Le son du grisli

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A paraître : Sorcière, ma mère de Hanns Heinz Ewers & Nurse With WoundInterview de Quentin RolletEn librairie : Pop fin de siècle de Guillaume Belhomme
Archives des interviews du son du grisli

Anthony Ortega: Afternoon in Paris (HatOLOGY - 2007)

ortega_copyAmi d’enfance d’Eric Dolphy, le saxophoniste, flûtiste, clarinettiste et pianiste Anthony Ortega aura eu autant de peine que lui (de son vivant) à diffuser sa musique auprès d’un large public. Salué il y a une quarantaine d’années pour son enregistrement de New Dance, en duo avec le contrebassiste Chuck Domanico, Ortega rééditait l’expérience en 2005 auprès de Kash Killion.

Le temps de quelques reprises sophistiquées, le duo réinvente des thèmes connus – Ask me Now et Blue Monk de Thelonious Monk, Now’s The Time de Charlie Parker – à coups de traitement aussi exigeant qu’inspiré : Ortega explorant de fond en comble chacun des thèmes, passant du swing au free mesuré, allant voir à côté quand Killion se fait discret sur un discours pourtant partagé.

Sur I’ll Remember April, Killion passe au violoncelle et Ortega à la flûte, parallèle contemporain à la collaboration Ron Carter / Eric Dolphy, si ce n’est que Killion joue davantage les accompagnateurs. En guise de conclusion, le disque s’offre un inédit : Ornithology, titre enregistré par Ortega et Domanico en 1966, sur lequel le saxophoniste manie avec virtuosité l’art du soubresaut. Retour aux sources exquis et informatif.

CD: 01/ Ask me Now 02/ Jupiter 03/ Blue Monk 04/ I’ll Remember April 05/ Now’s The Time 06/ Afternoon in Paris 07/ One 08/ Open Spaces 09/ Ornithology

Anthony Ortega - Afternoon in Paris - 2007 - HatOLOGY. Distribution Harmonia Mundi.



Steve Peters : Three Rooms (Sirr, 2007)

steve peters three rooms

Créateur d'installations sonores quiètes, Steve Peters mène sur Three Rooms la visite d'univers précieux ou instables, captivants toujours.

Delicate Abrasions, d'abord, sorti des murs d'un ancien entrepôt de Santa Fé, capable de déployer une batterie de sons hétéroclites (assimilables quand même : souffles, craquements, cliquetis et larsens), chacun se refusant à dire plus haut ou plus fort que les autres, histoire de ne pas déranger la progression enveloppante en cours. Au moyen de son seul souffle et d'un processeur, le musicien construit ensuite Center of Gravity, exposé d'attaques fulgurantes séparées par de longs silences.

Pour finir, Peters investit un temple bouddhiste, sort de l'une de ses cloches un premier son prétexte au développement d'une esthétique de la transformation: Mountains Hidden in Mountains, oeuvre de résonances qui fantasme l'éternel retour d'une note originelle quand la vérité veut que celle-ci, changée en drone oscillant, dévoile au fur et à mesure ses insoupçonnables possibilités sonores. Soit, une composition délicate, qui propose encore et parle de retour à l'heure de sa conclusion.

Steve Peters : Three Rooms (Sirr)
Edition : 2007.
CD : 01/ Delicate Abrasions 02/ Center of Gravity 03/ Mountains Hidden in Mountains
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Derek Bailey: Standards (Tzadik - 2007)

bailey_copyGenèse d'une oeuvre à part, Standards donne à entendre le travail de préparation auquel se livra le guitariste Derek Bailey avant l'enregistrement de Ballads, son disque le plus facile d'accès - et donc, son plus grand succès.

A chacun des morceaux choisis, Bailey applique la même méthode: s'égarant d'abord, il improvise dans le même temps qu'il interroge les possibilités de l'harmonie, distribue ses attaques rèches avant de déposer, studieux, une suite d'accords révélateurs prompts à accueillir quelques accès de fièvre romantique.

Abrupt, orageux et puis délicat, Bailey ménage ici écriture et improvisation, écarts libres et respect des cadres, avec une application qui transforme l'étude en pièce de choix. Alors, Standards troque son statut de document pour celui de disque aussi convaincant que ce Ballads qu'il préparait, et se fait référence affranchie.

CD: 01/ Nothing New 02/ Frankly My Dear I Don't Give a Damn 03/ When Your Liver Has Gone 04/ Please Send Me Sweet Chariot 05/ Don't Talk About Me 06/ Pentup Serenade 07/ Head

Derek Bailey - Standards - 2007 - Tzadik. Distribution Orkhêstra International.


David Murray: Sacred Ground (Justin Time - 2007)

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Premier des deux enregistrements studio de David Murray à sortir en 2007, Sacred Ground voit le saxophoniste prendre la tête d'un Black Saint Quartet dans l'idée de revenir à quelques principes anciens et souvent galvaudés: liberté du geste et revendication.

Auprès de Lafayette Gilchrist (piano), Ray Drummond (contrebasse) et Andrew Cyrille (batterie), Murray défend ses compositions récentes, inspirées par un documentaire pour lequel il a écrit la musique, qui raconte l'histoire des violences subies par la population noire dans le sud des Etats-Unis. Porté par l'enjeu autant que par une section rythmique impeccable, le saxophoniste s'en trouve régénéré, déploye un lyrisme dense à la clarinette basse comme au ténor, et invite par deux fois Cassandra Wilson à lire les poèmes lourds de sens d'Ishmael Reed (Sacred Ground, The Prophet of Doom).

A la hauteur du discours - comme quoi, tout est parfois affaire de répertoire -, Wilson permet à Sacred Ground de prendre la parole avec justesse, complétant ainsi le subtil mélange de blues, de mode latin tempéré et de dissonances distillé jusque là. Histoire, pour Murray, d'être sûr d'avoir tout (et bien) fait pour transmettre son message.

CD: 01/ Sacred Ground 02/ Transitions 03/ Pierce City 04/ Banished 05/ Believe in Love 06/ Family Reunion 07/ The Prophet of Doom.

David Murray Black Saint Quartet - Sacred Ground - 2007 - Justin Time (Just 204-2). Distribution Harmonia Mundi.


Henry Grimes, William Parker: Signs Along The Road Poems / Who Owns Music? (Buddy's Knife - 2007)

Grimes_TitelLa ligne éditoriale des éditions Buddy's Knife est simple: donner aux jazzmen la possibilité d'écrire sur leur art. Premières références du catalogue, Signs Along The Road Poems et Who Owns Music? sont l'oeuvre de deux contrebassistes de générations différentes: Henry Grimes et William Parker.

Après avoir joué aux côtés de Thelonious Monk, John Coltrane, Sonny Rollins ou Albert Ayler, Henry Grimes dut mettre sa carrière entre parenthèses pendant une vingtaine d'années années, avant de reprendre du service grâce à l'implication d'un de ses admirateurs: William Parker. Pendant son absence, Henry Grimes a écrit. Des poèmes, essentiellement, recueillis ici et présentés par le guitariste Marc Ribot – qui invita le contrebassiste à prendre place dans son Spiritual Unity Quartet, formation consacrée au répertoire d'Albert Ayler. Expression d'un homme contraint au renoncement, les poèmes de Grimes parlent d'amour, de tâches à accomplir, de solitude et de mystique, ici fille illégitime de la résignation. L'écriture, anguleuse, porte en elle les preuves de la respiration, mais permet surtout au contrebassiste de renouer avec la musique sans l'aide de son instrument: parlant de l'évolution qu'aura connu le blues, ou évoquant quelques fantômes (Bessie Smith ou W.C. Handy) que n'aurait pas reniés Ayler.

Parker_TitelDans un « Sound Journal » qu'il tient depuis plus de vingt ans, William Parker ne cesse d'interroger sa pratique musicale. Who Owns Music? d'offrir un aperçu exhaustif de l'intérêt que Parker voue aux mots. Etudes théoriques ramassées, poèmes, souvenirs, pensées, le contrebassiste multiplie les expériences pour dévoiler une esthétique hors du commun et une sagesse qui l'aide à faire avec l'étrange marche du monde. Alors, après avoir adressé un hommage à quelques contrebassistes (Ron Carter, Richard Davis, Malachi Favors, Henry Grimes, Peter Kowald...), Parker explique le rapprochement qu'il fait entre musique et peinture, avance que la musique permet au monde d'échapper au pire faute d'être plus efficace en le rendant tout simplement beau. En chercheur, il tente de définir son et mélodie ou d'éclairer le rôle du critique ; mystique, il dit le musicien disciple de dieu, s'interroge sur la part que doit prendre la vérité en toute chose. Les sujets éclatés convergent ainsi sous la plume de William Parker, pour mieux exposer l'oeuvre d'une vie animée par une quête tenace.

Henry Grimes, Signs Along The Road Poems, Cologne, Buddy's Knife, 2007 & William Parker, Who Owns Music?, Cologne, Buddy's Knife, 2007. Ces deux ouvrages (en anglais) sont disponibles par correspondance auprès des éditions Buddy's Knife.



Rob Wagner: Trio (Valid Records - 2007)

22969Familier du jeu en trio, le saxophoniste et clarinettiste Rob Wagner convoquait deux nouveaux partenaires - le percussionniste Hamid Drake et le bassiste Nobu Ozaki – pour enregistrer en décembre 2005, à la Nouvelle Orléans, une session hantée par l'ouragan Katrina.

Par l'inertie des autorités à avoir suivie, aussi, à en croire Desoparia, lamentation rageuse sur laquelle Wagner fait part, au soprano, de ses motivations premières sur le mode oriental défendu par la section rythmique. S'ensuit une série d'impressions inspirées: colère sourdant à travers quelques dérives free (Childhood Memory), recueillement profond (La Madrugada, Plutino, Freedumb), angoisse lentement révélée (Shock, Awe, Sham, Shame) ou états d'âme contraires que réussit à réconcilier le drame (Where Is Home?).

Plaidoyer pour un retour au bon sens, politique autant que musical, Trio allie avec élégance fond et forme, et en profite pour fustiger l'intérêt aléatoire aloué aux catastrophes selon l'endroit du monde où elles tombent.

CD: 01/ Desoparia (They handed out $12 billion cash in Iraq and couldn't even give New Orleans drinking water 02/ Plutino 03/ Where Is Home? 04/ Shock, Awe, Sham, Shame 05/ Childhood Memory 06/ La Madrugada 07/ Freedumb (Aren't you glad to vote in America?) 08/ Penumbria

Rob Wagner - Trio - 2007 - Valid Records.


Rob Wagner: Lost Children (Valid Records - 2007)

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Grand adepte du jeu en trio, le saxophoniste Rob Wagner menait en 2006 sa principale formation, qui donne aussi à entendre le contrebassiste James Singleton et le batteur Ocie Davis.

En connaisseur, Wagner impose sur Lost Children une musique influencée par la deuxième génération de free jazzmen - souffleurs envoûtés par les graves (2068) ou sublimant par leur énergie une mélodie de rien (Night Before) -, avant d'évoquer de plus anciennes figures (Coltrane
et Ayler sur Early), voire, de beaucoup plus anciennes (au point d'en être anonymes) sur When Sax was King, pièce aux parfums anciens de Nouvelle Orléans.

Certes, il arrive au leader de pécher par excès de délicatesse (33 Nights with Mars) ou par intérêt subit pour l'évidence déraisonnable (Little Lamb), fautes pardonnées à l'écoute du seul Lost Children, morceau sur lequel il construit au soprano un jazz intense et frontal, étendard le plus fidèle de ses belles manières instrumentales.

CD: 01/ Wash Away Our Sins 02/ Early 03/ Lost Children 04/ 2068 05/ Little Lamb 06/ Talking in Sponges 07/ 33 Nights with Mars 08/ Night Before 09/ When Sax was King

Rob Wagner - Lost Children - 2006 - Valid Records.


Charles Mingus: Cornell 1964 (Blue Note - 2007)

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Exhumé par la veuve du contrebassiste, Cornell 1964 donne à entendre les premières heures du groupe le plus convaincant qu'a jamais conduit Mingus: sextette comprenant Eric Dolphy, Johnny Coles, Clifford Jordan, Jaki Byard et Dannie Richmond.

Le 18 mars 1964, à l'Université Cornell, Mingus et ses hommes imposent un répertoire gigantesque qui ménage les liens du leader à la tradition (reprises d'Ellington, Billy Strayhorn et Fats Waller) et quelques vues plus personnelles, pour ne pas dire singulières, et magistrales: Fables of Faubus, Orange Was the Colour of Her Dress, Then Blue Silk, Meditations, So Long Eric, pièces maîtresses à chaque fois réassemblées selon l'humeur - jamais selon la forme - des musiciens.

Ici, rien à redire: interventions remarquables de Jordan au ténor (des Fables aux phrases ténébreuses de Meditations) ; passages d'un astre amateur de trajectoires bouleversées – Dolphy à l'alto, à la clarinette basse ou à la flûte – et supérieur, encore, sur Take the « A » Train ; pratique impeccable et fantasque du pianiste Jaki Byard et ténacité mise au profit d'une approche mélodique plus raisonnable du trompettiste Johnny Coles ; entente idéale, enfin, de la section rythmique: Richmond concentré, en charge des pulsations à respecter ou non, et Mingus, imprudent conducteur d'un groupe attentif à toutes sortes de possibilités.

Si l'on doit toujours craindre la sortie de « bandes inopinément découvertes », Cornell 1964 a de quoi rassurer tout sceptique: complétant le catalogue d'enregistrements en concert du Mingus Sextet, il s'y fait même une place de choix parmi les preuves déjà existantes et parfois moins complètes dans leur façon d'exposer l'énormité du discours mingusien (malgré la qualité toujours évidente des musiciens et de leurs prestations): blues réinventé à coups de gestes inspirés et provocateurs, revendication hautaine et gagnante au son d'une musique tout simplement supérieure.

Charles Mingus : Cornell 1964 (Blue Note / EMI)
Enregistrement : 1964. Edition : 2007

CD1 : 01/ ATFW 02/ Sophisticated Lady 03/ Fables of Faubus 04/ Orange Was the Colour of Her Dress, Then Blue Silk 05/ Take the « A » Train -
CD2 : 01/ Meditations 02/ So Long Eric 03/ When Irish Eyes Are Smiling 04/ Jitterbug Waltz
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Spontaneous Music Ensemble: Frameworks (Emanem - 2007)

spontgrisliEn 1968, 1971 et 1973, le percussionniste John Stevens menait à Londres trois versions différentes de son Spontaneous Music Ensemble.

La première année, Norma Winstone dépose ses vocalises descendantes sur le bourdon étrange que forment Kenny Wheeler au bugle et Paul Rutherford au trombone. Notes longues portées haut par chacun des instruments (ajouter la basse clarinette de Trevor Watts), qui simulent chutes et rétablissements, tirant des dissonances de leurs confrontations. De plus en plus présent, Stevens finit par convaincre son ensemble des charmes d’une cacophonie libératrice (
Familie Sequence
).

Deux ans plus tard, le batteur retrouve Watts et invite Julie Tippett et le contrebassiste Ron Herman. Compulsif, mais aussi plus mélodique, Quartet Sequence
donne à entendre le duel interne auquel se livre Tippett, posant sa voix sur les arpèges clairsemés de sa guitare, parmi les frasques rythmiques montées par Stevens et Herman, et les chastes interventions du saxophone soprano.

A peine une dizaine de minutes, enfin, pour Flower
, sur lequel Stevens et Watts (toujours au soprano) improvisent et interrogent la possibilité d’une simultanéité d’exécution, pour mieux jouer, ensuite, avec le décalage de leurs interventions. Histoire de conclure l’exposition de trois pièces improvisées soumises à grands principes, qui éclairent sous un autre angle l'éloquent répertoire du Spontaneous Music Ensemble.

CD: 01/ Familie Sequence 02/ Quartet Sequence 03/ Flower

Spontaneous Music Ensemble - Frameworks - 2007 - Emanem. Distribution Orkhêstra International.


Zero Point: Plays Albert Ayler (Ayler Records - 2007)

zerogrisliLe temps de deux improvisations et de sept reprises du maître, Zero Point fantasmait le retour sur terre d’Albert Ayler. Pas n’importe où, sur terre: au Café Jazzorca de Mexico.

Là, German Bringas (saxophones alto et ténor), Itzam Cano (contrebasse) et Gabriel Lauber (batterie) rendaient fin 2006 un hommage appliqué : habité par « The Holy Ghost », Bringas plaidait en faveur de l’incarnation sur Tune Q autant que sur Improv 1, porté par une section rythmique idéale. Interprétant, plus détaché mais toujours aussi convaincant, Angels et The Wizard, le trio ajoute à la forme les fonds de blues ou de folklore bouleversé chers au discours d'Ayler.

Forcément virulent, plaintif, souffreteux ou enthousiaste, Zero Point fait du songbook investi un tribute remarquable, et relativise toutes les distances.

CD: 01/ Vibrations 02/ The Wizard 03/ Tune Q 04/ Infant Happiness 05/ Saints 06/ Children 07/ Improv 1 08/ Improv 2 09/ Angels

Zero Point - Plays Albert Ayler - 2007 - Ayler Records. Téléchargement.



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