Le son du grisli

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Sun Ra: The Wisdom of Sun Ra (The University of Chicago Press - 2006)

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Musicien de premier plan, Sun Ra aura porté plus jeune l’habit du penseur éclairé : auteur de textes illuminés autant que profonds, qui auront su toucher des lecteurs aussi différents que John Coltrane ou quelques représentants charismatiques du Nation of Islam. En 46 fac-similés et autant de retranscriptions au propre, Anthony Elms et John Corbett révèlent quel idéologue – et quel styliste – était le jeune Herman Poole Blount.

Au milieu des années 1950, inoculant à ses écrits le ton du prêcheur pénétré, celui qui n’est pas encore Sun Ra jette des mots sur le papier, abuse d’images pêchées au creux de la Bible, multiplie jeux de mots, à-peu-près et anagrammes, assimile la figure du noir américain à toutes sortes de symboles révélateurs et conséquents. Il s’agit, d’abord, de fustiger les Etats-Unis d’un homme blanc criminel, cynique au point de refuser au peuple noir l’accès à l’éducation, ravi en somme de le maintenir à l’état de simples d’esprit, voire, de bêtes. Si, dit-il, la Bible n’a pas été traduite pour les noirs, Sun Ra y voit un moyen d’étude comme un autre, quitte à réévaluer le fonds d’un christianisme qu’il juge davantage comme un condensé de l’intégralité des religions ayant jamais existées qu’une religion engoncées dans ses seuls préceptes. On sait l’importance qu’a joué la foi, notamment catholique, auprès d’un peuple américain arraché à ses terres africaines : Hébreux exilés rêvant de terre promise, enfants prodigues soudain de retour et autres pauvres comme Job, auront fait beaucoup pour que les noirs d’Amérique calquent leur histoire sur des fables antiques. En usant sans s’en satisfaire, Sun Ra fera encore autrement appel à l’Antiquité, histoire d’aménager des doctrines aptes à éclairer la vallée de larmes noires dans laquelle son peuple a été endormi.

Car à côté des questions-réponses d’un sage halluciné et nourri aux psaumes, l’auteur invente un monde, construit une cosmogonie basée sur d’autres origines - l’Egypte et l’Inde, pour tout dire. Extirpant ses sources d’un temps précédent les Ecritures, il transcende ses regrets et atteint au message universel sans concrètement paraître y toucher. Alors, panafricanisme et références théologiques musulmanes investissent l’écriture et aident à convaincre le noir américain de son importance dans l’histoire d’une Amérique qui se refuse à lui conférer une autre place que celle du déclassé. Comme le Christ, écrit Sun Ra, le noir doit suivre le chemin de la souffrance. Mais à lui, il reste une chance de salut, qui est l’éducation qu’on lui refuse. C’est pourquoi, au son d’une poésie chatoyante et de trouvailles textuelles baroques, Herman Poole Blount a d’abord trouvé sa voie. Abraham réincarné à Chicago, répétant à l’envi qu’il ne faut pas économiser ses efforts, même si, au bout de chacun, il reste encore tellement à faire.

Sun Ra, The Wisdom of Sun Ra: Sun Ra's Polemical Broadsheets and Streetcorner Leaflets. Edited by Anthony Elms and John Corbett, Chicago, The University of Chicago Press, 2006.

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Mathias Delplanque: Ma chambre quand je n'y suis pas (Mondes elliptiques - 2006)

delslichambreAprès 6 mois de résidence à Montréal, Mathias Delplanque présentait en décembre 2004 une installation sonore: Ma chambre quand je n’y suis pas (Montreal). Après avoir enregistré l’atmosphère d’endroits vidés de toute présence humaine, Delplanque traite son curieux matériau et lui donne les atours d’une pièce d’ambient discrète autant que riche.

Légères, les déflagrations s’amoncellent d’abord - vagues roulantes ou aiguës minuscules déroulées, bâtons de pluie électronique et chocs infinitésimaux. Pris dans l’engrenage d’une réverbération vorace, l’ensemble accueille ensuite reverses et larsens légers, jusqu’à défendre un droit soudain à l’uniformité.

Mais de nouvelles oscillations désagrègent l’intention comme quelques coups sur tom rompent les rangs. Diverse à nouveau, la composition trouve une quiétude occasionnant, satisfaite, l’envie d’en finir. Alors étouffé, ce que Delplanque aura pu capter dans sa ou ses chambres. Après lui avoir laissé le temps de fantasmer de manière élégante les conséquences possibles de sa propre absence.

CD: 01/ Ma chambre quand je n'y suis pas (Montréal)

Mathias Delplanque - Ma chambre quand je n'y suis pas - 2006 - Mondes elliptiques.

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Trio-X: Roulette at Location One (Cadence Jazz - 2006)

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Enregistré le 4 Mars 2005 à New York, Roulette at Location One du Trio-X ne peut décevoir qui attend toujours autre chose de Joe McPhee, Dominic Duval et Jay Rosen. Huitième enregistrement, et autant de réussite.

Au soprano, McPhee hésite entre quelques assauts de free et la citation plus calme de My Funny Valentine, quand Rosen plaque un brin de funk sur le jeu de Duval. Accrochant les cordes de son archet, le contrebassiste amène souvent le trio sur le chemin de l’improvisation tempétueuse (David Danced, Improvs and Melodies od Themes).

Plus lâche, la section rythmique fait naître quelques impressions : blues apaisé qui devra faire avec de soudaines postures latines décidées par Rosen (Going Home), ou évocation orientale en chemin vers la déconstruction, qui finira par prendre les atours d’un free jazz soutenu (Sunflower Musings).

Polymorphe, le décorum institué par Rosen et Duval permet aux trouvailles de Joe McPhee de trouver toujours un refuge adéquat. Mises en valeur, elles redistribuent leur confiance à l’entier trio, qui n’a plus qu’à sceller dans l’allégresse un long et brillant set.

CD: 01/ Funny Valentines of War 02/ Improvs and Melodies of Themes 03/ David Danced : Variations on Ellington 04/ Sunflower Musings 05/ Going Home

Trio-X - Roulette at Location One - 2006 - Cadence Jazz.

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Art Ensemble of Chicago: Non-cognitive Aspects of the City (Pi Recordings - 2006)

artensliEnregistré en avril 2004 à l’Iridium Jazz Club de New York, Non-cognitive Aspects of the City présente les manières d’un Art Ensemble renforcé par les présences de Corey Wilkes (trompette) et Jaribu Shahid (contrebasse) – palliant l’absence de Lester Bowie et Malachi Favors.

Chaloupant d’abord sur rythme caribéen (Song for My Sister), l’éparpillement individuel et ludique gagne vite les musiciens : Wilkes puis Roscoe Mitchell, instillant déraillements et petites expérimentations à l’interprétation. Divagant encore au son de dissonances parallèles sur The Morning Last, l’ensemble accueille aussi chaleureusement un swing imperturbable (Malachi) ou une précis efficace de funk (Big Red Peaches).

Lorsque le groupe apprécie mal la conduite d’un thème, l’Art Ensemble peut compter sur les personnalités qui le composent pour relativiser l’erreur: ténor chaleureux de Jarman sur le longuet On The Mountain, flûte de Mitchell rattrapant un peu The J Song. Ailleurs, ces échappées solitaires embellissent davantage le propos élevé: grand soprano de Mitchell (Song for Charles) ou jeu éclairé de Wilkes (Malachi, Erika).

Assez lucide, l’Art Ensemble, pour revenir aujourd’hui en changeant les manières qui l’ont fait connaître. Délaissant un peu les folklores réinventés, accueillant avec zèle une sobriété permettant d’autres libertés, Mitchell, Jarman et Don Moye, trouvent la brèche salvatrice et s’y engouffrent en bonne et nouvelle compagnie.

CD1: 01/ Song for My Sister 02/ The Morning Mist 03/ Song for Charles 04/ On The Mountain 05/ Big Red Peaches 06/ Odwalla - CD2: 01/ Erika 02/ Malachi 03/ The J Song 04/ Red Sand Green Water 05/ Till Autumn 06/ Odwalla

Art Ensemble of Chicago - Non-cognitive Aspects of the City - 2006 - Pi recordings. Distribution Orkhêstra International.

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Ivo Perelman: Soul Calling (Cadence Jazz - 2006)

soulsliQuitte à faire passer la progression d’Instrospection pour une illusion, le saxophoniste Ivo Perelman et le contrebassiste Dominic Duval – deux de ses auteurs – baptisent cet enregistrement en duo du titre de l’ouverture, pièce la plus apaisée du disque, qui renoue pourtant partout ailleurs avec les emportements.

Sur Surrender To Uncertainty, d’abord, où les pizzicatos effrénés de Duval indiquent la route à suivre au son d’un blues d’étrange nature ; sur Silkworm, ensuite, pièce qu’emmène Perelman au moyen de plaintes insatiables, entrecoupées de fulgurances mélodiques rappelant celles d’Albert Ayler, et terminée enfin par une incursion soudaine en terre brésilienne.

Les élans se partagent aussi : archet emporté mis au service d’un free jazz seulement fait de cordes (Mingmen), et étendue des possibilités de Perelman présentées en solo sur 7 Octaves, 7 Days. A deux, il s’agit de gagner l’ombre à coups de combinaisons diverses, ayant recours aux cris ultimes du saxophoniste (Unable To Deliver) ou à l’archet instituant drones de Duval (Ametista).

Qui s’intéressa à
Introspection devra donc mettre la main sur Soul Calling, son revers. Venu récemment compléter le diptyque que Perelman donne d’un jazz assouvi pas coupable de donner tout à coup dans l’excès, ou d’un free jazz insatiable pas contre l’idée de tout sacrifier soudain aux plages méditatives.

CD: 01/ Soul Calling 02/ Surrender to Uncertainity 03/ Silkworm 04/ 7 Octaves, 7 Days 05/ Mingmen 06/ Ametista 07/ Unable to Deliver 08/ M.S.M 09/ Untitled

Ivo Perelman - Soul Calling - 2006 - Cadence Jazz Records.

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John Butcher : The Big Misunderstanding Between Hertz And MegaHertz (Potlatch, 2006)

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Après s’être mesuré à la musique électronique de Phil Durrant ou Toshimaru Nakamura, le saxophoniste John Butcher évoluait aux côtés de Christof Kurzmann le temps de concerts donnés en 2002 et 2003. Pour construire une nouvelle œuvre d’électroacoustique improvisée et pertinente.

Derrière Lloopp, Kurzmann s’occupe donc de traiter le ténor et le soprano de Butcher. Donnant familièrement dans les boucles évidentes, les larsens légers et les souffles redirigés, le duo se montre concret et astucieux: répercutant quelques notes échappées du saxophone sur un drone vrombissant (Klafter), les amassant ailleurs au milieu d’inserts électroniques baroques (Shilling), ou décidant de la progression implacable de la densité de Therblig.

D’Aume à Thimbleful, Butcher se fait de plus en plus présent. Avalé d’abord, le voici prenant ses aises lorsqu’il oppose des graves caverneux aux effets de masse et petites saturations de Kurzmann (Redwood Second). Enfin, appuie ses phrases ou les étire, pour donner une autre couleur à l’improvisation en cours.

Avant Efzeg ou Polwechsel, le duo Butcher / Kurzmann aura servi avec tact la musique électroacoustique d'un millénaire naissant. L’aura dégagée, même, de l’impasse dans laquelle purent la plonger d’autres musiciens, moins inspirés. A ceux-là, il ne reste qu’à suivre.

John Butcher : The Big Misunderstanding Between Hertz And MegaHertz (Potlatch / Orkhêstra International).
Enregistrement : 2002-2003. Edition : 2006.

CD : 01/ Aume 02/ Bee Space 03/ Klafter 04/ Redwood Second 05/ Schilling 06/ Seer 07/ Shilling 08/ Therblig 09/ Thimbleful
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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David S. Ware: Balladware (Thirsty Ear - 2006)

balladsli7   ballades  composent  Balladware,   album  enregistré  par   le quartet de David S. Ware en 1999. En compagnie de Matthew Shipp (piano), William Parker (contrebasse) et Guillermo Brown (batterie), le saxophoniste revient sur quelques thèmes – standards et compositions personnelles - qu’il avait déjà abordés auparavant, pour confectionner l’une de ses œuvres les plus intenses.

Au nombre des reprises, Yesterdays – ballade désaxée sur laquelle Ware, chaleureux, ouvre la brèche d’une profondeur mélancolique mise en musique -, Autumn Leaves – où il dispose des digressions précipitées au creux des phrases du thème –, ou encore, Tenderly. Sur chacune d’elles, le leader trouve l’appui plus qu’éclairé de ses trois partenaires.

Ailleurs, Ware réinterprète Dao, contenu et laissant pas mal de place aux arpèges de Shipp ; évoque
Albert Ayler sur Godspelized, sur lequel il ne manque pas de tirer partie de la valeur de sa section rythmique ; hurle, enfin, une invocation troublante, que ses partenaires devront camoufler sous déconstruction comme on noie sa peine (Angel Eyes).

Et la peine transformée, l’allure se fait haute. Mesurée, juste, mais à propos de laquelle il est soudain permis de douter – doses petites de free emporté. Ce loup, dans un champ de fleurs - et pas des plus communes. L’oxymore difficile et élégant.

CD: 01/ Yesterdays 02/ Dao 03/ Autumn Leaves 04/ Godspelized 05/ Sentiment Compassion 06/ Tenderly 07/ Angel Eyes

David S. Ware - Balladware - 2006 - Thirsty Ear. Distribution Orkhêstra International.

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Moondog : Rare Material (Roof Music, 2006)

moondog rare material

Après avoir édité The German Years, Roof Music poursuit son étude du répertoire de Moondog, en consacrant au maître un double CD donnant à entendre raretés – dont Big Band, enregistré en 1995 aux côtés du saxophoniste John Harle – et morceaux jusqu’alors en attente de réédition convenable.

Proche de Sax Pax for a Sax, le premier disque est l’œuvre de musiciens sérieux mis au service de pièces contrapunctiques à chanter (New York) ou rendre au son de violons et violoncelles (Frankanon), d’instruments à vent (Bumbo) ou de piano (Heath on the Heather). Parfois lisses, les interprétations se montrent le plus souvent convaincantes, exposant avec la même précision des compositions rappelant Grieg (Torisa, The Cosmicode) ou d’autres soumises à un swing efficace (You Have To Have Hope, Blast Off).

Collage de pièces plus rares, le second disque expose des œuvres datant des années 1950 aux années 1980 : soit, des enregistrements effectués dans les rues de New York par le documentariste Tony Scwhartz (Avenue of The Americas) aux interprétations appliquées de thèmes anciens. Là, quelques réminiscences baroques (Log in G Major, Gubbisberglied), canons d’inspiration folklorique (Magic Ring, Friska) ou chansonnette hors ligne (Why Spend The Dark Night With You), mystères entêtants (All Is Lonliness) et pièces essentiellement rythmiques aux origines du minimalisme (Timberwolf, Dog Trot).

Venant combler un peu le vide laissé par l’indisponibilité des albums Moondog et More Moondog – parus jadis sur Prestige – après avoir consacré sa première partie à l’exposé d’un enregistrement tenant de l’aboutissement, Rare Material approfondit le sujet Moondog, répondant en cela à une obligation.

Moondog : Rare Material (Roof Music / Orkhêstra International)
Edition : 2006.

CD1 : 01/ Blast Off 02/ New York 03/ Paris 04/ Bumbo 05/ Hearth on the Heather 06/ Torisa 07/ Shakespeare City 08/ Frankanon 09/ You Have To Have Hope 10/ A Sax 11/ Reedroy 12/ The Cosmicode 13/ Black Hole 14/ Invocation - CD2 : 01/ Gubbisberglied 02/ Friska 03/ Magic Ring 04/ Logründer XV in B Major 05/ Gyff 06/ Logründer XVII in E Major 07/ Log in G Major 08/ All is Lonliness 09/ Dog Trot 10/ Frog Bog 11/ Surf Sessions 12/ trees Against The Sky 13/ Single Foot 14/ Be A Hobo 15/ Rabbit Hop 16/ Why Spend The Dark Night With You 17/ Moondog Symphony I (Timberwolf) 18/ Lullaby 19/ Avenue of The Americas 20/ Moondog Monologue
Guillaume Belhomme © Le son du grislii

 

MOONDOG DERNIERS EXEMPLAIRES

 

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Blocks of Consciousness and the Unbroken Continuum (Sound 323, 2005)

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Après être brièvement retourné aux sources de l'improvisation occidentale – convoquant pour cela les figures de Satie, Antheil, Varèse, Cage, mais aussi celles de Jerry Roll Morton et des jazzmen du free première période – et expliqué d’où il tirait son nom  Blocks of Consciousness, d’une œuvre de Morton Feldman ; The Unbroken Continuum, d’une trouvaille de Derek Bailey , cet ouvrage collectif pose une seule et même questions à quelques musiciens triés sur le volet : « What are you doing with your own music ? »

Au nombre de la cinquantaine d’intervenants, les guitaristes Otomo Yoshihide qui dit vouloir être à l’écoute des choses qui n’existent pas encore mais existeront bientôt – et Annette Krebs  qui prône le geste fortuit, voire, l’erreur - ; la pianiste Andrea Newman, le violoncelliste Nikos Veliotis, ou encore Phil Durrant, Lol Coxhill, Keith Rowe, John Butcher, Sachiko M. Au jeu des questions, Bertrand Deuzler et Jean-Luc Guionnet se sont aussi pliés, mais en tant qu’interrogateurs, cette fois. Après avoir joué aux côtés d’improvisateurs reconnus, le duo enregistre la vision que chacun de ceux-là a de son art. Déballant les réponses sans mentionner leurs auteurs, les paroles différentes s’imbriquent comme elles peuvent, révélant quelques vérités sans que l’on puisse juger de leur valeur en vertu de la renommée de qui les aura proférées : « il faut comprendre que l’improvisation n’est pas forcément faite pour transmettre des émotions » ; « qu’elle privilégie le jeu collectif, mais que l’individu, lorsqu’il la pratique, oublie aussi très souvent le groupe avec lequel il improvise « ; ou « qu’il est nécessaire de privilégier une esthétique pour se permettre ensuite d’avancer sans but précis ». D’autres témoignages encore, légers et plutôt détachés, loin des poncifs sourcilleux ou faussement théoriques ayant quelques fois cours dans le domaine.

Pour compléter la somme, on trouvera aussi quelques textes : qui révèlent une frontière de plus en plus floue entre composition et improvisation, processus entamé dès l’époque de l’école de New York (Dan Warburton) ; retracent une petite histoire de la musique exigeante depuis la pièce 4’33 de Cage (David Toop) ; ou s’interrogent sur le devenir d’une esthétique du non-fini (Andy Hamilton). De courtes études, aussi, intéressées à mettre au jour la musique de John Wall, Richard Chartier, ou The Necks.

En guise d’illustration, Blocks of Consciousness livre un DVD offrant quelques captations sur scène de Keith Rowe, Evan Parker, John Tilbury, John Butcher ou du trio Broken Concert. Chacun des 10 chapitres prend le temps de rendre la mise en place des musiciens, avant qu’ils ne présentent leurs tentatives diverses : derrière guitares et machines pour Rowe ; passionnée autant que le pianiste John Tilbury ; ou plus introspective, à l’image de Tetuzi Akiyama. Preuve donnée plus rapidement encore de la diversité des sources venant alimenter les musiques improvisées d’aujourd’hui, mais aussi de celle des motivations profondes de chacun des musiciens les pratiquant. Pour expliquer enfin leur évidente variété.

Blocks of Consciousness and the Unbroken Continuum. Londres, Sound 323, 2005. Distribution Metamkine.

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Steve Lacy: Conversations (Duke University Press - 2006)

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« Lire Conversations, c’est ouvrir un peu le grand livre du jazz », écrira peut être un jour quelque critique musical inspiré autant que ses confrères de télé, salariés et arrosés, eux, pour parler rentrée littéraire. Et, malgré la maladresse évidente de la formule – de ces maladresses quotidiennes profitant de l’érosion du beau langage par les expressions grossières de journalistes simples et passés, en plus, par la même école - personne ne pourra contredire le rustre.

Puisque Jason Weiss s’est amusé à collecter les interviews données par le saxophoniste Steve Lacy entre 1959 et 2004, ainsi que quelques uns de ses écrits, on croise forcément dans Conversations les figures emblématiques d’un courant qu’on pourrait qualifier de jazz moderne si seulement cette appellation n’était pas tant connotée body lycra.

La première des trois grandes parties du livre est donc consacrée aux interviews. Avant chacune d’elles, Weiss indique au lecteur la période à laquelle elles ont été données, voire, résume en quelques phrases l’état d’esprit de Lacy. Dès le premier entretien, publié par Jazz Review, le saxophoniste évoque ses partenaires ou inspirations plus qu’il ne parle de lui-même : Coltrane, Jackie McLean ou Ornette Coleman. Monk, surtout, dont il investira le répertoire en compagnie du tromboniste Roswell Rudd, sujet en 1963 d’une longue conversation avec un journaliste de Down Beat. Abordant la pratique du saxophone soprano, il dit en 1965 préférer le jeu de Coltrane au ténor – alors que celui-ci commençait à peine à utiliser l’instrument - avant d’avouer 20 ans plus tard que s’il a fallu 2 à 3 ans à Coltrane pour comprendre le soprano, il lui aura fallu, à lui, Steve Lacy, 2 à 3 ans pour comprendre où Coltrane voulait véritablement en venir avec ce genre de saxophone. Sur sa pratique, toujours, Steve Lacy aborde la question du jeu free et de l’improvisation - donne sa version de la chose, avançant que la musique est un art trop difficile pour éprouver quelque plaisir que ce soit lorsqu’on la joue, ou suggérant que la liberté dans le jeu est davantage possible lorsqu’un musicien connaît sa partition par cœur. Pourtant, Lacy aura toute sa vie pratiqué l’improvisation. C’est même pour la retrouver qu’il avait dû cesser de défendre un hard bop trop sévère à son goût, dira-t-il à Derek Bailey, en 1974. Ailleurs, et dans le désordre, Lacy évoque d’autres noms encore, musiciens et écrivains qui auront compté pour lui: Astor Piazzolla, Don Cherry, le poète Brion Gysin (avec lequel il enregistra l’album Songs), Elias Canetti ou Robert Musil.

Et les textes écrits par Steve Lacy, de révéler d’autres influences, moins évidentes : John Cage, Stravinsky, ou Albert Ayler, devant lequel l’auteur avoue avoir d’abord ri avant de comprendre, à force d’usage, que ce qu’il se passait dans cette musique tenait de l’inédit. En fin d’ouvrage, quelques partitions sont reproduites, une discographie sélective est lâchée, histoire de compléter dûment l’évocation en 34 interviews et 29 photos – formule aussi convaincante que la plus précise des biographies - du parcours hors norme du saxophoniste Steve Lacy. « Et de l’homme Steve Lacy ! », conclura notre critique inspiré.

Steve Lacy, Conversations. Edited by Jason Weiss. Durham, Duke University Press, 2006.

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