Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Quinzaine Agitée : Chants de FranceA la question : Harutaka MochizukiEn librairie : Ci-gît d'Antonin Artaud et Nurse With Wound

Sabir Mateen : Urdla XXX (Rogue Art, 2010)

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En ouverture d’Urdla XXX, la voix de Sabir Mateen rappelle celle que Sam Rivers laisse entendre lorsqu’il s’attèle au même exercice du solo : inquiète et invoquant encore, en appelant sans doute à l’inspiration s’il faut chercher un objectif à toute parole arrachée.

Directe, la clarinette sert une déstructuration imposante et puis, qu’il se montre prudent ou lyrique à l’alto vers lequel il retourne, Mateen revient au blues, soit : dévie l’inclinaison de l’axe sonore qu’il avait plus tôt tracé, voire refuse à sa sonorité singulière de se faire trop abstraite dans l’abstraction. A l’écoute de cet enregistrement, la chose paraît évidente : le son de Sabir Mateen à la clarinette et à l'alto est calqué sur celui de sa voix, puissante et réfléchie. D’où peut-être l’exposition du chant, en ouverture : le parti pris dès les premières secondes.

Sabir Mateen : Urdla XXX (Rogue Art / Instant Jazz)
Enregistrement : 11 octobre 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ The City of Lyon 02/ Art Dance 03/ Dakka Du Boo Yu! 04/ Music is Sound and Sound is Music 05/ Jimmy Lyons 06/ Sekasso Blues 07/ One for the Rev. Frank Wright 08/ More than a Hammer and Nail 09/ Blessing to You
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Fursaxa : Mycorrhizae Realm (ATP, 2010)

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Au fil de sa discographie, étalée depuis 1999 sur six albums, la folk music de Tara Burke n’a eu de cesse de développer ses oripeaux psychédéliques et tourmentés, en témoignent les envolées pratiquement mystiques de l’album Lepidoptera, échappé dans de mystérieux contreforts appalachiens d’où émergent des lutins vaudous fans de Diane Cluck. Cinq années et quelques albums plus tard, la très belle démarche acidifiée de Fursaxa s’échappe de son enregistreur quatre pistes pour trouver refuge dans un vrai studio professionnel.

Débutant par un drone liturgique embaumé de sons des Appalaches, Mycorrhizae Realm s’imbrique intensément dans une galaxie réverbérée où s’invitent Christina Carter, Josephine Foster et Marissa Nadler. Très fortement imbibée d’un psychotropisme en clair (très) obscur, les sept odes lunaires de l’album débusquent un horizon crépusculaire aux grands espaces. Un vent new americana où s’engouffrent des airs de multiples instruments acoustiques (la guitare de Greg Weeks, le violoncelle de Helena Espvall, entre autres glockenspiel ou flûte) soufflant sur les braises refroidies d’une ode à la nature. Belle et acerbe, comme peuvent l’être les déplacements aléatoires des masses d’air allant et venant.

Fursaxa : Mycorrhizae Realm (ATP Recordings)
Edition : 2010.
CD : 01/ Lunaria Exits The Blue Lodge 02/ Poplar Moon 03/ Celosia 04/ Well Of Tuhala 05/ Sunhead Bowed 06/ Charlote 07/ Ode To Goliards
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Gunda Gottschalk, Xu Fengxia : You Lan (Victo, 2010)

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On pourrait croire que l’une détermine l’harmonie et que l’autre se plait à la dérouter et à la défaire. On pourrait croire – et entendre  – les dédoublements de cordes, les plongées en eaux profondes, le fracas vocal de Xu Fengxia, l’inquiétude chuchotée de Gunda Gottschalk. On pourrait décrire comment, toutes les deux, s’entêtent à intercepter l’instant et à ne plus lâcher un territoire choisi parmi les nombreux qu’elles se proposent. On pourrait se pâmer devant leur dynamisme, leur enthousiasme débordant, leurs emballements inouïs.

On pourrait analyser, décortiquer mais on ne dirait que la périphérie de ce qui s’est réellement joué en cette soirée du 18 mai 2008 à Victoriaville (les spectateurs s’en souviennent encore). Et ce qui s’est passé ce soir-là dépasse mots et analyses. L’impression, ici, d’une perte et d’un oubli total de soi, d’un abandon total à l’autre. Ces moments précieux où le duende surgit et ne lâche plus prise de toute la soirée. Les micros, eux, étaient là pour en témoigner. Quelle chance nous avons aujourd’hui d’en être les heureux témoins.

Gunda Gottschalk, Xu Fengxia : You Lan (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Intrada  02/ Melisma  03/ Cascades  04/ Narration  05/ Bordun
Luc Bouquet © Le son du grisli


Théo Lessour : Berlin Sampler (Ollendorff & Desseins, 2009)

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Il faut se méfier des gens qui savent tout, des spécialistes qui n’en sont pas. Ne connaissant pas Théo Lessour, je l’ai soupçonné (à tord, disons-le tout de suite) d’être de ces faux avertis lorsqu’est arrivé ce livre, Berlin Sampler, qui a pour objectif de traiter en 400 pages (dont on peut télécharger ici les 19 premières) des liens qui unissent Berlin à toutes sortes de musique, que Lessour classe en quatre grandes catégories : E-Musik (musique savante), U-Musik (divertissement / chanson / pop), A-Musik (courants alternatifs) et Techno (techno).

Grâce à cette classification, des allusions qui partent dans tous les sens n’entament pas la solidité de l’ensemble : le livre tient plutôt la route, de son évocation d’Arnold Schönberg à celle de Ricardo Villalobos. Dans le dédale des rues, on croise Alban Berg ou Nina Hagen, Lou Reed ou Blixa Bargeld, Nick Cave (période Birthday Party), des bands de punks et des groupes krautrock et bien sûr Einstürzende Neubauten (le groupe est d'ailleurs privilégié par Lessour). De temps en temps, la ballade est charmante (encore qu’il faut avoir un minimum de culture dans le domaine, la vulgarisation n’étant pas forcément l’affaire de ce livre) mais de temps en temps aussi le promeneur tombe sur des impasses : quasiment rien sur la musique électroacoustique de ces dix dernières années et très peu d’espace réservé au free jazz de Peter Brötzmann, par exemple. 

C’est pourquoi (encore qu'il me faut préciser qu''il ne s'agit pas de jeter l'eau du bain avec le bébé : puisque de beaux passages sont consacrés à la musique classique, au rock et à la techno, même si ils peuvent faire figure de simples résumés de travaux plus précis), il arrive souvent que le lecteur / promeneur perde ses repères, et divague parmi une architecture d’où son regard se détache. Le sujet (l’idée est pourtant belle et promise à d'autres volumes) était peut être trop vaste pour être traité par une seule et unique personne, fut-elle vraiment avertie…

Théo Lessour : Berlin Sampler (Ollendorff & Desseins)
Edition : 2009.
Pierre Cécile © Le son du grisli


Lapslap : Zuppa inglese (Leo, 2009)

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Rapides ou pressés, les trois membres de Lapslap délivraient Zuppa inglese après avoir donné Itch et Scratch. Reprenant leur discours là où ils l'avaient laissé, et en compagnie de l'invité Mark Summers à la viole de gambe

Pour le développer encore et établir leurs improvisations dans un autre champ d'électroacoustique : espace où les instruments (viole, donc, et puis piano, ocarina, saxophones) luttent pour ne pas disparaître et paradent en conséquence au son de plaintes (grincements de cordes, frottements sur métal ou bois) et de protestations – lorsque le soprano opte plutôt pour la séduction, l'intensité retombe en conventionnel triste.

Heureusement, la dérive est inspirante et Lapslap dessine ensuite une grande atmosphère : s'y disputent un drone et une suite de souffles avant qu'un larsen sonne l'heure de l'apaisement : un piano préparé chante son angoisse mêlé à d'autres cordes effleurées. Réconciliées avec l'électronique s'insinuant partout, les instruments ont gagné le droit d'exister encore, au moins jusqu'à la prochaine séance.

Lapslap : Zuppa inglese (Leo records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2009.
CD : 01/ Oca 02/ Flatuway 03/ Droh 04/ Old Liptauer 05/ Shield 06/ Gletscher 07/ Intimation 08/ Béla 09/ Arg 10/ Soup Delirium
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Sounds of Liberation : Sounds of Liberation (Porter, 2010)

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C’est sur un canevas essentiellement binaire (rock ou funk) que se déployait le Sounds of Liberation de Khan Jamal. Publié à l’origine sur le label Dogtown, la musique du groupe déversait en 1972 du côté de Philadelphie, un groove sale mais où pouvait néanmoins se nicher quelque espoir d’aléatoire. Bref, mettre un peu de risque dans un genre convenu et calibré.

Ces grains de sable étaient surtout à la charge de Byard Lancaster et de Monnette Sudler. Le premier, au souffle généreux et titanesque, ne se privait pas de déverser ses flots convulsifs et continus au dessus d’une armada percussive parfois encombrante. La seconde, au contraire, préférait la rupture et l’irréfléchi au discours fleuve. Un jeu aux avortements secs, certes, mais d’une liberté absolue. Une pièce de plus à verser au dossier du jazz binaire des seventies déjà bien documenté par les rééditions Atavistic du BAG de Luther Thomas et du Nation Time de Joe McPhee.


Sounds of Liberation, New Life (extrait). Courtesy of Porter Records.

Sounds of Liberation : Sounds of Liberation (Porter Records / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1972. Réédition : 2010
CD : 01/Happy Tuesday  02/New Horizons II  03/Billie One  04/We’ll Tell You Later  05/New Horizons I  06/New Life
Luc Bouquet © Le son du grisli


Ab Baars, Meinrad Kneer : Windfall (Evil Rabbit, 2010)

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Né en Allemagne en 1970, le contrebassiste Meinrad Kneer (co-fondateur du label Evil Rabbit) a fait ses classes à l’instrument au Conservatoire d’Hilversum pour frayer ensuite avec les meilleurs improvisateurs hollandais : Han Bennink, Ig Henneman (dans le String Quartet de la violoniste) ou encore Ab Baars, dont il intégra le quartette.

Avec le même Baars, Kneer enregistrait récemment en duo. Revenant sur l’expérience, Windfall débute au son d’un saxophone ténor qui creuse en profondeur son discours de lassitude sur les chutes de notes provoquées par les cordes pincées. Agréable sans être bouleversante, la rencontre intéresse davantage lorsque Kneer passe à l’archet pour faire face au déferlement de notes fomenté par Baars ou lorsque Baars fait de répétitions insatiables un manifeste esthétique novateur là où l’auditeur avait justement pu craindre la redite. Bien entendu, sans Ab Baars, Windfall n’aurait pas été le même disque ; mais sans Ab Baars, Meinrad Kneer aurait-il improvisé sans réussir à convaincre ? Rien n’est moins sûr.

Ab Baars, Meinrad Kneer : Windfall (Evil Rabbit)
Edition : 2010.
CD : 01/ The Staircase Incident 02/ Ant Logis 03/ Windfall 04/ Wood-Wind 05/ Long Way Home 06/ Bird Talk 07/ Insinuated Instability 08/ The Pledge 09/ Eastern Rudiment 10/ Into Philosophy 11/ Target Practice
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Nokalypse : Repeated in an Indefinitely Alternating Series of Thoughts (Entr'acte / Absurd, 2009)

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Si je sais qu'un tympanon peut se désaccorder, je me demande d'abord si ce que j'entends là est bien un tympanon... Je veux dire, cet instrument dont joue Themistoklis Pantelopoulos sous le pseudonyme de Nokalypse.

La pochette du 33 tours est blanche et plus que sommaire (elle ne dit rien à propos des instruments utilisés). A la place, on trouve seulement les autres informations de rigueur : les noms de deux plages perdues sous des pavés de sons scintillants qui semblent graviter autour d'un noyau qui papillonne. De plus en plus déjantés, les sons vous arrivent par saccades (enregistrements de phénomènes naturels, chasseurs de l'espace, trajectoires sonores laissées dans le sillage de ces mêmes chasseurs). Tout ça jusqu'à ce que les cordes du tympanon reviennent : non, impossible que ce soit un tympanon. Mais un instrument charmant qui n'existe qu'en digital. N'est-ce pas Nokalypse ?

Nokalypse : Repeated in an Indefinitely Alternating Series of Thoughts (Entr'acte / Absurd)
Edition : 2009.
LP : A/ Everlasting Babylon of Your Mind B/ Discerning Eye of Mystics
Pierre Cécile © Le son du grisli


Stellari String Quartet : Gocce Stellari (Emanem, 2009)

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Ne pas s’attendre avec Philipp Wachsmann (violon), Charlotte Hug (alto), Marcio Mattos (violoncelle) et John Edwards (contrebasse) à ce que l’improvisation soit de velours ou de rugosité. Ne pas s’attendre, également, à ce que la périphérie soit leur seule planche de salut. S’attendre – et entendre – plutôt quatre sphères-constellations reliées entre elles par le désir d’étreindre le surgissement. Le surgissement comme moyen de transport(s) infini(s).

On dira donc ici, comment ils se concentrent et comment, ensemble, ils s’emportent, s’emballent et déploient une improvisation vive, tranchée. C’est une musique de grâce et d’équilibre qu’ils s’offrent et nous offrent ici ; l’acte de saisir l’instant, d’effeuiller le champ des possibles, et toujours, d’être vivants. Intensément vivants.

Stellari String Quartet : Gocce Stellari (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2006-2007 / Edition : 2009.
CD : 01/ Pleione  02/ Merope  03/ Alcyone  04/ Sterope  05/ Mintaka  06/ Alnitak  07/ Alnilam
Luc Bouquet © Le son du grisli


Dave Rempis, Frank Rosaly : Cyrillic (482 Music, 2010)

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En dehors du Rempis Percussions Quartet, Dave Rempis et le batteur Frank Rosaly attestaient récemment de la bonne entente du duo avec lequel ils (et qu’ils) composent depuis 2004.

Solides, les structures porteuses mises en place par Rosaly – savoir-faire célébré encore il y a quelques jours de cela – permettent à Rempis d’aller et venir en toute décontraction et, parfois, malgré les apparences (râles inquiétants et souffles peinant au point de faire croire à l’enraiement du baryton sur Don’t Trade Here). Ailleurs, la mélodie légère d’Antiphony contrastera avec la déclamation extatique de Tainos, deux pièces sur lesquelles Rempis démontre une nouvelle fois de ses différentes façons de faire mais d'une même énergie féroce : la plus sévère de toutes capable de trouver des solutions au pire cas de figure : How to Cross When Bridges Are Out le temps duquel le saxophoniste répète une phrase, la réduit ou la compacte, la sectionne ou la transforme à loisir. Ludique feintant le facile, et surtout supérieur.

  Dave Rempis, Frank Rosaly : Duo Piece 1, 1/3, Center for Contemporary Art, Columbia, 2009.

Dave Rempis, Frank Rosaly : Cyrillic (482 Music / Instant Jazz)
Edition : 2010.
CD : 01/ Antiphony 02/ Tainos 03/ Thief of Sleep 04/ How to Cross When Bridges Are Out 05/ Still Will 06/ Don’t Trade Here 07/ In Plain Sight
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Dave Rempis, Jeb Bishop, Nate McBride et Tim Daisy, emmeneront The Engines en tournée européenne du 21 au 30 mars. Brest (Penn Ar Jazz), Poitiers (Carré Bleu) et Nantes (Pannonica) du 24 au 27. A Paris, toujours rien.   



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