Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

OM : Willisau (Intakt, 2010)

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OM déversa sa bouillonnante improvisation free rock entre 1972 et 1982. En attestent quelques vieux vinyls Japo dont ECM publia, il y a quelques mois, une compilation (OM – A Retrospective). Le 28 août 2008, Urs Leimgruber (saxophones), Christy Doran (guitare), Bobby Burri (contrebasse) et Fredy Studer (batterie) se retrouvaient dans le cadre du Jazzfestival Willisau.

De cette improvisation indexée en douze parties, on retiendra les fulgurances (Part VI & X) ; transes portées avec autorité et où se déchaînent les violences d’un saxophone et d’une guitare tribales. On retiendra aussi ces moments d’attente inquiète avant implosion, ce saxophone aux décrochages salivaires vérolés, cette folie d’un métallique foudroyant. Peut-être pourra-t-on regretter ces crescendos obligés, ces tentations de faire couple mais, jamais, on ne les surprendra à douter ou à cadenasser une action. Ici, ils passent d’un fiel à l’autre, les mains, toujours sales, d’un cambouis épais et résistant. OM est de retour et en bon archéologue de la chose sonique, fouille et arpente inlassablement, chaos, stridences et périls passant à sa portée. Pour la tendresse, on repassera…

OM : Willisau (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Part I 02/ Part II 03/ Part III 04/ Part IV 05/ Part V 06/ Part VI 07/ Part VII 08/ Part VIII 09/ Part IX  10/ Part X 11/ Part XI 12/ Part XII
Luc Bouquet © Le son du grisli



Ross Bolleter : Night Kitchen (Emanem, 2010)

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Une autre heure de ruines. Night Kitchen est aussi un recueil de nocturnes : quatorze improvisations sur pianos en lambeaux comme sont quatorze les pinturas negras de Goya – Saturne travaille d’ailleurs aussi Ross Bolleter, gardien d’instruments que le temps accable.

Enregistrées entre 2002 et 2009, ces improvisations ne sont donc pas toutes neuves mais donnent simplement de nouvelles preuves de l’obsession de Bolleter qui combine, dans l’ordre : un intérêt pour les carcasses défaites, un autre pour le geste improvisé et un dernier pour la surprise née des conséquences de ce geste – notes inattendues, au bon vouloir de la carcasse. Depuis la sortie de Secret Sandhills, combien l'instrument piano a-t-il reçu de coups qui cherchèrent tous à en extraire l'âme vertueuse, à le défaire du goût classique ou à en tordre l'élégance installée ? Sous les coups de Sophie Agnel, Magda Mayas ou Jacques Demierre, encore récemment, l’instrument a défailli, avec pertes et fracas s'est défait de sa superbe ou plutôt l'a échangée contre une autre.

Si la démarche de Bolleter est différente – avec soin et portant plutôt assistance, l’Australien s’applique à faire chanter encore cinq instruments qui avaient pris goût au repos du sanctuaire –, les résultats obtenus sont assez proches : drones et parasites se bousculant (The Red Way), suppliques de cordes craignant chaque nouveau pincement (Torque), dernières complaintes entêtantes (Her Long Night’s Festival) ou endormissements sur berceuses (Night Sky at Tjunta). Quatorze chants sortis d’improvisations noires sur instruments dénaturés deux fois : par les ravages du temps puis par les bienveillantes mais, au final, angoissantes idées fixes de Ross Bolleter.

Ross Bolleter : Night Kitchen. An Hour of Ruined Piano (Emanem / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ The Red Way 02/ Goya’s Dog 03/ Salt 04/ Ravine 05/ Gong Heaven 06/ Cohabitation 07/ Kiss Kiss 08/ Asmodea 09/ Torque 10/ Five 11/ rear View 13/ Her Long Night’s Festival 14/ Night Sky at Tjunta
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Interview de Didier Petit

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Violoncelliste précieux et créateur du label In Situ, Didier Petit vient de faire paraître Don't Explain, solo remarquable au point de s'être beaucoup fait remarquer. Seul encore, il jouera ce soir (vendredi 21 mai) à Paris à l'Atelier du plateau.

Dans les notes de pochette de Don't Explain, tu revendiques à propos de ta musique et de ton inspiration la  « porosité » qui semble t’habiter. Pourrais-tu évoquer cette porosité ? Je dis effectivement que « nous » sommes poreux et cela malgré nous ou en accord avec nous. Il me semble que s’il y a une « évolution » dans les dernières décennies, elle se situe précisément là. Il n'est pas nouveau de dire que nous sommes entourés par une quantité  d'informations très importantes voire beaucoup plus importantes qu'il y a quelques dizaines d'années. Que l'on s'en aperçoive ou pas, ces  informations très diverses nous traversent. Dans le domaine plus  particulier de la musique, nous baignons dans des sons de tous ordres, organisés ou pas (certains appelleront  cela « pollution sonore ») et dans la  majorité des cas nous ne les choisissons pas. Il est tout à fait  intéressant, et par moment jubilatoire, d'être attentif à cette  multiplicité sonore et d'en faire sa sauce. Par ailleurs, nous sommes en liaison directement et indirectement avec toutes les cultures du  Monde ! Le mouvement entamé il y a un petit peu plus d'un siècle avec la première exposition universelle s'est accéléré et avec les nouveaux outils de communication il est pratiquement impossible d'exclure cette rapidité de notre vie. Nous pouvons par contre faire le choix de l'inclure dans une vision plus large et dans un temps plus long. C'est  cela pour moi être poreux, ce n'est pas être contre ce mouvement  irréversible, c'est être tout contre ! C'est accepter d'être traversé  par ces mouvements et ces sons puis ensuite choisir un chemin qui nous appartient et de le proposer aux autres. A mon sens, l'avantage  de cette situation c'est qu'il n'y a plus un cadre unique, une  contrainte unique, une vision unique et que nous acceptons définitivement et joyeusement la complexité du monde. Bien sûr, il peut exister quelque nostalgie à croire en l'unicité, à la solution  unique, à penser le monde autour d'une ou deux idéologies mais nous  savons tout des dangers de cette expérience. Don't Explain, c'est une  proposition sensible et multiple parmi des millions d'autres et en  relation avec tout ce qui entoure. C'est une mise en forme de tout ce dans quoi je baigne.

Alors Don’t Explain serait à la croisée de ces chemins : l’intime et le multiple ? La solitude et la diversité du monde ? Parlons de ce disque et du soin avec lequel il a été réalisé (les photos, les textes, la beauté de l’objet…) : on pressent qu’il occupe une place très particulière dans ton œuvre. Es-ce exact ? Pourquoi est-il si important ? Il est tout à fait troublant de lire quelqu'un qui résume parfaitement en deux phrases ce que l'on a tenté longuement d'expliquer. Mais c'est bien ce que je pense et je vis et qui je crois s'exprime assez bien dans la musique de Don't Explain. En tous les cas c'est ce qui apparait dans les retours que j'ai de cet album et que je n'explique pas ! Une place très particulière : oui et non ! Je dirais que les choses avec le temps se précisent doucement et Don't Explain est bien dans la continuité de ce qui m'anime depuis 25 ans, qui est très banale et que je résume par : Dans la vie, nous n'existons pas sans les autres ! Pour en revenir au disque qui est un objet que j'aime car il est aussi à la croisée des chemins (dixit la collection « In situ »). Un disque n'existe pas en lui même, il existe par tous les gens qui le pensent, le fabriquent, le discutent, le diffusent et l'écoutent. D'une certaine manière le disque est une « communauté ». Je ne vais pas parler ici de toute la nébuleuse qui a fait exister celui-ci mais particulièrement de ceux qui ont été très présents, car on ne dira jamais assez qu'un album ce n'est pas que le projet d'un ou de musiciens ! Dans Don't Explain, chacun est venu enrichir ce bel objet par son écoute, par le regard et par l'attention qu'il portait dessus. Théo Jarrier (allez vite à la boutique Souffle Continu) qui a trimbalé son humeur dans le studio et en dehors et qui a cette qualité énorme de parler très peu et d'avoir une présence très forte. Jean Rochard qui a une écoute très juste et sait la transmettre caché derrière la console d'enregistrement. Steve Wiese, l'énorme ingénieur du son attentionné et humble par excellence assisté de Miles Hanson à l'oreille aiguisée. Jean-Yves Cousseau, celui qui ressent parfaitement l'humeur de la musique pour lui trouver son écrin visuel, Francis Marmande fougueux écrivain qui sait faire parler les sons, Delia Morris mélomane avertie qui sait traduire la pensée des autres et Gilles Fruchaux, l'éditeur qui n'a pas froid aux oreilles et qui sait rester à l'écoute ... Et bien sur toute la présence de ceux qui ont soutenu ce projet et qui se résume à une centaine de personne. Et pourquoi donc est-ce si important ? Pour ce qui est de la musique, je ne suis évidement pas en train de construire un œuvre, je laisse cela aux gens sérieux. Je tente de rester attentif à ce qui m'entoure, appréhender ce que j'ai, la capacité d'intégrer et donc ne pas déléguer à outrance ! La musique est pour moi basée sur de la pratique et de l'échange. Si elle est trop hiérarchisée, elle n'a plus de sens. Toute la difficulté quand on vit dans son époque (musicalement) c'est d'avoir un point de vue sur celle-ci mais surtout pas uniquement vu du haut. Etre les pieds bien dedans !

Don’t Explain, parce qu’il est un disque solo peut être, semble aussi être une déclaration d’amour au violoncelle. Tu y joues d’un violoncelle dans tous ses états (« gratté, chanté, frotté, piqué… » précises-tu dans les notes de pochette). Peux-tu évoquer ta rencontre et ton rapport à cet instrument que l’on rencontre plutôt rarement dans le jazz et les musiques improvisées ? Sur cette question, il faut que je trouve ce fameux esprit de synthèse qui vous est cher car ayant débuté le violoncelle à 7 ans, cela fait quand même 40 ans que je me trimbale cette histoire qui est évidement joyeusement complexe ! Je crois que le terme qui définit le mieux pour moi le rapport à mon instrument et également celui que j'ai à la musique est le mot « désacralisation ». Toute la musique occidentale savante repose sur le sacré et l'élévation de l'esprit ou si on préfère, la séparation du corps et de l'esprit. Dit rapidement, cela signifie qu'on a le choix entre le corps d'un côté avec la musique de danse, la pop, le rock et tout le bordel qui va avec, d'une part et la musique classique, contemporaine, jazz (pas à ses débuts), musiques expérimentales et tout le bordel qui va avec, d'autre part. Je me suis donc attaché à ce qui réunit le tout, c'est à dire « tout le bordel qui va avec ! » De toutes les façons, cette séparation entre le corps et l'esprit ne m'a jamais humainement convenu, ni dans ma vie et encore moins dans ma pratique ! Par ailleurs,  le fait que je joue du violoncelle est assez anecdotique vu que ce n'est pas moi qui l'ai choisi ! (à 7 ans un enfant ne choisit pas, il est directement influencé). En bref, quand vers 19 ans j'ai quitté le champ du classique car sociologiquement cela ne correspondait à rien dans la façon dont je vivais le monde (je ne le disais évidement pas comme cela à l'époque), il a fallu désapprendre complètement ce que l'on m'avait enseigné. C'est la pratique de ce désapprentissage qui m'a amené à redécouvrir cet instrument, voire à le découvrir complètement. Et progressivement j'en ai tiré les sons qui forment la matière sonore de mon jeu ! Je suis aujourd'hui plus serein sur un parcours qui fut assez chaotique mais en même temps assez riche en rebondissements et mon violoncelle sur lequel je joue depuis 30 ans a plutôt bien tenu le coup au vu de tout ce qu'il a subi ! Cela étant, je pourrais facilement dire que si mes parents avaient choisi la trompette, j'aurais probablement fait la même chose, idem pour la harpe, etc. C'est bien le processus qui compte, pas l'instrument et cela même si aujourd'hui ce corps à corps avec mon violoncelle remplit mon existence.

Ainsi, l'important n'est ni l'instrument, ni le répertoire, ni la composition... Ce qui importe c'est le moment présent, et l'autre. La vie donc ! Même si tu sembles vouloir farouchement t'affranchir de toute tradition, y a-t-il des musiciens ou des musiques qui ont compté pour toi et qui t'ont tracé la voie? Peut-on parler d'influences, de références, de déclics ? Bien sur qu'il y a des musiciens et des musiques qui ont fait des déclics. On est absolument influencé en permanence, soit de manière dynamique et/ou de manière trompeuse. Il m'est extrêmement difficile de citer tout ce qui a induit un parcours. Je peux parler du claveciniste Scott Ross quand j'avais 5 ans qui faisait tourner les crêpes de sa main gauche pendant qu'il travaillait sur le clavier de la main droite, je peux parler de Michel Portal que j'ai entendu jouer Mozart un soir et improviser avec Bernard Lubat le lendemain. J'avais 12 ans. Je peux parler d'une chanson que j'écoutais en boucle, Alfonsina Y el Mar, quand j'en avais 8. Je ne savais pas alors qui était cette Mercedes Sosa. Je l'ai redécouvert 35 ans après. Je peux parler de la perturbation intense en allant écouter les concerts du Sun Ra Arkestra et la sensation de la masse sonore en mouvement qui me soulevait du sol quand je jouais dans le Celestrial Communication Orchestra d'Alan Silva. D'un concert avec Marilyn Crispell où j'étais bien trop jeune pour comprendre de quoi il était question. De la rencontre particulière avec Georges Russell qui m'écoutant jouer de la batterie me disait : « Tu devrais arrêter le violoncelle, tu ferais un très bon batteur ». De Sunny Murray me cassant la gueule parce que je ne suis qu'un petit blanc à la con qui ne pouvait pas s'occuper que de lui et de sa batterie (j'avais 21 ans). De 16 ans d'aventure musicale intense avec Denis Colin et Pablo Cueco, de ma rencontre avec Jean Rochard à discuter toute la nuit de musique dans la voiture qui nous amenait aux rencontres photographiques d'Arles. De la rencontre avec Théo Jarrier alors qu'il faisait sa revue Peace Warrior et qui est devenu l'oreille artistique de la collection In situ. De l'écoute, derrière une porte, de Cecil Taylor travaillant son piano quand j'avais 19 ans. D'une joute mémorable avec Iva Bittova à Luz Saint Sauveur, de ma rencontre inattendue à Moscou avec Leon Theremin, le célèbre inventeur méconnu. De la leçon de chant de Cathy Berberian à laquelle j'ai assisté à 10 ans. De mes escapades aux Etats-Unis et en Chine à rencontrer des musiciens qui se bataillent dans leur pays pour exister, de mes années à chanter des chants grégoriens et latins à la cathédrale de Reims ; j'avais 13 ans et plus. D'une journée agréable passée avec Noël Akchoté avant un concert à Radio France chez Anne Montaron. C'était il y a à peine un an .... Et je pourrais en mettre des dizaines de pages car je n'ai parlé que de ce qui gravite dans et autour de la musique. Et sans parler de ce qui va m'arriver ... On l'aura compris, je m'intéresse au fragile équilibre de la relation. Ma pratique musicale est principalement basée sur le désir d'appréhender mon environnement et de ne pas m'élever ni sublimer quoi que ce soit, plutôt désacraliser. J'aime qu'une rencontre me pousse à comprendre ce que je ne connais pas. Chaque son, chaque phrase, chaque rythme, chaque couleur musicale a du sens à partir du moment où elle parle autant au corps, c'est à dire à la relation, qu'à l'esprit. A partir du moment où elle trouve sa place dans mon environnement sonore. Je suis de ce fait dans une progression très lente et du coup j'appréhende ce que je fais et je suis heureux avec ce que je suis. Je l'applique le plus possible dans ma vie quotidienne également. Je pourrais aller plus vite mais cela nécessiterait de déléguer certains aspect de mon existence mais je ne le désire pas et je pense que c'est en contradiction avec ce que nécessite la musique, c'est à dire du temps. J'aime vivre au milieu des autres, pas au-dessus ! Je ne vois pas l'utilité de la compétition, ni de la concurrence qui amène à ce que tout le monde fasse la même chose et donc ne favorise que celui qui va le faire mieux pour moins cher. J'aime ce qui est rare chez chacun d'entre nous ! Bref je suis totalement has been !

Depuis le début de notre conversation, ton attachement pour une musique comme langage universel, comme source de vérité et d'humanité m'impressionne. On sent que tu souhaites tourner le dos à la société du spectacle et du divertissement et que la musique doit être pour toi aussi diverse, aussi foisonnante, que les rencontres qui la provoquent. Je souhaiterais te demander ce que t’inspire cette phrase de Milford Graves : « La musique doit se conduire dans l'instant même. La vie se fait à chaque instant, nouvelle et fraîche : il doit en être de même pour la musique. » Humanité, instant, fraîcheur, vie, attachement, diversité, foisonnement, rencontre, tout cela existe dans la vie comme dans la musique et je fais aisément miens tous ces mots. Je suis un indécrottable optimiste et j'aime les gens malgré moi. Je me questionne par contre souvent sur les mots vérité et universalité car ces mots sont très puissants. L'universalité en musique est quelque chose de compliqué car il n'est pas juste de penser que toutes les musiques peuvent communiquer entre elles et que la musique serait un langage universel. Elles se mélangent parfois, se côtoient souvent, se superposent encore plus souvent mais il n'est pas si aisé d'entrer dans le cœur d'une musique dont la culture nous échappe. C'est un peu comme aujourd'hui où tout le monde, moi y compris, voyage partout dans le monde en avion mais ne rencontre pas souvent la diversité du pays qu'il visite, voire pas du tout. C'est comme si y être allé était le plus important. Il y a bien sûr une façon d'être qui en étant ouverte facilite et peut permettre de toucher un territoire musical nouveau, mais là aussi, ce n'est pas toujours donné. Bref, si il y a une universalité, elle débute de toutes façons par notre attitude à aller vers ... et pour la suite, comme dirait un ami très cher : « on bricole, on bricole ! » Par ailleurs, y a-t-il une vérité en musique ? Je n'en sais rien et je dirais que l'humilité est probablement plus importante que la vérité. Je trouve que notre époque est tout à fait formidable car les propositions musicales sont foisonnantes et nous admettons plus justement que le monde est très complexe. Nous savons qu'il n'existe plus « une vérité » qui va sauver le monde et si cela se confirme, c'est une très bonne nouvelle. Les musiques aujourd'hui n'étant plus automatiquement liées à une idéologie dominante, on peut les écouter simplement pour ce qu'elles sont, c'est à dire pour la résonance qu'elles ont dans notre histoire personnelle. Par des mouvements profonds que l'on ne comprend pas forcément mais qui nous parle. Par exemple, les échos que j'ai eu de Don't Explain vont dans ce sens. Beaucoup y ont trouvé quelque chose qui m'échappe avec une très grande diversité de sentiments. Vive la multiplicité !

Je ne voudrais pas finir cette discussion sans parler des projets qui ne doivent pas manquer de t'animer... Quels sont-ils ? Il y a beaucoup de projets sur le feu mais en ce qui concerne l'avenir immédiat, je repars en Chine à la fin du mois  pour une nouvelle tournée avec le EAST-WEST Collective qui cette année sera en trio avec Xu Fengxia au Guzheng et Sylvain Kassap aux clarinettes. Cette tournée sera suivit d'une résidence à Tang Mo, un petit village au pied de la Montagne Jaune, berceau du Confucianisme. Je serai alors avec l'artiste Delphine Ziegler, la chorégraphe Aurore Gruel et toujours Xu Fengxia. Par ailleurs, sur la saison 2010-2011, j'ai le désir de jouer Don't Explain partout où cela est possible et je repartirai faire ma petite promenade annuelle aux Etats-Unis où je prends beaucoup de plaisir à rencontrer toujours de nouvelles personnes.

Didier Petit, propos recueillis en mai 2010.
Pierre Lemarchand © Le son du grisli
Photos : Maarit Kyt / Inconnu.


Bright Duplex : Strawberry Trust (Thor’s Rubber Hammer, 2009)

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Se dire qu’on tient entre les mains un disque tiré seulement à cent exemplaires, c’est se dire aussi que plus on laissera passer de temps avant le première écoute et plus on laissera passer de temps encore avant d’en rédiger la chronique équivaut à risquer de conseiller un disque introuvable.

Ce qui serait dommage pour ce qui est de ce disque que Vanessa Rossetto (violon et feedbacks) et Matthew Armistead (batterie, percussions et clarinette) ont enregistré sous le nom de Bright Duplex : un petit chef-d’œuvre expérimental, un condensé d’images sonores (ici un éléphant dans un magasin de gongs et de cymbales, là une abeille parcourant la distance qui sépare les Etats-Unis et l'Inde).

Il est difficile de faire confiance à des musiciens de la veine expérimentale quand ceux-ci sont jeunes ou sont encore à la recherche d’une reconnaissance – il est déjà difficile de faire un choix parmi tous les disques des « grands » expérimentateurs / improvisateurs qui abondent chaque année. S’il reste une ou deux copies de Strawberry Trust, je conseillerais malgré cela à qui voudra bien me croire d’aller le chercher, où qu’il se trouve. Mais peut-être est-il trop tard et faudra-t-il se contenter d’écouter le groupe sur son espace à lui

Bright Duplex : Strawberry Trust (Thor’s Rubber Hammer)
Edition : 2009.
Héctor Cabrero © son du grisli


Claude Tchamitchian : Another Childhood (Emouvance, 2010)

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D’abord, Rainer Maria Rilke : « Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer, des heures durant, personne – c'est à cela qu'il faut parvenir. Etre seul comme l'enfant est seul (…) » Another Childhood, disque de contrebasse solo de Claude Tchamitchian nous rappelle que le musicien, à l’instar de l’écrivain dans ses Lettres à un Jeune Poète, avait lié enfance et solitude dans un opus précédent consigné en solo déjà : Jeu d’Enfants, paru en 1993.

Si chez Tchamitchian l’enfance est marquée du sceau du monde intérieur, elle est aussi le temps de l’apprentissage de l’altérité et de l’apprentissage grâce à l’altérité. Ainsi, l’exercice du solo offre un aller retour entre le moi et le monde, entre singularité et diversité. Cette ambivalence, Claude Tchamitchian l’incarne par l’utilisation de sa contrebasse en conférant à celle-ci une « dimension polyphonique », en la faisant sonner « de façon ample, orchestrale », nous dit-il lors de l’entretien donné à Anne Montaron et consigné dans le livret éclairant du disque. Dans le livret toujours, on lira bien sûr les titres des 9 morceaux composant Another Childhood, et chacun se trouve suivi d’une dédicace. Claude Tchamitchian rend hommage aux pairs influents : trois contrebassistes (Ralph Pena, Peter Kowald, Jean-François Jenny Clark) et un guitariste (Raymond Boni). Mais dédicaces sont aussi offertes aux proches, alors mentionnés par leur prénom suivi d’une pudique initiale.

Haute Enfance, qui ouvre le disque, est traversé des réminiscences de mélodies populaires, orales, ancestrales, et les figures de grands musiciens traditionnels, signés par Claude Tchamitchian sur le label Emouvance, tels le joueur de doudouk Araïk Bartikian ou le joueur de kamantcha Gaguik Mouradian, semblent venir visiter la session. Puis le disque se poursuivra en une alternance de pizzicatos véloces, agiles et aériens et d’arcos graves, amples et terriens. Les passerelles continuent d’être jetées : après les recueillies racines arméniennes, la solennité de certains compositeurs du XXe siècle, qui mirent au cœur de leur musique les sonorités basses et une certaine idée de la mélancolie, transparaît. On pense alors à l’univers hébraïque d’Ernest Bloch (suites pour violoncelle), aux accents slaves de Chostakovitch (quatuors à corde). Et du jazz, bien sûr, Claude Tchamitchian cultive la pulsation vitale, la liberté de sortir des cadres et de tracer des routes inédites, des raccourcis comme de sinueux détours, de longues pauses contemplatives…

Claude Tchamitchian, en s’attachant au passé, fait surgir une musique mouvante et vivante, une musique de l’instant présent, nourrie et irriguée du long fleuve qui l’a charriée jusqu’à nous, forte de ses nombreuses confluences, tout en en étant déjà irrémédiablement séparée. Nous pourrions dire que ce disque fait preuve, ainsi, de modernité. Rainer Maria Rilke, finalement : « Fussiez-vous dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir à vos sens aucune des rumeurs du monde, n'auriez-vous pas alors toujours votre enfance, cette délicieuse et royale richesse, ce trésor des souvenirs ? Tournez vers elle votre attention. Cherchez à faire resurgir les sensations englouties de ce vaste passé; votre personnalité s'affermira, votre solitude s'étendra pour devenir une demeure de douce lumière, loin de laquelle passera le bruit des autres. »

Claude Tchamitchian : Another Childhood (Emouvance)
Edition : 2010.
CD : 01/ Haute enfance 02/ Raining Words 03/ Désirs d’ailes 04/ Mémoire d’élégant 05/ Rire de soie 06/ Broken Hero 07/ Off the Road 08/ Doucement tranquillement… 09/ Les pas suspendus
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Pour marquer la sortie d'Another Childhood, le label Emouvance offre aux lecteurs du Son du grisli un exemplaire de Midnight Torsion d'Eric Watson. Sans chercher de logique à la chose, adressez un email pour tirage au sort à : grisli @ lesondugrisli.com

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Toujours en solo, Claude Tchamitchian donnera un concert samedi prochain, 22 mai, à Rouen dans le cadre du premier festival Jazz à part.



Rudresh Mahanthappa, Steve Lehman : Dual Identity (Clean Feed, 2010)

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Dual Identity serait donc l’exemple parfait du disque enregistré par une formation conduite par de brillants musiciens – les saxophonistes Rudresh Mahanthappa et Steve Lehman, dont la singularité à l’alto n’est plus à démontrer – qui peine pourtant à convaincre, voire déçoit beaucoup. Si ce n’est sur exceptions (Manifold pour Lehman et The Beautiful Enabler pour Mahanthappa), la jeune discographie des deux saxophonistes a déjà beaucoup pâti de choix de productions pompiers, sur lesquels l’un et l’autre se sont même entendus sous le nom de Lehman (Travail, Transformation and Flow) : Dual Identity – disque qui emprunte son nom à un quintette naissant –, donc, de remettre ça. 

Tout avait pourtant assez bien commencé à entendre les deux premiers titres d’un concert enregistré au Braga Jazz Festival l’année dernière : « The General » et « Foster Brothers » révélant l’entente au son de mélodies tournant en boucle avec une intensité assez remarquable pour se tenir à distance de l’écueil jazz rock – le guitariste Liberty Ellman se montrant jusque-là d’une discrétion maligne. Et puis, sur SMS (SIC), voici le même guitariste exploitant avec une ardeur nouvelle mais aussi une inconsistance épatante une gamme pentatonique qui anéantira la raison qui guidait jusque-là le quintette.

En suiveurs motivés, Matthew Brewer à la contrebasse et Damion Reid à la batterie adoptent le parti pris vide et voici que l’écueil cité plus haut finit par faire son trou. Béant, celui-ci, au point que Mahanthappa et Lehman en arrivent à « sonner français » – évoquer ici rapidement l’école Lourau et associés qui n’en finit plus d’investir le domaine du jazz comme d’autres enregistrent (avec plus de discrétion tout de même) les plages sonores sensées faire patienter l’auditeur de France Info entre deux flashs identiques. Soporifique et, pour ce qui est de l’association Mahanthappa / Lehman, contraignant.

Rudresh Mahanthappa, Steve Lehman : Dual Identity (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 6 mars 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ The General 02/ Foster Brothers 03/ SMS 04/ Post-Modern Pharaohs 05/ Extensions of Extensions of 06/ Katchu 07/ Circus 08/ Resonance Ballad 09/ Rudreshm 10/ 1010 11/ Dual Identities
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Masayoshi Fujita, Jan Jelinek : Bird, Lake, Objects (Faitiche, 2010)

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Comme quoi, il ne faut pas toujours se fier au titre d’un disque. Bird, Lake, Objects, et voici qu’on s’attend à tout ça lorsque commence le disque de Masayoshi Fujita (vibraphoniste dessinateur) et de Jan Jelinek.

Mais à la place, on entre dans une bulle gigantesque ou on dépose le pied sur un tapis qui vous soulève – je n’ai pas réussi à trancher entre ces deux « images ». La collaboration rappelle le savoir-faire electro-ambient d’Outre-Rhin (on pense à To Rococo Rot, à Mapstation et bien sûr à Ursula Bogner, pour laquelle Jelinek et son label Faitiche font tant d’efforts) : les airs sont répétitifs et la rythmique est elle minimaliste. Le tout est léger (comme un oiseau) et paisible (comme un lac). Pour ce qui est des « objets », je cherche encore l’analogie, mais je ne désespère pas.

Masayoshi Fujita, Jan Jelinek : Bird, Lake, Objects (Faitiche)
Edition : 2010.
CD : 01/ Undercurrent 02/ Workshop for Modernity 03/ I’ll Change your Life 04/ Waltz (A Lonely Crowd) 05/ Stripped to RM 06/ IA_AI
Pierre Cécile © Le son du grisli


Dave Liebman, Evan Parker, Tony Bianco : Relevance (Red Toucan, 2010)

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Dave Liebman désirait depuis longtemps rencontrer Evan Parker. Chose fut faite le 27 janvier 2008 au Vortex sous l’œil bienveillant du batteur Tony Bianco. Un Tony Bianco martelant sans discontinuer (quelque chose du Rashied Ali d’Interstellar Space), insistant plus sur les fûts que sur les cymbales et dont le rôle de catalyseur-déclencheur (parfois arbitre) n’échappera à personne.

Bien sûr, Coltrane ne peut s’oublier. Qui est le plus coltranien dans la forme ? Qui est le plus coltranien dans l’esprit ? Qu’importe finalement. En deux sets pleins et rugueux, Liebman et Parker se lancent le défi de l’intense. Les flèches sont lancées, trouvent cibles en leurs centres. Il y a du vertige dans ces crescendos homériques, dans ce continuum athlétique (les sas de décompression – toujours à la charge du percutant –  y sont rares). Le second set est plus dense (grand solo de Liebman au soprano, idem pour Parker au ténor) et une flûte indienne en bambou s’intercale pour quelques minutes. Un disque sans le moindre temps mort et, finalement, assez féroce.

Dave Liebman, Evan Parker, Tony Bianco : Relevance (Red Toucan / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Part 01 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4
Luc Bouquet © Le son du grisli


Birgit Ulher, Gregory Büttner : Tehricks (1000füssler, 2010)

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L'épreuve est courte mais composée de trois actes quand même. D'abord, des souffles projetés en tubes butent contre un discours élevé sur percussions de bois, l'écho se chargeant de finir les phrases salivaires de Birgit Ulher.

En lieu et place du silence, ensuite, un drone aigu court. Sur la ligne mince, les agitations d'oiseaux de plastiques sortis de la trompette, autre image née d'une abstraction jusque-là entendue. Et puis, la dissociation : Birgit Ulher et Gregory Büttner (ordinateur) rivalisant d'endurance, s'opposant au son d'interventions longues et puis Ulher mal emboûchée mettant au jour un peu d'inédit au creux des aigus cristallins de Büttner. C'est donc à Rix que le duo voulait en venir, conclusion fantastique sur laquelle s'entendent avec subtilité les graves de l'une et les aigus de l'autre, les pratiques expérimentales accordées au point d'en devenir innovantes.


Birgit Ulher, Gregory Büttner, Eri (extrait). Courtesy of 1000füssler

Birgit Ulher, Gregory Büttner : Tehricks (1000füssler)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD-R (3'') : 01/ Tehr 02/ Eri 03/ Rix
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


The Necks : Silverwater (ReR, 2010)

silvergrisli

Saccadé, répétitif, bouleversant. Le nouvel album (ou le nouveau titre) de The Necks est tout ça à la fois : Silverwater a été enregistré en studio, ce qui change la donne. Enfin, au niveau son, car Silverwater est encore une longue divagation sonore dont chaque parcelle pourrait être une des pistes de la même chanson. Une longue divagation sonore à la The Necks : les pistes se succèdent au lieu d'apparaître en parallèle, et les repères en sont changés.

Avec un calme olympien, Chris Abrahams, Lloyd Swanton et Tony Buck envoûtent leur auditeur en usant d'un orgue et de gimmicks de toutes sortes (guitare, basse), de gimmicks de toutes sortes et d'un orgue. On ne peut que répéter : irrésistible, irrésistible, irrésistible...

The Necks : Silverwater (Rer / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Silverwater
Pierre Cécile © Le son du grisli



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