Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Jazz en MarsA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Anthony Braxton, Joëlle Léandre : Duo (Heidelberg Loppem) 2007 (Leo Records, 2009)

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Anthony BraxtonJoëlle Léandre : un rendez-vous à ne pas manquer. Ces deux-là s’aiment, se respectent, s’admirent. Un premier set (un premier disque) sur le fil du rasoir. Course-poursuite où tout se lâche, tout se soude puis se sépare. Envoûtement du dire en un  pantagruélique vertige de proximité. Toujours dans le vif du sujet, jamais en jachères. Entrelacs et enchevêtrements à la fête. Un côté rythmique appuyé chez Joëlle : cela étonne. Chez Braxton : la saccade, le souffle rauque et insistant. Chez Joëlle aussi : l’insistance. Encore et toujours. Un dialogue sérieux. Un état naturel : improviser et s’oublier.

Un second set (un second disque) rêvé. Les barricades sont tombées. Les peurs, les appréhensions ? Seuls les musiciens pourraient le dire. Pour ma part, je n’en perçois plus la moindre trace. Un set rêvé donc. Une si belle fluidité. La rondeur de Joëlle, parfois sans archet. Une musique qui ne brusque rien, se retrouve apte à déverser ses larges torrents d’amour(s) et d’émotion(s). Une musique du vif et du vivant. Joëlle LéandreAnthony Braxton : ces deux-là devraient se donner rendez-vous plus souvent.

Anthony Braxton, Joëlle Léandre : Duo (Heidelberg Loppem) 2007 (Leo Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2007. Edition : 2009.
CD 1 : 01/ Duo 1  CD 2 : 01/ Duo 2  02/ Duo 3
Luc Bouquet © Le son du grisli



Mathias Delplanque : Parcelles 1-10 (Bruit Clair, 2009)

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Aux origines de Parcelles 1-10, Mathias Delplanque dit, sur le site de son label Bruit Clair (qui permet d’écouter des extraits du disque), qu’il y a son Pavillon témoin. Sur la même page, on apprend aussi que ces dix parcelles inaugurent un triptyque (de parcelles).

Les dix premières sont sorties de plusieurs instruments et d’un ordinateur. Avec méthode, Mathias Delplanque coupe, copie et colle des prises de guitares ralenties, des chants renversés sur moniteur, des boucles et beaucoup de bruits non identifiés. En dix temps, il installe un climat de pop expérimentale qui peut verser tout à coup dans une torpeur conditionnée par des basses puissantes parce que, sur Parcelles 1-10, le cœur de Mathias Delplanque balance entre le bruit clair et le bruit foncé, bref a tout pour plaire…

Mathias Delplanque : Parcelles 1-10 (Bruit Clair)
CD : 01/ Parcelle 1 02/ Parcelle 2 03/ Parcelle 3 04/ Parcelle 4 05/ Parcelle 5 06/ Parcelle 6 07/ Parcelle 7 08/ Parcelle 8 09/ Parcelle 9 10/ Parcelle 10
Edition : 2009.
Pierre Cécile © Le son du grisli


Fred Bigot : Mono / Stereo (Holy Mountain, 2009)

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Vingt ans de pratique musicale au compteur, Fred Bigot a depuis longtemps intégré – et digéré – les us et coutumes de la distorsion musicale. Qu’il joue de la guitare improvisée ou qu’il dévoie brièvement la techno ou qu’il balance un déluge de delay sur les parties vocales de son projet Electronicat, la manière du producteur français invite immanquablement à la reconnaissance d’une patte très identifiable, entre autres par l’usage de la très vintage boîte à rythmes Roland TR-808).

Composé de chutes de studio de deux singles douze pouces sortis en 1999/2000, mais aussi d’une compilation de 2001 et de trois tracks inédites, Mono / Stereo voit Bigot s’éloigner encore  davantage de la techno glitch qui caractérise sa vie sous le costume d’Electronicat. Totalement désossées et minimalistes, les rythmiques obsédantes du Frenchie de Berlin rendent totalement maboul quand elles sont jouées à plein volume. Telles des récits affolés d’un alva noto qui, toutes les demi-secondes, se taperait la tête contre les murs en béton de son asile psychiatrique (Mono),  ses histoires squelettiques percutent Kraftwerk de plein fouet (Stereo) quand elles ne transgressent pas les héros cosmiques de Tangerine Dream sur fond de beats minimaux et de bourdonnements insoutenables (Binary). Un disque dont la très forte personnalité ne laissera personne indifférent.

Fred Bigot : Mono / Stereo (Holy Mountain / Amazon)
Edition : 2009.
CD : 01/ Chant 02/ Mono 03/ Stereo 04/ Binary 05/ Ternary 06/ Extinction 07/ LR YZ 08/ Outside 09/ Symmetriad
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Pascal Battus, Christine Sehnaoui Abdelnour : Ichnites (Potlatch, 2010)

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Sous un titre judicieux, ce recueil « d’empreintes » posées en mai 2009 développe, en cinq chapitres (eux en revanche alourdis d’intitulés descriptifs), tout un art de la gravure en taille-douce : pointe sèche, eau-forte, Pascal Battus (surfaces rotatives) et Christine Sehnaoui Abdelnour (saxophone alto) dressent de petits manèges éoliens, bruts – on pense à celui de Petit Pierre, à la Fabuloserie – et très savamment sophistiqués.

Si le premier, sur ses plateaux (pas des platines ! plutôt les tours de quelque potier sonique), façonne matériaux hétéroclites et espaces auditifs, la seconde emporte (au-delà de la rhétorique salivaire désormais établie) son alto concret, fluide, flûté dans des contrées que ni Denley ni Bosetti n’ont épuisées. Tout « étendus » qu’ils soient, les moyens convoqués sont mis en jeu dans une pratique serrée, douce ou corrosive, toujours intense et élégante, souvent poétique. Sans doute est-ce ce qui fait de ce disque un précieux jardin portatif, que l’on garde près de soi.

Pascal Battus, Christine Sehnaoui Abdelnour : Ichnites (Potlatch / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Egrenages & pelage 02/ Fouilles & rongement 03/ Estocade & coulées 04/ Reliefs de repas 05/ Voies & allures
Guillaume Tarche © Le son du grisli


David S. Ware : Saturnian (AUM Fidelity, 2010)

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L’épreuve est courte, le solo ramassé, mais l’une et l’autre offrent encore assez d’espace à David S. Ware pour composer en solitaire avec ses humeurs, révélées sur (et par) Saturnian.

Dans l’obligation de tout dire, et vite – au saxello, au stritch puis au ténor, instruments dont les sonorités n’en finissent plus d’évoquer les figures de Roland Kirk et de Coltrane –, si ce n’est que Ware se sert du handicap pour se faire intense sans attendre. Au saxello, il ose un bout de mélodie puis improvise, décline l’offre ce celle-ci à revenir vers elle, c'est-à-dire s’en remet au grand dilemme de l’improvisateur.

Plus précis encore, Ware travaille ensuite à des collages de graves et d’aigus, élevant des étages en suspensions sur lesquels il peut ensuite papillonner : lors du passage de l’un à l’autre, son savoir-faire peut être bousculé sous le coup d’un accrochage que l’on jugera bienfaisant. De loin, on suit la trajectoire anguleuse et on remarque combien la nature de l’instrument conseille le musicien qui improvise. Le tour de force étant que ce premier volume d’une série annoncée de « saxophones solos » fut enregistré le temps d'un soir seulement, celui d’un concert donné à New York. Détail qui renforce les belles conclusions nées de l’écoute de ces épreuves saturniennes.


David S. Ware, Methone (extrait).


David S. Ware, Pallene (extrait).


David S. Ware, Anthe (extrait). Courtesy of AUM Fidelity.

David S. Ware : Saturnian (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 15 octobre 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Methone 02/ Pallene 03/ Anthe
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Sabir Mateen : Urdla XXX (Rogue Art, 2010)

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En ouverture d’Urdla XXX, la voix de Sabir Mateen rappelle celle que Sam Rivers laisse entendre lorsqu’il s’attèle au même exercice du solo : inquiète et invoquant encore, en appelant sans doute à l’inspiration s’il faut chercher un objectif à toute parole arrachée.

Directe, la clarinette sert une déstructuration imposante et puis, qu’il se montre prudent ou lyrique à l’alto vers lequel il retourne, Mateen revient au blues, soit : dévie l’inclinaison de l’axe sonore qu’il avait plus tôt tracé, voire refuse à sa sonorité singulière de se faire trop abstraite dans l’abstraction. A l’écoute de cet enregistrement, la chose paraît évidente : le son de Sabir Mateen à la clarinette et à l'alto est calqué sur celui de sa voix, puissante et réfléchie. D’où peut-être l’exposition du chant, en ouverture : le parti pris dès les premières secondes.

Sabir Mateen : Urdla XXX (Rogue Art / Instant Jazz)
Enregistrement : 11 octobre 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ The City of Lyon 02/ Art Dance 03/ Dakka Du Boo Yu! 04/ Music is Sound and Sound is Music 05/ Jimmy Lyons 06/ Sekasso Blues 07/ One for the Rev. Frank Wright 08/ More than a Hammer and Nail 09/ Blessing to You
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Fursaxa : Mycorrhizae Realm (ATP, 2010)

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Au fil de sa discographie, étalée depuis 1999 sur six albums, la folk music de Tara Burke n’a eu de cesse de développer ses oripeaux psychédéliques et tourmentés, en témoignent les envolées pratiquement mystiques de l’album Lepidoptera, échappé dans de mystérieux contreforts appalachiens d’où émergent des lutins vaudous fans de Diane Cluck. Cinq années et quelques albums plus tard, la très belle démarche acidifiée de Fursaxa s’échappe de son enregistreur quatre pistes pour trouver refuge dans un vrai studio professionnel.

Débutant par un drone liturgique embaumé de sons des Appalaches, Mycorrhizae Realm s’imbrique intensément dans une galaxie réverbérée où s’invitent Christina Carter, Josephine Foster et Marissa Nadler. Très fortement imbibée d’un psychotropisme en clair (très) obscur, les sept odes lunaires de l’album débusquent un horizon crépusculaire aux grands espaces. Un vent new americana où s’engouffrent des airs de multiples instruments acoustiques (la guitare de Greg Weeks, le violoncelle de Helena Espvall, entre autres glockenspiel ou flûte) soufflant sur les braises refroidies d’une ode à la nature. Belle et acerbe, comme peuvent l’être les déplacements aléatoires des masses d’air allant et venant.

Fursaxa : Mycorrhizae Realm (ATP Recordings)
Edition : 2010.
CD : 01/ Lunaria Exits The Blue Lodge 02/ Poplar Moon 03/ Celosia 04/ Well Of Tuhala 05/ Sunhead Bowed 06/ Charlote 07/ Ode To Goliards
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Gunda Gottschalk, Xu Fengxia : You Lan (Victo, 2010)

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On pourrait croire que l’une détermine l’harmonie et que l’autre se plait à la dérouter et à la défaire. On pourrait croire – et entendre  – les dédoublements de cordes, les plongées en eaux profondes, le fracas vocal de Xu Fengxia, l’inquiétude chuchotée de Gunda Gottschalk. On pourrait décrire comment, toutes les deux, s’entêtent à intercepter l’instant et à ne plus lâcher un territoire choisi parmi les nombreux qu’elles se proposent. On pourrait se pâmer devant leur dynamisme, leur enthousiasme débordant, leurs emballements inouïs.

On pourrait analyser, décortiquer mais on ne dirait que la périphérie de ce qui s’est réellement joué en cette soirée du 18 mai 2008 à Victoriaville (les spectateurs s’en souviennent encore). Et ce qui s’est passé ce soir-là dépasse mots et analyses. L’impression, ici, d’une perte et d’un oubli total de soi, d’un abandon total à l’autre. Ces moments précieux où le duende surgit et ne lâche plus prise de toute la soirée. Les micros, eux, étaient là pour en témoigner. Quelle chance nous avons aujourd’hui d’en être les heureux témoins.

Gunda Gottschalk, Xu Fengxia : You Lan (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Intrada  02/ Melisma  03/ Cascades  04/ Narration  05/ Bordun
Luc Bouquet © Le son du grisli


Théo Lessour : Berlin Sampler (Ollendorff & Desseins, 2009)

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Il faut se méfier des gens qui savent tout, des spécialistes qui n’en sont pas. Ne connaissant pas Théo Lessour, je l’ai soupçonné (à tord, disons-le tout de suite) d’être de ces faux avertis lorsqu’est arrivé ce livre, Berlin Sampler, qui a pour objectif de traiter en 400 pages (dont on peut télécharger ici les 19 premières) des liens qui unissent Berlin à toutes sortes de musique, que Lessour classe en quatre grandes catégories : E-Musik (musique savante), U-Musik (divertissement / chanson / pop), A-Musik (courants alternatifs) et Techno (techno).

Grâce à cette classification, des allusions qui partent dans tous les sens n’entament pas la solidité de l’ensemble : le livre tient plutôt la route, de son évocation d’Arnold Schönberg à celle de Ricardo Villalobos. Dans le dédale des rues, on croise Alban Berg ou Nina Hagen, Lou Reed ou Blixa Bargeld, Nick Cave (période Birthday Party), des bands de punks et des groupes krautrock et bien sûr Einstürzende Neubauten (le groupe est d'ailleurs privilégié par Lessour). De temps en temps, la ballade est charmante (encore qu’il faut avoir un minimum de culture dans le domaine, la vulgarisation n’étant pas forcément l’affaire de ce livre) mais de temps en temps aussi le promeneur tombe sur des impasses : quasiment rien sur la musique électroacoustique de ces dix dernières années et très peu d’espace réservé au free jazz de Peter Brötzmann, par exemple. 

C’est pourquoi (encore qu'il me faut préciser qu''il ne s'agit pas de jeter l'eau du bain avec le bébé : puisque de beaux passages sont consacrés à la musique classique, au rock et à la techno, même si ils peuvent faire figure de simples résumés de travaux plus précis), il arrive souvent que le lecteur / promeneur perde ses repères, et divague parmi une architecture d’où son regard se détache. Le sujet (l’idée est pourtant belle et promise à d'autres volumes) était peut être trop vaste pour être traité par une seule et unique personne, fut-elle vraiment avertie…

Théo Lessour : Berlin Sampler (Ollendorff & Desseins)
Edition : 2009.
Pierre Cécile © Le son du grisli


Lapslap : Zuppa inglese (Leo, 2009)

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Rapides ou pressés, les trois membres de Lapslap délivraient Zuppa inglese après avoir donné Itch et Scratch. Reprenant leur discours là où ils l'avaient laissé, et en compagnie de l'invité Mark Summers à la viole de gambe

Pour le développer encore et établir leurs improvisations dans un autre champ d'électroacoustique : espace où les instruments (viole, donc, et puis piano, ocarina, saxophones) luttent pour ne pas disparaître et paradent en conséquence au son de plaintes (grincements de cordes, frottements sur métal ou bois) et de protestations – lorsque le soprano opte plutôt pour la séduction, l'intensité retombe en conventionnel triste.

Heureusement, la dérive est inspirante et Lapslap dessine ensuite une grande atmosphère : s'y disputent un drone et une suite de souffles avant qu'un larsen sonne l'heure de l'apaisement : un piano préparé chante son angoisse mêlé à d'autres cordes effleurées. Réconciliées avec l'électronique s'insinuant partout, les instruments ont gagné le droit d'exister encore, au moins jusqu'à la prochaine séance.

Lapslap : Zuppa inglese (Leo records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Oca 02/ Flatuway 03/ Droh 04/ Old Liptauer 05/ Shield 06/ Gletscher 07/ Intimation 08/ Béla 09/ Arg 10/ Soup Delirium
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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