Le son du grisli

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Arve Henriksen : Chiaroscuro (Rune Grammofon, 2005)

chiaroscursli

Aside from David Sanborn and Dewey Redman, the musician who really made me realize that I wasn't crazy for wanting to explore the extreme sound spectrum of my instrument and who has a clear vision of what he wants from music is the Norwegian trumpet player Arve Henriksen. I remember being so inspired when I first heard him... His sound is absolutely beautiful and it evokes so many emotions.

I listen to and appreciate many kinds of improvised music and I always get something out of listening to every one of my favorites however Arve Henrikson is someone who embraces the 'beautiful' side of improvised music. Every time I hear the fragility and simplicity in his lines I get shivers down my spine. All of his albums are great, but Chiaroscuro is my definite favorite.

Arve Henriksen : Chiaroscuro (Rune Grammofon)
Edition : 2005.
CD : 01/ Opening Image 02/ Bird's-Eye-View 03/ Chiaro 04/ Holography 05/ Blue Silk  06/ Parallel Action 07/ Circled Take 08/ Scuro 09/ Time Lapse 10/ Ending Image
Louise D.E. Jensen © Le son du grisli

jensensouffle

Saxophoniste récemment entendue sur You Look Like Your Mother, Would You Like More Sauce?, Louise Jensen improvisera en duo avec Tom Blancarte : ce jeudi, en fin d'après-midi, au Souffle continu.

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Johnny Dyani, John Tchicai, Dudu Pukwana : Witchdoctor's Son (SteepleChase, 1978)

DoctorGrislisSon

Cet enregistrement – belle production – offre déjà un atout important avec la présence de John Tchicai et Dudu Pukwana ; par ailleurs, il est intéressant d'entendre Johnny Dyani entouré d'un guitariste brésilien, Do Nascimento, et d'un batteur également brésilien, Carlos de Sequaira, qui apportent une « touche » vraiment réussie à ce disque. Mais un morceau en particulier attire mon attention : il s'agit de Magwaza (traditionnel sud-africain + arrangements de Johnny Dyani) : 13:20 qui clôturent la face B. L'interprétation par l'ensemble est particulièrement émouvante et également pleine d'énergie. Un morceau dont l’écoute « en boucle » procure de la joie et même plus !

Johnny Dyani, John Tchicai, Dudu Pukwana : Witchdoctor's Son (SteepleChase)
Enregistrement : 1978. Edition : 1987.
CD : 01/ Heart With a Minor’s Face 02/ Ntyilo Ntyilo 03/ Radebe 04/ M’Bizo 05/ Eyomzi 06/ Magwaza 07/ Radebe (Take 1) 08/ Heart Woth Minor’s face 09/ Ntyilo Ntyilo (Take 1) 10/ Magwaza (Take 1)
Jean-Noël Cognard © Le son du grisli

tankjisli

Percussionniste efficient, Jean-Noël Cognard multiplie les projets vigoureux : Salmigondis, Empan, Tribraque. On l’entendait encore récemment en Tankj.

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John Tchicai Trio : Truth Lies In-Between (Marge, 2010)

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Autour des mots du poète John Stewart, pour les dire et leur offrir la musique qui les incarnerait le plus fidèlement, John Tchicai réunit son trio et nous offre Truth lies in Between, disque singulier et disque manifeste.

Tchicai et Stewart y proposent un éloge du doute et de la réflexion contre toutes les certitudes. April nous le suggère ainsi : « Mieux vaut célébrer / L’inconnu / Un mystère/ Que de chanter / Les triomphes d’une nouvelle / Ou d’une ancienne histoire. / L’inconnu, lui / Dure toujours. » Car la vérité ne peut pas être tirée d’une histoire décidément chaotique, et Katrina (Katrina Comes)  ne fait aujourd’hui que prolonger l’éternelle injustice autre part évoquée dans Inscription for the 20th Century (dédiée à la mémoire des activistes pour les droits civiques et membres du Black Panthers Party John Huggins et Bunchy Carter). Alors, parce que la vérité est insaisissable et ment par intermittence (« Truth Lies In-Between », donc, nous confie Tchicai dans And Then), il va nous falloir la trouver en nous-mêmes : « Il faut être le lieu saint que vous cherchez, et ne jamais oublier.» (Young Leaders)

L’art, ici la musique de John Tchicai et la poésie de John Stewart mêlées, est précieux parce qu’il ne nous livre pas un discours raisonné et tranché sur le monde mais qu’il en dévoilerait plutôt les mystères. Ces mystères que le vieux sage Tchicai souhaite ici chanter (d’une voix qui semble charrier de lourdes terres foulées), non en un renoncement de l’aventure collective mais en une réaffirmation de notre responsabilité individuelle, et de notre nécessaire humilité devant la complexité et la diversité du monde.

Alors, la musique jouée ici, d’être à l’avenant : exploration de tous les possibles et de tous les ailleurs. Gospel (Masks), rap (The Owl), techno (Masks toujours), samba (Opgenomen), jazz (At Last Ourselves) se télescopent et sont traversés par le grand courant des rythmes africains. Point de folklore ni d’exotisme chez Tchicai, mais la mise à nu de la multiplicité de nos racines et de notre insaisissable identité. Très justement épaulé par la pianiste Margriet Naber et le poly-percussionniste Ernest Guiraud-Cissé, John Tchicai construit un bel et gracile équilibre entre textes et musique : courts morceaux scandés et longs morceaux instrumentaux se côtoient paisiblement sur ce disque profond et réussi.

John Tchicai Trio : Truth Lies In-Between (Marge)
Enregistrement : 10 juillet 2008. Edition : 2010.
CD : Truth Lies In-Between
Pierre Lemarchand © Le son du grisli

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Joëlle Léandre, India Cooke : Journey (NoBusiness, 2010)

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De Guelph au Mans, on avait pu remarquer la complicité de Joëlle Léandre et d’India Cooke. Deux archets inquiets de libertés qui se retrouvaient en 2008 à Denver, ce dont atteste Journey.

Avec autant d’implication mais en se faisant plus persuasives encore, la contrebassiste et la violoniste accordent leurs manières : vindicatives et invocatoires quand elles ne sont pas métronomiques, lyriques ou minimalistes (le violon, surtout, sous influence). Léandre et Cooke construisent un dialogue moins exubérant que celui que Firedance avait consigné et gagnent ainsi l’une et l’autre en « nouveautés » : subtilités confondantes et acharnement ne se jouant plus seulement dans la force mais aussi dans l’audace. Ainsi il arrive que des voix familières – dans le champ même de l’improvisation – parviennent à dire autrement qu’au moyen d’un vocabulaire su par cœur : et, au risque de surprendre, ravissent davantage.


Joëlle Léandre, India Cooke, Journey V (extrait). Courtesy of NoBusiness.

Joëlle Léandre, India Cooke : Journey (NoBusiness / Instant Jazz)
Enregistrement : 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Journey I 02/ Journey II 03/ Journey III 04/ Journey IV 05/ Journey V 06/ Journey VI
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Sun Ra : College Tour Volume One (ESP, 2010)

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Entre comédie musicale intergalactique et free incandescent, Sun Ra n’en fait qu’à sa tête. La prochaine étape sera Saturne nous prévient-il. Et Mars, tout de suite après. Cette nouvelle mouture de Nothing Is… est une pure bénédiction pour les fans : un premier set offert dans son intégralité, un second presque complet et quelques extraits du sound check pour finir. Tout ceci, rendu possible grâce au producteur Michael D. Anderson, archéologue avisé et grand admirateur du pianiste.

18 mai 1966 – St. Lawrence University – New York : c’est donc la « tournée des collèges ». L’orchestre est au grand complet (John Gilmore, Marshall Allen, Pat Patrick, Robert Cummings, Teddy Nance, Ali Hassan, Clifford Jarvis, Ronnie Boykins, James Jackson, Carl Nimrod). Le pianiste Burton Greene présente les musiciens. La joie est palpable. Marshall Allen s’écorche les doigts à trop vouloir harponner l’ultra-aigu. Les thèmes s’enchaînent. Parfois, le leader interrompt une improvisation et ordonne un nouveau thème. La musique est au bord du précipice, toujours prête à se rompre le cou, toujours en fusion-action mais jamais en attente. Les riffs sont dissonants ici, plus rassurants ailleurs ; les joutes batterie-percussions crépitent, la musique chaloupe, chavire, jamais ne dérive. C’est une musique de mirages et de certitudes (le rôle essentiel de Ronnie Boykins et Clifford Jarvis, essentielle cheville ouvrière de l’orchestre ; l’omniprésence d’un John Gilmore au sommet de son art). Bref un disque qui est de l’ordre de l’indispensable.

Sun Ra : College Tour Volume One : The Complete Nothing Is… (ESP / Orkhêstra International)
Enregistrement : 1966. Edition : 2010
CD1 : 01/ Burton Greene Introduction 02/ Sun Ra & His Band from Outer Space 03/ The Shadow World 04/ Interpolation 05/ The Satellites Are Spinning 06/ Advice to Medics 07/ Velvet 08/ Space Aura 09/ The Exotic Forest 10/ Theme of the Star Gazers 11/ Outer Space Ways Incorporated 12/ Dancing Shadows 13/ Imagination 14/ The Second Stop Is Jupiter 15/ The Next Stop Mars - CD2 : 01/ The Satellites Are Spinning 02/ Velvet 03/ Interplenetary Chaos 04/ Theme of the Star Gazers 05/ The Second Stop Is Jupiter 06/ We Travel the Spaceways 07/ Nothing Is 08/ It Is Eternal 09/ State Street 10/ The Exotic Forest
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Philip Jeck : An Ark for the Listener (Touch, 2010)

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C’est en s’inspirant d’un poème de Gerard Manley Hopkins et en réutilisant des enregistrements de ses concerts que Philip Jeck a accouché d’An Ark for the Listener. Le disque a été fait à la maison et c’est peut-être pour cela qu’on y trouve des choses familières à Jeck et que nous avons maintenant en commun avec lui.

Dans l’atmosphère par exemple il y a des drones qui jouissent d’un espace réverbéré hors du commun mais il y a aussi des carillons naïfs. Dans l’atmosphère pour prendre un autre exemple il y a d’énormes basses et des loops tonitruantes mais il y a aussi une propension du grand tout à verser dans une pop gentillette. D’un titre à l’autre, on passe d’une musique dérangée à une musique dérangeante, selon que Jeck préfère le son à la mélodie ou la mélodie au son. Ce qui est dommage, c’est qu’on sait qu’il peut mieux faire.

Philip Jeck : An Ark for the Listener (Touch / Metamkine)
Enregistrement : 2010. Edition : 2010.
CD : 01/ Pilot/Dark Blue Night 02/ Ark 03/ Twentyninth 04/ Dark Rehearsal 05/ Thirtieth/Pilot Reprise 06/ The All of Water 07/ The pilot (among our Shoals) 08/ Coda (All That's Allowed) 09/ Coda (Chime, Chime)
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Ran Slavin : The Mediterranian Drift (Crónica Electronica, 2010)

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Et une excellente sortie chez Crónica, une – et que vivent les bonnes habitudes ! Issue des pensées – très – inspirées de l’Israélien Ran Slavin, The Mediterranian Drift évoque en deux fois trois mouvements les tourments du Moyen Orient, symbolisés dans le superbe tableau du peintre français Claude-Joseph Vernet Le Naufrage (visible sur la pochette et, pour la petite histoire, à la National Gallery of Art de Washington).

Au-delà de la vision quasiment métaphysique de l’œuvre, qui trouve un aboutissement mémorable sur l’envoûtante pièce inaugurale Losing Coordinates In The Mediterranean Drift, le musicien de Tel Aviv intègre – faudrait-il écrire miraculeusement – divers éléments épars (une guitare, un brouillard électroniques, des clicks & cuts) en une symbiose à la fois grave et sensorielle. Tel un frère d’âme du Britannique de Berlin Leyland Kirby aka The Caretaker – faut-il rappeler l’ultime importance de Sadly The Future Is No Longer What It Was Slavin développe, outre le goût des titres à rallonge, une cosmogonie allusive où l’émotion et le recueillement repoussent au vestiaire toute velléité inutile de théorisation excessive. Alors que les trois premières compositions trempent leur plume dans une nostalgie jamais gratuite ou formolée, la seconde partie trouble les repères et combat les vindictes revendicatives, laissant tout l’espace à des lendemains incertains et ténébreux.

Ran Slavin : The Mediterranian Drift (Crónica Electronica)
Edition : 2010.
Téléchargement gratuit : 01/ Losing coordinates in the Mediterranean Drift 02/ Some nights when our dreams were scratched away, we tried to remain calm with the Single String Charmer 03/ On the Red Sea we drifted on the orange waves, swept calmly into the vast ocean to the point of no return 04/ Financial Warfare and Psychological Sedatives 05/ Chemical Canaries and Car Alarms 06/ Every road leads to the BAD ROAD
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Après avoir hésité longtemps entre The Mediterranean Drift et The Mediterranian Drift, la rédaction du son du grisli a opté pour la défense de la coquille de couverture.

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Interview de Rodrigo Amado

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Des rangs du Lisbon Improvisation Players en formations plus réduites qu’il emmène désormais, Rodrigo Amado s’est construit une identité forte, voire puissante. Dernière preuve en date, Searching for Adam, dont il explique ici le sens et les rouages...

Mes premiers souvenirs musicaux me viennent de la maison de mes parents. Ils écoutaient beaucoup de musique, notamment brésilienne, et adoraient chanter et danser. Chaque activité de notre quotidien – lever, repas, bain, jeux... – se faisait en musique. Et puis, ils invitaient souvent des amis, dont des musiciens ; la maison était pleine et tout le monde jouait de la musique ou dansait. C’est lors d’une de ces soirées que j’ai tenu mon premier saxophone entre mes mains. J’avais dix ans à l’époque de la révolution des oeillets (25 avril 1974), ce fut une époque vibrante et très créative. 

Comment avez-vous découvert le jazz ? Je crois avoir toujours été fasciné par le jazz. A huit ou neuf ans, ma chambre était déjà remplie de vinyls. J’économisais pour pouvoir acheter à la boutique de disques de ma rue tel 33 tours que je convoitais depuis des semaines. Quand j’ai commencé à voyager, je revenais toujours avec des tonnes de disques. C’est tout ce qui m’intéressait. Ceci dit, ça n’a été que très peu de jazz jusqu’à mes 17 ans. A cet âge, j’ai eu un grave accident – je suis passé au travers d’une porte en verre – et j’ai été immobilisé pendant des mois. Ma mère m’a demandé si je voulais quoi que ce soit pour passer le temps, et j’ai aussitôt répondu : un saxophone. C’est alors que j’ai commencé à vraiment écouter du jazz.

Quelles ont-été vos premières expériences en tant que musicien ? D’abord un groupe, au lycée. Un de mes amis, pianiste, habitait seul une grande maison à côté de l’école. Pendant plusieurs années, on a manqué des cours pour passer des après-midis à jouer, la plupart du temps à improviser. En 1987, j’ai commencé à jouer dans des groupes dirigés par Sei Miguel et Rafael Toral, on faisait l’une des musiques les plus expérimentales qui existait alors. Ca a commencé à devenir sérieux quand j’ai été invité à jouer à Rock Rendez-vous, un festival dédié aux musiques créatives qui n’existe plus aujourd’hui. J’y ai joué en duo avec le batteur Luis Desirat et ça a été un succès. Je me souviens que j’ai alors réalisé que j’étais capable de construire quelque chose, totalement improvisé, sur l’instant. Nous avons continué à nous produire en duo pendant à peu près cinq ans.

Comment avez-vous rencontré Carlos Zingaro ? Je crois que je l’ai rencontré pour la première fois lors d’un workshop qu’il organisait avec Richard Teitelbaum. Il était l’improvisateur le plus important de tout le Portugal. Tout le monde suivait ce qu’il faisait, il avait réussi à faire ce qui semblait impossible à d’autres musiciens, comme se faire inviter par de grands noms du jazz d’avant-garde ou de l’improvisation à jouer en dehors du pays. Il a aussi été l’un des musiciens qui m’ont le plus inspiré. J’aime la façon dont il sonne et pense musicalement, et je suis aujourd’hui toujours impressionné par son implication, sa façon de tout donner phrase après phrase, sans hésiter un quart de seconde...

Est-ce lui qui est à l’origine de votre passion pour les cordes (contrebasses et violoncelles compris) ? C’est vrai qu’enregistrer avec lui The Space Between en 2002 m’a donné une véritable leçon. Mis à part Zingaro, l’autre musicien qui m’a beaucoup appris en terme de cordes et de magie, en musique comme en toute chose, c’est Ken Filiano.

Dans les pas de Zingaro, beaucoup de musiciens portugais ont émergé ces dernières années, notamment des musiciens de jazz, il n’y a qu’à prendre l’exemple des membres du Lisbon Improvisation Players... La scène jazz portugaise a explosé avec l’apparition de Clean Feed. Cela a fait évoluer les choses de manière radicale, des musiciens intéressants se sont fait connaître et de nombreux projets ont été enregistrés et produits. Mais ça n’est toujours pas suffisant. Il n’y a pas assez de musiciens. Il est difficile de trouver un excellent trompettiste ou un contrebassiste... Les projets dans les domaines du jazz d’avant-garde ou de la musique improvisée font toujours appel aux mêmes musiciens. C’est pourquoi je regrette qu’il y ait un gouffre – de plus en plus profond, je pense – entre la communauté du mainstream et celle de l’avant-garde. L’ignorance et le confort créént de l’intolérance des deux côtés... Pour ce qui est du Lisbon Improvisers Players, il m’a permis d’enregistrer pour la première fois... En 2000, j’ai monté un groupe avec d’autres musiciens portugais afin de jouer à un festival qu’organisait Pedro Costa, Lx Meskla. Ca a été la première fois que j’ai eu l’impression de défendre mon propre concept improvisé, que nous pourrions aussi appeler “énergie”, travailler tout en étant en lien avec les autres musiciens du groupe. Ca a été pour moi comme une révélation et, depuis, le temps m’a prouvé que l’énergie existe. Même si tous mes projets concernent l’improvisation et si je ne dis jamais quoi ou comment jouer à mes partenaires avant que nous commencions, je crois qu’il y a une ligne assez consistante qui relie Live Lx_Mskla à des disques plus récents comme The Abstract Truth ou Searching for Adam. J’ai remarqué que même des musiciens comme Taylor Ho Bynum ou Paal Nilssen-Love adaptent subtilement leur façon de jouer à ce concept immatériel. Le prochain projet du Lisbon Improvisation Players ne fera intervenir que des musiciens portugais... Il s’agira d’un manifeste, en quelque sorte...

Vous avez joué un rôle dans la création du label Clean Feed... Ca a été une expérience à la fois belle et importante. Je venais tout juste de passer deux ans et demi à la tête du plus important magasin de disques au Portugal, Valentim de Carvalho. C’était un travail dément et ce break m’a vraiment soulagé, il m’a permis de me consacrer davantage à ma propre musique, même si à cette époque la scène portugaise de musique créative était plutôt inexistante. Lorsque je me suis demandé de quelle manière gagner ma vie, j’ai décidé de le faire en lien avec la musique, de quelque façon que ce soit. Pedro Costa, qui avait travaillé au magasin, et son frère possédaient un enregistrement – The Implicate Order at Seixal, l’enregistrement d’un concert auquel je participais d’ailleurs – pour lequel ils décidèrent de monter un label. Ils m’ont invité à les rejoindre et je n’ai pas hésité. J’ai trouvé le nom de Clean Feed, l’idée était la suivante : “to feed a pure signal into something”. C’est ce que nous voulions faire : produire de la musique non altérée. Notre premier bureau fut un espace minuscule dans un très vieux centre commercial, mais on s’est rapidement développé. Ca a été cinq ans de challenge constant et d’aventure ; beaucoup de travail et aussi beaucoup de joie. Nous sentions alors que nous fabriquions quelque chose...

Clean Feed vous a aussi permis d’entrer en contact avec des musiciens étrangers... Oui, la collaboration avec les premiers musiciens à avoir enregistré avec nous – je pense à Ken Filiano, Lou Grassi et Steve Swell – a été très intense. Et puis, à partir de cette première collaboration justement, sur The Implicate Order, j’ai ressenti qu’il était possible, même si tout cela était encore inabouti, de me mesurer à ces fantastiques musiciens. Le tournant a été pour moi The Space Between, le trio que j’ai enregistré avec Filiano et Zingaro. Tout à coup, j’étais en train d’enregistrer avec ce formidable contrebassiste et avec le musicien portugais que je respectais le plus. Un rêve devenait réalité, en quelque sorte. La musique m’a fait découvrir la force de l’instinct, elle m’a permis de faire confiance à mes émotions et même de les communiquer à d’autres. Les années d’après, j’ai eu la chance de jouer avec Bobby Bradford, Dennis Gonzalez, Joe Giardullo, Steve Adams, Herb Robertson, Paul Dunmall, Vinny Golia ou Adam Lane, tous étant des musiciens bien plus accomplis que je l’étais. C’était la façon la plus incroyable d’apprendre et de me développer. Il y a eu des fois ou, après un concert, je ressentais que mon jeu avait profondément changé. Et ces changements me sont restés ; ils font désormais partie de mon jeu. Aujourd’hui, les collaborations se font plus naturellement. Il y a des musiciens que je connais comme Nate Wooley, Jeb Bishop ou Lisle Ellis, et avec lesquels j’ai envie de travailler. Nous en avons parlé et attendons maintenant que se présente l’occasion de le faire. Mais pour le moment, j’ai en tête le second enregistrement d’Humanization Quartet, un projet emmené par le guitariste Luis Lopes avec Aaron et Stefan Gonzalez, les fils du trompettiste Dennis Gonzalez. Ca s’appellera Electricity et devrait sortir dans les semaines qui viennent sur Ayler Records. On prévoit de tourner aux Etats-Unis en 2001, et qui sait, peut-être en Europe ensuite... Je suis aussi en train de réécouter des enregistrements afin que sorte un autre disque du trio avec Filiano et Zingaro. Pour être complet, j’ai aussi quatre projets de disques : avec mon propre quartette, avec le Motion Trio sans doute avec Nate Wooley en invité, avec Hurricane, un nouveau projet qui incorpore batterie et turntables, et enfin avec le Lisbon Improvisation Players.

Comment envisagez-vous l’enregistrement d’un disque ? Celui de Searching for Adam, par exemple ? Comme j’ai pu le dire à Stuart Broomer qui en a écrit les notes, Searching for Adam représente pour moi la quête d’un language personnel qui anime tout artiste. Travailler intensément en tant que photographe m’a aidé à mieux comprendre les difficultés et les pièges du processus artistique, ce qui m’a rendu conscient de mon développement de musicien. Lorsque j’ai photographié New York, l’une des villes les plus photographiées au monde, le challenge consistait à la photographier à ma façon, en usant de mon propre langage, qui me rendrait aussi proche que possible des images. C’est ainsi que j’ai pensé à ce titre, comme une métaphore, pas seulement en faisant référence à ma propre quête mais aussi à celle de tout autre artiste, en général. Il y a tellement de musiciens qui se copient ou se font réciproquement référence, quelle que soit la musique, du traditionnel à l’expérimental, que je pense que la véritable question est bien celle-ci. Pour parler de mes partenaires, j’ai rencontré Hébert à New York lors d’un concert, Taylor Ho Bynum à Lisbonne, lorsqu’il est venu jouer avec Braxton, et Cleaver à Figueira da Foz avant de le raccompagner à Lisbonne. Comme pour la plupart de mes disques, j’avais un son spécifique en tête, quelque chose que je voulais atteindre, c’est pourquoi j’ai choisi ces musiciens en particulier. Ho Bynum pour sa sonorité pénétrante et son phrasé abstrait, Hébert pour sa versatilité – après l’avoir entendu jouer à New York, j’ai immédiatement voulu jouer avec lui, et puis je l’ai vu ensuite à Lisbonne, il y jouait avec Andrew Hill et d’une manière totalement différente, mais toujours aussi créative –, quant à Cleaver, il est selon moi l’élément organique, qui permet d’être connecté aux racines. Lorsque nous avons joué pour la première fois ensemble en concert, quelques minutes à peine après avoir échangé les premières notes, la musique a été à peu de choses près celle que j’avais imaginée.   

Pensez-vous faire partie d’une sorte de famille de multi instrumentistes dans laquelle on pourrait, par exemple, trouver Ken Vandermark ou Dave Rempis... Définitivement, oui ; j’estime faire partie d’une scène dont Vandermark serait le porte-étendard. J’aime sa musique sans aucune réserve, même si je ne goûte pas tout ce qu’il a fait. Je suis toujours impressionné par sa force de travail et la façon qu’il a de se réinventer à chaque fois qu’il joue. Cela nécessite beaucoup de courage et d’implication. J’essaye de faire la même chose. Cependant, je ne m’intéresse pas tant que ça aux poly instrumentistes. Je pense que les plus intéressants de ceux-là sont ceux qui parviennent à sonner différemment selon l’instrument qu’ils emploient (comme Vandermark mais aussi Eric Dolphy, Roland Kirk, Anthony Braxton ou encore Roscoe Mitchell). Il existe des musiciens qui utilisent tellement d’instruments qu’ils ne parviennent pas à connaître ne serait-ce que les bases d’un seul d’entre eux. Mes premières influences (Ornette Coleman, Sonny Rollins, Booker Ervin, Tim Berne, Arthur Blythe et même Julius Hemphill) sont des saxophonistes qui ont privilégié un saxophone, même si certains se sont essayé à d’autres.

Pensez-vous vous exprimer différemment d’un saxophone à l’autre ? Oui, je pense. Je n’ai jamais vraiment réfléchi à ça, mais ça vient naturellement. C’est pourquoi je choisis avec le plus grand soin quel saxophone adopter pour tel ou tel projet spécifique. Quand je joue avec des cordes, comme sur Surface ou avec Zingaro et Filiano, je ressens le besoin de jouer de l’alto. J’aime les couleurs que ce saxophone a en commun avec le violon et le violoncelle et j’aime aussi le phrasé plus anguleux qu’il me permet d’obtenir, dans l’idée de mettre au jour une sorte de musique de chambre imaginaire. Le ténor est davantage le saxophone avec lequel je m’entraîne, l’instrument de tous les jours. Quant au baryton, une lutte de chaque instant, il est un instrument qui me fascine par les nuances de grain qu’il permet d’obtenir.

Vandermark et Rempis que je citais plus haut se sont forgé un son assez puissant en écoutant autant de jazz que de rock indépendant, par exemple... Est-ce que c’est votre cas ? Mon envie de jouer puissament ne me vient pas du rock mais de la musique dans son ensemble. Cela vient du genre de musique que j’aime écouter, de celle que je respecte. Caetano Veloso ou Bill Evans peuvent se montrer aussi puissants que Black Sabbath, Borbotemagus ou Silver Jews. Bill Calahan ou Brian Eno peuvent aussi rivaliser avec Betty Davis ou Tortoise. Il n’y a pas de frontières en musique. C’est un question d’état d’esprit...

Rodrigo Amado, propos recueillis en octobre 2010.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Urs Leimgruber : Chicago Solo (Leo, 2010)

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Comme celle d’Evan Parker, la discographie d’Urs Leimgruber compte désormais un Chicago Solo. Comme Evan Parker, Urs Leimgruber y fait état de préoccupations circulaires – voire, cycliques – et d’un art altier de l’exercice improvisé en solitaire.

Délicat voire renfrogné, impétueux sinon véhément, quelle que soit l’impression qu’il donne, Leimgruber fabrique avec la même application une structure sonore qui balance mais tient bon : l’instabilité est seulement feinte ; la résistance est même capable d’avaler cascades de notes et airs velléitaires – la vérité est en fait qu’elle s’en nourrit. Entre deux processions de notes nombreuses, le saxophoniste vérifie les clefs de son instrument ou vidange avant de repartir. La chose était presque entendue : au fil du parcours, le voilà qui abandonne tous graves aux silences, pour disparaître au son de sifflements irréductibles.


Urs Leimgruber, Chicago Solo (extrait). Courtesy of Leo Records.

Urs Leimgruber : Chicago Solo (Leo Records / Orkhêstra International)
Edition : 2010.
CD : 01-02/ Chicago Solo
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Bertram Turetzky, Vinny Golia : The San Diego Session (Kadima, 2009)

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Si les volutes du polysouffleur Vinny Golia – il change ici d’instrument pour chaque pièce – m’avaient jusqu’alors (certes dans d’autres contextes) plutôt agacé, je n’avais encore jamais pris connaissance de ses travaux avec le contrebassiste Bertram Turetzky (pourtant abondamment documentés par le label Nine Winds)…

Sa fréquentation, et en duo et déjà chez Kadima, des cordes de Kowald ou de Dresser, laissait penser que le saxophoniste trouvait à ce type d’association un attrait particulier… qu’on peine à partager en écoutant cette session de studio.

De flûte persane en clarinette contrebasse et de sheng en soprillo (ce cousin du saxophone sopranino a tout du moustique à trilles), c’est toute la panoplie de Golia qui est passée en revue, bourdonnante, agitée ou pesamment réfléchie, n’aboutissant qu’à détourner l’attention au profit de la somptueuse basse de Turetzky. Ce personnage omniprésent dans maints domaines contemporains (et qu’on aura repéré en Europe par exemple dans le dernier disque en date du King Übü Orchestrü) régale, sur la plupart de ces morceaux, par son jeu impeccable, et c’est lui qu’on écoutera, en espérant que la présence de George Lewis aux côtés des deux hommes, sur un récent enregistrement pour le label israélien (Triangulation II, après un premier volume chez Nine Winds), modifie la donne.

Bertram Turetzky, Vinny Golia : The San Diego Session (Kadima / Instant Jazz)
Edition : 2009.
CD : 01/ Confucian Conundrum 02/ That One ! 03/ Reading Rumi 04/ Meditations and rayers 05/ My Lady Nancy’s Dompe 06/ The Tzadik Dances 07/ Il Italiano in Turco 08/ Phantasma-goria
Guillaume Tarche © Le son du grisli

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