Le son du grisli

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Archives des interviews du son du grisli

Rova:Zorn : The Receiving Surfaces (Metalanguage, 2011) Rova:Zorn : The Receiving Surfaces (Metalanguage, 2011)

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Cet enregistrement du Rova augmenté de John Zorn (concert daté du 28 août 2010) célèbre le non-anniversaire du premier concert donné par le quartette (concert daté du 4 février 1978).

Ces deux « receiving surfaces » (pas d’édition CD) saisissent la progression d’un importun inspiré au sein d’une coterie éprouvée, l’opposition servant évidemment d’une autre manière l’impétueuse musique de chambre du Rova. Des encombrements, les cinq saxophonistes tirent la force de leur mouvement perpétuel : cascades, poursuites, insistances, déviations et propositions individuelles seyants au puzzle d’ensemble malgré leurs excentricités, voire leurs différences.

La seconde face persiste et signe avec davantage d’emportements. Ainsi retrouve-t-on sur The Receiving Surfaces l’audace des meilleurs Rova (As Was sans doute premier de tous) en plus d'y découvrir John Zorn en musicien encore capable d'enthousiasme. De là à dire que nous frôlons ici le document historique…

Rova:Zorn : The Receiving Surfaces (Metalanguage / Rova:Arts)
Enregistrement : 28 août 2010. Edition : 2011.
LP : A1/ Arc Fuse A2/ Helicoid B1/ Saddle Scroll Song B2/ Arc Fuse
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Phillips, Jauniaux, Goldstein : Birds Abide (Victo, 2011)

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A Victoriaville, le 22 mai de l’année dernière, Barre Phillips, Catherine Jauniaux et Malcolm Goldstein avaient jugé utile de n’être qu’eux-mêmes et rien qu’eux-mêmes.

Sur scène, les voici donc investis, sourds aux distractions extérieures et sensibles aux sollicitations de chacun. Oui, unis et liés par cet art du délestement qu’ils n’ont plus à prouver mais à maintenir et à renouveler (ne change rien pour que tout soit différent disait tonton JLG dans ses Histoire(s) du cinéma). Alors, ils partagent, se rebellent, se suivent, s’opposent sans se disperser.

Les histoires amorcées par Catherine Jauniaux avortent ou sont rendues incompréhensibles par le phrasé fissuré de la chanteuse. Qu’importe : le tableau a déjà changé de teinte. Maintenant, ils tressent et détressent, rompent ou entretiennent l’unisson. Parfois, d’une mélopée incertaine surgissent les traces d’un chant ancestral. Parfois, le violon est maître alors que la contrebasse n’est que d’accompagnement ou de soulagement. Mais toujours d’écoute. Parfois duo, presque toujours trio. En résumé : poignant.

Barre Phillips, Catherine Jauniaux, Malcolm Goldstein : Birds Abide (Victo / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Birds Abide 02/ Mount G 03/ I on My Left Shoulder 04/ Igritz 05/ Pebbles 06/ Room 504
Luc Bouquet © Le son du grisli


Yosuke Yamashita : Clay (Enja, 1974)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

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C’est au cours de l’été 1974 que Maurice Gourgues, dans les colonnes de Jazz Magazine, a commencé d’attirer l’attention sur ce qui se passait au Japon. C’est probablement la première fois, qu’en France, l’on pouvait lire des renseignements sur le guitariste Masayuki Takayanagi et son groupe New Direction, sur des musiciens comme Motoharu Yoshizawa ou bien encore Yosuke Yamashita. Itaru Oki possédait déjà une certaine cote chez nous. On découvrait à peine les pianistes Masahiko Sato (avec qui Gary Peacock a enregistré) et Takashi Kako. Quant aux Taj Mahal Travelers, il faudrait encore attendre longtemps avant qu’on ne les reconnaisse par ici.

Tous ces musiciens étaient très au fait de la musique contemporaine, de Cage et Stockhausen surtout. Toutefois Ornette Coleman, Milford Graves, Giuseppi Logan et les disques ESP ne leur étaient pas étrangers. Aujourd’hui encore, assez peu de pianistes s’aventurent sur le terrain de Cecil Taylor. Généralement l’on cite, plus ou moins à raison et bien qu’ils possèdent tous trois leur spécificité, Borah Bergman, Marilyn Crispell ou Matthew Shipp : l’avalanche de clusters ne suffit pas non plus à faire d’un pianiste un plagiaire de Taylor !

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Yosuke Yamashita figure parmi ceux qui, très tôt, ont été indéniablement marqués, au point de mettre sur pied une formation selon la même configuration que celle du trio de Taylor ayant sévi au Café Montmartre en 1962. Dans le rôle du saxophoniste Jimmy Lyons, aux côtés de Yamashita, Akira Sakata y proposait une voie singulière qu’il double à la clarinette, tandis que Takeo Moriyama campait un Sunny Murray plus que crédible (en Russie, Vyacheslav Ganelin, Vladimir Chekasin et Vladimir Tarasov épouseront la même cause). 

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Enregistré à Moers en 1974, Clay fit découvrir Yamashita aux Européens. Horst Weber, patron du label Enja, l’avait rencontré au Japon aux alentours de 1971-72, tout comme Manfred Schoof et Michel Pilz qui firent beaucoup pour sa reconnaissance. En 1974, Yamashita a déjà une bonne dizaine d’albums derrière lui ; et les étudiants attirés par la rébellion, ceux à qui les films de Koji Wakamatsu s’adressent (il a d’ailleurs participé à l’une de ses B.O., tout comme Patty Waters), constituent son public dès la fin des années 1960. 

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Yamashita, à l’époque de Clay, insistait en interview : tout est chez lui affaire de vitesse. De fait, rares sont les trios capables de potentialiser pareille énergie et de la démultiplier avec autant d’aisance. Le Yamashita Trio donne l’impression d’être propulsé par un moteur d’une puissance phénoménale (sur ce disque le public ne s’y trompe pas qui manifeste bruyamment sa joie) et chaque musicien participe d’un flux ininterrompu, où les strates d’accords s’empilent par grappes et réitérations hypnotiques. Si la suite de la carrière de Yamashita, passée une certaine époque, paraît avoir piétiné, Akira Sakata quant à lui a fait un retour inattendu pour le compte du label underground Family Vineyard.

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John Chantler : The Luminous Ground (Room40, 2011)

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Essentiellement connu sous nos latitudes nordiques pour son apport au très réussi U de Tujiko Noriko, John Chantler se retrouve tout naturellement sur le label Room40 de son pote Lawrence English pour sa seconde tentative solo. Globe-trotter devant l’éternel (il a résidé au Japon avant d’émigrer à Londres), le musicien australien explore sur The Luminous Ground les dérives psychotiques en tout genre, pourvu qu’elles soient denses et saturées.

Essentiellement, vous l’avez deviné, psychédéliques et kaléidoscopiques, les aventures dessinées par Chantler déploient en filaments serrés des envies d’au-delà sous psychotropes – on pourrait vous resservir toute notre panoplie de mots en psy-machin, tiens. Toutefois, un vague sentiment d’abandon envahit rapidement l’espace à l’écoute de ses sept titres. Ne cherchant d’ailleurs jamais à caresser l’auditeur dans le sens du poil, ce qui est totalement respectable, l’homme de Brisbane oublie qu’en musique plus que dans tout autre art, l’expérimentation est une arme à double tranchant qui peut très vite terminer sa course planté dans un sol aussi aride qu’il est stérile.  

EN ECOUTE >>> Untitled #2

John Chantler : The Luminous Ground (Room40)
Edition : 2011
LP : 1/ Untitled 2/ Untitled 3/ Untitled 4/ Untitled 5/ Untitled 6/ Untitled
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Bridges (Machinefabriek, 2011)

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Il faudra dire comme les couleurs de ces quatre faces tournent, n’en formant plus qu’une par moments. Et aussi parler des sons qu’expulsent de la surface du vinyle la rotation choisie : 33 tours par minute pour le double disque qu’est Bridges.

Les « ponts » en question sont ceux que Gerco Hiddink a photographié (photographies découpées ensuite) pour confectionner ces deux picture-discs. Auprès de ces mêmes ponts, Rutger Zuydervelt (Machinefabriek) a recueilli des field recordings auxquels réagiront enfin une sélection d’improvisateurs. Arrangés par couples, ce sont Jim Denley et Espen Reinertsen, Burkhard Beins et Jon Mueller, Mats Gustafsson et Nate WooleyErik Carlsson et Steven Hess, que ces éléments d’environnement inspirent.

Le premier duo élabore ainsi une miniature atmosphérique jouant du vent et de chants d’oiseaux et d’abeilles ; le second lève une imposante pièce rythmique ; le troisième dépose une pièce constructiviste sur quelques chocs sourds ; le dernier évolue en souterrain sujet à courants d’airs monstres. Pour finir, DJ Sniff résumera l’ensemble en une poignée de minutes à télécharger sur internet. Rien à redire.

Jim Denley, Espen Reinertsen, Burkhard Beins, Jon Mueller, Mats Gustafsson, Nate Wooley, Erik Carlsson, Steven Hess, DJ Sniff : Bridges (Machinefabriek)
Edition : 2011.
LP1 : A/ Jim Denley, Espen Reinertsen : Bergerslagbroek B/ Burkhard Beins, Jon Mueller : Netterden Channel – LP2 : A/ Mats Gustafsson, Nate Wooley : Rhine B/ Erik Carlsson, Steven Hess : Waal
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



Anla Courtis : The Torrid (Porter, 2011)

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Anla Courtis a déjà fait du bruit avec beaucoup de monde. Et sur The Torrid, il continue.

S’il persiste et signe, c’est que la collaboration l’inspire ! Il n’y a qu’à entendre l’avalanche qu’il déclencha en concert en 2005 avec Rick Potts (guitare, effets) et Joseph Hammer (enregistreur, microcontact, loops et guitare) : cataclysmique, et nous n’en sommes qu’au premier titre.

Avec RLW (kalimba, shaker), V/VM (sound source) ou MSBR et KK Null (electronics), il peaufine une noise asphyxiante d’une tout autre teneur, sournoise. Il revient avec le guitariste Bill Horist à un folk expé pour revenir au solo de guitare sous les tombereaux de batterie d’ARMPIT.

Et le meilleur, c’est que Courtis a gardé le meilleur pour la fin. En offrant des sons d’harmonica qu’il a collectionné à Daniel Menche ou en jouant les guitare-héros fatigués à côté de l’orgue à drones de Campbell Kneale. A ceux qui ne connaîtrait pas Anla Courtis, je répète qu’il a déjà fait du bruit avec beaucoup de monde. Et je conseille l’écoute de ce CD pour que commence leur exploration.

EN ECOUTE >>> Newsnight & Go-Fi sur le site de Porter Records.

Anla Courtis : The Torrid (Porter Records)
Enregistrement : 2003-2008. Edition : 2011.
CD : 01/ LA Noodles (avec Rick Potts & Joseph Hammer) 02/ Stone Returns (avec RLW) 03/ Go-Fi (Bill Horist) 04/ 20.000 Volts (avec MSBR & KK Null) 05/ Newsight 365 (avec V/Vm) 06/ Pocket Gallows (avec Armpit) 07/ Harmful Rainstorm (avec Daniel Menche) 08/ A Garden (avec Campbell Kneale)
Pierre Cécile © Le son du grisli


Manuel Mota, Jason Kahn : Espírito Santo (Mazagran, 2011)

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En lambeaux, comme effilochées, les deux longues pièces de ce disque enregistré à Lisbonne en octobre 2009 par Manuel Mota (guitare électrique) et Jason Kahn (percussion, synthétiseur analogique) exploitent – par effleurements et rêverie lente – les propriétés acoustiques d'un lieu au plafond particulièrement élevé et aux murs de briques.

Tout épars qu'il soit, le jeu de Mota n'en est pas moins ancré dans l'instrument, tandis que Kahn est à son plus discret, ou précisément à sa plus essentielle et influente discrétion. Indépendants, plongés dans un songe qu'ils semblent parfois ne partager que de loin, les deux musiciens sculptent un souffle, une rumeur éclairée de quelques lointains carillons presque éteints, dont l'effet hypnotique peut gagner ; on comprend alors les mots de JK : « Durant l'enregistrement, j'ai rapidement perdu la perception du temps pour flotter dans la catacombe sonore que nous étions en train de créer. »

A quel volume écouter ce beau disque ? Point trop fort, c'est la promesse de fantômes... Plus haut, le surgissement d'un monde long, délicatement vibrant.

EN ECOUTE >>> Extrait >>> Extrait

Manuel Mota, Jason Kahn : Espírito Santo (Mazagran / Metamkine)
Enregistrement : 23 octobre 2009. Edition : 2011.
CD : Espírito Santo
Guillaume Tarche © Le son du grisli


Kris Wanders, Mani Neumeier : Taken By Surprise (Not Two, 2011)

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Dans la catégorie des hauts convulsifs, voici Kris Wanders et Brett Evans. Soit deux ténors œuvrant à pulvériser les bonnes mœurs et les mous phrasés. Blocs d’énergie brute, stratèges de la destruction directe, Brötzmann pourrait être leur modèle. Mais ce serait bien vite oublier que Wanders fut l’un des pionniers du free européen avant de s’en éloigner.

Le retrouver aujourd’hui, roc inébranlable et fougueux comme au premier soir, n’est pas chose à négliger. Comme ne le sont pas ses partenaires : Yosuke Akai, guitariste au jeu saccadé (entre Sonny Sharrock et Joe Morris) ; Rory Brown, contrebassiste coriace et pénétrant ; Mani Neumeier, co-leader avec Wanders du quintet et batteur à la frappe pittoresque. Soit un disque aux multiples brulures et à l’énergie sidérante.

Kris Wanders - Mani Neumeier Quintet : Taken By Surprise (Not Two / Instant Jazz)
Enregistrement : 2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Oxymoron 02/ Taken By Surprise 03/ Not on Radio
Luc Bouquet © Le son du grisli


Trophies : Become Objects of Daily Use

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Sans conteste, le titre d’OVNI du mois revient au label polonais Monotype en hébergeur du trio italo-australo-japonais Trophies. Projet de l’artiste sonore et compositeur transalpin Alessandro Bosetti, magnifiquement entouré du batteur aussie Tony Buck (oui, le fondateur de The Necks) et du guitariste nippon Kenta Nagai, Trophies est un fameux casse-tête pour tout obsédé des classifications sans ambiguïté.

Car, nom d’un John Zorn ou d’un Goz of Kermeur, en voilà un fameux b(r)ouillon, en témoigne He Was A Very Foxy Gentleman, un des titres les plus formidables de cette année – et pas uniquement en raison de son titre foutraque. Basé sur des boucles étonnantes et le spoken word très particulier de Bosetti (notamment dû à son anglais particulier), mi-goguenard mi-bricoleur de génie, le monde de nos trois nouveaux amis produit des fondus enchaînés (free) jazz d’une liberté totale, c’est d’autant plus fort qu’ils ne forcent jamais le trait. Alors que sur papier, on avait tout pour se faire « entuber », on ressort de ce disque grandi et les oreilles encore plus grandes ouvertes. Une performance en soi.

EN ECOUTE >>> This Is Not the Same as Chanting >>> He Was A Very Foxy Gentleman >>> Hotels Are Ripping You Off in D.C.

Trophies : Become Objects Of Daily Use (Monotype / Metamkine)
Edition : 2011
CD : 01/ This Is Not The Same As Chanting 02/ He Was A Very Foxy Gentleman 03/ Hotels Are Ripping You Off In D.C.0 04/ He Came Close To Simply Proceeding 05/ Enumerating Issues Of Coexistence 06/ In The Backseat Listen To Him Talk 07/ Let Me Take Out The Dog 08/ Spaceship
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Interview d'Ab Baars

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Hier, Ab Baars interrogeait sa pratique instrumentale en solitaire sur l’indispensable Time to do My Lions. Aujourd’hui, il fête le vingtième anniversaire du trio qu’il compose avec Wilbert de Joode et Martin van Duynhoven et poursuit sa collaboration avec la violoniste Ig Henneman sur Cut a Paper. Assez d’occasions pour faire le point sur l’évolution de ce que Misha Mengelberg appelle l’ « Ab Music »…

Lorsque j’étais enfant, nous avions un petit orgue à pompe à la maison car ma mère jouait de l’harmonium à l’église. Nous avions un livre de partitions qui contenait des chansons folkloriques hollandaises, des chants religieux, des hymnes. C’était un très vieux recueil, très connu dans les vieilles familles hollandaises. Ma mère jouait les partitions qu’elle y trouvait. Ce doit être mon tout premier souvenir de musique… 

De vraies origines de jazzman américain ! Oui, en effet ! L’orgue, l’église…

Quel a été votre premier instrument ? Le piano… Lorsque j’ai eu sept ans, ma mère m’a demandé de choisir un instrument. D’abord, je suis allé à l’école de musique où j’ai appris un peu la théorie et puis, à la fin de l’année, nous pouvions choisir un instrument. Et j’ai choisi le piano. J’ai alors suivi des cours pendant deux ou trois ans avant d’arrêter tout à fait. A 15 ans, je me suis mis au ténor… J’ai été éduqué à la musique classique.

Qu’est-ce qui a motivé votre choix du saxophone ? En fait, mon oncle jouait du saxophone ténor dans une fanfare et à l’occasion de bals. Il vivait dans un tout petit village à la frontière belge et avait un second saxophone, très vieux, qu’il prêtait à des gens qui voulaient apprendre l’instrument. A 12 ou 13 ans, j’ai commencé à écouter des groupes qui se servaient de saxophones Colosseum, Chicago, Blood, Sweat and Tears, et je suis devenu fou de cet instrument. Quand j’ai appris que mon oncle en avait un, alors je me suis jeté dessus… A cette époque, j’écoutais déjà du jazz mais mes premières influences sont d’abord venues de groupes tels que ceux-là. Malgré tout, le premier disque que j’ai acheté à été Sun Ship de Coltrane. Je ne savais alors pas grand-chose de l’improvisation mais je me suis découvert un goût pour la musique sauvage, très libre, et forte. 

Adolescent, vous avez joué dans des groupes de rock ? Oui. A 15 ans, je jouais dans des groupes du coin et j’improvisais déjà. Et puis, bien après, en 1989, j’ai rencontré The Ex… J’écoute encore toutes sortes de musique. 

Puisque nous fêtons les 20 ans de l’Ab Baars Trio, racontez-moi comment vous avez rencontré Wilbert et Martin… Eh bien, je connaissais Martin depuis longtemps. Enfant, je vivais à Eindhoven où il y avait un club de jazz. Le tout premier groupe de jazz que j’y ai entendu, au début des années 1970, était mené par Dexter Gordon. Il était acocmpagné par une section rythmique hollandaise composée de Martin à la batterie et de Marten van Regteren Altena à la contrebasse et Cees Slinger au piano. C’est comme ça que j’ai découvert Martin van Duynhoven. Ensuite, quand j’ai eu 20/21 ans, j’ai été invité à jouer dans le groupe de Theo Loevendie, un compositeur et improvisateur hollandais qui travaillait avec Martin depuis longtemps déjà. Loevendie était intéressé par la musique turque, il en savait beaucoup à propos des rythmiques turques, et Martin était le batteur qui était capable de jouer ces rythmes étranges ; c’est comme ça que j’ai commencé à jouer avec Martin. Quant à Wilbert, je l’ai rencontré grâce à Ig Henneman : elle montait un nouveau groupe et avait sollicité Wilbert pour l’avoir entendu jouer. Lorsque j’ai monté mon trio, comme je trouvais moi aussi qu’il était un excellent contrebassiste, je le lui ai volé !

Quels souvenirs gardez-vous des premiers temps de ce trio ? Je me souviens avoir été très heureux de jouer en petit groupe parce qu’à cette époque, je jouais surtout en grandes formations. Pour la première fois, j’ai pu jouer en petit comité. La première chose que j’ai appréciée, ça a été la clarté des voix : j’ai tout de suite réalisé que ce trio était constitué de trois voix libres, trois voix qui pouvaient être vraiment indépendantes les unes des autres. Quand nous avons commencé à jouer ensemble, j’ai réalisé que nous formions un groupe de voix indépendantes mais capables de défendre une idée musicale commune. Même si nous ne sommes que trois, nous pouvons parfois sonner comme si nous étions davantage. C’est ce que j’aime dans ce trio. C’était intéressant d’écrire pour lui, de composer de nouvelles choses : d’abord, j’ai écrit de longues pièces avec de longs thèmes avant de réaliser que le trio avait  besoin de très peu de matériau car mes partenaires sont d’excellents musiciens, ils n’ont pas besoin de tant de musique, ils peuvent improviser et développer leur propre musique. Cela a changé ma manière de composer et m’a beaucoup enrichi.

Que vous ont apporté de leur côté les collaborations du trio avec les invités qu’on été Roswell Rudd, Ken Vandermark… ? Je pense que ces collaborations ont changé le son du groupe. Quand tu travailles depuis tellement de temps avec un groupe et qu’une nouvelle personne, une nouvelle voix, avec des idées différentes sur la manière d’improviser, arrive, alors le groupe s’en trouve modifié, stimulé même. C’est arrivé avec Roswell Rudd, Steve Lacy, Ken Vandermark… Ils ont tous ajouté quelque chose au trio. Par exemple, Ken a amené ses compositions, qui sont assez longues alors que moi j’écris souvent des petites choses pour qu’ensuite improviser dessus. Envisager la composition à travers des formes plus longues a tout changé : notre façon d’improviser comme notre façon de penser, c’est très stimulant.

Comment percevez-vous l’évolution du trio ? Je pense que nous avons développé un langage tout au long de ces 20 ans. Et je crois que nous arrivons à le parler de mieux en mieux à chaque fois que nous nous retrouvons. Chaque membre du trio joue de plus en plus librement, je pense, de façon plus ouverte. Nous sommes devenus des personnalités plus fortes : trois personnes différentes qui racontent leur propre histoire sous l’égide du trio. Mais, comme nous nous connaissons depuis longtemps et que chacun de nous connaît les pensées musicales des deux autres et enfin que nous nous faisons confiance, on sait que lorsque l’un de nous tente quoi que ce soit, l’autre va réagir de façon positive. Se faire confiance est essentiel, on peut toujours s’appuyer sur les autres, on sait qu’ils nous soutiendront. C’est simple, improviser est presque devenu une affaire de famille.

Ce qui explique que Gawki Stride fait une plus large place à l’improvisation… Oui, Gawki Stride est assez différent des autres disques, en effet : dans le sens où, surtout au tout début, j’écrivais les compositions et me disais « bon, on joue les compositions et puis on improvise en utilisant ce matériau ». Alors, on allait de la section A à la B, après la B Martin prenait un solo, nous allions ensuite à la partie C, et ainsi de suite. Pour Gawki Stride, je n’ai rien dit du tout : j’ai juste passé les partitions et on s’est mis à jouer. Je n’ai pas dit à Wilbert et Martin qui allait faire quoi et où, ça s’est développé très naturellement. Wilbert et Martin ont profité de cette liberté mais ils avaient aussi une responsabilité dans la forme à donner à l’ensemble et dans l’apport de nouvelles idées. C’est pourquoi on ressent peut-être plus de liberté dans cette musique. En tout cas plus que dans celle de nos tout premiers enregistrements.

Vous partez tout de même à chaque fois d’un thème… Oui, bien sûr, même si Gawki Stride compte une improvisation libre.

Cela pourrait être l’avenir de la musique du trio ? Oui, je pense. Ces deux dernières années, nous avons donné beaucoup de concerts, et nous avons joué beaucoup d’improvisations libres. Aujourd’hui, elles représentent la moitié de nos concerts.

En tant que compositeur, quelle est l’idée que vous vous faîtes aujourd’hui de la pratique de l’improvisation ? J’aime aussi bien interpréter qu’improviser librement. Ceci dit, je pense que pour jouer de la musique totalement libre il faut aussi être compositeur : en effet, il faut penser à un début et à une fin, il faut donner une direction à ton improvisation, et réfléchir à la façon de développer cette pièce libre.

Comment imaginez-vous les 30 ans de l’Ab Baars Trio ? Eh bien, on pourrait organiser un truc avec The Ex, ou inviter une nouvelle fois Roswell Rudd à nous rejoindre. J’ai toujours adoré jouer avec lui, c’est un musicien fantastique et un homme exceptionnel.

Quelle est « la chose » qui vous marque le plus chez Roswell Rudd ? Quand il joue, j’ai pris l’habitude de rire très fort. Parce que ce qu’il fait est tellement fantastique… Je suis toujours enthousiaste lorsque je l’entends jouer, j’ai envie de sauter partout… Sa voix est heureuse et forte à la fois… 

Rendez-vous dans dix ans, alors ? Oui… En attendant, on va seulement se contenter de prendre un peu d’âge…

Ab Baars, propos recueillis le 22 octobre 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli 



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