Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Interview de Gunter Hampel (2/2)

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Suite et fin de l'interview de Gunter Hampel, multi-instrumentiste qui, selon son propre aveu, se bonifie avec l’âge, quitte à atteindre aujourd'hui des sommets… [lire la première partie de l'interview]

Qu’est-ce qui a motivé la création de votre propre label, Birth ? C’est un stress incroyable d’essayer de vendre des CD/DVD/LP de jazz dans ce foutu monde. Essayer de vendre tes créations originales, organiser les enregistrements, écrire la musique, répéter, enregistrer en studio ou sur scène, mixer, éditer, s’occuper de l’argent, des musiciens, des répétitions, élaborer les pochettes, les accroches, courir après les imprimeurs et les fabricants de disques jusqu’au terme du projet ; ensuite, il faut faire un peu de publicité, envoyer le disque à la presse, aux radios, et ensuite au monde via le mail order que j’ai créé sur mon site internet, enfin s’occuper des comptes… Je suis mon propre producteur, la génération de jazzmen à laquelle j’appartiens a été la première à pouvoir produire ses propres enregistrments.... On n’a plus eu à attendre qu’un type vienne nous voir en concert et nous propose ensuite de sortir un disque… Cette réalité là était ridicule. Personne, en dehors du business, n’a idée de ce qu’il arrive à des gens comme moi ou Ornette Coleman, Charlie Parker, Duke Ellington, Benny Goodman… Il faudrait demander aux lecteurs de cette interview : avez-vous une idée des manières des représentants des maisons de disques ? Ce qu’ils vous offrent ou, pour le dire mieux, ce qu’ils vous demandent de faire ou veulent faire de votre musique avant de l’enregistrer ? Et là, les ennuis commencent… Je comprends bien qu’investir dans un projet pour, non par rentrer dans ses frais mais toucher quelques bénéfices, est un truc difficile qui demande du temps et de l’argent… Mais les temps ont changé. D’une part, il n’y a plus une boutique de disques au monde qui ne vende que du jazz. Savez-vous qu’à New York, la capitale du jazz par excellence, il est impossible d’en trouver une ? Peut-être trouverez-vous dans telle boutique un Benny Goodman caché quelque part ou un vieux disque d’easy listening ou de jazz de salon ou bien une réédition à bas prix, mais nous en sommes là : le jazz est un genre que l’on vend sur catalogue, par correspondance. Il faut aller chercher sur internet, c’est le cas pour mes disques, il faut aller sur mon propre site pour pouvoir entendre ma musique, quelque chose de créatif qui vous met sans dessus-dessous… Cette méthode me permet de me passer d’intermédiaire et de payer mes musiciens comme il se doit. Hier, un ami au téléphone m’a même appris qu’il était possible sur internet de télécharger ma musique librement, ce que j’ignorais… Il y a à disposition des enregistrements de concerts, ceux que j’ai donnés avec Jeanne Lee, avec mes groupes, même en images sur youtube, il y a des gens qui déposent des extraits de nos concerts, mes workshops à destination des enfants… Tout ça m'échappe totalement, c’est incroyable. Pour ce qui est de ma propre musique, celle à laquelle je travaille, je la publie pour ma part sur Birth Records, un catalogue de 140 références (CD, DVD, LP) que vous pourrez commander aussi longtemps que j’aurais la chance de vivre encore. L’un des avantages lorsqu’on gère son propre label, c’est la liberté avec laquelle on peut jouer et enregistrer sa musique, non pas ce genre de musique pensée pour faire de l’argent… En résumé : je contrôle ma musique grâce au label que j’ai moi-même créé. Cela m’a aidé à avancer en tant que musicien mais aussi en tant qu’individu, les découvertes qui naissent d’une conscience en perpétuelle évolution sont sans fin.

Tout comme les leçons que vous dispensez à de jeunes élèves ? Mon travail, c’est la musique et l’enseignement : le pouvoir d’ouvrir des enfants au jazz et à l’improvisation, leur montrer de quelle manière ce langage va voir au-delà des mots et comment il est possible de s’amuser tout en communiquant avec les autres… Il faut voir ces enfants au bout de trois jours d’improvisation, apprenant qu’ils doivent respecter les besoins collectifs dans leur démarche de création de musique ou de danse… Nous avons d’ailleurs publié quelques concerts de ces expériences, nous jouons et nous amusons ; organiser de tels concerts fait partie de cet enseignement ludique. Ces enfants ont de 5 à 13 ans et ils créent en échangeant, s’écoutent les uns les autres, improvisent, bougent leur corps en espérant qu’un camarade trouvent une musique adéquate ou vice-versa. Et sur scène, ce sont parfois 45 enfants qui se débrouillent seuls ! C’est à nous et à nous seuls d’organiser le monde tel qu’on voudrait qu’il soit, afin d’évoluer en effet… Les manières que j’ai trouvées pour cela ont à voir avec la composition, l’arrangement et la production, et une insatiable quête de découvertes… Voilà pourquoi, j’y reviens, il m’a fallu créer Birth Records, lorsque je vivais à Paris en 1969. J’ai emprunté 4000 dollars au couturier Emanuel Ungaro après avoir joué pour lui à Paris lors d’un de ses défilés. Dans mon groupe, jouait alors un jeune guitariste du nom de John McLaughlin. J’ai mis un an à rembourser Ungaro. J’avais alors de l’énergie et aussi confiance en moi parce que le premier disque publié sur Birth – The 8th of July 1969, pour jouer mes compositions il y avait là Jeanne Lee, Steve McCall, Anthony Braxton, Willem Breuker – a marqué de son empreinte l’évolution du jazz. Ce disque représente une étape importante : une nouvelle manière de jouer, de se montrer créatif au sein d’un collectif imposant à force d’interactions accordées. Ce groupe d’Européens et d’Afro-Américains a franchi une étape vers une autre forme de société, plus éclairée.

Vous semblez passer beaucoup de temps à promouvoir votre musique, est-ce plus difficile qu’hier ? Eh bien, ce qui est le plus difficile est la rareté du public. Le grand problème du jazz tient du fait que nous, musiciens de jazz, devons éduquer le public pour qu’il puisse apprécier notre musique. L’industrie a pris le contrôle de l’éducation afin de former des clients prêts à répondre à toutes leurs attentes : rock, pop, ou que sais-je encore, ou cette musique commerciale qui existe seulement pour faire rentrer de l’argent. De la came qui demande peu d’efforts, comme la nourriture de McDonald’s, de la nourriture qui te rend malade, voilà ce qu’est la musique d’industrie. C’est l’une des raisons pour lesquelles existent les workshops que j’organise pour les enfants. Ils apprennent à improviser seuls, comme nous le faisons, nous, musiciens de jazz. Ils deviennent peu à peu des experts, en plus de communiquer en improvisant. L’autre jour, une femme d’une cinquantaine d’années est venu à un de mes concerts à Berlin. Elle m’a sourit et m’a dit : « Vous ne me reconnaissez pas ? J’ai participé à un de vos workshops en 1972. J’avais 13 ans, je jouais du violoncelle et depuis je m'intéresse au jazz, j’adore ça. Je vous remercie pour ça. » Après avoir quitté la ville de Burgwedel où j’ai donné un workshop pendant trois jours, j’ai reçu un appel des organisateurs : « Votre workshop a transformé toute la région : les enfants de trois écoles différentes passent leur récréations à jouer des percussions… Au lieu de se battre, ils improvisent et, dans tel ou tel coin, ils s’apprennent des figures que vos danseurs leur ont apprises. » Pour ne pas trop se plaindre de notre époque, on a trouvé un antidote : enseigner les qualités intrinsèques du jazz en tant que principes d’éducation aux enfants, afin qu’ils créent par eux-mêmes et aussi qu’ils forment notre prochain public. Il y a encore beaucoup à faire au niveau des infrastructures, de celles du JazzInstitut de Darmstadt qui permet à tout le monde d’étudier le jazz, d’en apprendre sur ses musiciens, compositeurs, solistes, etc. C’est simple : enseigne à tes enfants et à tous les autres à improvier en musique ou en danse pour mieux communiquer. Prêche dans les familles, dans les écoles et auprès de tous les publics. Quand nous retrouverons un vrai public pour le jazz, il y aura de nouvelles demandes, et des clubs rouvriront… Il faut parler aux gens de cette belle et grande musique, de tous les jazz, quels que soit le style, parce que nous la servons depuis 1900, cette musique qui parle à tout le monde, même aux animaux : il faut voir les chiens et les chats, les chevaux et par-dessus tout, les oiseaux, qui aiment lorsque je joue de la flûte pour eux. Louis Armstrong a dit : « This world is what we are doing to it. » Alors ?

N’est-il pas difficile de proposer de nouvelles choses quand la plupart des amateurs célèbrent la musique que vous avez servie dans les années 60 et 70 et vous voient parfois comme une sorte d' « ancienne légende du free jazz » ? Ça, ce n’est pas mon problème… C’est le problème de gens qui ne voient pas, ne savent pas, ne pensent pas, ne goûtent pas, ne sentent pas, n’apprécient pas et, par-dessus tout, vivent dans le passé ou parfois le futur. Le jazz et l’improvisation vous forcent à vivre le moment même, cette faculté de dealer avec l’instant présent est l’essence de l’improvisation jazz. User de son savoir, de sa discipline et de sa joie d’être en vie, permettent d’inventer sans cesse. Je peux aider quelqu’un à comprendre tout ça, le faire progresser et le rendre à l’affût de ses actions, lui faire respecter ses partenaires, communiquer au travers de la danse et de la musique… Je fais ça pendant mes workshops et je suis ouvert à toutes propositions, dans le monde entier, il suffit de me contacter. Si je suis une légende, ce n’est pas tant du free jazz que de ma propre musique, qui va voir au-delà de tout ce que vous avez pu entendre dans le mouvement free jazz. J’ai commencé à élaborer ma musique dans les années 60 mais elle n’a rien à voir avec le free jazz tel qu’il est joué aujourd’hui, une réplique de ce que nous avons inventé il y a cinquante ans de cela. Maintenant, ils se mettent même à sonner comme nous le faisions dans les années 60, mais la plupart du temps c’est simplement déconstruit, énervé et lourd. Ma musique, elle, est élevée, mesurée, forte mais douce, et surtout a lentement progressé. C’est le cadeau que je vous fais, je sais que vous êtes là et je joue pour vous, pour communiquer et partager avec vous tout l’amour que je porte.

Gunter Hampel, juin 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Lori Freedman : Bridge (Ambiances magnétiques, 2009)

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La palette de la clarinettiste Lori Freedman ne cesse pas de s’élargir au fil des disques. Pour exemple, son Bridge rassemble des improvisations et des interprétations de pièces de musique contemporaine (de Scelsi, Donatoni, Dusapin,  Aperghis, Michel Galante ou Monique Jean) qui mettent en avant une dextérité qu’on ne peut qualifier que de « freedmanienne ».

L’ouvrage d’art qui en ressort est impressionnant et si Lori Freedman était un pont, elle pourrait être par exemple la passerelle Simone de Beauvoir. Sur la Seine, la construction d’acier invoque l’eau en ondulant dans l'autre sens et promène ses visiteurs sur des chemins différents. Sur cet enregistrement, Lori Freedman prend ce visiteur et le fait danser avec une précision d’orfèvre ou sous le coup d’un expressionnisme exacerbé. Agité dans tous les sens, il ne fait plus de différence entre sa droite et sa gauche et la seule chose dont il est encore sûr est que le pont est stable alors que lui ne l’est plus. Mais la clarinette de Lori Freedman a ce son profond que l’on n’oublie pas et ce son est la rampe que le visiteur-auditeur ne devra plus lâcher.


Lori Freedman, Flicker. Courtesy of Orkhêstra International

Lori Freedman : Bridge (Ambiances magnétiques / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Bridge One : Firth of Forth 02/ Flicker 03/ Itou 04/ Brief Candles 05/ Maknongan 06/ Bridge Two : de Normandie 07/ Clair 08/ Simulacre 09/ Bridge Three: 59th Street 10/ Low Memory
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Rusted Rainbow : Machine Translation of Texts (Tigerasylum, 2010)

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Lorsqu’on écoute ce CD pour la première fois, on se dit qu’il a été mal gravé : il crachote, il cahote voire il saute, et on se demande où diable peut se cacher la musique (même expérimentale) dans ce comportement étrange. Mais ça, c’était avant de comprendre qu’Aaron Hemphill (guitare & electronics) et Francesco Calandrino (saxophone alto & electronics) se contentent de bruits et de fureur extrême.

Les morceaux ne sont pas pour autant tous les mêmes : par exemple, il y a des plages de carambolages violents et d’autres d’explosions en tous genre. Il y a aussi des hurlements de machines et des crissements qui font bien comprendre qu’Hemphill et Calandrino ne sont pas là pour jouer des mélodies (l'extrait en écoute ci-dessous et sa petite guitare est toutefois l'exception qui confirme la règle). Malgré tout, lorsqu’on arrête de penser à cette idée de CD mal gravé, on a souvent l’impression d’écouter son ordinateur planter. Et même en se forçant on se trouve bien incapable de trouver dans ce bruit anxiogène le plus petit déclencheur de satisfaction.


Rusted Rainbow, Machine Translation of Texts. Courtesy of Tigerasylum

Rusted Rainbow : Machine Translation of Texts (Tigerasylum)
Edition : 2010.
CD-R : 01/ Comet 02/ Bela Convulsa 03/ Tide 04/ Chiesa 05/ Michele 06/ Blowdryer 07/ La minaccia fantasma 08/ The Rave 09/ Ugnu 10/ Cascade
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Frode Gjerstad, Paal Nilssen-Love : Gromka (Not Two, 2010)

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Au dos de la pochette du disque Day Before One, Frode Gjerstad revenait sur sa première rencontre avec Paal Nilssen-Love : celui-ci avait huit ans et jouait au domicile de son père, batteur que le saxophoniste et clarinettiste employait alors. Adolescent, Nilssen-Love prit place dans le Circulasione Totale Orchestra. En 2000, les deux hommes enregistraient une première fois en duo (ce Day Before One) ; en 2008, deux soirs de concerts donnés par les mêmes à Lubjana donneront Gromka.

Plus ardemment qu'hier – et peut-être plus sûrement –, Gjerstad et Nilssen-Love profitent là d'une complicité qui les font l'un après l'autre inspirateur des formes à donner à leur échange : discours musical né de la confrontation anéanti soudain par une prise de position individuelle et reconstruit ensuite pour ne jamais plus cesser de changer. Seule endure et tient bon la ferveur dont Gjerstad et Nilssen-Love font la clef de voûte de l'exercice improvisé lorsque la connivence n'est pas plutôt révélée sur temps calmes et ramassés. Auprès de Gjerstad, le savoir-faire d'envergure et la puissance de frappe de Nilssen-Love en demandent toujours davantage, gagnant même en subtilités.

Frode Gjerstad, Paal Nilssen-Love : Gromka (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 10 et 11 juin 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Svirel 02/ Klopotec 03/ Ragija
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Jana Winderen : Energy Field (Touch, 2010)

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Escapade hyper réaliste au pays des grands froids – les enregistrements ont été réalisés lors d’expéditions en Mer de Barents, en Norvège et au Groenland – Energy Field nous fait saisir au plus près du tangible la complexité fragile des écosystèmes marins.

Balayé par des vents glacés (au  point qu’une terrible sensation physique nous traverse le corps à l’instant d’écrire ces lignes) et par les mille et uns craquèlements d’une glace en perpétuelle évolution, le disque met en fascinante perspective l’incroyable richesse du monde arctique – au-delà des clichés yannarthusbertrandiens que nous avons tous à l’esprit. Illustration magique d’un macrocosme polaire où la vie fourmille d’infinis détails qu’un aucun disque n’a jamais rendus avec une telle acuité (et c’est tout simplement splendide), la démonstration sonore de Jana Winderen nous entraîne dans les profondeurs physiques de l’inconnu sonore – qui, en ce monde de bruit et de fureur, a déjà eu l’occasion d’entendre le lieu noir en recherche de nourriture ou d’un partenaire ou les cris de la faune boréale sous le vent glacé ?

Et si l’envie de ricaner venait à vous prendre à la lecture de cette chronique forcément subjective, nous ne pouvons que vous inviter à réviser vos préjugés. Une raison ? Allez, celle-ci : au-delà de leur incroyable beauté septentrionale, jamais les field recordings n’ont sonné dans une telle proximité au réel qu’elles font surgir à l’esprit un voyage imaginaire débordant de rêves glaciaires. Un projet unique, on vous le dit.

Jana Winderen : Energy Field (Touch / Metamkine)
Edition : 2010.
CD : 01/ Aquaculture 02/ Isolation/Measurement 03/ Sense of Latent Power
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Nuts : Symphony for Old and New Dimensions (Ayler, 2009)

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D’abord, le silence ou presque. Les échos lointains d’une musique des profondeurs, aux amples souffles immergés. Puis, lentement, le surgissement à la surface, comme perçant l’eau et brisant la glace, d’un lourd et lent vaisseau. C’est la nuit, assurément. Les premières heures du jour, peut être. C’est la musique de Nuts, ses premières minutes. C’est, autour de la contrebasse de Benjamin Duboc, deux batteurs et deux trompettistes. Soient les mélodiques et percussifs Makoto Sato et Didier Lasserre et les deux souffleurs enchanteurs Itaru Oki et Rasul Siddik. Mais nous reviendrons aux musiciens un peu plus tard, retournons à la musique.

Elle a déjà entamé son voyage et nous avec. Dans notre sillage, les fantômes des belles heures du free jazz des années fin 60 et 70. Comme alors, Nuts choisit de développer sa musique en de longues improvisations collectives qui malaxent puis agglomèrent la matière sonore pour fabriquer ces deux longs poèmes sinueux et accidentés que sont Movement One : Paths et Movement Two : Fields, qui proposent, en des flashs et des pauses enchâssés, les épisodes de gloire de la musique africaine américaine ainsi que les bribes d’un nouveau folklore. A la proue, l’aura de Don Cherry irradie et dévoile les pistes qui s’ouvrent, les reliefs (tantôt Paths, tantôt Fields) qui se découvrent. Au regretté musicien, l’équipage de Nuts emprunte d’abord la lettre : Symphony for Old and New Dimensions fait référence à l’album Symphony for Improvisers et au groupe Old and New Dreams. Mais du trompettiste, surtout, c’est l’esprit qui est convoqué le long de ce disque tout emprunt d’aventure et de sérénité.

Les cinq musiciens de Nuts ont beaucoup cheminé, cherché, voyagé pour enfin se trouver ce 5 février 2009 au Carré Bleu de Poitiers et offrir l’essentielle musique offerte ici. Symphony for Old and New Dimensions est le point de confluence de cinq fleuves bien distincts mais guidés tous par un même courant de curiosité et de liberté. Benjamin Duboc et Didier Lasserre sont deux musiciens français d’une petite quarantaine d’années, fidèles de l’Atelier Tampon Ramier et s’inspirant autant du jazz que de la musique contemporaine d’un John Cage. Les trois autres musiciens sont de la génération précédente et, américain tel Rasul Siddik ou japonais tels Makoto Sato et Itaru Oki, ont contribué à écrire les plus belles pages du free jazz.

A l’écoute de cette musique, forte des personnalités qui la jouent comme du collectif qui la fait couler de source, peut venir à l’esprit cette phrase bouddhiste : « Cakyamuni, dit le Bouddha, se saisit d'un morceau de craie rouge et, traçant un cercle, déclara : Quand des hommes même s'ils s'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » Si vous écoutez ce disque, vous l’aimerez car il devait en être ainsi. Vous devriez vous retrouver, tout comme les cinq musiciens de Nuts s’y retrouvèrent heureusement, dans le cercle rouge où fut créée cette musique née du hasard et de la nécessité.

Nuts : Symphony for Old and New Dimensions (Ayler / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Movement One : Paths 02/ Movement Two : Fields
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Nuts clôturera ce samedi soir l'édition 2010 du Festival Météo.

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Arto Lindsay : Invoke (Righthouse Babe, 2002)

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Invoke est l'élément perturbateur de la discographie d'Arto Lindsay. Un disque mal parti puisque son premier titre, Illuminated, est peut être celui qui a donné le meilleur exemple de la miévrerie constante qui conseille Lindsay sur deux à trois morceaux sur chaque disque – Over/Run sera l'autre morceau à regretter, production old school qui doit sans doute beaucoup à la grosse patte de Melvin Gibbs.

Mais le reste d'Invoke, comment dire ? Comme si l'inventivité s'emparait du corps maigre d'Arto Lindsay, le remue en coquille de noix au milieu d'un océan sévère, lui fait avaler des tasses de mélodies sans prétention mais fantastiques sur lesquelles il place son chanté-parlé avec un élégant recul. Cette même élégance le pousse à entonner des chansons de différentes natures : sur Predigo il renvoie Tom Zé dans ses cordes et ses accordéons, sur You Decide il se grime en Prince caribéen, sur Unseen il se noie littéralement sous des flots de dark électronique. Plus loin, c'est encore de la poésie sonore ou une bossa non-triste (Beija-Me qu'il interprète auprès du guitariste Vinicius Cantuaria).

Si Invoke est un disque pop, on parle ici d'une pop qui ressemble à ce que les disques de DNA et d'Ambitous Lovers furent au rock ou à ce que ceux des Lounge Lizards furent au jazz : des nuances savoureuses qui relativisent toutes les tables de la loi et qui font au final de grands albums de vulgarisation expérimentale.

Arto Lindsay : Invoke (Righthouse Babe)
Edition : 2002.
CD : 01/ Illuminated  02/ Predigo 03/   Ultra Privileged 04/ Over/Run 05/ Invoke 06/ You Decide 07/ In the City That Reads 08/ Delegada 09/ Uma 10/ Clemency 11/ Unseen 12/ Beija-Me
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Présent aussi au Festival Météo, Arto Lindsay y jouera ce samedi 28 août au côté du guitariste Jean-François Pauvros.

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Fritz Hauser : Pensieri Bianchi (Hat ART, 1990)

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Toujours une résonnance chez Fritz Hauser. Comme si le point d’impact n’était qu’un passage obligé avant la totale libération des fréquences. Fréquences très graves ou très aigues ; fréquences suspendues et jamais aléatoires. Chez Hauser, la résonnance est de proximité ou d’éloignement. Elle joue avec le contraste, s’en délecte.

Inutile d’insister sur la maîtrise du percussionniste. Le frisé est d’une précision diabolique, l’archet crisse et libère des harmoniques singulières, les baguettes sont ténues et légères, les balais cajolent des peaux extrêmement tendues, les gongs et cymbales frémissent d’une lenteur souveraine, la frappe n’est jamais comprimée mais toujours vibrante et fertile. Un disque à redécouvrir et à rééditer d’urgence.

Fritz Hauser : Pensieri Bianchi (Hat ART)
Enregistrement : 1990. Edition : 1990.
CD : 01/ Hexagon 02/ Silenzio rigido 03/ Volo notturno 04/ Heptagon 05/ Bianco ombroso 06/ Cerchio nero 07/ Quadrat 08/ Ballo delle strege 09/ Grigio lontano
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Fritz Hauser donnera un concert en solo ce samedi midi, 28 août, à la Chapelle Saint-Jean de Mulhouse dans le cadre du Festival Météo.

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Maja Ratkje : River Mouth Echoes (Tzadik, 2008)

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Avant Ballads avec John Hegre ou avant les concerts avec Joëlle Léandre, il y eut Spunk pour Maja Ratkje. Après le groupe et après les duos, il y eut aussi divers enregistrements dont ceux des six pièces de River Mouth Echoes.

Sur ces six morceaux, Maja Ratkje ne joue pas toujours : elle peut s’effacer au profit de l’Oslo Sinfonietta ou d’une section de viols du nom de Fretwork. Quand elle participe à l’interprétation d’une de ses œuvres, elle joue de « processings » ou chante, seule ou avec les saxophonistes Rol-Erik Nystrom et Torben Snekkestad, le contrebassiste Hakon Thelin ou l’accordéoniste Frode Haltli.

C’est pourquoi River Mouth Echoes adopte une posture étrange puis une autre : Maja Ratkje écrivit pour ce faire un dialogue de larsens – des oscillateurs déversent des chants de sirènes folles – ou une rencontre tripartite entre instruments acoustiques dégénérés. De ses troubles, Maja Ratkje fait des paysages habités par des parasites fantasmagoriques. De ses certitudes, elle compose un nouveau baroque, ascensionnel, ou adresse un clin d’œil à Meredith Monk le temps d’un poème criard. Pour tout cela, on ne peut qu’aimer l’esprit frappeur de Maja Ratkje

Maja Ratkje : River Mouth Echoes (Tzadik / Orkhêstra International)
Edition : 2008.
CD : 01/ Øx 02/ Essential Extensions 03/ Wintergarden 04/ River Mouth Echoes 05/ Waves IIB 06/ Sinus Seduction (Moods Two)
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Après avoir donné hier un concert en solo, Maja Ratkje se produira au Festival Météo ce vendredi 27 août au sein de Spunk.

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Paal Nilssen-Love, Anders Hana : AM/FM (PNL, 2010)

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Ne cessant plus de trahir un faible pour le duo (récemment encore en compagnie de Sten Sandell ou Frode Gjerstad), Paal Nilssen-Love décida d'une autre sorte de confrontation sur AM/FM

Sous médiator, la guitare électrique d'Anders Hana obéit d'abord aux frottements rapides et passe de vociférations bruitistes en précipitations sonores étouffées ; et puis, justement au moment où l'on commençait à craindre la surenchère démonstrative voire l'échange mâle, la rencontre emboîte le pas plus lent d'une musique grave : sous les coups de balais, Hana compose des déflagrations à partir de grondements ou de sifflements et puis s'empare d'un archet. Autrement frénétique, la méthode épouse les contours abrupts d'une rythmique éclatée et rapproche deux pratiques tempétueuses sur un peu plus de trente minutes : soit, la durée idéale, c'est à dire celle au delà de laquelle concilier de telles ferveurs n'est presque plus possible.

Paal Nilssen-Love, Anders Hana : AM/FM (PNL Records)
Edition : 2010.
CD : 01/ AM/FM
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Ce vendredi 26 août, Paal Nilssen-Love pourra être entendu aux côtés notamment de Mats Gustafsson en The Thing augmenté au Festival Météo.

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