Le son du grisli

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Cumulative Trauma Disorder : Cumulative Trauma Disorder (FF HHH, 2011)

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C’est sûrement parce qu’il est tout jeune que ce duo belge (formé en 2010 par Chris et Fabrice Toussaint) tient plus ou moins sa promesse : Cumulative Trauma Disordre met le désordre sans réussir à créer le moindre traumatisme. Et ce, en se servant de ses guitares électriques, synthétiseurs et boîtes à rythmes…

Et c’est d’abord amusant. L’auditeur peut se laisser prendre au piège du lancinant, de la noise qui tourne sur deux tonalités et des potentiomètres tournés en direct. Cible d’une mitrailleuse à bruits, on est forcément sonné. Mais l’exercice est un peu long et une fois terminé, on ne se souvient de rien. Et, jusqu'à maintenant, pas eu envie de réécouter pour me souvenir.

EN ECOUTE >>> Trauma XII

Cumulative Trauma Disorder : Cumulative Trauma Disorder (FF HHH)
Edition : 2011.
CD-R : 01-09/ Trauma III-XV
Pierre Cécile © Le son du grisli

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Morton Feldman : Piano, Violon, Viola, Cello (Bvhaast, 2011)

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Le 28 mai 1987 devant Morton Feldman, Aki Takahashi, Mifune Tsuji, Matthijs Bunschoten et Tadashi Tanaka, s’emparèrent respectivement des instruments commandés par Piano, Violon, Viola, Cello, dernière partition du compositeur.

Celle dont il loua les qualités après l’avoir entendue interpréter son Triadic Memories – « Takahashi appears to be absolutely still. Undisturbed, unperturbed, as if in a concentrated prayer... The effect of her playing on me is that I feel privileged to be invited to a very religious ritual » – boucle un lot d’accords lents derrière lequel les cordes semblent chercher leur propre accord. A force de tentatives et de rapprochements sensibles, elles brouillent la carte-partition et forcent le piano à trouver un nouvel équilibre sur deux couples de notes.

La suite est une histoire d’ondes oscillantes provoquées par ce trouble minuscule. Un balancement léger qui commande une nouvelle mesure du temps : empirique, pensée sur le moment. La durée que nécessite un grave pour s’éteindre n’est qu’un des grains du sablier. Jusqu’à la chute du dernier, le temps tremble. Après quoi, se fait un long silence. Où la musique respire.

Morton Feldman : Piano, Violon, Viola, Cello (Bvhaast / Orkhêstra International)
Enregistrement : 28 mai 1987. Edition : 2011.
2 CD : Piano, Violon, Viola, Cello
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Ghédalia Tazartès : Repas froid (PAN,2011)

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Voir le nom de Ghédalia Tazartès sur une pochette est toujours l’assurance d’une aventure sonore hors du commun – le présent Repas froid confirme excellemment la règle. Jongleur de genres qu’il mélange avec un aplomb unique et une franchise réjouissante, le musicien parisien aux origines turques explose, une fois de plus, les canevas attendus – et ça fait un rude bien aux écoutilles.

Mélange de mélodies populaires, de chants nasaux en une langue indéfinissable, de field recordings claquants, de dialogues cinématographiques, de discours politiques (en russe ?) et de mille autres petites – ou grandes – choses, les deux faces du LP produisent un effet psychédélique stupéfiant qui vaut largement toute la beuh d’Afghanistan. Le cap des 64 balais atteint, on se réjouit de constater que Tazartès cultive un jardin anarchique que nombre de ses jeunes confrères feraient bien de visiter un jour. Saint-Ghédalia, prie pour eux, pauvres pécheurs.

Ghédalia Tazartès : Repas Froid (PAN / Souffle continu)
Réédition : 2011.
LP : 01-20/ -
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli

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Jason Kahn Expeditives

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kahn_beautiful_ghost_waveJason Kahn : Beautiful Ghost Wave (CD, Herbal, 2011) C'est l'excellent label malaisien Herbal qui livre, sous une pochette évocatrice, cette pièce éraillée et grésillante, feuilletée et décapante, menaçante par l'explosion qu'elle semble promettre. Un peu moins de quarante minutes (particulièrement présentes grâce à une prise de son efficace) qui défient les scénarios que l'auditeur tente pourtant de recréer d'instant en instant, et qui déjouent les attentes de l'amateur d'un Kahn habituellement moins éruptif. Stimulant donc.

kahn_walcheturmJason Kahn : Walcheturm (cassette, Banned Production, 2011) Captées – avec le même soin que le disque évoqué ci-dessus – dans le vaste volume réverbérant de la Walcheturm à Zurich en avril dernier, ces deux pièces d'un quart d'heure chacune jouent de la résonance du lieu sans s'abandonner à la seule contemplation, loin s'en faut... Craquements hétéroclites, pouls s'empilant et nuages électromagnétiques sur ciel de traîne sont autant de matériaux qui viennent s'amalgamer sur les deux faces de cette cassette (un support adéquat) très réussie.

jason_kahn_music_for_an_empty_cinemaJason KahnFrancisco Meirino : Music for An Empty Cinema (CD-R, Authorised Version, 2011) Élégamment encartonné et confidentiellement tiré à cent exemplaires, cet enregistrement rend compte de la collaboration de Kahn (synthétiseur analogique, radio ondes courtes) avec Meirino (ordinateur, détecteurs de champs magnétiques) dans un cinéma de Lausanne, courant 2009 : qu'ils percent ou enveloppent, les drones – sables nuancés, scories en escadrons – font apparaître des mirages dans leurs densités variables, dans leurs vibrations étagées. A bon volume, une belle expérience.

jason_kahn_melbourne_sydneyJason Kahn, Matt Earle, Adam Sussmann : Concerts Melbourne + Sydney (téléchargement libre, AvantWhatever, 2011) Le label l'indique : ce disque « is dense with frequencies and activity but possesses a remarkable stillness »... peut-être faut-il ajouter que, si les trois musiciens (dont les membres du Stasis Duo) associés pour ces prestations australiennes de janvier 2011 sont sensibles aux moindres altérations (par ondulation, injection ou incision dans la linéarité) de l'espace sonore qu'ils sculptent, ils ont également la capacité de convoquer sans chichis des masses électriques à la « remarkable harshness »...

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Balanescu : This Is The Balanescu Quartet (MUTE, 2011)

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On ne comprend pas bien, de « This Is » ou « An Introduction To », quel est le nom de la série de best-of que le label MUTE inaugure avec This Is The Balanescu Quartet. Ce qu’on comprend par contre c’est que la sélection pioche dans les disques que Balanescu a publié sur ce même label et seulement sur celui-ci : Possessed, Luminitz, Angels and Insects, Maria T. Et ce qu’on voit, c’est que le packaging n’a pas été soigné (ce qui justifiera, j'imagine et espère, un prix de vente restreint).

Il n’y a donc pas de surprise à l’écoute de cette « introduction ». J’y entends l’homme au chapeau changer son violon d’épaule : interpréter avec une belle rigueur des morceaux de Kraftwerk (Autobahn, Pocket Calculator, Model), questionner ses racines roumaines en samplant la voix de Maria Tanase ou rendre plus légère la musique classique (Aria ou Waltz). Si Balanescu est maître des dissonances et des illusions et frappe souvent juste, ses mélodies peuvent être simplistes ou la tension dramatique exagérée, mais les souvenirs que quelques-uns des refrains de cette compilation font remonter sont forts. Ils engagent à aller rechercher Possessed ou Maria T. enfouis depuis des lustres dans la pile de disques que nous oublions tous.

The Balanescu Quartet : This Is The Balanescu Quartet (MUTE / Amazon)
Edition : 2011.
CD : 01/ Aria (Maria T) 02/ Autobahn (Possessed) 03/ Coppice (Angels and Insects) 04/ East (Luminitza) 05/ Wine’s So Good (Maria T) 06/ Model (Possessed) 07/ Revolution  (Luminitza) 08/ Waltz (Angels and Insects) 09/ The Young Conscript And The Moon (Maria T) 10/ Still with me (Luminitza) 11/ Love Scene (Angels and Insects) 12/ Pocket Calculator (Possessed)
Héctor Cabrero © Le son du grisli

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MIMEO : Wigry (Bôłt / Monotype, 2011)

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La liste alphabétique des musiciens à trouver en ce MIMEO réuni à l’automne 2009 à Wigry : Phil Durrant (synthétiseur, sampler), Christian Fennesz (ordinateur), Cor Fuhler (piano), Thomas Lehn (synthétiseur), Kaffe Matthews (ordinateur), Gert-Jan Prins (electronics), Peter Rehberg (ordinateur), Keith Rowe (guitare), Marcus Schmickler (ordinateur), Rafael Toral (ordinateur).

Inutile – si ce n’est « pour le sport » et encore par goût de la défaite – de chercher à mettre un nom sur telle ou telle intervention si celles-ci ne donnent pas clairement d’elles-mêmes la nature de leur instrument. Autour d’une table rectangulaire disposée dans une église, d’imposants représentants d’une société secrète jouèrent à la Cène au son d’une improvisation inquiète.

La musique est entremetteuse, œuvrant avec patience de silences en artifices, de brondissements en stridulations, d’accalmies en dépressions. Son matériau est de métal ou de soie et son grand sujet un magnétisme qui fait de sillons disparates un grand chemin tortueux. Sous la brume, celui-ci laisse échapper des spectres sans autre motivation que celle de faire grand bruit. Voici l’église de Wigry pleine de clameurs nouvelles.

EN ECOUTE >>> >>> B >>> C >>> D

MIMEO : Wigry (Bôłt / Monotype / Metamkine)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
2 LP : A/ - B/ - C/ - D/ -
Guillaume Belhomme © Le son du grisli

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Ken Silverman : From Emptiness (SoundSeer, 2011)

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Par petites cellules de durées quasi-égales (solos, duos, trios), les musiciens s’exposent. Guitare et oud (Ken Silverman) ; trompette, bugle ou flûte (Roy Campbell) ; chant ou sanshin (Kossan) ; saxophone alto ou clarinette (Blaise Siwula) ; turkish cümbüs (Tom Shad) ; batterie (Dave Miller) et violon (Tom Swafford) s’épanchent en des fondus-enchaînés qui ne sont rien d’autre qu’une mise en condition de l’improvisation qui va suivre.

Maintenant, tous vont croiser et entrecroiser leurs élans ; parfois en pure perte, parfois en atteignant quelque sommet. De cette auberge espagnole aux multiples pigments, la voix sera élément dissonant, vilain petit canard venant contrebalancer un horizon souvent normalisé. Ailleurs, une clarinette aura du mal à faire école et c’est le rythme qui sonnera le réveil du septet. Et ainsi,  l’hymne apparaîtra : pur et collectif, sincère et partagé. Pour résumer : un disque étonnant et passionnant.

Ken Silverman Septet : From Emptiness (SoundSeer)
Enregistrement : 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ From 02/ Empti 03/ Ness 04/ Thought 05/ And Emo 06/ Tion 07/ From (reprise)
Luc Bouquet © Le son du grisli

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Oren Ambarchi, Jim O’Rourke : Indeed (Editions Mego, 2011)

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Qui a écouté les précédentes collaborations de Jim O’Rourke et Oren Ambarchi (In A Flash Everything Comes Together ou Tima Formosa) sera forcément étonné par l’Indeed que sortent aujourd’hui les Editions Mego.

Enregistré en janvier à Tokyo, c’est un disque surprenant à plus d’un titre. Parce qu’au lieu du bruit et de la fureur des travaux signés avec Haino, il défend une ambient qui paraît avoir été improvisée et qui n’en est que plus duveteuse. Les synthétiseurs, les guitares, les cordes, les percussions, vous enveloppent avec un naturel désarmant.

Si le dos de la couverture nous ressert le sempiternel contraste tradition / modernité made in Japan, les sons d’Indeed sont d’une tout autre originalité. Leur origine ne compte plus, d’ailleurs, seule leur fusion empirique dans le moule atmosphérique importe. En un mot, je connais peu de disques au titre intraduisible de l’Anglais au Français qui définisse aussi bien ce qu’il contient : Indeed.

Oren Ambarchi, Jim O’Rourke : Indeed (Editions Mego / Metamkine)
Enregistrement : janvier 2011. Edition : 2011.
LP : A/ Indeed Side A B/ Indeed Side B
Pierre Cécile © le son du grisli

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Why do you dance, Diego Chamy ?

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If I take this question literally, I couldn’t answer it, since I no longer dance — at least not in the way I did between 2006 and 2008, when these performances were filmed. If I think about the reasons that I had back then, the question remains tricky — it is easy now to look for reasons for an event that happened in the past, but it is never clear if such reasons were there so clearly at that moment.

I remember I started to dance at home, with my ex-girlfriend, who was a dancer (Macarena Cifuentes). When we were together we constantly made weird movements in front of each other, without any specific meaning or reason — movements that came out of happiness of being together. Then we incorporated these movements — and some poems — in our performances (back then I was playing percussion). Slowly, these movements and texts became more important than the music I was playing. I found myself dancing as an effect of pure happiness, holding also a secret hope to inspire happiness in others. That’s a positive reason, but I guess there were negative ones too. For example, as a musician, I worked a lot with dancers and I was most of the times disappointed by their work. That was quite frustrating for me, so when I started to dance I developed all the movements and actions that I would have liked to see in professional dancers but hardly found in them. Sometimes they were not even reified as movements — it was more about a way of moving, a specific tone or quality — a manner. The dance had to be violently playful, unpretentious, light, and not uptight or pompous in any way. The movements had to come from an untrained body, which qualities are more subtle and difficult to recognize than what a dancers’ disciplined body is normally able to express. And besides such expressive aspects, I wanted to pay special attention, when improvising, to formal aspects — something rare in dancers (and musicians) devoted to improvisation.

Another reason for dancing was that I wanted to try doing something more codified or formalized than the music I was playing. Although improvised music is already partially codified, working with body movements and spoken words put myself in a much more codified or recognizable universe. This had two immediate advantages for me: first, it brought me closer to the non-specialized audience, because they recognized my gestures easier than the sounds I was making, which can be quite alienating; and second, I felt that I could find more freedom and inspiration within a universe of recognizable gestures. This might sound paradoxical, but the practice has proved that it is so — at least for me. When I deal with codified or recognizable gestures I feel very amused by all the things that such codes imply. I can play with such implications, decide to respect them or not and abuse them to reach my own purposes. I learnt that, within these strong codes that immediately and involuntarily appear when one sees a body moving or listen to someone speaking, I can easier develop my own problems or tackle the subjects I’m interested in (like stupidity, repetitions, interruptions, free love, vulnerability, confusion, things taken out of context, etc.). In short, I danced because at that moment it was the most practical thing I could do.

Diego Chamy, September 28, 2011

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Interview de Jacques Demierre

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Pour avoir développé une pratique instrumentale aussi singulière que protéiforme, Jacques Demierre est de nos sept pianos. Alors qu’il travaille à Breaking Stone, ouvrage dans lequel il interroge l’adéquation de la parole de l’autre et du langage expérimental qu’il a développé à l’instrument, ici, Demierre persiste et signe : intelligent et clair dans son discours, il est un musicien doué pour l’oralité…

Je me souviens des chansons que ma mère pouvait me chanter. Elle vient d'une région, la Gruyère, où la tradition vocale et chorale est très forte. Souvenir des chansons du soir, du coucher, mais aussi des chants traditionnels, souvent à plusieurs voix, chantés durant les fêtes de famille ou les fêtes de village, comme celles qui marquaient la montée à l'alpage ou la désalpe. Ces chants sont presque toujours des souvenirs sonores liés à des situations précises, à des lieux particuliers, à des gens, proches ou inconnus.

Quelles ont été ta formation musicale et tes premières influences ? Ma formation musicale a commencé par le piano classique. Mais mes premières influences ont fortement marqué la suite de cette formation. Je crois que mon tout premier véritable choc a été un concert de Champion Jack Dupree. Il donnait un concert en piano solo, je devais avoir 11-12 ans, j'étais au balcon, juste au-dessus de la scène. Je voyais ses mains, ses énormes mains, ses doigts étalés sur les touches, je voyais son corps, son dos, qui faisait littéralement partie du piano, et il y avait sa voix, le blues bien sûr, et le son de sa voix et le son du piano montant vers moi. Et là, j'ai été saisi, je ne me suis rien dit, j'étais bien incapable de me dire quoi que ce soit, tellement la révélation de ce son, de ce corps, de cette voix, de ce piano ouvert, m'avait transporté hors de moi. Ce n'est que plus tard que je me suis rendu compte que ce soir-là s'était imposée l'évidence de cet espace de son, de voix, d'instrument et de corps, l'évidence que c'était un lieu pour moi, un lieu que très vite j'ai eu envie d'habiter. Je me suis alors mis au blues, au piano, et aussi à l'harmonica. Un autre choc, peu de temps après, a été la découverte de la musique de Jimi Hendrix, la force du son qui était le sien, du geste sonore, de la voix entre parlé et chanté, la rencontre entre électricité et acoustique. Ensuite, tout s'est progressivement enchaîné et superposé, difficile de détailler car l'écoute était gloutonne et multidirectionnelle: le rock, Black Sabbath, MC5, beaucoup Frank Zappa, le jazz, des musiciens comme John Coltrane, Paul Bley, la musique d’Anthony Braxton qui m'a poussé vers la musique contemporaine, Luciano Berio, John Cage, Karlheinz Stochhausen, la révélation des musiques électroacoustiques, la découverte de la poésie, E.E. Cummings, James Joyce, difficile de dire davantage une influence plutôt qu'une autre, c'était plutôt un faisceau d'influences, et ces influences diverses ont finalement orienté ma formation musicale. Du piano classique, je suis parti vers le blues, puis le jazz, le free-jazz, puis vers la musique contemporaine, pour revenir ensuite à Beethoven et au conservatoire, pour aller plus tard vers la musicologie et la linguistique. Tout était superposé. Mais la boucle n'était pas bouclée, et elle n'est toujours pas bouclée d'ailleurs. Elle n'a cessé de tourner depuis et d'intégrer de nouvelles influences. Je n'ai jamais eu la sensation de progresser ou d'avancer vers un horizon qui serait devant moi, face à moi. J'ai plutôt la perception d'avoir creusé verticalement, en dessous de moi, et d'ajouter des couches, à travers les expériences, les unes après les autres, dans une sorte de sur-place qui s'épaissit, chaque nouvelle couche résonnant à travers le filtre de cet énorme palimpseste sonore.

Comment cela s’est-il traduit en termes de concerts et d’enregistrements, pour les premiers notamment ? Dès le début, le lieu du concert a été pour moi un espace à usage multiple où, suivant les occasions, je pouvais donner vie à mes projets de compositeur ou d'interprète de musique contemporaine ou d'improvisateur jouant du jazz ou de la musique expérimentale, en mélangeant d'ailleurs souvent les casquettes. Je crois que parmi mes premières expériences de concerts, celles menées avec un ensemble/collectif de compositeurs/musiciens suisses et français, Fréquence VII, ont été très intenses et marquantes, mais aussi trop discrètes. Dans un geste très libre et expérimental, on jouait autant des pièces du répertoire contemporain, que des performances Fluxus, de la musique électroacoustique ou encore de l'improvisation libre ou du musette. Cette expérience d'une écoute très large est toujours vivante en moi aujourd'hui. Ou encore certaines rencontres, comme celle avec Luc Ferrari, dont je devais interpréter de la musique pour piano et bande, et avec lequel j'ai pu partager des discussions sur la composition et l'improvisation, qui ont longtemps nourri ma réflexion et ma pratique. Mes premières expériences d'enregistrements ont elles plutôt été liées à la musique concrète. L'enregistrement instrumental, musical, est venu plus tard. L'approche de l'enregistrement a d'abord été pour moi sonore, à travers l'emploi de la microphonie, de la bande magnétique et du jeu sur des objets concrets. Le travail de la musique concrète m'a incroyablement ouvert les oreilles, et je crois que mon jeu instrumental au piano ou ma production poético-buccal, en porte finalement de plus en plus la trace.

Un de tes grands projets est ce trio que tu formes avec Urs Leimgruber et Barre Phillips. Quand est-il né ? Je crois que c'est fin 1999, à Marseille, que nous avons joué pour la première fois les trois ensemble. Nous avions tous joué les uns avec les autres précédemment, mais jamais tous les trois réunis. Et tout de suite la sauce a pris. Sans rien se dire. Et on a continué à ne rien se dire, à ne jamais parler de la musique que l'on joue. On a continué, bien sûr, à voyager ensemble, à manger ensemble, à parler de tout et de rien, à vivre le trio avec une très grande amitié au fil des ans. Mais jamais on ne parle de ce qui va se jouer sur scène. Ce n'est pas que la musique parle d'elle-même, mais si il faut parler d'elle, c'est en jouant que l'on parle ensemble de notre musique. Ce trio est un lieu de liberté extraordinaire, ce n'est pas que l'on joue tout et n'importe quoi, mais j'ai de plus en plus l'impression que tout pourrait survenir à tout instant. Et il y a une confiance absolue, qui permet à chacun de prendre des risques, de proposer de nouvelles choses, de remettre chaque fois en jeu la maîtrise que l'on peut avoir chacun de son instrument. On repart à chaque fois de zéro, ou plutôt on repart de l'endroit où l'on joue, de comment sonne la salle, on accorde le trio au lieu. Quelque soit le lieu on joue acoustique, le soundcheck sert à trouver ce rapport entre nous trois et entre le trio et le lieu, on essaye à chaque concert de jouer avec l'empreinte acoustique que le lieu laisse sur la musique du trio. Mais on joue aussi avec la mémoire, car paradoxalement sans mémoire il n'y a pas d'improvisation. Chaque nouveau concert se construit aussi à partir du souvenir du dernier concert joué. Et j'aime l'idée que ce trio soit un vrai groupe, avec un son de groupe, et qu'entre les tournées la musique du groupe continue, et que chaque nouveau concert soit comme une fenêtre ouverte sur la musique du trio.

Comment envisages-tu les rapports entre improvisation et composition ? J'improvise et je compose. J'ai parfois improvisé pour ensuite composer et j'ai aussi composé pour finalement improviser. J'ai quelquefois l'impression que ce sont les deux faces d'une même pièce et parfois il me semble qu'il n'y a rien de plus opposé que l'improvisation et la composition. Je me pose la question de savoir si les musiciens improvisateurs n'ont pas eu tort de revendiquer l'improvisation comme caractéristique essentielle de leur pratique, au point que leur musique en porte le nom. Le mot expérimental me paraît plus juste. L'improvisation n'est pas le contraire de la composition, il n'y a pas que de l'improvisation dans la musique improvisée, et la musique improvisée ne s'oppose pas à la musique composée. On sait aussi que le temps de la composition peut pour certains improvisateurs-compositeurs être égal et simultané au temps de sa réalisation. Alors y a-t-il une absence d'écriture? Opposer improvisation et écriture me semble aussi problématique, pas vraiment justifié. L'écriture, on le voit bien dans le champ littéraire et poétique actuel, a quitté le support de l'écrit strict pour aller se confronter à d'autres contextes de réalisation. On s'aperçoit que l'idée d'une composition au statut fermé et définitif, issue du 19ème siècle, n'est plus d'actualité depuis plusieurs décennies, et aussi que les pratiques musicales et sonores venant de la musique expérimentale ont valorisé l'éphémère et la non-reproductibilité, jetant ainsi des ponts avec le monde de la musique improvisée. Aujourd'hui, avec la montée en puissance des pratiques performatives live et des projets croisant les disciplines et les media, il ne me paraît plus très pertinent d'opposer encore ces deux termes. Je les verrais plutôt comme des systèmes d'inscription sonore parmi d'autres.

Tu as souvent interrogé ta musique au contact de vocalistes. Qu'est-ce qui t'attire dans le médium voix, voire dans le langage ? Oui, j'ai souvent joué avec des vocalistes et j'ai beaucoup écrit pour la voix, mais je crois que c'est mon intérêt pour le langage, pour la parole, qui est avant tout à la base de mon attirance pour la matière voix. Quand j'ai commencé à étudier la linguistique, ça a été un véritable choc pour moi, je n'ai plus jamais écouté ni la voix ni quoi que ce soit de la même manière. C'est un choc ancien maintenant, mais il n'a cessé de nourrir mon travail et mon écoute. Comme si j'écoutais tout à travers le filtre de cette capacité humaine de communiquer à travers une production sonore vocale. Il y a bien sûr le plaisir de partager la scène avec des  vocalistes, où se joue cette relation si particulière entre voix et machine, car le piano est une sorte de machine infernale qui entretient depuis toujours un rapport paradoxal avec la voix. Quoi de plus différent qu'une voix et qu'un piano, et en même temps quoi de plus proche, l'une machine à souffler, l'autre machine à frapper, deux machines qui fabriquent, qui déploient ensemble un vaste tissus sonore ? Mais il y a aussi le lien, qui existe, sous toutes ses formes, entre le son et le sens qui m'intéresse particulièrement. Un sens étendu, qui déborde sur le social, le spatial, le politique. Le travail de poésie sonore que je mène avec Vincent Barras depuis plusieurs années creuse cette voie de la parole, par opposition à la langue, avec toute cette dimension privée de l'expression langagière, son côté « sale », non maîtrisé, non codifié et surtout profondément sonore et bruitée.

Envisages-tu le piano comme outil de langage, de communication ? J'ai entamé récemment un projet qui réunit pour la première fois mon travail de poésie sonore et celui en piano solo. Il devrait en sortir une pièce pour piano et voix, texte écrit et piano improvisé, où la voix, amplifiée et diffusée simultanément dans l'intérieur de l'instrument, se retrouve légèrement modifiée et transformée par les propriétés acoustique du piano et les possibilités de son jeu. Le piano comme une extension de la voix et simultanément la parole poétique perturbée et filtrée par le geste pianistique. Et je me suis subitement rendu compte que le piano, dans sa géographie même, est comme une immense bouche, où les sons se forment en des endroits bien précis, comme les sons de la parole prennent appui sur les points d'articulation à l'intérieur de la cavité buccale. C'est vrai que de plus en plus, je rencontre des similitudes entre ce que je peux explorer dans mon travail poétique et ce que le piano me révèle, ce que sa parole me raconte. Je découvre à chaque fois davantage sa dimension individuelle, concrète et momentanée. L'accidentel m'apparaît comme toujours plus essentiel. Je vois mon piano se construire autour de ce qui est non-maîtrisé dans ma maîtrise pianistique, autour du non-codifié de son code instrumental. Mais je ne sais pas si le piano, même envisagé comme une immense bouche, est un outil de langage et de communication. Comme je ne pense pas que la scène est en soi un lieu de communication. Je vois plutôt le piano, et par extension aussi la scène, comme le lieu d'une expérience commune de la durée et de l'espace, l'expérience du public et des musiciens, réunis autour de l'écoute et partageant le même lieu. Simplement des corps présents dans un espace traversé par des sons en mouvement.

Qu’apporte, selon toi, cette expérience aux musiciens et au public ? C'est une expérience extrêmement complexe, en même temps individuelle et universelle, il doit exister quantité de réponses à cette question-là... Ce qui est sûr c'est qu'on se situe au-delà du langage. Mais si on ne peut pas vraiment parler de cette expérience, on peut parler de ce qu'elle met en jeu. D'un point de vue purement esthétique, c'est une expérience qui pourrait ressembler à un moment de compréhension face à un processus artistique, face à une œuvre d'art, la compréhension d'un « objet de pensée qu'on perçoit par les sens », comme l'écrit le curateur Jean-Christoph Ammann. Pourtant, je crois que cette expérience est encore plus large et surtout profondément humaine dans son fondement. On y vit ensemble et simultanément, public et musiciens, le temps du son et l'espace du son. Mais notre rapport à l'espace ou au temps n'est pas le même. Si on peut revenir sur ses pas dans un espace donné, on ne peut pas retourner vers ce qui a déjà sonné, le temps paraît irréversible, la flèche du temps nous force dans une direction. Vivre l'écoulement du temps est pour chacun une condition fondamentale. Et vivre l'expérience commune et synchronisée de l'écoulement du temps est une chose rare. Non seulement rare parce que les occasions qui réunissent toutes les qualités nécessaires à sa réussite ne sont finalement pas si fréquentes, mais aussi parce que les musiques et les sons qui se donnent à entendre ont souvent leur  propre temps, leur propre durée, leur propre forme. Ils se superposent davantage à l'écoulement du temps, parfois en le neutralisant, qu'ils n'utilisent ses caractéristiques. Une pièce de répertoire, un disque joué, un fichier son écouté, sont des événements sonores qui prennent peu appui sur ce qui est propre à l'écoulement du temps. Par contre, exercer une pratique sonore improvisatrice, ça signifie aussi, dans le meilleur des cas, rendre l'écoulement du temps audible et accessible à la perception, à l'instant même de la performance. Et à travers l'écoute, nous construisons  les conditions de cette perception. Contrairement aux pièces sonores plus fermées temporellement sur elles-mêmes, l'espace de la musique improvisée semble se situer à l'intérieur même de l'écoulement du temps. Tout en lui empruntant sa forme, le geste d'improvisation donne forme sonore au temps qui s'écoule.

Jacques Demierre, propos recueillis en octobre 2011.
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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