Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Peter Brötzmann Graphic WorksConversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Roscoe Mitchell : Congliptious (Nessa, 2009)

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Philippe Carles compara un jour l’Art Ensemble of Chicago et son « instrumentarium » à un musée d’ethnomusicologie. Si alors nous arpentions les allées du musée de l’AEC, nous trouverions ce disque dans le pavillon dédié à sa préhistoire.

En effet, ce Roscoe Mitchell Art Ensemble est une première mouture de ce qui deviendra un an après (en 1969) l’Art Ensemble of Chicago. Ici, trois des cinq hommes de l’AEC sont en présence. Roscoe Mitchell, donc, accompagné de Lester Bowie et Malachi Favors. Quand il paraît en 1968 sur une galette de vinyle, ce disque se partage sur deux faces : sur la première, les trois hommes offrent chacun une composition de leur cru, en solo ; La deuxième face héberge une longue improvisation collective.

Ainsi, parce que Roscoe Mitchell conçoit son Ensemble comme la rencontre de personnalités singulières et comme l’alchimie résultant de cette rencontre, chacun se présente à l’auditeur, en un solo caractéristique de son propos et annonciateur de l’esprit qu’il insufflera dans le collectif qu’est l’Art Ensemble. C’est Malachi Favors qui débute, et son solo de contrebasse propose un musicien attaché à la tradition et gardien du rythme. Puis Roscoe Mitchell, seul au saxophone alto, en un beau moment d’abstraction, nous rappelle son plaisir à fouler des terres visitées habituellement dans la musique contemporaine. Enfin, le triptyque se referme avec le trompettiste Lester Bowie qui développe déjà un discours empli d’humour et d’extraversion et un indéniable art de la mise en scène.

Le long morceau qui occupe la deuxième face du disque plonge les trois hommes dans le grand chaudron de l’improvisation collective, accompagnés du batteur Robert Crowder. Malgré l’absence des deux compagnons qui les rejoindront un peu plus tard (Joseph Jarman et Don Moye), le son et l’esprit de l’Art Ensemble of Chicago sont déjà là : les « petits instruments » (introduits par Favors), la juxtaposition de séquences-climats plutôt que la cyclique apparition de chorus, les retours à des motifs mélodiques lumineux et des groove entraînants, pour ensuite mieux replonger dans des atmosphères méditatives ou exacerbées… Oui, tout est déjà là.

C’est donc un véritable document que nous avons ici, en même temps, rappelons-le, qu’un superbe disque, conceptuel et charnel, traversé par une joie de jouer qui ne faillit jamais. Comme l’écrivait Terry Martin en Juin 1968, à la sortie du disque : « Vous entendrez beaucoup de choses dans cette musique : sobriété classique et fête dionysiaque, recueillement et tristesse en même temps que cynisme et joie (…) » Enfin, cette réédition CD nous offre deux morceaux inédits, courts, collectifs et énergiques, joués lors de cette même session, qui apparaissent comme une proposition de chaînon manquant et éclairant entre les musiques présentées sur chacune des originelles faces.

The Roscoe Mitchell Art Ensemble: Congliptious (Nessa Records / Instant Jazz)
Enregistrement: 1968. Réédition: 2009.
CD: 01/ Tutankhamen  02/ TKHKE  03/ Jazz Death ?  04/ Carefree-take 3  05/ Tatas-Matoes  06/Congliptious / Old  07/ Carefree-take 1  08/ Carefree-take 2
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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The Sealed Knot : And We Disappear (Another Timbre, 2009)

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Moins de quarante minutes enregistrées à Bienne (Suisse) en 2007 : And We Disappear donne une autre fois à entendre Burkhard Beins (percussions, objets), Rhodri Davies (harpe) et Mark Wastell (contrebasse), murmurer ensemble.

En conséquence, naît un monde ou les crépitements valent pour intonation, où les sursauts mesurés anéantissent les aigus perçants dans lesquels la rumeur instrumentale avait failli se fondre. Et puis, deux notes tombent de la contrebasse qui convainquent toutes les expressions d’abonder dans leur sens : Beins frotte plus nettement ses percussions ou traîne ses objets de peur qu’on ne le remarque, l’archet de Wastell insiste aussi et l’e-bow de Davies chante ses lignes flottantes. L’introduction, endurante, a ainsi laissé place à de plus vigoureux jeux de construction et de résonances. Un coup sec sur le cadre d’un tom, au moment adéquat et que l'on n'attendait pas, fera tout disparaître.


The Sealed Knot, And We Disappear (extrait). Courtesy of Another Timbre.

The Sealed Knot : And We Disappear (Another Timbre)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
CD : 01/ And We Disappear
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Revolutionary Ensemble : Vietnam (ESP, 2009)

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Vietnam est l’acte de naissance discographique du Revolutionary Ensemble. Nous sommes en 1972 et nous en connaissons les remous. Revolutionnary EnsembleVietnam : plus rien ne se cache, tout se dévoile. Parlons plutôt de cette désarmante musique puisque, précisément, c’est ce qu’elle demande : que se désarme le monde.

Un violon (Leroy Jenkins), une contrebasse (Sirone), une batterie (Jerome Cooper). Les cordes sont glissantes chez Jenkins, plus terriennes chez Sirone. Leur musique est une musique de vérité ; entêtante, obsédante. Elle crisse jusqu’à la saturation. Elle est au cœur de la tourmente. D’ailleurs, elle est la tourmente même. Elle sait se dégager des tics de la free music, prendre en compte le silence, inviter des souffles lointains (un harmonica, une flûte, une trompette), creuser la parole, instruire l’attente. Elle est plainte et questionnement. Equilibre et cri.

Elle s’éclipsera cinq ans plus tard puis reviendra en 2005. Aujourd’hui, on le sait, elle s’est éteinte à jamais. Restent les disques, les archives et ce CD ne documentant malheureusement pas l’intégralité du concert (cut violent en fin de disque, prise de son médiocre). Qu’importe : la musique du Revolutionary Ensemble est ici vive, ardente et c’est bien là l’essentiel.

Revolutionary Ensemble : Vietnam (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1972 / Réédition : 2009
CD : 01/Vietnam 1  02/Vietnam 2
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Lene Grenager : Affinis Suite (+3dB, 2009)

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Violoncelliste norvégienne, improvisatrice dans Spunk ou Lemur, Lene Grenager est également compositrice : c’est pour les sept musiciens de l’Affinis Ensemble (fondé en 1990 et qui, avec un effectif bien moindre, peut à certains égards faire songer à l’Ensemble Modern) qu’elle a élaboré cette suite en six mouvements où alternent tutti, soli et petits regroupements qui explorent sous divers angles (macro et micro structures, rythmes) un matériau circonscrit mais toujours animé.

Si la cinétique est assez « typiquement contemporaine » (jeux efficaces sur les dynamiques, les plans et les timbres), il faut tout de même lui reconnaître d’être bien informée de ce que les méthodes d’improvisation ont mis au jour en matière instrumentale ou scénaristique, et d’en tirer utilement profit. Ainsi le travail d’Arnulf Johansen – hautbois perforant, agile (rappelant les cabrioles d’un Mario Arcari chez Koglmann par exemple) – est-il remarquable et représentatif de l’engagement de cet orchestre à propulsion percussive.

Lene Grenager : Affinis Suite (+3dB)
Edition : 2009.
CD : 01/ Attitude 02/ Duped 03/ Redolence 04/ Intermittent interplay 05/ Fumblemumble 06/ Effect without cause
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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Tetuzi Akiyama, Gul 3 : Naro's Expedition (Monotype, 2009)

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Le trio suédois Gul 3 s’était par le passé montré convaincant pour arriver à composer dans la lenteur avec des gestes improvisés que le musicien veut souvent secs. Sur Nero’s Expedition, enregistré en 2006, le groupe apparaît aux côtés du guitariste Tetuzi Akiyama.

Alors, les cordes tirées ensemble par Akiyama et Leo Svensson (violoncelle) tracent de longues parallèles avant qu’un parasite sorte d’un ampli, que le saxophone de Johan Arrias propose pour tout discours une faible mélodie inaugurant une série de dérapages sous distorsions : le hic étant que la progression improvisée s’en remet trop aux bruits et aux faibles provocations, décorum stérile sur lequel elle a beau lutter après s’y être laissé aller : elle ne pourra plus rien contre le vide, ne trouvant même pas dans le soudain changement de cap (guitare classique sans effets maintenant et silences insérés) l’opportunité de convaincre enfin. Expédition peu convaincante, croisière sur le Nil bateau.

Tetuzi Akiyama, Gul 3 : Nero’s Expedition (Monotype)
Enregistrement : 2006. Edition : 2009.
A01/ Nero’s Expedition Up the Nile A02/ Failed A03/ The Water Hyacynths B01/ Clogged the River B02/ Denying Nero’s Vessels Passage B03/ Through the Sud of Nubia
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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FOURM, Shinkei, Luigi Turra : Clean Forms (Dragon’Eye Recordings, 2009)

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BG Nichols (aka FOURM), David Sani (aka Shinkei) et Luigi Turra présentent sur Clean Forms un travail sonore chacun, qu'ils dédient à des plasticiens chéris.

L'art qui est célébré ici est un art abstrait illustré par les compositions des trois musiciens : des lignes blanches déposées sur des partitions métalliques de la part de FOURM, des craquements électroniques et des enregistrements de la nature encadrés par Shinkei, des dessins à l'encre sympathique pour Luigi Turra. Minimaliste et pastel, la réunion d'artistes produit sans projeter de manifeste commun, et c'est de cette manière qu'elle arrive à séduire.

FOURM, Shinkei, Luigi Turra : Clean Forms (Dragon’Eye Recordings)
CD-R : 01/ FOURM : Seagram Series (for mark Rothko) 02/ Shinkei : Nokori (for Ken Nakazawa) 03/ Luigi Turra : Alluminium Zinc
Edition : 2009. 
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Mika Vainio : Vandal (Raster Noton, 2009)

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Toujours en pleine forme en solo, Mika Vainio avait marqué le haut de l’échelle discographique 2009 du sceau d’un Black Telephone Of Matter où la condition du silence donnait un sens radical, presque autiste, qui ne souffrait aucune limite atone. Traversé d’expériences soniques fascinantes à la douzaine, le Finlandais signait un disque magistral, très éloigné des variations technoïdes desséchées de son duo Pan Sonic.

Prestigieuse signature du quatrième volet de la série Unun (qui en comptera neuf en tout), Vainio revient vers les beats de ses premières amours sur son nouvel EP Vandal. Totalement à sa place dans l’univers squelettiquement vivace de la maison Raster-Noton, la vision du producteur nordique dessoude les certitudes trop bien ancrées de tous les imitateurs du son de Chemnitz. Machinale et glauque, l’approche de Mika V est réellement troublante. Réunissant en un tour de force poignant décorum industriel, apocalypse blafard, ses quatre tracks d’un impressionnant expressionnisme lugubre conjugue le noir de son encre au rythme d’une déculottée martiale décomplexée et ravageuse et c’est à donner un tournis provocateur et immoral. Oh oui, encore.

Mika Vainio : Vandal EP (Raster-Noton / Metamkine)
Edition : 2009.
CD : 01/ Teutons 02/ Vandals 03/ Goths 04/ Barbarians
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Pillars and Tongues : Protection (Contraphonic, 2008)

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De Gand à Barcelone, de Lisbonne à Toulouse, le souffle de Pillars and Tongues se fera sentir quelques jours durant. Pour toute alerte, un disque résonne encore qui a paru il y a deux ans : Protection. Sur ce disque, quelques amis prêtent main forte au trio de base (Evan Hydzik, Elizabeth Remis, Mark Trecka) – sur scène, quelle forme prendra l'équipée je l'ignore.

Ce que je sais, par contre : Protection est un grand disque d'un folk bizarre sorti de Chicago, qui réconcilie les rues droites et les grands espaces. Car l'Americana que défend Pillars and Tongues est protéiforme, marie trois voix (qui se laissent souvent désirer), un violon lancinant, une basse aux gimmicks prégnants, et des moments laissés en suspensions. Dans ce folk bizarre, cette Americana inédite, on entend des coups de feu et de poings mais aussi l'accalmie des réunions au grand air. De ces réunions où se racontent des histoires troubles qui peuvent se passer de mots. Pour assister à l'une de ces soirées, la carte dépliée indique les quatre points cardinaux : Gand, Bruxelles, Strasbourg, Nantes, Rennes, Mont-de-Marsan, Saragosse, Barcelone. Alors, en route...

Pillars and Tongues : Protection (Contraphonic)
Edition : 2008.
CD : 01/ Hall of Bliss 02/ Dead Sings 03/ Protection (I) 04/ Protection (II)
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Joseph Ghosn : La Monte Young (Le mot et le reste, 2010)

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« Une biographie » qui tient plutôt du portrait : celui que Joseph Ghosn trace, en homme pressé mais aussi passionné, de La Monte Young.

Une fois évoquée sa première rencontre avec le compositeur (un nom au dos d'une pochette d'un disque de Spacemen 3) et donnés quelques exemples des affres avec lesquelles doit faire tout collectionneur de disques – assez naïfs pour sacrifier à l'ère du temps (manquait encore un souvenir de lycée), ces chapitres ne sont toutefois qu'une introduction au sujet (et un appât de quatrième de couverture) –, Ghosn peut exposer le parcours de La Monte Young (et celui de sa compagne Marian Zazeela). S'il pare au plus pressé, le texte est vif et complet, se chargeant en plus d'écrire en filigrane une histoire du minimalisme américain qui commande à d'autres figures d'intervenir : Terry Riley, Philip Glass, Maryanne Amacher, Rhys Chatham, Charlemagne Palestine... En amateur éclairé, Ghosn a la bonne idée de ne pas chercher à établir ici la moindre hiérarchie pour se concentrer davantage sur son portrait du musicien en créateur irréductible et en homme qui échappe toujours différemment aux convenances de son temps.

Alors, la lecture est rapide, sans doute pour permettre au lecteur d'aller entendre la musique du compositeur  – « Il est temps, dit-elle, de tout arrêter pour écouter, écouter, écouter » – et celle des références d'une discographie sélective du minimalisme proposée ensuite. Là, quelques manques (l'auteur privilégiant l'influence du minimalisme sur la pop ou la musique expérimentale au détriment de celle ayant touché quelques compositeurs et interprètes de musique contemporaine, par exemple), mais une autre bonne idée : celle d'aller voir au-delà de tout présupposé et conseille en conséquence d'aller chercher tel enregistrement d'Yves Klein, Alvin Lucier ou Oren Ambarchi, aussi bien que les inévitables pièces de Terry Riley, Steve Reich ou Phill Niblock. C'est pourquoi l'ouvrage fait figure d'introduction plus que satisfaisante aux répétitions de La Monte Young comme à une autre façon de penser la musique (et ses représentations).

Joseph Ghosn : La Monte Young Une biographie suivie d'une discographie sélective sur le minimalisme (Le mot et le reste)
Edition : 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Eric Watson : Midnight Torsion (Emouvance, 2009)

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Au départ était The Raven (le corbeau) d’Edgar Allan Poe dans les traductions de Mallarmé et Baudelaire. Ensuite, exista Lettres, spectacle chorégraphique mis en musique par Eric Watson. Puis, parce que les musiciens (Elise Caron, Régis Huby, Claude Tchamitchian) le demandaient, il y eu Midnight Torsion. Ce Midnight Torsion que j’écoute inlassablement comme une douce obsession. Comme le visage à jamais perdu de l’être aimé. Comme une chair à vif. Comme une glossolalie (The Whispered Word) infectant un langage déjà bien saturé.

C’est une musique de noire organisation. Une musique de secrète angoisse et où plane l’inquiétude de cordes glissantes, stridentes. C’est une musique d’émoi et d’ombres. C’est une musique polytonale, atonale, microtonale. C’est une musique qui veille sur les nuits de désordre et de prémonition. Mais y pointent aussi les vives mémoires de Belà Bartok (Midnight Torsion), Bill Evans (Leonore) et Cecil Taylor (Chasing the Raven). C’est une musique de rare lucidité. Lucide comme la perte et l’abandon. Au final existe donc Midnight Torsion, musique emportée, exigeante. Noire comme l’espoir.

Eric Watson : Midnight Torsion (Emouvance)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/Midnight Torsion  02/Nevermore  03/The Visitor  04/Purple Curtain  05/Leonore  06/Midnight Torsion II  07/Midnight Extorsion  08/The Whispered Word  09/Chasing the Raven  10/The Chamber Door
Luc Bouquet © Le son du grisli

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