Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Spiritworld: Live at the CUE Art Foundation (Witnissimo - 2006)

SpiritworldDepuis plus de trente ans, le peintre américain Jeff Schlanger nourrit un projet personnel appelé musicWitness, qui le porte à rendre sur papier et sur l'instant des impressions glanées lors des concerts de musique créative auxquels il assiste. Le 8 avril 2005, lors d'une exposition de ses travaux au CUE Art Foundation de New York, il investissait l'exercice devant caméras, le temps d'un concert donné par William Parker, Oluyemi Thomas (Positive Knowledge), Joe McPhee et Lisa Sokolov.

En lente procession, les musiciens prennent place parmi les peintures et les sculptures. Soprano sous le bras, McPhee attend son heure, qui suivra de peu celle de la vocaliste Lisa Sokolov. Impressionnante, elle tisse avec le saxophoniste des entrelacs étourdissants quand Parker et Thomas se chargent de percussions diverses (cymbales, gongs, cloches et bols). L'ensemble divague ainsi sur les rives d'une Asie intérieure transportée dans la 25e rue.

La seconde improvisation voit Parker retrouver son instrument de prédilection, la contrebasse. Plus perturbés, la voix et les vents se chargent de mettre au jour une musique urbaine dont les référents se trouvent moins capables d'apaiser les tourments exposés. Sous le coup des heurts improvisés, les gestes de Schlanger -  Ralph Steadman coloré - traduisent le propos des musiciens ou illustrent leur pratique, pour atteindre, au final, la révélation fidèle d'un moment exceptionnel.

DVD: 01/ Spiritworld: Live Concert at CUE 02/ musicWitness: Genesis & Testimony 03/ musicWitness: Vision Gallery

Spiritworld - Live at The CUE Art Foundation - 2006 - Witnissimo.



The Idle Suite: Up Two Stick Road (Last Visible Dog - 2007)

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S’il a été bâti sur quelques révoltes personnelles, le rock a rapidement été rattrapé par un suprême conformisme pour devenir, tout aussi rapidement, l’une des musiques les plus conventionnelles au monde. Preuves en donnent encore aujourd’hui un bon million de groupes dispersés sur la planète, trentenaires engoncés en jeans slim ou adolescents qui ne savent pas ce qu’ils font quand, déjà, ils ne savent pas comment le jouer.

Mais l’important étant le plaisir du spectateur content d’un rien, il serait grand temps de relativiser, d’arrêter de tenter de communiquer son refus, et d’écouter, satisfait d’être passé entre les gouttes de la propagande commerçant, ce disque de The Idle Suite. Fantasmant ici un Battles
qui aurait véritablement réussi son pari, ce groupe néo-zélandais mêle avec élégance post rock, free jazz, no wave et (même) pop, à coups de batterie, guitares, basse et claviers – soit : on l’a échappé belle.

C’est que The Idle Suite joue des contrastes, comme tout le monde, mais son originalité est de le faire avec intelligence : passant d’un rock arythmique et ample (We are the Urns from Undr) à une noisy pop plus mélodique rappelant celle de Field Mice (The A&P Show) ; d’une longue plage monochrome (There is No Such Place) à une déconstruction bruitiste (Sphyma Zygaena). En guise de conclusion, le groupe donne Forcefield, qui installe sur plus de 23 minutes une progression partie des limbes, réminiscence de Badalamenti qui devra faire avec les incursions d’une guitare ayant à voir avec celle de Lee Ranaldo. Brisée, la progression est contrainte de céder la place à une plage atmosphérique moins inquiète, et donc rassurante. D’autant plus que Up Two Stick Road  avait déjà prouvé plus tôt qu’existaient encore, dans le rock comme peut être ailleurs, des exceptions qui confirment les règles désolantes et imposées.

                                                                                                       The Idle Suite, The A&P Show. Courtesy of Last Visible Dog & The Idle Suite.

CD: 01/ Single Hits... Not Hit Songles 02/ We are the Urns from Undr 03/ The A&P Show 04/ There is No Such Place 05/ Krap Kao 06/ Sphyma Zygaena 07/ Forcefield

The Idle Suite - Up Two Stick Road - 2007 - Last Visible Dog.


Dajuin Yao + Li Jianhong + Yan Jun: Pisces Isacriots (Kwanyin Records - 2006)

iscgrisliEnregistré en 2004 au 2pi Festival, Pisces Iscariots imbrique les vues expérimentales de trois acharnés de la scène improvisée chinoise: Dajuin Yao, Li Jianhong et Yan Jun, qui se partagent ici bandes et platines.

Envisageant le récit d’un voyage fait entre la campagne et la ville, les musiciens usent de sons capturés dans la nature (vent, cours d’eau, chouette) avant de leur opposer des interventions plus angoissées : turntablism imparfait, attaques nerveuses d’aigus électroniques, déflagrations diverses (du façonnement d’un drone sombre à la formation d’un langage universel par l’appropriation de lectures glanées en différents points du monde).

D’autres souffles s’imposent alors, se font ronflement sourd chassé bientôt par d’autres conversations et le bruit des transports collectifs. La ville, expérimentale, évoquée à la manière dont les futuristes italiens imaginaient leurs trains. A bon port, envisager le parcours : réfléchi et parfois excessif, curieux ou évident, Pisces Iscariots raconte un autre environnement dans un même univers.

CD: 01/ Pisces Iscariots

Dajuin Yao + Li Jianhong + Yan Jun - Pisces Iscariots - 2006 - Kwanyin Records.


Laurent Jeanneau : Soundscape China (Kwanyin Records, 2007)

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Composant à partir de field recordings glanés lors de ses voyages – notamment en Asie, Laurent Jeanneau donne avec Soundscape China dans la reconstruction d’un réel comme on le rencontre en Chine, soit, pour l’étranger de passage : abstrait, concret ou impressionniste.

Des ordres d’un professeur de gymnastique sortis d’un haut parleur au chant des oiseaux, de collages abrupts de publicités radio, de morceaux de musique folklorique ou du bruit de pas, à quelques dialogues perdus, Jeanneau se fait un monde personnel qui accueille des souvenirs qu’il décide ou non de réinterpréter par la commande de traitements informatiques.

Alors, l’auditeur peut discerner un drone sombre et métallique parmi les bruits de la ville, envisager l’apposition de reverses sur la complainte d’un luth, ou craindre les effets de déflagrations électroniques soudaines. Et lorsqu’il abandonne son statut de collectionneur toqué de preuves concrètes, Jeanneau transpose Angelo Badalamenti ou Brian Eno dans la province du Yunnan, diversifiant ainsi son discours émouvant et son œuvre nourrie.

Laurent Jeanneau : Soundscape China (Kwanyin Records.)
Edition : 2007.
CD :
01/ Soundscape China
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Fred Anderson, Harrison Bankhead : The Great Vision Concert (Ayler Records - 2007)

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Enregistré en 2003 au Vision Festival de New York, le duo Fred Anderson (saxophone ténor) / Harrison Bankhead (contrebasse) s’offre un set ravageur qui tient de l’évidence.

Sereins d’un bout à l’autre, les musiciens défendent un jazz chaleureux fait de gimmicks et d’esquisses mélodiques qu’ils distribuent comme autant de propositions humbles (Cloverleaf), ou tiennent une poursuite ludique qu’Anderson, courbé sur son instrument, terminera au son d’un dérapage évidemment contrôlé (Trying to Catch the Rabbit).

Introduit par Bankhead à l’archet, Wandering s’avère être la pièce de choix du dialogue. Y tissant des entrelacs déviants avant d’imposer un swing impeccable développé par un grand solo de contrebasse, le duo finit par en découdre au son d’un emportement altier, cure de jouvence que Fred Anderson s’auto prescrit régulièrement. Et dont les effets lui font investir ensuite un blues bon enfant : The Strut, conclusion heureuse d’un concert de choix.

CD: 01/ Cloverleaf 02/ Wandering 03/ Trying to Catch the Rabbit 04/ The Strut

Fred Anderson & Harrison Bankhead - The Great Vision Concert - 2007 - Ayler records. Distribution Orkhêstra International.



Adam Bohman, Roger Smith: Reality Fandango (Emanem - 2007)

bohmanDe deux récents voyages chez Roger Smith, le (ci-présent) violoniste Adam Bohman (membre du groupe Morphogenesis et du London Improvisers Orchestra) ramène six pièces improvisées.

Quand, derrière sa guitare classique, Smith met au jour des tensions toujours nouvelles, Bohman fabrique au moyen d’un violon préparé et d’objets divers des réponses emportées : attaques des cordes et percussions peu communes au service d’expérimentations fulgurantes mises bout à bout (The First Question).

Convulsives, les trouvailles de Bohman soulignent étrangement le jeu de Smith – parfois en droite ligne de celui de Derek Bailey (Look at A Foot), d’autres fois plus déconstruit encore (Come in) – et servent davantage une nouvelle réflexion sur la pratique improvisée qu’elles ne cherchent à révéler un exposé satisfait de création immédiate. Aléatoire, donc, l’ensemble, évoluant de l’emporte-pièce partiellement remarquable à des moments d’émulation ineffable.

CD: 01/ Come in 02/ The First Question03/ Your Friend 04/ Look at A Foot 05/ Yes, Thias 06/ So

Adam Bohman, Roger Smith - Reality Fandango - 2007 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.


Keith Tippett Tapestry Orchestra: Live at Le Mans (Red Eye Music - 2007)

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En 1998, au Festival de jazz du Mans, le pianiste Keith Tippett menait son Tapestry Orchestra - ensemble de 21 musiciens parmi lesquels on trouve les batteurs Louis Moholo Moholo et Tony Levin, les chanteuses Julie Tippetts, Maggie Nicols et Vivien Ellis, le contrebassiste Paul Rogers, le tromboniste Paul Rutherford, ou encore, les saxophonistes Paul Dunmall et Gianluigi Trovesi.

Un casting de choix, donc, qui se laisse conduire sur les sept compositions arrangées dans le détail par Tippett. Exposant ici toute la diversité de ses préoccupations, celui-ci commande des valses indolentes menées jusqu’à une évocation de Berio (Second Thread) ou à un free jazz jubilatoire (Third Thread), une ballade irlandaise transposée dans un univers proche de celui de Lalo Schifrin (Sixth Thread) ou un morceau de cabaret exalté (Fourth Thread).

Adepte du pandémonium brouilleur et salutaire, Tippett impose ici et là à ses musiciens des élans baroques réconciliateurs, fusionne un swing brillant à un gospel cacophonique (First Thread) ou à une pièce vocale plus mesurée évoquant Morton Feldman (Fifth Thread). Les couleurs sont changeantes et vives ; le tableau tire parti avec élégance de tous les –ismes possibles, pour présenter au final une œuvre magistrale.

CD1: 01/ First Thread 02/ Second Thread 03/ Third Thread 04/ Fourth Thread - CD2: 01/ Fifth Thread 02/ Sixth Thread 03/ Seventh Thread

Keith Tippett Tapestry Orchestra - Live at Le Mans - 2007 - Red Eye Music.


Sun Ra: Pathways to Unknown Worlds (The University of Chicago Press - 2007)

pathwaysgrisliLe 13 avril 1956, Sun Ra enregistre Super-Sonic Jazz, premier album du catalogue de son propre label, El Saturn Records. La réalisation de la pochette est confiée à Claude Dangerfield, qui jette sur le papier les touches noires et blanches d’un piano entouré d’éclairs et de planètes. A la suite de cette première collaboration, Sun Ra entamera une véritable réflexion sur la place de l’illustration dans une esthétique globale à mettre en place. Pathways to Unknown Worlds en donne les preuves.

Edité à l’occasion d’une exposition consacrée à l’univers d’El Saturn Records et, donc, de son grand patron, le livre reproduit sur papier glacé pochettes de disques et feuilles extraites de cahiers jaunis, sur lesquelles des artistes semi professionnels oeuvrant alors à Chicago (Dangerfield, LeRoy Butler, James Bryant, Evans) et Sun Ra lui-même (travaillant davantage sur les logos et la typographie), développent un répertoire graphique collant à la mystique musicale et extraterrestre du maître. Alors, fusées, ovnis, planètes et oeils divins, se partagent le monde d’en haut, séparés quelques fois par des failles spatiotemporelles ou un manche de contrebasse, quand, ailleurs, des femmes à la renverse et en lévitation rivalisent d’importance avec des anges déviationnistes tenant quand même à leur Annonciation.

A côté des images, les mots d’Adam Abraham à propos de son père, Alton, ami le plus proche de Sun Ra, et les souvenirs de musiciens ayant côtoyé le pianiste : Robert Barry, Von Freeman (qui raconte comment Sun Ra lui révéla, un jour, son véritable nom) ou Art Hoyle. Plus concrets, presque souvenirs amassés pour satisfaire la curiosité la moins sérieuse, des tracts annonçant concerts, des cartes de visite ou de vœux, sont reproduits. La manie du collectionneur appliquée à la portée universaliste du maître, qui complète de façon légère The Wisdom of Sun Ra, recueil de textes récemment publié par le même éditeur.

Elms, Anthony, John Corbett, and Terri Kapsalis, Pathways to Unknown Worlds: Sun Ra, El Saturn and Chicago's Afro-Futurist Underground, 1954-68, Chicago, The University of Chicago Press, 2007. Cet ouvrage (en anglais) est disponible auprès de The University of Chicago Press.


Magnus Broo, Adam Lane, Paal Nilssen-Love, Ken Vandermark: 4 Corners (Clean Feed - 2007)

4cornersgrisliEnregistré en concert à Coimbra, 4 Corners revient sur l’association Magnus Broo (trompette) / Adam Lane (contrebasse) / Paal Nilssen-Love (batterie) / Ken Vandermark (saxophones, clarinette basse), partie bruyamment sur les traces d’Ornette Coleman.

C’est que l’entier quartette entretient un rapport éclectique à la musique : passionnés aussi de contemporain ou de métal, Lane et Vandermark (qui signent les compositions) laissent libre court à leurs influences, passant d’un un post-bop charmeur (Spin With The EARth) à des déconstructions free (Alfama), balayant un swing efficace à grands coups de déflagrations bruitistes (Short Stop), ou imbriquant, sur le même morceau, un free bop virulent et une grande marche turque (Ashcan Rantings).

Puissante, la section rythmique régénère avec astuces (utilisation d’une pédale d’effet pour la contrebasse, répétitions valant insistance ou invitations persuasives de Nilssen-Love) les phrases de Vandermark et Broo. Stimulante, la rencontre permet au groupe d’adresser quelques hommages (à Lester Bowie, Bobby Bradford) et prouve que le respect des ancêtres est plus profond lorsqu’il cherche un prolongement à leur pratique plutôt que lorsqu’il s’en tient à la simple imitation.

CD: 01/ Alfama (for Georges Braque) 02/ Spin With The EARth 03/ Short Stop (for Bobby Bradford) 04/ Lucia 05/ Ashcan Rantings 06/ Tomorrow Now (for Lester Bowie) 07/ ChiChi Rides The Tiger

Magnus Broo, Adam Lane, Paal Nilssen-Love, Ken Vandermark - 4 Corners - 2007 - Clean Feed. Distribution Orkhêstra International.


Chris Cutler & Fred Frith: The Stone: Issue 2 (Tzadik - 2007)

stonegrisliJadis partenaires au sein du groupe Henry Cow, le guitariste Fred Frith et le percussionniste Chris Cutler se retrouvaient en décembre 2006 sur la scène du Stone, à New York.

Adeptes d’expérimentations diverses, le duo invente ici quelques folklores sur fond bruitiste, No wave faite décorum dont Frith se charge à force d’effets imposés à sa guitare électrique, qu’il répète des arpèges ou s’occupe de capturer quelques larsens. Ensuite, allongées, les notes sortent de terre des mélodies minces et inattendues : au creux du brouhaha, on croit alors percevoir un bout d’Irlande, de Maroc ou de Mongolie, quant aucun passage mélodique ne peut véritablement prétendre au titre de refrain établi.

Appuyant davantage ses coups, Cutler introduit ensuite la dernière partie de l’improvisation, rock grondant tirant parti de boucles de déflagrations de guitare avant que cymbales et slides ne sonnent l’heure de l’apaisement. Preuve que les retrouvailles peuvent parfois donner de meilleurs fruits que les premières rencontres.

CD: 01/ The Stone: Issue 2

Chris Cutler & Fred Frith - The Stone: Issue 2 - 2007 - Tzadik. Distribution Orkhêstra International.



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