Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire


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Archives des interviews du son du grisli

Jason Robinson : Cerberus Reigning (Accretions, 2010)

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Au moment où sortent deux enregistrements montrant Jason Robinson en notables compagnies – avec Anthony Davis sur Cerulean Landscape pour Clean Feed et avec Marty Ehrlich sur The Two Faces of Janus pour Cuneiform –, une oreille en attente d'originalité et puis confortée par un inévitable instinct de contradiction conseillera plutôt l’écoute de Cerberus Reigning, deuxième partie d’une trilogie que Robinson s’est proposé d’élaborer en solitaire.

Après Cerberus Rising, donc, Cerberus Reigning donne à entendre le musicien passer, « en temps réel », de saxophones ténor et soprano en flûte – ici et là, un ordinateur servira aussi beaucoup. Amateur de mythes en tous genres (origines : Antiquité, science-fiction…), Robinson forge seize récits imaginaires et remontés : imbrications d’obsessions pour quelques sonorités originales qu’il fait tourner souvent sur des airs de manège.

S’il trahit ici ou là quelques penchants pour un art que l’on dirait naïf (sonorités de The Betrayal of Sharon ou surenchère de boucles du morceau-titre), Robinson convainc la plupart du temps du bien-fondé de ses exercices de modification de sa sonothèque entre lesquels il profite de plages récréatives savoureuses : bourdons, emportements, chants apaisés d’un bestiaire qui l’habite et de grandes références pour organiser l’ensemble (Coltrane, Dunmall, Fasteau…) réservent ainsi de savoureuses surprises.

Jason Robinson : Cerberus Reigning (Accretions)
Enregistrement : juin-juillet 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Broken Seals 02/ The Betrayal of Charon (Synchronous Aether) 03/ Syrynx at the Edge of Nightfall 04/ Stillness Shattered 05/ Hope is Lost (Synchronous Aether) 06/ The Inner Wave 07/ Cerberus Reigning 08/ A Darkness So Piercing 09/ Serpentine Gaze 10/ Among Goliaths 11/ Rising Tide for Humanity 12/ Some Shall Fall 13/ Syrynx Song for the Fallen (Synchronous Aether) 14/ The New Resistance Unveiled 15/ Smoldering Ruins 16/ The Final Horizon
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Old Time Relijun : Songbook, Volume One (Northern Spy, 2010)

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Old Time Relijun serait un groupe de rock. Un groupe de rock pas comme les autres parce qu'y sévissent Arrington de Dionyso (guitare & voix, clarinette basse, sax alto, harpe...), Aaron Hartman (basse & anches) et Bryce Panic (batterie, percussions & anches). Mais Old Time Relijun n'existe peut-être plus. Car les morceaux de ce premier Songbook (deux versions pour presque tous les titres) ont été enregistrés en 1996. 

Sur quatre pistes, Old Time Relijun a gravé un rock hargneux et aiguisé que l'on peut rapprocher de ceux  de Gallon Drunk ou John Spencer Blues Explosion (pour le hargneux), de Swell ou de Morphine (pour l'aiguisé). Les titres passent à une vitesse folle et avec eux d'autres adjectifs comme loufoque, baroque, agressif, urbain, échevelé, criard (la voix de Dionyso vous tirerait des larmes tant elle lutte pour s'extirper de la gorge). En bref : écouter aujourd'hui Old Time Relijun c'est découvrir un trio énergique avec quinze ans de retard. D'où l'urgence...   

Old Time Relijun : Songbook, Volume One (Northern Spy)
Enregistrement : 1996. Edition : 2010.
CD : 01/ Sabertooth Tyger 02/ Mirror 03/ Ubu's Theme 04/ Baby Dragon 05/ Manticore / Lion Tamer 06/ The Red Sea anenome 07/ Everything is Broken 08/ Belly Belly 09/ Maggie Charcoal 10/ Gaw Gaw 11/ Bromios the Boisterous 12/ Fig 13/ Scorpion Accordion 14/ qiyamat 15/ Live Intro 16/ Belly Belly 17/ Scorpion accordion 18/ Manticore 19/ Sabertooth Tyger 20/ Maggie Charcoal 21/ Baby Dragon 22/ Lion Tamer 23/ untitled 24/ Caught at the Door 25/ Siren
Pierre Cécile © Le son du grisli


Asmus Tietchens : Abraum (1000füssler, 2010)

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Jonas ou, plus près de nous, Pinocchio, auraient-déjà fait l’expérience de l’antre de la bête et de s’y promener en attendant d’être recraché… Et c’est une belle expérience, nous dit Asmus Tietchens, quelle que soit la bête. La sienne est un tunnel en construction à Hambourg où il a enregistré des sons.

Un liquide qui semble tomber sur une bâche en plastique par exemple. Comme Tietchens mérite notre confiance nous le suivons dans des tubes où de l’eau draine des grains de sable, où des coups sont donnés sur le matériau, où les bruits des résidus sont captés par des micros que la sensibilité transforme en exclamations : crics et cracs de temps en temps sont en cadence et c’est comme ça que l’on suit la progression du chantier. Les bruits sont de plus en plus nombreux et ilsd prouvent que le tunnel est bientôt prêt. Asmus Tietchens a raconté sa construction en moins d’une heure, le temps d’écrire une symphonie plus qu'originale.

Asmus Tietchens : Abraum (1000füssler)
Edition : 2010.
CD : 01/ Abraum 3 02/ Abraum 2 03/ Abraum 1 04/ Abraum 4
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Taylor Ho Bynum, John Hébert, Gerald Cleaver : Book of Three (Rogue Art, 2010)

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Qu’elles soient improvisations ou compositions qu’Ho Bynum et Hébert se partagent, les pièces de ce Book of Three adoptent les codes d’une esthétique qui ne peut envisager l’instant sans prendre en compte son éphémère nature. Mais l’imminence, ici, n’est pas redoutée ; on l’accueille par principe et on travaille déjà à sa succession.

Alors : Taylor Ho Bynum, John Hébert et Gerald Cleaver, rivalisent d’interventions insaisissables, ne font qu’un pour défendre la dissolution de la phrase mélodique, manient les dépressions pour rendre l’aléatoire toujours plus surprenant, s’entendent sur la langueur adéquate à la transformation des couleurs. En fin de parcours, une dernière improvisation change la donne : tonnante, impétueuse, elle en démontre puis change d’avis, retourne au premier insondable et à ses beaux airs de quiétude. Book of Three s’endort ainsi non pas dans un souffle mais comme il a vécu, c'est-à-dire au creux de subtiles et redoutables colonnes d’air.

Taylor Ho Bynum, John Hébert, Gerald Cleaver : Book of Three (Rogue Art)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2010.
CD : 01/ White Birch 02/ Digging for Clams 03/ Death Star 04/ Sevens First Edition 05/ Meat Cleaver 06/ Binumbed 07/ Ait Bear 08/ Sevens Second Edition 09/ How Low
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Syndromes : Temporary Perpectives (Organized Music from Thessaloniki, 2010)

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De nombreux groupes ont dû s’appeler Syndromes. Mais cette fois il ne s’agit pas d’un groupe mais du projet solo de Kostis Kilymis qui tâte de l’électronique ou de la guitare électrique quand il n’enregistre pas des « paysages sonores ».

Sous le titre Temporary Perspectives, Kilymis a fait figurer cette explication : « 4 studies on human perception », peut-être cherche-t-il à tester l’auditeur… Pour ce faire, il donne dans les bruits blancs, les aigus, les buzzs, les larsens, les variations de volume, les saturations diverses et variées, l’érosion de micros décalotés en plein vent… L’ensemble peut faire penser à alva noto ou sinon à une musique concrète et bourgeoise. Le charme discret de la bourgeoisie, quoi…

Syndromes : Temporary Perpectives (Organized Music from Thessaloniki)
Enregistrement : 2006-2009. Edition : 2010.
CD : 01-04/ Temporary Perspectives
Pierre Cécile © Le son du grisli



Matt Bauder : Day in Pictures (Clean Feed, 2010)

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Le titre qui ouvre Day in Pictures, Cleopatra’s Mood, évoque autant les belles heures du Swinging Addis que Krysztof Komeda découvrant l’Amérique. Premières images sorties d’un disque qui impose Matt Bauder en compositeur d’un jazz de taille.

A ses côtés : Nate Wooley (trompette), Angelica Sanchez (piano), Jason Ajemian (contrebasse) et Tomas Fujiwara (batterie). A la langueur de l’introduction et à son efficience mélodique, le quintette oppose ensuite un lot de ballades flottantes et soumises à vent d’ouest – pour empêcher toute dérive excessive, le ténor de Bauder s’emportera sur Parks After Dark  et sa clarinette décidera d’un gimmick amusé que les instruments se repasseront comme un virus sur Bill and Maza.

Dans un autre genre, l’assurance des instruments à vent et l’inventivité porteuse de Fujiwara permettent à Bauder d’investir le champ d’un jazz de connivence : projections de bop ou swing dégagé de tout corset (Reborn Not Gone, Two Lucks) faits éléments de relecture d’un genre dans son entier. Ainsi, Matt Bauder réussit là où beaucoup d’autres échouent d'habitude : faire d’exercices de style un bouquet impérial d’originalités. Il suffisait de jouer juste, certes, mais aussi investi. 

Matt Bauder : Day in Pictures (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 24 janvier 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Cleopatra’s Mood 02/ Parks After Dark 03/ January Melody 04/ Reborn Not Gone 05/ Bill and Maza 06/ Two Lucks 07/ Willou-GHBY
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Fred Frith, Thomas Dimuzio, Chris Cutler : Golden State (ReR, 2010)

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Le bel'LP blanc a à peine commencé de tourner et je suis déjà obnubilé. Par son mouvement d’abord et après par les extraits de concerts qu’il contient : rock expérimental west coast, querelle sonores auxquelles se livrent les guitares de Fred Frith et la batterie de Chris Cutler – les deux se mesurent encore même s’ils se connaissent d’Henry Cow – et les samples-cicatrices de Thomas Dimuzio.

Les joutes ont pour décor une citadelle de sons imprenables. Les solos héroïques sont étouffés dans le donjon et les flots électriques font trembler les tours. La clarinette de Beth Custer, invitée sur un titre, est réduite au grognement. On pourrait dire de Golden State qu’il est l’œuvre d’un rock atmosphérique découpé par des éclairs ; on pourrait le traiter d’avant-rock aux circuits inversés ; on pourrait encore tout simplement le conseiller une fois, et puis deux, et puis trois...

Chris Cutler, Thomas Dimuzio, Fred Frith : Golden State (ReR / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1999-2002. Edition : 2010.
LP : A1/ [beehive] B1/ Φ B2/ ħ B3/ [circle with dot]
Pierre Cécile © Le son du grisli


Sunny Murray : Sunshine (BYG Actuel, 1969)

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Flower Trane : un fracas de cymbales. Continu, le fracas. Un fiel d’inquiétudes. L’obsession d’un ténor. Un scrupule dans la chaussure. Un crescendo de tumultes. Toujours le fracas des cymbales. Toujours (Sunny Murray, Lester Bowie, Archie Shepp, Kenneth Terroade, Alan Silva, Dave Burrell, Malachi Favors)

Real : un trio (Kenneth Terroade, Alan Silva, Sunny Murray). Un ténor en pression maximale. Le vif et le convulsif. Les funérailles du lisse.

Red Cross : un riff d’école maternelle. Un divan d’épingles. Des hurlements en faveur de Sade. La cicatrice sondée (Sunny Murray, Arthur Jones, Roscoe Mitchell, Kenneth Terroade, Dave Burrell, Malachi Favors). Sunny Murray 1969 : l’insurrection qui était.

Sunny Murray : Sunshine (BYG Actuel / Sunspot)
Enregistrement : 1969. Réédition : 2002.
CD : 01/ Flower Trane 02/ Real 03/ Red Cross
Luc Bouquet © Le son du grisli


Ran Blake : That Certain Feeling (HatOLOGY, 2010)

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A l’heure où Walt Disney (Records) publie un abominable recueil de reprises de Gershwin signé Brian Wilson, Hat Hut (entreprise familiale) réédite That Certain Feeling, disque que Ran Blake enregistra en 1990 sur des compositions du même Gershwin.

En solo, duos ou trio – présences alors de Steve Lacy au soprano et/ou de Ricky Ford au ténor –, le pianiste offre quelques relectures audacieuses : déboîtée pour Mine, simple évocation pour That Certain Feeling, air insistant pour tout souvenir de But Not for Me ou belle épreuve orientalisante d'It Ain’t Necessarily So. Comme toujours, le toucher est délicat et Blake insoupçonnable de manières : les notes se font accrocheuses avec subtilités (What Do You Want Wid Bess?) ou encore décalées à l’envi (Blues).

Et Lacy, donc : élément porteur du double-soutien qui convainc Blake d’affirmer davantage et de retourner tout bonnement un standard (Strike Up the Band) ; soprano terrible qui en remontre à plus graves que lui sur la mélodie de Someone to Watch Over Me ; interprète doué de délicatesse compatible avec celle de Blake le temps de Who Cares? et ‘s Wonderful. Partout cette implication qui va voir au-delà même des thèmes de Gershwin ; partout ce « certain feeling » qui échappa à cet ancien garçon de plage – malgré tout et pour rire, aller quand même entendre l’épais crooner sur planche supplier « I loves you, Porgy, Don't let him take me »…

Ran Blake : That Certain Feeling (George Gershwin Songbook) (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1990. Réédition : 2010.
CD : 01/ Ouverture I 02/ Mine 03/ It Ain’t Necessarily So 04/ The Man I Love 05/ Oh Where’s My Bess? I 06/ Blues 07/ Strike Up the Band 08/ What Do You Want Wid Bess? 09/ I Got Rhythm 10/ That Certain Feeling I 11/ Ouverture II 12/ Someone to Watch Over Me 13/ But Not for Me 14/ Who Cares? 15/ Liza 16/ Clara, Clara 17/ Oh Where’s My Bess? II 18/ ‘s Wonderful 19/ That Certain Feeling II
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Mike Pride’s From Bacteria to Boys : Betweenwhile (Aum Fidelity, 2010)

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Il aurait, sans doute, fallu un peu plus de temps et d’espace pour que se libère totalement l’alto de Darius Jones. Car l’alto de Darius Jones ne veut ressembler à aucun autre. Souvent, il parvient à s’émanciper des savantes compositions de son leader : le voici multipliant et avortant malicieusement les attaques (Reese Witherspoon) puis vrillant l’ultra-aigu (It Doesn’t Stop). Ce n’est pas un alto frondeur bien que très tendu (Inbetweenwhile). C’est un alto phrasant l’incorrection et la torsadant jusqu’à terme.

Darius Jones c’est l’espoir de voir le jazz sortir d’une routine qu’entretiendraient presque ici Mike Pride (batterie), Peter Bitenc (contrebasse) et Alexis Marcelo (piano). Soit un kaléidoscope rusé, visitant des spectres larges et variés (bebop, ballades, jazz binaire, blues, musique répétitive) ; lequel kaléidoscope, est trop souvent mis en échec par un désir absolu de contrôle et de maîtrise du matériau sonore. Heureusement : Darius Jones

Mike Pride’s From Bacteria to Boys : Betweenwhile (Aum Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010. 
CD : 01/ Kancamagus 02/ Reese Witherspoon 03/ Rose 04/ It Doesn’t Stop 05/ Emo Hope 06/ Bole: the Mouth of What? 07/ Inbetweenwhile 08/ Surcharge 09/ 12 Lines for Build 13/ Kancamagus
Luc Bouquet © Le son du grisli



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