Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Christina Kubisch à NantesA paraître : le son du grisli #5En librairie : Bucket of Blood de Steve Potts

Jason Robinson : Cerberus Reigning (Accretions, 2010)

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Au moment où sortent deux enregistrements montrant Jason Robinson en notables compagnies – avec Anthony Davis sur Cerulean Landscape pour Clean Feed et avec Marty Ehrlich sur The Two Faces of Janus pour Cuneiform –, une oreille en attente d'originalité et puis confortée par un inévitable instinct de contradiction conseillera plutôt l’écoute de Cerberus Reigning, deuxième partie d’une trilogie que Robinson s’est proposé d’élaborer en solitaire.

Après Cerberus Rising, donc, Cerberus Reigning donne à entendre le musicien passer, « en temps réel », de saxophones ténor et soprano en flûte – ici et là, un ordinateur servira aussi beaucoup. Amateur de mythes en tous genres (origines : Antiquité, science-fiction…), Robinson forge seize récits imaginaires et remontés : imbrications d’obsessions pour quelques sonorités originales qu’il fait tourner souvent sur des airs de manège.

S’il trahit ici ou là quelques penchants pour un art que l’on dirait naïf (sonorités de The Betrayal of Sharon ou surenchère de boucles du morceau-titre), Robinson convainc la plupart du temps du bien-fondé de ses exercices de modification de sa sonothèque entre lesquels il profite de plages récréatives savoureuses : bourdons, emportements, chants apaisés d’un bestiaire qui l’habite et de grandes références pour organiser l’ensemble (Coltrane, Dunmall, Fasteau…) réservent ainsi de savoureuses surprises.

Jason Robinson : Cerberus Reigning (Accretions)
Enregistrement : juin-juillet 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Broken Seals 02/ The Betrayal of Charon (Synchronous Aether) 03/ Syrynx at the Edge of Nightfall 04/ Stillness Shattered 05/ Hope is Lost (Synchronous Aether) 06/ The Inner Wave 07/ Cerberus Reigning 08/ A Darkness So Piercing 09/ Serpentine Gaze 10/ Among Goliaths 11/ Rising Tide for Humanity 12/ Some Shall Fall 13/ Syrynx Song for the Fallen (Synchronous Aether) 14/ The New Resistance Unveiled 15/ Smoldering Ruins 16/ The Final Horizon
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Old Time Relijun : Songbook, Volume One (Northern Spy, 2010)

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Old Time Relijun serait un groupe de rock. Un groupe de rock pas comme les autres parce qu'y sévissent Arrington de Dionyso (guitare & voix, clarinette basse, sax alto, harpe...), Aaron Hartman (basse & anches) et Bryce Panic (batterie, percussions & anches). Mais Old Time Relijun n'existe peut-être plus. Car les morceaux de ce premier Songbook (deux versions pour presque tous les titres) ont été enregistrés en 1996. 

Sur quatre pistes, Old Time Relijun a gravé un rock hargneux et aiguisé que l'on peut rapprocher de ceux  de Gallon Drunk ou John Spencer Blues Explosion (pour le hargneux), de Swell ou de Morphine (pour l'aiguisé). Les titres passent à une vitesse folle et avec eux d'autres adjectifs comme loufoque, baroque, agressif, urbain, échevelé, criard (la voix de Dionyso vous tirerait des larmes tant elle lutte pour s'extirper de la gorge). En bref : écouter aujourd'hui Old Time Relijun c'est découvrir un trio énergique avec quinze ans de retard. D'où l'urgence...   

Old Time Relijun : Songbook, Volume One (Northern Spy)
Enregistrement : 1996. Edition : 2010.
CD : 01/ Sabertooth Tyger 02/ Mirror 03/ Ubu's Theme 04/ Baby Dragon 05/ Manticore / Lion Tamer 06/ The Red Sea anenome 07/ Everything is Broken 08/ Belly Belly 09/ Maggie Charcoal 10/ Gaw Gaw 11/ Bromios the Boisterous 12/ Fig 13/ Scorpion Accordion 14/ qiyamat 15/ Live Intro 16/ Belly Belly 17/ Scorpion accordion 18/ Manticore 19/ Sabertooth Tyger 20/ Maggie Charcoal 21/ Baby Dragon 22/ Lion Tamer 23/ untitled 24/ Caught at the Door 25/ Siren
Pierre Cécile © Le son du grisli


Asmus Tietchens : Abraum (1000füssler, 2010)

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Jonas ou, plus près de nous, Pinocchio, auraient-déjà fait l’expérience de l’antre de la bête et de s’y promener en attendant d’être recraché… Et c’est une belle expérience, nous dit Asmus Tietchens, quelle que soit la bête. La sienne est un tunnel en construction à Hambourg où il a enregistré des sons.

Un liquide qui semble tomber sur une bâche en plastique par exemple. Comme Tietchens mérite notre confiance nous le suivons dans des tubes où de l’eau draine des grains de sable, où des coups sont donnés sur le matériau, où les bruits des résidus sont captés par des micros que la sensibilité transforme en exclamations : crics et cracs de temps en temps sont en cadence et c’est comme ça que l’on suit la progression du chantier. Les bruits sont de plus en plus nombreux et ilsd prouvent que le tunnel est bientôt prêt. Asmus Tietchens a raconté sa construction en moins d’une heure, le temps d’écrire une symphonie plus qu'originale.

Asmus Tietchens : Abraum (1000füssler)
Edition : 2010.
CD : 01/ Abraum 3 02/ Abraum 2 03/ Abraum 1 04/ Abraum 4
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Taylor Ho Bynum, John Hébert, Gerald Cleaver : Book of Three (Rogue Art, 2010)

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Qu’elles soient improvisations ou compositions qu’Ho Bynum et Hébert se partagent, les pièces de ce Book of Three adoptent les codes d’une esthétique qui ne peut envisager l’instant sans prendre en compte son éphémère nature. Mais l’imminence, ici, n’est pas redoutée ; on l’accueille par principe et on travaille déjà à sa succession.

Alors : Taylor Ho Bynum, John Hébert et Gerald Cleaver, rivalisent d’interventions insaisissables, ne font qu’un pour défendre la dissolution de la phrase mélodique, manient les dépressions pour rendre l’aléatoire toujours plus surprenant, s’entendent sur la langueur adéquate à la transformation des couleurs. En fin de parcours, une dernière improvisation change la donne : tonnante, impétueuse, elle en démontre puis change d’avis, retourne au premier insondable et à ses beaux airs de quiétude. Book of Three s’endort ainsi non pas dans un souffle mais comme il a vécu, c'est-à-dire au creux de subtiles et redoutables colonnes d’air.

Taylor Ho Bynum, John Hébert, Gerald Cleaver : Book of Three (Rogue Art)
Enregistrement : 2009-2010. Edition : 2010.
CD : 01/ White Birch 02/ Digging for Clams 03/ Death Star 04/ Sevens First Edition 05/ Meat Cleaver 06/ Binumbed 07/ Ait Bear 08/ Sevens Second Edition 09/ How Low
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Syndromes : Temporary Perpectives (Organized Music from Thessaloniki, 2010)

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De nombreux groupes ont dû s’appeler Syndromes. Mais cette fois il ne s’agit pas d’un groupe mais du projet solo de Kostis Kilymis qui tâte de l’électronique ou de la guitare électrique quand il n’enregistre pas des « paysages sonores ».

Sous le titre Temporary Perspectives, Kilymis a fait figurer cette explication : « 4 studies on human perception », peut-être cherche-t-il à tester l’auditeur… Pour ce faire, il donne dans les bruits blancs, les aigus, les buzzs, les larsens, les variations de volume, les saturations diverses et variées, l’érosion de micros décalotés en plein vent… L’ensemble peut faire penser à alva noto ou sinon à une musique concrète et bourgeoise. Le charme discret de la bourgeoisie, quoi…

Syndromes : Temporary Perpectives (Organized Music from Thessaloniki)
Enregistrement : 2006-2009. Edition : 2010.
CD : 01-04/ Temporary Perspectives
Pierre Cécile © Le son du grisli



Blues for Beb (Marion Brown)

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Le saxophoniste alto Marion Brown nous quittait il y a peu, en octobre dernier. Il avait écrit au début de l'année 1981 un texte pour son ami le contrebassiste Bernard "Beb" Guérin, mort peu de temps auparavant, le 14 novembre 1980. Malgré la douleur, ce texte nous parle de l'envie de vivre du saxophoniste, malgré tout. Je me suis dit qu'il serait bien que ce que nous donnait à lire Marion Brown resurgisse de nouveau : en effet, ce texte avait été publié dans la revue Jazz Magazine, numéro 296 du mois d'avril 1981. A ma connaissance, c'est la première et la seule fois où il fut publié. C'est un hommage magnifique, comme le son de Marion Brown, comme celui de Beb Guérin, inoubliables tous les deux. On peut les voir et les entendre brièvement ensemble, en 1967 à Lugano, dont le voyage est évoqué par le saxophoniste dans les lignes qui suivent. La traduction est de Christian Gauffre. Merci de tout cœur à Philippe Carles. Didier Lasserre

BLUES POUR BEB                                              MARION BROWN

Paris, 15 février 1981. Un dimanche matin ensoleillé. Bonjour tristesse. J'ai le blues. Si j'étais chez moi, ce matin, j'en finirais pour toujours avec ce blues. Personne n'en souffrirait. Mais si je faisais ça ici, à Paris, on appellerait la police. Je respecte la loi et mes voisins du dessous, alors j'écris, pour chasser le blues.

En Europe, tu as été le premier à jouer de la basse avec moi. Tu t'en souviens ? Moi, oui. Je revois ce voyage en train qui nous amena à Lugano. Il y a longtemps. Te souviens-tu que tu m'as dit, en franchissant les Alpes, que nous entrions dans le pays des "neiges éternelles" ? La neige recouvrant les cimes me faisait songer à des cheveux gris, comme ceux que l'on voit sur la tête des vieillards. Ce fut un voyage magnifique. Je buvais du regard ce paysage de montagnes enneigées, ce jour qui glissait vers la nuit, comme un milkshake. C'était bon. Tu sais, je suis romantique.

Pourquoi as-tu fait ça ? Nous t'aimions plus que tu ne pouvais l'imaginer. Mais voilà, il est difficile de montrer son amour en termes concrets, des termes qui permettent d'en donner la mesure. Je regrette que nous n'ayions pas enregistré ensemble, je sais que le résultat aurait été bon. J'étais heureux à cette époque. Maintenant je suis triste. Moi aussi j'ai été rejeté. Souvent, et de diverses façons. Savais-tu que je n'ai jamais joué à Newport, Nice, San Francisco, Philadelphie ? T'ai-je dit qu'en dépit de plus de trente disques je gagne très mal ma vie en jouant ma musique ? Que le milieu du jazz, ici comme aux Etats-Unis, refuse de reconnaître mon évolution, mon existence, même ? Que ma femme m'a quitté, est partie avec mon fils, ma chaîne stéréo, la vaisselle, les couverts ? Que des gens ont menacé de me tuer ? Non, je n'avais pas le temps de te dire tout ça.

Tout ce que nous avons fait ensemble est gravé dans ma mémoire. Le voyage à Lugano, mon premier concert au Musée d'Art Moderne (Paris, 1967), toi me racontant que tu avais dû mettre ta basse au clou pour payer ton loyer, et que tu devais aller te laver dans des bains-douches municipaux, faute de douche ou de baignoire là où tu habitais. La dernière fois que je t'ai rencontré, c'était en gare d'Avignon (1972). Tu y étais pour jouer avec Colette Magny. T'en souviens-tu ? Je savais ce que tu avais ressenti en mettant ta basse au clou et en devant te laver hors de chez toi : j'ai eu des expériences du même genre. Mais, ami, je n'ai jamais vu, dans ton visage ou ta musique, des indices indiquant que tu pourrais en venir à mettre fin à tes jours. Pourquoi l'as-tu fait ? C'est ce que nous voulons savoir. Tu ne nous a pas aidés en agissant ainsi - on n'aide jamais comme cela. Ça nous fait mal. Dans des cas comme le tien, les gens demandent rarement de l'aide. Pourquoi ?

Je n'ai jamais pensé que les choses allaient aussi mal. Je te croyais capable d'affronter la vie comme tu avais supporté cette hernie qui te faisait tant souffrir quand nous jouions ensemble. Tu jouais magnifiquement pour moi, en dépit de ta souffrance. Pourquoi as-tu fait ça ? On ne peut pas toujours avoir ce qu'on veut. Tu le savais. T'ai-je dit que j'aimerais bien porter de magnifiques vêtements de chez Pierre Cardin ou Saint-Laurent ? T'ai-je dit que je gagnais si peu d'argent ici, en Europe, que tout ce que pouvais m'offrir, c'était les bleus de travail fabriqués par Adolphe Lafont, et vendus au BHV à ceux qui balaient les rues de Paris ? Non, je ne te l'ai pas dit. Nous n'avions pas le temps d'en parler. Je n'avais que le temps d'essayer de t'expliquer ce que nous devions faire sur le plan musical. Pourquoi as-tu fait ça ?

Je suis retourné en Suisse de nombreuses années après notre concert à Lugano. Je suis allé jouer à Willisau. Y as-tu joué ? C'est un très bel endroit. J'y ai rencontré un certain Ernst, un prénom courant dans cette partie de l'Europe. Il m'a dit qu'il était de Zürich et qu'il y était professeur à l'Université. Nous nous sommes rencontrés pendant l'entracte. Ernst m'a serré la main. Il a serré si fort, si intensément, que j'ai senti que s'il l'avait pu il ne m'aurait plus jamais lâché la main. J'ai d'abord été effrayé. Je me suis dit qu'il était peut-être homosexuel. C'est devenu une certitude pour moi quand j'ai vu son regard, plus intense et plein d'amour que sa main désespérément accrochée à la mienne. J'ai eu de la sympathie pour lui, en dépit du sentiment de malaise qu'il m'inspirait. Il m'a dit que ce qu'il aimait, dans le jazz, c'était la vérité qu'il portait en lui. Quoi qu'on joue, ce sera beau si ça vient du coeur ; et nous savons que la beauté, c'est toujours la vérité. Ernst n'aimait pas être obligé de mentir à ses étudiants sur la réalité de la vie ; mais il devait le faire, pour payer son loyer. Les gens comme lui ne vont pas au Mont de Piété, ils ne vivent pas au jour le jour. Alors il a accepté de jouer ce rôle, d'enseigner ce qu'il devait.

J'ai revu Ernst chaque fois que j'ai joué à Willisau et une fois, aussi, quand j'ai joué à Zürich. C'est là qu'il m'a confié : "Quand je t'ai rencontré pour la première fois, je pensais sérieusement à me tuer. Après avoir regardé tes yeux tristes et t'avoir entendu jouer, j'ai compris que tu avais souffert plus que moi, que si tu ne t'étais pas tué, je ne pouvais pas le faire, moi non plus. Tu m'as sauvé la vie".

J'ai alors compris pourquoi il m'avait serré la main aussi fort, pourquoi il avait plongé son regard dans le mien avec une telle intensité. J'ai cru tout ce qu'il m'avait dit. Il n'y avait aucune raison de ne pas le croire. J'ai revu Ernst le 15 janvier dernier à Willisau. Il paraissait heureux. Il m'a semblé qu'il avait trouvé le moyen de supporter toutes les merdes de notre vie. Puis Frank Wright (qui jouait également à Willisau) m' a appris ce qui t'était arrivé, Beb. Ça m'a fait mal, j'en ai pris plein la gueule. Après, j'ai pensé à Ernst : peut-être bien que ce qui lui a sauvé la vie, ce n'est ni moi ni ma musique, ou mes "yeux tristes". Il avait appris que tout le monde ment, que nous vivons tous dans le mensonge, qu'il n'est pas mauvais de mentir pour ne pas perdre pied dans la société. Vivre, c'est mourir (Céline, Mort à crédit). Chaque jour de vie nous rapproche de la mort. Pourquoi courir vers elle ? Elle vient à nous, quelle que soit notre vie : riche ou pauvre, gagnant ou perdant. Je crois qu'il vaut mieux vivre, résister, lutter, se battre contre tous les obstacles qui se dressent devant nous. Le suicide est trop étrange ; que s'est-il passé ? C'est cela que nous devons savoir. Pourquoi as-tu fait ça ? POURQUOI ?

Pourquoi as-tu choisi de nous laisser ici, sur cette misérable terre, sans que nous sachions ce qui n'allait pas ? Nous aurions peut-être pu t'aider. Nous aurions sans doute essayé. Et sachant combien étaient nombreux ceux qui t'aimaient, nul doute que l'un de nous aurait réussi. Comme pour toutes les questions essentielles de la vie, il n'y a pas de réponse : ne reste que la réalité de ton absence. Marion Brown


Matt Bauder : Day in Pictures (Clean Feed, 2010)

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Le titre qui ouvre Day in Pictures, Cleopatra’s Mood, évoque autant les belles heures du Swinging Addis que Krysztof Komeda découvrant l’Amérique. Premières images sorties d’un disque qui impose Matt Bauder en compositeur d’un jazz de taille.

A ses côtés : Nate Wooley (trompette), Angelica Sanchez (piano), Jason Ajemian (contrebasse) et Tomas Fujiwara (batterie). A la langueur de l’introduction et à son efficience mélodique, le quintette oppose ensuite un lot de ballades flottantes et soumises à vent d’ouest – pour empêcher toute dérive excessive, le ténor de Bauder s’emportera sur Parks After Dark  et sa clarinette décidera d’un gimmick amusé que les instruments se repasseront comme un virus sur Bill and Maza.

Dans un autre genre, l’assurance des instruments à vent et l’inventivité porteuse de Fujiwara permettent à Bauder d’investir le champ d’un jazz de connivence : projections de bop ou swing dégagé de tout corset (Reborn Not Gone, Two Lucks) faits éléments de relecture d’un genre dans son entier. Ainsi, Matt Bauder réussit là où beaucoup d’autres échouent d'habitude : faire d’exercices de style un bouquet impérial d’originalités. Il suffisait de jouer juste, certes, mais aussi investi. 

Matt Bauder : Day in Pictures (Clean Feed / Orkhêstra International)
Enregistrement : 24 janvier 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Cleopatra’s Mood 02/ Parks After Dark 03/ January Melody 04/ Reborn Not Gone 05/ Bill and Maza 06/ Two Lucks 07/ Willou-GHBY
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Fred Frith, Thomas Dimuzio, Chris Cutler : Golden State (ReR, 2010)

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Le bel'LP blanc a à peine commencé de tourner et je suis déjà obnubilé. Par son mouvement d’abord et après par les extraits de concerts qu’il contient : rock expérimental west coast, querelle sonores auxquelles se livrent les guitares de Fred Frith et la batterie de Chris Cutler – les deux se mesurent encore même s’ils se connaissent d’Henry Cow – et les samples-cicatrices de Thomas Dimuzio.

Les joutes ont pour décor une citadelle de sons imprenables. Les solos héroïques sont étouffés dans le donjon et les flots électriques font trembler les tours. La clarinette de Beth Custer, invitée sur un titre, est réduite au grognement. On pourrait dire de Golden State qu’il est l’œuvre d’un rock atmosphérique découpé par des éclairs ; on pourrait le traiter d’avant-rock aux circuits inversés ; on pourrait encore tout simplement le conseiller une fois, et puis deux, et puis trois...

Chris Cutler, Thomas Dimuzio, Fred Frith : Golden State (ReR / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1999-2002. Edition : 2010.
LP : A1/ [beehive] B1/ Φ B2/ ħ B3/ [circle with dot]
Pierre Cécile © Le son du grisli


Sunny Murray : Sunshine (BYG Actuel, 1969)

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Flower Trane : un fracas de cymbales. Continu, le fracas. Un fiel d’inquiétudes. L’obsession d’un ténor. Un scrupule dans la chaussure. Un crescendo de tumultes. Toujours le fracas des cymbales. Toujours (Sunny Murray, Lester Bowie, Archie Shepp, Kenneth Terroade, Alan Silva, Dave Burrell, Malachi Favors)

Real : un trio (Kenneth Terroade, Alan Silva, Sunny Murray). Un ténor en pression maximale. Le vif et le convulsif. Les funérailles du lisse.

Red Cross : un riff d’école maternelle. Un divan d’épingles. Des hurlements en faveur de Sade. La cicatrice sondée (Sunny Murray, Arthur Jones, Roscoe Mitchell, Kenneth Terroade, Dave Burrell, Malachi Favors). Sunny Murray 1969 : l’insurrection qui était.

Sunny Murray : Sunshine (BYG Actuel / Sunspot)
Enregistrement : 1969. Réédition : 2002.
CD : 01/ Flower Trane 02/ Real 03/ Red Cross
Luc Bouquet © Le son du grisli


Ran Blake : That Certain Feeling (HatOLOGY, 2010)

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A l’heure où Walt Disney (Records) publie un abominable recueil de reprises de Gershwin signé Brian Wilson, Hat Hut (entreprise familiale) réédite That Certain Feeling, disque que Ran Blake enregistra en 1990 sur des compositions du même Gershwin.

En solo, duos ou trio – présences alors de Steve Lacy au soprano et/ou de Ricky Ford au ténor –, le pianiste offre quelques relectures audacieuses : déboîtée pour Mine, simple évocation pour That Certain Feeling, air insistant pour tout souvenir de But Not for Me ou belle épreuve orientalisante d'It Ain’t Necessarily So. Comme toujours, le toucher est délicat et Blake insoupçonnable de manières : les notes se font accrocheuses avec subtilités (What Do You Want Wid Bess?) ou encore décalées à l’envi (Blues).

Et Lacy, donc : élément porteur du double-soutien qui convainc Blake d’affirmer davantage et de retourner tout bonnement un standard (Strike Up the Band) ; soprano terrible qui en remontre à plus graves que lui sur la mélodie de Someone to Watch Over Me ; interprète doué de délicatesse compatible avec celle de Blake le temps de Who Cares? et ‘s Wonderful. Partout cette implication qui va voir au-delà même des thèmes de Gershwin ; partout ce « certain feeling » qui échappa à cet ancien garçon de plage – malgré tout et pour rire, aller quand même entendre l’épais crooner sur planche supplier « I loves you, Porgy, Don't let him take me »…

Ran Blake : That Certain Feeling (George Gershwin Songbook) (HatOLOGY / Harmonia Mundi)
Enregistrement : 1990. Réédition : 2010.
CD : 01/ Ouverture I 02/ Mine 03/ It Ain’t Necessarily So 04/ The Man I Love 05/ Oh Where’s My Bess? I 06/ Blues 07/ Strike Up the Band 08/ What Do You Want Wid Bess? 09/ I Got Rhythm 10/ That Certain Feeling I 11/ Ouverture II 12/ Someone to Watch Over Me 13/ But Not for Me 14/ Who Cares? 15/ Liza 16/ Clara, Clara 17/ Oh Where’s My Bess? II 18/ ‘s Wonderful 19/ That Certain Feeling II
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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