Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Peter Brötzmann Graphic WorksConversation de John Coltrane & Frank Kofsky
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Chicago Underground Duo : Boca Negra (Thrill Jockey, 2010)

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Boca Negra est le cinquième album du Chicago Underground Duo, et le onzième du collectif Chicago Underground, que l’on a pu en outre entendre en trio, en quartet ou en ensemble. Contrairement aux autres réalisations du duo Rob Mazurek / Chad Taylor, ce disque n’a pas été  enregistré à Chicago mais à Sao Paulo, où vit à présent Rob Mazurek. Mais comme à leur habitude, ils nous offrent une musique de composition et d’improvisation mêlées.

Le premier morceau de l’album, Green Ants, nous replonge en 1969, lorsque Don Cherry et Ed Blackwell gravaient Mu. Rob Mazurek, comme Don alors, alterne clameur du cornet et douceur de la flûte, tandis que Chad Taylor, tel Ed Blackwell, se concentre sur les toms de sa batterie pour mieux convoquer les tambours de l’Afrique. Cette filiation se précisera plus tard, lorsque les deux musiciens choisiront de reprendre le thème Broken Shadows, écrit par Ornette Coleman, compagnon de Don et Ed. Le deuxième titre, Left Hand of Darkness, incarne un autre aspect de la musique des deux hommes : la contemporanéité des ambiances créées par l’ordinateur de Chad Taylor. Outre les boucles et traitement sonores habituels, l’usage de l’ordinateur donne au duo la possibilité d’inviter d’autres instruments, et notamment la contrebasse qui permet à certains morceaux (Confliction et Spy on the Floor) de développer de puissants grooves.

Sur la longueur de ce disque, on côtoie au final des morceaux aux ambiances très contrastées, mais organisées avec soin en une suite cohérente. Un grand disque donc, inspiré, réfléchi, et animé surtout par la complicité quasi télépathique qui unit les deux musiciens chicagoans. S’il fallait le démontrer, revenons à Broken Shadows évoqué plus haut. Sur les roulements de tambours prodigués par Chad Taylor, le vibraphone du même et le cornet de Rob Mazurek s’entrecroisent, se pourchassent, se percutent, se complètent, se séparent puis se retrouvent, comme pour recomposer une mélodie fragmentée… Les autres titres sont à l’avenant, «ombres brisées», diffractées,  parvenues heureusement jusqu’à nous.

Chicago Underground Duo: Boca Negra (Thrill Jockey / Amazon)
Enregistrement: 2009. Edition: 2010.
CD: 01/ Green Ants  02/ Left Hand of Darkness  03/ Broken Shadows  04/ Quantum Eye  05/ Confliction  06/ Hermeto  07/ Spy on the Floor  08/ Laughing with the Sun  09/ Roots and Shooting Stars 10/ Vergence
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Fred Frith : Impur Part II (ReR, 2009)

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Répondant à une commande de l’Ecole Nationale de Musique de Villeurbanne, Fred Frith compose et dirige, entre 1994 et 1996, le projet Impur.

Pour le concert de clôture de sa résidence, Fred Frith et ses musiciens occupent chaque pièce du bâtiment de l’école de musique. La musique est écrite ou composée et le public déambule dans l’enceinte du bâtiment. Ceci pour Impur I. Pour Impur II, exécuté dans la salle de concert de l’école, le public non averti de l’événement, s’installe peu à peu. Ce n’est malheureusement pas cette performance que nous écoutons aujourd’hui mais un concert organisé avec les mêmes musiciens un an plus tard au RamDam lyonnais.

Entouré d’une vingtaine de complices, Fred Frith dirige une œuvre multiforme, complexe et labyrinthique. Le zapping naturel de Frith, s’il est moins éprouvant que celui de Zorn, n’en est pas moins aussi vertigineux. Mais, admirable metteur en sons, Frith trouve toujours lien et correspondance entre les différents blocs orchestraux, pour que s’évite tout risque de cassure ou rupture de l’oeuvre. Ainsi, vont s’installer, grignoter et s’agripper quelques formes distinctes : une valse ici, un chaos sonique là, un soprano insistant ailleurs. Soit une partition attachante, alliant complicité et fluidité puisque avec Fred Frith tout est toujours possible.

Fred Frith : Impur Part II (ReR / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1997. Edition : 2009.
CD : 01/ Invitation-invocation 02/ Affront national 03/ Dead Sea 04/ Waiting for God 05/ Danses avec les rats 06/ Nueve  07/ Now We Know  08/ Gaga-Kun 09/ Don’t’ Say 10/ Cuts Up 11/ Le sursis 12/ Ses habits du dimanche 13/Finger on the Pulse 14/ La dernière valse (pour Mie)
Luc Bouquet © Le son du grisli

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René Lussier, Otomo Yoshihide, Martin Tétreault : Elektrik Toboggan (Victo, 2009)

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S'il avait déjà enregistré auprès d'Otomo Yoshihide et de René Lussier, restait à Martin Tétreault (platines disques) de réunir les deux guitaristes à ses côtés : chose faite en 2008, à l'occasion d'un concert donné au festival de Victoriaville.

L'Elektrik Toboggan à sortir de la rencontre se prend d'abord dans les cordes des guitares, tend des lignes sombres et suspectes avant de céder à tous effets : distorsion, réverbération, oscillation, drones et larsens. Et puis, le jeu de construction s'efface au profit du grésillement de la platine : les silences se font plus pressants, les gestes concentrés à tel point qu'on croirait les guitaristes maintenant attachés à défendre un jazz aux lignes claires, si d'autres parasites ne se chargeaient de convaincre d’une nouvelle évolution : guitares amalgamées par de rapides médiators évoquant ici quelques travaux de Branca ou usages expérimentaux aux conséquences assez fades comparées aux premières minutes de la rencontre – transport du ciel au sol promis par le disque sur le modèle du toboggan.

René Lussier, Otomo Yoshihide, Martin Tétreault : Elektrik Toboggan (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 19 mai 2008/ Edition : 2009.
CD : 01/ Boum 02/ Bam 03/ Bim 04/ Bom 05/ Badaboum 06/ Bang 07/ Baoum 08/ Glou Glou
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Michael Amann : Nachklang (Ein Klang, 2009)

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Difficile de suivre le violon de Quaoar tant il est assoupissant. Et en plus il tourne, tourne. Heureusement, Die Wolfshaut joue sur les déconstructions, me reprend par le col, et le piano qu'on y entend nous provoque de sa masse compacte.

Et ensuite, quelles formes prend ce Nachklang, de Michael Amann ? Une suite de macabres qui profitent des instruments à cordes (de toutes sortes) : piano, violon, violoncelle, piano. Amann essaye d'échapper aux systèmes à chaque fois qu'il écrit, et, souvent, il réussit dans son entreprise. C'est Satie qu'on assassine, pourrait dire Nachklang (composition qui donne son titre à cette collection d'oeuvres plus ou moins anciennes). Et pourquoi le piano ne pourrait-il pas assassiner Satie ? Ne sommes nous pas en 2010 ?

Michael Amann : Nachklang (Ein Klang)
Edition : 2009.
Pierre Cécile © Le son du grisli

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The Orastorios : Moondog Rounds (Marko Musikverlag, 2010)

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Le Viking aux 300 madrigaux n'a pas fini de nous surprendre. En effet, même dix ans après sa mort, Louis Thomas Hardin, a.k.a Moondog, fait toujours rêver nos oreilles avec le doux son de son fameux Trimba (instrument de percussion de son invention qui fera, en quelque sorte, sa marque de fabrique).

Car de 2006 à 2009, Stefan Lakatos - le disciple du compositeur - à arrangé et enregistré une vingtaine de morceaux que Moondog avait composé pour lui et qui n'avait jamais vu le jour sous la forme de disque. On retrouve au long de ces morceaux tout l'esprit des madrigaux que Moondog avait enregistré en 1971 pour son album Moondog 2 ; de très courtes pièces menées par le Trimba où vocaux et instruments se répondent en canons magnifiquement écrit.

Pour ce disque intitulé Moondog Rounds, Stefan forme le groupe The Orastorios composé en plus de lui-même, du guitariste Andreas Heuser, de la violoniste Freya Deiting, de la saxophoniste et chanteuse Anke Letzig, du saxophoniste Marcin Langer et du violoncelliste Ludger Schmidt. Ensemble, ils interprètent donc 19 titres inédits ainsi que trois instrumentales composées par Stefan (Dragon Scale Pattern, Miss You on the Balcony et Man Hole). Un disque qui nous rappelle combien l'œuvre de Moondog est riche et particulière et est une invitation à se replonger dans celle-ci.


The Orastorios, Logrundr 14. Courtesy of Makro.

The Orastorios : Moondog Rounds (Marko Musikverlag)
Edition : 2010 (à venir)
Amaury Cornut © Le son du grisli

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Amaury Cornut est l'éditeur du Viking de la 6e avenue, blog consacré à Moondog.

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Ursula Bogner : Pluto Hat Einen Mond (Maas Media Verlag, 2009)

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Sur les deux faces du 45 tours, on trouve quatre chansons électroniques et sans paroles. Quatre nouvelles planètes infinitésimales aux sons rebondis. Quatre autres perles signées... Ursula Bogner, que l'on découvrait (tardivement, si l'on en croit Jan Jelinek) il y a quelques mois avec Recordings 1969-1988.

Le petit vinyle commence à tourner et, si on se laisse aspirer, voici qu'on croit apercevoir tourner l'anneau de Saturne sur un accompagnement de disco molle. Les petites compositions (2:34 minutes pour Synchronton 2, la plus longue des quatre) se suivent et se ressemblent pour partager la même galaxie mais diffèrent aussi pour ne pas être les mêmes planètes. Belles et ludiques, elles rappellent en littérature les Cosmicomics d'Italo Calvino. Dans l'un des récits du livre, je trouve ces lignes qui me reviendront sans doute à chaque fois que je choisirais de réécouter Bogner (ou même Jelinek) : « Mon point de référence était toujours Ursula, et de fait une certaine manière qu'elle avait de progresser un peu en voltigeant pouvait rendre plus familière l'idée que notre chute suivait une sorte de parcours en spirale, qui tantôt se rétrécissait, tantôt s'élargissait. »

Ursula Bogner : Pluto Hat Einen Mond (Mass Media Verlag)
Edition : 2009.
7'' : A01/ Photosphaere A02/ Rhythmus 80 B01/ Synchronton 2 B02/ Expansion (Version)
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Small Color : In Light (12k, 2009)

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Officine réputée pour la qualité classieuse de ses productions electronica ambient (Lawrence English, Giuseppe Ielasi, Machinefabriek, Solo Andata) – en dépit de quelques dérapages d’un ennui abyssal (Seaworthy, Tomas Bednarczyk), le label 12k intègre régulièrement à son catalogue des productions folktronica japonaises d’une belle et touchante espièglerie (Sawako, Moskitoo). Duo issu du soleil levant, Small Color ne fait nullement exception à cette seconde règle et c’est tout à fait charmant.

Quatre ans après une première sortie déjà marquée du sceau du minimalisme, la paire Rie Yoshihara (accordéon, voix, claviers vintage) / Yusuke Onishi (guitare, banjo, basse, programmation) continue ses échappatoires héritées de Piana. Relativement atones, les parties vocales sont toutefois d’une belle sensibilité apaisante. Plantées tels des roseaux domestiqués sur des arrangements électroniques qu’on verrait bien du côté de Monika Enterprise et d’Eglantine Gouzy en particulier, les chansons des deux Nippons embrassent à défaut d’étonner. Le monde étant parfois bien fait, on ne leur en demandait pas plus.

Small Color : In Light (12k)
Edition : 2009.
CD : 01/ In Light 02/ Daisy 03/ Life 04/ Arrows of Time 05/ Nowhere Near 06/ Hideaway 07/ Heaven Knows 08/ Amaoto 09/ Moss 10/ Hikari No Hana 11/ Lemmy
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Leif Bo Petersen, Theo Rehak : The Music and Life of Theodore “Fats” Navarro (Scarecrow Press, 2009)

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Le 59e volume de la série « Studies in Jazz » des éditions Scarecrow Press s’intéresse dans le détail au parcours de Fats Navarro : chronologique et sans faille.

C’est que Theo Rehak, l’un des auteurs du livre, a commencé ses recherches dès le milieu des années 1960, allant glaner à Key West ses premières informations : origines familiales, parcours d’enfance, avant que commence la chose musicale : intégration du big band d’Andy Kirk (dans lequel Navarro côtoiera un autre trompettiste d’importance : Howard McGhee). Les chapitres se suivent : succession à Dizzy Gillespie dans l’ensemble de Billy Eckstine puis installation à New York (associations avec Illinois Jacquet, Tadd Dameron, Coleman Hawkins, Dexter Gordon), passage par l’orchestre de Lionel Hampton et enregistrements menés en compagnie de McGhee et Dameron. En filigrane, l’héroïne rattrapant tous les efforts.

Leif Bo Petersen, autre auteur du livre et lui-même trompettiste, extirpe du corpus enregistré – discographie forcément réduite (1923-1950) – des solos remarquables, rangés selon les mêmes chapitres. Passionnants, l’hommage et l’enquête ensemble, qui célèbrent une dernière fois la figure du trompettiste sur la scène du Birdland en 1950, auprès d’autres boppers historiques : Charlie Parker, Dizzy Gillespie et Bud Powell.

Leif Bo Petersen, Theo Rehak : The Music and Life of Theodore “Fats” Navarro (Scarecrow Press / Amazon)
Edition : 2009.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Agnès Palier, Olivier Toulemonde : Crickstraat (FF HHH, 2010)

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C’est par le biais de Rocca (Creative Sources, 2005), que l’on avait découvert l’activité commune des deux Français Agnès Palier (voix) et Olivier Toulemonde (objets acoustiques). Si le duo œuvre également aux côtés du saxophoniste Jack Wright, leur partenariat atteint une plénitude sans équivoque comme l’attestent les quatre pistes de ce nouvel album. Le chant consiste en murmures, grognements, souffles rauques et aigus. Un registre abstrait et pourtant sensible qui répond à merveille aux sons étranges obtenus par Toulemonde à l’aide de son attirail : une table sur des tréteaux, des fouets de cuisine, des bols, des billes, un archet, des pinces…

On ressent une grande qualité d’écoute de la part des deux musiciens qui parviennent à créer une matière mouvante quasi organique. Aucun ne prend le pas sur l’autre, tant ils sont au service d’une poésie du bruit basée sur la retenue, la concentration et l’efficacité du geste. Parfois, un objet chute, de manière délibérée ou pas, cela importe peu, et fait s’immiscer une notion indispensable d’accident et de respiration dans un continuum musical vivant.

Agnès Palier et Olivier Toulemonde : Crickxstraat (FF HHH)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD-R : 01/ 02/
Jean Dezert © Le son du grisli

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Mike Shiflet, Daniel Menche : Stalemate (Sonoris, 2009)

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C'est le fruit de la rencontre de deux monstres du drone et de la musique expérimentale bruyante qu’offre le disque Stalemate. Une rencontre en trois temps (aucun titre n'est donné aux morceaux) entre Mike Shiflet (orgue Hammond) et Daniel Menche (electronics). Attention : l’orgue Hammond dont on parle ici n’est pas celui de tout le monde…

Parce que jamais cet instrument n’avait paru aller contre sa nature avec une telle force. Méconnaissable, il est la boîte d’où tout s’ébruite et d’où part la cacophonie : le vrombissement du premier titre / les dérapages incontrôlables et les parasites du deuxième / les infrabasses poignantes et les clusters givrés du troisième et dernier. Le duo nous conduit en trois étapes jusqu’à l’impasse (Stalemate), c'est-à-dire devant le mur du son derrière lequel rien ne peut être envisagé.

Mike Shiflet, Daniel Menche : Stalemate (Sonoris)
Enregistrement : 2007-2008. Edition : 2009.
CD : 01/ 02/ 03/
Pierre Cécile © Le son du grisli

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