Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

Newsletter

suivre le son du grisli Fil RSS au grisli clandestin Contact

Free Jazz ManifestoPJ Harvey : Dry de Guillaume BelhommeLee Ranaldo chez Lenka lente
Archives des interviews du son du grisli

Taylor Ho Bynum, Tomas Fujiwara : Stepwise (Not Two, 2010)

grisliwise

Très demandé, Taylor Ho Bynum s’autorisait récemment un duo : avec Tomas Fujiwara, batteur en congés, lui, d’Ideal Bread.

Swing, bop, cool ou plus déconstruit, Ho Bynum aborde tout exercice de style en introverti lorsqu’il ne forcit pas le trait pour respirer un peu (Stepwise) ou ne fait pas croire avoir changé son cornet en instrument à anche (Two Abbeys). Souvent, les mélodies sont simples : ne sont donc que prétextes à l’échange intelligent. Les souffles rétrécis en tubes compressés de Detritus et vient le temps de la conclusion : B.C., hymne de discrétion et d’invention égales. Ainsi la parenthèse valait la peine.

Taylor Ho Bynum, Tomas Fujiwara : Stepwise (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 11 mai 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ 3D 02/ Keys No Address 03/ Stepwise 04/ Two Abbeys 05/ Comfort 06/ Weather Conditions May Vary 07/ Iris 08/ Splits 09/ Detritus 10/ B.C.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Nate Wooley, Paul Lytton : Creak Above 33 (Psi, 2010)

creakgrisli

Aux rafales salivaires de Nate Wooley répond la malle magique de Paul Lytton. Jouets, sifflets et outils s’y cachant, jaillissent au grand jour tel un geyser irrépressible. Au sein de cette malle magique, Lytton fouille, pousse, dérègle et flagelle avec un appétit vorace. Condense des bois tendus ; fouette le fil, tantôt de fer, tantôt de voltige. Toujours, interroge la matière.

Courante et glissante, la trompette de Nate Wooley déboite, éclabousse. Elle claque, fertilise et redresse. Elle submerge, détourne la ferraille de son partenaire et oblige ce dernier à reconquérir les tambours (The Lonely Fisherman). Ainsi, à la toute fin du disque, les instruments se réinventent, effaçant ainsi les périphéries, plus avant décoincées.

Nate Wooley, Paul Lytton : Creak Above 33 (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010 
CD : 01/ The Mbala Effect 02/ The Gentle Sturgeon 03/ Filtering the Fogweed 04/ The Lonely Fisherman
Luc Bouquet © Le son du grisli


Greie Gut Fraktion : Baustelle (Monika Enterprise, 2010)

grisligut

Ville radicalement transformée vingt ans après la chute de son mur, Berlin n’a de cesse d’influencer les artistes qui y résident, en permanence ou provisoirement. Posé sur les fonds baptismaux du Kreuzberg des années 80, les Einstürzende Neubauten et autres Malaria ne pouvaient voir le jour que dans la sauvagerie ravagée par l’hideuse balafre de béton armé qui séparait l’est et l’ouest de la ville. Aujourd’hui parsemée de chantiers (Baustelle en allemand), la cité n’a depuis cessé de voir son urbanisme bouleversé par la Gentrifizierung (une insulte dans nombre de bouches radicales de gauche) – chassant davantage les artistes dans les quartiers périphériques.

Au milieu de tous ces changements spectaculaires – voire  regrettables, à l’image de la bétonisation croissante des bords de la Spree – le duo Gudrun Gut / Antye Greie interprète d’étonnante façon les field recordings glanés sur les sites de construction aux quatre coins de la métropole prussienne et bien au-delà. Evocateurs, les titres invitent au voyage à dos de bétonneuse ou de tronçonneuse, tel un environnement édifié à grands coups de forage et d’abattage. Croisant le fer avec l’électro-pop de I Put A Record On – qui était le premier effort solo de Gut après trente années de carrière – les beats minimalistes de Baustelle vitupèrent entre regrets et effusions un monde où l’humain l’emportera sur la technique – acceptons-en l’augure. Et, à l’instar de la formidable reprise du joyau Neue Deutsche Welle Wir Bauen Eine Neue Stadt de Palais Schaumburg, la musique est un chantier à l’évolution trop perpétuelle pour réellement lasser un jour.

Greie Gut Fraktion : Baustelle (Monika Enterprise)
Edition : 2010.
CD : 01/ Cutting Trees 02/ Wir Bauen Eine Neue Stadt 03/ Drilling An Ocean 04/ Mischmaschine 05/ Make It Work 06/ Betongiessen 07/ Grossgrundbesitzer 08/ Baustein 09/ China Memories 10/ White Oak 11/ We Matter
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


David First : Privacy Issues (XI Records, 2010)

privaxygrisli

Il n’est pas le premier (David) à avoir succombé aux charmes du drone, mais David First a un passif original : guitariste, il a par exemple joué au Carnegie Hall avec Cecil Taylor avant de se produire en rocker arty dans les clubs new yorkais les plus réputés.

Depuis 1996, sa musique est électronique et linéaire, ce dont la présente anthologie témoigne. Des milles feuilles sonores dont les drones gagnent souvent en épaisseur et des orgues aux sonorités ondulantes font les principales caractéristiques de son œuvre. Des pièces font deux minutes et d’autres plus d’une vingtaine et il arrive que First y ajoute quelques épices : une évocation tintinnabulante du zen, des basses profondes, une mélodie simplissime, etc. Sur la longueur, c’est réussi et pas rébarbatif pour un fou, mais il faut quand même oser programmer plusieurs moments d’écoute pour venir à bout de l’anthologie. 

David First : Privacy Issues (droneworks 1996-2009) (XI Records)
Enregistrement : 1996. Edition : 2010.
CD1 :  01/ Zen Guilt/Zen Blame 02/ A Bet on Transcendence Favors the House 03/ My Veil Evades Detection; My Veil Defies Exhaustion; My Veil and I Divorce - CD2 : 01/ Tell Tale 02/ The Softering Door 03/ aw! / Drawline Spout / Holi SPank 04/ Belt 05/ Happy Beatday - CD3 : 01/ Pipelines Witness Apologies to Dennis
Pierre Cécile © Le son du grisli


Interview de Rodrigo Amado

amadisli

Des rangs du Lisbon Improvisation Players en formations plus réduites qu’il emmène désormais, Rodrigo Amado s’est construit une identité forte, voire puissante. Dernière preuve en date, Searching for Adam, dont il explique ici le sens et les rouages... [la suite]



Rodrigo Amado : Searching for Adam (Not Two, 2010)

searchingforgrisli

Si ce n’est l’exception qu’est Pick Up Spot (solo improvisé par le batteur en place), il s’agit ici pour Rodrigo Amado (saxophones ténor et baryton), Taylor Ho Bynum (cornet et bugle), John Hébert (contrebasse) et Gerald Cleaver (batterie) d’improviser ensemble.

On sait maintenant la puissante esthétique de Rodrigo Amado et la sophistication en remarquable développement de Taylor Ho Bynum. C’est pourquoi la cohésion à entendre sur Searching for Adam n’est pas surprenante, d’autant que l’inventivité des souffleurs profite de l’implication nerveuse de la section rythmique : puisque l’art d’Amado est aussi celui de composer des formations efficientes : avec ces trois partenaires, il envisage de lentes pièces de musique comme d’autre s’entendaient jadis en jam-sessions (référence faite aux 21 minutes de Waiting for Andy), l’interaction voire l’interférence s’occupant de donner ses formes principales à la rencontre ; avec Bynum en particulier il interroge sa résistance face à un élément perturbateur (Renee, Lost In Music) ou facétieux (Sunday Break).

En conclusion, Amado revient aux fondamentaux : évoquant Ben Webster sur 4th Avenue, Adam’s Block jusqu’à ce qu’Hébert y aille de son archet insistant : toutes confrontations à suivre avant que les quatre musiciens s’alignent sur une horizontale qui mériterait d’être prolongée.

Rodrigo Amado : Searching for Adam (Not Two / Instant Jazz)
Edition : 2010.
CD : 01/ Newman's Informer 02/ Waiting For Andy 03/ Renee, Lost In Music 04/ Sunday Break 05/ Pick up Spot 06/ 4th Avenue, Adam's Block
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Evan Parker, Urs Leimgruber : Twine (Clean Feed, 2010)

twinesli

C’est dans une sincère « confraternelle du souffle » – et en un Janus plus abouché que bifrons – que se présentaient les saxophonistes (ténor & soprano) Urs Leimgruber et Evan Parker en ce début 2007, au Loft de Cologne.

Leur généreuse dépense, résolue, obstinée, prenait ce soir-là un tour particulièrement abondant : deux longs duos de ténors pour encadrer celui (tout aussi consistant) des sopranos, sur un terrain d’entente que le choix gémellaire des instruments ne fait que souligner – mais c’est vainement que les comparatistes songeront aux rencontres de Parker avec McPhee (Chicago Tenor Duets, Okka) ou Lacy (Chirps, FMP)…

On casse des bogues, on érafle des troncs, pépiant d’abord ; on roule ensuite des galets, mats, en pinçant le bec : agile, on injecte, on pique, combustion réciproque, échos d’autres échos, potlatch ! Sourdant çà et là des nuées de ce palimpseste continu, émergent des unités de souffle et de matières, des stéréophonies et des oracles, des ressacs et des miracles.

Urs Leimgruber, Evan Parker : Twine (Clean Feed / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Twine 02/ Twirl 03/ Twist
Guillaume Tarche © Le son du grisli


evanursli


La première fois que j'ai vu Evan Parker en concert, c'était à 1974 à Willisau. Il jouait en quartet avec Alexander von Schlippenbach, Peter Kowald et Paul Lovens. J'ai remarqué tout de suite que son jeu était différent de celui des autres saxophonistes… A l’époque, je travaillais avec le groupe OM, on pratiquait une musique intéressée par l’énergie du rock et la force de l’improvisation libre. Quelques années plus tard, quand j’ai commencé à jouer en solo, je suis retombé sur Evan Parker, l'une des grandes figures du solo de saxophone. Mais je n’ai alors pas beaucoup écouté sa musique en solo, son jeu était presque trop proche du mien.

Avec Steve Lacy, Roscoe Mitchell et Anthony Braxton, Evan Parker fait partie des saxophonistes les plus importants venus après Coltrane. A travers les techniques de jeu étendues (respiration circulaire, flottement de la langue, courses rapides des doigts, etc), il a contribué à faire évoluer l’usage du saxophone. Aussi bien en solo qu’en groupe, il a développé et fortement influencé la pratique de l‘« European Freemusic » ces quarante dernières années.

Ces quinze dernières années, nous nous sommes croisés quelques fois dans différentes situations. Aux Instants chavirés à Montreuil ou lors de festivals partout en Europe. Je me souviens d’un concert que j’ai donné en trio avec Barre Phillips et Jacques Demierre au festival de Parthenay : Evan était là. Il a adoré la musique du trio et nous a proposé d’enregistrer un disque pour Psi, son label. On a été enchantés par sa proposition surtout qu’on travaillait sur un enregistrement fait à Cologne. C’est ce qui a donné Idp Cologne. En 2007, on m’a aussi offert une carte blanche à l’occasion d’une série de concerts en Allemagne : je l’ai invité à jouer en duo et nous avons fait un enregistrement. C’est ce Twine, qui sort aujourd’hui sur le label Clean Feed.

Collaborer avec Evan est extraordinaire et sublime, aussi bien d’un point de vue artistique qu’humainement parlant. C’est pourquoi je peux dire qu‘Evan est un musicien unique et un excellent ami.


Z'ev : As/If/When (Sub Rosa, 2010)

asifsli

Retrouvons la trace d’un label connu en ces lieux – la maison bruxelloise Sub Rosa de Guy-Marc Hinant. Fondamentalement différent sur la forme (un vinyle blanc transparent) du quadruple CD An Anthology of Chinese Experimental Music que nous recommandons sans hésitation (ou si peu), As/If/When se démarque également des musiques habituellement défendues par votre serviteur, notamment en raison de l’absence totale d’électronique.

Œuvre du pionnier de la scène industrielle Z'ev (alias Stefan Joel Weisser), le disque absorbe au gré du parcours de son auteur ses influences disparates. Entre mysticisme hébraïque (la kabbale) et déclinaison sans concession d’Einstürzende Neubauten qui auraient quitté Kreuzberg pour s’installer dans le Larzac auprès de Nestor Figueras, David Toop et Paul Burwell, l’opus paie également son tribut à l’Indonésie – à l’instar des travaux de Francisco López et Twinkle³ sortis sur l’imprint belge ini.itu. Orageux dans son bruitisme organique, vociférant de percussions l’enregistrement rend une énorme justice à l’idiosyncrasie de son auteur, ici captée sur le vif en Californie à la fin des seventies. Nous conseillons l’expérience sans la moindre réserve et les cris d’enthousiasme du public le confirment.

Z’ev : As/If/When (Sub Rosa)
Edition : 2010.
LP : A/ As B/ If
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Margrit Rieben : Brückengesang (Everest, 2010)

margritsli

Le Ponte 25 de Abril est un pont suspendu de Lisbonne qui a fortement impressionné la compositrice suisse Margrit Rieben. Elle lui a  même dédié un Brüchengesang que M+M, chœur de 36 personnes, a accepté d’entonner.

La chanson dure 46 minutes pendant lesquelles les femmes et les hommes se passent le relais sonore. On pense d’abord à un Stimmung moins abouti que le vrai avant de saisir que le chœur se soulève. Ses chanteurs font la ola et passent d’un ton à un autre pas à pas et avec précision. Ensuite, plus on avance dans la pièce et plus on constate que le pont se cabre. A un moment, il se couche même sur l’eau et les voix murmurent ce qu’aurait pu chanter l’inconnue du Tage juste avant de s’y jeter. Après un sursaut d’orgueil, les voix acceptent de couler : les unes après les autres, elles atteignent des profondeurs dont le fleuve lisboète n’avait jamais rêvé. Très belle expérience que ce chant de structure suspendue.

Margrit Rieben : Brückengesang (Everest Records)
Edition : 2010.
CD : 01-03/ Brüchengesang
Héctor Cabrero © Le son du grisli


John Butcher, Rhodri Davies, Claudia Ulla Binder, Giacinto Scelsi, AMM

butcherexpedisli

solo_trace

John Butcher : Trace (Tapeworm, 2010)
Un beau solo (aux saxophones soprano & ténor) d’octobre 2009 en l’église parisienne de Saint-Merri occupe la première face de cette cassette : mise en ébullition, plateaux à diverses températures, les matières deviennent malléables et l’espace est rauquement retaillé, feuilleté, piqueté et refendu. L’autre versant de ce document offre vingt minutes particulièrement intéressantes durant lesquelles Butcher travaille en sculpteur sur des feedbacks qu’il façonne – dans la continuité des expériences conduites par exemple sur le disque Invisible Ear. Une exploration assez envoûtante.

carliolsli

John Butcher, Rhodri Davies : Carliol  (Ftarri, 2010)
Près de dix ans après le concert reproduit dans Vortices & Angels (Emanem), le souffleur et le harpiste se retrouvent en studio pour des navigations bien différentes… et franchement hallucinantes, d’une abstraction réjouissante et déboussolante. Micros, moteurs, haut-parleurs embarqués, comme autant d’outils pour s’égarer, transforment l’instrumentarium : virements de caps, basculements de drones, anamorphoses sensibles, tout un monde électrique dans lequel se dissout la lutherie attendue.

underthegrisli

John Butcher, Claudia Ulla Binder : Under the Roof (Nuscope, 2010)
Phonographiquement moins documentée que celles que Butcher entretient avec Burn, Graewe ou Tilbury, la relation tissée entre la pianiste zurichoise et le saxophoniste n’en retient pas moins l’attention. Indépendantes, les deux voix agencent, dans chacune des quinze pièces brèves de cette mosaïque, des matériaux soigneusement pesés (à l’e-bow, du bout des lèvres). Epars ou disposés avec décision, frottés, ils gagnent dans le clair-obscur une certaine apesanteur, à moins que la corrosion ne les gagne délicatement.

lontanosli

Various Artists : Lontano, Homage to Giacinto Scelsi (Tedesco, 2010)
Lontano est une compilation vraiment réussie (diverse & cohérente, évocatrice & poétique), élaborée par Stefano Tedesco, qui peut être accompagnée par la lecture des trois volumes qu’Actes Sud a réunis autour de Scelsi : Les anges sont ailleurs… (I), L’homme du son (II), Il Sogno 101 (III). En une contribution de sept minutes, John Butcher & Eddie Prévost, comme dans leurs Interworks de 2005 (pour Matchless), arrivent à charger l’instant de présence et diffusent dans le bruit du temps une autre qualité de silence : leur magnétique musique. Les autres participants conviés ne sont pas en reste – un aréopage de haut vol : Rafael Toral, Roux & Ladoire, Elio Martusciello, David Toop, Skoltz & Kolgen, Scanner, KK Null, Alvin Curran, Efzeg, Lawrence English, Davies / Williamson / Tedesco, Olivia Block

ammsli

AMM : Sounding Music (Matchless, 2010)
A l’occasion du festival Freedom of the City de 2009, le collectif historique présentait un effectif renforcé : si Eddie Prévost et John Tilbury ont l’habitude de recevoir John Butcher (comme dans le splendide Trinity, Matchless, 2008), la violoncelliste Ute Kanngiesser et Christian Wolff (piano, guitare basse, mélodica) sont des hôtes plus rares – ce qui ne change rien à l’esprit développé par le groupe. D’emblée, l’évidence des convergences (harmoniques, climatiques) frappe, et les cinquante minutes de ce concert, en se dépliant, découvrent tout un art partagé du surgissement, de la suspension. Et c’est très beau.



Commentaires sur