Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Parution : le son du grisli #5Interview de Quentin RolletPJ Harvey : Dry de Guillaume Belhomme
Archives des interviews du son du grisli

Steve Swell - David Taylor Quartet: Double Diploid (CIMP - 2006)

diploidsliSur Double Diploid, les trombonistes Steve Swell et David Taylor font face à deux générations de percussionnistes inspirés: Warren Smith (ancien partenaire de Max Roach et Sam Rivers) et Chad Taylor (Chicago Underground). Le temps de huit morceaux prudents et profonds.

Partis sur l’unisson des trombones et les combinaisons graves d’un balafon (Geological Time Line), les musiciens adoptent régulièrement des postures labellisées A.A.C.M. – swing roulant des mécaniques et interventions décoratives des percussions (Cessation of Your Expectation, Double Diploid) – ou adressent quelques clins d’œil à la musique de Dolphy
ou de Tony Williams lorsqu’ils évoluent auprès d’un vibraphone (Aural Evidence…).

Amusés de distendre leur discours, Swell et Taylor anéantissent tout espoir qu’ont leurs partenaires d’imposer un rythme constant (Aural Evidence…, But You), avant que les percussionnistes puissent prendre leur revanche sur Fire of Breath ou For Oumou, With Love, pièces emportées par une fièvre ambulante.

Mesuré et audacieux, lâche et opiniâtre, le quartette aura réuni sur Double Diploid quelques espoirs urbains et des souvenirs d’Afrique, revenant par là même à l’essence d’un jazz débarrassé de tout artifice.

CD: 01/ Geological Time Line 02/ Aural Evidence Expressed Within The Narrow Space of Now 03/ Buy You 04/ Cessation of Your Expectation 05/ For Oumou, With Love 06/ Double Diploid 07/ Fire of Breath 08/ False Stung Saddle

Steve Swell - David Taylor Quartet - Double Diploid - 2006 - CIMP.



Nafta: Lines as Lines (Ten Pounds to The Sound - 2006)

naftagrisliTrio aux membres géographiquement dispersés - entre Canada, Mexique et Etats-Unis -, Nafta employait une de ses réunions à Austin, Texas, en juillet 2006, à l’enregistrement de trois improvisations : One, Two et Three, qu’expose aujourd’hui Lines as Lines.

Décousues, celles-ci trouvent un terrain d’entente convenant aux charges de la guitare acoustique de Kurt Newman, aux grincements comme aux élans baroques du contrebassiste Juan Garcia, et à l’arythmie railleuse du percussionniste Chris Cogburn.

Sous un son limpide, Newman et Garcia imbriquent leurs phrases répétitives ou lâchement égarées, quand Cogburn distribue les chocs sur toms ou gongs, frotte lentement ses éléments de bronze ou met la main sur des vibrations captées par un micro qu’il approche des cymbales. Le tout rappelant un Spontaneous Music Ensemble qui profiterait des techniques modernes d’enregistrement.

CD: 01/ One 02/ Two 03/ Three

Nafta - Lines as Lines - 2007 - Ten Pounds to The Sound.


William Parker: ... and William Danced (Ayler - 2002)

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Enregistré à Stockholm en 2002, … And William Danced donne à entendre le contrebassiste William Parker auprès du batteur Hamid Drake et du saxophoniste Anders Ganhold. Si l’on connaît les qualités de la section rythmique, reste à souligner l’audace du local Ganhold.

Sur First Dance, par exemple, le saxophoniste évoque Albert Ayler avant de suivre le cours d’un thème goguenard auquel il oppose un free mesuré - alto rugueux jouant sans se soucier du quart de ses limites. Capable, aussi, de suivre le rythme de Drake sur un bop direct et brut, bientôt interrompu au profit d’une impression d’Afrique, accalmie régénérée par la répétition de la contrebasse mariée à l’instabilité de la batterie (The Undertaker’s Dance).

… And William Danced, ensuite. Thème généreux sur lequel le trio réévalue sa pratique : Parker passant d’un gimmick évolutif à un solo fantasmant l’usage d’une kalimba ; Drake quittant une première discrétion de principe pour la défense d’un swing à l’arrière-goût latin ; Ganhold, enfin, déposant des phrases légères à l’alto avant de revêtir l’habit d’incendiaire impatient. Possibilités abordées toutes avec efficacité, qui multiplient en conséquence les qualités de l’enregistrement.

CD: 01/ First Dance 02/ The Undertaker’s Dance 03/ … And William Danced

William Parker Trio - ... and William Danced - 2002 - Ayler Records.


The Penguin Guide to Jazz Recordings, Eighth edition (Penguin Book - 2006)

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Lancé en 1992, The Penguin Guide to Jazz on CD est devenu, 14 ans et 7 éditions plus tard, The Penguin Guide to Jazz Recordings. Signé, toujours, Morton et Cook, la huitième édition donne à lire plus de 1500 pages de chroniques ramassées traitant d’enregistrements plus ou moins recommandables, l’important étant qu’ils soient, le plus simplement du monde, encore disponibles.

Chefs d’œuvres et ratés, rééditions ou sorties récentes, se plient ainsi à l’évaluation personnelle des auteurs. Envisagé comme un dictionnaire des noms propres, le guide distribue ses commentaires et ses notes (de 1 – autrement intitulé « Confiscate their instrument » – à 4 étoiles) le long de discographies sélectives élaborées drastiquement. Pour davantage de pragmatisme dans la description de la chose, voici comment le tout s’organise : après avoir donné le nom et le prénom du musicien concerné, sont révélées sans tenir compte des plus évidents usages de coquetterie ou de droit au mystère les dates de naissance et de décès (si jamais) et la liste des instruments pratiqués. Suit une courte biographie, avant que ne soit entamée la liste des disques retenus. Sous chacun des titres, le nom des musiciens intervenants, la date d’enregistrement, la référence au catalogue, et puis la chronique. Adoptant un style direct, le duo emploie la première personne du pluriel, n’adopte aucune pose intellectualiste et fait usage d’un humour certain. Admettant une totale subjectivité, Cook et Morton insistent assez pour ne jamais paraître présomptueux, acceptant de faire avec les limites d’un exercice à qui on aura refusé le recours à une neutralité de bon ton.

En guise de complément utile, les auteurs conseillent aussi au lecteur pressé ou en manque évident de moyens - puisque, n’en déplaise à l’image répandue, tout amateur de jazz n’est pas forcément quinquagénaire banquier ou arriviste plus jeune né pour engranger maille et, aidé par l’effet de trois cocktails tequila / curaçao servi au bar du Lounge Paname, tresser une couronne à l’inventeur de la trompette, instrument sans lequel il ne pourrait supporter ce monde d’argent et d’apparences - une liste de 200 disques prioritaires se rapportant aux œuvres des grandes figures du milieu. C’est que Cook et Morton n’auront pas été effrayés de penser leur guide en tant qu’honnête introduction à l’histoire du jazz dans le même temps qu’ils ont su fabriquer un outil de choix pour tout amateur éclairé un peu plus (présence plus que significative, par exemple, de musiciens s’adonnant à une improvisation que d’autres ont depuis longtemps expulsée du champ du jazz, lui soupçonnant, diagnostiqueurs sûrs de leur fait, une dégénérescence de type onaniste).

Au catalogue des nouveautés, enfin, saluer l’apparition d’un index qui manquait jusque là pour applaudir tout à fait au fond et à la forme d’un ouvrage aussi imposant qu’essentiel.

R.M. Cook & B. Morton: The Penguin Guide to Jazz Recordings, Eighth edition, NYC, Penguin Book, 2006.


Evan Parker, Barry Guy, Paul Lytton: Zafiro (Maya Recordings - 2006)

zafirosliPour s’être souvent associés, ces 40 dernières années, les improvisateurs de choix que sont Evan Parker, Barry Guy et Paul Lytton, se connaissent bien. En 2006, ils se rencontraient une nouvelle fois, à Barcelone, histoire de célébrer des noces que l’on qualifiera, pour la circonstance, de saphir (Zafiro).

En trio, les musiciens combinent sur ID1 leurs ruades différentes: brutes, celles de Parker au ténor ; abrasives, celles que Guy fomente à la contrebasse ; retenues, celles que concède Paul Lytton à la batterie. Changeantes, aussi, les attitudes de chacun : pratique peu conventionnelle de Guy (ID5), insatiabilité de Parker au soprano sur l’archet vindicatif de la contrebasse (ID7), exploration rigoureuse (et en solo) d’une forêt de percussions par Lytton (ID4).

Ailleurs, d’autres combinaisons encore: duos Guy / Lytton - investissant un exercice répétitif et charmant (ID8) - et Parker / Guy - découvrant, au creux d’un brouhaha expansif, les traces d’oiseaux de feu ultramodernes (ID9). Lâchés au-dessus de Zafiro, expérience inapaisée capable de mettre au jour un paquet de trouvailles rassurantes.

CD: 01/ ID1 02/ ID2 03/ ID3 04/ ID4 05/ ID5 06/ ID6 07/ ID7 08/ ID8 09/ ID9 10/ ID10 Zafiro Encore

Evan Parker, Barry Guy, Paul Lytton - Zafiro - 2006 - Maya Recordings. Distribution Orkhêstra International.



Keith Tippett, Julie Tippetts, Louis Moholo-Moholo: Viva la Black Live at Ruvo (Ogun - 2006)

vivasliA Ruvo di Puglia, lors du Talos Festival de 2004, le batteur Louis Moholo-Moholo voit réinvestir Viva la Black – projet personnel qu’il dédia à l’Afrique du Sud – par l’orchestre italien Canto General. A leurs côtés, en guise de soutiens choisis, le pianiste Keith Tippett (qui signe ici la plupart des compositions) et la chanteuse Julie Tippetts.

Sans tarder, l’ensemble porte haut un swing épanoui, qui combine la conduite par Julie Tippetts d’un chœur enthousiaste, les gimmicks appuyés par Moholo et Tippett, et les interventions plus libres des cuivres et anches (Mra, Dancing Diamond). Décomplexés, les musiciens ne rechignent pas à aller voir du côté d’un grand macabre déstructuré pour le convertir aux espoirs, même feints, d’un jazz de salon (Dedicated to Mingus).

Ailleurs, des dissonances rendent bancale une musique de cabaret (Traumatic Experience), quelques mouvements las emportent les interventions (Monpezi Feza), même si tout, au final, aura été animé par les desseins exaltés de musiciens revendiquant espoir, liberté, communion (Septober Energy, You Ain’t Gonna Know Me…). Dans la veine d’un Liberation Orchestra qui aurait troqué ses doutes pour une emphase illusoire.

CD: 01/ Mra 02/ Thoughts To Geoff 03/ Dedicated to Mingus 04/ Monpezi Feza 05/ Four Whispers For Archie’s Chair 06/ Traumatic Experience 07/ Cider Dance 08/ A Song 09/ Dancing Diamond 10/ Septober Energy 11/ South African National Anthem 12/ You Ain’t Gonna Know Me ‘Cos You Think You Know Me

Keith Tippett, Julie Tippetts, Louis Moholo-Moholo - Viva la Black Live at Ruvo - 2006 - Ogun Records.


Christian Weber : 3 Suits & A Violin (HatOLOGY, 2006)

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Le contrebassiste Christian Weber – entendu aux côtés d’improvisateurs aussi importants que Peter Kowald, Irène Schweizer, John Butcher, et aujourd’hui membre de WWW – menait en 2002 un quintette pour qui l’improvisation est prétexte à investir avec respect le monde des bruits.

Légers, grésillements et grincements, larsens issus de la guitare de Martin Siewert et interventions sourdes du clarinettiste Hans Koch, défrichent la voie sur laquelle s’engouffrera la seule et véritable menace: celle des pizzicatos répétés de la contrebasse (Pony Music). Glissant le long des cordes, Weber choisit l’archet pour décider ensuite avec Siewert d’une charge électroacoustique plus concrète (Sun Perspectives). Insistant ailleurs encore, sur un amas de buzzs divers décelable malgré les plaintes métalliques élaborées par le batteur Christian Wolfarth sur cymbales (Buzz Aldrin), ou autant que chacun de ses partenaires, qui accompagnent à coups de pratiques instrumentales déviées leur musique jusqu’au limbe (Lone Star). Changeant des mouvements bruitistes et las rencontrés partout, Frogmouth expose différentes formes d’aigus avant d’accueillir une nappe discrète sortie d’un sampler, instable et bientôt bousculée par la virulence du groupe - violoncelliste Michael Moser en tête. Soit, 16 minutes brillantes postées au creux de 33 autres, à l’origine, elles, de microcosmes ravissants.

Christian Weber : 3 Suits & a Violin (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Edition : 2006.
CD :
01/ Pony Music 02/ Sun Perspectives 03/ Buzz Aldrin 04/ Camping Light Night 05/ Frogmouth 06/ Lone Star
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Ned Rothenberg, Matthias Ziegler, Peter Schmid: El Nino (Creative Works - 2006)

ninosliEn compagnie du flûtiste Matthias Ziegler et du saxophoniste et clarinettiste Peter A. Schmid, l’Américain Ned Rothenberg s’adonne sur El Nino à une improvisation emportée et ludique. Et adresse, dans le même temps, un hommage aux graves.

C’est que les instruments utilisés ici ne laissent pas d’autres choix: clarinettes basse ou contrebasse, flûte contrebasse, saxophone subcontrebasse, etc. Animés d’un bout à l’autre du disque par la fièvre euphorique du trio, les instruments servent des constructions baroques et répétitives (SchRotZ #1), dessinent des entrelacs chastes (SchRotZ #2) ou fantasment un transport dans les steppes d’Asie centrale (ShakuhaZiSch).

Ici plus expérimentale, la pratique n’en devient pas opaque pour autant (SchRotZ #3) ; versant dans un classique affecté ailleurs, l’ensemble perd nettement de son charme, le temps du d’un duo Ziegler / Schmid (ZiSch) ou en introduction d’un ZiRoth #1 que Rothenberg et Ziegler parviendront finalement, à force de stimulation maligne, à sublimer.

Alors, si l’écart entre les sages expérimentations et les poses plus maniérées brouille l’ensemble, restent des moments brillants, à l’image de SchRoth #14, combinaison convulsive qui porte El Nino au statut de recueil convaincant.

01/ SchRotZ #1 02/ SchRotZ #2 03/ SchRotZ #3 04/ ZiSch #2 05/ SchRoth #14 06/ ShakuhaZiSch 07/ ZiRoth #1 08/ SchRotZ #5 

Ned Rothenberg, Matthias Ziegler, Peter Schmid - El Nino - 2006 - Creative Works.


Jack Wright : The Indeterminate Existence (Last Visible Dog, 2006)

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Sept morceaux choisis reviennent sur les efforts en solo fournis par Jack Wright ces quinze dernières années. « Difficile d’écoute », prévient le label. Pourtant, pas le plus hermétique des enregistrements du saxophoniste. Et même, parfois, quelque chose de supérieur.

Sur chaque titre, Wright dit la même chose – The Indeterminate Existence -, mais ses façons diffèrent : sectionnant quelques aigus ou accueillant les notes longues, sacrifiant tout aux plaintes roboratives ou décidant d’un temps libre à employer de manière plus ludique, multipliant les techniques de transformation de la note pure comme il distribue les décorations borderline – grognements, raclements, souffles décentrés.

Les formes hétéroclites que Wright met au jour se bousculent donc sans ordre établi, mais laissent assez d’espace à des figures plus policées : tentatives timides de recherche mélodique, spirales redondantes du soprano ou airs de swing du ténor. Histoire, sans doute, de ne pas se reprocher un jour ou l’autre de ne pas avoir su tout expulser.

Jack Wright : The Indeterminate Existence (Last Visible Dog)
Edition : 2006.
CD : 01/ - 02/ - 03/ - 04/ - 05/ - 06/ - 07/ -
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Terry Riley: Poppy Nogood and the Phantom Band All Night Flight (Elision Fields - 2006)

rileygrisliS’il est à l’origine d’un courant minimaliste américain qui aura pu, ici ou là, être gagné par une certaine austérité formelle, le compositeur Terry Riley démontrait en 1968 que les variations répétitives pouvaient aussi se permettre une exubérance plus séditieuse.

Enregistré en concert, Poppy Nogood and the Phantom Band All Night Flight donne à entendre Riley à l’orgue électrique et au saxophone soprano. Hypnotique dès l’ouverture, la musique imbrique des nappes oscillantes - soumises au delay ou à la consistance changeante de leur envergure sonore – et les interventions insatiables du soprano, là pour asseoir la transe ou, au contraire, la heurter sans jamais arriver à briser l’accoutumance.

Visiblement à l’aise, Riley sert une musique répétitive qui joue autant de ses influences (modes indiens ou musique gnaoua) que de préoccupations plus immédiates : expérimentations électroniques hybrides mises au service d’un psychédélisme d’un nouveau genre. Le tout, capable de mettre d’accord différents types d’auditeurs curieux.

CD: 01/ - 02/ - 03/ - 04/ - 05/ -

Terry Riley - Poppy Nogood and the Phantom Band All Night Flight - 2006 - Elision Fields. Distribution Differ-ant. 



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