Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Chris Dadge : The Tangled Woof of Fact (Bug Incision, 2009)

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On entend dire de Chris Dadge qu'il est batteur et qu'il a joué avec quelques musiciens appréciés du grislisite (Mats Gustafsson ou Peter Evans). Bien. Mais quelle meilleure carte de visite que ces solos de batterie rassemblés sur The Tangled Woof of Fact ?

Le label canadien Bug Incision a édité cinquante exemplaires de cette carte de visite : les courts morceaux évoquent parfois des percussions africaines, parfois se contentent du rebond des baguettes sur les toms et leurs cadres. Assez souvent, la folie créatrice fait son oeuvre, rapidement, sèchement. Un genre d'exercices plus ou moins réussis parce que plus ou moins partageables. Sur la couverture du disque, on remarque un chantier de construction : des échaffaudages et des poutres et peut être la structure verticale qui accueillera un futur ascenseur : avant l'heure, l'auditeur le prend, monte et descend, descend et monte, selon l'inspiration de Chris Dadge.


Chris Dadge, The Tangled Woof of Fact (extrait). Courtesy of Bug Incision.

Chris Dadge : The Tangled Woof of Fact (Bug Incision)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01-09/ The Tangled Woof of Fact (1-9)
Pierre Cécile © Le son du grisli



Activity Center : Lohn & Brot (Absinth, 2010)

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Michael Renkel (guitare, machines) et Burkhard Beins (batterie, machines) collaborent régulièrement et depuis plus de vingt ans sous le nom d'Activity Center. Cette année voit paraître Lohn & Brot.

Sur les peaux, des coups pleuvent, toujours aussi subtils, tandis que d’un lot d’objets hétéroclites sortent d’autres râles – pour Renkel, tout est prétexte et source à musique. Le discours percussif et ses extensions (rôle des machines) rivalisent ensuite de présence avec un bourdon tenace ou le grondement de micros que l’on frotte. Souvent, on croit le rythme abandonné et la batterie sans d’autre enjeu que de construire son discours en dehors de tout présupposé rythmique : mais sitôt que l’on pense le rythme abandonné, voici qu’il refait surfaces : qui partout vous entourent puis vous enferment en écrins de tumultes. Attendre alors la prochaine dilution. 


Activity Center, Produkt (extrait). Courtesy of Absinth Records.

Activity Center : Lohn & Brot (Absinth / Metamkine)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Arbeit : Material 02/ Passage 03/ Zone : Produkt 04/ Transit 05/ Station : Prozess
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Burton Greene : Live at the Woodstock Playhouse 1965 (Porter, 2010)

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Quelques mois plus tard, Dave Grant et Tom Price, remplaceront Rashied Ali pour l’enregistrement de Burton Greene Quartet (ESP 1024). Pour l’heure, c’est le solide Reggie Johnson qui remplace Henry Grimes. Nous sommes en 1965 et le quartet de Burton Greene joue au Woodstock Playhouse.

Après Tree Theme II, ¾ assez quelconque mais idéal pour se mettre en selle, voici Cluster Quartet II. Et de cluster, il en est fortement question quand vers la cinquième minute, Greene en déverse un ; démesuré, fielleux, belliqueux. A cette époque, le jeu du pianiste est sec, houleux, aiguisé. En ce sens, il s’oppose au jeu d’abondance de Rashied Ali. Marion Brown, lui, n’est que torsades, harmonies grisantes, herbes folles, crochets fulgurants et forme avec le batteur un couple irradiant (Cluster Quartet II).

Longue plage improvisée, Like It Is nous dit tout de la liberté de ce jazz-là : solos emportés, intensité des échanges, fièvre du dire. On en oublierait presque un bruit parasite, perturbant parfois l’audition de cette très précieuse pépite.

Burton Greene : Live at the Woodstock Playhouse 1965 (Porter Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2005. Réédition : 2010   
CD : 01/Tree Theme II  02/Cluster Quartet II  03/Like It Is
Luc Bouquet © Le son du grisli


Jason Kahn, Ryu Hankil : Circle (Celadon, 2009)

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Tapotée du bout des doigts ou par quelque ailette, une poétique sonnerie de passage à niveau, de nouveau bientôt tirée vers l’abstraction, signe la présence de Jason Kahn (perc., mix., contact mic., radio) dans le continuum qu’il tisse ici, sur deux disques, avec Ryu Hankil (clockworks, mix., contact mic., devices).

Si la marque de fabrique de ce dernier (dont les publications phonographiques se sont récemment multipliées) semble résider dans son usage de mécanismes d’horlogerie, la démarche a le mérite de ne pas être lourdement explicite ou didactique, et c’est en toute sobriété, dans une ambiance de paisible ouvrage qu’il s’associe à Kahn – la circularité pointée par le titre du diptyque, plus qu’à une réflexion sur le temps et sa mesure, invite à de successives auditions : elles n’épuisent rien de cette musique à laquelle il faut revenir pour la voir disparaître encore (le palindrome ne dit-il pas qu’in girum imus nocte et consumimur igni ?).

Etablie au printemps 2006 en Corée, comme en témoignent le disque For4Ears intitulé Signal to noise vol. 6 et un article rédigé par JK pour Wire (n°267, mai 2006, ‘Global Ear : Seoul’), la relation des deux musiciens atteint, dans cet enregistrement suisse de juillet 2008, un degré de complicité particulièrement fertile : de leur atelier (poulies, roues dentées, limaille) naissent et s’articulent, au fil de leur invention, des épisodes d’activité & d’intensité diverses dont on suit l’élaboration avec le plus grand intérêt. Avec ce (double) disque inaugural, le label Celadon fait vive impression !

Jason Kahn, Ryu Hankil : Circle (Celadon)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Circle 1 02/ Circle 2
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Daniel Blacksberg : Bit Heads (NoBusiness, 2009)

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Présenter un musicien, c'est d'abord donner des noms : ceux de son instrument, du domaine musical qu'il investit le plus régulièrement et aussi de quelques partenaires qui pourraient en dire sur ses façons, voire sur son esthétique. Pour Daniel Blacksberg, voici : trombone (là, noter un enseignement reçu de Bob Brookmeyer) ; jazz, improvisation, klezmer quelques fois ; Jack Wright, Joe Morris, Daniel Levin. Pour le reste – c'est à dire l'essentiel –, il suffira d'aller entendre Bit Heads.

Enregistrés en trio auprès de Jon Barrios (contrebasse) et Mike Szeleky (batterie), neuf titres révèlent là un jazz soumis aux humeurs d'Elastic Characters et donc changé en conséquence : swing dévié sous les coups de Barrios (Fanfare For A Scrambled Race), discours anéanti dont le charme réside en ruines (At Least Understanding) ou épreuves minimalistes d'une belle intensité (Just Shy of Hope). Lorsqu'il ne se montre pas ailleurs d'un conventionnel dommageable en tentant de prouver justement toute l'anticonventionnalité de son discours (Deforestation), Blacksberg profite d'un retour de bile pour imposer Combing The Postapocalypse, porté par l'archet grave et tremblant de Barrios. L'art du trombone exercé en meneur relancé, un vocabulaire mixte (jazz / improvisation réductionniste – abstractionniste ? soustractionniste ?) pour appui le plus solide. 

Daniel Blacksberg : Bit Heads (NoBusiness / Instant Jazz)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
LP : A01/ fanfare For a Scrambled Race A02/ Just Shy of Hope A03/ The Elastic Character A04/ At Least Understanding A05/ From the Chamber B01/ Combing The Postapocalypse B02/ Deforestation B03/ The Closer B04/ Shot to the End
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Haptic : Trebuchet (Entr'acte, 2009)

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A l'écoute de Trebuchet, des choses pas possibles vous envahissent dans la minute : des résonances et de la pluie, des infrabasses et des cris d'enfants, des drones et des larsens bien sûr, et des bruits de moteurs bien sûr aussi. Vous me direz que Steven Hess, Joseph Clayton Mills et Adam Sonderberg, ont rassemblés tout ça sur trois plages sous le nom d'Haptic et en on fait de petites musiques décoratives comme beaucoup d'autres avant eux, et comme beaucoup d'autres après eux...

Certes, si ce n'est qu'Haptic démontre sur son Trebuchet – comme il l'a fait d'ailleurs six fois déjà sur disque – d'une capacité à peindre des paysages abstraits avec une maîtrise qui dépasse peut être celle des autres. C'est pourquoi : qui voudra s'ouvrir à ce genre devra se précipiter sur Trebuchet et, tout à coup, la pop expérimentale ambientique et symphonique n'aura plus de secret pour lui.


Haptic : Trebuchet (Entr'acte)
Enregistrement : 2007-2009. Edition : 2009.
CD : 01/ Counterpoise 02/ Three 03/ Four
Pierre Cécile © Le son du grisli


Empty Cage Quartet : Gravity (Clean Feed, 2009)

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La quasi-systématique des chorus croisés du trompettiste Kris Tiner et du saxophoniste Jason Mears se rapproche plus du Masada de Zorn que du quartet Coleman-Cherry-Haden-Higgins (mais Masada ne puisait-il pas à chaudes gorgées dans les partitions d’Ornette ?).

Pourtant, le jeu tout en nuances et vibrations de Paul Kikuchi semble venir en droite ligne de Billy Higgins. De même, les précis contours harmoniques d’Ivan Johnson disent beaucoup de ce qu’ils doivent à Charlie Haden. Alors qu’écrire concernant le nouvel opus d’Empty Cage ? Que depuis 2003, date de sa création (le quartet se nommait alors le MTKJ Quartet), ils n’ont cessé d’explorer des chemins souvent buissonniers, d’emprunter des étonnantes pistes, d’en rejeter d’autres. Avec détermination, les voici immergés dans le concept numérique du calendrier Maya.

S’en détachent deux compositions (Gravity Sections & Tzolkien) exécutées alternativement ici. On y trouve des préludes, des mises en conditions ou plutôt des tremplins-pistes d’envols pour que s’organisent des plages d’improvisations de peu de contraintes et de beaucoup d’inspiration. Avec, toujours, un support rythmique appuyé -parfois binaire-, les voici investis en de beaux entremêlements ; dialogues souvent passionnés et passionnants. On attend la suite…

Empty Cage Quartet : Gravity (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Gravity Section 1-3  02/ Tzolkien 2+9  03/ Gravity Section 4  04/ Tzolkien 1+13  05/ Gravity Section 5-7  06/ Tzolkien 3+6+7  07/ Gravity Section 8  08/ Tzolkien 4+5+12  09/ Gravity Section 9-11
Luc Bouquet © Le son du grisli


L’Ocelle Mare : Engourdissement (Souterrains-Refuges, 2010)

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Avec Engourdissement, les penchants de L'Ocelle Mare (soit : ceux de Thomas Bonvalet) ne sont plus seulement acoustiques, plus simplement bruts, plus effrontément directs.

Une autre syncope, d’abord, pour tout Engourdissement. Et puis des ombres planent au son d’un bout de phrase de banjo touché à peine, d’un harmonica haché menu puis distribué à gauche et à droite, d’un piano carcasse à l’éventail de deux notes, de râles venues de créatures qui n’existent que pour Bonvalet – même s’il doit être en mesure de prouver leur existence à coups de preuves sonores retenues sur cassettes.

L’ensemble est court – découpé pourquoi ? –, vaporeux et entêtant, d’autant qu’il ne se laisse pas facilement saisir. La musique d’un transport entre le cœur et les poumons commandé par quelques chocs internes (les derniers, que l’on partage) et il est déjà l’heure de l’accord de piano qui résonne et conclut l’expérience. Plus abstraite que celles rendues jadis par L'Ocelle Mare ; plus intense aussi.

L’Ocelle Mare : Engourdissement (Souterrains-Refuges / Orkhêstra International)
Edition : 2009.
CD : 01-09/ Engourdissement
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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L'Ocelle Mare donnera un concert ce lundi 1er mars aux Instants Chavirés (Montreuil). Au programme le même soir : Radikal Satan et Api Uiz.


Labradford : Mi media naranja (Kranky, 1997)

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Si je ne me trompe pas, j’ai dû passer quelques heures de ma vie. Au même endroit. À la même époque. C’était en 1997 à Richmond, Virginia. C’est d’ici que viennent les cigarettes du vacher. Quelques heures, seulement. Romain et moi, nous nous étions perdus. Nous avons pris un petit-déjeuner dans l’une de ces échoppes où l’on vend de la nourriture à consommer rapidement. Nous avons parlé à une fille. À elle plutôt qu’avec elle. Elle nous a dit qu’elle reviendrait plus tard. Plus tard, elle n’était toujours par revenue. Nous avons voulu partir. J’ai demandé notre route à un vieil homme noir, pas loin de la gare des autobus : "Quelle direction pour Atlanta ? Atlanta, Georgia ?". Il ne connaissait pas d’Atlanta. Normal : c’est deux États plus au sud. Un autre monde, en somme, aux États-Unis d’Amérique. Aussi, nous avons quitté Richmond, Virginia. J’aurais dû oublier jusqu'à l'existence même de Richmond, Virginia. Ce disque m’y reconduit. Avec Romain. Mais sans lui.

Je pourrais dire qu’il faut avoir été à Richmond, Virginia, pour comprendre quelque chose de ce disque. Non. En plus d’être péremptoires, ces déclarations sont tout simplement trop bêtes. Cependant, j’entends Richmond, Virginia, dans ce disque. J’entends ce souvenir. J’entends l’atmosphère d’une matinée désœuvrée — désœuvrés, à ce moment-là, nous l’étions, pas sans énergie. J’entends le vide de cette matinée passée à attendre que quelque chose se passe. J’entends aussi la répétition des mêmes gestes, des mêmes mouvements, des mêmes intentions : monter dans le bus "Greyhound" — passer la nuit dans le bus "Greyhound" — passer un certain temps là où le bus "Greyhound" nous a conduits — sans être toujours bien certains que c’est là que nous voulions aller — monter dans le bus "Greyhound" — passer la nuit dans le bus "Greyhound — passer un certain temps là où le bus "Greyhound" nous a conduits — etc. Et comment ces mêmes gestes, ces mêmes mouvements, ces mêmes intentions, comment malgré leur répétition, ou plutôt : comment grâce à leur répétition, ils conduisent toujours un peu plus loin, ils conduisent toujours un peu plus prêt de la destination finale à atteindre. Nous, ce n'était pas la mort. Nous, c’était Austin, Texas. Labradford non plus, ce n’est pas la mort. La mort, personne n’y pense dans la répétition. Dans la répétition, on se croit bien plutôt immortel. Le temps semble disparaître, s’effacer alors même que ce n’est que lui qu’on passe à travers la distance. Je ne pourrais pas dire qu’il faut avoir été à Richmond, Virginia, pour comprendre cette musique. En revanche, il n’est pas totalement faux de dire qu’il faut être de Richmond, Virginia, pour produire pareille musique. Sans doute parce que la musique participe tout autant d'une histoire que d’une géographie. Ce que l’on sent, c’est la passion à laquelle donne lieu la distance. Le temps qu’il faut pour parcourir le paysage avant de revenir à soi. Le travail d’orchestration exigé. Marier le Fender Rhodes avec une guitare slide. Une guitare électrique avec un trio de cordes acoustiques. Marier des corps entre eux dans ce qui semble être un désert. La périphérie de Richmond, Virginia. Là où la ville s'arrête. Là où le trajet commence. Un orgue. Mi media naranja, ce n’est pas triste. C’est toutes ces choses qui se bousculent dans le son. La distance, le vide, l'attente, le fait de refaire les mêmes choses, d’oublier où l’on va en y allant quand même.

Labradford : Mi media naranja (Kranky)
Edition : 1997.
CD : 01/ S 02/ G 03/ WR 04/ C 05/ I 06/ V 07/ P
Jérôme Orsoni © Le son du grisli

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Jérôme Orsoni est l'auteur de Tortoise : Standards. Il a récemment entamé la publication d'une anthologie en ligne consacrée au post-rock intitulée Notre galaxie punk-rock.


Nudge : As Good As Gone (Kranky, 2009)

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L’écurie Kranky peut se targuer d’avoir sorti l’année dernière quelques références de choix dans le domaine de la pop (électronique ou non) : parmi les bons disques, on peut classer As Good As Gone, le nouvel album de Nudge

Bien sûr il y a une ou deux fois (allez, disons une et demi) ce curieux penchant pour une soul clinquante qui engloutit toutes les qualités de l’excellente pop nébuleuse à la Broadcast que Nudge défend la plupart du temps. Un vieil orgue, des balais, une basse au refrain simple suffisent souvent au groupe : le reste tient dans la surprise (voix déstabilisantes, solos de guitares renfrognés…). Explosif, Nudge éblouit par sa force de frappe mélodique, même lorsqu’il se donne des airs avachis sur Burns Blue, lent morceau rappelant Labradford. Mariant toutes ces influences, Nudge passe le cap de l’album convaincant de plus, mais ensuite ?

Nudge : As Good As Gone (Kranky)
Edition : 2009.
CD : 01/ Harmo 02/ Two Hands 03/ Verdantique 04/ Aurolac 05/ Tito 06/ Burns Blue 07/ Dawn Comes Light
Pierre Cécile © Le son du grisli



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