Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A paraître : Sorcière, ma mère de Hanns Heinz Ewers & Nurse With WoundInterview de Quentin RolletEn librairie : Pop fin de siècle de Guillaume Belhomme
Archives des interviews du son du grisli

Pierre Gerard, Shinkei : Static Forms (Dragon's Eye, 2010)

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On se souvient de l'oiseau de Brancusi coincé en douane américaine : fallait-il le considérer comme une œuvre d'art ? Les douaniers retournent et retournent encore l'oiseau et les étranges bruits qui en sortent semblent être ceux avec lesquels compose Pierre Gerard dans une pièce qu'il dédie justement au sculpteur. Des bruits faibles entourés par le silence le temps que des interrogations naissent sous la casquette des officiers, un embouteillage d’idées partagées entre l’envie de bien faire et le souci affiché de comprendre de quoi il retourne. Ce sont dans ces soupçons que taille Gerard afin de former une abstraction contenant des propositions musicales en devenir et des copiés-collés qui demandent du volume, et pas qu’un peu. 

Une composition non intitulée de David 'Shinkei' Sani – split oblige – suit la première pièce : des notes de piano optent cette fois pour un art concret sur des grésillements malingres ou la rumeur créée par des objets que l'on traîne à terre ou dont on joue. Des tonnerres de pacotille et des vents factices, un grain menaçant et des apparitions d’ordre numérique. Shinkei revient au piano pour finir, et conclut le disque qu’il se partage avec Pierre Gerard, que l’on appelle Static Forms.

Pierre Gerard, Shinkei : Static Forms (Dragon's Eye Recordings)
Edition : 2010.
CD-R : 01/ Pierre Gerard : Wooden Mouldings for the Assembly (to Constantin Brancusi) 02/ Shinkei : Untitled
Héctor Cabrero © son du grisli



Jackie McLean : Let Freedom Ring (Blue Note, 1962)

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Il y a des disques que l'on écoute comme pour remonter à la source (Crescent, John Coltrane), d'autres pour être secoué jusqu'aux tréfonds (Spirits, Albert Ayler), d'autres pour se donner du courage et un coup de sang (Jump Up, Jimmy Lyons), certains pour réparer l'injustice de leur oubli (Scorpio, Arthur Jones), d'autres encore pour sentir l'apaisement d'une solitude transcendée (Minimal Brass, Jacques Coursil).

Et il y a des disques que l'on écoute des années après, simplement pour la joie qu'ils procurent, comme celle de retrouver l'enfance, le retour d'une amitié et les prémices des beaux-jours. Ils nous donnent cette joie simple et profonde, comme une autre définition possible du "swing", cette chose simplement vivante. Quatre hommes au sommet de leur art enregistrent donc ce 19 mars 1962 un disque manifeste en faisant déborder la musique de son cadre établi, McLean magnifiant ce son unique qui faisait toute son individualité, au service d'un bien commun et d'une utopie ici réalisée. Une ballade magnifique signée Bud Powell, trois intenses originaux, et c'est comme si la liberté venait frapper à votre porte. Ni plus ni moins.

Jackie McLean : Let Freedom Ring (Blue Note)
Enregistrement : 1962.
CD : 01/ Melody for Melonae 02/ I’ll Keep Loving You 03/ Rene 04/ Omega
Didier Lasserre © Le son du grisli

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Didier Lasserre est batteur. Le Free Unfold Trio qu'il compose avec Jobic Le Masson et Benjamin Duboc a récemment vu sortir Ballades sur Ayler Records.


Jacques Coursil : Trail of Tears (Emarcy, 2010)

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« Je joue les choses pour que les gens réentendent le bruit du monde. Je joue le cri du monde. Je ne l’ai pas inventé : je suis l’écho de ça. Et je pense que quand on entend le cri du monde, on se reconnaît assez bien dans ma musique. »

Entre 1965 et 1975, Jacques Coursil vit et joue à New York, en pleine effervescence free jazz. Puis il se retire du monde de la musique pour revenir à ses autres passions : la linguistique et la poésie, et s’installe en Martinique. En 2005, le trompettiste décide de relayer à nouveau ce « cri du monde » et Trail of Tears est le troisième disque du revenant. Si le précédent, Clameurs, se faisait l’écho des luttes des esclaves pour la liberté et l’affirmation de la négritude, celui-ci évoque le combat perdu des indiens d’Amérique. Le disque se clôt sur un sidérant Tahlequah, capitale de la nation Cherokee, « sentier des larmes » qui fut le théâtre en 1838 de la déportation de 16000 indiens de Géorgie en Oklahoma, dont 4 000 périrent en route.

Outre la préoccupation de Coursil pour les peuples sacrifiés, ce disque semble concentrer tout l’art du trompettiste. Ce qui marque tout d’abord, c’est sa technique : respiration circulaire, coups de langue, son embrumé dans la lignée d’un Miles Davis, qui concourent à imposer une voix singulière, sans réelle ascendance, ni descendance. Ici, deux groupes sont convoqués. Le premier inclut des musiciens déjà présents sur Clameurs, Jeff Baillard (claviers et arrangements) et Alex Bernard (contrebasse), et développe une musique ample et étale, sur laquelle la trompette de Coursil se pose puis glisse avec majesté. La deuxième formation n’est pas sans rappeler les débuts agités et new yorkais du musicien, et nous offre la présence des grands vétérans Sunny Murray (batterie) et Alan Silva (contrebasse) : la musique y est plus accidentée et sinueuse.

Toute destinée humaine comprend moments de paix et de plénitude comme crises, incertitudes et chaos ; la narration musicale de Jacques Coursil est à l’avenant. Dans les moments de sérénité, la menace guette cependant et c’est au cœur du chaos que l’apaisement surgit soudain. C’est un grand disque que nous offre Jacques Coursil, dont la respiration intime se règle sur le pouls du monde.

Jacques Coursil : Trail of Tears (Emarcy / Amazon)
Edition : 2010.
CD : 01/ Nunna Daul Sunyi 02/ Tagaloo, Georgia 03/ Tahlequah, Oklahoma 04/ The Removal (Act I) 05/ The Removal (Act II) 06/ Gorée 07/ The Middle Passage
Pierre Lemarchand © Le son du grisli


Ogrob : Ein Geisteskranker als Künstler (Ronda, 2009)

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De ses archives, le guitariste Sébastien Borgo (Sun Plexus 2, Micro_Penis) a extrait les pièces d’Ein Geisteskranker als Künstler. Sorties d’un monde où l’usage classique des cordes est en voie de disparition, celles-ci en démontrent dans des champs perturbés.

Avec tact, Ogrob dévoile d’entrée son art du collage bruitiste et glissant sur lequel se bousculent guitares, basses, synthétiseurs et objets, pour distribuer ensuite d’autres de ses travaux d’expérimentation, parfois extraordinaires (7, 8 et 12èmes) parfois plus communs (2 et 5èmes). D’un abstrait mou ici (cordes détendues ou aux sons ralentis pour 11ème), mu par une sorte d’énergie que l’on reconnaît au rock virulent (10ème), ailleurs encore répétitif (4ème), Ogrob se fait assez divers pour être surprenant et assez inventif pour prouver qu'on peut trouver de quoi faire en archives.


Ogrob, Ampoule de Lorenzini. Courtesy of Ronda.

Ogrob : Ein Geisteskranker als Künstler (Ronda / Metamkine)
Enregistrement : 1993-2006. Edition : 2009.
CD : 01/ Psylle 02/ Vous Ne Pourrez Rien Faire Avec Cette Flotte 03/ Geocroiseurs (Solitudes) 04/ 1976 Onde P. 05/ Le Temple Du Rock 06/ Shrapnel 07/ Un Fakir Couché... 08/ ... Sur Une Planche A Clous 09/ Ma Vulnérable Tu Me Jettes Sur Une Autre Planète 10/ 2033 11/ Ampoules De Lorenzini 12/ Kitty'O 13/ Exuvies 14/ Radio Onde Furlane

Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Micro_Penis : LP (Doubtful Sounds, 2009)

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Il me faut avouer que parler d'un autre micro pénis que le mien me dérange un peu. Mais puisqu'il s'agit de le recommander chaudement, je fais une exception. Ce Micro_Penis en question est celui que se partage (en plus) une bande d'Alsaciens : Sébastien Borgo, Alexandre Kittel, François Heyer et Claude Spenlehauer

Le début du disque offre une sorte de big beat expérimental. Pour ceux que les saxophones horripilent, il faudra passer son chemin ou trouver tout l'intérêt dans la patte folle de qui bat la mesure. Pour les autres, ils célébreront chaque retour de vents entre les chutes de missiles et des voix de faux fous (= de fous qui savent ce qu'ils font) qu'on a laissé entrer par la porte. On imagine la musique déluré d'un film noir. On pense parfois au Naked City de John Zorn ou à un Urban Sax appeal. Hautement recommandé, comme on dit maintenant.


Micro_Penis, Ouvrez!!!. Courtesy of Doubtful Sounds.

Micro_Penis : LP (Doubtful Sounds)
Edition : 2009.
LP : Ouvrez!!!, Cowboy Revolver, Helikoptr, Horrifils, Western Far West, Kurtz, Arch Lager (entrepôt), Äffe Théâtre, Tzouli Mouli Bouli, Projet Clausewitz 
Pierre Cécile © Le son du grisli



Paul Baran : Panoptic (Fang Bomb, 2009)

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Autour d’un casting très relevé – jugez plutôt : Keith Rowe (guitare  préparée), Werner Dafeldecker (contrebasse, électronique), Rhodri Davies (harpe), Andrea Delfi (percussions) et bien d’autres – Paul Baran s’est inspiré des écrits du philosophe britannique Jeremy Bentham (1748-1832) et du concept de la mondialisation pour mettre en forme ce Panoptic assez étonnant. Inquiets des dangers qui minent la vie des créateurs de tout type et le risque du consensus de masse, le musicien de Glasgow ébauche onze titres globalement réussis, où la surprise et la personnalisation l’emportent sur le conformisme ambiant et la misanthropie facile.

Articulés autour de schémas diversifiés, passant d’une chanson narquoise à un jazztronica qui bat la chamade fusion, les onze titres de l’album parviennent à maintenir une sourde tension d’où émerge une moquerie éperdument inquiète. Jamais, toutefois, ennuyeuse ou déprimante, la musique de Baran invite les expériences de Supersilent à la table de Ghédalia Tazartès, quelque part autour d’un café viennois. A d’autres instants, tels des échappées passablement graineuses, un écho de guitare acoustique préparée ou de piano virevolte autour de murmures électroniques et, le plus souvent, l’âme grinçante des machines imprime sa touche mitoyenne et cohérente. Au-delà de la démarche, qu’il n’est pas nécessaire d’appréhender pour se laisser guider dans les méandres fennesziens qui la parcourent, notre esprit se laisse guider à l’étonnement de sonorités embrigadées dans une compagnie inédite, entre Syd Barrett, John Cage, Chris Corsano et Hauschka. Entre autres repères (toujours) bienvenus.

Paul Baran : Panoptic (Fang Bomb)
Edition : 2009.
CD : 01/ Scotoma Song 02/ Lewitt 03/ Tonefield 04/ Brauzenkeit 05/ The Corrector 06/ Love Under Surveillance 07/ Brauzenkeit (Ekkehard Ehlers mix) 08/ PIN-snipers 09/ To Protest in their Silence 10/ Jackson and Lee 11/ Pomerol
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Joëlle Léandre, François Houle, Raymond Strid : Last Seen Headed (Ayler, 2010)

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« Musique libre, ça ne veut rien dire, on n’est pas libre », dit Joëlle Léandre ci-dessous. Alors, quelles sont les « choses » qui changent l’improvisation ? Les partenaires ? Joëlle Léandre a déjà rencontré François Houle (clarinettes) et Raymond Strid (batterie). Les moments ? Ces 9 anciens s’opposeraient-ils vraiment à ceux de ces Last Seen Headed ? Les gestes de chacun et leurs conséquences ? Les combinaisons auxquelles l’instant les oblige ?

Peut-être que l’improvisateur n’est pas libre et peut-être qu’un moment ne diffère pas tellement d’un autre, même si plusieurs mois les sépare. Restent alors le souvenir sur disque : ici, les clarinettes de François Houle adoptant d’autres langages (parallèles établis avec les sonorités du soprano ou de flûtes, diphonie, mirages folkloriques parfois entendus, abstractions diaphanes) ; là, l’archet plongeant de Joëlle Léandre, sa propension à chasser le mièvre qui menace d’un grincement de cordes puis à trouver toujours de nouveaux espaces à investir à trois ; par-dessus, les coups secs de Raymond Strid règlent l’allure ou rétablissent l’équilibre, la ponctuation étouffée pour se montrer efficace en toute discrétion lie la clarinette volage à la contrebasse balayant. Si l’improvisateur n’est pas libre, preuve est donnée ici que sa musique peut encore être différente, même attaché à d'anciens partenaires et même s’il passe avec eux un simple moment de plus devant un public ressemblant.


Joëlle Léandre, François Houle, Raymond Strid, Last Seen Headed I (extrait). Courtesy of Ayler Records.

Joëlle Léandre, François Houle, Raymond Strid : Last Seen Headed (Ayler Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 24 janvier 2009. Edition : 2010.
CD : 01/  Last Last Seen Headed I 02/ Last Seen Headed II 03/ Last Seen Headed III 04/ Last Seen Headed IV 05/ Last Seen Headed V 06/ Last Seen Headed VI 07/ Last Seen Headed VII
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Interview de Joëlle Léandre

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A mi-course d'une série de concerts en duo avec Akosh S. (au Lavoir Moderne, à Paris, jusqu'au 3 avril), Joëlle Léandre – comme elle en a pris l’habitude – voit paraître une suite de disques dont un duo enregistré en 2007 avec Anthony Braxton. L’occasion, donc, de revenir sur la rencontre et puis de dériver et d'en découdre…

… J’ai rencontré Anthony Braxton pour la première fois en 1984 ou 1985… Ces fameux hasards : quand il suffit d’être là, d’être en action, de dire oui… Il faut toujours être prêt à jouer… Avec Braxton, comme avec d’autres musiciens, c’est une histoire de fidélité… En fait, il n’avait pas de contrebassiste… C’était au festival de Victoriaville où je devais jouer en solo, Michel Levasseur me dit « tu veux jouer avec Braxton ? », tu imagines la panique… Braxton veut jouer avec moi, je n’en pouvais plus, et puis, dans le même temps, il fallait que je travaille sa musique. Braxton écrit beaucoup, il fouille, il cherche et puis il est conscient de ce qui s’est dit en Europe… Bref, j’ai dit oui, je suis arrivée là-bas trois jours avant le concert, et il a été charmant, extraordinaire, tout simple, tellement humain. Avec tout ce qu’il a fait, il pourrait ne pas l’être, après tout, certains sont tellement blasés ou se la jouent diva… Il m’attendait dans sa chambre d’hôtel, il y avait au moins trois kilos et demi de partitions, une sorte de grand accordéon posé sur le pupitre, complexe, d’autant qu’il fallait travailler ça en deux jours seulement ! Je lui dis « Anthony, c’est difficile, le concert est dans deux jours » et lui me répond « Ca ne fait rien, tu as juste à jouer la courbe » – tu parles d’une courbe, y’avait des notes de partout, heureusement que la musique contemporaine m’avait forgé une grande expérience de lectrice. Au concert, il y avait George Lewis que je connaissais déjà pas mal, et puis Gerry Hemingway à la batterie et Evan Parker, des musiciens qui mettent la même énergie au service d’une musique ouverte. Et Braxton conduisait, demandant tout à coup qu’untel s’inspire dans son solo de l’énergie du trombone, par exemple… Après, on s’est vus plusieurs fois dans des festivals, il me disait « Hey Joëlle, we have to play more ! » et puis c’est tout, avant qu’on enregistre ce disque il y a deux ans maintenant… Pour que ce disque soit une jubilation, simple, j’ai quand même écrit à Anthony – il y a ce côté très direct chez moi… C’était drôle parce que je ne voulais pas jouer de la musique composée par Braxton, je voulais que l’on joue ensemble dans le domaine que je défends, que j'aime : l’improvisation, cette musique de l’instant. Alors, je lui ai envoyé un email qui disait que j’étais très honorée de rejouer avec lui mais que je voulais savoir s’il était possible que nous fassions simplement un meeting, juste improvisé !  J’envoie et, dans les six ou sept minutes, il me répond : « Dear young lady… Ne t’en fais pas, j’ai très bien compris ton idée du meeting, je suis prêt et je suis ok pour que l’on s’arrête là-dessus » ou quelque chose comme ça, et c’est ce qui a donné ce disque, ce concert live. Et ça a été extraordinaire… Et aussi très politique, nous avons beaucoup parle après le concert, Braxton dit souvent que s’il n’y avait pas l’Europe, il ne jouerait jamais…

Un peu comme toi qui te plains de ne jamais jouer en France… Oui, surement, mais c'est assez vrai. Je rentre de Belgique, puis je suis allée en Allemagne pour un festival, puis à Vienne, le Porgy... Là, je vais partir au Canada, et puis je fais Vision Festival avec le Stone Quartet… Il ne s’agit pas d’être médisant, mais les musiciens français ne m’appellent pas, je l’ai toujours dit, Il y a trente ans même, ils auraient pu m’appeler, ils ne l’ont pas fait. C’est pour beaucoup une scène de copains, d’hommes entre eux. Moi, je suis guidée par la notion de liberté d’être soi. Est-ce que c’est mon travail ? Mes rencontres, peut être que certains se sont dit « Remarque, elle fait ses trucs, elle file, joue là et là... » Bref, souvent je me sens isolée dans mon travail, mais je file ailleurs, c'est comme ca ! L’année prochaine j’aurai 60 ans et si je joue encore ma musique, c’est peut être grâce à cette colère que je reste droite : la femme debout, comme ma basse… Cette colère, on la trouve aussi dans ma critique de l’enseignement musical : on ne bouscule pas la donne, alors qu’il faudrait laisser l’instinct, la création s’installer dans l’enseignement. Il y a toujours ces lois qui font que les jeunes prennent du retard… A Mills, en Californie ou ils m'ont invités pour une Chaire, je me sens davantage comme une passeuse, je provoque des choses, je fouille l’autre pour qu'il cherche sa musique, qu'il ou elle soit curieux d'autres arts, on apprend tellement des autres. Etre artiste, c’est une aventure, il ne faut pas attendre sa feuille de paye tous les mois, cette vie va te bouffer toute ta journée. Tu dois en apprendre sur tes goûts, tes craintes, vaguer et sortir voir le monde c’est important, mais personne ne développe ça dans l’enseignement…

Et en tant que compositrice, tu penses en être où ? Je compose en autodidacte… J'ai appris sur le tas ou le tard... Au fond j'écris depuis plus de trente ans ! Je n’ai pas l’impression d’avoir « trouvé », Ils me font peur les gens qui disent qu’ils ont « trouvé »… J’espère que quand je ne serai plus là, quelqu’un analysera mon travail de façon musicologique, parce qu’il n’y pas un disque, une musique, une petite pièce de trois minutes ou des commandes – comme l'année dernière quand j'ai écris un tentet pour des musiciens autrichiens, Can You Ear Me, c’est le titre… ­–, pas un meeting, pas un morceau qui se ressemble dans mon parcours. Plus tard, j’aimerais aussi donner des workshops, parce que je ne vais pas jouer de la contrebasse toute ma vie non plus, tu imagines, à 75 ans ? J’aime passer des choses aux jeunes, que ce soit musical, social, politique… Pour en revenir au musicologue, j’aimerai beaucoup qu’on analyse mon travail, ça a été fait un peu, ici ou là… J’aimerais qu’on comprenne que, quand j’improvise, je compose, j'essaye de donner structures et formes, les musiciens ne jouent pas simplement pour jouer. Ca me rappelle George Lewis qui  me disait qu'en tant que improvisateur il fallait presque demander « Vos Papiers ! »  C’est bizarre un improvisateur, c'est obscur peut être.... Au lieu de mettre compositeur sur nos papiers, pourquoi ne pas mettre « improvisateur » ? Pourquoi cette supériorité du papier, de l’écrit par rapport à l’oralité ? Quand j’improvise, je compose… Je n’aime pas le mot de « free music » d’ailleurs, qu’utilisent Derek Bailey et d'autres, musique libre ne veut rien dire, on n’est pas libre. L’improvisation, ça a beau être de la composition spontanée, ça demande un travail énorme, d’écoute de l’autre, d’apprentissage… J’ai fait 25 ans de classique et presque autant de contemporain, j’ai un rapport à l’organisation des matières, des volumes, des dynamiques… J’ai une trilogie en moi : d’abord, j’ai cette tradition classique d’où je viens, technique, précision de l'instrument et puis cette contemporanéité, ce qui s’est fait dans mon époque, et enfin cette aventure de liberté que m’a donné le jazz… J’espère qu’un jour on comprendra vraiment ce parcours…

Tu as besoin qu’un musicologue l’entende ? Tu ne peux pas oublier d’où tu viens, ta culture. Mais culture veut dire peinture, littérature, poésie, beaucoup de choses.... J’écoute encore du classique quelquefois  Quand tu écoutes Beethoven, ou Stravinsky, ou lis Baudelaire ou Arthaud... C'est quand même pas mal non ?   La musique contemporaine, j’en ai beaucoup joué et j’ai pas mal appris d’eux aussi, mais j’ai été fatiguée de cette supériorité d’entendement, le musicien est subalterne… Il joue et se tait. Les institutions culturelles, l’organisation de la musique ou de la culture, fait qu’ils sont plus soutenus financièrement dans le contemporain, ils reçoivent des commandes parce que ce sont de « vrais » compositeurs, et nous, pauvres cons, pauvres ploucs, on fait pouet pouet avec nos musiques ! Je suis fatiguée de toutes ces hiérarchies ; quel dommage que certains musiciens n’en rencontrent pas d'autres... Quant à moi, je ne suis pas assez consensuelle, je ne suis jamais intéressée à mon look, c’est réel… je n'en ai pas le temps !  C’est un peu à cause de moi peut être tout ça, quand ils me voient arriver ils doivent se dire « oh la la qu'est ce qu'elle va encore nous proposer ! » Mais bon, je n’ai pas à pleurer, je suis suivie, il y a des papiers, des chroniques parfois, des directeurs de festival assez fidèles, des amis, des web qui sont là, j’ai pas à pleurnicher, mais là je pense aux autres, aux plus fragiles, à mes sœurs qui crèvent dans l'ombre et aux copains qui baissent les bras ! C’est cette colère qui me fait fuir de chez moi, il y a une corporation de gars entre eux, d’amis, de trucs que nous, les filles, on n’a pas…  Si je ne jouais que de la free music ou que du solo contemporain, je crèverais, il n'y a pas assez de travail, et puis de toute façon, la diversité est très mal vue en France, L'éclectisme ! Du coup, je multiplie les expériences, avec  les danseurs ou gens de théâtre, en ce moment avec Nadj, par exemple… Y’a du labeur derrière tout ça, cette carrière – un mot que je n'emploie jamais – bref je commence à penser à mon anniversaire, à mes 60 ans, pour qu’on souligne tout ca.... Et pourquoi pas ? Il y a des gens qui reçoivent des prix des arts et des lettres ou je ne sais quoi et qui n’ont pas fait le quart de ce que j’ai fait. Mais il ne faut rien dire surtout… Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ?

Qu’est-ce que tu ferais d’une médaille ? En ce moment, en plus, c’est lourd de sens…Exact, oui… C'est lourd de sens, surtout remises par Sarko.... C’est gravissime ce qui se passe politiquement... Je pense que je refuserais, ah ! Mais y’a des prix, par exemple, les Django d’or ou Jazz d’or ou je ne sais quoi, mon nom est nommé il parait depuis plusieurs années, mais ils ne veulent pas l’entendre… Ce monde là est toujours très macho, je ne sais même pas si un jour ils sauront qu'il y a une femme contrebassiste, créative et qui bosse plus que d'autres avec une reconnaissance mondiale (et je le dis simplement, mais il faut bien le dire non ?). Il y a des prix à la Sacem et ailleurs, le prix du musicien européen… Ca fait 35 ans que j’aurais du recevoir ce prix du musicien européen avec tout ce que j’ai fait ! Mais je ne suis pas dans les bureaux ou je ne vais pas boire des coups… Evidemment que c’est à la fois tout et rien un prix, mais bon, derrière il y a quand même cette petite satisfaction, on est heureux!

Tu parlais tout à l’heure de liberté d’être soi… J’ai l’impression que tu es en attente d’une reconnaissance officielle, presque administrative, et que ça contredit ta radicalité, d’autant que tes disques, celui-ci avec Braxton, valent sans doute davantage qu’une décoration, non ?  Ce sont de grandes et belles rencontres, c’est sûr. Mais quand je dis tout ça, c’est aussi une critique par rapport aux directions, aux institutions… Et pourtant, ils m'entourent parfois. Bon, c’est vrai, j’ai de la  reconnaissance… On suit quand même mon travail, il faut que j’arrête de pleurer tout le temps. Il faudrait plutôt que je parle des musiciens avec lesquels je travaille, ces musiciens dérangeurs, outsiders : l’histoire de ces musiciens est un peu mise sur le côté par ceux qui font la culture, et c’est dur parfois : non pas de ne pas être entendu mais d’être seulement saupoudrés. J’ai des amis qui vivent de peu et qui sont des musiciens monstrueux. Soit disant que l’on jouerait une musique difficile, mais le public n’attend que ça d’écouter, d'être bouleversé, de sortir même... Au moins il y a réaction, puis rentrant chez lui il va peut être réfléchir, comprendre ces critiques, apprendre des choses. Le public est prêt mais on ne lui donne pas assez les moyens d’entendre cette musique. Il n’y a plus de clubs, ils ferment les uns après les autres, c'est une honte, et la musique des clubs est souvent totalement" classique" et même parfois archaïque ! Et puis, il reste un seul magazine presse, et encore, il faudrait qu’ils se réveillent ceux-là, c’est honteux qu’en France il n’y ait qu’un magazine de jazz…

…ou de variétés… 
…De variétés, oui, tu as raison... La France a beaucoup fait pour le jazz par le passé, tout le monde venait jouer ici, surtout à Paris, aussi toute l'époque du free jazz, c'était super, et là ça ronronne. Je pense aux jeunes aussi qui commencent, il y a quelques festivals bien sur derrière lesquels tout le monde court, pauvres organisateurs écrasés de demandes, sinon les jeunes jouent au chapeau, c’est honteux… On parle de culture, de création, mais c’est quoi ce XXIe siècle qui ne donne pas d’argent à la création ? Il n’y a même plus d’endroits pour jouer… Le 104*, là, avec leurs millions de merde, ils auraient pu faire un truc extraordinaire, j'ai plein d'idées en tête, je me sens même la force de structurer un festival, avec tous les musiciens que j'ai rencontrés, mais non, rien… Qu’on me file une direction artistique, je vais leur montrer… J’en connais combien des musiciens monstrueux qui crèvent ? C’est dégueulasse, tu peux l’écrire deux fois : c’est dégueulasse. Non, les supposées directions de la culture ne connaissent rien à tout ça. Voilà pourquoi il faut que ça change…

Y’a peu de risques, ceci étant… Par exemple, qui a décidé de programmer la série de concerts avec Akosh au Lavoir Moderne ? C’est moi, j’ai appelé la salle et on a parlé organisation et business… Cinq soirs, c’est un challenge. Bien sûr que les conditions ne sont pas terribles pour mon âge, mais ce sera la fête. Avec Akosh, on va mettre une table et on va vendre des disques… C’est presque un Credo ces cinq soirées de concerts : on en est là et on n’a pas le choix. Il n’y a plus de lieux à Paris pour la musique créative… Mais il faut résister, et il y en a qui commencent à baisser les bras… Ou alors il faut être zen comme Barre [Phillips] et peu d'autres… Et rire souvent ! Moi, heureusement, je pars… A porter mes kilos, j'en ai plein les bras, mes genoux sont pétés, mais je pense qu’il faut partir, il faut aller voir ailleurs, il faut oser, vivre c'est prendre des risques. 

Ces jeunes musiciens dont tu parles n’auront peut-être pas cette chance de se consacrer à leur musique au quotidien… C’est vrai que j’ai toujours travaillé dans l’année, des mois flottants et puis des gros, comme ce mois de mars là… Et j’arrive à faire des balances avec l’argent, mais tu as raison, c’est la pépite de pouvoir se consacrer à sa musique… J'ai donné toute ma vie à la musique, elle me le rend bien, mais ma vie est pleine d'embuches, même si je me sens libre de temps en temps, libre comme cent mille oiseaux... Parfois j'ai envie de me remettre, prendre du temps pour la peinture.... J'avais peint dans les années 8O et puis 9O, j'en ressens le besoin. Et je voudrais développer cette chose de stages et de workshops, l'âge arrivant j'ai des trucs à dire aux jeunes : que c’est aussi un combat (c’est génétique chez moi, quand on sort d'un milieu prolo... La besogne, le travail vous colle à la peau ), que c’est plus corsé, plus rugueux…

Tu estimes qu’un artiste n’a pas à faire avec ce concret… C’est ça, mais il est récupéré par des obligations. Et il faut en même temps rester le plus proche de sa vérité, être soi. Mais je n’ai pas trop à me plaindre, cette colère est aussi politique, surtout que c’est loin d’être brillant en ce moment avec le ouistiti qu’on a… Et cette globalisation, la culture suis bien sûr ! Outre une culture consensuelle, facile, agréable pour tous ou les salles doivent être pleines, tu vois le truc ! Et comme tout est dans tout, tu t’aperçois que si  ta vie, ton verbe, l'attitude au monde, ta musique , bref tout ton toi est différent et que tu essayes autre chose... Et bien c'est difficile, tu déranges, tu es une « hors la loi ». Et puis tu t'aperçois que ton style de vie, une poétique je dirais, devient peut être une éthique, une esthétique même !

Ca doit être plus gratifiant qu’une remise de médaille, non ? C’est sûr, tu as raison… Tu as raison, il faut que je sois fière et heureuse, quand j'imagine les miens, fille de cantonnier qui fait les routes... Et bien, depuis tant d'années, je les prends, moi, les routes. Merci papa, merci maman, simples gens qui m'ont tant donné, ils sont surement heureux là-haut. 

Joëlle Léandre, propos recueillis en mars 2010 à Montmartre.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Ethernet : 144 Pulsations of Light (Kranky, 2009)

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Il est absurde de dire que tel disque est fait pour tel moment de la journée – et je ne parle pas des disques que l’on dit “de saison”. D'autant plus que sous ses allures d’enregistrement crépusculaire 144 Pulsations of Light est un ouvrage de chaque instant.

Lorsqu’un rythme digital arrive du fin fond de l’introduction, l’Ethernet de Tim Gray est déjà bien en place, tout aussi hypnotique une fois que le rythme a disparu et que Gray confectionne des tableaux sonores à la manière de Kruder & Dorfmeister il y a des années de cela : les souvenirs d’instants de méditation ou d’endormissement. Chill-Out dans ton propre appartement. On savait qu’à un moment ou à un autre le rythme allait revenir. Et il revient mais le disque se termine presque aussitôt. On a à peine eu le temps de goûter l’apaisement de ces 144 pulsations. Alors, quelle que soit l’heure, on entame la 145e grâce à l’action « Repeat ».

Ethernet : 144 Pulsations of Light (Kranky / Amazon)
Edition : 2009.
CD : 01/ Majestic 02/ 5 + 7 = 12 03/ Summer Insects 04/ Vaporous 05/ Seaside 06/ Kansai Temple
Pierre Cécile © Le son du grisli


Joëlle Léandre, Jean-Luc Cappozzo : Live aux Instants Chavirés (Kadima Collective, 2009)

cappozsli

Ce Live aux Instants Chavirés est un témoignage du concert que donnèrent en duo Joëlle Léandre et Jean-Luc Cappozzo dans le club de Montreuil le 26 février 2009. « Je crois que dans l’intimité de l’improvisation, qui est une musique naturelle et urgente, où tout se dit, le duo est l’ensemble parfait », confiait la contrebassiste Joëlle Léandre dans A voix basse. Et plus haut, dans ce même livre d’entretiens donnés à Franck Médioni, de déclarer : « Je ne crois pas beaucoup à la masse, je crois à l’intimité de l’écoute. Le duo est un art, c’est une conversation intime et profonde. »

A l’écoute de ce disque, les mots précités ressurgissent, inévitablement. Joëlle Léandre a raison : l’intimité et la profondeur, s’ils ne sont l’apanage de tout duo, le sont de celui-ci, à coup sûr, et des huit improvisations consignées ici. La musique émerge du fonds des temps, comme d’une torpeur. La matière sonore semble se créer sous nos yeux, glaise malaxée ; contrebasse et bugle se cherchent, se manquent, pour se trouver enfin à mi temps du morceau qui ouvre cet album et ensuite cheminer ensemble. Ces deux là, qui se sont trouvés, ne se lâcheront plus, ou si, pour quelques échappées belles, à se courir après et mieux se retrouver.

Ce long blues liminaire, qui a du blues tout l’esprit et peu la lettre, pose le cadre. Intimité, et profondeur. En jazz, on exprime souvent sa voix intérieure en empruntant les accents de ses aînés, on ne se pose original que dans l’affection portée aux modèles. C’est ce que semble nous souffler Cappozzo, lorsqu’il cite Good Bye Pork Pie Hat de Charles Mingus (qui par là même rendait lui-même hommage à Lester Young). C’est ce que nous disent les deux musiciens lors du morceau ultime, qui tourne autour du spiritual Sometimes I Feel Like a Motherless Child sans jamais le saisir, qui offre au fantôme de ce chant ancestral une danse bien contemporaine. Le blues premier et le spiritual salué embrassent une poignée de titres à l’intensité à chaque écoute saisissante, et lors desquels les deux musiciens offrent à leurs instruments la simple beauté des mélodies en même temps que l’exploration de tous leurs possibles.

Joëlle Léandre, Jean-Luc Cappozzo : Live aux Instants Chavirés (Kadima Collective / Instant Jazz)
Enregistrement : 26 février 2009. Edition : 2009.
CD : 01-08/ Instants Chavirés 1-8
Pierre Lemarchand © Le son du grisli



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