Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

Pierre Favre, Philipp Schaufelberger : Albatros (Intakt, 2010)

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Des roulements tendus, une fricassée de cymbales, une guitare jamais en rupture, une procession sans escales : nous voici au cœur d’Albatros, la 179ème production du label Intakt.

Baguettes, maillets et balais pour Pierre Favre, médiator pour Philipp Schaufelberger : le contact n’est pas direct mais l’esprit est d’aventures. D’aventures et de répits, d’exposition de la matière sonore et de longues réverbérations. Chaque plage est une histoire, une terre à conquérir. Sans déraillements ni étreintes brutales, sans aléatoire mais avec justesse et sagesse, les deux musiciens tissent  des inquiétudes à la limite de la tristesse.

Les voici en transition ou en marche, en quête de la pénombre ou du plein soleil. Leur jeu est de précision et de clarté, parfois de nervosité mais toujours d’ajustement. Un jeu où s’élimine le superflu et ou ne subsiste que l’essentiel scintillement. Une nouvelle fois : une histoire de complicité.

Pierre Favre, Philipp Schaufelberger : Albatros (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ Underwood 02/ Violently Windy 03/ Pino Caro 04/ Seeing 05/ Poète maudit 06/ Antipodensis 07/ Contrails 08/ Mollymawk 09/ Otago Peninsula 10/ Sky Pointing 11/ Light-mantled 12/ Haddock 13/ Sooties 14/ One Woman Concert
Luc Bouquet © Le son du grisli



Pierre Favre, Samuel Blaser : Vol à voile (Intakt, 2010)

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Pierre Favre et Samuel Blaser : un jeu en totale décontraction, la parfaite connaissance de l’espace-sphère, la douceur des souffles et des frappes, un havre de simplicité et de complicité.

La percussion est de rebond ; les cymbales, cristallines, ne sont pas de rythme mais de réconciliation ; le roulement est économe ; le tambour n’est pas étau mais air vibrant. Le trombone est de largesse. Sans profusion mais avec justesse, il fait mine d’errer mais avance, sans dilemme, avec la force de ceux qui ont entraperçu le chemin. Un trombone et des tambours : ici, tout est d’intuition, de profondeur, de promesses et d’invitations.

Pierre Favre, Samuel Blaser : Vol à voile (Intakt / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010 
CD : 01/ Franchement 02/ Quai des brumes 03/ Babel I 04/ Babel II 05/ We Tried 06/ Inextricable 07/ Les pourchassés 08/ Life in Slow Motion 09/ Vol à voile
Luc Bouquet © Le son du grisli


Lemur : Aigéan (+3db, 2010)

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J'espère que cette chronique sera jugée valable. Sinon, vous voudrez bien quand même la trouver honnête puisque j'avoue avoir écouté Aigéan plusieurs fois (cinq ou six) en l'espace de deux jours alors que j'étais alité pour soigner une forte fièvre (entre autre).

A côté de boîtes d'Advil entamées, il y avait donc sur ma table de chevet la pochette de ce disque. Les noms de trois musiciens sur quatre (Bjornar Habbestad, Hild Sofie Tafjord, Lene Grenager, Michael Duch) m'étaient inconnus et je parvenais à peine à distinguer la couleur de la pochette en question. Mais la musique répétitive de Lemur a été une belle expérience. Les instruments à cordes battent la mesure et les autres postillonnent avec une énergie innée, voilà mon premier souvenir.

Au plus fort de ma fièvre, un casque pesait sur mon front et dans mes oreilles, je trouvais la bande-son idéale de mes divigations (dont celle de lémuriens visitant Saragosse, vous chercherez pourquoi). Non, je n'ai pas aperçu de tunnel – je le répète, il ne s'agissait que d'une fièvre – mais j'ai eu l'impression de faire à mon humble tour le voyage en barque du Dead Man de Jarmush en écoutant Imbrium. La musique était répétitve et me plantait des aiguilles dans tout le corps : c'est à Habbestad que je ferais les plus grands reproches. Son jeu est agressif et n'allait pas toujours à mon état de convalescent, mais la potion a peut être aidé à ma guérison. Je me promettais de réécouter le disque une fois guéri. Depuis, je ne l'ai pas fait, de peur de voir la fièvre remonter.

Lemur : Aigéan (+3db records)
Edition : 2010.
CD : 01/ Dasht-Elut 02/ Panthalassa 03/ Betpak-Dala 04/ Imbrium 05/ Dzibilchaltun 06/ Saragasso 07/ Kriznajama
Pierre Cécile © Le son du grisli


Taylor Ho Bynum, Tomas Fujiwara : Stepwise (Not Two, 2010)

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Très demandé, Taylor Ho Bynum s’autorisait récemment un duo : avec Tomas Fujiwara, batteur en congés, lui, d’Ideal Bread.

Swing, bop, cool ou plus déconstruit, Ho Bynum aborde tout exercice de style en introverti lorsqu’il ne forcit pas le trait pour respirer un peu (Stepwise) ou ne fait pas croire avoir changé son cornet en instrument à anche (Two Abbeys). Souvent, les mélodies sont simples : ne sont donc que prétextes à l’échange intelligent. Les souffles rétrécis en tubes compressés de Detritus et vient le temps de la conclusion : B.C., hymne de discrétion et d’invention égales. Ainsi la parenthèse valait la peine.

Taylor Ho Bynum, Tomas Fujiwara : Stepwise (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 11 mai 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ 3D 02/ Keys No Address 03/ Stepwise 04/ Two Abbeys 05/ Comfort 06/ Weather Conditions May Vary 07/ Iris 08/ Splits 09/ Detritus 10/ B.C.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Nate Wooley, Paul Lytton : Creak Above 33 (Psi, 2010)

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Aux rafales salivaires de Nate Wooley répond la malle magique de Paul Lytton. Jouets, sifflets et outils s’y cachant, jaillissent au grand jour tel un geyser irrépressible. Au sein de cette malle magique, Lytton fouille, pousse, dérègle et flagelle avec un appétit vorace. Condense des bois tendus ; fouette le fil, tantôt de fer, tantôt de voltige. Toujours, interroge la matière.

Courante et glissante, la trompette de Nate Wooley déboite, éclabousse. Elle claque, fertilise et redresse. Elle submerge, détourne la ferraille de son partenaire et oblige ce dernier à reconquérir les tambours (The Lonely Fisherman). Ainsi, à la toute fin du disque, les instruments se réinventent, effaçant ainsi les périphéries, plus avant décoincées.

Nate Wooley, Paul Lytton : Creak Above 33 (Psi / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2009. Edition : 2010 
CD : 01/ The Mbala Effect 02/ The Gentle Sturgeon 03/ Filtering the Fogweed 04/ The Lonely Fisherman
Luc Bouquet © Le son du grisli



Greie Gut Fraktion : Baustelle (Monika Enterprise, 2010)

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Ville radicalement transformée vingt ans après la chute de son mur, Berlin n’a de cesse d’influencer les artistes qui y résident, en permanence ou provisoirement. Posé sur les fonds baptismaux du Kreuzberg des années 80, les Einstürzende Neubauten et autres Malaria ne pouvaient voir le jour que dans la sauvagerie ravagée par l’hideuse balafre de béton armé qui séparait l’est et l’ouest de la ville. Aujourd’hui parsemée de chantiers (Baustelle en allemand), la cité n’a depuis cessé de voir son urbanisme bouleversé par la Gentrifizierung (une insulte dans nombre de bouches radicales de gauche) – chassant davantage les artistes dans les quartiers périphériques.

Au milieu de tous ces changements spectaculaires – voire  regrettables, à l’image de la bétonisation croissante des bords de la Spree – le duo Gudrun Gut / Antye Greie interprète d’étonnante façon les field recordings glanés sur les sites de construction aux quatre coins de la métropole prussienne et bien au-delà. Evocateurs, les titres invitent au voyage à dos de bétonneuse ou de tronçonneuse, tel un environnement édifié à grands coups de forage et d’abattage. Croisant le fer avec l’électro-pop de I Put A Record On – qui était le premier effort solo de Gut après trente années de carrière – les beats minimalistes de Baustelle vitupèrent entre regrets et effusions un monde où l’humain l’emportera sur la technique – acceptons-en l’augure. Et, à l’instar de la formidable reprise du joyau Neue Deutsche Welle Wir Bauen Eine Neue Stadt de Palais Schaumburg, la musique est un chantier à l’évolution trop perpétuelle pour réellement lasser un jour.

Greie Gut Fraktion : Baustelle (Monika Enterprise)
Edition : 2010.
CD : 01/ Cutting Trees 02/ Wir Bauen Eine Neue Stadt 03/ Drilling An Ocean 04/ Mischmaschine 05/ Make It Work 06/ Betongiessen 07/ Grossgrundbesitzer 08/ Baustein 09/ China Memories 10/ White Oak 11/ We Matter
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


David First : Privacy Issues (XI Records, 2010)

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Il n’est pas le premier (David) à avoir succombé aux charmes du drone, mais David First a un passif original : guitariste, il a par exemple joué au Carnegie Hall avec Cecil Taylor avant de se produire en rocker arty dans les clubs new yorkais les plus réputés.

Depuis 1996, sa musique est électronique et linéaire, ce dont la présente anthologie témoigne. Des milles feuilles sonores dont les drones gagnent souvent en épaisseur et des orgues aux sonorités ondulantes font les principales caractéristiques de son œuvre. Des pièces font deux minutes et d’autres plus d’une vingtaine et il arrive que First y ajoute quelques épices : une évocation tintinnabulante du zen, des basses profondes, une mélodie simplissime, etc. Sur la longueur, c’est réussi et pas rébarbatif pour un fou, mais il faut quand même oser programmer plusieurs moments d’écoute pour venir à bout de l’anthologie. 

David First : Privacy Issues (droneworks 1996-2009) (XI Records)
Enregistrement : 1996. Edition : 2010.
CD1 :  01/ Zen Guilt/Zen Blame 02/ A Bet on Transcendence Favors the House 03/ My Veil Evades Detection; My Veil Defies Exhaustion; My Veil and I Divorce - CD2 : 01/ Tell Tale 02/ The Softering Door 03/ aw! / Drawline Spout / Holi SPank 04/ Belt 05/ Happy Beatday - CD3 : 01/ Pipelines Witness Apologies to Dennis
Pierre Cécile © Le son du grisli


Interview de Rodrigo Amado

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Des rangs du Lisbon Improvisation Players en formations plus réduites qu’il emmène désormais, Rodrigo Amado s’est construit une identité forte, voire puissante. Dernière preuve en date, Searching for Adam, dont il explique ici le sens et les rouages... [la suite]


Rodrigo Amado : Searching for Adam (Not Two, 2010)

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Si ce n’est l’exception qu’est Pick Up Spot (solo improvisé par le batteur en place), il s’agit ici pour Rodrigo Amado (saxophones ténor et baryton), Taylor Ho Bynum (cornet et bugle), John Hébert (contrebasse) et Gerald Cleaver (batterie) d’improviser ensemble.

On sait maintenant la puissante esthétique de Rodrigo Amado et la sophistication en remarquable développement de Taylor Ho Bynum. C’est pourquoi la cohésion à entendre sur Searching for Adam n’est pas surprenante, d’autant que l’inventivité des souffleurs profite de l’implication nerveuse de la section rythmique : puisque l’art d’Amado est aussi celui de composer des formations efficientes : avec ces trois partenaires, il envisage de lentes pièces de musique comme d’autre s’entendaient jadis en jam-sessions (référence faite aux 21 minutes de Waiting for Andy), l’interaction voire l’interférence s’occupant de donner ses formes principales à la rencontre ; avec Bynum en particulier il interroge sa résistance face à un élément perturbateur (Renee, Lost In Music) ou facétieux (Sunday Break).

En conclusion, Amado revient aux fondamentaux : évoquant Ben Webster sur 4th Avenue, Adam’s Block jusqu’à ce qu’Hébert y aille de son archet insistant : toutes confrontations à suivre avant que les quatre musiciens s’alignent sur une horizontale qui mériterait d’être prolongée.

Rodrigo Amado : Searching for Adam (Not Two / Instant Jazz)
Edition : 2010.
CD : 01/ Newman's Informer 02/ Waiting For Andy 03/ Renee, Lost In Music 04/ Sunday Break 05/ Pick up Spot 06/ 4th Avenue, Adam's Block
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Evan Parker, Urs Leimgruber : Twine (Clean Feed, 2010)

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C’est dans une sincère « confraternelle du souffle » – et en un Janus plus abouché que bifrons – que se présentaient les saxophonistes (ténor & soprano) Urs Leimgruber et Evan Parker en ce début 2007, au Loft de Cologne.

Leur généreuse dépense, résolue, obstinée, prenait ce soir-là un tour particulièrement abondant : deux longs duos de ténors pour encadrer celui (tout aussi consistant) des sopranos, sur un terrain d’entente que le choix gémellaire des instruments ne fait que souligner – mais c’est vainement que les comparatistes songeront aux rencontres de Parker avec McPhee (Chicago Tenor Duets, Okka) ou Lacy (Chirps, FMP)…

On casse des bogues, on érafle des troncs, pépiant d’abord ; on roule ensuite des galets, mats, en pinçant le bec : agile, on injecte, on pique, combustion réciproque, échos d’autres échos, potlatch ! Sourdant çà et là des nuées de ce palimpseste continu, émergent des unités de souffle et de matières, des stéréophonies et des oracles, des ressacs et des miracles.

Urs Leimgruber, Evan Parker : Twine (Clean Feed / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01/ Twine 02/ Twirl 03/ Twist
Guillaume Tarche © Le son du grisli


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La première fois que j'ai vu Evan Parker en concert, c'était à 1974 à Willisau. Il jouait en quartet avec Alexander von Schlippenbach, Peter Kowald et Paul Lovens. J'ai remarqué tout de suite que son jeu était différent de celui des autres saxophonistes… A l’époque, je travaillais avec le groupe OM, on pratiquait une musique intéressée par l’énergie du rock et la force de l’improvisation libre. Quelques années plus tard, quand j’ai commencé à jouer en solo, je suis retombé sur Evan Parker, l'une des grandes figures du solo de saxophone. Mais je n’ai alors pas beaucoup écouté sa musique en solo, son jeu était presque trop proche du mien.

Avec Steve Lacy, Roscoe Mitchell et Anthony Braxton, Evan Parker fait partie des saxophonistes les plus importants venus après Coltrane. A travers les techniques de jeu étendues (respiration circulaire, flottement de la langue, courses rapides des doigts, etc), il a contribué à faire évoluer l’usage du saxophone. Aussi bien en solo qu’en groupe, il a développé et fortement influencé la pratique de l‘« European Freemusic » ces quarante dernières années.

Ces quinze dernières années, nous nous sommes croisés quelques fois dans différentes situations. Aux Instants chavirés à Montreuil ou lors de festivals partout en Europe. Je me souviens d’un concert que j’ai donné en trio avec Barre Phillips et Jacques Demierre au festival de Parthenay : Evan était là. Il a adoré la musique du trio et nous a proposé d’enregistrer un disque pour Psi, son label. On a été enchantés par sa proposition surtout qu’on travaillait sur un enregistrement fait à Cologne. C’est ce qui a donné Idp Cologne. En 2007, on m’a aussi offert une carte blanche à l’occasion d’une série de concerts en Allemagne : je l’ai invité à jouer en duo et nous avons fait un enregistrement. C’est ce Twine, qui sort aujourd’hui sur le label Clean Feed.

Collaborer avec Evan est extraordinaire et sublime, aussi bien d’un point de vue artistique qu’humainement parlant. C’est pourquoi je peux dire qu‘Evan est un musicien unique et un excellent ami.



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