Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Meredith Monk : Beginnings (Tzadik, 2009)

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Beginnings est une rétrospective de l’œuvre de Meredith Monk courant du milieu des années 60 aux années 80. Ses 17 titres ont été choisis par Meredith Monk elle-même.

Au début, le chant éthéré d’une fée appliquée épouse l’air de Greensleeves et berce un auditeur qui sait qu’il ne doit pas pour autant s’attendre à être ménagé. Sur le titre suivant, Nota, voici déjà que la voix et la guitare adoptent des formes plus étranges et expérimentent sur un folk qui a tout à y gagner. La suite du disque cède de plus en plus à ce penchant expérimental.

Ce qui a pour conséquence l’éclatement des styles : la voix immense de Meredith Monk se mêle à un rock qui évoque This Heat (Candy Bullets and Moon), imite le thérémin (Duet for Voice and Echoplex), défriche un champ minimaliste dans lequel Laurie Anderson n’aura plus qu’à cueillir après coup son O Superman, enregistre et réenregistre sur une même bande les milles feuilles d’un conte sonore (Quarry Weave). Parfois la mélodie semble trop simple pour toucher juste mais la pratique s’en mêle et tord le cou aux conventions et aux principes qui ont depuis toujours mis en avant le fond sur la forme (Biography). Tout le temps de ces « débuts », à la voix, à la guitare, à l’orgue, à la harpe ou au piano, seule ou accompagnée (par d’autres chanteuses comme Andrea Goodman, Susan Kampe, Monica Solem, ou des percussionnistes comme Collin Walcott ou Don Preston), Meredith Monk expérimente, expérimente et expérimente encore, jusqu’à reprendre à son propre compte tous les chants du monde (Trance).


Meredith Monk, Biography. Courtesy of Orkhêstra International.

Meredith Monk : Beginnings (Tzadik / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01/ Greensleeves 02/ Nota 03/ Duet for Voice and Echoplex 04/ Candy Bullets and Moon 05/ Trance 06/ Epic I 07/ paris 08/ Biography 09/ Mill 10/ The Tale 11/ Quarry Weave 12/ Epic II 13/ Tower 14/ Mill 15/ Do You Be ? 16/ Quarry Procession 17/ Porch
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Transit : Quadrologues (Clean Feed, 2009)

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Sur Quadrologues, toujours le même Transit : Jeff Arnal aux percussions, Seth Misterka au saxophone alto, Nate Wooley à la trompette et Reuben Radding à la contrebasse.

Et la même invention, aussi : dans le déploiement d’une musique en équilibre toujours précaire et qui fait de son état vacillant le premier de ses atouts (Strata), sur l’air latin flirtant avec le minimalisme de Walking on Fire ou encore sur de lentes progressions affirmant davantage au fil des secondes, jusqu’à changer une mollesse d'abord revendiquée en morceau d’épaisseur irrésistible (Meeting Ground, The Science of Breath). Jusqu’au bout, Transit invente en quartette vigoureux mais distant, si ce n'est en conclusion, sur Myrtle Avenue Revival, pièce dont le free fantasque évoque Don Cherry (Wooley aux avant postes) histoire de finir sur un grand hommage.

Transit : Quadrologues (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2006-2007. Edition : 2009.

CD : 01/ Strata 02/ Walking on Fire 03/ The Science of Breath 04/ Flip 05/ Rapid Eye Movement 06/ Z Train 07/ Meeting Ground 08/ Time isn't what you think 09/ Speaking in Tongues 10/ Myrtle Avenue Revival.

Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Bruce Gilbert : Oblivio Agitatum (Editions Mego, 2009)

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Trublion substantiel de la scène britannique depuis plus de quarante ans, Bruce Gilbert est avant tout connu des aficionados rock pour être l’ancien guitariste des post punks de Wire. Alors que son ex-comparse Colin Newman continue d’explorer les voies millimétrées de ses guitares au sein du projet Githead (dont le quatrième opus, Landing, vient de sortir), Gilbert a choisi les voies de la musique électronique comme lieu d’expression, le terme rime plus que jamais avec expérimentation(s).

Vingt-cinq années après un This Way (récemment réédité) dont les drones grisonnants avaient surpris tout son monde – quoi, c’est le guitariste de Wire ? – le musicien anglais sort son premier vrai album du vingt-et-unième siècle. Composé de trois plages, dont une splendide deuxième qui occupe les trois-quarts de l’œuvre, Oblivio Agitatum est tout sauf agité. Outre le morceau-titre, honnête introduction cinématique aux traits moroses, les vingt-six minutes de Zeroes s’étirent en un continuum ébréché d’où surgissent des bruits effrayants, tels des monstres sanguinaires tapis dans l’obscurité d’une cour des bourreaux à demi-assoupis. Pleinement digne des meilleurs travaux de l’essentiel Svarte Greiner – c’est dire – la séquence prend encore plus de sens quand elle s’écoute le soir au casque, à déambuler dans les rues désertes de la ville endormie le long d’un canal.

Bruce Gilbert : Oblivio Agitatum (Editions Mego / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ Oblivio Agitatum 02/ Zeroes 03/ Isopyre
Fabrice Vanoverberg Le son du grisli

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Calling Signals : From Café Oto (Loose Torque, 2009)

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Enregistré l’année dernière à Londres, From Café Oto documente la progression de Calling Signals, groupe fondé par le contrebassiste Nick Stephens et Frode Gjerstad en 1994 et qui a accueilli depuis Paul Rutherford, Louis Moholo ou encore Hasse Poulsen.

L’année dernière, Lol Coxhill au soprano et Paal Nilssen-Love à la batterie prenaient à leur tour place aux côtés de Stephens et Gjerstad. En guise d’échauffement, onze minutes d’une déconstruction concentrée et toujours intense sur laquelle Stephens incite de ses graves le soprano, l’alto ou la clarinette basse, à en découdre.

Pendant près de trois quarts d’heure, le quartette met ensuite en lumière une clarinette hallucinée puis les tensions du duo Stephens / Nilssen-Love. Au soprano, Gjerstad profite alors d’une allure renforcée pour confectionner en autiste des guirlandes d’oiseaux querelleurs qu’il abandonnera pour rejoindre Coxhill et apposer avec lui des notes que l’un et l’autre voudront plus longues, comme pour panser les séquelles de leur collaboration effervescente au sein de ce Calling Signals là (08), à la hauteur des incarnations à l'avoir précédé.

Calling Signals : From Café Oto (Loose Torque)
Enregistrement : 15 décembre 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Communication One 02/ Communication 2
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Frode Gjerstad Circulasione Totale Orchestra : Bandwidth (Rune Grammofon, 2009)

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Lorsqu’on lui demande de présenter Bandwidth, nouvelle référence de la discographie de son Circulasione Orchestra, Frode Gjerstad répond : « Il s’agit de trois concerts donnés à Moers (premier CD), Molde (deuxième CD) et Zurich (troisième CD) qui permettra à ses auditeurs de se faire une idée de ce à quoi nous travaillons en ce moment… Tout est improvisé librement et je crois qu’il y a un lien entre ce que nous faisons et l’Aghartha de Miles Davis et les derniers grands orchestres de Gil Evans. Ainsi, je pense que nous faisons partie d’une grande tradition, ce qui se confirme lorsqu’on s’intéresse dans le détail aux musiciens qui jouent ici. La différence d’âge entre le plus jeune et le plus âgé des musiciens de l’orchestre est de 50 ans, et c’est à la fois important et bon pour la musique : parce que tout le monde en démontre constamment. »*

Dans cet orchestre-là, on trouve en effet le cornettiste Bobby Bradford et le guitariste Anders Hana, les batteurs Louis Moholo, Hamid Drake ou Paal Nilssen-Love, le saxophoniste Sabir Mateen, le vibraphoniste Kevin Norton, le contrebassiste Ingebrigt Håker Flaten ou encore Lasse Marhaug à l’électronique. Sur chacun des trois disques, quatre plages hésitant entre un swing sans cesse remis en cause par une suite d’emportements (Bradford, d’abord, soutenu dans ses provocations par une section de cordes récalcitrantes lorsqu’il ne préfère pas inoculer un peu de blues à l'improvisation), un free prononcé et des monceaux d’électroacoustique nébuleuse.

Dirigeant peut être davantage l’improvisation qu’il conduit l’orchestre, Gjerstad décide avec un aplomb majestueux des reliefs à donner aux paysages sonores traversés par l’ensemble. Rampant pour plus de discrétion ou affirmant avec autant d’acharnement que Brötzmann lorsqu’il animait ses Machine Gun Sessions, le saxophoniste compose avec intelligence, réamorce ses progressions musicales de différentes et toujours belles manières jusqu’à ce que la raison reprenne le dessus : l’orchestre termine sur une répétition timide du vibraphone.

Lorsqu’on lui demande de se souvenir de ces concerts joués au sein du Circulasione Orchestra, Kevin Norton : « J’ai été heureux de revenir à Moers en compagnie de Frode. J’y étais déjà venu avec Fred Frith et Keep the Dog, mais il me semblait que j’avais évolué depuis en tant qu’improvisateur. Je me souviens de l’atmosphère de Moers, des campeurs dans les parcs tout autour de l’endroit du festival, c’était très agréable. J’ai aussi pensé qu’y jouer en compagnie de Frode vaudrait le coup parce que notre travail ensemble est très important pour moi, pour mon développement en tant que chercheur sonore. Il y a certains sons, approaches ou techniques, qui m’ont été révélées en jouant avec Frode. »* Kevin Norton, de conclure ici aussi. 

Première des cinq parties d'un concert donné par l'une des incarnations du Circulasione Orchestra à Stavanger en 2008. L'intégrale est à retrouver ici. La chronique d'Open Port . 

Frode Gjerstad Circulasione Orchestra : Bandwidth (Rune Grammofon / Amazon)
Edition : 2009.
CD1 : 01-04/ Yellow Bass & Silver Cornet II (Part 1-4) – CD2 : 01-04/ Yellow Bass & Silver Cornet III (Part 1-4) – CD3 : 01-04/ Dancing in St. Johan IV (Part 1-4)
* Propos de Frode Gjerstad et Kevin Norton recueillis fin novembre 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Tintina Bulum : Not The Wind Not The Flag (Barnyard Records, 2009)

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La guitare tinte la première (Colin Fisher), et puis la batterie (Brandon Valdivia) : un accord, un autre accord et un troisième autour desquels les deux hommes tournent. A la première écoute de Not The Wind Not The Flag, je me fais promener en me demandant où Tintinabulum m’emmène.

Pour continuer, la guitare continue de tinter sous l'effet de nombreuses pédales. La batterie aussi prend plus de place. La musique n’arrête pas d’aller crescendo. A dix minutes de la fin, malheureusement, la progression (jusque-là plutôt intéressante) tourne au progressif, et l’on se demande si avoir suivi les musiciens en attendant une conclusion valait le coup…

Tintinabulum : Not The Wind Not The Flag (Barnyard Records)
Edition : 2009.
Cd : 01/ Not The Wind Not The Flag
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Max Roach, Archie Shepp : The Long March (HatOLOGY, 2009

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The Long March est un disque trois fois essentiel : à la discographie de Max Roach, à celle d’Archie Shepp et à celle du mélomane. La période était pourtant peu propice : la veille des années 1980 ; 1979, plus exactement, qui a vu le duo jouer sur la scène du festival de Willisau.

Edité pour la quatrième fois, The Long March redit donc les mêmes gestes : solos de Roach à la mécanique faussement perturbée ou imbriquant les uns dans les autres des extraits de ses compositions pour batterie seule (JC Moses, Triptych) ; solos de Shepp allant voir à l’intérieur de Sophisticated Lady et Giant Steps, en ramenant les mélodies et puis mille autres choses ; duos, enfin, qui construisent dans la réflexion le langage d’un post-free intelligent et superbe (The Long March, U-JAA-MA, It’s Time et encore South Africa Goddam). Depuis sa sortie, The Long March est cet enregistrement essentiel qui commandera éternellement d'autres rééditions.

Max Roach, Archie Shepp : The Long March (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1979. Réédition : 2009.
CD1 : 01/ JC Moses 02/ Sophisticated Lady 03/ The Long March 04/ U-JAA-MA

CD2 : 01/ Triptych 02/ Giant Steps 03/ South Africa Goddamn 04/ It’s Time
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jason Kahn, Richard Francis : s/t (Monochrome Vision, 2009)

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L’illustration de pochette et le nom du label, en sus de leur adéquation et de leurs convergences, semblent opérer comme une mise en condition : non pas un avertissement à l’auditeur, mais un accompagnement, au seuil de ce recueil de pièces enregistrées en public à Auckland, Zürich et Grenoble, entre 2007 et 2008 par Jason Kahn (percussion, synthétiseur analogique) et Richard Francis (ordinateur, electronics).

Cette délicate suite – sablier qui chuinte et laisse le temps couler – qu’on écoute comme un continuum, tisse un admirable tweed gris de gouttes tambourinant, serrées à en disparaître, et invite à la contemplation, songeant à l’Eloge de l’ombre de Tanizaki. Lents panoramiques sans afféterie, parcourus d’ondes, paysages densément gris donc, mais jamais mous, puissants de toutes leurs résonances, de leurs nombreuses aspérités. Traînées anthracite, ardoise, rehaussées d’oxydations. Pénétrant.


Jason Kahn, Richard Francis, s/t (extrait). Courtesy of Monochrome Vision.

Jason Kahn, Richard Francis : s/t (Monochrome Vision / Metamkine)
Enregistrement : 2007-2008. Edition : 2009.
CD : 01-04/ s/t
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Jason Kahn, Asher : Planes (Mikroton, 2009)

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Un public assistait le 26 septembre 2008 à l’Axiom Gallery de Boston à un concert de Jason Kahn et Asher. Le premier jouait du synthétiseur analogique et le second enregistrait en direct et procédait à des feedbacks.

Il se peut que l’un des membres de ce public ait eu les yeux fermés pour mieux chercher à savoir non pas d’où mais de quand provenaient les bruits qu’il entendait : sur un buzz au timbre chaleureux, il repérait des cris provenant d’un jardin d’enfants, le bruit fait par le mouvement des  pales d’un hélicoptère, des preuves sonores de l’existence des fantômes, ou encore des cloches et des souffles de différentes sortes.

Tous ces sons gravitant autour de l’esthétique mise en place par Kahn et Asher ; tous ces sons gravitant depuis combien de temps déjà ? Et lorsque le même membre du public tombera sur le disque enregistré à l’occasion de cette soirée, un indice lui sera donné, son titre : Planes. Fallait-il y entendre des micros déposés sur les carlingues ? Le monde à l’envers et l’Axiom Gallery en plein ciel ?

Jason Kahn, Asher : Planes (Mikroton / Metamkine)
Enregistrement : 26 septembre 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Planes
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Grischa Lichtenberger : Treibgut (Raster Norton, 2009)

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Nouveau venu sur le label de Carsten Nicolai, le jeune Grischa Lichtenberger produit le second volet de la série Unun. Plus martiale et inquiétante que les rythmes créatifs d’Aoki Takamasa, sa vision d’orage percute – au premier abord – moins que celle de son camarade japonais, en tout cas très différemment.

Evidemment à l’opposé complet d’une vision aseptisée de la musique électronique, totalement radical dans le choix de ses beats aux mille brisures, Treibgut ne laisse pas d’intriguer. Composé de craquements épars et de fureurs interstellaires, l’univers cacophonique et mystérieux de son auteur confine à un autisme robotique dont on ne sort pas complètement indemne.

Grischa Lichtenberger : Treibgut (Raster-Noton / Kompakt)
Edition : 2009.
EP (vinyl) : 01/ 0406_01_RS_! 02/ 1205_10 03/ 0607_LV_1_RE 04/ Calipso 05/ 0106_13_LV_3 Sand Aufheben Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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