Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Christina Kubisch à NantesA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Ab Baars : Time to do my lions (Wig, 2010)

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Parmi les dix pièces improvisées en 2008 qu’il dédie ici à autant d’artistes inspirants – parmi lesquels on trouve musiciens (Ig Henneman, Misha Mengelberg, Paul Termos, Sunny Murray) ou peintres (Max Beckmann, Eli Content) –, Ab Baars en choisit une qui donnera son titre au recueil : Time to do my lions, phrase extraite d’un poème d’Anne Carson qui évoque les lions dessinés chaque jour par Hokusaï, méthode que celui-ci avait trouvé pour vider ses journées de toute colère.

C’est qu’en Bonnard musicien, Baars étanche dès qu’il le peut sa soif de Japon : au shakuhachi, il évoque de longs voyages avec une délicatesse respectueuse d’une histoire instrumentale qui aurait pu, il le sait, lui rester étrangère (Nissin Joma) : alors comme l’encre imprègne lentement le papier, dans l’air la ligne musicale s’évanouit. Dans les notes écrites pour l’occasion, le musicien avoue que sa découverte du shakuhachi, en 2005, lui a révélé un monde et, même, a eu des effets sur sa pratique du ténor et de la clarinette. Sur Watazumi Doso, c’est alors au saxophone qu’il rend, léger et vibrionnant, hommage à l’un des maîtres du shakuhachi moderne.

Au ténor encore, Baars investit le champ d’un free intériorisé aux dérapages nombreux suivis de redirections intentionnelles (The Rhythm is in the Sound) ; plus tôt, il fit de quatre notes la base de toutes ses trouvailles de linguiste à accents (Day and Dream). A la clarinette enfin, la déconstruction est souvent préférée à tout autre exercice : Gammer en clin d’œil loufoque (à Mengelberg, donc) contre Purple Petal en expérience ardue. D'ailleurs tout, chez Baars, est histoire d’expérience : au-delà du savoir faire, la patience toujours fait son œuvre. Et l’élégance d’Ab Baars n’a plus qu’à conclure.

Ab Baars : Time to do my lions (Wig / Improjazz)
Enregistrement : 4 avril et 28 novembre 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Day and Dream 02/ Tim to do My Lions 03/ Purple Petal 04/ 12 O’Clock and All Is Well 05/ Nisshin Joma 06/ Gammer 07/ Ritratto del mare a Anzio 08/ Watazumi Doso 09/ The Rhythm is in the Sound 10/ 730 Union Street
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Nobu Stowe : Confusion bleue (Soul Note, 2010)

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Confusion bleue : le titre est bien trouvé. Le bleu pour le jazz et la confusion pour cet amalgame de couleurs vives, de sursauts soniques souvent aléatoires.

Résumons : un trio qui improvise sans direction précise, qui fait résonner le désordre et s’y ensable avec enthousiasme. Une liberté choisie entre éclats et surgissements. Un free qui laisse perplexe, une virée binaire qui ne trouve pas destination, un magma stagnant percé d’effets électroniques. Parfois s’y glissent quelques assauts familiers (une guitare toute sharockienne et un alto convulsif, les deux à la charge de la seule et même personne : l’intriguant Ross Bonadonna) et l’oreille y trouve les repères qui lui échappaient jusqu’alors. Ailleurs, ce sont les sucreries indigestes d’un Keith Jarrett des pires heures que choisit de ressusciter Nobu Stowe dans un Blue in Green totalement vidé de sa substance originale. Ici,  un disque qui interroge, questionne… Mais vous l’aurez compris : ce n’est pas vraiment ma tasse de bière !

Nobu Stowe : Confusion bleue (Soul Note)
Enregistrement : 2007. Edition : 2010.
CD : 01/ Introduction 02/ Premier mouvement 03/ Intermède I 04/ Deuxième mouvement 05/ Intermède II 06/ Blue in Green 07/ Troisième mouvement 08/ Intermède III 09/ Quatrième mouvement 10/ Epilogue : dans la confusion bleue
Luc Bouquet © Le son du grisli


Aki Takase : A Week Went By (Psi, 2010)

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Avec John Edwards et Tony Levin (5 fois en trio) et puis John Tchicai à l’occasion, Aki Takase enregistrait A Week Went By en deux soirs de concerts.

Abandonnant là ce son « grand piano » qui gâche régulièrement ses beaux efforts de virtuose, elle fulmine en répétitive et sert d’implacables rengaines de ténèbres (Surface Tension, Steinblock) ou se laisse surprendre par les vocalisations du contrebassiste pour fomenter dans son coin un air de folklore que n’aurait pas renié McGregor (A Week Went By).

Au centre du disque apparaît Tchicai, qui cite Monk et Gillespie entre deux salves découpées net et puis repart. Deux solos aussi – la pianiste y allant de danses grotesques en jeux expérimentaux dont l’originalité est à trouver surtout dans les sonorités qu’elle met au jour (Yumetamago) – et entre l’un et l’autre le retour du trio : épais mais riche (éclats de Levin) ; riche mais intense (accompagnement ombreux d’Edwards). L’ouvrage expressionniste est partout convaincant et même, grâce à l’habilité du trio, supérieur.

Aki Takase : A Week Went By (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Surface Tension 02/ A Week Went By 03/ Steinblock 04/ Just Drop In 05/ 57577 06/ Ima we Mukashi 07/ Cell Culture 08/ Men Are Shadows 09/ Yumetamago
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Failing Lights : Failing Lights (Intransitive, 2010)

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Mike Connelly a joué dans Wolf Eyes et dans Hair Police avant de créer Failing Lights pour enregistrer sans l’aide de personne, pour expérimenter sans l’aide de personne…

En se servant d’enregistrements qu’il possède de pluie ou de cris d’oiseaux, Connelly compose seul et contre tous – ces « tous » que le musicien schizophrène cache en lui – des titres de Jugement Dernier. Ce qui veut dire que mes enceintes en ont pour leurs membranes, qui tremblent autant lorsqu’elles vomissent des hurlements de bêtes sauvages que des déflagrations soniques.

Superbe disque bruitiste, Failing Lights fait la différence parce que Connelly y ajoute des idées originales : des bouts de guitare jouée au ralenti, par exemple, ou la confection de que qu’on pourrait appeler du Chaâbi expérimental. C’est fou ce qu’on trouve comme variété de musiques ou plutôt de sous-catégories dans chaque catégorie de styles aujourd’hui. Dans le monde Bruitisme / Drone / Expérimental, c’est Failing Lights qui le prouve.

Failing Lights : Failing Lights (Intransitive / Metamkine)
Edition : 2010.
CD : 01-05/ Failing Lights
Pierre Cécile © Le son du grisli


Richard Pinhas : Metal/Crystal (Cuneiform, 2010)

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La musique de Richard Pinhas, au moins depuis quelques années, fait ressentir le même frisson qu'une musique celtique jouée par un ensemble de cornemuses. La comparaison peut paraître incongrue, mais on retrouve bien dans les deux un puissant bourdon, un puissant son continu qui vient perturber votre rythme biologique.

En fait, non pas qu'il le perturbe, mais il demande bien une adaptation de l'oreille, du corps, de l'esprit, pour apprécier pleinement les textures sonores produites. Ce n'est d'ailleurs pas plus incongru que de dire que Richard Pinhas joue de la « guitare électrique ». Ou alors il faut penser à Jimi Hendrix cramant sa guitare pendant un bon quart d'heure voire une demi-heure, les durées de chacun des morceaux du double album Metal/Crystal. Et il ne cramerait pas sa guitare avec un peu d'essence et une allumette, mais avec un chalumeau finement réglé et ajusté pour faire varier les vibrations de chaque corde, tout en se souciant de ne pas les rompre. Autant dire que Richard Pinhas joue « de l'électricité ».

Tout comme son compère Didier Batard, vieille connaissance de l'époque d'Heldon, qui fait vibrer des cordes de basse semblant être de la taille d'un câble d'alimentation de TGV. Heldon est pour ainsi dire au complet avec Patrick Gauthier au mini-moog. D'autres experts en mégawatts sont présents sur ce double-album : Merzbow et Wolf Eyes. Il faut donc s'attendre à des bruits de fraiseuse soigneusement contrôlés et de mécanismes d'horloge astronomique, à de l'industrieux consciencieux et à de l'électronique arithmétique. Le deuxième disque de l'album fait d'ailleurs une large place à tout cela, Richard Pinhas laissant sa « guitare électrique » au repos pendant de longs moments. Ainsi, Metal/Crystal est peut-être bien son album le plus expérimental à ce jour, et pourtant les précédents n'ont pas tellement eu l'honneur d'être programmés sur FIP.

Richard Pinhas : Metal/Crystal (Cuneiform / Orkhêstra International)
Enregistrements : 2009-2010. Edition : 2010.
Avec : Merzbow (electronics), Wolf Eyes (electronics), Antoine Paganotti (drums), Didier Batard (bass), Patrick Gauthier (mini-Moog), Duncan Pinhas (electronics), Jerome Schmidt (electronics), Richard Pinhas (guitars and electronics).
CD 1 : 01/ Bi-Polarity (Gold) 02/ Paranoia (Iridium) 03/ Depression (Loukoum) - CD 2 : 01/ Hysteria (Palladium) 02/ Schizophrenia (Silver) 03/ Extra Track : Legend.



Angharad Davies, Axel Dörner : AD (Another Timbre, 2010)

ADG

D'initiales et d'intérêts sonores qu'ils ont en commun, Angharad Davies et Axel Dörner ont fait un disque : AD. Là, se mêlent, comme attendu, trompette et violon ; comme attendu, avec une subtilité folle.

Précautionneux, le duo investit l'improvisation : messages adressés par tubes pneumatiques auxquels répondra une corde irritée par l'archet ; long sifflement aléatoire et puis, maintenant, quelque chose comme deux archets suspendus... Avec les musiciens, l'auditeur quitte alors le champ du soupçon, entre dans celui de l'invective polie avec patience et efficiente d'autant. Dörner y va de son râle grave et Davies d'une méthode d'accompagnement revêche, l'endurance ADmirable en plus.


Angharad Davies, Axel Dörner, AD (extrait). Courtesy of Another Timbre

Angharad Davies, Axel Dörner : AD (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 2008. edition : 2010.
CD : 01/ Stück Un 02/ Stück Dau 03/ Stück Tri
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Diego Chamy, Axel Dörner : Super Axel Dörner (Absinth, 2010)

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S’il ne fut pas à l’origine d’un What Matters to Ali inoubliable, on se souvient quand même avoir entendu déjà sur disque le percussionniste Diego Chamy et le trompettiste Axel Dörner. Sur Super Axel Dörner, on trouve aujourd’hui deux autres titres.

Dans lesquels s’engouffrent encore beaucoup de silences lorsque la parole n’est pas donnée à Chamy : récitation incantatoire puis excès de précaution sur une cymbale minuscule. En réponse, Dörner répète une note longue qui, à force de déplacer le projet initial de son partenaire, parvient à l’attirer à lui puis à le convaincre d’adopter le parti d’une abstraction fugitive. Le fidèle et son disciple se réfugient alors dans la matière sonore : discussion endurante à laquelle une réverbération légère fait cent propositions. Pour applaudir tout de suite à l’entente du duo, il aurait donc fallu publier ce disque-là en premier : puisque les enregistrements de Super Axel Dörner et de What Matters to Ali datent de la même époque.


Axel Dörner, Diego Chamy, Super Axel Dörner (extrait). Courtesy of Absinth

Diego Chamy, Axel Dörner : Super Axel Dörner (Absinth / Metamkine)
Enregistrement : 2006. Edition : 2010.
CD : 01/ April 20th, 2006 02/ September 5th, 2006
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Taylor Deupree : Shoals (12K, 2010)

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On pourrait croire que Taylor Deupree a enregistré Shoals sur une balançoire. En effet, il fait la plupart du temps de deux notes la base de son univers. Et celui-ci n’est pas fait pour déplaire : à ce point que Shoals est le plus pertinent de ses disques depuis longtemps.

Dans les airs ou dans les mers (et rarement sur terre), Deupree continue de faire pousser une nature diaphane qui n’existe que dans son esprit. Rêveur et mystérieux mais jamais naïf (comme cela a pu lui arriver par le passé), son image est moins floue que d’habitude. Il y transparaît désormais, pour faire la balance avec sa douceur légendaire, une épaisseur bienvenue. L'union ne peut que vous engager à vous procurer Shoals. « De toute urgence », pourrais-je conclure, si l’urgence n’était pas un concept que la musique de Taylor Deupree ignore.

Taylor Deupree : Shoals (12K / Metamkine)
Edition : 2010.
CD : 01/ Shoals 02/ Rusted Oak 03/ A Fading Found 04/ Falls Touching Grasses
Pierre Cécile © Le son du grisli


Rdeča Raketa : Old Girl, Old Boy (Mosz, 2010)

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Duo formé de la Slovène (basée à Vienne) Maja Osojnik et de l’Autrichien Matija Schellander (déjà entendu dans Metalycée), Rdeča Raketa – prononcer Rdetcha Raketa – emmène l’auditeur en une extraordinaire promenade fantasmagorique dans les contrées turntablisées de Philip Jeck et de Giuseppe Ielasi.

Grâce à la combinaison épatante d’enregistreurs à cassette, de Paetzold recorder, de jouets, de basse électrique et de multiples outils électroniques, les deux complices démontent les concepts nauséeux et placent la bravoure libertaire au centre de leur attention, nourrie d’opposition à tout préjugé. Mariant la décalcomanie à la bravoure sonore, débusquant au coin d’un magasin de jouets pour grands enfants exilés sur Touch ou Schoolmap Records les sonorités d’un voyage au pays de tous les (im)possibles, Osojnik et Schellander déclinent en une seule longue plage un dynamisme intellectuel qui n’exclut ni plaisir ni lucidité. Et pour vous donner une idée encore plus exacte de la vitalité neuronale extrême de notre duo favori – rayon nouveautés 2010, on vous invite à fouiller YouTube , vous y dénicherez une épatante performance au Sonntags Abstrakt de Graz.


Rdeča Raketa, Old Girl, Old Boy (extrait). Courtesy of Mosz

Rdeča Raketa : Old Girl, Old Boy (Mosz)
Edition : 2010.
CD : 01/ Old Girl, Old Boy
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Interview de Gunter Hampel

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De Music from Europe à Transparent, le parcours musical de Gunter Hampel a de quoi impressionner. Impressionnante aussi est la manière qu’il a de se souvenir : ainsi, un sens rare du détail, une collection d'impressions et un faible certain pour les digressions auront nécessité le découpage en deux parties d’un entretien-fleuve. Dans lequel on croisera les figures de Jeanne Lee, Eric Dolphy, Marion Brown, Steve McCall, Anthony Braxton et même d'un Gunter Hampel à la troisième personne…  [la suite]



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