Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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Archives des interviews du son du grisli

ECM Catalog (Kawade Shobo Shinsha, 2010)

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Au Japon, on éditait récemment un livre célébrant (les quarante ans d') ECM. Un catalogue du catalogue, en somme, mais assez précis pour qu’on y trouve un intérêt.

Dans un premier temps, cet ECM Catalog fait défiler en couleurs et sans commentaire aucun les pochettes de disques parus sous l’étiquette – du Free at Last de Mal Waldron, donc, jusqu’au triple Colours d’Eberhard Weber. Dans un second, il publie des réductions en noir et blanc des mêmes images, sous lesquelles on trouve toutes informations nécessaires, voire administratives : nom du disque, date de son enregistrement, identités des musiciens à y entendre, titres et attributions des compositions, nom du studio, du superviseur et du concepteur de la pochette. La lecture se fera en conséquence en plusieurs fois et chaque fois recèlera sans doute de découvertes inattendues.

Ainsi trouve-t-on plaisir à consulter l'annuaire, d’autant que celui-ci nous rappelle qu’ECM n’a pas toujours été ECM, l’esthétique défendue par le label pas toujours celle à laquelle sont attachés pour l’alourdir avec panache Keith Jarrett, Dave Holland, Arvo Pärt, Jan Garbarek ou Stephan Micus… Retour alors à Waldron et puis Paul Bley, Derek Bailey et Hugh Davies, Marion Brown, Anthony Braxton, Barre Phillips, Steve Reich, Wadada Leo Smith, Jimmy Giuffre

Kenny Inoaka, et autres : ECM Catalog (Kawade Shobo Shinsha)
Edition : 2010
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Anthony Braxton : GTM (Outpost) 2003 (Leo, 2010)

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A suivre les différentes étapes de la Ghost Trance Music d’Anthony Braxton, et parfois dans un pur désordre chronologique – ce double CD a été enregistré voici huit ans –, se crée une proximité à l’œuvre braxtonienne. Comme si ces allers-retours incessants, ces montées et descentes répétitives n’étaient plus empoisonnantes arrêtes mais cérémonial intime.

Ici, Anthony Braxton et Chris Jonas jouent, le plus souvent, la mélodie à l’unisson. Les deux saxophonistes s’engagent avec clarté et entêtement. Avec entêtement surtout. La logique voulant se satisfaire de la transition et de la fluidité entre chaque pièce est mise à mal ici. Chaque bloc musical n’existe pas par rapport au précédent ou à celui qui va suivre mais en une entité distincte et autonome. Ainsi, la cohésion ne passe pas par le crescendo ou des évidences harmoniques mais par des ruptures choisies, assumées, abruptes. On dira alors la nervosité ou la dureté de certaine pièce, les douces et rares nervures de telle autre. On se souviendra de telle inflexion, de ces sifflements aigus et persistants, de ce trait jazz vite abandonné, des ces ondulations rassurantes, de cette marche qui ne trouve pas sa sortie.

Braxton et Jonas sont rejoints sur le second CD (la onzième et ultime pièce de la Composition 265 semble incomplète) par la voix de Molly Sturges. Une voix qui s’immisce d’abord avec timidité puis trouve une assurance qu’elle ne lâche plus. Maintenant la transe est assurée, assumée, maîtrisée. Par moment : impressionnante. Ainsi va la Ghost Trance Music. Sans repli ni retraite et toujours avec entêtement. Toujours.

Anthony Braxton : GTM (Outpost) 2003 (Leo Records / Orkhêstra Intenational)
Enregistrement : 2003. Edition : 2010.
CD1 : 01/ Composition 255 - CD2 : 01/ Composition 265 Part 1 02/ Part 2 03/ Part 3 04/ Part 4 05/ Part 5  06/ Part 6 07/ Part 7 08/ Part 8 09/ Part 9 10/ Part 10 11/ Part 11
Luc Bouquet © Le son du grisli


Subtle Lip Can : Subtle Lip Can (Drip Audio, 2010)

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Subtle Lip Can est un trio composé de Josh Zubot au violon, de Bernard Falaise à la guitare électrique et d’Isaiah Ceccarelli à la batterie. Subtle Lip Can est aussi le nom du premier disque de ce trio, à la pochette ébouriffante, qui en promet donc...

Au début, l’improvisation – puisqu’il s’agit bien d’improvisation – tangue, bouleversée par des bruits venus de partout. Parfois le trio se meut doucement, et d’autres il prend un malin plaisir à hausser le ton. Qu’ils se cherchent et pétaradent ou se tournent le dos pour réfléchir plus méticuleusement à la musique qu’ils sont en train de créer, les trois membres de Subtle Lip Can sont d’une inspiration égale. Au fil des morceaux, celle-ci peut aussi bien enthousiasmer l’auditeur, le laisser indifférent que l’agacer par le peu de valeur que le groupe ajoute au jeu de l’improvisation free-rock.

Subtle Lip Can : Subtle Lip Can (Drip Audio)
Edition : 2010.
CD : 01/ Chickle That Bottom 02/ Crumple, Power Down 03/ Inside Look 04/ Tid Lac Boam 05/ Suddle Lip Can 06/ Runst From Thag 07/ Crumpled Up Seed 08/ Polloer
Pierre Cécile © Le son du grisli


Charlemagne Palestine : Strumming Music (Sub Rosa, 2010)

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La neige ne tombait plus lorsque le disque est arrivé en bout de piste. Charlemagne Palestine n’avait pas cessé de crier qu’il était le découvreur de la Strumming Music, qu’il était même la Strumming Music à lui tout seul.

C’est d’abord la réédition d’une musique répétitive pour piano solo ; une musique sportive, anti-cadence (on perd souvent le rythme quand Palestine s’accroche aux branches), intense, enthousiasmante, brouillonne. Mais ses brouillons valent autant que beaucoup de compositions sur partitions. Après le piano, c’est aussi de l’inédit avec une Strumming Music pour clavecin et une autre pour cordes. L’archet d’un violon va et vient sur une note en jouant de l’intensité de son attaque, donc du volume. Avec le violon, je suis allé et venu ; avec le clavecin, j’ai plus tôt parcouru des contrées sonores comme le passager d’un train miniature voit défiler de nouveaux paysages alors qu’il passe et repasse entre les mêmes arbres et gares en plastique. La neige avait cessé de tomber lorsque le disque est arrivé en bout de piste. Mais tout était à présent sous la neige.

Charlemagne Palestine : Strumming Music for piano, Harpsichord and Strings Ensemble (Sub Rosa / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
3 CD : Strumming for Bosendorfer Piano / Strumming for Harpsichord / Strumming for Strings Ensemble
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Voix Expéditives : Guylaine Cosseron, Savina Yannatou, Barry Guy, Keith Tippet, Julie Tippett, Antoine Beuger

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Guylaine Cosseron : Avant les mots (Petit Label, 2010). Si le titre de ce recueil vocal solo inquiète quelque peu (orientant d’emblée l’audition et faisant se profiler les tutélaires Schwitters, Minton ou Ghérasim Luca – ce dernier, moins inarticuleur qu’explorateur « après les mots »), l’a priori s’efface à l’écoute de ses dix miniatures (que leur brièveté, pour la plupart, sauve) : le théâtral n’est que frôlé et l’organique parfois utilement poussé au-delà des diphonies et autres laryngomintoneries, vers le pur bruit, quasi synthétique. (gt)

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Savina Yannatou, Barry Guy : Attikos (Maya, 2010). Enregistré au Bimhuis en mai dernier, cet intéressant duo de la chanteuse grecque – qu’on connaît chez ECM – et d’un Barry Guy (contrebasse) respirable fait soigneusement alterner les modes de jeu et les ambiances, les pièces improvisées et les morceaux concertés (traditionnels arrangés ou compositions personnelles) : ainsi songe-t-on tantôt à Lauren Newton & Joëlle Léandre, tantôt presque à Angélique Ionatos & Renaud Garcia-Fons… sans aller jusqu’au Journal Violone II de Barre Phillips néanmoins. (gt)

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Couple in Spirit (Keith & Julie Tippett) : Live at the Purcell Room (Ogun, 2010). Ce disque m’a proprement soigné de la tentation cynique de railler la symbiotique béatitude du « couple in spirit » – pour reprendre le nom sous lequel Keith (piano + accessoires divers) et Julie (voix + petites percussions) Tippett apparaissent en tant que duo, depuis quelques décennies. Tous deux déploient, dans ce troisième témoignage phonographique de leur collaboration, gravé en novembre 2008, une pièce unique – avec ses méandres – et sereinement architecturée : en action, un prenant travail de tisserands ! (gt)

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Antoine Beuger : Keine Fernen Mehr (Edition Wandelweiser, 2010)
Deux disques de sifflements. Low volume required : des notes sifflées qui retiennent votre attention, comme si un autre que vous-même vous sifflait en tête. Antoine Beuger, que l'on a entendu avec Radu Malfatti, siffle longtemps et la pollution sonore ou le dérangement mélodique qu’il cause est formidable à entendre. (hc)



Looper : Dying Sun (Another Timbre + Cathnor, 2010)

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Quand bien même, en filigrane, la couverture de Dying Sun laisse deviner un arbre ; quand bien même la première des trois pièces d'improvisation que le disque renferme est d'appellation astronomique. Ce soleil épuisé au lit duquel se sont portés Martin Küchen, Nikos Veliotis et Ingar Zach en serait un capable seulement de lueurs tombantes, et qui peinent à atteindre les grandes profondeurs. L'association – l'enjeu le nécessitait – est d'exception, qui s'était déjà inquiété d'ombres et de couleurs pâles à déformer à Oslo et Stävanger en compagnie de John Tilbury (sur le film qu'est Mass, ces tableaux en mouvement lent rappellent Grosz, Bacon, Freud ou encore les portraits du Fayoum) et compose sous le nom de Looper.

Hostilités muettes, déliquescence des atermoiements, motifs insidieux agissant en toutes discrétions, en discrétions sur lesquelles le trio s'accorde pour la troisième fois sur disque. Soleil épuisé, donc, mais qui n'en mourra pas parce que le monde en décomposition qu'il encercle a malgré tout trouvé en lui sa source d'inspiration, de régénération voire. Ainsi : toujours, le temps sera marqué (régularité de la prospection de Zach) même lorsque l'auditeur, étourdi, en aura perdu la notion ; toujours, l'étagement horizontal se chargera d'ajouter une couche différente aux reliefs déjà irréguliers (baryton facteur de drones) ; de plus en plus, la distance parcourue laissera à une faune douée de bioluminescence le luxe des lumières (l'archet répertoriant le bruit d'espèces aussi rares que sont enfouis les territoires qu'elles arpentent).

Quant au trio d'humains en présence : les clefs de Küchen trahissent la mécanique nécessaire à l'exploration, l'archet soumis à gravité de Veliotis se résout à l'appel du « vide » des contre-reliefs, jusqu'à ce que les cymbales de Zach commandent le retour à la surface. Progressif, celui-ci, et qu'il faut bien concéder pour constater les formidables découvertes de l'expérience, dont la plainte spasmodique du dragon des abysses est peut-être la pièce de choix.

Looper : Dying Sun (Another Timer + Cathnor / Metamkine)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010. 
CD : 01/ Grand Redshift 02/ Hazy Dawn 03/ Near Eternity
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Lee Konitz, Chris Cheek, Stéphane Furic Leibovici : Jugendstil II (ESP, 2010)

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En ouverture, les alléchants contrepoints – contre-chants de l’école Konitz-Marsh-Tristano. Juste le dialogue ambré d’un ténor (Chris Cheek) et d’un alto (Lee Konitz), tous deux délestés de la performance. Rien à départager, tout à partager. Le tout sous les doigts attentifs de l’enveloppante contrebasse de Stéphane Furic Leibovici. Rien d’inutile chez eux, juste l’obligation de dire les choses essentielles : l’entente, l’abandon, l’écoute, la proximité, la confiance.

Et ainsi, plage après plage, et après que vibraphone, flûte, harpe, célesta et clarinette eussent embelli une musique de l’offrande même, nous voici, déjà, en fin de route. En fin de jazz pourrions nous écrire tant tous les codes de la musique ternaire se trouvent ici renouvelés, réinventés. Car une petite chose est passée par là et qui a transfiguré la musique : la douceur. Et la douceur n’est jamais à sous-estimer. Une belle et sobre musique et, indiscutablement, le meilleur enregistrement de Lee Konitz depuis des lustres.

Lee Konitz, Chris Cheek, Stéphane Furic Leibovici : Jugendstil II (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2005. Edition : 2010.
CD : 01/Odysseus Return Home 02/ Tomorrow I Shall Dance for You 03/ A Music of Tranquillity 04/ Float West on the Slender Current 05/ A l’île de Fressanges 06/ Les mains de Pénélope 07/ Phongsaly 08/ Local Heroes
Luc Bouquet © Le son du grisli


Sharif Sehnaoui : Old and New Acoustics (Al Maslakh, 2010)

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Old and New Acoustics, c’est un peu un tour d’horizon que fait Sharif Sehnaoui de sa guitare. En deux temps (le premier morceau dure plus de trente minutes, le deuxième seulement sept), il explore son instrument sans en passer par l’overdubbing et sans retravailler son enregistrement.

Tout est donc là. Tout est offert à l’auditeur. Les notes étouffées comme le branlement sympathique des cordes. La chanson rebondie d’une baguette frappant en cadence, des bribes de rythmes que Sehnaoui agence comme s’il était plus percussionniste que guitariste. Ce qui ne l’empêche pas de l’être encore de temps en temps, guitariste…

Par exemple lorsqu’il invente une mélodie de petit automate ou se concentre sur deux ou trois gimmicks. Ou aussi, comme sur Trane, quand il donne dans un folk bizarre : on pense à la Mongolie, à de grands plateaux où naissent des parasites qui forment de beaux contre-chants. C’est assez rare à entendre et assez beau à voir.

Sharif Sehnaoui : Old and New Acoustics (Al Maslakh / Metamkine)
Enregistrement : 9 juin 2009. Edition : 2010.
CD : 01/ To Blodly Go Where No Man Has Gone Before 02/ Trane
Pierre Cécile © Le son du grisli


Otomo Yoshihide : Bells (Doubt, 2010)

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Dans le même temps qu’il servait son obsession pour Lonely Woman, Otomo Yoshihide prenait la tête du même New Jazz Trio et du même New Jazz Trio augmenté – Sachiko M et Jim O’Rourke – le temps d’investir deux fois Bells d’Albert Ayler.

En quintette : la relecture est fauve, qui compose d’abord avec les agressions des ondes sinusoïdales et les vociférations de la guitare électrique ; la dérive est faite de multiples déviations instrumentales, parmi lesquelles Yoshihide parviendra à glisser les notes arrêtées de l’hymne inspirant. En trio : la guitare électrique désormais sans effets mais déformée par un vibrato obséquieux en appelle à une autre évocation. Qui fera pourtant elle aussi avec la multiplication de bruits que chance et opportunités transporteront autant que le transport roulant de la section rythmique. Dernières inspections des tirants et Yoshihide termine sous l’archet d’Hiroaki. Si la préférence ira à Lonely Woman, ces deux versions de Bells seront conseillées quand même.

Otomo Yoshihide’s New Jazz Trio : Bells (Doubt / Metamkine)
Enregistrement : 5 août 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Bells 02/ Bells
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Otomo Yoshihide : Lonely Woman (Doubt, 2010)

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C’est une vieille habitude, pour Otomo Yoshihide, que celle de reprendre Lonely Woman. Si Guitar Solo en consigne déjà une version enregistrée en 2004, ce disque-là en assemble six, interprétées seul encore, en New Jazz Trio ou New Jazz Trio augmenté des présences de Sachiko M et Jim O’Rourke.

Le quintette se charge d’ailleurs des première et dernière versions à entendre sur le disque : lente divagation autour du thème d’Ornette Coleman conclue sur rendez-vous d’aigus tenaces ; jeu de miroirs opposant leurs motifs abstraits. Seul, Yoshihide élabore, au son d’une guitare acoustique brisée et plus tard d’une guitare électrique, deux approches de l’œuvre : nonchalante obligée et bruitiste défroquée. En New Jazz Trio promis, il donne avec Mizutani Hiroaki (basse) et Yoshigaki Yasuhiro (batterie) deux autres relectures : digression enlevée de guitare électrique contre versant mélodique où se réfugie la guitare acoustique. Malgré le spectre, pas une fois la redite. Lonely Woman conseillé en conséquence.

Otomo Yoshihide’s New Jazz Trio : Lonely Woman (Doubt / Metamkine)
Enregistrement : 5 août 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Lonely Woman 02/ Lonely Woman 03/ Lonely Woman 04/ Lonely Woman 05/ Lonely Woman 06/ Lonely Woman
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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