Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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le son du grisli #3Conversation de John Coltrane & Frank Kofskyle son du grisli sur twitter
A la question : interviewsAu rapport : impressions de concertsEn théorie : l'improvisation par l'écrit : John Butcher & Evan Parker

Pet : Pet (Ilk, 2010)

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Du trio danois Pet, on retiendra une inquiétude toujours captivante. Des harmoniques d’alto tournoyant sans trouver proie. Une clarinette crachotant une angoisse tenace, resserrant le souffle jusqu’à la limite autorisée. Et sans doute de drôles d’objets encombrant le pavillon du ténor.

On visitera un piano aux traits sournois. Une cérémonie de fiel prodiguée sans scrupule pour mieux pulvériser les claires lignes qui viendraient à passer par là. Les toms déboulent, eux-aussi, gravement. Les peaux sont détendues à l’extrême ou couvertes de tissus étouffants. Et toujours, rejettent la possibilité d’un rythme.

De cette improvisation proposée par Sture Ericson, Simon Toldam et Anders Provis, on admirera la sombre beauté, les éboulements finement contrôlés et, bien sûr, les riches inquiétudes dispensées.

Pet : Pet (Ilk Music)
Edition : 2010.
CD : 01/ Short-Long-Long-Short-, Short, Long 02/ Sir Evans Drop 03/ Insects or Snowflakes ? 04/ Front Slide  05/ Funk from a Far 06/ As Modernist Runes 07/  No Modal Mist 08/ Our Secret Sin 09/ Let’s Melt Down There 10/ I 11/ II 12/ III 13/ Two-Seventy Flip
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Andrew Cyrille : Metamusicians' Stomp (Black Saint, 1978)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Au gré de nombreuses métamorphoses, le free jazz s’est réinventé. Les meneurs n’étant pas toujours souffleurs, quelques percussionnistes portèrent des coups implacables à la stagnation du genre – malgré tout, d’autres s’y seront enfermés et de plus jeunes s’y enferment encore. Réguliers ou non, tous ces coups furent ad hoc. Ceux d’Andrew Cyrille seraient-ils plus ad hoc encore que les autres, si la chose était seulement envisageable ?

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Chaque référence, ou presque, de la discographie de meneur d’Andrew Cyrille répète « les recherches progressent ». Après un Dialogue of the Drums entamé avec Milford Graves, ce sera une poignée de disques enregistrés avec Maono (formation qui ne peut se passer de David S. Ware au saxophone ténor et de Ted Daniel au bugle) : Celebration (présence de Jeanne Lee dont Cyrille célèbrera la poésie l’année suivante sur Nuba en compagnie de Jimmy Lyons), Junction et Metamusicians’ Stomp auxquels on peut ajouter Special People (et même The Navigator, si un original affirmait un jour qu’en fait Maono peut bien se passer de Ware).

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Plusieurs fois affichée, l’exceptionnelle nature des forces en présences garantit l’ouvrage signé Maono. Sur Metamusicians’ Stomp, ce sont quatre (le bassiste Nick DiGeronimo est le quatrième) musiciens doués de métalangage sinon ces quatre « métamusiciens » promis, dont le nec plus ultra est cet art qu’ils ont de transmettre avec une facilité déroutante. Sur des compositions de Cyrille dont l’exotisme est un ailleurs où trouver l’inspiration et non pas cette simple promesse de dépaysement musical ; sur une autre de Kurt Weill : slow de salon au cours duquel les danseurs s’emmêleront immanquablement en peaux et pavillons. 

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A coup de gestes vifs, Cyrille attise donc en acharné quand Ware, à gauche, y va de sa nonchalance écorchée et que Daniel, à droite, découpe de rares fantaisies. Le free annoncé est bien du domaine des souffles, mais ceux-là ne sauraient être sans l’impulsion qui commande partout ici, entretenue par les motifs que DiGeronimo est en charge de faire tourner. Ainsi « Metamusicians’ Stomp » est un jeu de courts schémas imbriqués dont l’accès est libre mais la sortie aléatoire, voire interdite. Sur une face entière, la seconde, « Spiegelgasse » compose en trois temps (Reflections + Restaurants / The Park / Flight) dans les reflets de miroirs disposés près des musiciens : le dit est redit et renvoyé plus loin ; le fait est réverbéré au point que Maono tente en guise de conclusion le rapprochement de deux jazz que tout semblait opposer : cool et free, donc. Etait-il possible que, jusqu’alors, ces deux-là aillent l’un sans l’autre ? « Les recherches progressent », clamait Metamusicians’ Stomp. Et le clame aujourd’hui encore.

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Chubby Wolf : Los que no son gentos (Dragon’s Eye, 2011)

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En plus de Celer qu’elle formait avec son compagnon, Danielle Baquet-Long avait créé Chubby Wolf, dont Dragon’s Eye grave aujourd’hui Los que no son gentos.

Parce que je n'ai pas écouté cette jeune femme de son vivant, le faire aujourd’hui me désole. Je ne peux que me rendre compte, en retard, de la façon dont elle envisageait la musique. Dans un mixeur bien à elle, elle mettait sa voix, une basse et des synthétiseurs, pour former une musique d’ambiance léchée. C’est la bande-son d’un voyage au désert en quatorze stations de variations climatiques en filigrane.

Tranquille et légère, cette musique n’est pas à emporter, mais à vivre sur place. On peut y méditer ou y rêver. Los que no son gentos est un terrain vague où l’on fait du sur-place. Le mouvement n’est pas de notre fait, il n'est pas le nôtre non plus mais celui de tout ce qui nous entoure. Comme on y est bien...

Chubby Wolf : Los que no son gentos (Dragon’s Eye Recordings)
Enregistrement : 2008-2009.
CD-R : 01/ Prelude to a Come-on 02/ Bubbles of Know 03/ As Close as Anyone 04/ The Post-Coital Sigh (It's a Brutal Solipsism, Baby!) 05/ My Intermediary 06/ Existence is both a Horizon and an Indictment 07/ Blocking Dead Ends 08/ Desire to be Desired 09/ You are the Description that brings me out of Myself... But cannot Give Me anywhere to go 10/ Great Expectations 11/ We Smoke and Erupt 12/ What keeps us from Serenity? Desire! 13/ Deeper and the Damage From 14/ Flurries of Pins
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Fred Van Hove : Requiem for Che Guevara (MPS, 1968)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Nous sommes le 10 novembre 1968, au Berlin Jazz Festival, après que Don Cherry, au même endroit, ait couché sur disque et en public Eternal Rhythm. La programmation est engagée, politiquement notamment, au travers d’hommages rendus à Martin Luther King, John F. & Robert Kennedy, Malcolm X et Che Guevara. Dans Matériaux de la révolution, le Che écrit : « J’ose prétendre que la vrai révolutionnaire est guidé par un grand sentiment de l’amour. Il est impossible d’imaginer un vrai révolutionnaire sans ces qualités. » A l’époque, A Love Supreme de Coltrane et Karma de Pharaoh Sanders ont déjà été enregistrés, deux œuvres effectivement habités par l’amour et révolutionnaires. MPS, label allemand dont beaucoup des références témoignent de ce qui s’est passé au Berlin Jazz Festival, a parfois rendu compte de cet engagement, et même de son passage par l’église : on se souvient par exemple de Black Christ Of The Ands de Mary Lou Williams, sorti par SABA, étiquette directement liée à MPS.

Dans les notes de pochette de Requiem For Che Guevara, opus curieusement attribué au seul Fred Van Hove qui pourtant n’a droit qu’à une face (l’autre étant signée Wolfgang Dauner), celui-ci écrit : « Nous sommes convaincus : le jazz, en tant que musique la plus vivante, la plus universelle et la plus vitale et créatrice de notre temps, a une place dans l’église. Mais nous sommes également convaincus qu’elle ne peut prétendre y accéder que si elle est utilisée dans un sens créateur, artistique, et d’une manière égalant les normes fixées par la grande et vénérable tradition de la musique d’église, de Bach en passant par Bruckner jusqu’à Pepping. »

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Forts de ce genre de réflexions, les organisateurs du Berlin Jazz Festival programmèrent une soirée intitulée Jazz In The Church, à l’église Südstern, répartie en deux concerts dus à Wolfgang Dauner puis Fred Van Hove. Si le premier offrit une prestation seulement intéressante (en tous cas loin de l’esprit du fameux Free Action), prestation dont on retiendra surtout l’Amen lancé par un Eagle Eye Cherry âgé d’à peine un an, le second, par contre, délivra une singulière pièce pour orgue et groupe de jazz, propulsée par Peter Kowald et Han Bennink Cel Overberghe, Kris Wanders, Willem Breuker et Ed Kröger constituant un chœur de soufflants dont les unissons évoquent par endroits l’idée qu’Albert Ayler se faisait du sacré.

Fred Van Hove : « Avec des mots, il est très facile de mentir : je peux écrire des mots comme Révolution, Lutte Sociale et Conscience, je peux les employer pour me donner une image, il n’y a jamais de preuve que je crois vraiment aux choses dont je parle. » La musique de Fred Van Hove, quant à elle, ne ment jamais, et sa route mènera régulièrement son interprète dans des églises, comme sur ces trois improvisations en duo avec le saxophoniste Etienne Brunet, données à l’église St Germain à Paris, et à St Pierre / St Paul à Montreuil. L’orgue, que Fred Van Hove, plutôt que la piano, sollicite en de pareilles circonstances, s’accorde bien à la « free music » – en témoignerait d’ailleurs, si besoin était, cet autre duo que forment Veryan Weston et Tony Marsh.

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Steve Lacy : Moon (BYG, 1969)

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Ce texte est extrait du premier volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Ecouter Moon ne donnera qu’un aperçu de la musique de Steve Lacy ; permettra plutôt de se faire une idée de la musique d’une époque, voire même d’un moment. Mais écouter Moon dira assez bien de quelle manière, tout au long de sa vie de musicien, Lacy envisagea le rapprochement de la composition et de l’improvisation : « Ce que je recherche, c’est un certain rapport entre le morceau et le jeu », confia-t-il en 1976 à Alain-René Hardy et Philippe Quinsac (pour feu Jazz Magazine) qui lui proposaient d’investir des formes « délibérément ouvertes, comme dans la musique de Frank Wright par exemple. »

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Lacy, alors : « J’ai beaucoup fait ça autrefois…  jouer sans structure, sans thème… pendant des années. Mais ça devenait toujours fatigant au bout d’un temps… Parce que j’aime les structures. Je suis matérialiste. J’aime les limites, les lignes. Je suis compositeur, j’aime les morceaux, les climats précis. J’aime aussi la folie, dans certaines limites. (…) Ce que je recherche, c’est un certain rapport entre le morceau et le jeu. Quelque chose qui fasse une unité entre les structures et le jeu. Je cherche une musique qui unifie ces choses diverses. Pour moi, la composition et l’improvisation, ça doit être la même chose, ça forme un tout. Par exemple, dans Schooldays, c’était en route vers ça. On jouait des morceaux de Monk et on improvisait dessus, parce qu’on recherchait un rapport entre la manière de jouer et le morceau qui provoquait ce jeu, on cherchait une homogénéité entre le morceau et le jeu. »

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Qu’en dit Moon, disque court enregistré à Rome par le couple Steve Lacy / Irène Aebi aux côtés de Claudio Volonte (clarinette), Italo Toni (trombone), Marcello Melis (contrebasse) et Jacque Thollot (batterie), à l’écoute ? Sans aucun doute que le free jazz supporte l’écrit, et peut même le digérer. Cinq chansons sans paroles – on connaît le goût de Lacy pour la chanson, à textes même –, cinq chansons sans couplets ni refrains, et plus que tout encore cinq chansons en alerte. « Hit » première de toute, en évocation exacerbée du « Parisian Thoroughfare » de Bud Powell ; « Note » fait de vrais et faux départs respectant presque la scansion télégraphique d’Aebi – impérieuse, ici, accorderont même ceux qui, d’habitude, la préfèrent aphone ; « Moon » prise en filet puis cédant à la sérénade de Melis qui réorientera cent fois le groupe sur les rails de « Laugh ».

Sur fin de face B, le soprano évolue sur « The Breath » : seul d’abord, puis porté haut par les coups vifs de Thollot. En oiseau en cage, mais libre en cage. En oiseau de feu aussi, pour évoquer Stravinsky auquel Lacy rendit hommage en 1980 dans un article publié par Le Monde de la Musique. Le saxophoniste y défendait les vertus inspiratrices des « limites » que le compositeur russe (limites d’autant plus inspirantes qu’elles sont nombreuses) et le peintre Braque (limites plus promptes à engendrer de nouvelles formes) avaient louées avant lui.  Trouvant son compte en structures arrêtées, Lacy aurait pu encore citer Bachelard : « Je ne vis pas dans l’infini, parce que dans l’infini on n’est pas chez soi. »

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Reinhold Friedl : Inside Piano (Zeitkratzer, 2011)

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On se demande bien ce qui se cache derrière le sérieux de Reinhold Friedl. Regardez donc la pochette d’Inside Piano : est-il en manque de reconnaissance ? La photo l’installerait dans un registre plus « classique ». Peut-être ce portrait donne-t-il les gages de son humour second degré ? Mais alors pourquoi Friedl a-t-il écrit pour le livret un texte si fier ? Il y plaide sa cause et prouve que sa pratique du piano préparé est légitime et même plus, créative. je ne me souviens pourtant pas avoir douté de lui ni lui avoir demandé de fournir de telles explications…

Mais passons (quoiqu’il faudrait encore parler de ces pièces aux titres français : La grimace du soleil, Ombres d’ombres, dur…). Comme on sait qu’un train peut en cacher un autre, on craint que ces deux CD de solo de piano soient du même acabit pédant. Après les avoir écouté (plus de deux heures d’enregistrement), on conclut déjà qu’un seul aurait largement suffi. Pourtant, ils contiennent des choses intéressantes, mais à côté de choses vaines (comme les percussions de Chevelure des cognasses ou le brouhaha longuet de ses Evasions pour déplaire).

Prenons par exemple L’horizon des ballons. Friedl caresse les cordes en ne s’occupant que de ses gestes et de régler leur vitesse. Il confie aux cordes elles-mêmes le soin de chanter et il arrange le tout. L’intensité varie au gré du poids qu’il met dans ses embrassades et de la largeur de la surface qu’il couvre. La plupart du temps, il laisse les cordes vibrer et se sert de sa palette pour créer des instantanés de friches industrielles. De grands corps métalliques grincent et des oiseaux-mobiles crissent. Ce n’est pas que ce soit inédit, mais cette plage, la plus longue, s’écoute avec ravissement.

On conclura donc que ce solo de Reinhold Friedl n’est pas un échec, ni une réussite. Et qu’il vaut donc mieux le retrouver aux côtés de ses compagnons de Zeitkratzer. Peut-être y est-il moins fier mais plus en confiance malgré ce que disent les photos ?

Reinhold Friedl : Inside Piano (Zeitkratzer / Metamkine)
Enregistrement : Juillet 2010. Edition : 2011.
CD1 : 01/ Evasions pour déplaire 02/ L’horizon des ballons 03/ La conséquence des rêves – CD2 : 01/ L’espoir des grillons 02/ Ombres d’ombres 03/ Les cris des cantharides 04/ Chevelures des cognasses 05/ Pendeloques de glace 06/ La grimace du soleil
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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Technical Drawings : The Ruïned Map (Gagarin, 2011)

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A l’heure où le magnifique Hauschka réconcilie le piano préparé et la techno (le RifRaf de mai en faisait tout l’éloge), un second grand disque de l’instrument favori de Charlemagne Palestine vient déposer la cerise sur le gâteau mouvant de notre époque. Œuvre du duo Melissa St Pierre / Jesse Stiles, alias Technical Drawings, The Ruïned Map dépote incroyablement la dub – et punaise du feu de Dieu, qu’est-ce que ça déménage des écoutilles !

Présentée d’ailleurs comme de la dub concrète, terme qui lui sied bien malgré son côté réducteur, la manière (forte) de la paire américaine évolue en une multitude de courants. A priori contradictoires, voire incongrus ensemble, les ingrédients de leur musique s’imposent très vite dans leur évidence rythmique – on le répète, ça secoue les pucerons. Intégrant un gamelan à des sensations qui vont du hip hop au krautrock, nomdidju que c’est bon, les artistes de la Big Apple gardent pour fil conducteur les modifications apportées au piano – qui est ici électrique.

Renforcé sur un seul titre (Strange Flora) par le poète rappeur Todd Jones – dont le flow prend, à la limite, trop de place – le disque poursuit durant ses huit titres ses étonnantes déclinaisons épicées sans nul autre besoin d’artifice. Vous cherchiez la synthèse entre Steve Reich et Autechre ou, alternativement, entre Kraftwerk et John Cage ? Plus besoin de fouiller, la voici.

Technical Drawings : The Ruined Map (Gagarin Records)
Edition : 2011
CD : 1/ Marching Band 2/ Underwater 3/ Issue Project Redux 4/ Strange Flora 5/ Skullfloor 6/ Interminable Spectral Mountains 7/ Pacific Coast Highway 8/ In Conclusion
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Louie Belogenis Trio : Tiresias (Porter, 2011)

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Le trio qu’emmène ici Louie Belogenis a été enregistré au printemps 2008. Comme l’avait fait jadis Rings of Saturn (duo avec Rashied Ali), Tiresias permet au saxophoniste d’estimer son entente avec un batteur ayant frayé avec l’une de ses grandes influences : Sunny Murray, cette fois, en présence du contrebassiste Michael Bisio.  

Si l’identité de Belogenis s’est sensiblement affranchie de l’écoute de Coltrane et d’Ayler, Tiresias est, de son aveu même, une évocation du Spiritual Unity – augmentée d’une reprise concentrée d’Alabama. Dès l’ouverture, le ténor drague et ramène à la surface des fragments lourds de sens qui, mis bout à bout, composent un exercice de style inventif. L’art de dériver ensemble qu’ont Belogenis, Bisio et Murray, profite de la nonchalance inquiète du premier, des obsessions désemparées du second et des décalages hors-cadre du troisième. Trois personnalités qui se disputent le commandement des écarts pour mieux élaborer de concert un free dont la nostalgie se délite en faveur d’une verve autrement moderne.

EN ECOUTE >>> Blind Prophecy

Louie Belogenis : Tiresias (Porter / Orkhêstra International)
Enregistrement : 17 mai 2008. Edition : 2011.
CD : 01/ When Darkness Fell 02/ Blind Prophecy 03/ Divination 04/ Tiresias 05/ Alabama 06/ Seven Lines
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Foton Quartet : Zomo Hall (Not Two, 2010)

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Reconnaissons et louons l’errance du Foton Quartet. Cette errance qui nous semble venir en droite ligne de Bill Dixon bénéficie d’une trompette et d’un saxophone ténor en totale correspondance. En solitaires ou escaladant quelques pics périlleux, s’unissant et se séparant sans complexes, les voici aux avant-postes d’une improvisation ne s’émancipant jamais totalement d’un clair-obscur lancinant.

L’un (Gerard Lebik) tournoie, réitère et durcit le trait sans s’abandonner à une possible (souhaitée ?) échappée convulsive. L’autre (Artur Majewski) le suit et anime parfois une nervosité libératrice. Au second plan, contrebassiste (Jakub Cywinski) et batteur (Vojciech Romanowski) se contentent d’entretenir la matière. Lanternant, ne sachant ni trop que faire ni comment se dégager d’un rythme impulsé par les souffleurs, leur paysage n’aborde que trop peu de récifs. Devons-nous le regretter ?

Gerard Lebik, Artur Majewski (Foton Quartet) : Zomo Hall (Not Two Records / Instant Jazz)
Enregistrement : 2007 & 2008. Edition : 2010.
CD : 01/ Track 1 02/ Track 2 03/ Track 3 04/ Track 4 05/ Track 5 06/ Track 6
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Patty Waters : Sings (ESP, 1966)

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Ce texte est extrait du premier des quatre fanzines Free Fight. Retrouvez l'intégrale Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

Malgré une discographie squelettique, Patty Waters est devenue une figure légendaire, statut renforcé par le caractère sporadique de ses apparitions et le peu d’informations biographiques qu’elle a laissé filtrer. On sait qu’elle a grandi dans l’Iowa puis n’a cessé de déménager : à Denver d’abord, où elle a découvert Billie Holiday, Nancy Wilson et Anita O’Day qui irrigueront le registre classique de son chant ; à Los Angeles, puis San Francisco ensuite, où en 1963 elle rencontre Lenny Bruce ; et à New York, en 1964, où elle chante aux côtés de Bill Evans, Charles Mingus, Jaki Byard, Ben Webster, avant qu’Albert Ayler ne la découvre et présente à Bernard Stollman, patron du jeune label ESP chez qui, colporte la rumeur, l’on enregistre les plus obscurs novateurs. 

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C’est là que sortent les mythiques Sings et College Tour. Dès le premier, la dichotomie qu’elle n’aura de cesse de sublimer est évidente. Thurston Moore, du groupe Sonic Youth, a son idée sur le sujet : « De mettre son timbre reconnaissable entre mille, et légèrement voilé, au service de standards réinventés, ne l’empêche pas, par ailleurs, de larguer les amarres dans de folles envolées libertaires où le chant se fait cri, avec la même conviction, au point que le contraste entre ces deux composantes de son style soit saisissant. »  Effectivement, sur Sings, la première face est consacrée à de déchirantes histoires derrière lesquelles on croit deviner des éléments autobiographiques qu’elle accompagne au piano. Ces histoires sont incarnées par une voix fragile dont on n’est pas étonné qu’elle ait plu à Miles, tant le ton de la confidence est quasi murmuré et très pur. Patty Waters sait insuffler une tension paraissant s’éteindre dans l’exténuation du souffle, et sa fêlure participe d’un art de la suggestion. 

Sur la seconde face, c’est avec la même émotion qu’elle se lâche dans Black Is The Color Of My True Love’s Hair, portée par le trio de Burton Greene, qui, comme elle, navigue entre plusieurs eaux, entre accords classiques, clusters et réitérations orientalisantes. Les cris perçants de Patty Waters, qui constitueront l’essentiel du live College Tour, influenceront Yoko Ono (dont le premier disque ne sort qu’en 1968), puis Diamanda Galas (dans la conceptualisation d’un cri expressionniste nommé « shrei »). Dans le jazz rares sont celles qui osèrent de telles dissonances : Jeanne Lee, Linda Sharrock, Abbey Lincoln, Annette Peacock.  Après ces deux opus (le second lui permit de croiser Ran Blake, Dave Burrell et Giuseppi Logan), Patty Waters participe en 1968 à un enregistrement du Marzette Watts Ensemble, le temps d’un Lonely Woman de haute volée.

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Ensuite c’est le trou noir. L’absence au jazz – tout comme James Zitro, Giuseppi Logan, Henry Grimes, autres légendes ESP longtemps disparues. Alors qu’elle est encore la compagne du batteur Clifford Jarvis à qui elle dédia un de ses plus beaux morceaux, elle quitte le Lower East Side pour la Californie. Longtemps seuls Steve Swallow et Art Lande auront des nouvelles. Avant qu’elle ne revienne, et que sa voix ne soit plus que cendres. Un groupe de rock indie, Teenage Fanclub, a repris son Moon, Don’t Come Up Tonight et lui a dédié un morceau tout bêtement appelé Patty Waters. Sous le nom de Piero Manzoni, le leader du groupe psychédélique Ghost, Masaki Batoh, a repris Black Is The Color Of My True Love’s Hair, en hommage à Patty Waters justement, qu’il vénère.

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