Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Labradford : Mi media naranja (Kranky, 1997)

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Si je ne me trompe pas, j’ai dû passer quelques heures de ma vie. Au même endroit. À la même époque. C’était en 1997 à Richmond, Virginia. C’est d’ici que viennent les cigarettes du vacher. Quelques heures, seulement. Romain et moi, nous nous étions perdus. Nous avons pris un petit-déjeuner dans l’une de ces échoppes où l’on vend de la nourriture à consommer rapidement. Nous avons parlé à une fille. À elle plutôt qu’avec elle. Elle nous a dit qu’elle reviendrait plus tard. Plus tard, elle n’était toujours par revenue. Nous avons voulu partir. J’ai demandé notre route à un vieil homme noir, pas loin de la gare des autobus : "Quelle direction pour Atlanta ? Atlanta, Georgia ?". Il ne connaissait pas d’Atlanta. Normal : c’est deux États plus au sud. Un autre monde, en somme, aux États-Unis d’Amérique. Aussi, nous avons quitté Richmond, Virginia. J’aurais dû oublier jusqu'à l'existence même de Richmond, Virginia. Ce disque m’y reconduit. Avec Romain. Mais sans lui.

Je pourrais dire qu’il faut avoir été à Richmond, Virginia, pour comprendre quelque chose de ce disque. Non. En plus d’être péremptoires, ces déclarations sont tout simplement trop bêtes. Cependant, j’entends Richmond, Virginia, dans ce disque. J’entends ce souvenir. J’entends l’atmosphère d’une matinée désœuvrée — désœuvrés, à ce moment-là, nous l’étions, pas sans énergie. J’entends le vide de cette matinée passée à attendre que quelque chose se passe. J’entends aussi la répétition des mêmes gestes, des mêmes mouvements, des mêmes intentions : monter dans le bus "Greyhound" — passer la nuit dans le bus "Greyhound" — passer un certain temps là où le bus "Greyhound" nous a conduits — sans être toujours bien certains que c’est là que nous voulions aller — monter dans le bus "Greyhound" — passer la nuit dans le bus "Greyhound — passer un certain temps là où le bus "Greyhound" nous a conduits — etc. Et comment ces mêmes gestes, ces mêmes mouvements, ces mêmes intentions, comment malgré leur répétition, ou plutôt : comment grâce à leur répétition, ils conduisent toujours un peu plus loin, ils conduisent toujours un peu plus prêt de la destination finale à atteindre. Nous, ce n'était pas la mort. Nous, c’était Austin, Texas. Labradford non plus, ce n’est pas la mort. La mort, personne n’y pense dans la répétition. Dans la répétition, on se croit bien plutôt immortel. Le temps semble disparaître, s’effacer alors même que ce n’est que lui qu’on passe à travers la distance. Je ne pourrais pas dire qu’il faut avoir été à Richmond, Virginia, pour comprendre cette musique. En revanche, il n’est pas totalement faux de dire qu’il faut être de Richmond, Virginia, pour produire pareille musique. Sans doute parce que la musique participe tout autant d'une histoire que d’une géographie. Ce que l’on sent, c’est la passion à laquelle donne lieu la distance. Le temps qu’il faut pour parcourir le paysage avant de revenir à soi. Le travail d’orchestration exigé. Marier le Fender Rhodes avec une guitare slide. Une guitare électrique avec un trio de cordes acoustiques. Marier des corps entre eux dans ce qui semble être un désert. La périphérie de Richmond, Virginia. Là où la ville s'arrête. Là où le trajet commence. Un orgue. Mi media naranja, ce n’est pas triste. C’est toutes ces choses qui se bousculent dans le son. La distance, le vide, l'attente, le fait de refaire les mêmes choses, d’oublier où l’on va en y allant quand même.

Labradford : Mi media naranja (Kranky)
Edition : 1997.
CD : 01/ S 02/ G 03/ WR 04/ C 05/ I 06/ V 07/ P
Jérôme Orsoni © Le son du grisli

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Jérôme Orsoni est l'auteur de Tortoise : Standards. Il a récemment entamé la publication d'une anthologie en ligne consacrée au post-rock intitulée Notre galaxie punk-rock.

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Nudge : As Good As Gone (Kranky, 2009)

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L’écurie Kranky peut se targuer d’avoir sorti l’année dernière quelques références de choix dans le domaine de la pop (électronique ou non) : parmi les bons disques, on peut classer As Good As Gone, le nouvel album de Nudge

Bien sûr il y a une ou deux fois (allez, disons une et demi) ce curieux penchant pour une soul clinquante qui engloutit toutes les qualités de l’excellente pop nébuleuse à la Broadcast que Nudge défend la plupart du temps. Un vieil orgue, des balais, une basse au refrain simple suffisent souvent au groupe : le reste tient dans la surprise (voix déstabilisantes, solos de guitares renfrognés…). Explosif, Nudge éblouit par sa force de frappe mélodique, même lorsqu’il se donne des airs avachis sur Burns Blue, lent morceau rappelant Labradford. Mariant toutes ces influences, Nudge passe le cap de l’album convaincant de plus, mais ensuite ?

Nudge : As Good As Gone (Kranky)
Edition : 2009.
CD : 01/ Harmo 02/ Two Hands 03/ Verdantique 04/ Aurolac 05/ Tito 06/ Burns Blue 07/ Dawn Comes Light
Pierre Cécile © Le son du grisli

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The Black Napkins : The Black Napkins (Rat, 2009)

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Dans l’art du bibelot sonique et sauvage, les trois néerlandais de Black Napkins font très fort. Chocs et télescopages, saturation maximale et arpèges fielleux, pièces courtes et climats tendus, gargouillis acides et phrases répétées jusqu’à l’obsession ; toute notion de centre semble écartée ici.

Ou alors : un centre éclaté et en ininterrompu démembrement. Joyaux soniques posés en épis et crochetés en des périphéries profondes et insoumises ; une trompette (celle de l’étonnante Sanne van Hek, passée par le Berklee College de Boston) plane et suture les plaies laissées béantes par une guitare (Jasper Stadhouders) et une batterie (Gerri Jäger) aux scalpels faciles. Vous voici prévenus : une musique sans anesthésie. 

The Black Napkins : The Black Napkins (Rat Records)
Enregistrement : 2007-2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Test 1  02/ Last Shorty  03/ Mamalan  04/ I db  05/ Mélodie 1  06/ 10  07/ 9.5  08/ Accenten en noten  09/ Supertest  10/ Mélodie 2  11/ Seagull  12/ Aus Niederthai  13/ Ohne Gra
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Ken Vandermark : Resonance (10 CD Box Set) (Not Two, 2009)

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Comme jadis avec l'Alchemia, le label Not Two se distinguait récemment en publiant une longue boîte de Resonance : à l’intérieur, le résultat d’un « work in progress » de taille puisqu’il impliquait, entre le 12 et le 18 novembre 2007, Ken Vandermark et quelques autres musiciens (compatriotes mais aussi Suédois, Polonais et Ukrainiens) –  pour les citer tout de suite et dans l'ordre alphabétique : Magnus Broo (trompette), Tim Daisy (batterie), Per-Ake Holmlander (tuba), Dave Rempis (saxophones alto et ténor), Steve Swell (trombone), Mark Tokar (contrebasse), Mikolaj Trzaska (saxophone alto et clarinette basse), Yuriy Yaremchuk (saxophones ténor et soprano, clarinette) et Michael Zerang (percussions).

En Pologne, de répétitions (à l'Alchemia de Cracovie) en concerts (au Manggha Hall de Cracovie), Vandermark composait avec eux quinze formations restreintes (le plus souvent quartettes) qui ne l'impliquaient pas forcément, avant de conclure l'expérience à dix, soit : de quoi fournir dix disques d'échanges abrupts, d'ombres traînantes, d'insistances insatiables, de tensions

Parfois donc, les propositions sont véhémentes (pétries de soul ici, de rock là, de free jazz ailleurs) et d'autres fois minimalistes, concentrées et commandées par un art savant de la frustration à qui il arrive d'enrouer la progression d'une pièce pour soigner le moment de sa libération : développement réamorcé qui demande la participation de toutes les fougues. Bref, les bonnes méthodes de Vandermark qu'appliquera pour finir la réunion des dix musiciens convoqués plusieurs fois. A l'intérieur de la boîte, des planches imprimées rendent les interviews de chacun d'eux, qui reviennent évidemment sur l'expérience mais surtout sur l'espace qu'ils auront trouvé auprès de Ken Vandermark.

Ken Vandermark : Resonance (10 CD Box Set) (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Raoul Sinier : Tremens Industry (Ad Noiseam, 2009)

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Qu’il publie sous le pseudonyme de Ra – l’excellent Ev.Panic Redone – ou sous son propre blaze, Raoul Sinier demeure toujours aussi passionnant, en dépit de fausses apparences qui, de loin et distraitement, ne laisseraient penser qu’à un énième avatar de la French Touch sous haute influence krautrock.

Bien entendu, l’influence de la scène électronique germanique des seventies demeure présente, tout en s’élevant au-dessus du panier de crabes. Elle imprègne de ses tournoiements synthétiques le morceau d’ouverture, l’entêtant Overthoughts. La suite s’évade du côté de l’IDM, dont la première initiale n’a jamais si bien porté son intelligence. Eprise d’Autechre et de breakbeats, elle invite les galaxies Warp et Rephlex au banquet des meilleurs électroniciens rythmiques de notre planète. Ailleurs, d’autres échos plus familiers de Depeche Mode s’incrustent subrepticement – cela relève presque de l’anecdotique – tout en n’interférant jamais avec l’esprit farouche et sombre des treize morceaux. Que les derniers pignoufs encore fans de tous les Justice de la planète doivent s’empresser d’écouter (ou de regarder en DVD).

Raoul Sinier : Tremens Industry (Ad Noiseam)
Edition : 2009.
CD : 01/ Overthoughts 02/ Sand Skull 03/ The Hole 04/ Alternative Rush 05/ Map for a Tactical Nonsense 06/ List of Things 07/ Boxes 08/ Confusion Room 09/ Overthoughts Reprise 10/ Elle a Raison 11/ Tremens Industry 12/ This Little Mouse 13/ Hard Summer - DVD : Videos & extras
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Jemeel Moondoc : Muntu Recordings (NoBusiness, 2010)

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Des saxophonistes à entendre en lofts new-yorkais dans les années 1970, Jemeel Moondoc ne fut peut être pas le plus original, mais fut sans doute le plus flamboyant. Pour se faire une idée, aller entendre les rééditions par le label NoBusiness des deux disques de son Muntu (First Feeding et The Evening of the Blue Man) et un concert enregistré dans le loft de Rashied Ali. Dans le coffret, un livre accompagne les trois disques.

Dans ce livre, Ed Hazell trace l'histoire de cette ère des lofts et produit même une carte sur laquelle dix-neufs d'entre eux sont indiqués : Artists House d'Ornette Coleman, Studio Rivbea de Sam Rivers, Ali's Alley de Rashied Ali ou The Brook de Charles Tyler... Après l'histoire, un témoignage : celui de Moondoc en personne, qui raconte dans Muntu : The Essay by Jemeel Moondoc son parcours de musicien (fréquentation de Cecil Taylor à Antioch et premier concert sous le nom de Muntu, composé alors d'Arthur Williams, Mark Hennen, William Parker et Rashied Sinan...).

Rashid Bakr remplaçant Sinan, la première mouture du groupe peut enregistrer First Feeding en avril 1977. Le quintette déroule ici un free jazz sec : les imprécations de l'alto s'opposent au lyrisme échevelé de la trompette de Williams, duo en déroute créative pour devoir faire aussi face aux clusters d'Hennen : les accords plaqués ne sont plus des accords, mais les commandes actionnées d'un mécanisme de cordes libres. Enveloppée par les interventions d'un piano radical, l'association joue souvent jusqu'en mai 1978.

Quelques semaines plus tard, un quartette prend la relève : nouveau Muntu dans lequel Parker et Bakr subsistent aux côtés de Moondoc et que le trompettiste Roy Campbell a rejoint. L'enregistrement d'un de ses concerts (St. Marks Church, mars 1979) permettra au saxophoniste d'éditer le deuxième disque du groupe : The Evening of the Blue Men. Ici, une cohésion plus remarquable : l'alto de Moondoc emmène un free davantage attaché au bop qui sied particulièrement à Campbell tandis que Parker ose se faire entendre davantage. Sur Theme for Diane, le discours est, en plus, différent : climatique, flottant, imposant sans être clair dans sa forme, donc altier.

Jusqu'en 1981, la formation donnera d'autres concerts, tournera au Canada et jusqu'en Pologne – concerts parfois enregistrés et produits. Le troisième et dernier disque, choisit plutôt de revenir à un concert donné en trio par Moondoc, Parker et Bakr, chez Rashied Ali en 1975 : Theme for Milford (Mr. Body and Soul) dans une version longue de trente-cinq minutes et sur laquelle l'alto est clair, presque léger. Alors, le trio met en pratique un art de la concision autrement saisissant : les coups de Bakr se font plus retentissants, l'alto s'amuse de clins d'oeil mélodiques lorsqu'il n'est pas emporté par le courant quand Parker démontre d'un savoir-faire instrumental déjà supérieur sur son duo avec le batteur, à entendre en conclusion.

En conclusion, retour au livre : historique des séances de Muntu déposé sur papier – neuf années d'activité intense – qui finit en photos : noirs et blancs de souvenirs de concerts donnés en lofts ou à Groningen en 1980, et quelques affiches (de concerts aussi). Pour qui s'intéresse au jazz créatif de l'époque, inutile de dire que ce coffret s'avère indispensable.

Jemeel Moondoc : Muntu Recordings (NoBusiness)
Edition : 2010.
CD1 : 01/ First Fedding 02/ Flight 03/ The for Milford (Mr. Body and Soul) – CD2 : 01/ The Evening of the Blue Men 02/ Theme for Diane – CD3 : 01/ Theme for Milford (Mr. Body and Soul)
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Him : ん (Hip Hip Hip, 2009)

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Batteur dont la réputation au sein de Rex ou Mice Parade n’est plus à faire, Doug Scharin confronte depuis une quinzaine d’années les genres au sein de son projet personnel Him. Amateur des accidents, ils entrechoquent en une très goûteuse collision les rythmiques chaudes de l’afro beat et du tropicalia, formant un hybride véloce qui joue à saute-moutons avec les Brésiliens de Hurtmold, ainsi que les Japonais Piana et Shugo Tokumaru.

Etrangement intitulé ん – le caractère nippon pour ‘hmmmmm’ – son nouvel essai intègre le groupe du soleil levant qui l’accompagne habituellement. Très réussi en dépit d’une certaine superficialité pas toujours pleinement aboutie, le mariage des cultures entre Orient folk, Occident dub et Afrique beat du disque fait souffler sur les tympans une bouffée de chaleur iconoclaste. Incontestablement le fait d’un esprit qui fait siennes les démarches de Tortoise – on devine là-derrière une réflexion qu’on aimerait quelquefois plus abandonnée dans l’instant (voir les merveilles de Jimi Tenor et du combo africain Kabu Kabu), quelques pépites oscillent allègrement de leur bravoure caribéenne, notamment un Those Who Say gorgé de colliers fleuris qu’on s’enfile sans coup férir. Malgré quelques écarts, dont des soli de guitare pas vraiment utiles (The Hidden Persuaser), on demeure très satisfait par tant de savoir-faire rythmique et d’amour des belles choses pas chiennes.

Him : (Hip Hip Hip)
Edition : 2009.
CD : 01/ In Light 02/ Daisy 03/ Life 04/ Arrows of Time 05/ Nowhere Near 06/ Hideaway 07/ Heaven Knows 08/ Amaoto 09/ Moss 10/ Hikari No Hana 11/ Lemmy
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Jacques Demierre : Pièces sur textes (Héros-limite, 2009)

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Musicien intéressé par la linguistique (avouant un faible pour les travaux de Ferdinand de Saussure), Jacques Demierre a déjà interrogé les rapports entre musique, mot et bruits de bouche – One Is Land s’inspirait par exemple des travaux de Robert Lax. Les trois livres-disques emboîtés dans Pièces sur textes le voient poursuivre ses recherches sur trois projets différents qui prennent le texte pour partition : trois livres qui ne se contentent pas de donner à voir ce que l’oreille entend : trois disques dont la musicalité ne sacrifie pas tout à l’expérimentation.

Trois projets, donc : 17, aux mots anglais disposés en colonnes ou nuages et chérissant une abstraction qu’agrémente Laurent Estoppey et Anne Gillot (aux saxophone, flûte et objets) ; The Languages Came First The Country After, que Demierre défend lui-même à la voix en compagnie d’Anne Cardinaud et Vincent Barras, récitation aux entrelacs envoûtants ; Save Our Ship, que la clarinettiste Isabelle Duthoit dispute au vocaliste Christian Kesten, duo jouant sur la lettre encore davantage que sur le mot, association babelisante trouvant enfin refuge sous des formules de souffles et de chuintements.

Comme on revient à une démonstration écrite pour se persuader de ses fondements, il faudra revenir à ces Pièces sur textes, les lire en les entendant et puis sans les entendre, les écouter avec ou sans livre à la main, les laisser filer parmi le reste des mille choses qui vous dépassent sur l’instant. Jusqu’à ce que l’incarnation du sens advienne (en boîte ou autre).

Jacques Demierre : Pièces sur textes (Editions Héros-limite)
Edition : 2009.
CD1 : 17 – CD2 : The Languages Came First The Country After – CD3 : Save Our Ship
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Moore, Shields, Barrabarracuda, Men Who Can’t Love : Trash Sabbatical (Revolver, 2008)

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J’ouvre la boîte à pizza, épaisse, aux couleurs cinglantes, et j’y trouve un 33 tours et deux 45 tours ainsi qu’un collier hawaïen (si l’on peut dire) de facture plastique. La première impression est bizarre, et si l’objet est amusant, il n’est pas franchement soigné. 

Je passe ensuite les disques, en commençant par les plus petits. Sur chacun d’entre eux, Thurston Moore occupe une face entière en compositeur de pure pop (Petite Bone) ou en expérimentateur qui prend sa guitare pour un saxophone (l’excellent Unzipped). Sur les faces B, des exercices de bruits signés Kevin Shields (non pas celui que l’on connaît, mais une autre : Eva Aguila) et une chanson de Barrabarracuda, un groupe qui a cessé d’exister peu après avoir enregistré ce morceau de bass’chant’trash’brut de filles à classer entre Bis et Le Tigre (quand les membres de celui-ci n’avaient pas encore la langue dans leur poche). Pour ce qui est du grand disque noir, Thurston Moore y joue un rock bruyant et esbroufe, la musique est un peu stérile. De l’autre côté, Men Who Can’t Love défendent une pop lo-fi qui aime tellement les racks d’effets qu’ils font une croix sur les mélodies écrites et jouées en début du morceau, sans trouver les moyens de les faire oublier sous le bruit.

Bien sûr, la boîte prend de la place mais on peut télécharger son contenu. D’ailleurs, on dirait que les exemplaires concrets d’origines sont désormais introuvables. Mais sans la boîte, que reste-t-il de l'expérience sonique ? Chronique à part : Vends collier hawaïen de plastique jaune. Prix à débattre (écrire au journal qui fera suivre).

Thurston Moore, Kevin Shields, Barrabarracuda, Men Who Can’t Love : Trash Sabbatical (Revolver)
Edition : 2008.
1xLP + 2x7'' : A01/ Thurston Moore : Unzipped B01/ Kevin Shields : Paved Fury B02/ Kevin Shields : Motor Hands - C01/ Thurston Moore : Petite Bone D01/ Barrabarracuda : Stone Cold Steve Austin at the Cold Stone Creamery - E01/ Thurston Moore : Privy Seals F01/ Men Who Can’t Love : Untitled F02/ Men Who Can’t Love : When Your Nights Get A Little Colder F03/ Men Who Can’t Love : Sunday’s Slave F04/ Men Who Can’t Love : Wynona Ryder Voice Over F05/ Men Who Can’t Love : Untitled F06/ Men Who Can’t Love : Somnilequy
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Bill Dixon : Tapestries for Small Orchestra (Firehouse 12, 2009)

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De ce free jazz qui n’en était déjà plus quand Cecil Taylor engagea Bill Dixon pour l’enregistrement de Conquistador (Blue Note – 1966), il reste ici toute l’intensité, la trame, la force. Bill Dixon partageait alors avec quelques autres (rares) musiciens (Anthony Braxton et les trop souvent oubliés Marzette Watts et Jacques Coursil) le souci d’entrer en résonance avec autre chose que la fulgurance du jazz. Et ici, on pense bien sûr à Schoenberg, à Webern et à Cage dans la gestion des espaces et des silences. Soit une correspondance imaginaire et pourtant si prégnante entre toutes les musiques chercheuses et questionnantes qui irriguèrent le XXème  siècle.

A l’incandescence du free et à ses plus hautes convulsions, Dixon préféra toujours assembler des matériaux vifs et colorés (Dixon est un peintre de grand talent, ne l’oublions jamais), relier et construire un vrai tissu de relations pour ceux qui en acceptaient le risque. Aujourd’hui ce sont les souffles croisés des trompettistes Taylor Ho Bynum, Rob Mazurek, Graham et Stephen Haynes qui prolongent et amplifient le souffle déchiré et griffé de Dixon d’une douce complicité. Une contrebasse (Ken Filiano), une clarinette basse ou contrebasse (Michel Côté), un violoncelle (Glynis Lomon) et un batteur-vibraphoniste (Warren Smith) complètent admirablement le tableau.

Cette musique est avant tout collective. Elle s’accomplit en de larges unissons ; entre drame et quiétude, densité et épaisseur, timbres et énergies. Elle peut s’amuser à la confrontation des contraires (les lents unissons de cuivres de Phyrgian II vs la scansion soutenue de la batterie) avant de s’unir et de ne plus se lâcher.  Ainsi, de chaque composition-énigme, émerge une histoire forte et aux si fluides contours qu’il ne viendrait à personne l’idée d’en contester la moindre seconde.

Bill Dixon : Tapestries for Small Orchestra (Firehouse 12 / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD1 : 01/ Motorcycle ’66  02/ Slivers  03/ Phyrgian II  04/ Adagio - CD2 : 01/ Allusions I  02/ Tapestries  03/ Durations of Permanence  04/ Innocenza - DVD : 01/ Going to the Center  02/ Motorcycle ’66  03/ Phyrgian II  04/ Durations of Permanence  05/ Motorcycle ’66 (alternate take)
Luc Bouquet © Le son du grisli

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