensemble: Nocturnes (Atavistic - 2006)

boxheadsliEmmené   par  le  guitariste   et   organiste  Michael  Krassner, Boxhead Ensemble signe avec Nocturnes son troisième album studio. Qui bâtit avec intelligence une musique électroacoustique prise dans les cordes.

Aux côtés de
Fred Lonberg-Holm (contrebasse, harmonica), Jacob Kolar (piano préparé) et Frank Rosaly (batterie), Krassner décide d’un monde diaphane mais changeant – construit sur des arpèges de guitare répétés (Nocturne 3) ou profitant du décor déposé par des percussions de terre ou de bois (Nocturne 7).

Capable d’une minuscule pièce baroque (Nocturne 4), l’ensemble convainc encore davantage lorsque Krassner mêle aux pizzicatos de violoncelle quelques inserts électroniques – reverses sensés ou nappes lointaines et chuintantes (Nocturne 8) – ou décore toujours la même atmosphère d’une mélodie timide osée par l’orgue (Nocturne 10).

Ainsi, Nocturnes aura évoqué à tour de rôle
Jenny Scheinman, Alexander Balanescu ou Fred Frith, tout en tissant un lien particulier avec une esthétique post-rock. Dont sa musique serait l’avatar studieux

CD: 01/ Nocturne 1 02/ Nocturne 5 03/ Nocturne 3 04/ Nocturne 8 05/ Nocturne 4 06/ Nocturne 7 08/ Nocturne 10

Boxhead Ensemble - Nocturnes - 2006 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.

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Bridge 61: Journal (Atavistic - 2006)

brisgsliEmmené  par  le  saxophoniste  Ken  VandermarkBridge 61 - avec des bouts de Spaceways Inc (le bassiste Nate McBride) et du Vandermark 5 (le batteur Tim Daisy) dedans – poursuit les efforts de son leader, dans sa lutte à rendre un jazz surpuissant et efficace, sans jamais rien entamer de ses belles manières.

Jamais las, donc, Vandermark déploie pour réussir ses astuces coutumières : unisson des instruments à vent (saxophones face à la clarinette de Jason Stein), interventions motivantes de la contrebasse (imposant un swing sur Atlas ou un bop sur A=A), grandes plages de déconstructions quiètes (Dark Blue, Bright Red) ou non (Super Leegera).

Passé à la basse électrique, McBride démontre son intelligence à prendre les bonnes décisions : élément principal de la structure de Various Pire, sur lequel Vandermark répond aux instincts mélodiques de Stein par un free soutenu ; gardien d’un gimmick crachant sur Shatter (judicieusement dédié au guitariste Sonny Sharrock) ou seul référent palpable d’un morceau de soul inquiète (Nothing’s Open).

A l’écoute de Journal, comme cela était déjà arrivé avec
Radiale, l’auditeur comprend à quoi aurait toujours dû ressembler le jazz rock. Au lieu de donner dans la guimauve exposée sous néons blafards, il aurait pu comme aujourd’hui mêler les influences de Roland Kirk et d’Hendrix avec intelligence. Encore eût-il fallu que les plus célèbres musiciens du genre aient eu, comme Ken Vandermark, un concept esthétique personnel à défendre.

CD: 01/ Various Pire (for This Heat) 02/ Super Leegera 03/ Atlas 04/ Nothing’s Open 05/ 29 Miles of Black Snow (for Jackson Pollock) 06/ A=A (for Antonio Tapies) 07/ Dark Blue, Bright Red 08/ Shatter (for Sonny Sharrock)

Bridge 61 - Journal - 2006 - Atavistic. Distribution Orkhêstra International.

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Günther Rabl : Nebeugeräusche, double bass solos & overdubs 1977-1980 (Canto Crudo, 2003)

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Enregistrés entre 1977 et 1980, en concerts ou en studio, les solos de contrebasse présents sur ce volume offrent un aperçu choisi de l’utilisation baroque que Günther Rabl fait de son premier instrument.

Se contentant, à Vienne, de déposer quelques pizzicatos introspectifs - bousculés à peine par hammers, tappings et grésillements, avant qu'on leur préfère un archet compulsif - ou de choisir la voie d’une sobriété sophistiquée à Salzbourg, Rabl se montrera (presque forcément) plus audacieux en studio.

Là, enregistrant deux contrebasses, il mêle craquements de l’une et glissandi de l’autre, étouffe certains graves sur une course de pizzicatos minuscules (Nachlegen), ou installe une progression d’un peu moins d’une demi-heure au son de cordes grattées et de coups d’archet brefs, de tentations percussives à même, bientôt, de prendre le contrôle de Nebeugeräusche.

Florilège concis, Nebeugeräusche documente la face originelle de Rabl, contrebassiste interrogeant l’improvisation, bientôt submergé par un intérêt particulier pour la musique électro-acoustique alambiquée.

CD: 01/ Solo Wien 02/ Solo Salzburg 03/ Nachlegen 04/ Nebeugeräusche 05/ Soleil rouge

Günther Rabl - Nebeugeräusche, double bass solos & overdubs 1977-1980 - 2003 - Canto Crudo.

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Anla Courtis : Tape Works (Pogus, 2006)

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Passé par la  guitare, Anla Courtis  s’est  ensuite  spécialisé dans la manipulation de bandes en tous genres, pour servir au mieux sa musique expérimentale. Exposé d’enregistrements réalisés dans les années 1990, Tape Works donne un aperçu concluant de ses ambitions.

A force de nappes combinées, Courtis peint alors une ambient hostile où masses et tensions (Reducido a Hemorragia de Merluza), parasites et craquements (Asma de Tía de Alga), trouvent un réceptacle favorable où propager l’angoisse. Ailleurs, il dresse des compositions surréalistes où fluides (Jarabe de Llanura) et précipitations désordonnées (Invisible Clown Sonatra) investissent le moindre espace.

Auprès d’autres référents, Courtis expose enfin deux compositions proches d’une noisy pop racée – celle de My Bloody Valentine ou
Fennesz, instituant quelques drones uniques maîtres de Studio for Wire Plugs et Encías de Viento – poussé par une machine implacable étouffant sous ses basses les aigus frondeurs.

De conception intelligente, Tape Works gagne à rapprocher les différentes manières qu’a Courtis d’aborder ses exigences, pour donner à entendre des formes changeantes de musique expérimentale. Plus ou moins préhensibles, et concrètement complémentaires.

Anla Courtis : Tape Works (Pogus)
Edition : 2006.
CD : 01/ Asma de Tía de Alga (1994) 02/ Rastrillo-Termotanque (1995) 03/ Jarabe de Llanura (1996) 04/ Respiré un Cordero (1994) 05/ Reducido a Hemorragia de Merluzas (1995) 06/ Studio for Wire Plugs (1991) 07/ Invisible Clown Sonata (1998) 08/ Encías de Viento (1996)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Yoshio Machida: Naada (Amorfon - 2006)

yoshiogrisliDonnant  d’habitude  dans  une   electronica  influencée  par  les travaux des minimalistes américains et de Satie, Yoshio Machida fait entendre sur Naada quelques improvisations sur steelpans, données l’année dernière en 3 endroits de Tokyo.

Parti sur les pas de Yann Tomita mais décidé à œuvrer davantage que lui en faveur de la mélodie, Machida précipite quelques notes sur des progressions instables, accueillant dissonances (Lotus Part 1) ou hésitations (Lotus Part 3), toutes portées au faîte de sa démarche intuitive.

Inspiré des Vexations de Satie, Texas Vino est une marche angoissée faisant office de liant indispensable avant l’arrivée de Bloom, sur lequel le musicien réenregistre à loisir les drones étranges rendus par ses instruments. En guise de conclusion, il lâche des paquets de 5 notes à intervalles changeants, sur le répétitif Lotus Solo.

Exploitant autrement ses fantômes (figures improvisées, sérielles ou parallèles), Machida convainc qui goûte aux digressions curieuses, et qui supporte le steel pan.

CD: 01/ Lotus Part 1 02/ Lotus Part 2 03/ Lotus Part 3 04/ Texas Vino 05/ Bloom 06/ Dew 07/ Lotus Solo

Yoshio Machida - Naada - 2006 - Amorfon.

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