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Musica Viva Festival 2008 (Neos, 2009)

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Incontournable festival de musique contemporaine se tenant à Lisbonne, Musica Viva voit aujourd’hui consacré en coffret sa dernière édition. Six disques reviennent ainsi sur un programme qui relève autant de la perspicacité que de l’invention.

Sur le premier de ceux-là, l’interprétation de Mixtur 2003, pièce électroacoustique de Karlheinz Stockhausen qui confronte orchestre et machines (générateurs d’ondes sinusoïdales, mixeurs, modulateurs). Subtilement, ces dernières s’emparent du discours acoustique, le transforme et impose à l’orchestre de faire avec son œuvre transfigurée. Autres incontournables du genre, Iannis Xenakis et Giacinto Scelsi : le premier évoqué au son d’Antikhton, composition au centre de gravité perdu à force de céder aux mouvements insatiables des cordes ; le second célébré le temps d’Uaxuctum, œuvre sombre tirée d’une légende maya aux allures de vaisseau fantôme moderne, dont le transport est fait de dérives imperceptibles.

La force de Musica Viva, de compter aussi sur l’intérêt que porte le festival aux créations du jour : d’autres cordes égarées sur les boucles intransigeantes du Pilgerfahrten de Chaya Czernowin ; mise au jour d’un appareil ancien (l’armonica, sur une pièce du même nom) par le jeune Jörg Widmann, qui s’amuse des limites de l’instrument avant de le jeter en pâture aux musiciens de l’orchestre.

Un lot d’autres pièces encore – quelques fois moins convaincantes, à l’image de cette symphonie de Karl Amadeus Hartmann –, se raccrochent au wagon d’un contemporain d’atmosphères et d’inquiétudes, et puis le dernier disque revient sur les prestations de l’Ensemble Sheikh Ahmad Tuni et du Trio Chemirani : chants soufis ou percussions iraniennes qui concluent dans l’exaltation la haute rétrospective. 

Musica Viva Festival 2008 (Neos / Codaex)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD1 : Karlheinz Stockhausen, Mixtur 2003 - CD2 : Karl Amadeus Hartmann, Symphonie L'oeuvre ; Aribert Reimann, Cantus ; Jorg Widmann, Armonica ; Matthias Pintscher, Herodiade-Fragmente - CD3 : Iannis Xenakis, Antikhthon ; James Dillon, La Navette ; Beat Furrer, Konzert Fur Klavier Und Orchester ; Giacinto Scelsi, Uzxuctum - CD4 : Chaya Czernowin, Pilgergahrten - CD5 : Kaija Saariaho, Vent Nocturne ; Liza Lim, Ochred String ; Rebecca Saunders, Blue and Gray ; Adriana Holszky, Countdown - CD6 : Traditional Music from Egypt and Persia
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Cornelius Cardew : Treatise (Hat[Now]Art, 2000)

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Continuellement en guerre contre l’embourgeoisement des musiques d’avant-garde, Cornelius Cardew mettra quatre ans à élaborer Treatise, partition graphique de 193 feuillets. Ne possédant aucune  indication quant à l’instrumentation ou à la durée de son exécution, Treatise proposait de faire éclater la frontière entre musiciens professionnels et amateurs. Si elle ne fut pas toujours comprise en son temps, l’œuvre de Cardew a trouvé aujourd’hui de fidèles défenseurs, parmi lesquels de nombreux combos rock (Sonic Youth) ou électroniques (Formanex).

REPERES
Cornelius Cardew est né le 7 mai 1936 à Winchcombe. Il est mort le 13 décembre 1981 à Londres. A la Royal Academy of Music de Londres, il étudie le piano, le violoncelle et la composition. Il s’intéresse à Schönberg, Webern puis découvre Cage, Stockhausen. En 1958, il obtient une bourse et assiste Stockhausen. A Rome, il étudie avec Petrassi. Il rencontre John Cage et David Tudor. Il expérimente et remet en cause la notation musicale. Un peu plus tard, il élabore des partitions graphiques (Autumn ’60 & Autumn ’61) en vue de libérer l’interprète et d’en faire un musicien libre et non plus inféodé aux dictats des compositeurs. Treatise sera sa plus belle réussite.

Marxiste-léniniste puis maoïste, il crée le Scratch Orchestra dans lequel se retrouvent compositeurs d’avant-garde, étudiants en musique et arts plastiques, employés de bureau. La politique est au centre de la création de ce collectif. C’est à cette période qu’il part en guerre contre l’establishment des musiques d’avant-garde. Il s’éloigne de Cage, critique vertement Stockhausen et publie même l’ouvrage Stockhausen Serves Imperialism. Il confie alors à Daniel Caux : « ce que font Cage et Stockhausen, c’est simplement orienter les jeunes intellectuels et les jeunes musiciens. En fait, ils ne font que tourner en rond. »

Ses partitions graphiques ne rencontrant que peu de succès auprès des seuls musiciens amateurs (elles sont la plupart du temps interprétées par des musiciens d’avant-garde), il crée le Pop Liberation Music, groupe qui flirte avec la musique pop. Il prend fait et cause pour la lutte irlandaise et compose pour piano les Thälmann Variations du nom du militant communiste allemand mort assassiné à Buchenwald en 1943. Il enseigne alors pour survivre et devient professeur de composition à la Royal Academy of Music. Entre 1966 et 1971, il collabore avec Lou Gare, Eddie Prevost et Keith Rowe au groupe AMM et tutoie de ce fait l’improvisation libre. Le 13 décembre 1981, il est renversé dans une rue piétonne de Londres par un chauffard qui ne sera jamais retrouvé. Ses amis n’hésitent pas à parler d’attentat et d’assassinat.

TREATISE
Graphiste dans une maison d’édition, Cornelius Cardew mettra quatre années à finaliser Treatise. Cette partition graphique de 193 pages comprend deux portées toujours vierges en bas de page, la partition graphique située en milieu de page étant toujours partagée par une ligne médiane dont on ne sait s’il s’agit d’une ligne sonore continue ou d’une frontière. On peut ainsi estimer que les idéogrammes dessinés en dessous de cette ligne appartiennent au registre grave et  ceux en dessus au registre aigu (mais très souvent ces mêmes idéogrammes sont à califourchon sur cette même ligne). Les signes utilisent des formes géométriques (cercles, losanges, rectangles…), lignes continues ou brisées et quelques notes ou portées musicales s’y glissent ça et là. Les traits sont épais ou minces, donnant peut-être de ce fait une indication quant au volume auquel ils doivent être joués. La partition se lit de gauche à droite et ne peut se jouer en solo. La seule évidence quant à cette partition me semble être le fait qu’un musicien se doit de choisir une ligne ou une figure à jouer et s’y tenir. Aucun repère harmonique, rythmique n’est ici mentionné mais chacun peut suivre la partie de l’autre et ainsi éviter tout retard ou précipitation. L’improvisation ne me semble pas avoir sa place ici. L’absence d’indication permet à chaque fois une interprétation différente et chacun, musicien confirmé ou simple amateur – voire non musicien –, peut entrer dans cette partition.  De fait, et parce qu’à chaque fois nouvelle, cette œuvre résiste à toute critique. C’est sans doute là, la plus belle réussite du compositeur.

Le 15 février 1998, Art Lange dirige et enregistre pour la première fois l’intégrale de Treatise. En sortiront deux Compact Disc publiés par le label Hat[now]Art. Piano et electronics (Jim Baker), vibraphone et percussions (Carrie Biolo), clarinette et saxophone alto (Guillermo Gregorio), violoncelle (Fred Londberg-Holm), electronics (Jim O’ Rourke) vont façonner une œuvre faite de silences et de perturbations soudaines et glacées. Les interventions, jamais, ne s’incrustent et, de cet éphémère sans cesse remis en question, surgissent des lignes fuyantes ici, des embryons de mélodie là.

Trois ans plus tard et toujours pour le même label, Carrie Biolo, Jim Baker, Fred Londerg-Holm et Lou Mallozi (récitation), interprètent les pages 21 & 22 du Treatise de Cornelius Cardew dans un disque où se retrouvent d’autres œuvres graphiques du compositeurs (Autumn 60 / Material / Octet 61).

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Cornelius Cardew : Treatise (Hat[now]Art 2-122)
Cornelius Cardew : Material (Hat[now]Art 150]
Formanex : Treatise Live in Extrapol (Egbo 02)
Sonic Youth : Goodbye Twentieth Century (SYR 4)

La partition Treatise est éditée par The Gallery Upstairs, Buffalo, New York.
Luc Bouquet © Le son du grisli.

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Jacques Lasry, Bernard Baschet : Chronophagie (Arion, 1969)

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Un vide-grenier, printemps 2009, entre un Carlos (RIP) et du folklore auvergnat (RIP) : Chronophagie, Lasry et Baschet !

C'est carrément concret, de l'électroacoustique mais de l'electoacoustique jouée live !... Ca frotte, ça gratte,ça chante, c'est étonnant !! Au confluent du minimal, du contemporain, du jazz, de l'ambiante, du drone... Tout ça joué sur des structures sonores de cristal, des tôles, des ressorts plus quelques instruments (flûtes, basse, percussions et voix), on jurerais qu'il y a des traitements électroniques....

J'entends sur ce disque des musiciens d'aujourd'hui rechercher des nouveaux paysages, de nouvelles façons de faire... Il y a une difficulté a reconnaître les sons de chaque instrument sur certains passages tellement ils se confondent (voix ou métal / cristal ou flûte), un travail sur la matière sonore magnifique (fréquences pures, souffles, grésillements, craquements aigus,  jeux instrumentaux) : une palette énorme ! Un disque de 40 ans hors du temps!

Jacques Lasry, Bernard Baschet : Chronophagie (Arion)
Edition : 1969.
Christian Malfray © Le son du grisli

nappe

Christian Malfray est musicien. Avec Pierre Faure, il compose Nappe, projet qui a récemment enregistré et vu sortir Improvised Sound Compositions.   

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Erik Satie : 42 vexations (Sub Rosa, 2009)

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Erik Satie, c’est un peu la musique contemporaine du pauvre. Et celle du riche à la fois. En 42 vexations, le pianiste Matthew Shlomowitz le prouve en répétant un motif de « papier peint » musical aux aspérités fantastiques.

42 vexations a été écrit en 1893 mais aurait pu l’être hier. Dans le domaine du répétitif (il va sans dire), Satie s’en tire sans gêne : l'original rébarbatif trouve dans chaque nouvelle redite un peu de nouveau. L’auditeur, quant à lui, prend de la distance avec son propre souvenir musical et au bout de la douzième Vexation, voilà qu’il oublie une nouvelle fois le thème. Alors, il attend qu’il revienne et relance dans cette optique la mélodie-boomerang : Play ► Première vexation (ou peut-être est-ce la dernière ?). Comme un poisson dans l’eau de son bocal, Shlomowitz continue de faire des tours et célèbre à la fin de chacun d’eux la richesse de la mémoire qui fait défaut. Alors, 42 vexations pour tout le monde...

Erik Satie : 42 vexations (Sub Rosa / Quatermass / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01/ 42 vexations
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Appendice à "Inside the White Cube"

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Inside the White Cube est un livre d'artiste inspiré à Yann Sérandour par la lecture d'Inside the White Cube de Brian O'Doherty. Il passe en revue des créations réalisées à partir d'objets, d'œuvres ou de textes préexistant. Cet appendice est un clin d'oeil à l'Appendice à "Une et deux chaises", une des oeuvres reproduites dans le livre publié récemment par JRP|Ringier.

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Julia Wolfe : Dark Full Ride (Cantaloupe Music, 2009)

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Julia Wolfe, co-directrice avec Michael Gordon et David Lang du collectif Bang On A Can (un festival à New York ; un ensemble, le Bang On A Can All Stars ; un label, Cantaloupe Music), explore comme ses deux comparses les versants d'une musique contemporaine qui allie les héritages d'Elliott Carter, de Steve Reich et de la No Wave. Et ces versants sont parfois un peu arides.

Dark Full Ride qu'elle fait paraître sur Cantaloupe Music est d'un conceptualisme qui laisse d'abord un peu perplexe. Sous-titré « Music in Multiples », il contient quatre compositions, dont trois font intervenir un seul instrumentiste. Celui-ci aura donc successivement enregistré les différentes pistes avant qu'elles soient mixées ensemble, à moins qu'il n'ait joué par-dessus les précédentes, ce n'est pas précisé par le livret du CD. Dans le cas de la première pièce, LAD, il s'agit de neuf cornemuses jouées par Matthew Welch et le concept fonctionne plutôt bien, du fait même de la puissance des sonorités de l'instrument. Les cornemuses nous transportent par leurs drones plaintifs et enchevêtrés, pleurant on ne sait quel aïeul à kilt.

Dark Full Ride pour quatre batteries est dénué de ces sonorités affectives et peine à faire passer les jeux démultipliés de cymbales et de toms pour autre chose qu'un savant exercice. My Lips from Speaking » pour six pianos est plus réussie bien qu'elle soit aussi très technique. Les clusters et notes froidement plaqués sur les claviers rejoignent par moment le jeu stride de l'époque du ragtime. Ils font également penser aux stupéfiantes pièces pour piano mécanique de Conlon Nancarrow. Le recours à des artifices technologiques est en effet indispensable pour l'interprétation de certaines partitions. D'autres passages, ceux composés de notes très éparses, évoquent György Ligeti.

L'album se termine par des cordes jouées à l'archet sur Stronghold, pour huit contrebasses, sur lequel un certain charme opère. La première partie est plutôt enjouée, puis on plonge dans un monde sonore fait de grondements funestes non dénués d'émotions. Comme l'annonce le titre de l'album la balade est totalement sombre. Elle s'apprécie surtout lorsque l'austérité du travail laisse un peu de place aux sentiments, aussi cafardeux soient-ils.

Julia Wolfe : Dark Full Ride (Cantaloupe Music / Amazon)
CD : 01-02/ LAD (for nine bagpipes) performed by Matthew Welch 03-04/ Dark Full Ride (for four drum sets) performed by Talujon Percussion Quartet 05-07/ My Lips From Speaking (for six pianos) performed by Lisa Moore 08-09/ Stronghold (for eight double basses) performed by Robert Black.
Edition : 2009.
Eric Deshayes © Le son du grisli

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John Cage : Credo in Us... More Works for Percussion (Wergo, 2002)

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Suivant les traces phonographiques – significativement électives – du sidérant improvisateur (et intercesseur, dans ce cas) qu’est Lê Quan Ninh, on ne manque de croiser la piste cagienne et le travail qu’il mène depuis 1986, avec trois autres percussionnistes : Isabelle Berteletti, Jean-Christophe Feldhandler et Florent Haladjian, au sein du Quatuor Hêlios, sur le répertoire de Cage donc, mais aussi de Globokar, Aperghis, Therminarias ou Takemitsu

Si le premier volume des Works for Percussion publié par Wergo il y a une vingtaine d’années abordait des pièces élaborées entre 1939 et 1943, le dernier enregistrement en date permet d’écouter des travaux s’étendant de ladite période jusqu’à 1986 – soit une belle variété de terrains hachurés et d’espaces ouverts, aux bornes erratiques. Et c’est un véritable enchantement : tant pour cette conception unique du geste musical (et l’évolution de ses liens complexes avec les idées d’improvisation, d’intentionnalité) que pour l’appréhension du matériau sonore (de la conque à l’oscillateur) ; tant pour l’élégance balinaise de certains « paysages » que pour l’impeccable désordre et la joyeuse sobriété d’architectures habitables, vivantes, habitées.
Un accès privilégié à l’univers de Cage, tout bonnement !

John Cage, Quatuor Hêlios : Credo in Us... More Works for Percussion (Wergo / Amazon)
CD : 01/ Credo in US (1942) 02/ Imaginary Landscape n°1 (1939) 03/ Inlets (1977) 04/ Imaginary Landscape n°3 (1942) 05/ But what about the noise of crumpling paper which he used to do in order to paint the series of “Papiers froissés” or tearing up paper to make “Papiers déchirés”? Arp was stimulated by water (sea, lake, and flowing waters like rivers), forests (1986)
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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John Cage : Sculptures musicales (Ogreogress, 2008)

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Sous l’impulsion du percussionniste Glenn Freeman, quatre pièces tardives de John Cage refont ici surface, servies par les savoirs-faires de Freeman lui-même et de Christina Fong (violon), Karen Krummel (violoncelle) et Michael Crawford (contrebasse), et puis ceux des vents de l’Orchestre de Prague et du Chance Operations Collective.

En exergue, une citation du compositeur affirme qu’aujourd’hui le silence a presque partout le bruit du trafic. Les quatre compositions, de révéler de manière assez surprenante la place grandissante faite au bruit par John Cage à la fin de sa vie. Aller entendre ainsi des sculptures musicales qui font toute la place aux injonctions de souffles grandioses puis à de grandes plages de silence, portées d’abord par un art percussif frôlant l’indus, rattrapées ensuite par les remous provoqués par une section de cordes en déroute puis en perdition.

Mais le silence, encore et enfin, pour tout salut : l’Orchestre de Prague qui sert le projet de Glenn Freeman s’en tient là : chassé par des vents contraires, voit emmenées ses dissonances et la fureur adéquate au propos de Cage dont il aura bercé les dernières et grandiloquentes illusions. 

John Cage : Sculptures musicales… (OgreOgress)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
DVD Audio : 01/ Sculptures musicales 02/ Twenty-Six with Twenty-Eight 03/ Twenty-Six with Twenty-Eight & Twenty-Nine 04/ Eighty
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Georges Aperghis : Avis de tempête (Cypres, 2005)

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« Tempête dans les esprits, dans les textes, dans les musiques, entre instruments / voix / sons électroniques qui écrivent et effacent à tour de rôle comme une vaste respiration. Construire - raconter puis perturber - effacer. Comme une histoire sans cesse recommencée. Le corps du spectacle mis à mal par des perturbations internes. Moby Dick, Le Roi Lear, l'Homme au paratonnerre, ne sont que des allégories de la tempête mentale qui déchire le texte et le spectacle de l'intérieur. Tempêtes immobiles aussi. Sorte de nouveauté de notre siècle. Tempêtes verticales - quasi calmes - beaucoup plus effrayantes que les tonnerres de campagne. » Georges Aperghis – Notes de travail (livret du CD).

Avis de tempête est probablement la pièce de théâtre musical la plus achevée du compositeur Georges Aperghis. Afin de créer une image du phénomène de la tempête intérieure, « mentale », le livret alterne extraits de Melville, Kafka, Shakespeare, Baudelaire ou encore Hugo et phonèmes déclamés, chantés et invectivés. La musique comprend une partie instrumentale acoustique et une électronique. Pour cette dernière, Sébastien Roux, de l’Ircam, a trouvé un processus compositionnel proche de la technique de cut-up employée pour le texte en fragmentant des échantillons sonores avant de remonter les grains obtenus de manière aléatoire.

Mis en présence, tous ces éléments s’unissent en une entité dont les aspects musicaux dépassent avec bonheur toute idée d’action traditionnelle. Car le texte n’est pas là pour raconter. Il est là parfois pour évoquer, mais le plus souvent pour sonner. La performance des vocalistes est à cet égard très impressionnante. Leur travail rappelle d’autres compositions d’Aperghis, comme Récitations ou Jactations, où la tension naît d’une parole dont l’emballement apparent est régi par une partition stricte et précise.

Cette prédominance de la voix, tantôt plaintive et trébuchante, tantôt presque hystérique, confère au spectacle une grande sensualité, renforcée par la texture granuleuse et le sens du mouvement de l’accompagnement électronique. Cette partie revêt les attributs de la tempête : elle gronde avant d’éclater et de bousculer chants et instruments. Si la représentation inclut également vidéos, chorégraphies et autres éléments visuels, l’écoute de son enregistrement constitue une expérience hautement jubilatoire. Œuvre d’art totale, Avis de tempête fait de la perturbation, du déséquilibre et de la faille des principes directeurs dont la gestion contrôlée impose un ensemble d’un souffle et d’une énergie imparables. « Soufflez vents à crever vos joues ! faites rage ! soufflez ! feux de souffre immédiats comme l'idée, avant-coureurs de foudres fendeuses de chênes, venez. » (extrait du livret)

Georges Aperghis : Avis de tempête (Cypres / Amazon)
Livret de Georges Aperghis et Peter Szendy. Opéra créé en 2004 à l’Opéra de Lille par les chanteurs Donatienne Michel-Dansac, Johanne Saunier, Lionel Peintre et Romain Bischoff et l’orchestre ICTUS.
Enregistrement : 2004. Edition : 2005.
Jean Dezert © Le son du grisli

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Wolfgang Von Schweinitz : Plainsound Glissando Modulation (Neos, 2009)

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Né à Hambourg – où il étudiera avec György Ligeti – en 1953, Wolfgang Von Schweinitz s’est fait connaître (dans la limite d’un raisonnable « contemporain ») en écrivant Mozart Variations.  Intéressé autant par la musique de chambre que par la musique électroacoustique (KLANG auf Schön Berg LaMonte Young), l’envie lui prenait pourtant voici quelques années d’écrire un raga pour violon et contrebasse : Plainsound Glissando Modulation [partition].

Au centre des préoccupations, donc : le glissando, qui s’empare de l’intérêt du compositeur pour la microtonalité et régit les gestes d’Helge Slaatto (violon) et Frank Reinecke (contrebasse). Sublime, la pièce commande des archets en parallèles et de faibles dissonances pour toutes évasions, des harmoniques enveloppantes, des courbes sonores se rencontrant et les soudains reliefs nés de leurs collisions. Le paysage / plainsound est spectral, jusqu’à ce que les deux archets se confondent et insistent pour terminer ensemble sur la même note. S'il faut parler de musique contemporaine et du jour à la fois (« moderne » littéralement), recommander donc Plainsound Glissando Modulation : ce disque-là avant tout autre de l'année.

Wolfgang Von Schweinitz : Plainsound Glissando Modulation (Neos / Codaex)
Edition : 2009.
CD : 01-02/ Plainsound Glissando Modulation
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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