Le son du grisli

Bruits qui changent de l'ordinaire

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A paraître : Sorcière, ma mère de Hanns Heinz Ewers & Nurse With WoundInterview de Quentin RolletEn librairie : Pop fin de siècle de Guillaume Belhomme
Archives des interviews du son du grisli

Aymeric de Tapol : Static Island (Tsuku Boshi, 2011)

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Aymeric est de Tapol et de Strasbourg (mais habite Bruxelles). Ce qui ne l’empêche pas de quitter la ville pour des contrées moins balisées où il enregistre le bruit du vent, de l’eau ou de la neige. C’est comme ça qu’il a sillonné le Rhin sur une péniche (le chemin est donc un peu balisé quand même) et en a ramené dans ses bagages Static Island.

Quand les enregistrements de plein air de Tapol dressent l'oreille en direction des petites choses, le rapport peut ennuyer et nécessite le soutien de basses de synthèse pour se faire entendre. Par contre, le travail de Tapol devient intéressant quand il donne dans les bourdonnements épais que l’on imagine accouché d’une avalanche ou d’une cascade. On pense alors à quelques représentants de l’écurie Baskaru ou à un Francisco Lopez au petit pied.

Je ne sais pas si, après Akio Suzuki, on peut encore se contenter d’enregistrer la pluie tomber (comme sur Force). Je sais par contre qu’Aymeric de Tapol parvient à enrichir ses enregistrements au moyen de l’électronique. Alors, qu’il en profite !

Aymeric de Tapol : Static Island (Tsuku Boshi)
Edition : 2011.
CD : 01/ Earth 02/ Static Island 03/ Dentrites 04/ Eckman 05/ Frozen Tones 06/ Force
Pierre Cécile © Le son du grisli



Sun Ra : Nuits de la Fondation Maeght (Shandar, 1971)

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Ce texte est extrait du deuxième volume de Free Fight, This Is Our (New) Thing. Retrouvez les quatre premiers tomes de Free Fight dans le livre Free Fight. This Is Our (New) Thing publié par Camion Blanc.

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Sun Ra dans le sud de la France, à la Fondation Maeght, représente une utopie en marche – création magique et rite initiatique opposés aux mythes blancs. C’est aussi un combat de chaque seconde contre l’aliénation inhérente au blanchiment culturel occidental – un exorcisme et un envoûtement galvanisés par l’appropriation d’éléments jusque-là étrangers au jazz, voire étrangers les uns aux autres.

Sun Ra à la Fondation, c’est aussi la Grande Musique Noire en marche, son versant « intergalactique » de l’aveu même de Sun Ra, construit à partir d’unissons habités, de stridences et de chants « gospelisants », véritable rencontre de la tradition et d’un sacré d’essence particulière, sorte de mystique sans religion où l’électronique trouve aussi sa place – clavioline & Moog au milieu des corps dansant une Afrique fantasmée sous forme de gesticulations brutes, non chorégraphiées, improvisées.

Sun Ra ces soirs-là, c’est un spectacle total, gestuel, visuel et auditif. Un spectacle déambulatoire d’un réalisme jouissif. Une agitation dont le plaisir est offert en partage, au diapason de polyrythmies archaïques distillant un sentiment de déferlement intermittent.

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Les Nuits du Ra au Pays des Cigales dessinent une fresque ludique sans véritable continuité, une fresque paraissant animée d’un perpétuel bruissement prêt à éclater la scène, à force que les musiciens l’arpentent tels des derviches tourneurs : les souffleurs de l’Arkestra jouent en marchant, en dansant, excèdent le rapport à l’instrument, forts d’une débauche théâtrale de lumières et de costumes ; chez Sun Ra, musique et danses circulent de manière autonome, sans jamais s’arrimer dans de quelconques formes préétablies.

A la Fondation, à l’instar d’un La Monte Young au même endroit, c’est une durée sans limites que campent Sun Ra et les siens, en n’installant ni véritable début ni véritable fin lors des deux prestations de l’ensemble, comme s’il ne s’était finalement agi, en guise d’offrande, que d’un moment d’une musique participant d’un dessein plus vaste, pour ne pas dire éternel – on le sait, chez Sun Ra, Space is the Place

Ceux qui ont fréquenté Sun Ra savent aussi que la liberté chez lui se gagne à force de discipline, seule condition possiblement génératrice de potentialités nouvelles et propres à sublimer toute célébration de l’instant. Sun Ra n’a ainsi eu de cesse de tester l’endurance de ses musiciens, cherchant à développer chez eux des capacités hors-normes, et plus précisément de celles nécessaires à l’installation de climats pouvant durer plusieurs heures d’affilée. Sauf que ces longues plages ne se présentent jamais monolithiques, dénuées qu’elles sont de cette homogénéité que remettent constamment en cause, à la Fondation notamment, de surprenants solos de Moog bouleversants toute notion d’équilibre orchestral.

La Musique-Mouvement de l’Arkestra, cette « Astronomy Infinty Music », ne possède rien de bassement politique : elle éveille les consciences au-delà de la simple colère et de la contestation souvent inhérentes à la New Thing à la même époque. « L’air est musique, la musique est puissance » clame Sun Ra en écho à la « force guérissant l’univers » chère au cœur d’Ayler. Et comme chez ce dernier – tout comme dans les spirituals aussi – la communication avec l’Univers et les Esprits est exaltée.

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Les membres de l’Arkestra, chez Maeght, improvisent collectivement et à pleine puissance, sans confusion aucune, réunis par un ensemble d’interdépendances d’ordre spatiotemporel. Trois ans auparavant, ce même orchestre célébrait la Nature à Central Park, à New York. En cet été 1970, plutôt que la célébration de la Nature, l’immobilité d’une certaine infinitude s’avère être le sens de la quête : l’Arkestra reflète alors toutes les combinaisons libres du bonheur et de la beauté, incarnant le véhicule chargé de transmettre l’impression d’être « vitalement vivant », coordonnant les esprits en quête d’un monde meilleur, « en une approche intelligente d’un futur vivant » comme le déclare alors Sun Ra.

L’Arkestra de 1970 propose une synthèse, travaille la mémoire collective dans un exercice d’universalité. La question qu’il pose est la suivante : si nous sommes venus ici de nulle part, pourquoi ne pourrions-nous aller ailleurs ?

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Doneda, Kocher, Schiller : /// grape skin (Another Timbre, 2011) / Doneda, Kocher : Action mécanique (Flexion, 2011)

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Le 23 juin 2010, Michel Doneda improvisa en compagnie de l’accordéoniste Jonas Kocher et du joueur d’épinette Christoph Schiller.

Ainsi ///grape skin conserve-t-il le souvenir de cette réunion : consigne des lignes sinueuses s’emmêlant et des bruits qui tournent en satellites au-dessus de l’association. A force de mouvements, ce sont deux membranes qui sont ici créées. La première adopte la ligne d’un chant monacal et, sur le cadre de l’instrument à cordes, dépose les longs aigus de sopranos et les graves tenaces de l’accordéon. La seconde est faite de moments différents intelligemment imbriqués : l’homme y scie ou y souffle, y affirme ou y tremble, dans des instruments qu’il a voulu d’un autre âge (c'est à dire en avance sur son temps). De ces deux membranes de formes différentes filtrent alors cet ouvrage de cohérence, cette affaire d’osmose qu’est ///grape skin. 

EN ECOUTE >>> /// grape skin (extrait)

Michel Doneda, Jonas Kocher, Christoph Schiller : ///grape skin (Another Timbre / Metamkine)
Enregistrement : 23 juin 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ First Membrane 02/ Second Membrane
Guillaume Belhomme © le son du grisli

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D’un concert donné à Sofia un peu plus tôt (27 novembre 2009), Doneda et Kocher ramenèrent de quoi permettre au second d’inaugurer le catalogue de son propre label, Flexion. Sur cet Action mécanique, le duo va, toujours dans l’urgence, de paraphrases en déconstructions. Fait d’interventions brèves, le dialogue gagne en rondeurs au point de rassurer Doneda qui laissera en conséquence libre cours à une invention plus individualiste. Le changement de cap, d’augmenter et même de compléter cet autre exercice d'improvisation convaincante.

EN ECOUTE >>> Action mécanique (extrait)

Michel Doneda, Jonas Kocher : Action mécanique (Flexion / Metamkine)
Enregistrement : 27 novembre 2009. Edition : 2011.
CD : 01/ Action mécanique
Guillaume Belhomme © le son du grisli


David S. Ware : Organica (AUM Fidelity, 2011)

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Jamais inutiles au ténor, les convulsions semblent déserter le sopranino de David S. Ware. Car au sopranino, le chant de Ware est plein, dru et sans artifice. Obstinément (Minus Gravity 2), la courbe se creuse et ne bouscule jamais le mouvement-rythme initial. C’est donc sans crescendo ni decrescendo, sans baisse de rythme ni de tension que le saxophone déboule et fait abonder la mélodie. Souvent modalement, toujours profondément.

Au ténor, le terrain est plus escarpé, les avens sont plus sournois (Organica 1). D’un souffle grave, enfoui au plus profond des entrailles ou en projection d’aigus supersoniques, le souffle-force de Ware réitère les visions d’antan : les sinuosités de Third Ear Recitation, les frayeurs d’Oblations & Blessings. Comme en recherche de la note inatteignable, le saxophoniste impulse à son ténor de ne jamais abandonner la lutte.

En deux concerts solo (Brooklyn & Chicago), revoici intact le chant profond de David Spencer Ware.

David S. Ware : Organica (Solo Saxophones, Volume 2) (AUM Fidelity / Orkhêstra International)
Enregistrement : 2010. Edition : 2011.
CD : 01/ Minus Gravity 1 02/ Organica 1 03/ Minus Gravity 2 04/ Organica 2
Luc Bouquet © Le son du grisli


Interview de Daunik Lazro

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Si l'on ne présente plus l'essentiel Daunik Lazro, on se réjouit de pouvoir s'entretenir avec lui à l'occasion de la sortie de trois remarquables disques, en cascade : Some Other Zongs (solo, Ayler Records), Pourtant les cimes des arbres (trio avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre, Dark Tree Records), Curare (trio avec Jean-François Pauvros & Roger Turner, NoBusiness Records)...

Le film (Horizon vertical) que Christine Baudillon t'a récemment consacré s'appuie sur quantité de situations de scène, mais il te montre également beaucoup « aux champs », au contact des saisons et de la nature, dans une sorte de retraite, ou de retrait. Tu sembles néanmoins particulièrement actif, comme en témoigne la salve des trois disques publiés cet automne et les concerts les accompagnant... Comment s'articulent ces deux aspects de ton existence aujourd'hui, concrètement et artistiquement ? Assez peu de concerts mais quelques disques, cela convient à mon organisme fatigué. La route, les voyages, les tournées, le relationnel qui va avec, merci bien, je ne pourrais plus. Des regrets ? À peine. En revanche, vivre à l’écart de la mégapole m’a permis de mesurer l’enjeu de chaque concert et de penser (à) la musique un peu différemment.

Les trois disques que j'évoquais forment un intéressant portrait de toi-même – sous trois angles, pourrait-on dire (le solo, le trio délicat, le trio ferrailleur). Quelle urgence leur publication revêtait-elle pour toi ? En quoi témoignent-ils de tes préoccupations esthétiques actuelles ? Ce n’est pas moi qui décide de sortir un disque, mais le producteur qui a suscité ou accepté le projet. La maquette du solo sur Ayler Records, Stéphane Berland l’a immédiatement mise en œuvre. Le trio sur Dark Tree a été voulu par Bertrand Gastaut, on l’avait enregistré en août 2010. Et le trio Curare a trouvé preneur chez NoBusiness Records, après avoir patienté un temps. D’autres musiques auraient pu se faire disquer, il y a eu des projets avortés, la contingence joue son rôle, mais je suis content de ces trois nouveautés. Un beau triptyque.

Dans quelles circonstances se sont formés ces deux nouveaux trios (avec Benjamin Duboc & Didier Lasserre ; avec Jean-François Pauvros & Roger Turner) ? Il faudrait demander à Bertrand Gastaut le pourquoi de son désir d’un trio Lazro / Duboc / Lasserre, mais je crois que c’est une bonne idée, au bon moment. Quant au trio Curare, on avait plus ou moins loupé deux concerts il y a… 20 ans ( ?), et réécoutant Messieurs Pauvros et Turner, j’ai eu envie de vérifier si ce trio avait pris de la graine. C’est chose faite.

Selon Steve Lacy, se produire (beaucoup, ou trop) en solo, c'est courir le risque de « l'incestueux »... Qu'en penser ? Ah, intéressant ! Si j’avais à jouer en solo quatre jours de suite, ça m’inquiéterait. Comment se renouveler, physiquement et musicalement ? Ressasser les mêmes tournures ennuie tout le monde, moi le premier. Mais inventer du tout beau tout neuf, chaque jour, n’est pas à ma portée. J’ai besoin que la vie s’écoule, que mon désir musical soit revivifié (Ornette Coleman : Beauty Is a Rare Thing). Besoin de me ressourcer À L’ÉCOUTE des musiques d’autrui, surtout.

Tu montres, et différemment dans chacun de ces récents enregistrements, tout ton attachement au son en tant que tel, matière que le corps du musicien façonne... bien loin des « artistes du sonore » ou des « physiciens et conceptuels »... Le sage Hampâté Bâ : « Être trop sérieux n’est pas très sérieux ». C’est ce que j’aurais envie de dire à Radu Malfatti, quand j’écoute ses travaux récents de compositeur. Et des impros de bruit ambiant avec quatre beaux sons de trombone à l’heure ne me font pas pâmer. Il est bon, ou légitime, sans doute, qu’il y ait des intellos musiciens, voire théoriciens. Ne serait-ce que pour évacuer la sur-inflation marchande des corps séducteurs et spectaculaires. Tous les musiciens n’ont pas à être des James Brown, heureusement que de la pensée, de l’abstraction, ont (re)conquis droit de cité. L’univers musical ne se réduit pas au FIGURATIF qui « raconte des histoires / peint des paysages ». Mais priver la musique de toute vie organique, de sa chair, relève pour moi de la posture ou de la perversion intellectuelle. Et pue la bourgeoisie blanche. Quant aux godelureaux atteints de boutonnite, qui considèrent les instrumentistes comme des attardés et croient détenir les clefs du musical nouveau, ce sont juste d’ignorants connards. Au-delà du syndrome Malfatti, l’arrivée de la lutherie électro a chamboulé le paysage, en déstabilisant le virtuosisme instrumental : les athlètes du manche de guitare,  les bodybuildés du saxophone s’en sont trouvés ringardisés, et tant mieux. Micros, machines, systèmes de captation et de diffusion sont autant des outils musicaux que piano ou violon. Autre bonne nouvelle : beaucoup d’improvisateurs qui comptent aujourd’hui sont à la fois instrumentistes et « physiciens » du son, récepteurs, émetteurs et transformateurs, hommes de terrain et de labo, musiciens complets.

Finalement, que dit la musique ? Parle-t-elle d'autre chose que d'elle-même ? De même que la littérature est un vaste intertexte de livres s’écrivant les uns à la suite des autres (rares sont les auteurs qui ne sont pas aussi et d’abord lecteurs, au moins des chefs-d’œuvre passés), la musique est presque toujours « méta » : Trane a écouté Bird lequel a d’abord imité Lester. Toute musique est « cagienne » en ce qu’elle se nourrit des musiques d’avant, d’autour et d’autrui. En même temps, la musique ne dit rien mais est BRUISSANTE de l’état du monde, inévitablement. Fables of Faubus épingle un salaud mais tout Mingus évoque l’Amérikkke de l’apartheid. (À chaque auditeur de faire avec ce qu’il entend.)

A la sortie du film de Baudillon, en début d'année, j'ai été frappé que si peu de journalistes ne tentent (épargnons celui qui s'y est grossièrement essayé dans Jazz Magazine) de mettre en rapport tes propos sur drogue, astrologie et musique... A mon sens, ces trois pratiques (ou modes d'appréhension du monde) ont trait au Temps et aux façons de s'y soustraire, de l'envisager selon d'autres échelles, d'échapper à sa gravitation... Que Jazzmag ait expédié, pour ne pas dire exécuté le DVD, m’a attristé. Que de grands pros (qui suivent mon travail depuis trente ans et souvent l’ont apprécié) n’aient pas jugé bon d’accuser RECEPTION, révèle que ce film ne leur a pas montré ce qu’ils auraient aimé y voir.  En attente d’un documentaire circonstancié, ils n’ont pas « vu » le film ou ont résisté au malaise qu’il instaure. Christine Baudillon ne s’appelle pas (encore) Tarkovski ou Rivette, soit. La musique, par essence art du Temps. Elle donne à ressentir son écoulement, elle peut aussi le perturber, le dilater, le figer, le dissoudre, voire le multiplier ; conduire à la transe, à l’extase… Comme sont aptes à le faire certaines substances, haschisch et hallucinogènes en tête. Relation passionnante qu’on trouve incarnée dans le chamanisme et dont moult auteurs ont traité, à commencer par Baudelaire, Huxley, Michaux, Castaneda. L’astrologie, elle, même fréquentée de loin, permet d'approcher une connaissance de soi qui se déploie au cours de la vie, processus dynamique comme peut l'être une psychanalyse. Surtout, elle amène à considérer les cycles planétaires dans leur interdépendance, donc une pluralité de temps (de tempi, de rythmes, d’allures, de trajectoires…), chacun différents mais qui fonctionnent « ensemble », coexistent dans le temps cosmique. Pas mal pour penser le temps musical en sa complexité.

Daunik Lazro, propos recueillis en novembre et décembre 2011.
Guillaume Tarche © Le son du grisli
Photographies : @ Yann Dintcheff @ Christine Baudillon



The Imaginary Soundscapes : A Way Out by Knowing Smile (Ruptured, 2011)

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Deux musiciens collaborant pour la première fois – ici, sous le nom de The Imaginary Soundscapes, Frédéric Nogray et Stéphane Rives – peuvent attendre pour en démontrer. C’est ce que disent les première secondes de Low, pièce qui compose avec High cet A Way Out by Knowing Smile.

Des secondes qui n’en démontrent pas, donc, et ne font pas plus preuve d’originalité. Mais dont l’hésitation saura disparaître à l’allumage d’une musique électronique accidentée : des courbes d’expressions diverses s’y rencontrent et se renversent sur l’endurance d’un drone ; des parasites grouillent sur restes de particules sonores et souvenirs d’improvisations en public ou de répétitions. L’apparition de longues notes découpées de saxophone marque d’ailleurs le tournant du projet, qui gagne en force et en profondeur. Dans le sillon désormais tracé, Nogray et Rives n’ont plus qu’à distribuer des aigus persistants pour conclure sous alarme leur premier et vaillant échange. 

The Imaginary Soundscapes : A Way Out by Knowing Smile (Ruptured)
Enregistrement : 2010-2011. Edition : 2011.
CD : 01/ Low 02/ High
Guillaume Belhomme © Le son du grisli


Robert Pete Williams : Free Again (Prestige, 1961)

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This record is a modern country blues classic: potent autobiographical lyrics sung in a compelling keening voice combined with finger-picked and bottleneck guitar played in a strange balance of sophistication and crudeness. Williams was a poet and griot, chronicling his life and emotions in the context of the Southern United States in the 20th Century. The melodic and textural counterpoint of the guitar and voice resonate with the concepts what Ornette Coleman calls "harmolodics".  The songs are hypnotic and emotionally wrenching.

Robert Pete Williams : Free Again (Prestige)
Enregistrement : 1959. Edition : 1961.
CD : 01/ Free Again 02/ Almost Dead Blues 03/ Rolling Stone 04/ Two Wings 05/ A Thousand Miles From Nowhere 06/ Thumbing A Ride 07/ I've Grown So Ugly 08/ Death Blues 09/ Hobo Worried Blues 10/ Hay Cutting Song
Elliott Sharp © Le son du grisli

the_age_of_carbonGuitariste qu'on ne présente plus, Elliott Sharp voit paraître ces jours-ci The Age of Carbon, triple disque d'enregistrements que son projet Carbon a enregistré de 1984 à 1991.


Ruedi Häusermann : Wetterminiaturen (Col Legno, 2011)

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Le Suisse Ruedi Häusermann est un homme de musique & un homme de théâtre. Ces deux passions se mêlent sur Wetterminiaturen même si tout commence par un petit motif joué plus ou moins vite au piano. Un deuxième piano arrive, mais il est « défaillant », semble-t-il, et parasite le premier. En tout, quatre pianos se relayeront de la sorte.

Comme ils sont (bien entendus) préparés, ils ont du mal, malgré le cœur qu’ils mettent à l’ouvrage, à interpréter les mélodies d’Häusermann et c’est alors que commence le théâtre. Sur la scène, on installe des clavecins modifiés (les cordes sont étouffées par des torchons) devant lesquels prend place un vocaliste à la voix aigüe. Clinique dans l’idée mais en fait fausse, son intervention fait penser à l’exposé d’un élève chahuté par trois camarades de classe. Chacun d’eux y va de sa petite provocation : l’un joue une berceuse, un autre invente une musique de suspense, etc. A force, tout se confond (au point que parfois le brouillon peut apparaître trop chargé). Peut-être est-ce que les pianistes n’en font qu’à leur tête ? Ils se paraphrasent, donnent des coups à leurs instruments... On ne sait donc pas à qui l’ont doit ces Wetterminiaturen : au compositeur bienveillant ? aux pianistes mutins ? Ce qui est sûr, c’est que leur collaboration est, le plus souvent, des plus passionnantes.

EN ECOUTE >>> Jeder ruhende Gegenstand drückt – Pat.angem.

Ruedi Häusermann : Wetterminiaturen (Col Legno / Amazon)
Edition : 2011.
CD : 01/ Kurzer, aber trotzdem sehr lustiger Einklang 02/ Kern der Sache 03/ Senkblei, Privaterklärung 04/ Sog.wohlpräpariert 05/ Lento Schubkraft 06/ Einläutung 07/ Jeder ruhende Gegenstand drückt – Pat.angem. 08/ Diese Radgeschichte 09/ Schwank 10/ Zur Unwucht 11/ Der Künstler weiß das wohl 12/ Kurzer, aber trotzdem sehr lustiger Ausklang 13/ DoReMi (Bonustrack)
Héctor Cabrero © Le son du grisli


Philippe Petit, Eugene S. Robinson : The Crying of Lot 69 (Monotype, 2011)

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Après la réédition de son essentiel Henry: The Iron ManPhilippe Petit trouve en l’Américain Eugene S. Robinson un nouveau partenaire à la hauteur de ses passionnantes ambitions. Membre du groupe Oxbow, que d’aucuns d’entre vous connaissant peut-être pour leur passage sur le très indépendant label Neurot Recordings, Robinson déploie en six chapitres un spoken word inquiétant et ravageur – tel un fils expié de Gil Scott-Heron affranchi de la figure paternelle et reconverti en figure prophétique des mauvais temps à venir.

Qu’on ne s’y trompe pas, toutefois, l’ensemble est absolument fa-sci-nant d’acuité et d’hypnose. Le pourquoi ? Quelques petites choses, mystérieuses en apparence et qui, mises bout à bout, implique une lecture sombre des événements, sans verser ni dans le pathétique, ni dans le suicidaire. Car, il faut le dire, tout concourt pour faire de la rencontre Petit / Robinson un nouveau classique à la mesure, dans un autre style, d’Anne-James Chaton vs Alva Noto (ou d’Olivier Cadiot & Rodolphe Burger), sans même parler de GSH aux côtés de Jamie XX. Voix d’outre-tombe clamant des textes angoissants au possible – telle une traversée du Montana en pleine nuit d’encre sous la menace de l’orage (Robinson), décorum musical bruitiste d’une somptueuse et terrifiante jubilation entre musique concrète et electronica ambient au vent mauvais (Petit), tout concourt pour faire de ce disque un incontournable de l’année 2011 – à commencer par la track 3, In My Curiosity, à rendre maboul d’ivresse apocalyptique.

Eugene S. Robinson, Philippe Petit : The Crying Of Lot 69 (Monotype / Metamkine)
Edition : 2011.
CD : 01/ 1 The Table, The Stone 02/ Modern Trends In Modernity 03/ In My Curiosity 04/ Change In Total 05/ What Eros Is 06/ The Right Eye Cast
Fabrice Vanoverberg © Le son du grisli


Julius Hemphill, Peter Kowald : Live at Kassiopeia (NoBusiness, 2011)

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Pour évoquer ce double-disque, enregistrement d’un concert donné à Wuppertal en 1987, on pourrait s’en tenir aux noms des intervenants : Julius Hemphill et Peter Kowald. L’idée à se faire de la musique (solos et duos) tiendrait de l’évidence.

C'est-à-dire : de ce discours remonté qu’Hemphill a bâti sur les grands souvenirs qu’il garde du blues et du bop. Seul à l’alto, il passe de ballades contemplatives en varappes divertissantes et surtout prometteuses de trouvailles – le rapprochement rappelle ces Connections qu’il servit avec le World Saxophone Quartet. C'est-à-dire encore : de ce chant d’inventions auquel Kowald n’a cessé de revenir à la contrebasse, sur l’air duquel se disputent bouquet de notes arrachées, soupçons réconciliant et impérieuses harmoniques.

Lorsque Kowald et Hemphill se rencontrent, les deux pratiques ne tardent pas à s’accorder et l’exercice, improvisé, y trouve d’autres reliefs : le saxophone, en léger retrait, fait œuvre de découpes et de saillances sur l’archet endurant pour ailleurs décider, en Hodges ralenti, d’un repli en jazz permis par l’abstraction fantasque qu’imagine son partenaire. Qui ne se satisfera ni de l’évidence ni de ce court rapport ne pourra faire autrement qu’aller entendre ce Live at Kassiopeia.

EN ECOUTE >>> Peter Kowald : Solo >>> Peter Kowald & Julius Hemphill : Duo II

Julius Hemphill, Peter Kowald : Live at Kassiopeia (NoBusiness)
Enregistrement : 8 janvier 1987. Edition : 2011.
CD / LP : 01/ Julius Hemphill : Solo I 02/ Julius Hemphill : Solo I 03/ Julius Hemphill : Solo III 04/ Peter Kowald : Solo 05/ Duo I 06/ Duo II 07/ Duo III
Guillaume Belhomme © Le son du grisli



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