Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Wadada Leo Smith : Spiritual Dimensions (Cuneiform, 2009)

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Dans ce disque, Wadada Leo Smith se livre à de longues improvisations / méditations autour d’un motif mélodique (Al-Shadhili’s Litany of the Sea : Sunrise) ou rythmique (Umar at the Dome of the Rock, parts 1 & 2). Longues à propos, car il faut du temps, et de l’espace, pour que la musique de Wadada Leo Smith se déploie, que la trompette du leader ondoie au gré des vents de son inspiration.

Ces vents là viennent des terres de Miles. Ce dernier semble partout présent, plus comme un esprit inspirant que comme une ombre étouffante. Pour preuve la sonorité aigrelette et le jeu avec le silence qui frappent dans le premier disque, et l’instrumentation choisie dans le second disque. Car cet album est double, et si l’esthétique y est partout la même, les formations qui l’incarnent diffèrent selon les deux disques.

Tout d’abord, le Golden Quintet, qui joue sur le premier disque, témoignage d’un concert donné lors du Vision Festival 2008. On y retrouve le même contrebassiste (John Lindberg) et le même pianiste (Vijay Iyer) que dans le Golden Quartet de Smith. A la place de Shannon Jackson, deux batteurs sont ici conviés (Don Moye et Pheeroan Aklaff) comme pour souligner l’importance du rythme, de la pulsation comme moteurs de la machine et véhicules pour ces voyages dans l’espace (les terres africaines de Umar) ou le temps, comme l’atteste la plongée dans l’époque funky qu’est South Central L.A. Kulture.

Ce morceau charnière, qui clôt le premier disque, est repris en introduction du second, emmené cette fois par une formation plus ample (un nonet) et plus électrique aussi. Pheeroan AkLaff, John Lindberg et Wadada restent pour y accueillir de nombreuses cordes (le violoncelle de la précieuse Okkyung Lee, quatre guitares et une basse électriques) qui, superposées, sur-imprimées telles des aplats de peintures, concourent à créer la pâte sonore de l’orchestre. La batterie, qui émerge de cette pâte liminaire annonce clairement la couleur : celle de rythmes binaires, que Miles empruntait au rock dans les années 70, mais envoyés ici avec une fraîcheur et une urgence qui nous éloignent assez vite de toute tentative de comparaison. Car Wadada joue Wadada et le sillon qu’il creuse depuis tant d’années trouve en ce double disque une belle introduction pour aller plus avant en même temps que l’aboutissement d’une exigeante démarche.

Wadada Leo Smith : Spiritual Dimensions (Cuneiform Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008 et 2009. Edition : 2009.
CD1 : 01/ Al-Shadhili’s Litany of the Sea : Sunrise 02/ Pacifica 03/ Umar at the Dome of the Rocks, Part 1 & 2 04/Crossing Sirat 05/ South central L.A. Kulture - CD2 : 01/ South Central L.A. Kulture 02/ Angela Davis 03/ Organic 04/ Joy : Spiritual Fire : Joy
Pierre Lemarchand © Le son du grisli



Jason Stein : In Exchange for a Process (Leo, 2009)

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Au son de sa seule clarinette basse, Jason Stein – entendu auprès de Ken Vandermark, Keefe Jackson et même en leader – extirpe des morceaux épars d’une intimité expressionniste.

Pas tous galvanisant, puisqu’on sait l’exercice de l’enregistrement en solitaire plutôt difficile sur la longueur d’un disque entier, mais révélant parfois une pratique originale : graves enrobés puis tremblants de Murray Flurry, développements mélodiques embarrassés de Hysterical Eric ou vocalisation exténuante de Fiction for C.G. Des ronds de phrases des premières minutes (évocations évidentes de Dolphy seul au même instrument), Stein se sera laissé dériver au gré d’intentions découvertes sur le vif : souvent accrocheuses,  quelques fois concentrées.

Jason Stein : In Exchange for a Process (Leo Records / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01/ For the Sake of Edgar Pollard 02/ For Ishan 03/ History Histrionics 04/ Paint By Number 05/ E.P. and Me 06/ Hysterical Eric 07/ Murray Flurry 08/ Temporary Framing of Dr. J 09/ Handmade Chicago 10/ For Peter 11/ Fiction of C.G.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


David Crowell : Spectrum (Innova, 2009)

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David Crowell est compositeur, saxophoniste et membre du Philip Glass Ensemble. A l’écoute de Point Reyes où il fait se superposer quatre pistes de saxophone, la filiation Reich/Glass est évidente.

Excepté deux improvisations aux souffleries souterraines et inachevées (Long Goodbye, Looking Deeply), la répétition hante joyeusement ce très court Spectrum (30 minutes seulement). Ces répétitions ne sont jamais oppressantes ou stériles et les quatre minutes introductives de Great Wide Open ne tournent jamais à vide. Ici, fluidité et clarté sont de mise et jamais rien ne s’embourbe dans l’obscur et l’abscons. Quant à l’alto du leader, il évacue d’emblée toute tentation de virtuosité au profit d’un phrasé sec et sinueux, fureteur et…joyeusement obsessionnel. Chassez le naturel…

David Crowell Ensemble : Spectrum (Innova / Orkhêstra International)
Edition : 2009
CD : 01/ Happy Nightmare 02/ Point Reyes 03/ Long Goodbye 04/ Great Wide Open 05/ Nectar of Life Part 1 06/ Nectar of Life Part 2 07/ Looking Deeply
Luc Bouquet © Le son du grisli


Bill Orcutt : A New Way to Pay Old Debts (Palilalia , 2009)

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Durant les années 1990, la guitare incendiaire de Bill Orcutt accompagne les hurlements et le jeu extrême à la batterie de sa compagne Adris Hoyos au sein du groupe de hard core Harry Pussy. Depuis la fin de cette aventure en 1997, les deux activistes sonores ont donné peu de nouvelles. C’est pourquoi cet album solo de Bill Orcutt paraît débarquer de nulle part. Cette impression de singularité est renforcée par l’achèvement stylistique atteint par le guitariste.

En effet, rarement le son d’une guitare acoustique aura paru aussi sauvage, notamment grâce à un accordage particulier et à l’enlèvement des cordes de La et Ré. Si les influences hard core se font toujours sentir, la rugosité du blues d’un Fred Mc Dowell, la recherche de déconstruction adoptée par John Fahey à la fin de sa carrière et l’expressionnisme unique de Derek Bailey semblent avoir marqué Bill Orcutt. Surtout, le guitariste s’intéresse peu aux effets que la technologie pourrait apporter à son jeu. Le son qui résulte d’une telle approche est d’une grande présence physique et prend place dans un espace révélé par divers parasites comme un coup de téléphone, le bruit du trafic…

Souvent, les notes se succédent dans un flux incontrôlé, comme si le musicien luttait avec son instrument. Entièrement investi, Bill Orcutt ne peut s’empêcher d’accompagner ses notes de hurlements bruts. Un album de blues et de fureur qui devrait faciliter toute entreprise cathartique.


Bill Orcutt, My Reckless Parts (extrait). Courtesy of Palilalia.

Bill Orcutt : A New Way to Pay Old Debts (Palilalia Records)
Enregistrement : 2009. Edition : 2009.
LP : A1/ Lip Rich A2/ Sad News from Korea A3/ Pocket Underground A4/ Too Late to Fly B1/ My Reckless Parts B2/ Street Peaches B3/ A New Way to Pay Old Debts B4/ Cold Ground.
Jean Dezert © Le son du grisli


Wolter Wierbos : Deining (Dolfijn, 2009)

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Sur Deining – qui assemble des extraits de concerts organisés par le tromboniste sur sa propre péniche –, Wolter Wierbos se frotte à Ab Baars, Han Bennink, Wilbert de Joode, Mary Oliver et Franky Douglas.

La fantaisie de Wierbos, d'être entendue ici en duos ou trios, toutes combinaisons multipliant les références : au swing et à l’improvisation la plus délurée, à une musique expérimentale défaite ou encore à une abstraction bruitiste et amusée. Seules tentatives peinant à convaincre, celles issues de la rencontre de Wierbos avec la guitare de Douglas : mélancolie fade de Visions ou mirage latin-jazz d'Innermission.

En face, rien que d’imposant pour faire oublier les écarts : Wilbert de Joode faisant dériver encore autrement le tromboniste sur In Het Want ; Baars donnant avec lui dans un folklore minuscule ou Bennink décidant de mettre en place une musique de fanfare réduite à l’excès ; Oliver se chargeant, elle, d’aller puiser chez son partenaire un chapelet d’élucubrations sorties de souffles nouveaux.

Wolter Wierbos : Deining (Dolfijn Records)
Enregistrement : 2006-2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Aan Lager Wat 02/ Op Stoom Raken 03/ Voor de Wind 04/ Loefzijde 05/ In Het Want 06/ Fuik 07/ Visions 08/ Buitengaats 09/ Peer’s Counting Song 10/ Dageraad 11/ Innermission 12/ Op de Werf 13/ De Drie Gebroeders 14/ Geusje 15/ Hoog Aan de Wind 16/ Peer’s Counting Song 17/ Ma 18/ Overstag
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Uwe Oberg, Christof Thewes, Michael Griener : Lacy Pool (HatOLOGY, 2009)

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Si l’on connaît bien les School Days que Lacy passa, dans les premières années 60, à recenser et arpenter le répertoire monkien, on sait peut-être moins que c’est au tour des compositions du sopraniste d’être aujourd’hui (le Rova avait montré la voie il y a vingt-cinq ans avec Favorite Street) soigneusement explorées par des formations qui s’y vouent exclusivement : outre-Atlantique, Ideal Bread ; en Italie, The Fish Horn Quartet ; outre-Rhin, le trio Lacy Pool

Découvrant ce groupe, l’auditeur lacyen ne manquera pas de multiplier les rapprochements – avec les trombones de Rudd ou Lewis ; avec l’association piano / batterie / saxophone de The Flame… Il faudrait pourtant ne pas en rester à ce stade, car Uwe Oberg (piano – avec Xu Fengxia sur Looking), Christof Thewes (trombone – entendu par exemple chez Gumpert) et Michael Griener (batterie – repéré dans Vario 41 avec Christmann, Butcher et Baltschun, ou avec Petrowsky sur The Salmon) atteignent l’objectif que pareille « interprétation » peut se fixer : à savoir un « other stuff » que la rampe de décollage écrite permet de commencer à approcher. « What I write is to take you to the edge safely so that you can go on out there and find this other stuff. » (Steve Lacy)

Pour ce qui est de la lettre, on ne pourra que reconnaître la fine et joyeuse compréhension des structures compositionnelles (Griener le montre, avec son sens du détail), et ce n’est pas rien, tant l’esprit lacyen s’y condense… De ce véhicule, le trio (s’en déprend-il assez ?) tire une énergie cinétique compacte, efficace ; on ne saurait que l’encourager : dig it ! (pour reprendre une injonction de Monk).

Uwe Oberg, Christof Thewes, Michael Griener : Lacy Pool (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Edition : 2009.
CD : 01/ Stamps 02/ The Crust 03/ Blinks 04/ After Hemline 05/ The Dumps 06/ Flakes 07/ The Whammies 08/ Retreat 09/ Tarte 10/ Raps
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Sindre Bjerga : New Sounds for Burglar Alarms (Dokuro, 2009)

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Cette fois, la pochette ne permet pas d’en apprendre plus. Ne rien connaître au musicien et ne rien pouvoir lire à son propos avant de mettre l’un de ses disques dans le lecteur est une drôle d’expérience. 

Par la suite, j’apprendrais que Sindre Bjerga – puisqu’il s’agit de lui – est un musicien norvégien amateur d’éditions limitées et de sorties sur CD-R, détail qui me rassure presque autant que m’interpelle le quart d’heure de musique contenu sur ce petit format : des distorsions de toutes sortes forment sur New Sounds for Burglar Alarms un drone complexe. Epais et parfois brouillons, ces « nouveaux sons » ne laissent pas la moindre chance à l’auditeur de décrocher une seule seconde de leur présence frontale. Promené entre des aigus distordus et des graves énormes, l’auditeur semble pourtant contraint d’acquiescer et il arrivera qu’il en redemande même plus rapidement que prévu. Deuxième drôle d’expérience. 

Sindre Bjerga : New Sounds for Burglar Alarms (Dokuro)
Enregistrement : 2005. Edition : 2009
CD : 01/ New Sounds for Burglar Alarms
Pierre Cécile © Le son du grisli


Mike Shiflet : Supreme Trading (Dokuro, 2009)

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Quelque part en Italie, le label Dokuro produit en petites séries des CD trois pouces qu’il enferme ensuite dans de petites boîtes en plastique. Si le design est soigné, la musique retenue sur les disques est, elle, en général, d’un expérimental grisant.

Ainsi en est-il sur Supreme Trading : pièce signée de l’Américain Mike Shiflet (Scenic Railroad, Noumena) qui expose sans attendre son auditeur à un assourdissant phénomène contre-nature. Emporté par le roulement de grains et de drones divers, celui-ci se voit déposé plus loin dans un décor peint par deux simples notes de synthétiseur. Ces-dernières, ravalées bientôt par le brouhaha avant qu'un groupe de trois sons électriques commandent leur repos et la reprise de toutes respirations.

Mike Shiflet : Supreme Trading (Dokuro)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009
CD : 01/ Supreme Trading
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Robert Van Heumen : Stranger (Creative Sources, 2009)

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Stranger s’inspire de l’étranger de Camus. On y entend de sourdes et lointaines déflagrations et Robert Van Heumen procède par de longs et souterrains uppercuts. Ici, le carcan sonique est flottant et piétiné par des balayages toujours perçants. Une symphonie déséquilibrée et souvent titanesque.

No Man’s Land évoque l’exode qui suivit le krach boursier de 1929. Outre le dispositif électroacoustique de Van Heumen, se glissent ici et là quelques phrases répétitives surgies d’un synthétiseur Korg MS-20. Les figures sont contemplatives et sans ruptures ; des rythmes mécaniques apparaissent par intermittence, le tout laissant à l’auditeur une impression de torpeur soutenue.

Robert Van Heumen : Stranger (Creative Sources / Metamkine)
Edition : 2009 
CD : 01/ Stranger 02/ Boise City, No Man’s Land 03/ A Hard Place to Love 04/ The First Black Duster 05/ The Skies That Brought No Rain, Only Dirt 06/ Killing Animals 07/ Ruth Nell 08/ Black Sunday 09/ Hope 10/ Stranger (ambient)
Luc Bouquet © Le son du grisli


Brandon LaBelle : Dirty Ear (Errant Bodies, 2008)

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« Un son est un phénomène qui en lui-même n’a ni projet ni intention : juste un pur excès, un horizon sans cesse en mouvement dont la nature diffuse nourrit l’imagination d’idées d’actions futures. » Cette phrase de Brandon LaBelle – à lire dans un texte publié dans un numéro que la revue Art Press 2 consacre à l’ « art des sons » – permet sans trop en dire de dévoiler la nature de Dirty Ear, disque que l’artiste composa en rapprochant des pièces écrites pour une installation, des field recordings et des extraits d’archives sonores personnelles.

Les sons étant partout, LaBelle va et vient sans arrêt de l’un à l’autre : bruits de la rue, souffles de bandes ou d’existences, découpages de chansons anciennes et saillies soudaines d’une batterie ou d’un orgue minuscule. Musical et non musical, expérimental redevable au souvenir mélodique et pièces d’un expressionnisme brut au résultat plus original que ne le sont ses usages. Dans la pièce où Dirty Ear se laisse entendre, accepter alors qu’un enfant joue, insaisissable ou grossièrement concret, mais affairé à construire son horizon.

Brandon LaBelle : Dirty Ear (Errant Bodies / Les presses du réel)
Edition : 2008.
CD : 01/ Home 02/ Parking Lot 03/ Civic Center 04/ Office Building 05/ Closet 06/ Country 07/ Daytime 08/ Classroom 09/ Foreign City
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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